Accueil Blog Page 270

42 Aphorismes de la Franc-maçonnerie

3

De notre confrère universalfreemasonry.org – Par George Oliver

Un aphorisme en franc-maçonnerie, comme dans d’autres contextes, est une phrase courte, percutante et souvent mémorable, qui exprime une vérité, une réflexion ou un principe moral de manière concise. Dans le cadre maçonnique, les aphorismes ont plusieurs utilités et fonctions importantes :

Transmettre la Sagesse : Les aphorismes distillent des enseignements complexes en quelques mots faciles à retenir. Ils servent à transmettre les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie, comme la fraternité, la justice, l’humilité ou la quête de vérité, d’une manière qui inspire réflexion et introspection.

Exemple : « La lumière ne se donne pas, elle se découvre. »

Encourager la Réflexion : Les aphorismes sont souvent formulés de manière à encourager les francs-maçons à réfléchir profondément sur leur signification. Ils invitent à l’introspection et à l’analyse, en lien avec les enseignements ésotériques et philosophiques de la franc-maçonnerie.

Exemple : « Celui qui se connaît est plus grand que celui qui conquiert une ville. »

Unifier par des Valeurs Communes : Les aphorismes renforcent les valeurs communes entre les membres. En partageant ces courtes maximes, les francs-maçons créent une culture de pensée et de pratique commune, tout en respectant la diversité des parcours individuels.

Exemple : « La pierre brute cache en elle-même le temple. »

Servir de Guide Pratique : Ils offrent des principes simples et universels que les membres peuvent appliquer dans leur vie quotidienne. Ces maximes agissent comme des boussoles morales dans des situations où des décisions éthiques ou philosophiques doivent être prises.

Exemple : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent. »

Renforcer la Tradition : La franc-maçonnerie est une tradition ancestrale qui valorise les symboles et les mots porteurs de sens. Les aphorismes s’intègrent dans cette tradition en tant qu’éléments littéraires qui perpétuent et enrichissent le patrimoine initiatique.

Exemple : « Chaque épreuve est une étape sur le chemin de la lumière. »

Statut de Platon en marbre blanc
Statut de Platon assis en marbre blanc devant un chapiteau de Temple

Éduquer les Apprentis : Dans les loges, les aphorismes sont souvent utilisés pour guider les apprentis dans leur progression initiatique. Ces phrases concises servent de points de départ pour des études approfondies ou des débats philosophiques.

Exemple : « Le silence est la sagesse du sage et la force de l’apprenti. »

Symboliser la Profondeur du Savoir : Un aphorisme, bien qu’apparemment simple, est souvent riche en significations cachées. Cela correspond à l’esprit de la franc-maçonnerie, qui encourage à chercher au-delà des apparences pour atteindre une compréhension plus profonde.

Exemple : « La lumière naît de l’obscurité. »

En somme, un aphorisme en franc-maçonnerie n’est pas qu’une simple maxime. C’est une clé qui ouvre la porte à des enseignements philosophiques et spirituels profonds, tout en restant un outil pratique pour guider la conduite des membres. Il incarne à la fois la richesse de la tradition et l’aspiration à l’amélioration personnelle.

Statue de Platon
Statue de Platon

Aphorismes choisis du Livre de la Loge de George Oliver (1782-1867)

I : La franc-maçonnerie est un beau système de moralité voilé d’allégorie et illustré par des symboles.

II : Si vous restez silencieux lorsque la Franc-Maçonnerie est attaquée, vous condamnez par vos actes ce que votre conscience approuve.

III : En tant que franc-maçon chrétien, vous devez en toute occasion étudier pour accomplir les devoirs de la morale chrétienne, qui sont compris sous la triple catégorie de Dieu, de votre prochain et de vous-même.

IV : Les bienfaits que l’on peut tirer de la franc-maçonnerie sont bien décrits par Ovide et Horace, lorsqu’ils disent : « Ingenuas didicisse fideliter artes emollit mores. Asperitatis et invidiae corrector et irae », ce qui peut se traduire ainsi : « Avoir appris fidèlement les arts libéraux adoucit les mœurs et opère comme un excellent correcteur de la mauvaise nature, de l’envie et de la colère.

V. Soumettre les passions a été le but universel de tous les hommes. Tous ont placé leurs espoirs dans ce but ; et de là est née la première idée du Γνωθι Σηαυτον, qui  fut inscrit sur le portail des temples païens, afin qu’il fût un stimulant à la vertu, dont il était la première leçon, et conduisît à la consommation désirable, dans laquelle se mêlait toute excellence, de soumettre les passions.

VI : Si vous avez l’intention de poursuivre l’étude de la Franc-Maçonnerie et d’en tirer des résultats bénéfiques, il est indispensable que vous fréquentiez régulièrement la Loge. C’est votre apprentissage et sans cela, vous ne deviendrez jamais un Franc-Maçon brillant. Il n’existe pas de voie royale vers la science.

VII : Une Loge ne doit pas être comprise simplement comme un lieu où les Francs-Maçons se réunissent pour traiter des affaires, mais comme l’ensemble de ses membres. Ce dernier est, à proprement parler, la Loge ; la première n’est que la salle de la Loge.

VIII. Un homme incompétent dans la Loge est comme un faucon en vol, d’où tous les oiseaux inférieurs s’empressent de s’échapper et le laissent seul locataire du ciel. De la même manière, un tel Maître fera déserter la Loge par ses meilleurs membres et la laissera seul dans sa gloire.

IX : Si vous avez l’intention de vous rendre à votre Loge, soyez-y à l’heure indiquée dans la convocation. Quiconque est en retard dérange les Frères et interrompt les affaires de la Loge.

X : Une fois assis, rappelez-vous votre situation. Si vous êtes Officier, faites votre devoir et rien de plus. Si vous êtes simplement Frère, votre tâche est d’écouter et non de parler. Une intervention officieuse est inconvenante chez un Franc-Maçon : elle peut faire du mal et ne peut en aucun cas être productive de bien.

XI : Soyez toujours obéissant à la Chaire. L’obéissance est une vertu de la plus haute importance pour votre propre caractère de Maçon et pour le bien-être général de la Loge. Sans obéissance, la Sagesse serait inopérante, la Force perdrait son pouvoir et la Beauté sa grâce ; et la confusion et la discorde banniraient bientôt les occupants de la terre sainte.

XII : Ne vous laissez jamais entraîner, par hasard ou par persuasion, dans un parti hostile aux Officiers en charge de la Loge. Si vous le faites, vous serez un homme à abattre et vos progrès dans la Maçonnerie seront rendus douteux, voire totalement empêchés.

XIII. Pendant la période où des affaires sérieuses occupent l’attention des Frères, vous ne devez pas quitter votre siège, ni engager la conversation avec vos voisins, même à voix basse ; vous ne devez pas non plus déplacer la chaise ou le banc sur lequel vous êtes assis, ni faire aucun autre bruit qui puisse déranger le Maître ou ses Officiers dans l’exécution ordonnée de leurs devoirs respectifs. Le silence est la principale caractéristique d’une Loge bien organisée. J’ai connu de nombreuses bonnes Loges gâtées par manque d’attention à ces détails insignifiants.

XXV : Ne discutez jamais avec un cowan. Comme la vipère sourde, il se bouchera les oreilles et refusera d’entendre la voix du charmeur, même s’il charme avec autant de sagesse. Peu importe la clarté de vos faits ou la force de vos arguments, il prêtera toujours une oreille incrédule à votre raisonnement. Même si vous criez avec anxiété : « Oh, Baal, écoute-nous », et même si vous vous coupez avec des couteaux et des lancettes pour attirer son attention, il n’y aura ni voix ni réponse, ni personne qui vous écoute. Vous pouvez tout aussi bien essayer d’éteindre le soleil en le bombardant de boules de neige ou de couper des rochers en morceaux avec un rasoir, que de faire une impression bienveillante sur l’esprit d’un cowan déclaré.

XXVI : Quelle est la raison pour laquelle le Fr. ____ fait si peu de progrès dans la Franc-Maçonnerie ? L’indolence. Pourquoi le Fr. ____ n’a-t-il pas réussi à se forger une bonne réputation en tant que Maître de sa Loge ? Parce qu’il n’était pas un homme travailleur. Vous demandez-vous pourquoi le Fr. ____ n’a jamais atteint le Second Degré ? Je réponds qu’il était par nature paresseux. L’indolence est la mère prolifique de nombreux autres vices. On peut vaincre les mauvaises habitudes, réformer l’égoïsme et maîtriser les passions, mais l’indolence est rarement, voire jamais, vaincue.

XXX. Le silence, le secret et le calme sont les signes distinctifs d’un véritable franc-maçon. Si vous entendez quelqu’un se vanter sans cesse de ses connaissances, vous pouvez le prendre pour un bavard vide. Le bruit n’est pas la sagesse. Ceux qui proclament ostensiblement leurs propres mérites peuvent jouir pendant un temps de la satisfaction de la tromperie, mais à la fin, leurs prétentions sont sûres d’être démasquées.

XXXII. Entendez-vous un homme se vanter de ses capacités, de ses réalisations, de sa dignité ou de sa position sociale ? Ne lui confiez pas vos secrets.

XXXIV. Quand vous êtes dans la Loge, prenez garde aux querelles, frères. La vérité est pour eux aussi peu importante que l’amour fraternel. Ils se disputeront aussi librement contre la vérité que contre l’erreur ; vaincus ou victorieux, ils continueront à argumenter et à se quereller, à poser des questions et à disputer jusqu’à ce qu’ils aient banni de la Loge tous les frères sensés.

LVII. Combien de disputes naissent de vétilles ! Et combien seraient-elles diminuées si chacun se posait délibérément cette question : vaut-il mieux sacrifier un point qui n’a aucune valeur, ou perdre un ami plus précieux que des rubis ?

LIX : Avant de déclarer un homme bon franc-maçon, laissez-le passer la Chaire. C’est l’épreuve qui révélera infailliblement à la fois ses vertus et ses défauts, son imbécillité mentale et sa force morale. S’il passe avec succès son année d’apparente honneur, mais de véritable épreuve, il aura noblement mérité le caractère d’un franc-maçon digne et intelligent.

LXII : Quand un cowan critique la science, ne lui répondez pas, mais écoutez attentivement ses paroles. Elles peuvent peut-être vous rappeler quelque point, partie ou secret qui vous a échappé, car les châtiments du cowan ne sont pas sans utilité et sans bénéfice : « Comme le crapaud, laid et venimeux, qui porte un joyau précieux sur sa tête. »

LXV : Estimez le frère qui prend plaisir aux actes de charité et n’en parle jamais ; accueillez-le dans votre sein et chérissez-le comme un honneur pour la maçonnerie et un honneur pour l’humanité.

LXIX : Soyez très prudents dans le choix des candidats à l’initiation que vous recommandez ; un faux pas sur ce point peut être fatal. Si vous présentez une personne querelleuse, il en résultera une confusion qui peut aboutir à la dissolution de la Loge. Si vous avez une bonne Loge, veillez à ce qu’elle soit choisie. Un grand nombre de personnes n’est pas toujours bénéfique.

LXXI : C’est un Frère sage que celui qui sait conclure un discours quand il a dit tout ce qui est pertinent au sujet.

XCIII : Le grand secret pour améliorer la mémoire réside dans l’exercice, la pratique et le travail. Rien n’est autant amélioré par les soins, ni autant endommagé par la négligence, que la mémoire.

XCVII : De même que la Loge s’ouvre au lever du soleil, au nom de TGAOTU, et se ferme à son coucher dans la paix, l’harmonie et l’amour fraternel, de même, si vous avez quelque animosité contre un Frère Maçon, ne laissez pas le soleil se coucher à l’Ouest sans être témoin de votre réconciliation. Des explications précoces préviennent les inimitiés de longue durée.

Connaissez-vous la « Théière de Russell » ?

1

En 1952, le philosophe britannique Bertrand Russell introduit une idée qui allait marquer l’histoire de la pensée critique : la Théière de Russell, parfois appelée théière céleste. Cette analogie astucieuse met en lumière un débat central sur la charge de la preuve dans les croyances religieuses. En déclarant que c’est aux croyants de prouver leurs affirmations, et non aux sceptiques de démontrer leur fausseté, Russell frappe fort.

Une théière au cœur du cosmos

Bertrand Russell

Imaginez une théière minuscule, trop petite pour être détectée par les plus puissants télescopes, orbitant entre la Terre et Mars. Russell suggère que croire en l’existence d’une telle théière simplement parce que son inexistence ne peut être prouvée est absurde. Il en fait une illustration du rasoir d’Ockham, ce principe philosophique qui encourage à privilégier les explications les plus simples, sans multiplier les hypothèses inutiles.

Cette analogie n’est pas un simple jeu d’esprit : elle expose l’absurdité d’accorder crédit à une croyance dépourvue de preuves solides. Elle sert également de critique aux systèmes religieux qui demandent une foi aveugle tout en exemptant leurs dogmes de l’examen rationnel.

Une portée qui dépasse Russell

Si la Théière de Russell trouve son origine dans l’article inédit Is There a God?, rédigé en 1952, elle s’inscrit dans une tradition plus large de critique religieuse. On trouve des arguments similaires dès le XVIIIe siècle, notamment dans le testament de Jean Meslier, prêtre et philosophe français devenu athée.

Jeune fille vierge et licorne
Jeune fille vierge et licorne

La théière a également inspiré des mouvements parodiques comme le Pastafarisme et la fameuse Licorne rose invisible. Ces derniers, sous un couvert humoristique, pointent les incohérences des croyances dogmatiques en proposant des entités tout aussi invérifiables mais manifestement absurdes.

Richard Dawkins et l’héritage contemporain

Richard Dawkins

Le biologiste et militant athée Richard Dawkins a largement popularisé l’idée de la Théière de Russell dans ses œuvres, notamment dans Pour en finir avec Dieu et A Devil’s Chaplain. Lors d’une conférence TED en 2002, Dawkins illustre la puissance de l’analogie en expliquant que la liste des choses improbables (licornes, souris invisibles, théières) est infinie, et qu’il incombe à ceux qui y croient d’en fournir les preuves.

Dans son argumentaire, Dawkins va plus loin : il critique la manière dont les religions organisées utilisent leur influence pour s’imposer, souvent au détriment de la liberté de pensée. Contrairement à une croyance inoffensive en une théière céleste, les religions structurées sont puissantes, exemptées d’impôts, et imposent leurs dogmes dès l’enfance.

Argumentation hostile à la théorie de Russell

Une métaphore culturelle

Au-delà du débat philosophique, la Théière de Russell a trouvé sa place dans la culture populaire. Le groupe de rock psychédélique Gong fait référence à l’idée avec son album Flying Teapot, tandis que des artistes et écrivains continuent d’explorer cette métaphore dans des œuvres variées.

Un rappel à la raison

La Théière de Russell reste une métaphore puissante et intemporelle, utilisée pour rappeler l’importance du scepticisme et de la rationalité face aux affirmations extraordinaires. À une époque où les croyances sans fondement continuent de façonner des sociétés entières, cet humble objet imaginaire orbitant entre Mars et la Terre continue de nous interpeller.

Que l’on soit croyant, agnostique ou athée, cette analogie nous invite à réfléchir à ce que signifie réellement « croire » et à la responsabilité de justifier nos convictions.

La théière dans le débat philosophique moderne

Argumentation favorable à la théorie de Russell

Aujourd’hui, la Théière de Russell n’a rien perdu de sa pertinence. Dans un monde où les croyances religieuses et spirituelles coexistent avec des avancées scientifiques spectaculaires, elle sert de point d’ancrage pour des discussions sur l’épistémologie et la charge de la preuve. Les philosophes contemporains, comme Daniel Dennett et Sam Harris, reprennent des thèmes similaires pour aborder les tensions entre foi et raison.

La théière permet de poser des questions fondamentales :

  • Qu’est-ce qu’une preuve suffisante ?
  • Quelles croyances méritent d’être acceptées ou rejetées ?
  • Quel est le rôle de la science et de la raison dans un monde où les convictions personnelles influencent souvent les politiques publiques ?

Ces interrogations transcendent le cadre religieux. La Théière de Russell est aujourd’hui utilisée dans des discussions sur les théories complotistes, les pseudo-sciences, et les croyances populaires infondées, des antivaccins aux platistes. Dans chacun de ces cas, la même problématique apparaît : la nécessité de demander des preuves tangibles avant d’adhérer à une idée, aussi séduisante soit-elle.

Un outil pédagogique

L’analogie de la Théière est également devenue un outil pédagogique dans les salles de classe et les débats publics. Elle illustre de manière simple et engageante des concepts complexes liés à la logique et à la pensée critique. Les éducateurs utilisent cette métaphore pour initier les étudiants au scepticisme méthodologique, qui consiste à douter systématiquement des affirmations jusqu’à ce qu’elles soient démontrées.

Les enfants, souvent attirés par des images mentales évocatrices, trouvent dans la Théière un moyen amusant et accessible de comprendre pourquoi certaines idées ne doivent pas être acceptées sans questionnement.

La Théière au-delà de la religion

L’intérêt de la Théière de Russell dépasse la sphère religieuse. Elle touche à des questions universelles sur la manière dont nous construisons notre vision du monde. Dans un contexte marqué par les crises écologiques, les conflits sociaux et les progrès technologiques, l’analogie nous pousse à évaluer rationnellement les solutions proposées, tout en restant vigilants face aux promesses infondées.

Par exemple, lorsqu’on débat de sujets comme l’intelligence artificielle ou la colonisation de l’espace, des affirmations grandioses sur le potentiel de ces technologies doivent être confrontées à des preuves mesurables et non à de simples spéculations.

Une philosophie pour un monde en quête de vérité

À l’heure où l’information est abondante mais souvent biaisée, la Théière de Russell agit comme un phare pour ceux qui cherchent la vérité. Elle rappelle que la crédulité peut être coûteuse, tant au niveau individuel qu’à l’échelle sociétale.

Dans un environnement médiatique saturé de fausses nouvelles et de manipulations, l’analogie incite à rester critique, à poser des questions, et à exiger des preuves solides avant d’accepter ou de propager une idée. Elle rappelle également que le scepticisme n’est pas synonyme de négativité, mais d’un profond respect pour la raison et la connaissance.

La Théière de Russell, un héritage vivant

Vue de la Lumière du fond du puits
Vue de la Lumière du fond du puits

En définitive, la Théière de Russell est bien plus qu’une simple anecdote philosophique. Elle est un symbole intemporel de la lutte pour une pensée claire et rationnelle dans un monde souvent dominé par l’émotion et l’irrationalité.

Elle nous pousse à cultiver un équilibre entre curiosité et rigueur, entre ouverture d’esprit et esprit critique. Que ce soit dans le domaine de la religion, de la politique, de la science ou même de la vie quotidienne, ce petit objet imaginaire orbitant dans le cosmos continue de faire réfléchir et de guider ceux qui cherchent à naviguer dans un univers complexe et fascinant.

Ainsi, la Théière de Russell n’est pas seulement une métaphore. Elle est un appel à la vigilance intellectuelle et une invitation à embrasser la quête éternelle de la vérité.

Et, dans ce voyage, elle nous rappelle que le doute, loin d’être une faiblesse, est souvent la première étape vers la compréhension.

Le Grand Architecte de l’Univers : Une symbolique universelle entre spiritualité et philosophie

L’expression « Grand Architecte de l’Univers » évoque une figure métaphorique associée à l’ordre, l’harmonie et l’intelligence supérieure qui régiraient l’univers. Employée couramment dans la franc-maçonnerie et le compagnonnage, cette notion dépasse largement le cadre de ces institutions. Elle trouve ses racines dans la philosophie, la théologie et les courants spirituels qui ont marqué l’histoire de la pensée humaine.

Origines historiques et philosophiques

Le concept remonte à l’Antiquité, où des penseurs comme Cicéron évoquaient une divinité régissant l’univers avec la précision d’un architecte ou d’un horloger. Cette idée traverse les époques et s’affirme au XVIIe siècle grâce à des figures comme Jean Calvin, qui qualifie Dieu de « Grand Architecte » dans ses écrits théologiques.

Au siècle des Lumières, des philosophes tels que Leibniz renforcent cette image en y associant des principes rationnels. Selon lui, Dieu aurait créé un monde basé sur « le meilleur plan possible », incarnant ainsi l’équilibre parfait entre raison et foi. Ces idées influencent profondément la pensée occidentale, marquant l’imaginaire collectif d’une conception ordonnée et logique de l’univers.

Le Grand Architecte dans la franc-maçonnerie

Bien que non maçonnique à l’origine, cette métaphore trouve un écho puissant au sein des loges maçonniques. Les premières références explicites apparaissent dans les Constitutions d’Anderson de 1723, qui décrivent Adam comme un « reflet de l’image de Dieu, le grand Architecte de l’Univers ».

Dans un contexte où la franc-maçonnerie s’ouvrait progressivement aux déistes et aux théistes de diverses confessions, cette expression a servi de dénominateur commun. Plus neutre que le mot « Dieu », elle convenait aussi bien aux chrétiens qu’aux croyants d’autres traditions spirituelles.

Toutefois, à partir du XIXe siècle, l’évolution des sensibilités religieuses au sein des loges a conduit à des divergences. En France et en Belgique, certaines obédiences ont abandonné cette référence pour inclure des athées, créant une fracture avec les loges anglo-saxonnes plus conservatrices.

Interprétations modernes et alternatives

Dans des courants ésotériques comme l’hermétisme, le « Grand Architecte » est vu comme une allégorie du potentiel divin inhérent à chaque individu. Mary Anna Slipper, auteure mystique, décrit cette entité comme une force invisible connue sous divers noms : Esprit, Nature ou Intelligence universelle.

Le gnosticisme, quant à lui, offre une perspective différente : il associe le « Grand Architecte » au démiurge, une entité créatrice imparfaite en opposition au Dieu transcendant de la Gnose.

Une métaphore intemporelle

En fin de compte, le « Grand Architecte de l’Univers » transcende les frontières entre religion, philosophie et spiritualité. Il représente une quête commune de compréhension de l’ordre cosmique et de la place de l’humanité dans cet ensemble.

Dans un monde de plus en plus marqué par les avancées scientifiques et technologiques, cette notion continue d’offrir un cadre symbolique puissant, permettant à la fois de concilier rationalité et transcendance. Au-delà des loges maçonniques, elle demeure une invitation à méditer sur la complexité et la beauté de l’univers.

Le Grand Architecte à l’ère contemporaine

L’idée du Grand Architecte de l’Univers n’a pas perdu sa pertinence, même dans un monde où la science et la technologie dominent. Au contraire, elle s’intègre aux débats actuels sur la relation entre spiritualité et connaissance scientifique.

Dans un contexte où la cosmologie moderne explore les origines de l’univers, où les lois physiques semblent refléter une organisation sous-jacente et où les technologies d’intelligence artificielle nous rapprochent de la compréhension des mécanismes de la pensée, la métaphore du Grand Architecte conserve une puissance symbolique.

Les avancées scientifiques, notamment en physique quantique et en astronomie, interrogent la possibilité d’un ordre préétabli. Des scientifiques comme Albert Einstein ont eux-mêmes évoqué un « ordre cosmique », et des débats persistent autour de la compatibilité entre foi et raison. Le Grand Architecte peut ainsi être vu comme un pont entre ces deux mondes, rappelant que la quête de sens transcende les disciplines.

Un symbole fédérateur et inclusif

Création du Soleil et de la Lune par Michel-Ange, détail du visage de Dieu.

En franc-maçonnerie, l’idée du Grand Architecte a permis de rassembler des individus aux croyances variées. En tant que symbole neutre, il incarne une volonté de dépasser les dogmes pour s’unir autour de principes universels comme la fraternité, la liberté de conscience et la quête de vérité.

Cependant, cette même neutralité a aussi été source de tensions. Certaines obédiences, notamment en Europe continentale, ont souhaité élargir l’inclusivité en accueillant des membres athées, remettant en question la centralité de cette notion. Pour d’autres, comme les loges anglo-saxonnes, l’invocation du Grand Architecte reste une pierre angulaire, symbolisant une croyance fondamentale en une intelligence supérieure.

Le Grand Architecte dans la société actuelle

Dans un monde marqué par la pluralité des croyances et la montée des spiritualités individuelles, la notion du Grand Architecte résonne au-delà des cercles maçonniques. Elle sert de métaphore universelle pour évoquer l’ordre, la responsabilité collective et le respect des lois naturelles.

Elle invite également à une réflexion sur notre rôle dans l’univers. Sommes-nous simplement des observateurs d’un ordre préétabli, ou avons-nous une responsabilité active en tant que « co-architectes » de notre avenir ? Cette question prend un relief particulier dans un contexte de crises environnementales et sociales, où la survie même de l’humanité dépend de sa capacité à construire un monde harmonieux.

Un dialogue entre tradition et modernité

La notion du Grand Architecte de l’Univers est donc bien plus qu’une référence historique ou maçonnique. Elle incarne une vision intemporelle, un appel à la transcendance et à la réflexion collective sur les mystères de l’existence.

Alors que l’humanité se projette dans l’avenir, explorant des horizons tels que la colonisation spatiale ou les limites de l’intelligence artificielle, le Grand Architecte reste une métaphore vivante, rappelant que, dans chaque quête, nous sommes guidés par des questions fondamentales : d’où venons-nous, où allons-nous et quel rôle jouons-nous dans l’édifice universel ?

En cela, le Grand Architecte demeure un symbole d’unité dans la diversité, reliant les traditions du passé aux aspirations futures de l’humanité.

Le Grand Architecte et les défis de l’avenir

Alors que l’humanité entre dans une ère de transformations accélérées, la notion du Grand Architecte de l’Univers s’ouvre à de nouvelles interprétations, particulièrement face aux enjeux éthiques, technologiques et environnementaux qui redéfinissent notre époque.

Dans un contexte où l’intelligence artificielle, l’exploration spatiale et les biotechnologies repoussent les limites de ce que nous considérons comme possible, l’idée d’un ordre universel devient un point d’ancrage philosophique. Les défis contemporains — qu’ils soient liés à la durabilité de la planète ou aux implications des innovations scientifiques — amènent à réfléchir non seulement sur la structure de l’univers, mais aussi sur notre rôle en tant qu’humanité capable de modifier cet ordre.

La responsabilité des « co-architectes »

Si le Grand Architecte est traditionnellement perçu comme une entité suprême qui organise et maintient l’univers, l’humanité elle-même pourrait être vue comme un « apprenti architecte ». Grâce aux avancées technologiques, nous avons acquis un pouvoir immense sur notre environnement. Mais ce pouvoir implique aussi une responsabilité.

Par exemple, l’impact humain sur les écosystèmes planétaires a donné naissance à des débats éthiques autour de notre rôle dans la préservation ou la restauration de cet ordre naturel. Dans le domaine de la franc-maçonnerie, cette réflexion rejoint la quête d’harmonie universelle, souvent représentée par des symboles tels que le compas et l’équerre, qui incitent à équilibrer la créativité humaine avec des principes universels d’éthique et de justice.

Une symbolique pour transcender les divisions

La notion du Grand Architecte joue également un rôle unificateur dans un monde de plus en plus fragmenté. Face aux conflits idéologiques, religieux et sociaux, ce concept peut servir de langage commun, encourageant un dialogue au-delà des dogmes.

Dans les loges maçonniques, cette idée favorise l’inclusion, permettant aux membres de diverses croyances de trouver un terrain d’entente. Hors du cadre maçonnique, elle pourrait inspirer des approches plus universelles pour aborder les grandes questions globales, qu’il s’agisse de justice sociale, de paix ou de coexistence multiculturelle.

L’avenir spirituel de la symbolique

À mesure que l’humanité explore des questions plus complexes sur l’origine de la vie et la nature de la conscience, la métaphore du Grand Architecte peut évoluer pour inclure des dimensions scientifiques et métaphysiques. Certaines théories modernes, comme celles portant sur le multivers ou la simulation informatique, font écho à la recherche d’un ordre supérieur ou d’un « programmeur cosmique ». Ces réflexions contemporaines, bien que souvent déconnectées de la religion traditionnelle, rejoignent les préoccupations séculaires sur la finalité et la structure de l’univers.

Conclusion : une métaphore intemporelle et dynamique

Le Grand Architecte de l’Univers est plus qu’un simple concept issu de la théologie ou de la franc-maçonnerie : il est une métaphore vivante qui évolue avec les époques. Il relie les anciens mythes à la science moderne, les philosophies de l’Antiquité à la spiritualité contemporaine.

En tant qu’outil de réflexion, il nous rappelle que l’humanité fait partie d’un tout plus vaste, mais qu’elle a aussi le pouvoir et la responsabilité d’agir pour maintenir un équilibre harmonieux. Que ce soit dans les loges maçonniques ou dans la société au sens large, le Grand Architecte continue d’inspirer une quête commune de sens, d’ordre et d’éthique universelle, en guidant l’humanité vers la construction d’un monde plus éclairé et solidaire.

L’Intelligence Artificielle va t’elle faire disparaître le GADLU ?

AFLP N°34 - Août 2024/Image générée par Intelligence Artificielle (IA)
AFLP N°34 – Août 2024/Image générée par Intelligence Artificielle (IA)

La question de savoir si l’intelligence artificielle (IA) pourra démontrer la non-existence du Grand Architecte de l’Univers (GADLU) soulève des réflexions complexes à la croisée de la philosophie, de la théologie et de la science. Pour répondre, il est nécessaire de considérer plusieurs aspects fondamentaux liés à la nature de l’IA et à la nature même du GADLU en tant que concept métaphysique.


1. Les limites de l’IA dans les questions métaphysiques

L’IA est un outil conçu pour traiter des informations, repérer des patterns, et résoudre des problèmes à partir de données disponibles. Elle excelle dans les domaines où les phénomènes sont observables, mesurables et explicables par des règles logiques ou mathématiques. En revanche, des concepts métaphysiques comme le GADLU relèvent par nature de croyances, de symbolismes et de spéculations philosophiques, qui échappent à toute démonstration empirique.

Le GADLU, souvent perçu comme une métaphore ou un symbole représentant un ordre universel, ne se limite pas à une entité mesurable ou définissable. Son existence, ou sa non-existence, ne peut être prouvée ou réfutée par des moyens purement rationnels, car il s’agit d’un concept transcendant qui dépasse le cadre des données empiriques sur lesquelles l’IA s’appuie.


2. Science, foi et IA

La science, qu’elle soit menée par des humains ou soutenue par des IA, est basée sur la validation ou la réfutation d’hypothèses à partir d’observations. Cependant, la non-existence du GADLU, tout comme son existence, ne peut être prouvée scientifiquement car cela impliquerait de démontrer l’absence d’une intelligence ou d’un ordre dans tout l’univers – une tâche impossible à accomplir. Cela rejoint le célèbre adage selon lequel l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.

Historiquement, la science et la spiritualité ont souvent coexisté comme deux approches complémentaires de la compréhension du monde. L’IA pourrait approfondir notre compréhension de l’univers, mais cela n’exclura pas nécessairement l’idée du GADLU, qui repose sur une perception symbolique ou spirituelle du cosmos.


3. Une nouvelle approche philosophique grâce à l’IA

La foi
Religion – La Foi

Si l’IA ne peut pas démontrer la non-existence du GADLU, elle pourrait cependant influencer les débats philosophiques et spirituels :

  • Analyse de textes religieux et philosophiques : En étudiant des milliers d’années de pensée humaine, l’IA peut fournir de nouvelles interprétations ou établir des liens inédits entre des concepts spirituels et scientifiques.
  • Exploration des lois de l’univers : Les avancées en physique ou en cosmologie, soutenues par l’IA, peuvent enrichir notre compréhension des mécanismes de l’univers. Cela pourrait renforcer l’idée d’un ordre (associé au GADLU) ou, au contraire, mettre en avant l’absence d’intelligence consciente dans la structure cosmique.
  • Débat sur la conscience : Si l’IA parvient à développer une forme de conscience (ou de simulation convaincante de la conscience), cela pourrait réorienter les réflexions sur la nature même de l’intelligence supérieure associée au GADLU.

4. Le rôle du GADLU comme symbole

Il est essentiel de rappeler que le GADLU, dans son utilisation maçonnique et philosophique, est souvent une métaphore pour désigner un ordre universel, une quête de sens ou un idéal d’harmonie. Cette symbolique ne dépend pas d’une preuve objective de son existence. En ce sens, même si l’IA réfutait l’idée d’un créateur ou d’une intelligence supérieure derrière l’univers, cela ne diminuerait pas la valeur du GADLU en tant que symbole spirituel et philosophique.


Conclusion : une question ouverte

Delta lumineux
Delta lumineux

L’IA ne pourra probablement pas démontrer la non-existence du GADLU, car ce dernier appartient au domaine de la transcendance, au-delà des limites de la science et de la logique formelle. En revanche, l’IA pourrait enrichir les débats autour de cette notion, en offrant de nouvelles perspectives sur l’univers, la conscience et la spiritualité.

Le GADLU, qu’il soit perçu comme un être, un symbole ou une métaphore, continuera de susciter des réflexions profondes sur notre rapport au cosmos, notre quête de sens et les mystères qui nous entourent – des questions que même les machines les plus avancées ne pourront pas totalement résoudre.

« L’Homme qui voulut être roi » : sur la route des Indes perdues avec Kipling… (Par Philippe Tomblaine)

Du site bdzoom.com – Par Philippe Tomblaine

Dans l’Inde de la fin du XIXesiècle, Daniel Dravot et Peachy Carnehan – deux anciens militaires britanniques devenus des aventuriers peu scrupuleux – ambitionnent de réaliser un rêve fou : régner sur le légendaire pays du Kafiristan, où aucun Européen n’a encore osé mettre le pied !

Quête insensée, mégalomanie et symboles franc-maçonniques avaient nourri la nouvelle de Rudyard Kipling (1888), puis le film de John Huston (1975) : Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa s’emparent à leur tour de ce mémorable périple au bout du monde, fable amère mettant tragiquement en lumière l’orgueilleuse amitié et la folie humaine.

Carte de l’Inde britannique en 1880.
Une histoire de rencontres (planches 1 à 3 – Glénat 2023).

Avec cette nouvelle publiée en 1888, Rudyard Kipling rendait compte de deux réalités. D’une part, celle d’un empire britannique alors à son apogée : près de 33 millions de km 2… gardés par une armée aux effectifs réduits. En Inde, 200 millions d’habitants furent ainsi contrôlés par (seulement) 50 000 soldats. Après la révolte des Cipayes en 1858, les Indes furent supervisées par le Raj (royaume) britannique, un régime colonial regroupant des provinces sous administration directe et des états princiers sous souveraineté : un monde propice à susciter tous les imaginaires et toutes les aventures… D’autre part, Kipling, en fin observateur devenu à la fois narrateur et personnage de sa nouvelle, rendait compte d’une expérience très personnelle. Plus précisément, initié à la franc-maçonnerie dans la ville indienne de Lahore en 1886, l’auteur décrit – une fois n’est pas coutume – les dérives pitoyables liées aux rêves de grandeur démesurés. Soit, à l’inverse des parcours éclairés de Mowgli (« Le Livre de la jungle », 1894) et de Kimball O’Hara (« Kim », 1901), eux-mêmes à comprendre à l’aune des sages préceptes francs-maçons, l’aventure par l’absurde selon Dravot et Carnehan : deux antihéros chargés d’introduire les lecteurs en terre inconnue… En confondant rêves, croyances, crédulité populaire, amour et dessein personnel.

Recherches pour les personnages principaux.

Tricheurs, grandes gueules, téméraires, hâbleurs, mais aussi héroïques que pathétiques, Daniel Dravot et Peachy Carnehan auront été impeccablement incarnés par Sean Connery et Michael Caine dans le film à succès réalisé en 1975 par John Huston. L’histoire et la couverture du présent album jouent de ces références, en s’éloignant cependant volontairement du physique des deux acteurs britannique. Rémi Torregrossa demeure ainsi plus fidèle aux descriptions des personnages effectuées par Kipling. Sur le visuel de couverture, passant sur un pont en cordes, littéralement d’un monde à l’autre, au-delà de grandes falaises escarpées, nos deux protagonistes semblent inconscients des menaces alentours : la hauteur et donc la chute annoncée, l’ailleurs et donc l’inconnu (potentiellement menaçant), le décor d’arrière-plan digne d’un incertain Eldorado, avec toute la démesure que l’on peut associer à ce nom. Jusqu’au titre, cerné de nuages noirs, qui semblera peser sur ces âmes isolées telle une lourde épée de Damoclès : « qui voulut » n’est pas vraiment un gage assuré de réussite…

Affiche française pour le film de J. Huston (1975 – design par Tom Jung).
Michael Caine et Sean Connery, les hommes qui voulaient être heureux.

En relisant aujourd’hui l’œuvre de Kipling, le lecteur se souviendra-t-il que le Kafiristan (terre des infidèles, en persan), loin d’être une contrée imaginaire, est une province montagneuse asiatique bien réelle. Difficile d’accès, jadis traversée par Alexandre le Grand et située au sud des vallées de l’Hindou Kouch, la région – rebaptisée Nouristan en 1896 – fait désormais partie du nord-est de l’Afghanistan. Pour écrire sa nouvelle, Kipling s’est très probablement inspiré d’authentiques récits de voyages. Le colonel anglais Alexander Gardner parcouru ainsi ces territoires dans les années 1825/1830, et l’aventurier américain Josiah Harlan (1799-1871), enrôlé comme chirurgien dans l’armée de la Compagnie britannique des Indes orientales, se rendit au Pendjab dans l’intention… de devenir roi. Vers 1840, après s’être mêlé de politique et de faits d’armes locaux, il finit par obtenir le titre de Prince de Ghor, pour lui-même et ses descendants. Autre source d’inspiration potentielle pour Kipling : l’histoire de Sir James Brooke (1803-1868), surnommé le Rajah blanc, qui fonda le Sarawak en 1841, au nord-ouest de l’île de Bornéo. Une histoire qui n’est du reste pas totalement passée inaperçue de Frank Le Gall pour « Théodore Poussin » (voir le tome 5, paru en 1991).

Image du Kafiristan illustrant la « Nouvelle géographie universelle – La Terre et les hommes » (1876). Dessin par T. Taylor.
Sir James Brooke (1847) par Francis Grant.

Également appuyée sur les symboles et rites de la franc-maçonnerie, comme on peut le deviner en couverture de cet album, l’aventure est préfacée par un fameux initié : Didier Convard (voir notre article consacré à « L’Épopée de la franc-maçonnerie »). Au fil des planches, enrichies d’un luxe de détails, le charme de cette adaptation opère. Tout juste leur version de « 1984 » achevée, les auteurs redonnent à Kipling (incarné par Christopher Plummer dans le film de Huston) sa posture omnisciente. Comme l’indique Jean-Christophe Derrien, « La situation du commentateur, qui interrompait de temps en temps le récit, plaisait beaucoup à notre éditeur. Pour moi, « Kipling » est à la fois raisonnable, sidéré par les évènements vécus par nos « héros », mais quelque part il envie aussi leur audace, leur folie, vu sa propre vie monotone. » Quittant l’Inde en 1889, à l’apogée de sa carrière en 1907 (prix Nobel de littérature), Kipling finira son existence dans le Devon anglais : ses propres idéaux étant brisés par la Première Guerre mondiale. Une autre fable et une autre jungle, amère, sur la conquête du pouvoir, l’ego et la destruction de soi.

Recherches pour la couverture.

Philippe TOMBLAINE

« L’Homme qui voulut être roi » par Rémi Torregrossa et Jean-Christophe Derrien
Éditions Glénat (16,50 €) – EAN : 978-2-344047958
Parution 12 avril 2023

Autre article sur ce thème >>>>>

La précarité dans nos loges : un défi pour la solidarité et la fraternité

La précarité, longtemps perçue comme un phénomène extérieur, s’immisce de plus en plus dans nos loges, frappant sans discrimination. Changement de situation financière, maladie, perte d’emploi, retraite insuffisante : autant de raisons qui placent nos Sœurs face à des difficultés croissantes. Cette réalité, bien qu’elle puisse paraître éloignée pour certaines, concerne potentiellement chacun d’entre nous.

Une solidarité à réinventer

Dans nos loges, l’entraide et la fraternité sont des valeurs fondamentales. Pourtant, il reste parfois difficile de détecter et de soutenir celles qui traversent des périodes de précarité. Certaines Sœurs, par pudeur ou par crainte du jugement, choisissent de quitter la loge sous des prétextes variés plutôt que de demander de l’aide. Cette tendance à l’effacement met en lumière un double défi : reconnaître les situations de précarité et intervenir efficacement, tout en respectant la dignité de chacune.

Le rôle crucial de l’Hospitalière

Dans ce contexte, le rôle de l’Hospitalière s’avère central. Chargée de veiller sur le bien-être des membres de la loge, elle joue un rôle d’écoute et d’accompagnement. Il est essentiel qu’elle dispose des outils nécessaires pour repérer les signaux de détresse et initier un soutien adapté. Cela implique non seulement une sensibilité accrue aux signes de précarité, mais aussi une connaissance approfondie des aides disponibles, tant au sein de la loge qu’à l’extérieur.

Un livret pour guider et agir

Pour répondre à ce besoin, un groupe de travail de la GLFF (Grande Loge Féminine de France) de la région Centre a récemment édité un livret précieux. Ce document recense toutes les aides accessibles au sein des loges, offrant un guide pratique pour soutenir les membres en difficulté. Ce livret détaille les démarches à suivre, les ressources disponibles, et les actions possibles pour renforcer la solidarité en cas de crise.

Ce livret est disponible gratuitement à télécharger à cette adresse (cliquez ici)

Ce type d’initiative est un exemple concret de la mise en pratique des valeurs de la GLFF. En partageant ce livret, les loges peuvent mieux s’organiser pour répondre aux défis croissants liés à la précarité, tout en sensibilisant leurs membres à l’importance de l’entraide active.

Maintenir les liens de fraternité

Pourtant, les solutions matérielles ne suffisent pas à elles seules. L’un des piliers essentiels de nos loges reste la fraternité, cet engagement profond à ne jamais laisser une Sœur dans l’isolement ou le désespoir. Maintenir ces liens nécessite une vigilance collective, mais aussi une culture du dialogue et de l’ouverture.

Il s’agit de normaliser le fait de demander de l’aide, de rappeler que la solidarité n’est pas un poids mais une force, et que nos loges ne sont pas seulement des lieux de réflexion, mais aussi des espaces où chacun peut trouver un soutien, quel que soit le défi qu’il traverse.

Agir ensemble pour un avenir solidaire

Face à une précarité de plus en plus présente, il est temps de renouveler notre engagement envers les valeurs qui font la richesse de nos loges. Développer des outils comme le livret de la région Centre, renforcer le rôle de l’Hospitalière, et sensibiliser les membres à l’importance de l’entraide ne sont que quelques-unes des actions possibles.

Ensemble, en reconnaissant la réalité de la précarité et en agissant avec détermination, nous pouvons non seulement préserver nos loges comme des lieux de fraternité et de soutien, mais aussi démontrer qu’en toutes circonstances, la solidarité reste notre plus grande force.

Prévenir plutôt que guérir : anticiper la précarité

La lutte contre la précarité au sein des loges ne se limite pas à intervenir lorsque les difficultés se manifestent. Il est tout aussi important de mettre en place des actions préventives pour éviter que des situations critiques ne surviennent ou s’aggravent.

Des ateliers et formations sur la gestion des finances

Certaines loges ont commencé à organiser des ateliers sur la gestion des finances personnelles et sur les droits sociaux. Ces sessions permettent à chaque Sœur de mieux comprendre les dispositifs de soutien public, tels que les aides au logement, les allocations ou encore les dispositifs liés à la santé et à la retraite. Ces ateliers ne se limitent pas à un aspect technique, mais ouvrent également des discussions sur la manière de planifier un avenir sécurisé, même face à des incertitudes économiques.

Encourager l’entraide discrète

Deux mains entrelacées pour s'aider
Deux mains entrelacées pour s’aider. Fraternité, entraide.

Pour pallier la réticence de certaines Sœurs à demander de l’aide, des mécanismes d’entraide discrets peuvent être mis en place. Par exemple :

  • Un fonds de solidarité : Alimenté par des contributions volontaires des membres, ce fonds peut être utilisé pour soutenir discrètement les Sœurs en difficulté.
  • Un système de « mentorat » : Jumeler les Sœurs expérimentées avec celles qui pourraient être plus vulnérables, pour offrir une oreille attentive et des conseils pratiques.
  • Des collectes ponctuelles : Organiser des actions collectives, comme la redistribution de vêtements, de produits essentiels ou d’aliments, pour créer une culture d’entraide sans stigmatisation.

La solidarité au-delà des loges

La précarité n’est pas un phénomène isolé aux loges ; elle reflète souvent des enjeux sociaux plus larges. Renforcer les partenariats avec des associations locales et des institutions spécialisées peut offrir une aide plus complète. Par exemple, des partenariats avec des structures comme les Restos du Cœur, des banques alimentaires, ou des organismes spécialisés dans l’aide aux familles monoparentales peuvent élargir le réseau de soutien disponible pour les Sœurs en difficulté.

Créer un environnement inclusif

Il est crucial de créer une culture au sein des loges où la demande d’aide n’est pas perçue comme une faiblesse, mais comme une démarche courageuse. Pour cela :

  • Sensibiliser les membres : Des discussions régulières sur la précarité et ses impacts permettent de briser les tabous et d’encourager la compréhension.
  • Valoriser la fraternité dans les discours : Lors des réunions, mettre en avant des témoignages ou des exemples concrets d’entraide peut encourager celles qui hésitent à se manifester.
  • Offrir des espaces d’écoute : Créer des moments dédiés, où les Sœurs peuvent partager leurs préoccupations en toute confidentialité, renforce la confiance et la sécurité émotionnelle.

Vers une solidarité durable

Enfin, il est essentiel de se rappeler que la lutte contre la précarité n’est pas seulement un impératif ponctuel, mais une démarche continue. Les loges doivent s’engager dans une réflexion à long terme sur la manière de rester inclusives et solidaires face aux évolutions de la société.

En investissant dans des outils pratiques, en valorisant la communication ouverte, et en agissant collectivement, nous pouvons transformer nos loges en modèles de fraternité active. Ainsi, même face à des défis croissants, elles resteront des lieux où chacune peut non seulement réfléchir, mais aussi trouver du soutien, de la force et de l’espoir.

Ensemble, réaffirmons que la fraternité, en action, est la meilleure réponse à toutes les formes de précarité.

Le Dessin de François Morel : « Il est minuit Docteur Schweitzer » 

0

Illustration de François Morel – Textes Erwan Le Bihan

Cette semaine, François Morel rend hommage à un « presque maçon », Albert Schweitzer et à son œuvre qui lui valut le Prix Nobel de la Paix en 1952. Et surtout, petit clin d’oeil à : « Il est minuit, docteur Schweitzer » ce film français d’André Haguet, sorti en 1952, puis adapté de la pièce de théâtre éponyme de Gilbert Cesbron, publiée la même année.

En 2001, dans un ouvrage controversé, Les Frères invisibles, portant sur le pouvoir de la franc-maçonnerie en France, les journalistes d’investigation Ghislaine Ottenheimer et Renaud Lecadre décrivent l’influence considérable de la franc-maçonnerie parmi les chefs d’État africains et les hommes d’affaires, également dans le domaine humanitaire, ajoutant qu’Albert Schweitzer en faisait partie, mais ils n’avancent aucune preuve et cela apparaît peu vraisemblable.

Albert Schweitzer, né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg (Alsace-Lorraine) et mort le 4 septembre 1965 à Lambaréné (Gabon), est un médecin, pasteur et théologien protestant, philosophe et musicien alsacien. L’hôpital qu’il développe dans la forêt équatoriale au bord de l’Ogooué à partir de 1913 le fait connaître dans le monde entier. En 1952, l’attribution du prix Nobel de la paix lui apporte la consécration et une visibilité médiatique considérable.

L’ Intelligence artificielle, un outil au service de la Fraternité ?

Lors d’une discussion avec un frère américain au sujet des utilisations possibles de l’IA dans les travaux maçonniques, il m’a dit :

« Je me souviens de l’époque où il était encore tabou pour le secrétaire de la loge d’utiliser un PC avec un traitement de texte pour rédiger le procès-verbal de la loge.
Je me souviens aussi qu’un des sujets de débat au sein du Grand Orient de France était le transhumanisme, un sujet qui a emprunté des chemins très difficiles, mais le point central du Grand Orient était la dénaturalisation de l’être humain par l’incorporation de la technologie dans son corps et son esprit. Je pense que c’est une question pertinente : allons-nous un jour initier un être humain amélioré ? Un androïde doté d’une conscience ? Quel type d’être humain est l’être humain maçonnique ? Une personne biologique consciente de sa perfectibilité morale ? Ou autre chose ?

On peut également se demander s’il n’y aura pas des classes d’humains : des humains améliorés par l’IA et des humains biologiques traditionnels qui ne peuvent pas se permettre d’être améliorés.

La prochaine chose que tu feras, c’est de nous simplifier la vie, par exemple en utilisant l’IA pour faire des traductions. Elle nous donnera beaucoup d’outils, aussi importants que lorsque les premières calculatrices scientifiques sont apparues. Le problème de ce qui va bientôt arriver est d’ordre éthique. Il s’agira de savoir comment les gens utilisent ces outils, et c’est une question très maçonnique, car elle relève du domaine de la moralité. »

En quelques mots on aurait pu penser que notre frère Milton avait tout dit !

Et puis il m’a parlé d’un autre aspect de cette réalité : la prise en mains de l’IA !

C’est sur cette piste que ma recherche m’a fait découvrir ce petit livre intitulé « Apprendre à guider les IA »  écrit par Mikaël Cabon et Cyril de Sousa Cardosa aux éditions Librio !

Ce petit livre, sous-titré « Petit guide pour maîtriser l’art du prompt engineering » ouvre une autre dimension que l’on pourrait résumer par l’injonction « Et si on apprenait à manipuler cet outil ? »

La peur des capacités extraordinaires de l’intelligence artificielle nous orientent vers les risques de manipulation mais ce faisant nous oublions toutes les applications possibles pour en faire un outil au service de la fraternité universelle.

Ces applications ne pourront être mises en œuvre que si des jeunes maçonnes et maçons sont capables de les créer !

D’où l’importance des choix obédientiels pour investir dans cet apprentissage de ce nouvel outil !

C’est l’objet de cette nouvelle discipline qu’est la promptologie  « l’art de savoir poser les bonnes questions à la machine ».

Et puis il y a aussi la « Machine learning «  ou « l’art de donner vie aux données pour créer des modèles d’intelligence artificielle capables d’apprendre de manière autonome. »

Comme c’est un sujet qui peut intéresser toutes les obédiences de tous les pays on pourrait imaginer qu’un organisme international interobédientiel se crée pour faire fonctionner un laboratoire de recherches chargé de mettre au point des applications spécialement maçonniques !

Le risque est grand de ne pas saisir l’occasion qui se présente de s’approprier cet outil nouveau qui marque un nouvelle étape dans l’intelligence humaine !

Rester sur le bord du chemin alors que tout va changer demain dans tous les secteurs de la création, n’est pas concevable pour la pensée maçonnique qui a toujours été ouverte sur la modernité !

L’intelligence artificielle est désormais une réalité qui permet à la machine de chercher et de trouver. La machine devient aussi petit à petit un être robotique qui peut nous aider et avec lequel nous pourrons converser.

L’être robotique mérite d’être imprégné des valeurs maçonniques pour être la garantie de nous préserver des déviances perverses !

Une brochure à découvrir en cliquant sur l’image

Un des premiers objectifs serait de pouvoir proposer à toutes les loges de s’équiper d’une machine adaptée à son fonctionnement. On pourrait imaginer que dans le collège des officiers (officières) que l’un d’entre eux soit formé à l’utilisation de ces machines.

Bien d’autres champs d’application seront concernés !

Il est clair que tout cela ne peut avoir un sens que si, au final, cela permet d’étendre la fraternité universelle, en levant les blocages qui aujourd’hui l’empêchent de s’affirmer !

Pour que ce soit une réalité de demain, il est urgent que nos responsables obédientiels se mobilisent dans un esprit corroboratif !

Tout est possible si nous le voulons bien !

Les Mystères de Mithra et la Franc-Maçonnerie

Mon souhait est ici de partager avec vous une tradition mystérieuse qui s’est répandue dans l’Empire romain entre le 1er et le 4e siècle de notre ère. Le mithraïsme, également connu sous le nom de Mystères mithraïques, fut une tradition que l’on peut aujourd’hui qualifier d’initiatique. Certains auteurs parlent d’une religion mithraïque, mais pour les francs-maçons, la nature de cette confrérie est sans aucun doute un groupe proche de ce qu’est la franc-maçonnerie aujourd’hui.

Comme vous le verrez, Il existe un grand nombre de points communs avec cette dernière. Toutefois je voudrais débuter cette présentation par vous inviter à visiter un Mithraeum, le lieu sacré où se réunissaient les initiés. La meilleure façon de le faire est de mentalement vous représenter ce lieu à travers la description que je vais en faire. Peut-être que plus tard, vous aurez l’occasion de visiter un tel endroit au cours d’un spectacle immersif ou même d’entrer dans un vrai Mithraeum. Pour l’instant, détendez-vous en vous concentrant quelques secondes sur votre respiration, puis poursuivez votre lecture.

Un Mithraeum est un bâtiment à moitié ou complètement enterré. Il existe également des cas dans lesquels le Mithraeum fut installé dans une grotte. Imaginez que vous ouvriez une porte discrète pour rejoindre ce lieu de réunion. Vous auriez à descendre plusieurs marches dans un étroit couloir. Assez sombre, celui-ci vous conduirait auprès d’un puit souterrain ou d’une réserve d’eau vous permettant de procéder aux purifications nécessaires. Les sources naturelles étaient donc très importantes pour les mithraïstes. Sans nul doute, cette descente renforce le symbolisme rituel du passage du banal au sacré. Les plafonds bas et la faible lumière des torches contribuaient à un sentiment de confinement et de révérence. Puis vous poursuivriez votre chemin dans le tunnel pour accéder à un petit vestibule. Ici, les participants pouvaient revêtir leurs tenues rituelles ou les masques et insignes spécifiques à leur grade. Nous avons les exemples des masques de corbeau ou de lion. Diverses séquences d’initiation furent représentées sur les murs.

Grotte éclairée à Jérusalem
Grotte éclairée à Jérusalem

C’est alors que vous pourriez entrer dans la salle principale portant le nom de speleum ou antrum, la grotte ou crypte. Elle mesure généralement entre 20 et 30 mètres de long et 4 à 6 mètres de large. Cet espace allongé et rectangulaire ressemble à une grotte naturelle, le lieu de naissance mythique de Mithra, représentant son association avec la terre. Un ciel étoilé est parfois représenté sur la voûte, associé aux signes du zodiaque et aux symboles planétaires, transformant le sanctuaire en une représentation du cosmos. À Santa Prisca, la décoration du plafond comprend des images astrologiques, soulignant le voyage à travers les royaumes planétaires à mesure que les initiés progressent dans les grades. À d’autres endroits, la voûte du Mithraeum fut bâtie en stuc et décorée d’étoiles peintes à l’intérieur d’un cercle. Chacune comporte huit rayons, alternant entre le rouge et le bleu sur un fond jaune foncé. Le centre des étoiles était décoré de petits morceaux circulaires de verre brillant.

La salle principale comporte deux bancs en pierre surélevés flanquant l’allée centrale, suffisamment larges pour permettre aux membres de s’allonger pendant les rituels, les repas ou les cérémonies. Parfois, ces bancs sont décorés de mosaïques complexes symbolisant les signes astrologiques ou des scènes de la mythologie mithraïque. Les symboles des sept grades (Corax, Nymphus, Miles, Leo, Perses, Heliodromus et Pater) sont représentés par des insignes et couleurs, soit sous la forme de mosaïques ou de peintures le long des bancs.

À l’est, se trouve une stèle ou une peinture directement sur le mur. Cette icône centrale porte le nom de Tauroctonie (Scène de la mise à mort du taureau). Cette dernière, représentant Mithra tuant le taureau, est toujours le point central, placée au bout de la nef. Dans cette image emblématique, Mithra s’agenouille sur le taureau, poignard à la main, tandis que des animaux – généralement un chien, un serpent et un scorpion, l’entourent. Chaque créature représente une force cosmologique ou élémentaire. Au-dessus de Mithra, Sol (le Soleil) et Luna (la Lune) supervisent la scène, soulignant le rôle cosmique de Mithra. Le soleil est toujours situé à droite de Mithra et la lune à sa gauche. Aux côtés de la tauroctonie, des panneaux représentent souvent d’autres scènes mythiques, telles que Mithra sortant du rocher (petra genetrix), sa rencontre avec Sol (le Dieu du Soleil) ou le banquet rituel avec ce dernier. Ces scènes sont fréquemment peintes ou sculptées. Souvent, les douze signes du zodiaque sont visibles autour de la stèle. Lorsque l’icône centrale est une sculpture en pierre, elle peut être inversée pour la deuxième partie de la cérémonie. De l’autre côté, on trouve une scène représentant Mithra et Sol partageant un banquet sacré. Mithra et Sol sont généralement assis l’un en face de l’autre. Mithra porte son bonnet phrygien et sa tenue orientale, tandis que Sol est souvent représenté avec une couronne rayonnante, symbolisant sa nature solaire. Les deux personnages sont dans une posture détendue mais noble, indiquant la paix et l’amitié divine. Une coupe ou une assiette de pain et de fruits, se trouve à côté d’eux, symbole de subsistance et de communion divine. Mithra et Sol lèvent leurs coupes dans un geste d’engagement commun.

Devant cette représentation principale des mystères de Mithra se trouve un autel. Il est gravé de dédicaces à Mithra, mais il peut également présenter les symboles des degrés de l’initiation et des divinités planétaires. Ces inscriptions incluent souvent des références à des dédicaces personnelles faites par des initiés. Sous cet autel, des dépôts de fondation tels que des os, du charbon de bois et des restes d’offrandes sont courants.

Les sols de certains Mithraeum comportent des mosaïques du zodiaque, faisant écho au voyage cosmique central de la croyance mithraïque. Ces mosaïques représentent des alignements planétaires et des symboles du zodiaque, guidant symboliquement les initiés tout au long du voyage cosmique de Mithra. Notons que ces mosaïques sont fréquemment de deux couleurs : noir et blanc.

Des statues sont également présentes dans le Mithraeum. On y trouve deux porteurs de flambeaux, Cautes et Cautopates. Ces statues des assistants de Mithra, Cautes (torche levée) et Cautopates (torche abaissée), incarnent le jour et la nuit, la vie et la mort. Elles sont placées près de l’entrée ou de chaque côté de la stèle principale.

Une autre représentation importante est celle du Léontocéphale. Cette figure mystérieuse représentant le temps éternel (Aiôn), avec une tête de lion et un serpent enroulé autour de son corps, est souvent placée à l’intérieur de niches, servant de protecteur du sanctuaire.

Il est fascinant de comparer cette description avec ce que sont devenus la plupart des temples maçonniques contemporains. Outre les deux colonnes, presque tous les éléments architecturaux et l’agencement d’un Mithraeum ont été progressivement intégrés dans les temples maçonniques. Ce lieu sacré constituant le temple de la loge, quel que soit son style – qu’il soit égyptien, grec, etc. – a intégré ces éléments pour créer une représentation symbolique du cosmos, du macrocosme. Nous sommes dans un lieu obscur, en quête de lumière.

L’hermétisme de la Renaissance a également eu une influence précoce et très importante sur la franc-maçonnerie. Retenons par exemple que les deux concepts de la caverne et du banquet étaient au cœur des préoccupations des adeptes de la Renaissance italienne, héritiers des traditions méditerranéennes préchrétiennes.

Qu’en est-il des initiations ?

Il faut garder à l’esprit que ces groupes étaient secrets. Si les rituels ont été conservés quelque part, nous n’avons trouvé que très peu d’indices. Ces derniers constituent cependant une source précieuse d’informations. Des peintures, des artefacts, des fragments de papyrus ont été découverts. Quelques mentions des rites par des chrétiens nous donnent également quelques indications. Toutefois, nous devons être très prudents avec ces sources venant d’adversaires du mithraïsme.

Cabinet de réflexion maçonnique
Cabinet de réflexion maçonnique

En premier lieu, l’initié doit être dûment préparé et subir une forme de purification. Il faut garder à l’esprit que le chemin initiatique mithraïque comporte parfois trois degrés, mais le plus souvent sept étapes ou initiations. Les fresques peuvent identifier clairement le degré, mais dans d’autres cas, on observe une scène sans savoir de quel degré il s’agit.

Parmi les objets découverts figurent des couteaux cérémoniels, des masques, des bassins à eau et des lampes. Le poignard ou l’épée rituels, souvent représentés dans les représentations de tauroctonie, pourraient également avoir été utilisés dans des rituels symbolisant le sacrifice ou la consécration à Mithra. Des épées théâtrales ont été trouvées, certainement pour imiter une mort ou une peine rituelle.

Des lampes placées derrière des statues ou des fresques créaient des ombres mouvantes, mettant l’accent sur les symboles cosmiques, aidant les participants à se concentrer sur les mystères.

Au moment de débuter le rituel d’initiation, le candidat était introduit dans l’espace sacré du Mithraeum, à moitié vêtu ou complètement nu. Il avait les yeux bandés et les mains liées dans le dos. Le mystagogus, vêtu d’une robe blanche, escortait le candidat. Une fois à l’intérieur du Mithraeum, on lui demandait de s’agenouiller et de garder la jambe gauche pliée en équerre. Devant lui, un autre officier portant un bonnet phrygien et armé d’une épée l’arrêtait. Une séquence rituelle de questions et réponses débutait alors.

Au cours d’une autre séquence du rituel, le candidat était à genoux, les bras croisés sur la poitrine. Le bandeau lui avait été retiré et l’officier se tenait derrière lui, tandis qu’un autre lui faisait face.

Nous savons qu’à un moment du rituel, le candidat devait prêter un serment de secret. Nous avons retrouvé quelques fragments, et voici une version reconstituée de ce serment :

Le serment mithraïque de séparation

Initié :
(D’un ton calme et respectueux, levant les mains en signe de solennité)

Main sur la Bible lors du serment

Je jure par la Grande Voix et par Celui qui sépare la terre du ciel, les ténèbres de la lumière, le jour de la nuit.
Je jure par Celui qui sépare le lever du coucher, la vie de la mort, la génération de la corruption, la sécheresse de l’humidité, l’amertume de la douceur, la chair de l’âme.

Je jure par les dieux que je prie de garder ces mystères qui m’ont été confiés, de les garder fidèlement et d’honorer le divin Père Sarapis, protecteur de tous les secrets. Je jure par le héraut du sacrifice, Ka et par toute la confrérie qui témoigne de ce vœu.

Que Cautopates, le gardien au sceau tranchant et incassable, garde mes paroles en mémoire.
Si jamais je devais trahir ces mystères ou révéler ce qui a été caché, puissè-je accepter le sort que les étoiles m’ont réservé.

En présence des dieux et de mes frères, je jure ce serment. Que ma parole soit tenue et que le chemin soit bon pour moi, fidèle jusqu’au bout.

Le rituel se poursuit avec le nouveau candidat, les initiés et les officiers accomplissant des circumambulations autour du Mithraeum et s’arrêtant face aux autels dans chaque direction. Les initiés portent les symboles de leur degré et, dans certains cas, des masques d’animaux. Des torches, des parfums et des sons sont utilisés pour créer un état de conscience spécifique. L’objectif principal est d’amener progressivement le candidat de l’obscurité de la grotte, symbolisant sa condition humaine, à la lumière spirituelle représentée par Hélios, le Dieu du Soleil.

Des paroles sacrées sont transmises au nouvel initié. Des poignées de main et des mots secrets, différents pour chaque degré, sont communiqués.

Lune et soleil sur fond noir
Lune et soleil

Il semble qu’enfin, le nouvel initié soit escorté vers l’est, devant la représentation de Mithra, du Soleil et de la Lune. De chaque côté se trouvent les deux statues des porteurs de flambeaux, Cautes et Cautopates, l’une baissée, l’autre levée. Les lumières font apparaître la représentation de Mithra en mouvement. Sur l’autel devant le relief de tauroctonie ou la statue d’Aion mithraïque, le dieu à tête de lion associé aux deux serpents, des offrandes ont été préparées, généralement du pain et du vin.

On demande à l’initié de s’agenouiller et on lui lit l’enseignement principal sur Mithra résumé ici :

Du silence précédant la création, Mithra émergea d’un rocher brut, comme un être entièrement formé, dieu de force et de mystère, tenant un poignard dans une main et une torche ardente dans l’autre. Sa naissance n’était pas celle d’un enfant mais celle d’un être adulte. Alors qu’il se tenait sur la terre, une lumière l’enveloppa, illuminant le vide sombre et inconnu qui l’entourait. Son but était clair : apporter l’ordre, organiser le chaos et guider le monde au cours de sa création.

Armé de sa force et sa détermination divines, Mithra traqua un taureau puissant, une créature d’une vitalité sans limite, dont l’essence contenait les germes de la vie. Après une lutte acharnée, il vainquit le taureau, sachant que son sacrifice ferait naître la vie elle-même. Dans un acte solennel, Mithra enfonça son poignard dans le taureau, libérant son sang, qui s’infiltra dans la terre et donna naissance aux plantes, aux rivières et à tous les êtres vivants. Du sang et du sacrifice, une nouvelle création fleurit et le monde lui-même naquit de nouveau.

Ce double rôle, celui de porteur de lumière et celui de héros sacrificiel, a fait de Mithra un médiateur de la vie et de la mort, de la nuit et du jour, de la terre et des cieux. Ses disciples honoraient ces actes comme fondamentaux, car par sa naissance et son triomphe, Mithra était le créateur de l’équilibre, assurant que la vie émergerait des ténèbres, soutenue par son sacrifice éternel.

Le candidat est ensuite élevé tandis que les autres initiés se rassemblent autour de lui.
La représentation de la tauroctonie est inversée, révélant la représentation de Mithra et Sol participant ensemble à un banquet.

Hiérophante :
(Levant la main en signe de solennité)
Bienvenue, au banquet de nos mystères, où l’histoire de la victoire de Mithra sur le taureau devient un symbole vivant. Tout comme Mithra a fait naître la vie par le sacrifice, ce soir la connaissance et l’unité renaissent par le pouvoir de ce rituel. Es-tu prêt à participer aux mystères les plus profonds ?

A la fin de ces échanges, la cérémonie se poursuit, le hiérophante offrant le pain et le vin au nouvel initié.
Chaque grade est associé à la communication d’instructions composées de questions et de réponses. Nous avons retrouvé des fragments de cet échange au degré de Lion. Je n’en partagerai que quelques exemples reconstitués, et je suis certain que la relation avec la franc-maçonnerie vous sera évidente.

Maître :
(Parlant solennellement)
Où commence le voyage de la nuit ?

Initié :
La nuit commence là où toutes choses sont cachées, et la lumière n’a pas encore révélé son chemin.

Maître :
Qu’y a-t-il donc dans la nuit ?

Initié :
Toutes choses se trouvent dans la nuit, attendant d’émerger.

Maître :
(Il fait une pause, observant attentivement l’initié)
Pourquoi portez-vous ce nom ? Quelle force vous appelle ?

Initié :
Je suis appelé par le feu de la chaleur de l’été, car à travers ses épreuves je suis forgé et révélé.

[…]

Maître :
Dis-moi donc, quel tissu te couvre ? Quel manteau portes-tu ?

Initié :
C’est le lin blanc, tissé avec force, bordé par la couleur du sang et du feu.

Maître :
Pourquoi la bordure est-elle rouge, alors que le lin lui-même reste humble ?

Initié :
La bordure rouge marque les épreuves de l’âme ; le lin lui-même symbolise l’humilité, pure mais cachée dans la force.

Maître :
(S’inclinant, plus doucement)

As-tu enveloppé ce tissu qui t’appartient ?

Initié :

Oui, enveloppé comme le manteau du sauveur, car grâce à lui, je trouve le chemin de la renaissance.

Maître :
Qui est donc ton père ?

Initié :
Celui qui engendre toutes choses, le père de la lumière et de la création. L’initiation semble s’achever par le banquet rituel, à la fin duquel tous les frères se tiennent la main créant une chaîne fraternelle.

Conclusion

Les parallèles avec la franc-maçonnerie moderne sont fascinants. Évidemment, tous les rituels ne sont pas les mêmes et certains éléments que j’ai mentionnés ne se retrouvent pas systématiquement. Cependant, la plupart sont communs à divers rituels maçonniques et peuvent être observées dans la tradition mithraïque.

Franz Cumont a eu un impact significatif sur la perception du mithraïsme et, par conséquent, sur la manière dont son imagerie et son symbolisme ont été intégrés aux traditions ésotériques occidentales, y compris la franc-maçonnerie. Ses recherches sur le mithraïsme à la fin du 19e et au début du 20e siècle ont permis d’introduire les mystères mithraïques dans le discours public et universitaire plus large, même si des recherches ultérieures ont révisé nombre de ses théories.

Au cours de la même période, les francs-maçons et plusieurs auteurs ésotériques se sont intéressés aux travaux de Cumont sur le mithraïsme et ont parfois réinterprété les symboles maçonniques selon le symbolisme mithraïque. Les auteurs maçonniques du début du 20e siècle ont continuer à inclure les concepts mithraïques dans leurs rituels, affirmant souvent que les rites maçonniques étaient les héritiers des anciennes religions à mystères. Cela est particulièrement clair dans certaines versions du rituel du Chevalier du Soleil, 28e degré du Rite Écossais.

Ces adaptations démontrent l’influence de Cumont dans l’association des idées mithraïques à l’univers maçonnique. Il est cependant évident que la tradition maçonnique utilisait déjà plusieurs éléments qui ne furent découverts que plus tard. Les instructions, le bandeau, les poignées de main, les serments, les signes, etc., faisaient partie de la franc-maçonnerie avant que les découvertes archéologiques ne démontrent leur existence dans le mithraïsme. Il serait trop long d’expliquer et de démontrer les lignées historiques entre la franc-maçonnerie, les mystères initiatiques préchrétiens et l’Égypte antique. Cependant, beaucoup de choses se sont produites pendant la Renaissance en Italie avec la réactivation de l’hermétisme.

Sans aucun doute, la Franc-maçonnerie est l’héritière de plusieurs traditions anciennes et une identification claire des sources, des objectifs et du processus initiatique à l’œuvre pourrait contribuer à rendre les rituels modernes plus efficaces.

19/11/2024 : Le Cercle Échange de Torcy organise une conférence – « La maçonnerie traditionnelle aujourd’hui »

Le thème du troisième rendez-vous que les membres du Cercle de Tory vous proposent, le 19 novembre prochain, s’inspire d’extraits des textes des Cahiers Bleus de la Grande Loge Indépendante de France, reconnus pour leur pertinence, leur qualité et leur intérêt.

La Franc-maçonnerie n’est pas un substitut, ni un remplacement de religion, encore moins une voie de saluts …

Ne serait-elle pas propice à la recherche d’une pratique de pensée pour aborder l’existence avec recul et bienveillance, et apprendre à vivre paisiblement en soi et en société. Pourquoi ? Comment ? Échangeons…

Après l’ouverture de la séance, chacun pourra s’exprimer et échanger pendant 1h30, la parole sera libre..

Un verre de l’amitié clôturera la réunion.

Pour confirmer votre présence, veuillez envoyer un eMail à cercletorcy@proton.me
Avec les informations suivantes : 
Vous êtes FM : Nom + Prénom + Loge + Obédience + eMail, sinon Nom + Prénom + eMail

> Le Cercle Échange de Torcy – 10 Rue de la Mare aux Marchais – 77200 TORCY / Tél. 06 07 82 60 24 – Accueil à partir de 19h30. Début de séance 20h00 précise. 
Participation : 10 € pour la soirée. 

Screenshot

La Franc-Maçonnerie de tradition

Peut-on parler de l’attitude prophétique d’une telle Franc-maçonnerie ? Oui si, s’attachant à l’étymologie du terme, on se souvient que « pro pheni » signifie « dire devant » et non pas « dire avant » ! Ou encore, dans le même ordre d’idées, si on sait mettre en œuvre une recherche apocalyptique, c’est-à-dire permettant la « révélation » de ce qui est là et que l’on ne sait pas voir. Peut-être, tout simplement, parce que cela, comme le dit la sagesse populaire, « crève les yeux » !

Mais pour ce faire, il faut qu’on sache mettre en œuvre une attitude désinvolte et sérieuse à la fois, pour saisir ce qui meut en profondeur ce qui est et qu’on sache faire fi des incantations quelque peu répétitives des affidés du progressisme, afin de tirer toutes les conséquences de la « philosophie progressive ». Peut-être est-ce là que se trouve le cœur battant de l’idéal maçonnique : à savoir le refus de ces phrases toutes faites qui, en chaussant les pantoufles éculées du progressisme du XIXe siècle, ne font que traduire la médiocrité de la « doxa » : l’opinion convenue.

Jean Baylot

Bien entendu, à l’opposé des formes abâtardies ou de ce que Jean Baylot nomme « la voie substituée », que celles-ci soient légalistes, affairistes ou simplement « clubistes », ce dont il est question ici, est une franc-maçonnerie idéale qui est, souvent, plus pertinente que les francs-maçons eux-mêmes ! Il s’agit d’un type idéal ou, ce que Hegel (dont il faut rappeler la proximité avec cette société de pensée) appelle « des individus historiques » : « Ils veulent et accomplissent, non une chose imaginée et présumée, mais une chose juste et nécessaire et qu’ils ont comprise parce qu’ils ont reçu intérieurement la révélation de ce qui appartient réellement aux possibilités du temps ».

Il s’agit là d’une autre manière de dire ce Zeitgeist, cet esprit du temps, qui fait de nous ce que nous sommes. C’est ainsi que la maçonnerie de tradition, non adultérée, non altérée, non énervée, peut être considérée comme un miroir grossissant, grâce auquel la postmodernité peut se réaliser. Et ce en actualisant, c’est-à-dire en rendant présents, tous les possibles qui sont en elle.

Mais pour saisir les lignes de force de l’esprit du temps, on ne peut pas, avec arrogance, suivre la voie assurée de la démonstration déductive. Tout simplement parce que la vraie signification n’a pas de sens, ou plutôt ne se réduit pas à un sens finalisé. Du coup, on ne peut pas aller droit au but. La pensée procède par étapes. Elle montre, « monstre », d’une manière inductive. Comme l’oiseau se pliant aux courants, dans lesquels il baigne, tout en gardant le cap, elle virevolte et plane : ce qui ne manque pas de beauté ni aussi de justesse. Ou, pour le dire en termes plus soutenus, à l’image de cet adage propre à la mystique et à la sagesse populaire : « Dieu écrit droit, avec des lignes courbes » (P. Claudel).

Ce qui m’a conduit dans « La Franc-Maçonnerie peut-elle ré-enchanter le monde ? » (Ed. Dervy, 2023) à dessiner quelques traits de la « méthode » — j’entends par là, la « démarche » — et du rêve intemporel de la sensibilité maçonnique : quel est l’être qui l’anime ? Quel est le type, l’archétype de son idéal ? Et, d’autre part, de voir en quoi et comment un tel archétype se réactualise en ces formes postmodernes ne manquant pas de nous étonner, voire de nous choquer. Mais on ne peut pas nier l’importance croissante qu’elles prennent dans la vie de tous les jours.

Certes, la reviviscence de la démarche initiatique, de l’idéal communautaire, des pactes émotionnels, d’une raison sensible, du sentiment d’appartenance, tout cela a de quoi tarabuster l’opinion établie en ses certitudes individualistes et rationalistes. Il est aussi certain que le progressisme ou le républicanisme servant d’étalons à la société officielle prennent, de ce fait, un coup de vieux. Voilà qui tourneboule la bien-pensance !

Assemblée nationale en France
Assemblée nationale en France

Mais la « philosophie progressive », qui est par essence a-dogmatique, ne cherche pas à plaire. De tous temps son ambition a été de donner à penser. Très précisément en montrant comment ce qui est en souffrance peut parvenir à la plénitude de son être. Comment l’anomique devient progressivement canonique. En un moment où il est fréquent, chez certains francs-maçons, d’être militants politiques ou syndicalistes, c’est-à-dire où la conviction tient lieu d’analyse, il faut rappeler que cet a-dogmatisme n’est pas sans lien avec la « neutralité axiologique » dont l’œuvre d’un penseur comme Max Weber a montré la pertinence et l’aspect prospectif. Très précisément en ce que cette sensibilité théorique est un bon excitateur de l’intelligence. Qu’il convient de comprendre, stricto sensu, comme cette capacité de « rassembler ce qui est épars ».

Cette sensibilité a-dogmatique, non inquisitoriale correspond bien à la démarche initiatique, sensibilité relativiste, en ce qu’elle met en relation les divers éléments d’un donné pluriel, s’adresse à un lecteur imaginatif, non encagé dans les certitudes à bon marché du conformisme officiel. C’est le propre des penseurs libres que sont, par essence les Francs-Maçons authentiques.