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Le chevalier de Saint George : un oublié de l’histoire contemporaine

Présenté par la Fraternelle des Ecrivains et Editeurs, Journalistes et Réalisateurs Humanistes – Janvier 2026 : Une question soulevée lors du déjeuner-débat mensuel de la « Fraternelle des Écrivains et Éditeurs, Journalistes et Réalisateurs Humanistes », le 8 janvier 2026 à Neuilly-sur-Seine

Joseph de Bologne, dit Le chevalier de Saint-George, né le 25 décembre 1745 à Baillif, en Guadeloupe, et mort le 9 juin 1799 à Paris, reste une figure fascinante, parfois méconnue, de la France des Lumières. Compositeur, violoniste virtuose, chef d’orchestre, escrimeur légendaire, officier républicain et franc-maçon, il symbolise à lui seul l’union paradoxale entre excellence dans les arts de la musique et de l’escrime et le combat pour le respect de la dignité humaine.

Origines et ascension dans la société d’Ancien Régime

Fils d’un riche planteur et d’une esclave métisse d’origine africaine, Nanon, Saint-George fut très tôt remarqué pour sa prestance et son intelligence dans le cercle aristocratique de l’époque du XVIIIe siècle. Arrivé en France à l’âge de 10 ans, il y continua l’éducation voulue par son père dès sa naissance : études de lettres, mathématiques, escrime et musique. Très vite, sa maîtrise du fleuret en fit une légende vivante : ses matches contre les maîtres d’armes les plus réputés, lui valurent une réputation comparable à celle d’un héros de roman.

Sa virtuosité musicale l’imposa rapidement dans les cercles de la Cour de Louis XV puis de Louis XVI. Élève de Gossec, ami de Leclair et de Gluck, il devint un compositeur reconnu, dirigeant le Concert des Amateurs, l’un des orchestres les plus prestigieux d’Europe à l’époque.

Œuvre musicale et influences

Le chevalier de Saint-George a laissé un catalogue riche et varié.

Le jeune Saint-Georges initié au violon par le plus grand maître du 18ème • © Réal. : J. Bakonga – Prod. : Zorn Production/France Télévisions

On y dénombre des concertos pour violonquatuors à cordes, des symphonies et rondeaux et plusieurs opéras-comiques comme ErnestineL’Amant anonyme ou La Partie de chasse. Sa musique, d’un style galant proche de celui de Haydn et de Mozart, témoigne selon les avis des connaisseurs de la maîtrise des formes classiques tout en révélant un tempérament vif, élégant et sensible.

Certaines correspondances de l’époque suggèrent même que Mozart, lors de son séjour à Paris en 1778, aurait pu être influencé par Saint-George. Saint George dirigeait alors un orchestre au sommet de la vie musicale française. Malgré son succès, il dut renoncer à la direction de l’Opéra royal en raison du refus raciste de certaines chanteuses de se produire sous l’autorité d’un homme de couleur — un épisode emblématique du paradoxe social d’une époque prônant les Lumières mais résistante à les appliquer à tous.

Le Franc-maçon engagé et le révolutionnaire

Initié à la Franc-maçonnerie française, Saint-George fut proche du duc d’Orléans, dit Philippe Égalité, acteur des mouvements réformateurs.

Humaniste avant l’heure, il crut profondément aux idéaux de liberté, de fraternité et d’égalité. Pendant la Révolution française, il mit son épée au service de la République. À la tête de la Légion franche des Américains et du Midi, composée principalement d’hommes de couleur de Saint-Domingue, des colonies et d’Afrique, il combattit bravement contre les forces autrichiennes, prussiennes et brittanniques.

Mais la suspicion politique de la Terreur l’atteignit : arrêté pour son lien avec le général Dumouriez, il fut emprisonné près d’un an. Libéré après le 9 Thermidor, il reprit une vie plus discrète, marquée par le souvenir d’un monde en métamorphose.

La postérité et la mémoire d’un homme effacé

Claude Ribbe 

À sa mort en 1799, il tomba progressivement dans l’oubli. Les bouleversements politiques et la hiérarchisation culturelle du XIXᵉ siècle, peu favorable à la reconnaissance d’un musicien d’origine africaine dans le panthéon français, contribuèrent à effacer son souvenir.
Il faudra attendre la fin du XXᵉ siècle et des écrivains comme Claude Ribbe pour que son héritage soit réhabilité.

En effet Claude Ribbe, dans ses ouvrages et conférences publiques, souligne combien Saint-George incarne la lutte pour la reconnaissance, à la croisée des enjeux artistiques, politiques et mémoriels. Aujourd’hui, ses œuvres resurgissent au répertoire, de l’Orchestre national de France aux ensembles baroques spécialisés. Des films (Chevalier, 2023), livres et documentaires lui redonnent la place qu’il mérite dans l’histoire culturelle occidentale.

Le débat du 8 janvier 2026 : redonner un visage à l’histoire, réfléchir sur le sens de l’oubli 

Lors du déjeuner-débat de la Fraternelle, préparé par deux de ses journalistes adhérents, les participants ont pu interroger Claude Ribbe, écrivain, historien et philosophe sur les multiples facettes du chevalier de Saint George.  Essentiellement fallait-il le considérer ce dernier comme un « oublié de l’histoire » pour une musique datée ou comme un symbole persistant du dépassement des différences ? 

Selon notre invité du jour, écrivain et biographe, la mémoire du chevalier de Saint-George n’est pas seulement une question de reconnaissance historique, mais aussi de justice symbolique : celle d’un homme qui, malgré les préjugés, sut incarner les idéaux de mérite, de talent et d’universalité humaine. Dans cette perspective, la carrière artistique et son engagement sociétal, deviennent des actes de résistance intellectuelle face aux préjugés et déterminismes intemporels.

Le sens contemporain d’une mémoire à réhabiliter

Que retenir de ce débat ? Que la figure de Saint-George ne doit plus rester marginale. Le rétablir dans la mémoire collective, c’est aussi rendre hommage à tous ceux que l’histoire a effacés pour des raisons de couleur, d’origine ou de condition.

Le chevalier de Saint-George doit être regardé comme un des précurseurs de l’universalisme humaniste, un modèle pour les artistes et les citoyens d’aujourd’hui.

Nous invitons les lecteurs à découvrir la vidéo de France Musique, où Claude Ribbe commente la vie de ce personnage exceptionnel : l’histoire du chevalier de Saint-George.

Vient de paraître : « Idéal Maçonnique » avec une interview de María Elena Neira Segundo, Franc-maçonne et peintre

C’est une revue de 23 pages qui nous est proposée avec plusieurs articles de réflexions :

Ne peut-on pas faire un lien entre Les violences faites aux femmes et les croyances liées à « l’érotisme sacré » ?

Les échanges avec María Elena Neira Segundo, franc-maçonne et peintre, engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Réfléchir sur ce que pourrait être le renouveau maçonnique

Comment et pourquoi intégrer la méditation de pleine conscience, dans la démarche maçonnique

Quand Jean Ferrat faisait vivre la fraternité à Eentraigues

Notre frère Yonnel nous rappelle l’actualité de la journée mondiale pour la fraternité humaine du 4 février.

Et pour conclure, vous saurez tout sur le corbeau, un article de Gérard Baudou-Platon.

Une des oeuvres de notre soeur Maria Elena

A noter, une version hispanophone  » Ideal Maconnico »

Vous pouvez télécharger gratuitement ces revues numériques en cliquant sur ce lien.

A noter que le hasard veut que ce thème des violences faires aux felles est également l’objet d’une publication du GODF.

Lire aussi

Dessin et Texte du Frère Rémi

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Notre Frère Rémi de Guyane nous offre pour débuter ce deuxième mois de l’année ce dessin du dimanche et un texte. Nous saluons ainsi la création de ce frère, ainsi que toutes les Soeurs et tous les Frères des territoires et départements d’Outre-mer.

Dans la moiteur Guyanaise,
L’apprenti teste ses outils.
Concentré sur la terre glaise,
En miroir il se construit.

Si le rhum souvent l’emporte,
L’imagination fertile
Encore plus loin le transporte,
Créant nature plus subtile.

C’est pourtant en rectifiant
Qu’il trouvera au fond de soi
La beauté de son vivant,
Sans oublier que ses doigts

Auront toujours de la force
D’ouvrir en délicatesse,
Distillée de cette écorce,
La fameuse Belle Cabresse.

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête

À Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, le Rhône ne sépare pas seulement deux rives. Il sépare deux manières d’habiter la peur.

Blason-de-la-ville-de-Tarascon

Sur l’autre bord, nous connaissons les récits de reflets, de pièges et d’enlèvements qui font du fleuve un miroir dangereux, une surface où l’œil se perd avant le pas. Tarascon, elle, répond par une autre pédagogie. Ici, la peur n’est pas seulement un vertige, elle est une matière à travailler. La Tarasque apparaît alors comme une bête de marais et de roc, un monstre de passage, une présence qui guette le voyageur au moment exact où il se croit déjà arrivé, c’est-à-dire au seuil.

Ce qui frappe, dans la Tarasque, c’est son caractère composite

Comme si le récit avait voulu concentrer en une seule forme un bestiaire entier. Les descriptions varient, les enluminures hésitent, les traditions superposent des traits, et c’est précisément cette instabilité qui fait sa puissance symbolique. La bête n’est jamais « une » au sens simple. Elle ressemble à la somme de nos désordres : domination et défense, instinct et carapace, faim et panique. Nous ne faisons pas face à un animal, mais à une agrégation, comme si la légende murmurait ceci : le monstre n’est pas seulement dehors, il est ce que nous devenons lorsque nous laissons nos forces intérieures se dévorer entre elles.

La scène centrale, telle qu’elle est relayée par la tradition médiévale, refuse d’ailleurs la facilité du héros cuirassé

Ici, pas de saint Georges triomphant à la lance, pas d’épopée guerrière où l’épée efface le problème. Le récit change de registre. Il affirme que la victoire peut être une victoire sans violence, une victoire de présence, de parole et de maîtrise. Jacques de Voragine, dans La Légende dorée, place au cœur de l’épisode une femme, Sainte Marthe, et un geste décisif : la bête est conduite, tenue, menée, et le lien se fait au moyen d’une ceinture.

Tarascon-le-chateau

Ce détail de la ceinture n’est pas une anecdote

C’est la clef. La ceinture, c’est la mesure qui entoure, la règle qui tient, le cercle qui limite sans mutiler. Elle dit que l’initiation, au sens le plus profond, ne promet pas un monde sans monstres. Elle promet un apprentissage : ne plus leur obéir. Dans cette logique, le monstre n’est pas supprimé, il est contenu, et la contenance n’est pas une faiblesse mais un art.

Notre regard maçonnique

La ceinture devient ici plus qu’un accessoire narratif : elle devient un emblème de gouvernement intérieur. Tenir la bête en laisse ne signifie ni la nier, ni l’humilier, ni la repousser dans l’ombre ; cela signifie lui donner une forme, donc une limite. Or la forme n’est pas un carcan : elle est une architecture.

La Tarasque en laisse

Nous savons, dans le travail de l’atelier, que ce qui n’est pas mesuré déborde, et que ce qui déborde finit par dévaster. La laisse figure cette vérité opérative : la liberté n’est pas l’absence de liens, elle est le choix des liens justes. La peur n’est pas abolie, elle est convertie en vigilance ; la pulsion n’est pas détruite, elle est transmutée en énergie disponible. Comme la pierre brute n’est pas punie mais ajustée pour entrer dans l’édifice, la force brute n’est pas « tuée ». Elle est disciplinée, rendue commensurable, mise au service d’un ordre plus haut. La ceinture ne nie pas l’ombre, elle l’empêche de faire la loi.

C’est ici que Tarascon se distingue de tant de légendes de fleuve

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Là où d’autres récits disent : méfions-nous de l’eau qui trompe, Tarascon dit : méfions-nous de nous-mêmes quand nous traversons. La Tarasque est gardienne de frontière. Elle guette le passage, elle éprouve l’audace, elle sanctionne la précipitation, non par caprice mais par fonction. Un seuil ne se franchit pas en force. Un seuil se franchit avec une règle intérieure. Et si la bête “mange” le voyageur, c’est que le voyageur arrive sans forme, sans axe, sans discernement, livré à tout ce qui, en lui, mord et dévaste.

Tarasque-et-voyageur

Mais le génie tarasconnais ne s’arrête pas au récit. Il le pousse dans la cité. Il le transforme en acte collectif. Car une légende, si elle reste seulement racontée, demeure un frisson. Une légende, quand elle devient procession, devient une éducation. Nous entrons alors dans ce moment rare où une ville fait de son mythe un exercice commun : la Tarasque ne vit pas seulement dans les livres, elle sort, elle circule, elle traverse, elle oblige chacun à se situer. Le monstre, au lieu d’être relégué dans l’imaginaire, est ramené au centre, rendu visible, porté et maîtrisé, comme si la communauté déclarait : nous savons que la peur existe, nous savons que la violence est possible, et c’est précisément pour cela que nous rejouons le geste qui la tient.

Du roi René aux archives : la tradition comme stratification vivante

L’histoire locale attribue au roi René un rôle structurant, avec les Jeux de la Tarasque institués au XVe siècle, tandis que les archives rappellent que la première « sortie » clairement attestée par un document est plus tardive.

Dessin_du_roi_Réné_dans_un
_registre_des_archives_de_Tarascon

Ce décalage n’affaiblit pas la tradition, il l’éclaire. Il nous apprend qu’une fête est une stratification : elle naît, se formalise, disparaît parfois, renaît, se réécrit, et c’est cette alternance même qui fait d’elle une mémoire vivante plutôt qu’un décor du passé.Dans cette dramaturgie, tout prend une valeur particulière : le cortège, la présence des figures, la répartition des rôles, la répétition des parcours.Une procession n’est jamais neutre. Elle met en ordre. Elle transforme une foule en colonne. Elle fait d’un itinéraire un chemin. Elle change le bruit en rythme.

Clef-de-voûte-dans-la-collégiale-Ste-Marthe.-Pierre-de-réemploi

Et c’est pourquoi, même festive, elle demeure profondément sérieuse : elle rejoue, à ciel ouvert, la possibilité d’une harmonie.La devise de sainte Marthe, patronne de la ville, Concordia Felix (« Concorde heureuse ») prend ici un relief très concret. L’accord n’est pas une idée, c’est un mécanisme humain, fragile, travaillé, recommencé, et la Tarasque, paradoxalement, en devient l’outil.

La symbolique du rite

Quand la Tarasque sort, la ville n’organise pas seulement un défilé mais met en scène une grammaire du collectif. Les corps s’accordent, les pas s’ajustent, les voix se répondent, et ce qui était foule devient forme. L’espace ordinaire se transforme en parcours signifiant : la rue devient tracé, le tracé devient apprentissage. Là, l’œil initiatique reconnaît une évidence : faire colonne, ce n’est pas écraser, c’est soutenir ; ce n’est pas confisquer, c’est ordonner.

Sainte Marthe maîtrise la Tarasque. Illustration tirée du Livre d’heures d’Henri VIII, composé vers 1500

Le cortège enseigne, sans discours, que l’ensemble tient lorsque chacun tient sa place, non pour dominer, mais pour faire tenir. Le monstre, au centre, devient figure d’un chaos domestiqué : non un chaos mort, mais un chaos rendu habitable, contenu par le rite et par la répétition. La cité, le temps d’une fête, se fait atelier à ciel ouvert : elle rejoue l’épreuve du seuil et, surtout, la capacité à la traverser sans se laisser gouverner par ce qui en nous dévore.

Il faut alors insister sur un point essentiel : Tarascon ne conserve pas seulement, Tarascon rejoue. Les reconnaissances patrimoniales, jusqu’aux inscriptions internationales, ne disent pas seulement « voici une curiosité », elles disent « voici une pratique ». Un faisceau de gestes où l’effigie n’est pas un objet, mais le centre d’une mémoire active, d’un rite social qui continue d’opérer.

Et pourtant, nous le savons, toute tradition vivante se transforme

La-Tarasque-dans-le-marais

Ce que nous appelons, faute de mieux,la folklorisation travaille aussi la Tarasque. Les formes se colorent, les usages se déplacent, l’effroi devient parfois spectacle, la peur s’adoucit, le monstre se fait photogénique, presque familier. Mais la métamorphose n’est pas une trahison si le cœur du geste demeure. Or le cœur du geste, à Tarascon, demeure obstinément lisible. Ce n’est pas la mâchoire qui importe, c’est la laisse. Ce n’est pas la terreur qui compte, c’est la mesure. Quand une société ne sait plus nommer le monstre intérieur, elle fabrique parfois un monstre de carton-pâte. Nous pourrions sourire. Nous aurions tort. Car même sous la légèreté apparente, quelque chose insiste, quelque chose se transmet encore. La communauté répète : voici la bête ; nous ne la nions pas ; nous la tenons.

C’est là, au fond, la leçon tarasconnaise

La Tarasque enseigne que le monstre n’est pas forcément dehors, dans le fleuve, dans la nuit ou dans le marais. Il habite l’être humain tant que l’être humain n’a pas trouvé sa ceinture, sa règle, son axe. Et cette ceinture n’est pas une contrainte qui humilie : c’est une forme qui libère. Car l’absence de forme rend violent. La forme rend juste.

Nous comprenons alors pourquoi cette légende nous touche encore. Elle raconte une alchimie morale. Elle transforme l’épouvante en discipline, le hurlement en silence, la bête en puissance tenue. Elle dit, sans moraliser, que l’humanité n’est pas un état acquis, mais une conquête quotidienne. Et c’est peut-être cela, le secret le plus initiatique de la Tarasque : nous ne devenons pas humains en tuant la bête. Nous devenons humains en apprenant à la tenir.

Tarasque-au-seuil

Merci à notre fidèle lecteur de nous avoir sensibilisés à la Tarasque et de nous avoir invités à vous proposer cette belle légende…

D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux, il vous semble entendre le pas lourd de la Tarasque au cœur d’un cortège, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de notre peur de mourir et de notre désir de sens que de la mort elle-même.

Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si vous le voulez bien…

Bonne question…

7

(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Ces temps-ci, beaucoup de choses me troublent, m’indisposent voire m’inquiètent. Au cœur de cet envenimement, c’est la République qui vacille, qui chancèle, dont les principes risquent de s’effondrer, lors de grandes élections. Sur quoi repose-t-elle ? Sur des institutions, certes, mais que sont les institutions sans la confiance des citoyens, sans leur vigilance à les maintenir dans leur force et leur transparence ? Or c’est cela qui s’étiole, qui se délite, qui se dissout. Par toutes sortes de biais et d’intempérances – biais des puissants, intempérances de larges fractions du peuple qui, elles-mêmes, s’opposent.

Tout semble aller à vau-l’eau, parce qu’on ne s’attache plus à voir ce qui tient, ce qui tient encore, ce qui tient toujours et malgré tout, ce à quoi se dévouent, sur tous les plans et à tous les échelons, beaucoup d’hommes et de femmes, dans ce pays, car tout n’est pas perdu, tout n’est pas incohérent, tout ne tombe pas dans un cloaque ni a fortiori ne végète dans la boue.

Seulement, voilà, il n’y a plus d’horizon, il n’y a plus d’espoir, les peurs rôdent de toutes parts et s’exacerbent insidieusement dans les esprits. Nous consommions tranquillement, améliorant notre sort peu à peu, avec patience et certitude. Aujourd’hui, les écarts se creusent autant que la dette, les tensions montent, les désordres menacent de se propager, à tout instant. Tel est le ressenti de la population. On dit que la démocratie est exténuée, qu’elle ne peut relever le gant. D’ailleurs, ce n’est pas une paire qu’on doit ramasser par terre, mais tout un magasin.  Chacun se sent abandonné, dans le pays au monde où la richesse est la plus redistribuée… c’est dire qu’on ne nous comprend pas au-delà de nos frontières, pas plus qu’en-deça, d’ailleurs, et pour des raisons inverses… mais qu’importe !

Ceux qui en profitent à plein, dans nos économies financières et technologiques mondialisées, n’en peuvent plus de ces États lents et gourds à diriger. Ils veulent respirer entre eux et vivre leurs luttes effrénées, sans avoir à subir les entraves de réglementations tatillonnes que des pouvoirs discrédités s’essoufflent à maintenir tant bien que mal. Multiples discordances dans l’administration des affaires humaines, que l’opinion ne s’épuise plus à corriger. Elle en vient à réclamer des hommes ou des femmes à poigne,  qui prendront les affaires en main, qui n’auront même plus à s’excuser de piétiner des principes, à qui les électeurs confieront leurs destins parce qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer.  Démesure de ces fauves qui se révèleront d’autant plus ivres de leur pouvoir qu’ils ne sauront résoudre les contradictions inhérentes à des sociétés avachies dans leurs bien-être et mal-être mêlés. Les tyrans d’opérette ont leur chance. Ils seront chargés de balayer pour ceux qui détiennent les biens et les clés de leur avenir… ou, au contraire, de les combattre sans merci.

De telles évolutions, dans un sens comme dans l’autre, signeraient la fin d’un usage tempéré du pouvoir et l’abolition plus radicale encore du respect mutuel des forces en présence, déjà fortement mis à mal, car le droit de la minorité comme, plus largement, celui des minorités pose toujours la question des limites de la tolérance de l’autre, au fondement de toute vie démocratique accomplie. Bref, dans tous les cas, on sait historiquement que les choses ne se terminent pas bien, comme toutes les dérives d’un autoritarisme que rien ne semble contrarier dans sa course mais qui, en revanche, a tôt fait de contrarier même ceux qu’il ambitionnait de servir, à ceci près qu’il trouve le moyen de se maintenir déraisonnablement, au gré de circonstances qu’au besoin, il provoque. 

À ce point, je vous entends me dire : « D’accord, mais, la franc-maçonnerie, dans tout cela ? » Bonne question…

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?

L’Assemblée nationale vient d’adopter une résolution contre les Frères musulmans, alertant sur un entrisme tentaculaire dans la société française. Dans ce contexte, l’invitation de l’imam Tareq Oubrou, lié à l’UOIF, par une loge GLNF en 2019 n’interrogeait-elle pas déjà sur l’amorce d’une infiltration symbolique à l’occasion d’un pseudo dialogue initiatique ? L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler invite à scruter ces porosités discrètes.

Une résolution qui interroge les réseaux invisibles

Pourquoi l’Assemblée nationale, après un débat de près de cinq heures, vient-elle de voter, le 22 janvier 2026, par 157 voix contre 101, une résolution demandant une évaluation européenne de la mouvance des Frères musulmans ? Le rapport du ministère de l’Intérieur de mai 2025 y voit un entrisme multiforme : 139 lieux de culte, 21 écoles, 280 associations, doublant les effectifs militants en cinq ans. Une « double organisation » – officielle et secrète – finance-t-elle vraiment des « contre-sociétés » via le Qatar ou la Turquie, préparant un « islamisme municipal » pour 2026 ? Et la Franc-maçonnerie, avec son opacité initiatique, échappe-t-elle à ce maillage protéiforme ? Ce n’est pas céder à une prétendue paranoïa ambiante que de chercher, sur ce sujet comme sur d’autres, à faire la lumière et à mettre en garde, sachant que, malgré sa vigilance proclamée, la Franc-maçonnerie reste naïve, par nature, enracinée qu’elle est dans un humanisme confiant.

Tareq Oubrou : un parcours qui intrigue

Tareq Oubrou

Né en 1959 à Taroudant, autodidacte devenu « imam de Bordeaux », Tareq Oubrou revendique l’UOIF (ex-Frères musulmans en France) comme rempart contre le talibanisme : « Sans elle, je le serais devenu ». Sa «shari‘a de minorité », ancrée dans la principologie, adapte-t-elle vraiment la norme islamique à la laïcité française, ou conserve-t-elle une centralité coranique sous couvert d’herméneutique contextualisée ? De son rigorisme pro-voile des années 2000 à son « islam libéral » post-Charlie, chevalier de la Légion d’honneur malgré une fatwa de Daesh, ne mérite-t-il de susciter, au vu de son évolution, qu’une curiosité bienveillante et consensuelle ?

Le 26 novembre 2019, la loge Villard de Honnecourt (GLNF) l’accueille pour « Islam, une voie initiatique », célébrant sa réflexion sur la Révélation bédouine et l’Europe. Dialogue maçonnique enrichissant, selon les apparences, ou première brèche d’un frérisme migrateur vers des espaces symboliques ?​

Florence Bergeaud-Blackler : un regard qui dérange

Florence Bergeaud-Blackler

Et si l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler avait raison de parler du « frérisme » comme d’un islamisme culturel, infiltrant économie et institutions via un halal normatif plutôt que par une conquête empruntant trop visiblement les voies aménagées par l’État ? Ses enquêtes voient dans la «shari‘a de minorité » d’Oubrou une tactique d’adaptation : les concessions lexicales ne constituent-elles pas une monnaie d’échange au service d’un projet théologico-politique persistant ? Ce point de vue, certes, controversé, n’en invite pas moins à se demander : la Franc-maçonnerie, avec sa lampe équalisante, permet-elle de distinguer avec assez de rigueur et de perspicacité le désir légitime des loges dans leur ouverture pluraliste, d’une légitimation involontaire qui introduirait le ver dans le fruit ?

Vers une vigilance maçonnique repensée ?

Aucune preuve publique d’infiltration maçonnique n’existe, mais l’opacité des rites, la diversité des obédiences et moult débats chaotiques sur la laïcité menés à l’ombre d’un nombre appréciable de temples maçonniques ne créent-ils pas des failles théoriques ? L’exemple Oubrou-GLNF, tout anecdotique qu’il puisse paraître, n’avalise-t-il pas un frérisme suggérant une quête initiatique commune ? Plutôt que des protestations de bonne foi drapées dans une dignité ombrageuse que l’on connaît bien, ne faudrait-il pas renforcer contrôles internes, contre-discours et contextualisation historique – ligues factieuses, extrême droite – pour que les loges restent authentiquement des sentinelles de la République ?

Face à ces signaux parlementaires et symboliques, la Franc-maçonnerie française est-elle prête à s’interroger : jusqu’où tolérer sa porosité aux influences contemporaines, au risque de voir ses temples devenir par inadvertance les relais possibles d’un frérisme d’atmosphère ?

Allumons, au moins, cette veilleuse dans notre esprit !

07/02/26 : « Être plutôt que paraître : la chevalerie, un idéal pour notre temps ? » Une conférence publique à la GLDF

Il y a des devises qui traversent les siècles comme une lame droite : elles ne brillent pas pour séduire, elles coupent pour éclairer. Esse quam videri, soit Être plutôt que paraître, appartient à cette famille rare. Elle dit, sans emphase, la différence entre le vernis et l’ouvrage, entre l’image et la présence, entre la posture et la tenue intérieure. Or notre époque, saturée de vitrines, de profils, de narrations de soi, rend cette maxime brûlante d’actualité : qu’est-ce qu’un idéal, quand tout pousse à l’affichage ? Qu’est-ce qu’une vertu, quand tout encourage la performance ?

C’est à cette question que viendra se mesurer la conférence publique organisée samedi 7 février 2026, à Paris, en l’hôtel de la Grande Loge de France (GLDF), dans le Temple      « Franklin Roosevelt », portée par les Respectables Loges n°978 « Confucius » et n°1464 « Per Ankh – Maison de Vie » (à l’Orient de Paris).

Blason GLDF
Blason GLDF

Une chevalerie au présent, et non un musée de vertus

Le thème annoncé, « La Chevalerie, un idéal pour notre temps ? »,ne relève pas de la nostalgie costumée. Il engage une interrogation très concrète : comment tenir dans un monde qui confond souvent visibilité et valeur, réputation et rectitude ? La chevalerie, lorsqu’on la dépouille de ses caricatures, n’est pas d’abord un folklore : c’est un art de l’engagement, une éthique de la parole donnée, une discipline de la protection du faible, du juste, du vrai et une ascèse de la maîtrise de soi.

Edmund Blair Leighton, L’adoubement – 1901

Le fil rouge de la matinée s’inscrit dans la dynamique d’un ouvrage paru en 2024

Être plutôt que paraître – Esse Quam Videri, signé Fernand Cafiero, Alain Desbrosse et Philippe Cafiero (Éditions Le Compas dans l’œil, coll. « La parole circule »).
Le livre insiste sur une quête initiatique ouverte à tous, initiés ou non, et sur la nécessité de penser la chevalerie au XXIᵉ siècle comme une mission de transmission plutôt que comme un décor.

Quand « être » devient un travail, non une déclaration

On pourrait résumer l’enjeu en une formule : l’être ne se proclame pas, il se façonne. Et c’est là que l’appel à la chevalerie rencontre naturellement la grammaire maçonnique : la vérité d’un homme ne se mesure pas à ses insignes, mais à l’accord patient entre ce qu’il affirme et ce qu’il incarne. L’initié le sait : le temps de l’atelier est le temps du discernement, de la mise à l’épreuve, du réglage intérieur. Le monde contemporain voudrait l’inverse : des preuves immédiates, des émotions rapides, des signes extérieurs. La maxime « Esse quam videri » rappelle que la profondeur n’a pas besoin d’être bruyante.

C’est pourquoi la question posée n’est pas seulement historique ou morale. Elle est spirituelle au sens le plus exigeant : qu’est-ce qui, en nous, consent à l’effort du vrai ? Qu’est-ce qui résiste, quand l’orgueil réclame sa scène ? Qu’est-ce qui demeure, quand l’apparence cherche son triomphe ? En réouvrant le dossier de la chevalerie, nous ne cherchons pas un âge d’or : nous cherchons une méthode de tenue.

Être plutôt que paraître, détail

Deux voix pour un même chantier : symbolisme et patrimoine

Les intervenants rassemblent deux approches qui se complètent :

  • Fernand Cafiero, écrivain et conférencier, habitué des thèmes du symbolisme et de l’ésotérisme ;
  • Alain Desbrosse, guide reconnu en histoire et architecture, attentif à leurs prolongements spirituels.

Autrement dit : d’un côté la lecture des signes, de l’autre la lecture des pierres et, entre les deux, une même question : que faisons-nous de l’héritage ? Le transformons-nous en décor, ou en exigence ? La chevalerie peut redevenir une force vivante si elle cesse d’être un récit pour devenir une pratique : courage sans brutalité, droiture sans rigidité, loyauté sans aveuglement, service sans domination.

Jean II le Bon adoubant des chevaliers, enluminure des XIVe–XVe siècle, BnF

Une conférence ouverte, et un temps d’échange

La conférence est annoncée ouverte à toutes et à tous ; pour des raisons de sécurité, l’inscription et l’identité des participants sont demandées, et un temps convivial (apéritif) est prévu après la rencontre pour celles et ceux qui le souhaitent.

Dans un siècle d’images, la chevalerie rappelle la dignité du réel ; dans un siècle de masques, elle réapprend la gravité du visage ; dans un siècle d’éclats, elle redonne valeur à la constance. Être plutôt que paraître : ce n’est pas une morale pour temps calme, c’est une boussole pour temps troublé. Et si cette conférence a une promesse, c’est bien celle-ci : remettre l’idéal non sur un piédestal, mais dans nos gestes.

Temple Franklin Roosevelt
Temple Franklin Roosevelt

Renseignements pratiques

Date : samedi 7 février 2026 / Horaire : 10 h 30 – 12 h 30

Lieu : en l’hôtel de la Grande Loge de France, Temple « Franklin Roosevelt »

Adresse : 8 rue Louis Puteaux – Paris 17e (métro Rome)

Sécurité / inscription nominative :
Pour des raisons de sécurité, nous vous remercions d’indiquer les noms et prénoms de chaque personne participant à la conférence.

« La Bible » n’existe pas

Il n’y a pas de Bible, pas de Coran non plus, pas de Thora, d’Ancien ni de Nouveau Testament. Et pourtant ces trois livres ont fondé les trois religions monothéistes dites “religions du Livre”. Mais à propos, quel est le rapport avec la Franc-maçonnerie ? On y arrive…

Au commencement était l’Arche d’Alliance. Elle permettait au peuple nomade qu’étaient les Hébreux de transporter partout avec eux leur dieu unique. Selon la tradition, elle avait été construite sur les indications fournies par Moïse, après son rendez-vous avec Dieu sur le mont Sinaï. Un coffre précieux qui contenait notamment les tables de la Loi, le Décalogue, premier écrit qui préfigurerait le livre sacré qui allait suivre. Elle a disparu, cette arche, avec la destruction du premier Temple de Jérusalem, en 586 avant notre ère. 

Ce qu’on appelle l’Ancien Testament contient jusqu’à 46 livres rassemblés à des époques différentes. Il est constitué de fragments plus ou moins reconnus selon les traditions, des récits transmis indépendamment les uns des autres au cours du temps, par voie orale, s’appuyant sur quelques supports écrits qui servaient de guide-mémoire pour éviter les digressions. Fragments copiés et recopiés par des scribes pendant des décennies avant d’être réunis sous une forme dite canonique, c’est-à-dire pour constituer un texte de référence. Ils ont puisé dans plusieurs langues : l’araméen, l’hébreu, et plus tardivement le grec. Ces textes se sont sans doute stabilisés autour du VIè siècle avant notre ère, mais les transcriptions successives ont dû les modifier depuis. Les fragments les plus anciens sont ceux retrouvés à partir de 1947 près de Qumrân, ceux qu’on appelle les Manuscrits de la Mer Morte : 970 en tout. Ils ne sont pas des originaux du VIème siècle, ils en sont des copies qu’on estime situées entre le IIIè et le Ier siècle. Ils sont considérés comme la base de l’Ancien Testament, non pas un livre unique, mais une collection de textes établis à des époques différentes, par des auteurs différents qui courent sur plusieurs siècles. Il existe au moins deux versions de référence qui ne regroupent pas tout à fait les mêmes textes, une version canonique dite catholique et une version canonique dite juive. Cette dernière se découpe en trois parties: la Torah (le livre de la loi, le Pentateuque), les Nevi’im (le livre des prophètes), les Ketouvim (les Hagiographes).

La Bible, étymologiquement “Le Livre”, aurait pour ambition d’unifier tous les textes qui portent la « paroles de Dieu ». Mais quelle parole ? Quand et où aurait-elle été émise ? Qui a décidé quels textes devaient en faire partie et lesquels devaient être écartés? Quelles sont les sources originelles dont tous ces textes sont issus ? Mystère. Il n’y a pas de VO de la Bible. 

Il n’en va pas beaucoup mieux chez les Chrétiens avec le Nouveau Testament. Encore un livre terriblement composite !Il est constitué pour une première partie des évangiles. Mais mis à part celui de Jean, aucun autre ne semble avoir pour auteur un témoin direct. Trois des textes sont appelés “évangiles synoptique” parce qu’ils sont à l’évidence recopiés les uns sur les autres : Matthieu, Marc et Luc. Leur source principale est l’évangile de Matthieu mais on repère aussi un autre texte de base, qu’on n’a pas retrouvé, qui reste mystérieux et qu’on appelle par défaut le document Q. Se rajoute à cela d’autres écrits comme les Actes des Apôtres, et puis les 21 “livres didactiques” : les épîtres de Paul, de Jacques, de Pierre, de Jean, de Jude, sans qu’il soit facile d’ identifier qui sont réellement les auteurs. Jacques n’est pas le frère de Jésus et Pierre n’est pas l’apôtre Pierre. Tous montrent de ce moment où les premiers prédicateurs travaillent à organiser les premières églises à travers l’Empire Romain. Enfin l’Apocalypse de Jean, censée avoir été écrite en 95 sur l’île de Patmos, donc certainement pas par l’apôtre Jean. Il est à noter que jusqu’à la fin du 1er siècle le Christianisme est une branche du judaïsme, une variation. Ce n’est pas une religion indépendante, il n’a pas encore fait sécession. Tous ces textes devraient donc être interprétés d’abord à partir de la tradition juive. Or il le sont à partir de ce qu’est devenu le chrinstianimse beaucoup plus tard. Le texte n’est rien ou pas grand chose, c’est la lecture qu’on en fait, qui construit la religion.

Comme dans le cas précédent, ces récits se sont d’abord transmis par l’oralité. Les historiens précisent que sans support écrit la transmission commence à se déformer sérieusement au bout de quelques dizaines d’années. L’écrit sert à fixer, à stabiliser. Il ne sert pas à diffuser dans le grand public puisque presque personne ne sait lire. Il y avait donc, très tôt, des supports écrits, recopiés par des scribes puis par des moines copistes, ces derniers n’hésitaient pas à interpréter à leur manière, mais moins quand même que le bouche-à-oreille. Les premiers écrits de référence du Nouveau Testament ont dû apparaître entre le deuxième et le troisième siècle après JC. Ils sont rédigés en grec, ce n’est pas la langue que pratiquaient les auteurs putatifs, mais c’était la langue véhiculaire de l’empire romain. Seul Paul de Tarse, citoyen romain, parlait peut-être grec. 

La première forme “canonique” de ce Nouveau Testament a été constituée lors du Concile de Laodicée en 363. C’est le premier corpus de texte sur lequel tout le monde s’est mis d’accord pour le considérer comme base de la doctrine chrétienne et rejeter tout le reste comme hérétique. Jusqu’alors, dans la tradition orale, chaque prédicateur racontait un peu ce qu’il voulait, les dissidences se multipliaient et les interprétations divergaient de plus en plus. On a écarté les évangiles dits apocryphes, -trop divergeants-, on a retenu, par arbitraire, les quatre récits de la vie de Jésus qui présentaient la plus grande cohérence entre eux, puisque justement ils étaient copiés les uns des autres. On y a rajouté entre autres, le noyau solide que constitue les épîtres du plus dogmatique des prédicateurs, celui qui passe son temps à admonester les autres pour les faire rentrer dans le rang : Paul de Tarse. 

Le Nouveau Testament, comme l’Ancien, est un rassemblement de textes dont il est impossible de retrouver l’origine. Des textes différents, disparates, contradictoires, rassemblés de manière arbitraire pour constituer un corpus cohérent qui serve de référence. Ils ne sont que le reflet malmené par le temps d’un message originel qu’ils seraient chargés de transmettre. Message perdu à tout jamais, et qu’on tente de reconstituer après coup. 

En ce qui concerne l’islam, on pouvait s’attendre à ce que ce soit plus facile. Il est apparu plus tardivement, au VII ème siècle. Et le texte est censé avoir un auteur unique. Un message délivré par épisodes, sur une période de 23 ans, par l’ange Gabriel (Djibril), au prophète Muhammad, de 610 à 632. Le Coran est constitué de 114 sourates, elles n’ont pas été transcrites immédiatement mais d’abord délivrées par oral. C’est peu après la mort du prophète, de 632 à 634 qu’on a consigné par écrit ses prédications. L’imprimerie à caractères mobiles de Gutenberg n’est pas encore inventée, on est toujours dans la civilisation de la parole. Il est recommandé d’apprendre par cœur les sourates, d’ailleurs “Coran” veut dire aussi : récitation. Les fragments qu’on a retrouvés datent de la fin du septième siècle. La première forme canonique a été établie entre 644 et 656 sous le califat d’Uthman. Comme dans la tradition juive et chrétienne, il s’agissait de constituer un texte de référence, et donc d’éliminer toutes les versions divergentes qui circulaient. 

Le Coran est écrit en langue arabe littéraire, une langue véhiculaire qui n’était pas celle que parlaient communément les populations, sans doute pas celle que parlait Muhammad ni ses compagnons. 

Le calife Uthman, en constituant son codex, a opéré des choix éditoriaux bien particuliers. Les sourates ne sont pas restituées dans l’ordre chronologique où elles sont censées avoir été dictées : les mecquoises d’abord, celles qui ont été “révélées” pendant que le prophète vivait à La Mecque (avant l’hégire), les médinoises ensuite, quand il est allé s’installer à Médine (après l’hégire). Au lieu de cela, le Coran officiel range les sourates par taille, de la plus longue à la plus courte, mélangeant les mecquoises et les médinoises. Or ce n’est pas sans importance. Car certaines sourates présentent des contradictions profondes entre elles, notamment sur les relations à entretenir avec les autres religions. Dans ce cas, la tradition veut qu’on retienne la version la plus récente sur le mode “annule et remplace”. Mais comment faire si la chronologie n’est pas respectée? 

Malgré la référence imposée par le codex Uthman, il existe une dizaine de versions du Coran plus ou moins divergentes les unes des autres. À cela s’ajoutent tous les hadiths, les règles de vie et les interprétations du texte sacré, censés inspirés de la vie du prophète. Mais dont il n’est pas l’auteur ni le prescripteur. Les hadiths constituent eux aussi un corpus de référence du Coran. 

Il est recommandé de lire le Coran en langue arabe, ce qui n’est pas accessible à tous les lecteurs. Mais il en existe de nombreuses traductions. Pour ce qui est de la version française, on en possède trois, et les trois sont différentes les unes des autres. 

Alors quel est le vrai Coran, la version originale? La source unique dont seraient issus tous les autres ? Impossible de le savoir. Au sens strict, il n’a jamais existé. Pas davantage que le Nouveau Testament ou l’Ancien. 

Ces trois livres sont issus d’une tradition orale, qui à un moment a été fixée par l’écrit. D’une époque où la transmission passé par la parole et non par le livre, avant l’invention de l’imprimerie à caractère mobile par Gutenberg(1450). À cette époque, l’écrit servait à enregistrer et à conserver, pas à communiquer. La reproduction d’un écrit à l’identique était quasiment impossible. L’oralité était soumise à l’interprétation du locuteur qui racontait l’histoire à sa manière, l’écriture à celle du scribe ou du moine copiste.

Quel rapport avec la Franc-maçonnerie ?

Il y en a au moins trois. 

Tout d’abord, beaucoup de la philosophie des Francs-maçons est issu de la tradition judéo-chrétienne. Beaucoup des mythes et légendes sur lesquels ils s’appuient, viennent de l’Ancien Testament, largement revisité. Ce n’est pas surprenant quand on pense que le premier scribe en a été le pasteur Anderson, prédicateur presbytérien, également spécialiste en généalogies légèrement falsifiées. La Bible est donc une source majeure pour la Franc-maçonnerie, même celle qui est devenue plus tard “libérale et adogmatique”. 

On trouve également en Franc-maçonnerie, le mythe de la parole perdue. Il y aurait eu dans un passé lointain et fondateur, un ensemble de connaissances attribuées au maître et qui se serait perdu avec sa mort. Depuis, les Francs-maçons batailleraient à tenter de reconstituer ce corpus après coup. Pourtant, à la différence des croyants, il savent parfaitement que leurs récits ne sont que des légendes et qu’ils n’ont rien d’historique. Il savent parfaitement qu’aucun objet censé contenir la quintessence des connaissances d’Hiram n’a jamais existé. Ça ne les empêche pas de continuer de chercher. Ils sont même là pour ça. 

Enfin, dans les trois religions du livre comme dans la Franc-maçonnerie, on trouve la priorité donnée à l’oralité. Même si elle est apparue après Gutenberg, la Franc-maçonnerie à ses débuts, s’appuie le moins possible sur l’écrit. Elle en laisse peu, elle transmet les connaissances, elle progresse sur le chemin initiatique, par l’oral. Elle ne sait ni lire ni écrire. Et elle commence par se taire. 

Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la parole primordiale, elle sait que cela n’existe pas. Ce qui l’intéresse, c’est le testament, forcément ancien, c’est le message que cette parole mythique laisse derrière soi pour que d’autres puissent s’en saisir. C’est à travers lui qu’elle cherche la vérité. 

Il n’y a pas de Bible maçonnique. 

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Avec Le Lotus bleu, Georges Remi fait basculer Tintin de l’exotisme vers la conscience. L’aventure devient une ascèse du discernement, où l’opium, la propagande et le mépris social révèlent une même mécanique, endormir pour dominer. Au cœur de Shanghai, une fraternité née d’un geste juste ouvre une voie intérieure, celle d’une droiture qui n’a rien de naïf et qui oblige à voir vrai.

Le rouge de la couverture, tendu comme une tenture de théâtre et comme un écran de sang, ne nous accueille pas, il nous met à l’épreuve

Nous y voyons un dragon noir qui se déploie en volutes, non pas décoratif mais agissant, presque respirant, et cette silhouette serpentine n’est pas seulement la promesse d’un exotisme, elle annonce une puissance de récit qui sait déjà que la peur est une langue universelle. Dans l’angle, une lanterne porte des signes qui brûlent sans flamme, et Tintin, minuscule dans son vase de porcelaine, paraît à la fois protégé et piégé, comme si l’aventure devait d’abord passer par un récipient, par un creuset, par une chambre close où la conscience apprend à distinguer l’image de la vérité. Cette entrée en matière, tout en aplats et en tensions, dit une chose décisive. Dans Le Lotus bleu, l’apparence n’est jamais innocente, l’apparence travaille, l’apparence ment, et c’est précisément pour cela que l’album devient une éducation du regard.

Le récit s’ouvre sur un trouble et sur une injonction

Quelqu’un appelle, quelqu’un prévient, quelqu’un espère encore que la lucidité peut devancer la catastrophe. Très vite, nous comprenons que les messages, les lettres, les billets, les dépêches, tout ce qui circule, tout ce qui prétend relier, peut aussi devenir l’arme d’un monde qui manipule. Hergé montre, dès les premières planches, que la modernité n’a pas seulement inventé des moyens de transport, elle a inventé des vitesses de mensonge. Dans la première séquence, la figure du fakir, exhibée comme merveille, semble d’abord relever du numéro, de la prouesse, de l’illusion consentie. Puis l’illusion se renverse et révèle sa face d’agression. Le corps qui devait distraire devient menace, la mise en scène devient piège, la scène devient embuscade.

Cette bascule, Hergé la place très tôt, comme un avertissement secret. Dans cet univers, ce qui divertit endort, ce qui amuse détourne, et l’initié n’est pas celui qui sait déjà, c’est celui qui soupçonne la mascarade au moment même où elle se donne pour inoffensive.

Nous retrouvons ensuite la ville, Shanghai, ses rues saturées d’enseignes, ses foules, ses silhouettes en mouvement, son tumulte calligraphié

La planche où Tintin traverse le quartier, comme happé par un flux qui le dépasse, possède une densité particulière, presque une qualité de mandala urbain, où chaque détail semble renvoyer à une autre couche du réel.

La rue n’est plus un décor, elle devient un texte, et ce texte est pluriel, polyglotte, traversé de pouvoirs concurrents. Nous lisons dans cette ville un empilement de concessions, de juridictions, d’intérêts, et Hergé réussit quelque chose de rare dans la bande dessinée d’aventure. Il fait sentir, sans discours, que le monde est compartimenté, que la souveraineté s’y vend par parcelles, que la vie quotidienne s’y déroule sous des plafonds invisibles. La foule, ici, n’est pas seulement pittoresque, elle est la matière même d’une épreuve initiatique, celle où nous apprenons que la liberté n’est jamais un état naturel mais une conquête contre des structures qui se dissimulent derrière l’habitude.

Le cœur sombre de l’album, c’est l’opium, non pas seulement comme substance mais comme principe

L’opium est un brouillard qui rend les consciences disponibles. Hergé ne traite pas ce thème comme un prétexte d’action. Il en fait une métaphore de l’époque et une métaphore de nous-mêmes.

L’opium dans Le Lotus bleu, c’est ce qui altère la perception, ce qui fait accepter l’inacceptable, ce qui transforme un homme en ombre, ce qui remplace la douleur par une torpeur, donc la révolte par une neutralisation. Et cette neutralisation n’est pas individuelle seulement. Elle sert des réseaux, des trafics, des alliances troubles. Elle devient une politique. Le vice n’est pas ici une faute privée, il est un instrument de domination, et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’album résonne comme une leçon morale sans sermon. La véritable corruption n’a pas besoin d’être bruyante. Elle s’installe en nous par la lassitude, par le besoin d’oublier, par la tentation de ne plus voir.

Hergé oppose à ce brouillard un motif obstiné, la droiture

Tintin n’est pas un héros invulnérable, nous le voyons tomber, fuir, être poursuivi, se cacher, être pris dans des filets qui se resserrent. Mais sa ligne intérieure ne rompt pas. Cette droiture ne vient pas d’une morale plaquée.

Elle ressemble plutôt à une fidélité à un centre, à quelque chose de non négociable, qui se manifeste dans l’action par une attention constante à l’injustice. Voilà pourquoi la violence de l’album nous frappe davantage que celle de tant d’aventures plus spectaculaires. Ici, la violence est liée à l’arbitraire, à l’humiliation, au racisme, à la propagande, à la fabrication d’un ennemi. Nous sentons que l’on peut mourir d’être mal nommé. Nous sentons que l’on peut être condamné par un récit. Et nous comprenons que le combat de Tintin n’est pas seulement un combat contre des hommes armés, c’est un combat contre un montage de représentations qui organise le monde.

La séquence du « club occidental » est à cet égard d’une cruauté remarquable

Les figures y sont caricaturales, oui, mais la caricature n’est pas gratuite. Elle dénonce. Elle met à nu une suffisance qui se croit civilisation, une xénophobie qui se croit bon sens, un entre-soi qui se croit universel. Hergé expose un théâtre du mépris où la parole, supposée polie, devient une arme sociale. Ce passage a la force des scènes de tribunal, non pas parce que l’on y juge un accusé, mais parce que nous y voyons une époque se juger elle-même à travers ses rires. La supériorité affichée y apparaît comme une pauvreté intérieure. Et le plus aigu, c’est que cette pauvreté s’accompagne d’une bonne conscience. C’est un mal très moderne. Nous savons désormais que les grands aveuglements aiment se présenter comme des évidences.

Dans cette architecture de tromperies, une rencontre ouvre une brèche lumineuse, celle avec Tchang Tchong-jen, transposé dans l’album sous les traits du jeune Tchang

L’amitié entre Tintin et Tchang ne fonctionne pas comme un ingrédient attendri. Elle agit comme une initiation à l’altérité. Tout ce que le monde colonial fabrique de préjugés, tout ce que l’on répète sans savoir, tout ce que l’on croit connaître parce que l’on a déjà vu des images, se fissure au contact d’un visage singulier. L’album opère ici une conversion du regard. Et cette conversion n’est pas abstraite. Elle naît d’un geste de secours, d’une vulnérabilité partagée, d’une fraternité immédiate qui ne demande pas de justification. Nous reconnaissons là une vérité profondément initiatique. La fraternité ne commence pas par une proclamation, elle commence par un acte, et cet acte oblige ensuite la pensée à se mettre à la hauteur de ce qu’il a déjà décidé.

Cette dimension fraternelle, nous pouvons la lire dans un registre proche de la Franc-maçonnerie, non pas en plaquant des emblèmes, mais en observant la dynamique intérieure.

Il y a un passage, discret et essentiel, où l’album nous demande d’abandonner l’idée confortable d’un monde séparé entre bons et méchants, civilisés et barbares. Nous découvrons des hommes pris dans des systèmes.

Nous découvrons des complicités, des jeux d’influence, des manipulations d’État, des provocations destinées à justifier l’invasion, des fausses preuves qui deviennent de vraies guerres. Dans cette toile, le travail de Tintin ressemble à une enquête au sens initiatique du terme, une recherche de la parole juste au milieu des récits qui hurlent. Il s’agit moins de triompher que de discerner. Et discerner demande une discipline. Nous reconnaissons une ascèse, celle qui consiste à ne pas céder à la première explication, à refuser l’évidence quand l’évidence a été préparée.

Le lotus, dans tout cela, n’est pas un ornement

Le lotus pousse dans la vase et s’élève sans se salir. Cette image, sans être martelée, traverse l’album comme une respiration morale. Dans un monde où les forces cherchent à enfoncer les consciences dans la boue, une fleur demeure possible. Mais cette fleur n’est pas un miracle offert.

Elle est l’effet d’une tension, d’un effort, d’une verticalité. Le bleu, lui, ne se réduit pas à une couleur. Il est l’espace mental de la clarté, une distance intérieure qui permet de ne pas se laisser engloutir. Dans certaines planches nocturnes, lorsque la ville devient bleutée, presque spectrale, que les silhouettes armées glissent comme des ombres, nous sentons que la nuit n’est pas seulement l’heure du danger. Elle est l’heure de l’épreuve. L’initié traverse la nuit sans s’y attacher. Il apprend que la peur est un passage, non un pays. La longue séquence où Tintin se sait traqué, où les coups de feu résonnent, où l’on cherche des issues, donne à l’album une coloration presque alchimique. Nous pourrions y lire une nigredo, une phase de confusion et de menace où l’être est dépouillé de ses certitudes, afin que quelque chose de plus vrai apparaisse ensuite.

La force de Hergé, c’est que cette lecture symbolique ne détruit jamais la précision concrète

Le Lotus bleu demeure un album d’action, d’humour parfois, de rythme et de rebondissements. Mais le rythme n’est pas gratuit. Il mime une époque qui accélère vers l’abîme. Les trains, les automobiles, les cargos, les télégrammes, tout va vite, et cette vitesse sert autant la fuite que la catastrophe. Dans les scènes de quai et de bateau, lorsque l’horizon maritime se charge d’ombres, nous sentons une mélancolie du départ, non pas parce qu’un épisode se termine, mais parce qu’une innocence se retire. Ce que Tintin a vu ne pourra plus être désappris. Et ce que nous avons vu avec lui, nous le portons ensuite comme une question adressée à nos propres aveuglements.

Il faut dire aussi l’importance de la « ligne claire » dans cette économie initiatique

La clarté graphique chez Hergé n’est pas seulement un style. Elle est un choix éthique. Elle affirme que le monde peut être lisible, donc critiquable. Elle refuse la confusion comme esthétique de pouvoir. Chaque objet est dessiné avec une exactitude qui ressemble à une probité. Et cette probité sert le propos. Face aux mensonges organisés, la netteté devient résistance. Nous ne cessons d’être frappés par ce paradoxe. Plus l’intrigue montre des trames obscures, plus le dessin choisit la transparence. Comme si Hergé nous disait, sans discours, que la lumière ne nie pas l’ombre, mais qu’elle rend l’ombre repérable, donc affrontable.

Dans cette perspective, Le Lotus bleu occupe une place singulière dans la geste de Tintin

Nous y percevons une mue. Le monde n’est plus une scène où l’Europe se promène en juge. Le monde devient un lieu où l’Europe est aussi interrogée, démasquée, remise à sa place.

Hergé quitte une part d’enfance du regard, celle qui confond l’ailleurs avec un théâtre de stéréotypes, et il commence à écrire avec une responsabilité plus grave. Cette responsabilité, nous la relions volontiers à une exigence initiatique, celle qui commande de se corriger soi-même avant de prétendre corriger le monde. L’album nous montre un héros qui demeure le même, et pourtant tout change autour de lui, parce que l’auteur a changé dans sa manière de voir.

Cette transformation, nous la comprenons mieux quand nous considérons l’homme derrière la signature

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Georges Remi, qui signe Hergé, naît en 1907 à Etterbeek et meurt en 1983 à Woluwe-Saint-Lambert. Il grandit dans une Belgique où la presse, le catholicisme, le scoutisme, les idéologies, les rêves d’empire et les inquiétudes européennes composent un climat dense. Georges Remi se forme très jeune au dessin et à l’observation, il travaille pour Le Vingtième Siècle et pour Le Petit Vingtième, et il invente Tintin en 1929. Ce qui demeure fascinant, c’est que Georges Remi ne reste pas prisonnier de ses premières facilités. À travers ses rencontres, ses lectures, ses doutes, son exigence grandissante, il déplace son art vers une forme de vérité plus exigeante. L’amitié avec Zhang Chongren, que Georges Remi rencontre au milieu des années 1930, joue un rôle majeur dans cette conversion. Nous ne parlons pas d’un détail biographique, nous parlons d’un événement spirituel au sens large, parce qu’il s’agit d’apprendre à regarder un être humain avant de regarder une idée de l’autre. Le Lotus bleu porte cette trace, et c’est peut-être pour cela que l’album conserve une puissance si particulière. Il ne se contente pas de raconter. Il témoigne d’une rectification intérieure.

La bibliographie de Georges Remi est devenue un continent, mais elle reste habitée par quelques sommets qui dialoguent entre eux comme des stations d’un même parcours. Après Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique, Le Lotus bleu marque un tournant. Viendront ensuite des albums où la politique et la conscience se mêlent autrement, comme L’Oreille cassée, Le Sceptre d’Ottokar ou Le Crabe aux pinces d’or, des albums où l’énigme devient plus métaphysique, comme Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil, puis des œuvres où l’aventure prend des allures de dépouillement intérieur, comme Tintin au Tibet. Et il y a ces miracles d’équilibre, où le quotidien devient théâtre symbolique, comme Les Bijoux de la Castafiore. Jusqu’à l’ultime fragment, Tintin et l’Alph-Art, laissé inachevé, comme si le mystère devait demeurer ouvert. Autour de Tintin, Georges Remi bâtit aussi d’autres constellations, notamment Quick et Flupke, qui révèle son sens du gag et sa connaissance des rues de Bruxelles, et qui, sous l’apparente légèreté, maintient un art de la précision.

Ce qui nous touche, au terme de cette méditation, c’est que Le Lotus bleu demeure une œuvre d’éveil

Nous y lisons une lutte contre les narcotiques visibles et invisibles, contre la paresse de la pensée, contre l’arrogance qui se prend pour la norme. Nous y lisons une fraternité qui ne se contente pas d’être sentiment, une fraternité qui devient méthode de vérité. Nous y lisons aussi une leçon de responsabilité pour les Francs-maçons, parce qu’elle nous rappelle que l’initiation n’est pas une décoration intérieure, mais une obligation de lucidité, et que la parole juste commence par le refus des récits faciles. Hergé ne prononce pas ces mots, et pourtant l’album les fait sentir, page après page, par la façon dont l’injustice est montrée, par la façon dont le mensonge se fabrique, par la façon dont un lien fraternel renverse des siècles de mépris appris. Le lotus, alors, cesse d’être une fleur lointaine. Il devient une exigence quotidienne, celle d’une verticalité intérieure capable de traverser la vase du monde sans y consentir.

Dans la « ligne claire » de Georges Remi, la clarté n’est pas un style, elle est une éthique

Elle oppose à l’épaisseur des intrigues la netteté d’une exigence, nommer l’injustice, refuser les récits prêts à l’emploi, choisir la fraternité comme méthode. Et si Le Lotus bleu demeure si actuel, c’est parce qu’il nous apprend encore à reconnaître les opiums modernes, ceux qui ne se fument pas, ceux qui se partagent, ceux qui se répètent, jusqu’à faire passer la nuit pour une évidence.

Les Aventures de Tintin – Le Lotus bleu

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 10,95 € / Pour commander, c’est ICI

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

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La pensée humaine a toujours cherché à comprendre l’univers qui l’entoure, en élaborant des modèles cosmologiques qui influencent non seulement notre vision du monde physique, mais aussi notre philosophie, notre éthique et nos institutions sociales. Depuis plus de deux millénaires, la tradition occidentale s’est appuyée sur un cadre hérité de la Grèce antique, caractérisé par des principes fixes, une hiérarchie rigide et une centralité souvent accordée à l’humain ou à une entité transcendante. Ce modèle, bien que structurant, s’avère limitant face aux défis contemporains de complexité et de changement perpétuel.

Pour prendre un exemple inverse, la cosmologie taoïste, née en Chine à une époque similaire, offre une perspective dynamique : un univers sans centre fixe, régi par des mouvements continus et des interactions naturelles, sans recours à des dogmes imposés. Ces deux approches ne sont pas seulement distinctes ; elles sont fondamentalement incompatibles dans leurs présupposés. Ce texte vise à explorer ces modèles de manière pédagogique, en expliquant leurs origines, leurs implications et leurs limites.

Nous y intégrerons également la pensée de la Franc-maçonnerie, qui puise largement dans les racines grecques, pour montrer comment cette influence conduit à une impasse intellectuelle.

Enfin, nous conclurons sur la nécessité pour la Franc-maçonnerie d’évoluer vers une cosmologie plus universaliste, passant d’un cosmos figé à un monde en perpétuel mouvement.

I. La naissance du modèle occidental : de l’archè à la fixation du cosmos

Pour comprendre les fondements de la pensée occidentale, il faut remonter aux premiers philosophes grecs, qui ont initié une quête rationnelle du monde. Contrairement aux mythes divins antérieurs, ils cherchaient un principe unificateur – l’archè – pour rendre le réel intelligible.

  1. Les premiers penseurs grecs : chercher un principe, non un dogme
Thalès

La philosophie archaïque grecque marque un tournant : le monde n’est plus le jouet des dieux capricieux, mais un ensemble régi par un logos, une raison accessible à l’humain. Thalès, par exemple, propose l’eau comme principe fondamental, capable d’expliquer les transformations observées dans la nature, comme l’évaporation ou la condensation. Anaximène opte pour l’air, compressible et expansible, tandis qu’Héraclite met l’accent sur le feu et le devenir incessant, avec sa célèbre formule : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Ces idées restent ouvertes, dynamiques ; elles visent à interroger plutôt qu’à figer.

Pédagogiquement, imaginons ces penseurs comme des explorateurs : ils observent les phénomènes – pluie, vent, feu – et cherchent un fil conducteur, sans imposer une vérité absolue. Cette approche libère l’esprit humain des superstitions, mais elle pose les bases d’une recherche de stabilité.

  1. Empédocle : les quatre « racines »

Empédocle, philosophe sicilien du 5e siècle avant J.-C., avance une idée décisive : quatre principes fondamentaux, qu’il appelle « racines » pour souligner leur potentiel créatif – la terre, l’eau, l’air et le feu. Ces éléments ne sont pas inertes ; ils se combinent et se séparent sous l’action de deux forces cosmiques : l’Amour (qui unit) et la Discorde (qui divise). Le monde émerge ainsi d’un cycle éternel de mélange et de séparation, expliquant la diversité des phénomènes sans recourir à un créateur unique.

Cependant, un subtil glissement s’opère : ces racines deviennent des constituants stables du réel, plutôt que de purs processus. Empédocle maintient une dynamique, mais il pose les jalons d’une vision où le changement est secondaire à des essences fixes.

  1. Aristote : l’achèvement… et la clôture

Aristote, au 4e siècle avant J.-C., perfectionne ce cadre. Il distingue un monde sublunaire (terrestre, imparfait et changeant) d’un monde supralunaire (céleste, éternel et parfait), introduit l’éther comme cinquième substance pour les cieux, et conçoit un cosmos fini, sphérique et hiérarchisé. Chaque être a une essence, une place et une finalité : les plantes pour nourrir, les animaux pour servir, l’humain pour contempler. Le changement n’est plus essence ; il est imperfection, un écart par rapport à la forme idéale.

Pédagogiquement, comparez cela à un puzzle complété : tout est ordonné, mais immobile. Aristote influence durablement l’Occident, du Moyen Âge scolastique à la science moderne naissante.

II. Géocentrisme, anthropocentrisme et fixation de la pensée occidentale

Buste d’Aristote

Ce modèle culmine dans un cosmos centré sur la Terre – géocentrisme – et, symboliquement, sur l’humain – anthropocentrisme.

  1. Un monde centré et immobile

La Terre trône au centre, entourée de sphères célestes en rotation parfaite. Le christianisme théologise cela : Dieu crée un univers ordonné pour l’humain, avec une finalité morale. L’homme devient le pivot d’un monde conçu à son image.

  1. Les conséquences philosophiques

Cela engendre une pensée des essences (ce que les choses sont) plutôt que des processus (comment elles deviennent). Le réel est statique, dépendant d’une transcendance pour son ordre. Sans Dieu ou un principe fixe, le chaos menace.

III. L’influence sur la pensée de la Franc-maçonnerie : un héritage grecque menant à l’impasse

Auberge Goose and Gridiron « L'Oie et le Grill »
Auberge Goose and Gridiron « L’Oie et le Grill »

La Franc-maçonnerie, née au 18e siècle mais puisant dans des traditions antiques, intègre profondément ces modèles grecs. Les quatre éléments d’Empédocle sont centraux dans ses rituels : ils symbolisent les étapes de l’initiation, de la terre (stabilité) à l’air (élévation spirituelle), en passant par l’eau (purification) et le feu (transformation). Aristote y ajoute une hiérarchie : les degrés maçonniques reflètent un cosmos ordonné, où l’initié progresse vers une « lumière » transcendante, souvent représentée par le Grand Architecte de l’Univers – une figure déiste garantissant l’ordre.

Pédagogiquement, imaginez un temple maçonnique comme un microcosmos aristotélicien : colonnes pour la stabilité, outils pour la mesure, éléments pour l’équilibre. Cela favorise une quête de perfection morale, mais repose sur un univers figé. L’Amour et la Discorde d’Empédocle deviennent fraternité et épreuves, mais dans un cadre clos, où le changement est contrôlé, non fondamental.

Cette base conduit à une impasse : la Franc-maçonnerie risque un esprit figé, centré sur des essences immuables et une hiérarchie transcendante. Face à la modernité – relativité, quantique, écologie – ce modèle peine à intégrer le flux incessant, favorisant un dogmatisme subtil plutôt qu’une adaptabilité.

IV. La cosmologie taoïste : un monde sans centre ni créateur

À l’opposé, le taoïsme pose non « de quoi est fait le monde ? », mais « comment se transforme-t-il ? ».

  1. Une autre question fondatrice

Le focus est sur les rythmes, non les substances.

  1. Les cinq « éléments » : une erreur de traduction, car il s’agit des 5 mouvements

Bois, feu, terre, métal, eau ne sont pas fixes ; ce sont des phases cycliques : le bois engendre le feu, etc. Tout circule en un cycle infini.

  1. Un univers infini et auto-régulé

Pas de centre, pas de créateur : le Dao est le principe immanent du réel, observé, non imposé.

V. Deux modèles irréconciliables

Pensée occidentale classiquePensée taoïste
SubstancesProcessus
EssencesTransformations
Monde finiMonde ouvert
HiérarchieInteraction
DogmeLoi naturelle
TranscendanceImmanence

L’Occident fixe ; le taoïsme s’accorde.

VI. Pourquoi le modèle occidental est aujourd’hui dépassé, et l’évolution nécessaire pour la Franc-maçonnerie

Combat Jacob Ange
Combat Jacob Ange

La cosmologie figée ne résiste pas à la science moderne (Big Bang, chaos quantique), ignore les systèmes complexes et justifie la domination de la nature. Le taoïsme, au contraire, embrasse l’incertitude et le changement.

Pour la Franc-maçonnerie, cette impasse appelle une évolution : abandonner les bases empédocléennes et aristotéliciennes pour une cosmologie universaliste, inspirée du taoïsme. Intégrer des cycles dynamiques, des interactions immanentes, pour un esprit plus fluide, ouvert à l’infini.

Conclusion – D’un monde à posséder à un monde à habiter

Nature, arbre dans le creux de deux mains
Nature, arbre dans le creux de deux mains

L’enjeu est ontologique : passer d’un univers clos, maîtrisé par une transcendance, à un monde en devenir, habité harmonieusement. Pour la Franc-maçonnerie, cela signifie réinventer ses fondements – du cosmos figé au monde en mouvement – pour rester une force vivante de progrès humain.