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La main fraternelle, pour un toucher de l’œuvre initiatique

Conférence présentée aux Imaginales maçonniques et ésotériques d’Épinal le 31 mai 2026

La main accompagne l’Homme depuis l’aube du monde. Elle est apparue bien avant les outils qu’elle manipule. Avant les mots, elle a donné des signes. Avant les codes moraux, elle a donné et elle a pris. Avant les interdits, elle a tué et caressé. La main est à la fois force et délicatesse, destruction et création, agression et pardon, violence et paix. Elle fait de nous des êtres capables non seulement de survivre, mais de bâtir, d’organiser, de transmettre. Elle est le premier instrument de l’homo faber, l’Homme constructeur, mais aussi de l’homo symbolicus, l’Homme qui donne sens.

Les anthropologues considèrent que l’évolution de la main a façonné le cerveau humain autant que l’inverse. L’intelligence est née du geste, de l’essai et de la précision tactile. Les neurosciences montrent que la main est directement liée à l’aire du langage, à la construction de l’empathie, à l’élaboration de la pensée abstraite. Les mêmes neurones s’activent lorsque je touche ou lorsque je vois quelqu’un toucher. Ainsi, dans l’attouchement, ce n’est pas seulement ma main qui reconnaît : c’est ma conscience qui accueille.

Depuis la plus haute antiquité, la main incarne l’action humaine. En Mésopotamie, en Égypte, chez les Grecs ou les Romains, elle est déjà le champ de bataille où s’affrontent le Bien et le Mal, l’Ordre et le Chaos.
En hébreu, la main droite se dit « yamiyn » ou yamin selon la prononciation (יָּמִין), un mot qui flirte avec « amen » (אמן) – être sincère, être vrai. Pas étonnant qu’elle soit devenue la main qui bénit, qui agit, qui transmet la force. La main gauche, plus calme, plus yin, garde la réflexion et la sagesse. On la laisse souvent tranquille, elle n’a pas besoin de s’agiter pour exister. On retrouve de très nombreux versets dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau qui mentionnent spécifiquement la main droite qu’elle soit celle de l’éternel ou des personnages bibliques.

Dans le système hiéroglyphique égyptien, la fameuse « petite main ouverte » est le signe Gardiner D46. C’est une désignation standardisée pour un hiéroglyphe égyptien, issue de la classification établie par l’égyptologue britannique Sir Alan Henderson Gardiner. Les signes sont divisés en 26 catégories principales alphabétiques. Par exemple A : Homme et ses occupations et A1 signifie homme assis. D correspond aux parties du corps humain (c’est là qu’on trouve notre fameuse main en D46 !). Son apparence : une main droite ouverte, paume visible, les doigts joints et tendus, le pouce légèrement écarté vers le haut ou l’extérieur. C’est l’un des hiéroglyphes les plus courants et les plus reconnaissables.

Mais surtout, ses significations idéographiques et déterminatives sont très riches. En tant qu’idéogramme : elle signifie simplement « la main » (égyptien : ḏrt, prononcé quelque chose comme « djeret »). En tant que déterminatif : elle accompagne tous les mots qui ont un rapport avec la main ou l’action manuelle : donner, prendre, offrir, saisir, frapper, travailler, agir, etc. Au sens symbolique profond : les Égyptiens la nommaient « la main qui manifeste » ou « le principe manifesté ». Pour eux, la main ouverte est le vecteur par excellence du ka (l’énergie vitale créatrice). C’est par la main que le dieu créateur (Ptah, Khnoum ou Aton) modèle le monde ou transmet la vie. Quand le pharaon lève la main ouverte dans les bas-reliefs, il « donne la vie » (ânkh) ou « transmet la puissance ».

Petit détail qui fait toujours sourire les égyptologues : ce même signe en D46 sert aussi à écrire le mot … « masturbation » dans certains textes médicaux ou magiques (oui, les Égyptiens étaient très directs). On y lit par exemple que le dieu Atoum, au commencement des temps, « prit son membre dans sa main » (la fameuse main D46) pour créer les premiers dieux jumeaux Shou et Tefnout. L’Égypte, c’est ça : le sacré et le concret se tiennent joyeusement la main !

Quand on dit que la main hiéroglyphique signifie « le principe manifesté, l’action, la donation, le labeur », c’est exactement ce que les anciens Égyptiens voyaient dans ce petit signe D46 qui ressemble à une main d’enfant qui dit « donne-moi » ou « je te donne ». Et c’est sans doute pour ça que les premiers francs-maçons spéculatifs, souvent passionnés d’égyptologie naissante, auraient adoré ce symbole : une main ouverte qui crée, qui offre, qui agit… exactement ce qu’ils voulaient faire dans leurs loges.

Dans la Franc-Maçonnerie, le geste n’est jamais gratuit : il met en mouvement une intention, il traduit une pensée, il manifeste une orientation intérieure.

Le geste, en Loge, devient : mémoire du rituel, dévoilement du monde intérieur, transmission subtile de la fraternité
La main, dans la perspective maçonnique, n’est plus un simple organe du corps : elle est instrument de connaissance. Elle apprend. Elle sait. Elle se souvient. Tout geste initiatique est trace dans la mémoire du corps. La main devient un livre vivant, où la Tradition se lit sans paroles.

Je vous propose donc quelques aperçus sur la place importante qui est donnée à la main par les rituels et les usages maçonniques. Voyons cela

La Franc-maçonnerie n’est pas une simple association où l’on discute philosophie autour d’un café (quoique cela arrive aussi). Non, c’est avant tout une pratique rituelle où chaque geste, chaque posture, chaque mouvement raconte quelque chose. Et parmi tous ces gestes, la main – surtout la main droite – tient le premier rôle. Elle est un véritable livre ouvert de symboles. Le Maçon parle avec sa main autant qu’avec son souffle. Elle est mémoire du serment, gardienne de la parole, passeur de Lumière et de vie, outil du dépassement. La main y est le lien entre l’individu et la fraternité, le geste et la transformation.

Vous n’aurez pas manqué de remarquer sur de nombreuses gravures que les francs-maçons portent des gants blancs et ce n’est pas pour ne pas laisser ses empreintes digitales !

Commençons par un petit voyage dans le temps.

À la fin du XVIe s., William Schaw, Maître des travaux du roi Jacques VI, rédige ses fameux Statuts. Que trouve-t-on dedans ? Des banquets, des amendes… et des gants ! Pas encore blancs, mais déjà obligatoires le jour de la réception. Pourquoi ? D’abord parce que la chaux, ça brûle sévèrement les mains – on appelle ça la « gale des cimentiers », charmant nom de maladie professionnelle. Les chefs de chantier achetaient donc des gants en cuir de cerf, épais mais souples. Chic et pratique à la fois.
Cependant, au XVIIIe siècle, dans la maçonnerie spéculative naissante, ces gants ne font plus sens. Ainsi, on voit les frères les mains nues sur les gravures maçonniques d’époque (regardez celles de Gabanon ou d’Audoin : personne n’a l’air de se soucier de porter des gants).

À la même époque, dans le compagnonnage, le « compagnon fini » recevait deux paires de gants : une pour travailler, une paire blanche… pour sa bien-aimée !
On appelait ça la paire « clandestine », avec un clin d’œil complice : « On ne sait pas exactement comment elle va lui appartenir, mais on n’a point d’inquiétude là-dessus… peut-on lire en 1768 dans L’Ordre des francs-maçons trahi et le secret des Mopses révélé de l’abbé Pérau, qui faisait semblant d’avoir infiltré les loges, et dont il livre au public des secrets puisés à bonne source, s’en amusait beaucoup dans ses pamphlets. La Franc-maçonnerie spéculative finit par piquer l’idée au XIXe siècle. Et là, ça devient romantique à souhait. Goethe lui-même offre une paire de gants blancs à Madame de Staël en lui glissant : « Ce cadeau, infime en apparence, ne peut être offert par un homme qu’une seule fois dans sa vie. » Aujourd’hui, on offre souvent une rose à la place – c’est moins cher et ça ne prend pas la poussière dans un tiroir.

La première pensée qui vient est que les gants blancs sont des masques de main.

La tragédie antique masquait de blanc les acteurs. Cela permettait, outre l’identification cathartique aux personnages, la possibilité de laisser surgir le tragique c’est-à-dire de doubler les significations et les situations qui se rapportent à l’homme ; mais à quel homme ? Ni à vous, ni à moi non plus, mais à l’homme en général, à une image de l’homme au centre de l’univers dramatique et c’est ce que l’on peut appeler une philosophie. Derrière le masque, quelle qu’en soit sa couleur, l’attitude ne réussit pourtant jamais à se dissimuler.

Le directeur de la prison de la Force où était enfermé Lacenaire en 1835 dit de son pensionnaire:  « ses actes comme sa personne étaient en contradiction perpétuelle, il était charitable et assassin, il aimait le sang et ses traits n’exprimaient que la douceur. Il n’était repoussant que par ses mains qu’il avait laides et difformes. C’est par là que j’avais deviné Lacenaire. Ainsi ce tigre cachait-il ses griffes sous ses gants».

Que cachons nous sous nos gants ? En réalité, nous ne cachons pas, mais nous essayons de dominer, comme avec la bavette remontée du tablier, nos pulsions les plus ténébreuses pour les tourner en lumière.

Pourquoi blancs ? Parce que le blanc, c’est la lumière, la pureté, le passage du profane à l’initié.
Au grade de Maître, les gants prennent une signification encore plus forte : « Ces gants blancs prouvent que vous n’avez pas les mains tachées du sang de l’innocent » (sous-entendu : non, nous n’avons pas tué Hiram!)
En fait,ici, le blanc n’est pas l’absence de tache, c’est la visibilité de toute tache. Il ne te protège pas, il t’expose. Il te rend lisible, et donc responsable.
Mais comment un apprenti pourrait-il être coupable de ce qu’il ne peut pas même approcher ?

D’un point de vue initiatique nous savons que le blanc, étant la synthèse des couleurs de l’arc-en-ciel, évoque la lumière spirituelle. Le blanc, couleur initiatique, devient la couleur de la grâce de la transfiguration qui éblouit, éveillant l’entendement.
Faut-il alors n’évoquer pour le blanc des gants que les qualités profanes de pureté, de rectitude dans les actions, de respect de la parole donnée ?

Les gants, c’est l’uniforme de l’égalité. Les gants blancs lissent l’identité commune des francs-maçons. Mettre des gants blancs, c’est glisser sa main dans un habit – un uniforme – de sérénité et d’égalité. En les enfilant, on efface les différences sociales : le banquier et l’artisan ont exactement la même main immaculée.

En fait, selon les usages, le port des gants blancs n’est pas obligatoire

Peau contre peau, cœur contre cœur. Le gant, c’est la sérénité distante ; la main nue, c’est la confiance absolue. Toutefois, ce qui est unanime, c’est qu’on dégante toujours au moins une main au moment de tous les serments qui s’exécutent dans les formes requises. Parfois, la main gauche est dégantée au moment de donner son obole afin que son gant ne soit pas souillé par les vils métaux. Et surtout, quand arrive la Chaîne d’Union : là, hop ! On enlève les gants.

La Chaîne d’Union est un des moments les plus puissants des Travaux de Loge car la main y devient un pont vivant.

Dans la plupart des rites, à la fin de chaque tenue, les frères (et sœurs) forment une chaîne en se tenant donc par les mains dégantées ; cette chaîne s’élargit idéalement à toute l’humanité. La Chaîne d’Union symbolise tout particulièrement la fraternité qui unit le franc-maçon d’une part avec tous les francs-maçons vivants, d’autre part avec tous ceux qui l’ont précédé et tous ceux qui lui succéderont. Il est à noter que la Chaîne d’Union illimitée vers l’avenir apparaît comme n’ayant, dans le passé, d’autre délimitation que le point qui correspondrait à l’origine même de l’espèce humaine. Elle place ainsi chaque participant dans la continuité de la Tradition.

Écouter la subtile parole de Christian Roblin analysant La fraternité maçonnique

Nos mains se tiennent, et soudain le cercle existe. Pas une somme d’individus. Un corps collectif. Une âme plurielle.

La main gauche reçoit, la main droite transmet. Se tenir la main ne suffit pas pour fluidifier l’énergie qui doit couler et traverser chacun, dans le cercle fermé. Ce qui est reçu doit être reversé dans le nœud des mains. En magie, comme en magnétothérapie, la main gauche aspire l’énergie (en supination de l’avant-bras, la paume tournée vers soi), elle est censée la recevoir ; tandis que la main droite la dispense en restituant le don (en pronation, la paume de main tournée à l’opposé du visage). Dans la Chaîne d’Union, le maçon est comme une pile avec ses polarités. Le cercle fermé crée un champ magnétique où chacun équilibre son énergie sur celle de l’ensemble des participants, «pas par le geste, mais par ce geste, ce geste fait de cette manière, avec cette ardeur, cette envie, cette application, ce respect» et alors : Je reconnais que je ne suis pas la source. Je deviens canal de ce que je reçois. Je n’interromps pas la fraternité. La main relie. La main unit. La main fait circuler la Lumière. Elle fait du « je » un « nous».   

J’en dis que c’est le plus beau câlin collectif autorisé en tenue.

Dans ce simple dispositif se cache un mystère : l’égrégore.

Il y a dans la main une dimension morale.

Les doigts, ce sont les quatre éléments, le feu du pouce, l’air de l’index, la terre de l’annulaire et l’eau de l’auriculaire dans l’ordre que leur assigna Aristote. Ils sont les composants fondamentaux de tous les corps dont les caractéristiques dépendaient du mélange respectif de leurs composants montré par différentes positions des doigts. Ils sont dominés par l’éther du majeur, l’infini, l’illimité.

Les mudras sont des positions des mains et des doigts couramment utilisés dans l’hindouisme, le bouddhisme et d’autres traditions spirituelles pour canaliser l’énergie et exprimer des états émotionnels ou spirituels.
De même, nous pouvons comprendre le sens des positions des doigts opérées lors des mises à l’ordre prescrites dans les rituels.

Debout et à l’ordre est l’attitude prise par les maçons variant selon les degrés initiatiques du Rite.
Cette stature précède, entre autres, toute prise de parole. C’est une attitude immobile, alignée et silencieuse qui se montre aux autres, attestant de l’eccéité de chacun. L’eccéité désigne ce qui fait qu’un être humain est lui-même et non un autre, qu’il est distinct de tout autre être humain. « Les sens, et en général le corps propre, offrent le mystère d’un ensemble qui, sans quitter son eccéité et sa particularité, émet au-delà de lui-même des significations capables de fournir leur armature à toute une série de pensées et d’expériences. » (Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 147).

Au premier degré, la main droite bloque la gorge à certains rites, à d’autres elle est placée sur le cœur. La main droite, est le symbole de l’énergie positive efficiente. Quand la main droite est placée sous la gorge, elle protège alors le centre du Verbe, gardant la porte qui donne accès à la parole vraie. Le larynx, organe du Verbe, est appelé «la porte des dieux». (Malcom C. Duncan, p. 17 et 18, Masonic Ritual and Monitor, 1866)

La tradition biblique nous rappelle que l’essentiel du sacré de l’être humain se retrouve dans cette zone corporelle de la gorge comme le passage du souffle vital, la force qui s’exprime du dedans vers le dehors. Par conséquent, la main, et particulièrement le pouce constituent des instruments de la volonté et de la pensée.

Le pouce en équerre par rapport aux autres doigts symbolise la rectitude morale et la droiture d’esprit, rappelant aux francs-maçons de suivre un chemin de justice et de vérité quand ils retourneront dans leur vie quotidienne.
Le pouce est précisément l’expression de l’ego humain et reflète la partie corticale du cerveau, véhicule physique de la manifestation de la conscience, de la volonté et de la capacité à rationaliser. Le pouce contre la gorge c’est la volonté de spiritualiser l’action.
(Le blog de Anck 131, La gestuelle maçonnique, 4 février 2012).

La mise à l’ordre opère une séparation symbolique.  

On comprend que cette attitude permet de séparer symboliquement deux parties du corps : 1°/ la noble portion, qui contient la tête, siège de la raison et des affects, des facultés intellectuelles et spirituelles, naturellement inscrite dans un triangle, pointe en haut dirigée vers le ciel et 2°/ les zones corporelles, sièges des passions (plexus solaire et parties génitales camouflées sous le tablier), symbolisées par un triangle pointe en bas dirigée vers la terre.

Ainsi, par la conscience du geste, la partie qui doit travailler est protégée des influx considérés comme inférieurs que l’on pourrait appeler «l’ego».
« Si la balance de la vie n’avait pas le poids de la raison à opposer au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants nous porteraient aux plus absurdes inconséquences ; mais nous avons la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l’aiguillon de nos désirs, et dompter nos passions effrénées », W. Shakespeare, Othello, acte 1, scène 3.

Cette séparation n’est pas un rejet : elle est juste un rangement, une hiérarchisation, une orientation. À cet instant, le Maçon s’ordonne.

 La main trace un ternaire invisible : la tête, siège de la pensée, la main, instrument de l’action, la gorge, lieu de passage de l’esprit à la parole. C’est une géométrie vivante, dont la précision n’est pas dans la forme exacte du bras mais dans la justesse d’intention. Le geste prononce silencieusement la phrase : Je suis présent à moi-même et responsable de mes paroles.

Cependant, remarquons qu’aux trois premiers degrés initiatiques, lors de la mise à l’ordre, la main se positionne sur des zones différentes du corps en suivant une descente énergétique.

De la gorge (intellect) au cœur (amour) jusqu’au presque bas-ventre le parcours atteindra ce que les japonais nomment hara ou océan d’énergie vitale, centre de notre enracinement, aussi bien au niveau physiologique que psychologique. Les méridiens et les chakras valident le parcours – On peut songer à une sorte de stimulation par acupuncture. D’après le Tao, le ki est la force fondamentale de toute vie matérielle ; elle circule à l’intérieur et le long du corps en empruntant des chemins précis, nommés « méridiens ». La transmission de l’influx le long d’un trajet nerveux produit divers phénomènes. Ce flux peut aussi être modifié par des gestes précis qui éveillent ou modifient les grandes forces universelles endor­mies.  

Il y a bien d’autres signes, bien d’autres postures où le plus souvent c’est la main droite qui est assignée à un rôle particulier pour faire sens moral ou spirituel.
Le blanc ne saurait suffire pour faire d’une main repliée dans son poing une main tendue car la main maçonnique n’est jamais au repos. Elle protège, transmet, jure, serre, unit, purifie, elle fait circuler l’énergie et, de temps en temps, offre une rose ou une paire de gants. Tendre la main pour relever quelqu’un n’équivaut pas à tendre la main pour frapper.
Les mêmes doigts, qui peuvent blesser, peuvent aussi consoler.
La main du Maçon ne s’avance pas au hasard. Elle ne prend jamais sans donner. Elle ne touche pas sans consentement intérieur de la fraternité. Nous sommes responsables de ce que fait notre main. Le philosophe Emmanuel Lévinas disait que le visage de l’autre est un appel à la responsabilité. La main du Maçon répond à cet appel. Elle dit à l’autre : tu n’es pas un étranger pour moi. À travers elle, la fraternité devient tangible, palpable, réelle, bienveillante. .

La caresse, voilà une modalité d’être du franc-maçon qui ne se pense pas dans son rapport au monde comme saisir, posséder ou connaître.  Écoutons  Lévinas « La caresse s’oppose à l’emprise de la griffe, du main-tenant, elle est abolition du temps. La caresse n’est pas la prise de l’être mais son respect. La vérité comme respect de l’être, voilà le sens de la vérité métaphysique ». La  caresse n’est pas un savoir mais une expérience, une rencontre. La caresse découvre une intention, L’un des défis majeurs de notre temps est la tentation de projeter au-dehors ce que l’on ne veut pas affronter au-dedans. La peur devient accusation. La frustration devient cynisme. L’inquiétude devient recherche de coupables. La Franc-maçonnerie inverse le mouvement. Elle invite à un retour sur soi, non pour se replier, mais pour se rendre responsable.

Être Maçon, c’est construire un Temple. Mais ce Temple n’est pas de pierre. Il n’est pas sur une montagne. Il n’est pas au désert. Il est en nous. En chacun de nous. Entre nous. Et ce sont nos mains qui portent chaque pierre symbolique de cet édifice invisible.
Bâtir, c’est rendre visible un ordre intérieur, faire de la pierre une pensée devenue forme, unir la main, l’intellect et l’âme dans une même ascèse de justesse. Chaque geste de bonté ajoute une colonne. Chaque mot sincère scelle une jointure. Chaque relèvement passe une architrave suspendue sur le vide. Le Temple ne se construit pas en un jour, ni même en une vie. Mais chaque main tendue avance l’œuvre.

Vous l’aurez compris : la main est une équerre vivante. Elle mesure nos actes Elle redresse nos penchants Elle oriente notre marche Elle ouvre notre conscience Elle façonne notre Temple

Tout ce que la main accomplit en Loge éduque aussi la main dans le monde parce qu’elle relie le corps et l’esprit, le profane et le sacré, l’individu et le collectif.

Lorsque je mets ma main à l’ordre, je m’aligne à la vérité. Lorsque je touche la main de mon Frère, je m’aligne à la fraternité. Lorsque je relève celui qui tombe, je m’aligne à l’humanité et me dispose à la Lumière. La main est silence et langage. Elle est promesse et action. Elle est fraternité à portée de peau. Lorsque nos mains se réunissent, l’humanité se réapprend elle-même.
Alors la prochaine fois que vous serrerez une main, pensez-y : vous ne faites pas que suivre un usage. Vous tenez entre vos doigts des milliers d’années de symboles, un peu de poussière de cathédrale, quelques brûlures de chaux ancienne, beaucoup d’amour fraternel.

« Tradition[s] » n°20 du Grand Chapitre Général Opéra – La fidélité commence là où la recherche demeure

Avec les paroles d’Évelyne Guilly et la consécration du chapitre de recherche René Guilly n° 16, une exigence traverse ce numéro de Tradition[s]. La transmission maçonnique engage notre capacité à comprendre ce que nous recevons. Au cœur de cette fidélité active, Colette Léger restitue au 5e Ordre sa complexité historique et sa vocation savante. Des Lumières à notre présent, l’étude des hauts grades devient une interrogation sur la connaissance, l’autorité et la liberté intérieure.*

Signature-convention-GODF-Evelyne-Guilly

Évelyne Guilly rend à la fidélité sa curiosité

Il faut commencer par Évelyne Guilly, par cette manière de ramener une institution à la qualité humaine qui peut lui donner vie. Membre de l’Ordre Maçonnique Mixte l’Acacia et membre d’honneur du chapitre de recherche René Guilly n° 16, elle salue sa consécration, célébrée le 28 mars 2026 par le Grand Chapitre Général Opéra*, en rappelant que le zèle et la fidélité ont besoin de la curiosité. Comment transmettre avec justesse une tradition dont nous cesserions d’interroger les mots, les gestes et les provenances ?

Chapitre de recherche René Guilly n°16

Sous sa plume, René Guilly retrouve le mouvement de son travail. Initié au Grand Orient de France en mai 1951, celui qui signera René Désaguliers crée en 1955 la Loge du Devoir et de la Raison pour travailler aux sources du Rite Français. Sa recherche se poursuit dans l’univers d’Opéra, avec la Loge Jean-Théophile Desaguliers n° 52 en octobre 1961, puis le Souverain Chapitre français de Rose-Croix Jean-Théophile Desaguliers en novembre 1963. L’étude nourrit la pratique, jusque dans ses derniers travaux sur les manuscrits. Le fonds René Guilly, réunissant ses documents et sa bibliothèque au Grand Orient de France, prolonge cette disponibilité.

René Guilly

450.fm avait consacré à cette naissance un long article, publié le 28 juin 2026 sous le titre « René Guilly n’appartient à personne, le Rite Français retrouve son chantier ». La formule demeure féconde. Une œuvre circule et fructifie par ceux qui acceptent de la discuter, de la prolonger et, lorsque les sources l’exigent, de la rectifier. La reconnaissance fraternelle trouve alors sa mesure dans la liberté laissée à la recherche.

Croire en l’Orient engage une manière de chercher

Dans « Croire en l’Orient », Jérôme Minski, directeur de la publication, décrit la nouvelle étape de Tradition[s]. D’abord bulletin intérieur, puis revue diffusée avec les Éditions de la Tarente, elle rassemble désormais une équipe autour de Paul Paoloni, rédacteur en chef et ancien secrétaire général de Renaissance Traditionnelle. Son lien avec le chapitre René Guilly affirme une ambition. Les chapitres pratiquant les grades au-delà de la maîtrise sont appelés à devenir des lieux de recherche.

Le point d’interrogation de Colette Léger protège l’histoire

Avec « Le 5e Ordre, une académie des rites ? », Colette Léger donne au dossier consacré à la genèse des « 4 Ordres + 1 » un centre de gravité particulièrement stimulant. Son titre contient une précaution de méthode. L’image d’une académie demande une chronologie et une distinction entre les intentions fondatrices et l’activité réelle. L’auteure suit cette exigence dans une écriture attentive aux documents et aux fonctions.

L’enquête repart des tentatives de réorganisation engagées à partir de 1773, puis de la Chambre des Grades installée en 1782. La remise en ordre des hauts grades rencontre des résistances, des intérêts constitués et des conceptions concurrentes de l’autorité maçonnique. Dans le prolongement de ces travaux, les statuts du Grand Chapitre Général de France, arrêtés le 19 mars 1784, répartissent les connaissances en cinq Ordres. Les quatre premiers organisent les familles de l’Élu, de l’Écossais, du Chevalier d’Orient et du Rose-Croix. Le cinquième reçoit un horizon beaucoup plus vaste, puisqu’il embrasse les grades physiques et métaphysiques ainsi que les différents systèmes maçonniques.

La portée de ce dispositif tient à la notion même d’Ordre, qui rassemble des grades apparentés. Une organisation du savoir s’élabore à travers la mise en cohérence d’un patrimoine dispersé. Le 5e Ordre se voit attribuer trois fonctions, la préparation des affaires administratives, le classement des grades et le rassemblement des connaissances. Cette dernière mission autorise le rapprochement avec une académie des rites. Elle ne dispense pourtant jamais de rechercher à quel moment cette vocation commence à prendre corps.

Colette Léger distingue ainsi deux périodes, de 1784 à 1792, puis de 1797 à 1813. Pour les premières années, les procès-verbaux font surtout apparaître un travail d’organisation et de codification. Les quatre Ordres sont fixés en 1786 à partir de grades existants, regroupés et remaniés. En revanche, les traces d’une activité générale de collecte des connaissances demeurent absentes des documents examinés pour cette phase. L’étude préserve cette différence entre programme et réalisation, là où une mémoire institutionnelle serait tentée de donner aux commencements la plénitude des développements ultérieurs.

Une bibliothèque de grades rend à la diversité sa place

L’activité d’académie semble commencer en 1788, avec l’installation du Chapitre Métropolitain. Après l’interruption révolutionnaire et la reprise de 1797, le paysage change encore. L’apparition du Rite Écossais Ancien et Accepté en France, en 1804, oblige le Rite Français à repenser sa position. Le 5e Ordre reçoit alors une double mission, conserver le patrimoine maçonnique et envisager la collation de grades au-delà du quatrième Ordre. La concurrence entre systèmes traverse donc cette histoire de la connaissance. Les bibliothèques se constituent dans un monde où les juridictions cherchent également leur place.

Jérôme-Minski

L’un des acquis les plus éclairants de l’étude concerne l’Arche du 5e Ordre. Ses cahiers, conservés à la Bibliothèque nationale de France, forment une bibliothèque, et non un système de 81 grades. Cette distinction mérite de demeurer présente à l’esprit. Les trois grades symboliques et les soixante-dix-huit grades post-magistraux y sont répartis en neuf séries, avec parfois plusieurs cahiers pour une même dénomination. Le nombre exprime un classement documentaire. Le transformer en échelle initiatique continue ferait perdre l’intelligence de l’ensemble.

Les séries de l’Arche conduisent des grades symboliques aux prolongements de la maîtrise, puis aux familles d’Élus et d’Écossais, aux constructions chevaleresques, aux développements chrétiens et aux enseignements hermétiques. Elles conservent diverses manières de donner forme à la perte, à la justice et à la vérité. Pour le lecteur initié, ce classement devient une leçon de mesure. Une tradition peut accueillir plusieurs langages sans prétendre qu’ils disent tous exactement la même chose.

L’hermétisme éprouve la raison autant que l’imagination

Le Conseil des Neuf, gardien de l’Arche, et la classe des Prosélytes donnent à cette organisation sa dimension intellectuelle. Les candidats doivent apporter des matériaux et répondre à des questions sur la Loge, la voûte céleste, le nom de Franc-Maçon, le Triple Triangle et les nombres maçonniques. Recevoir un héritage implique de participer à sa connaissance, avec assez de rigueur pour que d’autres puissent reprendre le travail.

Le Chevalier du Soleil occupe dans cette histoire une place remarquable. L’entrée dans la classe des Prosélytes se fait par un grade orienté vers la recherche de la Vérité. L’analyse de Colette Léger fait apparaître un texte de tonalité rationaliste, sans instruction alchimique, tandis que la neuvième série de l’Arche conserve un ensemble hermétique où figurent notamment la kabbale et l’astrologie. Cette différence empêche de confondre la diversité des cahiers avec une doctrine uniforme. Elle rend perceptible un univers dans lequel les significations de l’alchimie, de la nature et de la connaissance font elles-mêmes l’objet de déplacements.

Colette Léger relève encore, dans les rituels des Ordres, un travail de déchristianisation qui conserve la référence au Grand Architecte de l’Univers tout en déplaçant la relation aux formulations confessionnelles. Sa lecture finale rattache cette entreprise à la perfectibilité humaine, à la collégialité de la recherche, à l’usage émancipateur de la raison et à l’amour de l’humanité. La tradition et les Lumières trouvent ici un terrain commun, dont les tensions demeurent fécondes. La portée universelle du projet doit toutefois être appréciée avec la conscience de son milieu historique, celui d’élites savantes dont l’ouverture intellectuelle ne supprime pas toutes les limites sociales.

La recherche donne une responsabilité à la mémoire

Autour de cette étude, Pierre Mollier consacre sa contribution au Régulateur, à l’esprit de sa rédaction et à la culture de ses rédacteurs. Paul Paoloni et Jean-Pierre Brach consacrent deux études au Maître Parfait, respectivement à sa situation historique et à son contenu symbolique. Leur rapprochement matérialise l’ambition de la revue, qui associe l’établissement des formes à la recherche de leur sens. L’attention accordée à ce grade rappelle combien les usages du XVIIIe siècle méritent d’être étudiés pour eux-mêmes.

L’hommage à Hervé Chiflet inscrit une présence fraternelle dans cet ensemble savant. « La Bible d’un franc-maçon », de Jean van Win, et la question « Un franc-maçon est-il un être cultivé ? », signée des initiales CG, élargissent le champ vers la relation aux textes et à la culture. Ces intitulés prolongent les interrogations que fait naître le dossier. La fréquentation des livres peut affiner notre liberté de jugement, à condition que l’érudition demeure disponible à la contradiction et attentive à la personne avec laquelle elle dialogue.

Le hors-série La correspondance entre René Guilly et Jean van Win, publié par les Éditions de la Tarente en 2024 et présenté dans 450.fm le 26 septembre de cette année-là, mérite de retrouver sa place auprès de ce numéro. Ces lettres éclairent une recherche poursuivie dans l’échange, au cours des dernières années de René Guilly. Une correspondance, une revue et un chapitre peuvent ainsi servir une même volonté, faire de la pensée d’un homme une ressource pour d’autres.

La réussite de cette livraison tient à cette fidélité exigeante. L’enquête de Colette Léger résiste aux généalogies trop assurées, tandis que la parole d’Évelyne Guilly rend au chercheur son impatience de comprendre. Leur voisinage donne aux hauts grades une dignité qui engage leurs titulaires. Nous pouvons conserver les cahiers, célébrer les anciens et transmettre les cérémonies avec exactitude. Reste la question que l’Arche, silencieusement, adresse à chacun de ses gardiens. Quelle lumière notre travail rend-il accessible à celui qui viendra après nous ?

*Le GCGO revendique ainsi son inscription dans la continuité de la tradition française des hauts grades telle qu’elle fut organisée à la fin du XVIIIe siècle, notamment sous l’impulsion d’Alexandre-Louis Roëtiers de Montaleau et à travers les textes du Régulateur du Chevalier Maçon. Il entend préserver et transmettre cette voie initiatique particulière, souvent présentée comme l’un des prolongements les plus anciens et les plus caractéristiques de la maçonnerie française.

Sa vocation dépasse toutefois le seul cadre de la GLTSO. Le Grand Chapitre Général Opéra se veut en effet pluri-obédientiel : il reçoit naturellement des membres issus de la GLTSO, mais également des Frères provenant d’autres Obédiences, ayant accompli leur parcours dans les grades symboliques et souhaitant approfondir la tradition du Rite Français, y compris lorsqu’ils ont auparavant pratiqué d’autres rites. Cette ouverture permet à chacun de venir à la rencontre de ce que ses membres désignent volontiers comme le « Rite d’origine ».

Le parcours chapitral s’organise autour de quatre Ordres successifs : Chevalier Élu, Grand Écossais, Chevalier d’Orient et d’Occident, puis Souverain Prince Rose-Croix. À ces quatre degrés initiatiques s’ajoute un cinquième Ordre, de nature administrative, auquel revient la conduite institutionnelle et l’organisation de la juridiction.

Le Grand Chapitre Général Opéra rassemble aujourd’hui onze Chapitres et environ cent quatre-vingts membres. Il prolonge également son travail de transmission par une activité éditoriale : chaque année paraît, aux éditions de La Tarente, la revue Tradition[s], consacrée à l’histoire, aux symboles et aux perspectives initiatiques du Rite Français.

Tradition[s], n° 20, Grand Chapitre Général Opéra. Directeur de la publication Jérôme Minski, rédacteur en chef Paul Paoloni. Éditions de la Tarente, juin 2026, 86 pages, 16 €. ISBN 978-2-494823-62-4.

La correspondance entre René Guilly et Jean van Win, Tradition[s], hors-série. Grand Chapitre Général Opéra, Éditions de la Tarente, 2024, 64 pages, 16 € / La Tarente, le SITE

Comment faire vivre la pensée créatrice collective face aux biais cognitifs ?

L’intérêt du travail en loge c’est naturellement de stimuler notre intelligence collective pour réfléchir sur des thèmes philosophiques et symboliques. Cela suppose un effort intellectuel de chacun. Il revient au collège des officiers de réunir les conditions pour que cela soit possible pour le plus grand nombre. Cette pensée créatrice met en jeu différents types de pensée.

Les dix formes de pensée

Les êtres humains ont plusieurs manières de penser. On définit généralement dix formes de pensée :

1. La pensée intuitive : Pensée immédiate, rapide, non consciente, Fonctionne par impressions globales, ressentis, Caractéristiques : Rapide, Peu verbalisée, Très efficace en situation d’urgence ou d’expertise incarnée Limites : Sensible aux biais, Peu justifiable rationnellement « Je le sens » — sans pouvoir encore l’expliquer.

2. La pensée analytique (ou logique) : Pensée discursive, structurée, fondée sur l’enchaînement rationnel. Caractéristiques : Lente et consciente, Utilise concepts, distinctions, démonstrations, Centrale en mathématiques, sciences, droit Limites : Peut ignorer l’affectif et le contexte, Risque de rationalisation a posteriori « J’examine, je découpe, je conclus. »

3. La pensée critique : Capacité à évaluer, questionner, Caractéristiques : Analyse des présupposés, Détection des incohérences, des manipulations, Refus de l’évidence imposée Limites : Peut devenir soupçon systématique « Pourquoi devrais-je y croire ? »

4. La pensée symbolique : Pensée qui donne sens par images, mythes, récits, rites. Caractéristiques : Non littérale, Multidimensionnelle, Fondatrice des cultures, religions, arts Limites : Peut être prise au premier degré, Vulnérable à l’endoctrinement « Cela signifie plus que ce que cela dit. »

5. La pensée imaginaire et créative : Capacité à produire du nouveau, Caractéristiques : Association libre, Innovation, Projection de possibles Limites : Peut se détacher du réel, Besoin d’être structurée « Et si on faisait autrement ? »

6. La pensée émotionnelle : Pensée orientée par les affects : peur, désir, colère, attachement. Caractéristiques : Très puissante, Oriente les décisions bien plus qu’on ne le croit, Rapide et motivante Limites : Peut court-circuiter la raison, Amplifie les conflits « Je réagis avant de comprendre. »

7. La pensée morale : Réflexion sur le bien, le juste, le devoir, la responsabilité. Caractéristiques : Normative (ce qui devrait être), Articule valeurs et actions, Centrale dans la vie collective Limites : Peut devenir rigide ou moralisatrice, Conflits de valeurs possibles « Est-ce juste ? »

8. La pensée politique et sociale : Pensée des rapports de pouvoir, du collectif. Caractéristiques : Prend en compte institutions, normes, intérêts, Analyse les effets systémiques Limites : Peut réduire l’individu au système, Cynisme possible « Qui gagne quoi, et pourquoi ? »

9. La pensée réflexive (méta-pensée) : Pensée qui se prend elle-même pour objet. Caractéristiques : Conscience de ses biais, Capacité d’auto-correction, Maturité intellectuelle Limites : Peut mener à la paralysie, Exigeante cognitivement « C’est la forme de pensée qui est souvent utilisée pendant la méditation. »

10. La pensée contemplative : Pensée non discursive, attentive, silencieuse. Caractéristiques : Présence plutôt qu’analyse, Accueil de ce qui est, Rare dans les sociétés modernes Limites : Difficile à transmettre, Peu valorisée socialement « Je laisse être. »

On a l’habitude de les utiliser en fonction des conditions de vie et des besoins.

Comment faire vivre la pensée créatrice collective face aux biais cognitifs ?

Quand le travail en loge cède à la facilité

Cela ne va pas de soi. La paresse, la médiocrité, la facilité dénaturent le travail en loge. L’incompétence aboutit à des aberrations. La démarche maçonnique est une belle et grande idée. Elle nécessite un réel engagement.

Dans la réalité; nous connaissons tous l’existence de loges pépères où des bons copains ou d’excellentes copines à la retraite adorent se retrouver pour dire cent fois leurs convictions et faire les mêmes commentaires. Chacun joue son rôle et c’est très bien comme cela. Une manière d’être qui s’est formée petit à petit dans le groupe et qui se perpétue avec les nouveaux venus.

Comment en est-on arrivé là ?

La loge est-elle destinée à stimuler notre réflexion ou à nous conditionner ?

Les biais cognitifs sont ils incontournables ?

Dans un groupe humain fermé, comme l’est une tenue maçonnique, les modes de pensée qui fonctionnent habituellement sont principalement :

  1. La pensée émotionnelle
  2. La pensée intuitive
  3. La pensée politique et sociale

Ce sont elles qui peuvent nous engager dans des biais cognitifs.

Biais cognitifs : définition et principaux types

On définit le biais cognitif comme un mécanisme de la pensée qui entraîne une déviation dans le traitement d’une information et fausse le jugement. On les classe aussi dans les automatismes de pensée. On distingue principalement :

  • Les Biais de confirmation : on a tendance à ne retenir que les informations qui vont dans le sens des idées du groupe.
  • Les biais par la pensée polarisée : C’est le cas lorsqu’on divise la réalité en deux extrêmes (tout noir ou tout blanc – le monde profane et le monde des initiés) sans voir les nuances.
  • Les biais par effet d’ancrage : on a tendance à rester bloqué sur une première impression ou la première information reçue.
  • Les biais par effet Dunning-Kruger : C’est le propre des « grandes gueules » : les personnes ayant le moins de compétences mais une bonne élocution adorent surestimer leur savoir dans tous les domaines.

C’est le danger des prises de paroles qui ne demandent pas d’effort.

Tous les groupes humains secrètent des modes de fonctionnement qui s’installent au fil des années. Les loges maçonniques sont particulièrement exposées car elles font partie des groupes qui utilisent un rituel immuable.

Pour éviter l’apparition de ces biais il faut mettre en jeu d’autres formes de pensée et en particulier la pensée réflexive et la pensée analytique. C’est elle qui met en jeu le questionnement et le doute ! Pour les utiliser il faut faire un effort et refuser de céder à l’émotion suscitée par l’atmosphère prenante du rituel.

La répétition du rituel, s’il n’a pas été analysé et expliqué, peut mettre en route des biais de simplification qui pourraient faire croire de la réalité des mots prononcés alors qu’il s’agit d’un langage symbolique qui s’interprète.

La pratique de l’autosatisfaction est un facteur particulièrement efficace de conditionnement que l’on rencontre dans tous les groupes. L’humilité connais pas.

Réunir les conditions de l’émergence d’une pensée créatrice :

  • les facteurs préalables : Avoir un temps de repos et de détente avant la tenue pour se préparer physiquement et intellectuellement en prenant connaissance de l’ordre du jour ; en relisant le rituel ; en se documentant sur les sujets qui seront abordés. cela n’est possible que si les informations ont été transmises. Une bonne audition avec ou sans appareillage. Une bonne sonorisation.
  • Les facteurs favorisants : une bonne attitude en fixant l’attention sur ce que l’on entend et sur ce que l’on voit. Prendre garde aux émotions. Attendre avant de demander la parole. Ne pas s’adresser nommément aux intervenants. Ne pas faire de commentaires sur les propos entendus. Exprimer une pensée personnelle ou un ressenti ? Ne pas faire de polémique.

Une urgence : Redonner aux loges leur capacité à jouer leurs rôles.

Si la démarche maçonnique a un sens c’est parce que nous sommes convaincus que le travail collectif dépasse le travail individuel.

Aujourd’hui nous fonctionnons sur le mode sans allant avec des rituels d’une autre époque qui n’ont plus la cohérence nécessaire avec notre idéal.

Alors que nous sommes porteurs de valeurs exceptionnelles, notre mode de fonctionnement ne tient que par la force de l’habitude.

Redonner aux loges la capacité de faire émerger une pensée créatrice me semble une urgence.

Cela supposerait :

  • Une formation de formateurs pour assurer la formation des officiers.
  • Compléter la tenue proprement dite par une activité plus dynamique et non rituelle
  • Etablir des objectifs de connaissance à acquérir
  • Introduire une formation à la fraternité
  • Demander aux loges de s’investir dans l’engagement en faveur de la fraternité.

Pour aller plus loin.

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24-25/09/26 – Journées Papus 2026 : de Barlet aux étoiles, de Papus à la mémoire vive

Les samedi 24 et dimanche 25 octobre 2026, l’Ordre Martiniste donne rendez-vous à Paris pour ses traditionnelles Journées Papus. Deux journées qui, derrière la diversité apparente de leur programme, dessinent un même chemin : le samedi, lever les yeux vers le ciel avec F.-Ch. Barlet et interroger l’astrologie comme langage des correspondances ; le dimanche, revenir à la terre, au cimetière du Père-Lachaise, pour honorer Gérard Encausse, dit Papus, exactement cent dix ans après sa disparition. Entre connaissance et mémoire, étude et transmission, verticalité du ciel et horizontalité de la chaîne humaine, ces Journées rappellent que toute tradition initiatique véritable ne demeure vivante qu’à la condition de transformer l’héritage reçu en conscience agissante.

Deux journées pour faire vivre une tradition plutôt que la commémorer

Les Journées Papus ne constituent pas une manifestation ésotérique supplémentaire dans un calendrier déjà particulièrement fourni. Elles appartiennent aux rendez-vous structurants de l’Ordre Martiniste et s’inscrivent chaque année autour du 25 octobre, date anniversaire de la disparition de Papus. Conférences, rencontres, travaux réservés aux initiés, hommage auprès de la tombe du fondateur et traditionnel « banquet Papus » composent ainsi un ensemble dans lequel la mémoire n’est jamais séparée de l’étude ni l’étude de la transmission.

L’édition 2026 met plus particulièrement en lumière deux moments publics : le samedi 24 octobre à 15 h 30, Gilles Bucherie donnera une conférence consacrée à « Barlet et l’Astrologie » ; le dimanche 25 octobre à 10 heures, les participants se retrouveront au Père-Lachaise pour rendre hommage à Gérard Encausse.

Il existe presque une dramaturgie initiatique dans cette succession. Le premier jour invite à lever le regard et à rechercher, dans l’ordre du ciel, quelque chose de cette harmonie que les traditions hermétiques ont toujours voulu pressentir derrière l’apparence des choses ; le second conduit vers la pierre funéraire, vers le souvenir des anciens et vers la question de ce que nous faisons de l’héritage qu’ils nous ont confié. Les astres puis la tombe, la connaissance puis la mémoire : non pour opposer le haut et le bas, mais pour rappeler cette antique intuition selon laquelle l’être humain se tient précisément à leur rencontre. Entre ciel et terre, entre ce qui le dépasse et ce qu’il lui appartient de construire, l’initié demeure un passeur.

F.-Ch. Barlet ou la recherche d’une architecture invisible du monde

Le samedi 24 octobre, à 15 h 30, Gilles Bucherie consacrera sa conférence à F.-Ch. Barlet et à l’astrologie. Le choix est particulièrement heureux tant Albert Faucheux, qui adopta le nom de plume de F.-Ch. Barlet, demeure l’une de ces figures sans lesquelles il est difficile de comprendre le formidable laboratoire ésotérique français de la fin du XIXe siècle.

Société Théosophique

Né à Paris en 1838 et mort en 1921, Barlet traverse presque tous les grands courants de cette époque de recherches et de recompositions spirituelles. Il fréquente la Société Théosophique, la Hermetic Brotherhood of Luxor, le mouvement cosmique de Max Théon, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix et participe, en 1891, au premier Suprême Conseil de l’Ordre Martiniste. Son chemin croise ceux de Papus, de Stanislas de Guaita et de Saint-Yves d’Alveydre ; il appartient également à cet univers intellectuel dans lequel évoluera bientôt René Guénon.

Hermetic Brotherhood of Luxor

Mais Barlet intéresse précisément parce qu’il ne saurait être réduit à la figure pittoresque d’un astrologue de la Belle Époque. L’astrologie représente chez lui une composante d’une recherche infiniment plus vaste : celle d’une science des rapports, des rythmes, des nombres et des correspondances permettant de retrouver derrière la dispersion des savoirs une unité fondamentale du réel.

L’astrologie comme pensée de la relation

Il faut évidemment, pour comprendre cette démarche, oublier un instant les horoscopes de magazine, les prédictions de circonstance et toute la marchandisation contemporaine de l’astrologie. Celle qui intéresse Barlet appartient à une longue histoire intellectuelle et symbolique au sein de laquelle l’homme est envisagé dans ses rapports avec la nature et le cosmos.

Lorsqu’il dirige, à partir de 1904, La Science Astrale, Barlet entend examiner la tradition astrologique, confronter ses méthodes et rechercher ce qu’elle pourrait encore apporter à une réflexion philosophique, morale et sociale. Le vocabulaire employé appartient naturellement à son époque et ne correspond nullement au statut que la science contemporaine accorde à l’astrologie. Mais ce serait manquer l’essentiel que de juger exclusivement cette pensée à partir de sa prétention prédictive : ce qui fascine chez Barlet est moins la volonté d’annoncer l’avenir que celle de comprendre l’univers comme un système de relations.

Le ciel devient alors un livre. Une planète, un nombre ou un rythme ne valent pas isolément : ils prennent sens par les rapports qu’ils entretiennent avec d’autres réalités. Or cette intelligence de la relation rejoint l’une des grandes intuitions de toute démarche initiatique : connaître ne consiste pas seulement à accumuler des informations, mais à découvrir les liens qui unissent ce que l’apparence nous présentait comme séparé.

Le Franc-Maçon retrouvera aisément quelque chose de familier dans cette manière d’interroger le monde.

Non que martinisme et Franc-Maçonnerie puissent être confondus – leurs histoires, leurs structures et leurs finalités demeurent distinctes –, mais les deux traditions ont fréquenté certains des mêmes chercheurs et partagé, particulièrement à la charnière des XIXe et XXe siècles, une même attention au symbole, au nombre, à la transmission et à la transformation de l’être. Dans le Temple maçonnique aussi, les luminaires, les orientations, la géométrie et les proportions ne sont pas de simples accessoires décoratifs : ils constituent autant de médiations permettant d’approcher un ordre que l’œil profane ne distingue pas immédiatement.

Gilles Bucherie, revenir aux textes plutôt qu’aux légendes

Le choix de Gilles Bucherie pour évoquer Barlet prend ici toute son importance. Ancien libraire et bibliothécaire, il travaille depuis de longues années sur l’histoire des courants occultistes et plus particulièrement sur la vie et l’œuvre de F.-Ch. Barlet. Ses recherches ont notamment été conduites dans le cadre de l’École pratique des hautes études et ont donné lieu à plusieurs études, parmi lesquelles F.-Ch. Barlet, fragments d’une histoire secrète, publié chez Alcor en 2022.

Son travail possède cette qualité essentielle : il revient aux textes, aux revues, aux archives et aux réseaux intellectuels. Il permet ainsi de soustraire Barlet à l’imagerie commode du « mage » de la Belle Époque pour retrouver un homme engagé dans une véritable recherche de synthèse entre philosophie, astrologie, nombres, spiritualité, religions et organisation sociale.

Parler de « Barlet et l’Astrologie » devrait donc permettre de retrouver tout un Paris où se croisent occultisme, théosophie, hermétisme, martinisme, Rose-Croix et recherches nouvelles sur les religions. Ce Paris-là est aussi celui d’une modernité inquiète qui découvre les sciences nouvelles tout en continuant d’interroger les traditions anciennes. Certains intellectuels refusent alors de choisir entre progrès et héritage, raison et symbole, science et métaphysique ; ils cherchent, avec les limites mais aussi avec l’audace de leur époque, à reconstruire une représentation unitaire de l’homme et du monde.

Du nombre au ciel, une même quête de l’unité

L’intérêt de Barlet pour les nombres n’est pas secondaire car nombre et astrologie procèdent, chez nombre de chercheurs de cette époque, d’une même intuition : si le monde peut être compris, c’est peut-être parce qu’il possède un ordre ; et si cet ordre existe, le nombre, la proportion, le rythme et le cycle peuvent en constituer quelques-uns des alphabets.

Nous retrouvons ici une interrogation pythagoricienne autant qu’hermétique. Connaître ne signifie plus posséder l’objet étudié, mais établir des rapports ; mesurer ne signifie plus enfermer le réel dans une quantité, mais découvrir les proportions qui rendent possibles harmonie et intelligibilité.

Le Franc-Maçon pensera nécessairement au travail du Compagnon, à son rapport aux arts libéraux, à la géométrie et au nombre. Le compas trace, mesure et ordonne, mais son enseignement véritable commence peut-être précisément lorsque celui qui le tient comprend que toute mesure rencontre un jour l’incommensurable. Il ne s’agit alors plus seulement de mesurer le monde : il faut apprendre à se mesurer soi-même devant lui.

L’astrologie de Barlet devient de ce point de vue historiquement et symboliquement intéressante, non en raison d’une validité prédictive que la science moderne ne lui reconnaît pas, mais comme représentation du rapport entre microcosme et macrocosme. Derrière les planètes se dessine alors une anthropologie ; derrière les nombres, une métaphysique ; derrière les calculs, cette vieille question qui traverse les philosophies, les religions et les initiations : quelle est la place de l’homme dans l’Univers ?

Papus, cent dix ans après : quand la mémoire devient présence

Le dimanche 25 octobre, le décor change profondément. À 10 heures, les participants sont invités à se retrouver au cimetière du Père-Lachaise, porte Gambetta, rue des Rondeaux, face à l’avenue du Père-Lachaise, afin de rendre hommage à Gérard Encausse.

Cette date possède en 2026 une résonance particulière puisque le 25 octobre marque exactement le cent dixième anniversaire de la disparition de Papus, mort à Paris le 25 octobre 1916. Médecin, occultiste, auteur, fondateur de l’Ordre Martiniste et créateur en 1888 de la revue L’Initiation, Gérard Encausse repose dans la 93e division du Père-Lachaise. Son fils, le docteur Philippe Encausse, qui joua plus tard un rôle essentiel dans la renaissance du martinisme français, repose également auprès de lui.

Il existe quelque chose de profondément initiatique dans cette visite annuelle. Le cimetière est d’abord le territoire du silence, mais ce silence n’est pas nécessairement celui de l’absence. Pour celui qui sait écouter, une tombe peut devenir le lieu où la transmission se fait paradoxalement plus sensible : les titres, les dignités et les querelles s’effacent devant une interrogation infiniment plus nue – qu’avons-nous reçu, qu’en avons-nous fait et que transmettrons-nous à notre tour ?

Papus

Derrière l’occultiste, l’homme de transmission

Papus fut l’un de ces hommes auxquels une seule existence semble ne pas suffire. Médecin, auteur prolifique, conférencier, éditeur, organisateur de groupes d’études et de sociétés initiatiques, Gérard Encausse demeure indissociable de cette extraordinaire effervescence spiritualiste qui traverse les dernières décennies du XIXe siècle.

Son importance tient peut-être moins à la création d’une doctrine entièrement nouvelle qu’à sa remarquable capacité de mise en relation. Papus rapproche les hommes, les textes, les traditions et les écoles. Il écrit pour transmettre, édite pour diffuser, enseigne pour rendre accessibles des connaissances qui demeuraient souvent réservées à quelques cénacles. Son œuvre embrasse la Kabbale, le Tarot, les nombres, la magie, l’occultisme et le martinisme ; elle témoigne d’une volonté presque encyclopédique de donner une cohérence à un univers spirituel dont il pressent les filiations.

Mais réduire Papus à l’occultiste serait oublier le médecin. Lorsque survient la Grande Guerre, Gérard Encausse sert comme médecin militaire. Les témoignages de l’époque évoquent l’épuisement provoqué par son activité et une santé profondément altérée avant sa mort en 1916. Ce dernier aspect donne au personnage une profondeur supplémentaire : la recherche du monde invisible n’excluait pas, chez lui, l’obligation très concrète de servir les vivants.

Cette articulation entre savoir et service mérite d’être retenue. Une voie initiatique qui ne transformerait pas notre manière d’être au monde ne serait plus qu’un savoir supplémentaire. Or l’initiation ne vaut véritablement que lorsqu’elle descend de l’intelligence vers la conscience, puis de la conscience vers l’action.

Au Père-Lachaise, la chaîne ne s’interrompt pas

L’hommage annuel rendu à Papus dépasse ainsi largement le culte d’une personnalité. Une tradition initiatique ne peut demeurer vivante en répétant indéfiniment les gestes, les mots et les certitudes de ceux qui l’ont précédée. La fidélité véritable n’est jamais imitation servile ; elle suppose au contraire fécondité, discernement et renouvellement.

Être fidèle à Papus ne signifie donc certainement pas penser en 2026 exactement comme il pensait en 1891. La véritable fidélité consiste plutôt à poursuivre la question qu’il posa avec tant d’autres chercheurs de son temps : comment relier connaissance et transformation intérieure ? Comment empêcher la tradition de devenir simple érudition ? Comment faire de l’initiation autre chose qu’un titre, un grade ou une appartenance ? Comment mettre ce qui a été reçu au service de l’être humain ?

C’est sans doute ce que rappelle, année après année, le chemin conduisant à la 93e division du Père-Lachaise. Celui qui se recueille devant une tombe initiatique n’est pas seulement invité à regarder derrière lui. Il doit aussi regarder devant lui, parce que toute chaîne de transmission cesse d’exister lorsque l’un de ses maillons décide de conserver pour lui ce qu’il a reçu.

Deux journées, un seul mouvement : recevoir, comprendre et transmettre

Le programme des Journées Papus 2026 possède ainsi une profonde cohérence. Avec Barlet, le samedi conduit vers le déchiffrement des correspondances, vers cette vieille ambition de reconnaître dans le désordre apparent du monde une architecture susceptible de donner sens aux choses. Avec Papus, le dimanche replace cette connaissance dans la chaîne humaine de la transmission.

L’un regarde les correspondances du ciel tandis que l’autre rappelle la fraternité des hommes ; l’un interroge l’ordre invisible, l’autre la continuité visible de ceux qui reçoivent puis transmettent. Entre les deux se tient l’initié, non comme détenteur d’un secret qui le distinguerait des autres hommes, mais comme dépositaire provisoire d’une lumière dont il devra répondre.

C’est peut-être là que martinisme et Franc-Maçonnerie peuvent, sans jamais être confondus, se reconnaître dans une commune exigence. Le symbole n’a de sens que s’il transforme le regard ; le rite n’a de valeur que s’il transforme l’homme ; la tradition ne mérite d’être conservée que lorsqu’elle demeure capable de produire de la vie.

Informations pratiques

Les Journées Papus 2026 se dérouleront à Paris les samedi 24 et dimanche 25 octobre 2026. Le samedi 24 octobre à 15 h 30 aura lieu la conférence de Gilles Bucherie, « Barlet et l’Astrologie ». Le dimanche 25 octobre à 10 heures se tiendra l’hommage à Papus au cimetière du Père-Lachaise, avec rendez-vous porte Gambetta, rue des Rondeaux. Les inscriptions sont annoncées à l’adresse grands.evenements.om@ordre-martiniste.com.

Ce que la tombe ne referme pas

Il faudra donc, en ce dernier week-end d’octobre, commencer par regarder vers les étoiles avant de marcher entre les pierres du Père-Lachaise. Beau parcours pour celles et ceux qui savent que toute démarche initiatique se tient quelque part entre le ciel que l’on interroge et la terre que l’on travaille, entre l’héritage reçu et l’œuvre qui reste à accomplir.

Cent dix ans après la disparition de Papus, sa tombe demeure naturellement close, mais la question qu’il laisse derrière lui reste, elle, ouverte : que faisons-nous de la Lumière reçue ?

Car la véritable fidélité aux Maîtres passés ne consiste pas à transformer leur souvenir en relique ni à conserver pieusement leurs cendres. Elle commence lorsque, après avoir recueilli leur héritage, nous sommes capables d’en préserver la braise, de la nourrir et, lorsque vient notre tour, de transmettre le feu.

EXCLUSIF – Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France : « Prenez place, mes Sœurs écossaises »

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À l’occasion de la parution du deuxième volume de la collection « La parole Écossaise au féminin », consacré au Grand Architecte de l’Univers, 450.fm a rencontré Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France. Elle était accompagnée de Christine Menzaghi, récemment entrée au Suprême Conseil, Secrétaire générale adjointe et étroitement associée au travail éditorial. Retenue par d’autres obligations, Bernadette Dorfiac, Grand Maître de l’Édition et des Publications, n’avait pu être présente. Catherine Quentin a tenu, au cours de cet entretien, à lui rendre un hommage appuyé tant son rôle a été déterminant dans la naissance et la concrétisation de cette aventure éditoriale.

Lorsque 450.fm avait rencontré Catherine Quentin en décembre 2024, au moment de son intronisation à la tête du Suprême Conseil Féminin de France, elle insistait déjà sur une conviction qui n’a rien perdu de sa force : maintenir la spiritualité au cœur de la démarche écossaise et faire rayonner la parole de la femme initiée. Près de deux ans plus tard, cette ambition prend aussi la forme du livre. Avec les éditions Numérilivre, le Suprême Conseil Féminin de France construit en effet une œuvre éditoriale dont le dessein dépasse largement la publication occasionnelle : donner à entendre une pensée, transmettre une expérience initiatique et inscrire durablement l’Écossisme féminin dans le paysage maçonnique contemporain.

Catherine Quentin, de la philosophie à la communication, de la parole profane à la parole initiatique

De formation classique et philosophique, Catherine Quentin s’est d’abord orientée vers l’enseignement de la langue allemande avant que sa trajectoire professionnelle la conduise rapidement vers un autre territoire de la parole, celui de la communication et de la stratégie. Elle a ainsi exercé ses compétences au sein de plusieurs structures et groupes du BTP, notamment auprès du Groupe d’études stratégiques de Michel Baroin, avant d’occuper différentes fonctions de direction dans les domaines de la communication et de la stratégie.

Cette expérience professionnelle de la parole, de sa formulation comme de sa transmission, n’est sans doute pas étrangère à l’attention qu’elle porte aujourd’hui au rayonnement de la pensée écossaise. Initiée au sein de la Grande Loge Féminine de France en 1979, Catherine Quentin exerce désormais la charge de Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France, Juridiction qui gouverne les degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté au-delà de la Maîtrise. Au fil de son parcours maçonnique, elle a produit de nombreuses planches dans ses différents Ateliers et à plusieurs degrés du Rite, ainsi que divers articles publiés dans les revues de son Obédience et du Suprême Conseil Féminin de France. Une double expérience, profane et initiatique, qui éclaire singulièrement son souci actuel de faire sortir des archives et des Temples une parole féminine écossaise longtemps demeurée trop discrète.

450.fm – Avant de parler des livres, rappelons ce qu’est le Suprême Conseil Féminin de France et quelle relation il entretient avec la Grande Loge Féminine de France.

Catherine Quentin – Il faut d’abord rappeler que la Grande Loge Féminine de France a choisi en 1959 de travailler au Rite Écossais Ancien et Accepté – Rite de l’Obédience – même si trois autres rites y sont aujourd’hui pratiqués. Le parcours d’une initiée écossaise s’inscrit dans une progression graduelle de trente-trois degrés. L’Obédience et la Juridiction – dont la nôtre comme celle des trois autres rites – sont juridiquement totalement indépendantes.

Le Suprême Conseil Féminin de France est le garant et conservateur du Rite Écossais Ancien et Accepté. Nous entretenons naturellement des relations étroites avec la Grande Loge Féminine de France et nous sommes particulièrement attentives à la conservation et à la transmission de notre Rite, y compris dans ses trois premiers degrés. Nous veillons à ce que son esprit, sa cohérence et ses rituels ne puissent être modifiés sans l’accord de la Juridiction qui en est garante.

450.fm : Le REAA apparaît alors moins comme une succession de grades que comme une longue pédagogie initiatique…

Catherine Quentin – C’est exactement cela. Le Rite Écossais Ancien et Accepté est profondément attaché à sa spiritualité particulière et adogmatique. Il s’intéresse à la progression initiatique et au perfectionnement de l’être humain à travers des étapes successives. Il faut accepter – au regard de la brièveté de notre vie humaine – qu’il existe toujours un décalage entre ce que l’initiation tente de nous faire comprendre et notre capacité réelle à l’intégrer et l’incarner. J’aime beaucoup cette phrase que nous rencontrons dans notre parcours : « Beaucoup aspirent à l’initiation, peu la réalisent en eux. »

Elle exprime assez ce qui est pour moi essentiel. On peut accumuler des connaissances, franchir des degrés, travailler des textes et des symboles ; l’essentiel demeure ce que tout cela transforme véritablement en nous et en quoi cela modifie notre manière d’agir. Car la finalité de notre Ordre, c’est l’action.

450.fm : Comment fonctionne concrètement le Suprême Conseil Féminin de France ?

Catherine Quentin – Il faut distinguer plusieurs niveaux. La Loge du Suprême Conseil Féminin de France proprement dite constitue l’organe exécutif de la Juridiction ; il comprend comme dans toute Loge ses officières, et des membres actifs chargés de différentes missions ainsi que des membres honoraires ou émérites à voix consultative. À côté de lui existe le Conseil Suprême des 33e degrés, qui se réunit chaque année en Assemblée générale pour voter les budgets et approuver les orientations.

Puis vient toute l’architecture du parcours écossais, avec les Loges organisées en grades. C’est tout un organisme vivant, avec ses ateliers, ses territoires, ses responsabilités et surtout cette continuité initiatique qui conduit progressivement du 4e au 33e degré. Nous sommes bientôt trois mille membres au sein de la Juridiction.

450.fm : Longtemps, beaucoup de Maîtresses ignoraient presque ce qui existait au-delà du troisième degré. Cette époque est-elle révolue ?

Catherine Quentin – Très largement. Pendant longtemps, il existait effectivement une sorte de zone d’ombre entre les trois premiers degrés et la suite du parcours. Bernadette, Christine et moi appartenons encore à cette génération qui n’était pas informée de la suite. Les choses ont considérablement changé depuis une quinzaine d’années.

Aujourd’hui, dans les Loges symboliques écossaises, les Sœurs savent que le Rite comprend trente-trois degrés et que le chemin peut se poursuivre. La progression repose évidemment sur le travail, l’assiduité, la qualité des travaux présentés, mais aussi sur l’engagement véritable dans la vie des Loges et dans notre Obédience. Il ne s’agit pas de distribuer des degrés mais de reconnaître un cheminement et la volonté de poursuivre un travail intérieur. Le « plafond de verre » qui existait autrefois entre la Maîtrise et les grades suivants s’est considérablement effacé

450.fm : Cette volonté de rayonnement possède également une dimension internationale particulièrement forte.

Catherine Quentin – Le Suprême Conseil Féminin de France est à aujourd’hui la plus ancienne et la plus importante Juridiction écossaise féminine au monde. Pour faire rayonner notre parole d’initiées, nous avons créé avec 10 autres Suprêmes Conseils féminins l’Alliance des Suprêmes Conseils Féminins Écossais, véritable plateforme internationale et base d’opération pour l’avenir de nos Juridictions. Elle permet de se rencontrer, d’échanger et de faire rayonner internationalement une Franc-Maçonnerie féminine écossaise qui possède désormais une histoire et une véritable maturité.

Une étape importante doit encore être franchie en novembre 2026 avec la création d’un Suprême Conseil Féminin d’Afrique qui réunit dans un premier temps cinq pays – le Bénin, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, le Gabon et le Togo. Cette Juridiction « sommitale » a vocation à accompagner chacun des 5 pays jusqu’au moment où chacun sera en mesure de fonder de sa propre Juridiction. C’est une étape importante du développement de l’Écossisme féminin.

450.fm : Revenons à cette « parole Écossaise au féminin ». Pourquoi avoir ressenti la nécessité d’une collection spécifique ?

Catherine Quentin – Lorsque j’ai pris mes fonctions, cela faisait déjà plus de dix ans que j’étais au Suprême Conseil, dont une longue période comme Secrétaire générale. Je venais aussi professionnellement de la communication et je voyais passer des travaux d’une qualité remarquable, écrits par des femmes ayant parfois des parcours intellectuels, universitaires ou professionnels exceptionnels. Pourtant, dans le paysage éditorial maçonnique, notre parole demeurait très peu visible.

Je lisais notamment les mémoires produits dans le parcours conduisant au 33e degré et j’y trouvais une profondeur, une qualité de pensée et surtout une manière particulière d’appréhender le symbole. Je me suis progressivement demandé s’il n’existait pas une façon féminine de vivre et de dire certains symboles, non pas pour opposer un monde féminin à un monde masculin, mais parce que l’expérience sensible, l’imaginaire, le rapport au corps, à la naissance, aux rythmes, à l’intériorité peuvent introduire d’autres résonances.

Siège du SCFF

En relisant nos rituels, j’ai ainsi été frappée par tout un champ sémantique symbolique propre au féminin : l’eau, la grotte, la caverne, l’athanor, la lune, les étoiles, lumières indirectes… Je pensais à Carl Gustav Jung, à son analyse pertinente de l’animus et l’anima, au solve et coagula, à l’inspir et l’expir et à la façon dont chacune et chacun porte en soi ces dimensions. C’est aussi de cette réflexion qu’est née la nécessité de donner une véritable place éditoriale à cette parole.

450.fm : Cette collection est donc aussi une manière de « prendre place » dans le paysage maçonnique ?

Catherine Quentin – Absolument. Il n’existait pratiquement pas de communication spécifiquement écossaise féminine en France. Or nous avons des choses à dire, des travaux à transmettre, une pensée à partager. Non pas communiquer pour communiquer, ce qui ne m’intéresse pas, mais pour rendre accessible une parole qui peut permettre à des Sœurs de découvrir, de s’interroger, de lire, de comprendre et, pourquoi pas, de poursuivre elles-mêmes leur chemin.

C’est d’ailleurs en parlant de tout cela que m’est venue cette formule : « Prenez place, mes Sœurs écossaises. » Elle correspond assez bien à ce que nous voulons faire.

450.fm : Derrière une collection, il faut cependant une véritable architecture éditoriale. Quel rôle Bernadette Dorfiac a-t-elle joué ?

Catherine Quentin – Un rôle essentiel, et je tiens vraiment à rendre hommage à Bernadette. Sans elle, sans sa pugnacité, sans sa capacité conceptuelle à organiser et concrétiser, rien ne serait advenu. Les idées sont faciles, l’art est difficile. Il faut que quelqu’un leur donne corps, les organise, les transforme en projet et les inscrive dans la réalité. C’est ce qu’a fait Bernadette Dorfiac, c’est son talent.

Je souhaitais depuis longtemps que nous rassemblions notre revue Lux, les projets de livres, les textes et toutes nos réflexions au sein d’un véritable pôle éditorial. Bernadette est arrivée avec une feuille de route remarquablement construite, en proposant plusieurs directions de travail. Elle en a été la véritable cheville ouvrière et reste l’âme de notre pôle édition. Autour d’elle, nous avons constitué un comité de rédaction et un réseau de plumes choisies pour leur qualité d’écriture et leur capacité de réflexion, provenant de toute la France et parfois de pays voisins.

Bernadette Dorfiac

450.fm : Christine, vous rejoignez précisément cette aventure éditoriale. Comment voyez-vous votre mission ?

Christine Menzaghi – J’arrive très récemment au Suprême Conseil et je souhaite d’abord m’inscrire avec modestie dans ce qui a déjà été construit, aux côtés de Bernadette Dorfiac et de Catherine. Ce projet possède une vraie cohérence parce qu’il ne s’agit pas simplement de publier des ouvrages : il s’agit de faire rayonner une parole écossaise travaillée à l’intérieur de la Juridiction et de lui donner une forme qui puisse être partagée.

Nous nous appuyons sur un comité de rédaction, mais aussi sur des Sœurs que nous sollicitons en fonction des sujets, parce que nous connaissons la qualité de leur écriture ou de leur pensée. Toutes sont dans les Ultimes Vaillances. L’essentiel est de réunir, pour chaque thème, des regards suffisamment exigeants pour que ces ouvrages deviennent à la fois des instruments de réflexion et des compagnons sur notre chemin initiatique.

450.fm : Catherine Quentin, quelles sont les grandes directions de cette politique éditoriale ?

Catherine Quentin – La première, « La voie écossaise », consiste à revenir aux grands symboles et aux fondamentaux du Rite Écossais Ancien et Accepté, notamment ceux issus de l’héritage du Convent de Lausanne et plus largement, tout ce qui constitue l’ossature spirituelle et symbolique de notre Rite en degrés : les degrés de la Connaissance, de l’Amour, de l’Action.

Une deuxième direction « Habiter le monde » témoignera de l’engagement et de la responsabilité des initiées dans la cité, de leur façon d’y vivre ce que le REAA leur a fait comprendre. Ne jamais oublier que la finalité de notre Ordre, c’est l’action.

Enfin, nous possédons dans nos archives d’excellents travaux portant sur la nature, le sacré et le divin, la chevalerie … Plusieurs Sœurs ont eu à traiter le même sujet à des années de distance,  avec des approches très différentes. D’où une troisième série qui fera dialoguer ces textes sous le label « regards croisés ».

450.fm : Pourquoi avoir choisi Numérilivre pour accompagner cette entreprise ?

Catherine Quentin – Je connaissais déjà Numérilivre par le milieu maçonnique et par la Fraternelle des écrivains. Plusieurs auteurs que je connais y publient. C’est une maison très présente dans le champ maçonnique, avec une équipe ouverte et particulièrement réactive. Ils ont également été très tôt attentifs à l’édition numérique, ce que rappelle leur nom.

Nous avions besoin d’un éditeur capable de comprendre notre univers, mais aussi de travailler avec nous dans une vraie proximité. Le choix s’est donc fait assez naturellement.

450.fm : Après L’Esprit du Convent de Lausanne – Déclinaison au féminin, voici donc Le Grand Architecte de l’Univers. Pourquoi consacrer un volume entier à ce symbole ?

Christine Menzaghi

Christine Menzaghi – Parce que nous sommes là au cœur d’un des fondamentaux du Rite. Le Grand Architecte de l’Univers ne pouvait pas être réduit à une définition ou à une interprétation unique. Il fallait au contraire montrer la diversité de ses facettes et sa vocation universelle.

Ce que nous avons voulu exprimer, et que résume la quatrième de couverture, c’est sa capacité à faire dialoguer des réalités que l’on oppose trop facilement : l’esprit et la matière, le caché et le révélé, l’ordre et le chaos, le chemin et le but, la vie et la mort, la transcendance et l’immanence. Toute la construction du livre consiste précisément à ouvrir ces perspectives plutôt qu’à enfermer le symbole dans une réponse définitive.

450.fm : Cette dernière formule semble justement essentielle : « le penser, le dire et surtout le vivre »…

Christine Menzaghi – Elle l’est. Une fois que l’on a refermé un livre, il ne s’agit pas de s’endormir sur ce que l’on vient de lire. Il faut se demander comment cette réflexion va vivre dans notre démarche, dans nos Ateliers, puis dans notre présence au monde.

Chaque mot de l’avant-propos et de la quatrième de couverture a été pesé avec beaucoup d’attention. Nous voulons donner envie de se saisir de ces réflexions, non seulement pour penser autrement, mais pour en faire quelque chose. La parole écossaise n’a de sens que si elle rayonne et si elle produit un déplacement intérieur qui, ensuite, trouve sa traduction dans notre manière d’habiter le monde.

Quels seront les prochains volumes ?

Christine Menzaghi – Le prochain volume de la série des fondamentaux sera consacré à Ordo ab Chao. Il est déjà en cours de préparation. Puis viendra un ouvrage consacré au Volume de la Loi Sacrée sur l’Autel des Serments Entre ces publications, nous souhaitons également faire vivre la série « Habiter le monde », de manière à alterner les travaux directement consacrés aux fondamentaux du Rite avec une réflexion sur la manière dont la spiritualité écossaise peut prendre corps à l’extérieur du Temple.

450.fm : Catherine Quentin, si vous deviez finalement résumer en quelques mots l’ambition de cette collection ?

Catherine Quentin – Donner une visibilité à une parole qui existait déjà, mais qui restait dans nos cartons. Montrer que les femmes initiées écossaises ont une manière de travailler, de ressentir, d’écrire et de transmettre qui mérite d’être entendue. Et surtout rappeler qu’un travail initiatique n’a jamais pour finalité de constituer une bibliothèque supplémentaire.

Lire, comprendre, méditer sont nécessaires ; mais il faut ensuite vivre ce que l’on a compris. C’est là que commence véritablement l’initiation et l’action qui doit s’ensuivre .

Quand la parole quitte les cartons

Avec Le Grand Architecte de l’Univers, le Suprême Conseil Féminin de France ne livre donc pas seulement un nouvel ouvrage maçonnique. Il pose une pierre supplémentaire dans un édifice éditorial dont l’ambition devient désormais clairement perceptible : transmettre les fondamentaux du Rite, revisiter leur puissance symbolique à travers l’expérience féminine, exhumer des travaux demeurés jusqu’ici dans les archives et, par-delà les murs du Temple, interroger la manière dont une spiritualité initiatique peut encore aider à habiter le monde.

Il y a quelque chose de profondément écossais dans cette démarche, car le Rite ne cesse d’enseigner que l’édifice n’est jamais achevé et que la pierre que l’on croyait définitivement taillée demande encore à être reprise sous un autre angle. À cette architecture de degrés répond désormais une architecture de livres, tandis qu’à la parole longtemps conservée dans l’intimité des Ateliers répond cette invitation, simple et forte, lancée par Catherine Quentin au terme de notre rencontre : « Prenez place, mes Sœurs écossaises. »

450.fm adresse ses très chaleureux remerciements à Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France, pour la confiance accordée, la liberté et la profondeur de cet échange, ainsi qu’à Christine Menzaghi, qui a accepté d’y apporter son regard et de nous ouvrir les portes de cette aventure éditoriale encore en plein devenir. Nos pensées fraternelles vont également à Bernadette Dorfiac, Grand Maître de l’Édition et des Publications, dont l’absence lors de cet entretien ne saurait faire oublier le rôle déterminant qu’elle joue dans la conception, la structuration et le rayonnement de cette collection.

Qu’elles soient toutes trois remerciées d’avoir permis à 450.fm de pénétrer, le temps de cet entretien exclusif, dans les coulisses d’un chantier éditorial où la transmission ne consiste pas seulement à conserver une parole, mais à lui donner une forme, une voix et, surtout, un avenir. Car lorsque la parole quitte enfin les cartons, elle cesse d’être une archive : elle redevient une pierre vivante.

Le voyage initiatique d’Ulysse

Pourquoi l’homme a-t-il besoin des mythes ?
Pourquoi faut-il se perdre pour se retrouver ?

Il existe des histoires que l’humanité refuse d’oublier. Des empires ont disparu. Des langues se sont éteintes. Des temples sont devenus poussière. Des dieux eux-mêmes ont perdu leurs fidèles. Et pourtant, Ulysse navigue encore. Gilgamesh cherche toujours l’immortalité. Orphée descend aux Enfers. Œdipe interroge le Sphinx. Jason poursuit la Toison d’or. Les chevaliers cherchent le Graal. Rama traverse l’exil. Pourquoi ? Pourquoi l’humanité s’obstine-t-elle à raconter les mêmes histoires depuis des millénaires ? Peut-être parce que les mythes ne racontent pas seulement ce qui s’est passé autrefois. Ils racontent ce qui se passe éternellement en nous. Et voilà pourquoi ils nous sont nécessaires.

I. Nous avons besoin des mythes

L’homme moderne croit volontiers avoir dépassé le mythe. Il possède la science, la technologie, les satellites, les algorithmes et l’intelligence artificielle. Il mesure les galaxies et séquence le génome. Formidable.

Mais il ne sait toujours pas pourquoi il souffre. Il ne sait pas davantage comment aimer sans posséder, réussir sans se perdre, vieillir sans désespérer, affronter la mort, ni répondre à cette petite question qui attend patiemment derrière toutes les autres :

Qui suis-je ?

C’est précisément ici que commence le territoire du mythe. Le mythe n’est pas l’ennemi de la raison. Il parle simplement une autre langue. La raison démontre ; le mythe montre. La philosophie conceptualise ; le mythe met l’idée en marche, lui donne un visage, une forêt, une mer, un monstre, une épée, une épreuve.

Les Grecs l’avaient parfaitement compris. Ils n’ont pas écrit un traité abstrait sur l’orgueil : ils ont raconté Icare. Ils n’ont pas rédigé une thèse sur le narcissisme : ils ont inventé Narcisse. Ils n’ont pas organisé un colloque sur la ruse et l’intelligence : ils ont envoyé Ulysse affronter le Cyclope. Voilà peut-être le génie du mythe : transformer les grandes questions humaines en aventures que l’on peut traverser.

Carl Gustav Jung verra dans certains motifs mythiques l’expression de structures profondes de la psyché. Mircea Eliade montrera combien les récits sacrés organisent le rapport de l’homme au monde. Joseph Campbell, comparant de nombreuses traditions, popularisera l’idée d’un parcours héroïque scandé par le départ, l’épreuve et le retour.

Trois approches différentes, mais une même intuition : derrière les aventures des héros se cache souvent une géographie intérieure. Et parmi tous ces voyageurs, un homme occupe une place singulière : Ulysse.

II. Ulysse : partir pour revenir à soi

Homère

Nous connaissons l’histoire. Après la guerre de Troie, Ulysse veut rentrer à Ithaque. Voilà le projet. Quelques jours de navigation auraient pu suffire. Homère lui en accorde dix ans. C’est déjà suspect. Car Ulysse ne fait pas simplement un détour géographique. Il traverse une succession d’épreuves qui dépouillent progressivement le guerrier de ses certitudes. Le héros victorieux de Troie devra apprendre quelque chose de beaucoup plus difficile que vaincre : se vaincre lui-même. Tout commence par la mer.

La terre est stable. On y trace des chemins, des frontières et des propriétés. La mer, elle, efface tout. Elle est mouvante, incertaine, chaotique. Elle représente admirablement ce moment de toute existence où les anciennes cartes ne fonctionnent plus. Et toute initiation commence peut-être ainsi : par la perte de la carte. Puis vient Polyphème, le Cyclope, géant doté d’un seul œil. Quelle image extraordinaire ! Le Cyclope voit, mais il ne voit que d’un œil. Il est donc la caricature de celui qui possède une vision partielle du monde et la prend pour la totalité : le fanatique, l’idéologue, le dogmatique, celui qui possède une réponse avant même d’avoir entendu la question.

Nos sociétés modernes ont produit quantité de Cyclopes numériques. Chacun regarde le réel depuis son écran, son réseau, son camp et son algorithme, puis s’étonne que son voisin puisse apercevoir autre chose. Ulysse, lui, ne gagne pas par la force. Il utilise la mètis, cette intelligence grecque de la ruse, du détour et de l’adaptation. Première leçon initiatique : la force veut briser le monde ; l’intelligence apprend à le comprendre.

III. Les Sirènes ont désormais des écrans

Puis viennent les Sirènes. Elles ne menacent pas. Elles séduisent. C’est beaucoup plus dangereux. Ulysse connaît sa faiblesse. Il ne prétend pas être invulnérable. Il demande qu’on l’attache au mât. Quelle sagesse. Nos Sirènes contemporaines n’habitent plus des îles mystérieuses. Elles tiennent dans notre poche : notifications, réseaux sociaux, publicités, quête de reconnaissance, pouces levés et followers. Nous avons inventé une civilisation entière pour capter l’attention humaine, puis nous nous étonnons d’avoir du mal à nous concentrer dix minutes. Ulysse se fait attacher. Nous appelons cela aujourd’hui « se déconnecter ». Trois mille ans de progrès pour redécouvrir les vertus de la corde.

Plus tard, Circé transforme les compagnons d’Ulysse en porcs. L’image est brutale. Elle rappelle que l’homme peut perdre sa dignité sans perdre son apparence humaine. Il suffit parfois qu’il devienne l’esclave de ses appétits : posséder, consommer, dominer, accumuler, paraître.

Circé nous pose alors une question redoutable :

Sommes-nous encore maîtres de nos désirs, ou nos désirs sont-ils devenus nos maîtres ?

IV. Il faut descendre

Mais aucune initiation sérieuse ne se contente d’un voyage touristique parmi les symboles. À un moment, il faut descendre. Ulysse rejoint le royaume des morts. Orphée fera le même voyage pour retrouver Eurydice. Énée descendra aux Enfers. Dante traversera l’obscurité avant de revoir les étoiles. Pourquoi cette étrange insistance ? Parce qu’il existe probablement une loi symbolique du voyage initiatique : on ne monte véritablement qu’après être descendu.

L’alchimiste parlerait de nigredo. Jung parlerait de confrontation avec l’ombre. Le mystique évoquerait la nuit. Peu importe le vocabulaire : il arrive un moment où l’homme doit cesser d’examiner les ténèbres du voisin pour regarder les siennes. Et c’est beaucoup moins confortable. Nous sommes extraordinairement compétents pour diagnostiquer l’orgueil, la stupidité et l’intolérance des autres. Beaucoup moins pour reconnaître les nôtres. La véritable descente aux Enfers commence peut-être avec une question très simple :

Quelle part de ce que je condamne habite également en moi ?

Voilà une question qui fait moins de bruit qu’un slogan, mais infiniment plus de dégâts dans l’ego.

V. Le mythe est un voyage universel

Ulysse n’est évidemment pas seul.

Gilgamesh

Gilgamesh entreprend lui aussi un voyage. La mort d’Enkidu le jette sur les routes, à la recherche de l’immortalité. Il découvre finalement l’une des vérités les plus anciennes et les plus cruelles : l’homme ne devient pas sage en échappant à sa mortalité, mais en apprenant à l’habiter. Orphée descend aux Enfers par amour. Il pourrait ramener Eurydice à condition de ne pas se retourner. Il se retourne. Le mythe nous rappelle peut-être que certaines transformations exigent de marcher sans demander constamment au passé la permission d’avancer.

Œdipe, lui, résout l’énigme du Sphinx. Il sait répondre à la question sur l’Homme, mais ignore encore qui il est lui-même. Ironie magnifique : on peut résoudre l’énigme de l’homme et demeurer une énigme pour soi. Jason part chercher la Toison d’or. L’objet merveilleux est loin, gardé, presque inaccessible. Comme toujours. Car les trésors mythiques ne sont jamais déposés devant la porte avec un reçu de livraison. Il faut partir, traverser, risquer, perdre, se transformer.

La quête du Graal reprendra cette structure dans l’Occident médiéval. Le Graal n’est pas un simple objet précieux : la quête met à l’épreuve celui qui le cherche. Perceval doit apprendre à voir, à questionner et à mûrir. Galaad incarnera une autre forme d’accomplissement.

La question devient alors moins :

« Où se trouve le Graal ? »

que :

« Quel homme faut-il devenir pour pouvoir l’approcher ? »

Le Rāmāyaṇa, dans un univers spirituel profondément différent, met lui aussi en scène l’exil, la séparation, l’épreuve, le combat et le retour. Rama quitte son royaume, traverse la forêt, affronte Ravana et retrouve Sita. D’une civilisation à l’autre, les théologies changent. Les paysages changent. Les dieux changent. Mais l’homme semble continuer à raconter une histoire étonnamment familière : quelqu’un quitte le monde connu, affronte l’inconnu et revient transformé.

VI. Ithaque est au centre

Olivier sur l’île grecque d’Ithaque, réputé pour être âgé de plus de 1500 ans.

Et Ulysse ? Il revient. Voilà l’essentiel. Car l’initiation authentique n’est pas une fuite permanente du monde. Celui qui part doit revenir. Bouddha quitte le palais, puis enseigne. Dans l’allégorie platonicienne, le philosophe sort de la caverne, contemple ce qui est au-dehors, puis redescend vers les prisonniers. Ulysse traverse la mer pour retrouver Ithaque. Mais, lorsqu’il revient, il n’est plus celui qui était parti. Et voici peut-être le véritable sens du voyage initiatique :

Partir n’est pas changer de lieu.
C’est changer de regard.

À Ithaque demeure d’ailleurs un symbole extraordinaire : le lit d’Ulysse et de Pénélope. Il est construit autour du tronc vivant d’un olivier enraciné dans la terre. On ne peut pas le déplacer. Tout le voyage d’Ulysse fut mouvement : tempêtes, îles, monstres, dieux, séductions et guerres. Et, au terme de cette gigantesque errance, il retrouve quelque chose qui, lui, n’a jamais bougé : le centre.

Nous passons peut-être notre vie à faire exactement la même chose. Nous cherchons notre Ithaque dans la réussite, l’argent, les voyages, les titres, les appartenances, les idéologies, la reconnaissance et le regard des autres. Nous allons très loin. Parfois admirablement loin. Pour découvrir finalement que le voyage le plus difficile mesurait quelques centimètres : la distance entre notre masque et notre visage. Voilà pourquoi les mythes sont nécessaires. Ils nous rappellent que nous ne sommes pas les premiers à avoir peur, à nous perdre, à aimer, à vouloir être reconnus, à affronter nos monstres. Et surtout, que nous ne sommes pas les premiers à chercher le chemin du retour.

Gilgamesh, Orphée, Œdipe, Jason, Rama, Perceval et Ulysse nous attendent toujours au bord du chemin. Ils ne nous disent pas où aller. Ils nous posent une question beaucoup plus embarrassante :

Qui reviendra du voyage ?

Car Ithaque n’est peut-être pas seulement l’île vers laquelle revient Ulysse. Ithaque est l’homme auquel Ulysse revient. Et certaines îles, voyez-vous, ne figurent sur aucune carte. Elles se trouvent au centre de nous-mêmes.

Alexandre Rosada


Bibliographie sélective

Sources anciennes

  • Homère, L’Odyssée — texte fondateur du voyage d’Ulysse et de son retour à Ithaque.
  • Homère, L’Iliade — indispensable pour comprendre Ulysse avant le voyage du retour.
  • Sophocle, Œdipe roi — l’énigme, le destin et la tragédie de la connaissance de soi.
  • Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques — Jason, les Argonautes et la quête de la Toison d’or.
  • Virgile, L’Énéide, livre VI — la descente d’Énée aux Enfers.
  • Anonyme, L’Épopée de Gilgamesh — mortalité, perte, quête et transformation.
  • Vālmīki, Rāmāyaṇa — exil, épreuves, fidélité, combat et retour.

Mythe, symbole et initiation

  • Mircea Eliade, Aspects du mythe, Gallimard — sur la fonction du mythe et son rapport au sacré.
  • Mircea Eliade, Le Sacré et le Profane, Gallimard — espace sacré, centre, orientation et expérience religieuse.
  • Carl Gustav Jung, Les Archétypes et l’inconscient collectif — pour une lecture archétypale des grandes figures mythiques.
  • Joseph Campbell, Le Héros aux mille et un visages — départ, initiation et retour dans les récits héroïques.
  • René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard — notamment pour les notions de centre, d’axe et de voyage symbolique.
  • René Guénon, Aperçus sur l’Initiation — distinction entre initiation, connaissance et transformation intérieure.

Graal et tradition occidentale

  • Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal — la quête, l’épreuve et surtout la question qui n’est pas posée.
  • Wolfram von Eschenbach, Parzival — approfondissement spirituel et initiatique de la quête du Graal.
  • Jessie L. Weston, From Ritual to Romance — étude classique des motifs rituels et symboliques associés au Graal.

Pour prolonger la réflexion

  • Platon, La République, livre VII — l’allégorie de la caverne : sortie, contemplation et retour parmi les hommes.
  • Dante Alighieri, La Divine Comédie — descente, purification et ascension.
  • Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique — la philosophie antique comprise comme transformation de soi.

Autres articles sur Ulysse

« L’Autre Voie » d’Éric Coulon – Quand savoir devient une manière d’être

Dans L’Autre Voie – Le chemin de l’Esprit et du Gai Savoir, Éric Coulon défend une exigence radicale. La connaissance n’acquiert sa pleine dignité que lorsqu’elle engage l’être entier, transforme le regard et rétablit un rapport vivant à l’Esprit. À travers une écriture mêlant essai, aphorisme, méditation, récit et poésie, l’auteur construit une éthique du savoir où liberté, responsabilité, relation, joie et intériorité deviennent inséparables. Pour le lecteur maçon, cette pensée touche un point familier. Aucun savoir véritable ne se réduit à ce qui s’accumule dans la mémoire. Il devient opératif lorsqu’il travaille celui qui le reçoit.

La connaissance ne vaut que si elle devient une conduite

Le projet d’Éric Coulon s’affirme avec netteté. L’être humain ne saurait être défini par la seule rationalité instrumentale, par l’efficacité technique ou par l’accumulation des informations. Sa dignité se joue dans un rapport éveillé à l’Esprit, mais également dans l’usage de la raison et dans une quête du savoir capable d’ordonner l’existence. L’auteur ne cache nullement son point de départ. L’existence de l’Esprit n’est pas soumise à une démonstration préalable. Elle constitue l’horizon métaphysique à partir duquel sa réflexion s’organise. C’est à la fois la force et la première difficulté du livre. Le lecteur qui accepte cette prémisse découvre un édifice cohérent. Celui qui exige que cette présence soit elle-même établie devra demeurer sur un seuil critique.

La question essentielle devient alors celle-ci. Que savons-nous vraiment lorsque nous savons quelque chose. La connaissance ne peut être séparée de celui qui connaît. Elle peut élever ou asservir, ouvrir ou enfermer. Le Gai Savoir devient un rapport personnel et spirituel au réel, une manière de tenir ensemble l’intelligence, la sensibilité, le corps, l’âme et l’esprit. Éric Coulon le présente explicitement comme une éthique d’essence spirituelle où la quête du savoir retrouve une place centrale dans l’accomplissement humain.

Cette orientation commande aussi la forme. Éric Coulon passe du logos au récit, de l’analyse au poème, de l’aphorisme à la méditation. Une vérité concernant l’existence ne peut, selon lui, être entièrement portée par un seul registre de langage. Le livre accepte donc le détour et la bifurcation.

L’Esprit devient une exigence de verticalité

La première grande orientation réaffirme l’Esprit contre ce qu’Éric Coulon perçoit comme l’appauvrissement contemporain de l’être humain. Sa critique vise le règne de la technique lorsqu’elle prétend devenir l’unique mesure du réel, les enfermements idéologiques, l’oubli du sacré et la confusion entre information et connaissance. Cette critique peut parfois sembler englobante. Elle gagne pourtant en profondeur lorsqu’elle revient à l’expérience de l’être.

Eric-Coulon-Babelio

Chez Éric Coulon, l’Esprit est ce par quoi l’homme se découvre appelé à se dépasser. Cette verticalité ne commande ni fuite hors du monde ni mépris du corps. Elle suppose une attention accrue à l’existence, à la relation entre le corps, l’âme et l’esprit, à la joie, à l’épreuve et à la responsabilité. L’élévation demande d’habiter davantage sa propre vie.

Cette conviction rejoint un ressort essentiel de la démarche initiatique. Le passage d’un état de conscience à un autre ne consiste pas à recevoir une information supplémentaire. Il suppose un déplacement intérieur. La Lumière ne se contente pas d’éclairer un objet. Elle modifie le sujet qui regarde. L’ouvrage parle ainsi naturellement au Franc-Maçon, puisque la méthode initiatique ne promet pas un supplément d’érudition mais un travail de transformation. Le symbole, le rite, le silence et la parole ne valent que par ce qu’ils mettent en mouvement dans la conscience.

Le Gai Savoir commence lorsque le savoir cesse d’être une possession

La seconde partie constitue le foyer le plus fécond du livre. Sous le signe de l’« hairesis », du choix et de la voie, Éric Coulon dégage progressivement les caractères du Gai Savoir. Le terme dialogue avec Nietzsche, mais l’auteur le fait circuler dans un espace bien plus vaste où se rencontrent philosophie antique, mystique chrétienne, hermétisme, gnose, poésie, pensée symbolique et métaphysique. Cette progression conduit précisément vers les « Traits non exhaustifs du Gai Savoir accompagnés de leurs toiles de fond », auxquels succèdent Le Grand Arbre et les méditations finales.

Le chapitre consacré aux « Traits non exhaustifs du Gai Savoir… » concentre cette pensée avec une intensité particulière. Le Gai Savoir y apparaît comme quête personnelle, transformation, liberté, non-conformisme, relation, œuvre, joie, jeu, art, communication, responsabilité, proximité et distance, respiration, conversion, dépassement et ouverture. Cette profusion ne constitue pas un catéchisme. Les facettes se corrigent, se complètent et parfois se heurtent. La connaissance vivante échappe précisément à la réduction.

Coulon revient avec insistance sur le lien entre savoir et expérience. La liberté n’est pas l’indifférence, la joie ne se confond pas avec l’euphorie et le non-conformisme perdrait son sens s’il devenait une nouvelle posture. Ces nuances donnent au Gai Savoir sa densité éthique.

Une formule résume admirablement cette dynamique. « Le Gai Savoir est une voie toujours à percer. » Aucun acquis n’épuise donc la quête. Le savoir vivant garde ouverte la question, maintient la conscience en éveil et refuse l’ivresse des certitudes.

Connaître, c’est apprendre la relation

Un autre axe traverse ces pages avec constance. Le savoir digne de ce nom relie. Il combat l’isolement de la conscience, non pour dissoudre la singularité, mais pour permettre à chacun de découvrir l’interdépendance qui le constitue. La connaissance de soi conduit vers l’autre, tandis que la rencontre de l’autre oblige à reprendre la connaissance de soi.

Paracelse

Cette pensée possède une portée initiatique évidente. La Loge peut être comprise comme un lieu où l’individu travaille à devenir davantage lui-même grâce à d’autres consciences. Le Frère n’est ni un miroir complaisant ni un adversaire à vaincre. Il est une altérité par laquelle les angles de notre propre pierre deviennent perceptibles. Le Gai Savoir rejoint ainsi la fraternité comme méthode de connaissance.

Friedrich Nietzsche

Éric Coulon convoque de nombreuses traditions, des présocratiques à Nietzsche, de Maître Eckhart à Nicolas de Cues, de Paracelse à Jung, de Raymond Abellio à Mircea Eliade. Cette constellation donne parfois le vertige. Certaines références sont davantage indiquées que développées. La profusion répond toutefois à une conviction profonde. Les traditions restent vivantes lorsqu’elles cessent d’être des territoires clos.

Un savoir initiatique ne s’accumule pas, il transmute

La lecture maçonnique trouve ici son point de plus grande justesse. La Franc-Maçonnerie transmet des mots, des signes, des légendes, des outils et des gestes, mais cette transmission manquerait son but si elle devenait seulement un patrimoine mémorisé. Le symbole n’est vivant que s’il ouvre un travail. La pierre ne se polit pas dans le discours qui la décrit.

La distinction entre savoir et connaissance devient alors décisive. Le savoir peut demeurer extérieur. La connaissance engage celui qui connaît. Elle ressemble moins à une bibliothèque qu’à une opération intérieure. L’alchimie fournit ici une comparaison éclairante. La transmutation ne concerne pas seulement la matière placée dans l’athanor symbolique. Elle concerne aussi l’opérateur. De la même manière, le Gai Savoir agit sur celui qui le cherche. Il oblige à convertir les certitudes en questions, les habitudes en vigilance et les oppositions trop faciles en recherche d’une unité plus haute.

Cette dynamique rejoint le travail du silence. Certaines connaissances exigent maturation, solitude et disponibilité intérieure. Le silence maçonnique du nouvel initié n’est ni punition ni mutisme. Il crée un espace où la parole reçue peut descendre au-dessous de l’intellect immédiat.

Nicolas de Cues

Aucune initiation authentique ne délivre un certificat d’achèvement. Le Maître demeure apprenti devant ce qui le dépasse. La construction du Temple intérieur ne connaît aucune dernière pierre visible. La quête de Lumière ne supprime pas l’ombre. Elle enseigne à la reconnaître, à la travailler et à ne pas la projeter sans cesse sur autrui.

L’union des contraires ne signifie jamais leur confusion

Éric Coulon revient vers Héraclite, Nicolas de Cues, Jacob Boehme ou Jung pour penser une unité qui ne détruise pas les différences. Le Gai Savoir cherche la conjonction sans confusion. Il veut tenir ensemble le fini et l’infini, l’intériorité et le monde, la raison et le sensible, la solitude et la communauté, le proche et le lointain, le mouvement et le repos.

Cette structure rappelle la logique symbolique des traditions initiatiques. Le pavé mosaïque ne demande pas que le noir devienne blanc ni que le blanc abolisse le noir. L’équerre et le compas ne disent pas la même chose. Leur fécondité naît de leur articulation. L’Autre Voie retrouve cette sagesse sans dissoudre les contraires dans le relativisme.

C’est ici que se situe aussi l’une des tensions les plus fécondes de l’ouvrage. L’auteur célèbre l’ouverture, le non-conformisme, le croisement et la liberté de l’esprit, tout en maintenant une conception affirmée de l’Esprit et de la transcendance. Le livre refuse le dogmatisme mais ne renonce nullement à la vérité. Cette ligne de crête ne sera pas également recevable par tous les lecteurs, mais elle donne à l’ensemble sa cohérence et son risque.

Éric Coulon écrit depuis une longue fréquentation du spirituel

Diplômé de philosophie, Éric Coulon a enseigné cette discipline durant une douzaine d’années et travaille depuis longtemps sur les rapports entre l’être humain et le divin. Il a créé en 2019 l’Université Libre de la Connaissance. Ses ouvrages précédents, notamment Rendez-vous avec la connaissance, Traversée de la conscience et Départ et retour du Fils – Le messianisme de Raymond Abellio, éclairent la continuité de sa recherche.

Sa proximité avec Raymond Abellio éclaire le goût de la verticalité et d’une connaissance appelée à devenir accomplissement. Coulon cherche pourtant sa propre langue, fragmentaire, parfois lyrique et incantatoire. Cette écriture possède de l’élan, mais elle peut fatiguer lorsque les références et les variations autour de l’Esprit se resserrent. La méditation prend alors le pas sur la démonstration.

La joie de savoir commence par une dépossession

Ce que L’Autre Voie défend dépasse finalement le seul champ spirituel. Notre époque confond volontiers l’accès à l’information avec la connaissance et la connaissance avec la maîtrise. Éric Coulon renverse ce mouvement. Plus le savoir devient vivant, moins il autorise la suffisance. Il rend l’être plus disponible, plus attentif, plus conscient de ce qu’il ignore. Il ne couronne pas celui qui sait. Il met celui qui cherche en chemin.

Pour le Franc-Maçon, cette proposition touche à l’essentiel du métier. La pierre brute n’attend pas une théorie de la taille mais le geste patient qui retire ce qui empêche la forme d’apparaître. De même, le Gai Savoir ne demande pas seulement ce que nous connaissons. Il demande ce que cette connaissance fait de nous. La véritable Lumière n’est peut-être pas celle qui permet de tout voir, mais celle qui apprend enfin à travailler ce que nous sommes.

L’Autre Voie – Le chemin de l’Esprit et du Gai Savoir

Éric Coulon – Les Éditions de la Tarente, 2026, 168 pages, 23 € / La Tarente, le SITE

Dans les coulisses du tarot en vidéo : l’Emperereur

Merci aux lecteurs de 450FM

Chers amis lecteurs de 450FM, je vous retrouve aujourd’hui pour vous ouvrir les coulisses de la nouvelle vidéo que j’ai mise en ligne sur ma chaîne YouTube. Cette fois, je vous emmène dans les coulisses de l’Empereur. D’abord, merci. À chaque fois qu’un article paraît sur 450FM et que j’y partage le lien d’une vidéo, je vois presque immédiatement la différence. La courbe fait un bond, parfois une centaine de vues en quelques heures. C’est assez amusant à observer et cela montre l’intérêt que vous portez à cette aventure. D’ailleurs, je partage une image de ce fameux pic pour l’impératrice.

L’Empereur : aller à l’essentiel

Pour cette vidéo, j’ai continué à raccourcir mes scripts. L’exercice est délicat : aller à l’essentiel sans appauvrir le propos. J’ai travaillé en particulier le début, l’accroche, ce fameux « hook », pour entrer rapidement dans le sujet et donner envie de rester.

J’ai aussi beaucoup réfléchi au titre. Quelques mots seulement doivent à la fois annoncer le sujet et éveiller la curiosité. C’est un exercice assez différent de l’écriture elle-même : il faut résumer sans tout dire. Arrêter de rêver vos projets est un sous-titre qui a pour fonction de donner un axe concret à la vidéo et attirer ceux qui ne sont pas spécialement férus de symbolisme.

Une vignette pour attirer l’œil

Pour la vignette, je me suis aussi un peu amusé. Grâce à l’intelligence artificielle, me voilà affublé d’une couronne et d’un sceptre, histoire de prendre, le temps d’une image, la place de l’Empereur. L’IA permet aujourd’hui ce genre de clin d’œil visuel, et autant en profiter lorsqu’il sert le sujet. Vous verrez en fin d’article l’image que j’ai donné à l’IA (issu de la vidéo) pour générer cette image.

Cliquez sur l’image pour accéder à la vidéo.

Le grand mystère de l’algorithme YouTube

Reste un mystère autrement plus difficile à percer : celui de l’algorithme de YouTube. Au début, certains de mes Shorts ont dépassé le millier de vues. Puis d’autres, réalisés avec le même soin, se sont arrêtés autour d’une centaine.

C’est assez déroutant. On a parfois l’impression de faire le même travail, avec la même exigence, et pourtant le résultat n’a rien à voir. Les vues de la chaîne montent progressivement, mais il est difficile de véritablement percer.

Il y a aussi cet ascenseur permanent : une vidéo fonctionne bien, les abonnements progressent, on se dit que quelque chose est en train de se passer… puis la suivante fait beaucoup moins de vues. Et forcément, après le temps consacré à l’écriture, au tournage et au montage, la déception est là.

À quelle heure faut-il publier un Short ?

La diffusion des Shorts semble se jouer très rapidement. YouTube les met en avant pendant 2 heures et, selon les réactions obtenues au début, leur diffusion peut ensuite se poursuivre… ou s’arrêter presque net.

Je me suis donc posé la question de l’horaire de publication. J’ai remarqué que les vidéos publiées autour de 20 heures obtenaient souvent de bons résultats. Logique, me suis-je dit : le soir, les gens sont peut-être davantage disponibles. Sauf qu’un Short publié le matin a lui aussi très bien fonctionné. Voilà qui ne simplifie pas l’enquête…

Alors je vous pose la question : à quelle heure êtes-vous le plus tenté de regarder des vidéos sur YouTube ? Le matin, à midi, en fin d’après-midi ou après 20 heures ? Vos réponses m’intéressent réellement et m’aideront peut-être à mieux choisir mes horaires de publication. Et si l’un d’entre vous a percé le secret de l’algorithme YouTube, je suis évidemment preneur.

Construire sur le long terme

Créer une chaîne, c’est finalement apprendre à ne pas juger l’aventure sur une seule vidéo. Je sais que la visibilité se construit progressivement et que le cap des 500 abonnés constituera une étape importante pour la chaîne.

Le plus difficile est sans doute de conserver une vision à long terme. Quand on investit beaucoup de temps dans un projet, on aimerait naturellement que le résultat soit rapide. Mais une chaîne se construit vidéo après vidéo, avec ses réussites, ses déceptions et ses surprises.

Mon objectif reste le même : construire progressivement une communauté autour du Tarot d’Oswald Wirth et de toute sa richesse symbolique. Cela demande une qualité que YouTube ne fournit pas dans ses outils statistiques : la patience.

Dans cette vidéo consacrée à l’Empereur

Vous retrouverez notamment :

• la place de l’Empereur dans le cycle du Tarot ;
• les principaux symboles présents sur la carte ;
• la manière dont Oswald Wirth construit cette figure d’autorité et de stabilité ;
• les correspondances symboliques qui permettent d’aller au-delà de la simple image ;
• les clés de lecture qui donnent tout son sens à cet arcane.

Une façon, je l’espère, de regarder l’Empereur autrement que comme un simple personnage assis sur son trône.

Je vous dis à très bientôt.

Le mot du lundi du Vénérable Maître : « Et si on obligeait les maçons de plus de 70 ans à repasser leurs grades ? »

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Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,

Depuis quelque temps, les discussions vont bon train autour d’une idée qui fait frémir les automobilistes : faudrait-il demander aux conducteurs de plus de 70 ans de repasser régulièrement un examen, une visite médicale, voire le permis de conduire ? Les débats sont passionnés. Les uns évoquent la sécurité routière, les réflexes, la vue de nuit, l’attention et la capacité à réagir lorsqu’un vélo électrique déboule à 35 km/h entre un bus, une trottinette et une poussette. Les autres rappellent, avec une certaine justesse, que l’âge ne suffit pas à résumer une personne et que certains jeunes conducteurs ont déjà prouvé qu’ils pouvaient transformer un rond-point en reconstitution de Mad Max.

Mais cette controverse a donné une idée à certains Frères. Et comme toutes les bonnes idées maçonniques, elle est née après l’agape, autour d’un café, à un moment où personne ne se rappelle exactement qui a commencé.

« Et si l’on obligeait les Maçons de plus de 70 ans à repasser leurs grades ? »

Une proposition audacieuse. Progressiste. Fraternelle. Et surtout parfaitement susceptible de vider le Temple plus vite qu’une hausse de capitation.

Un contrôle technique initiatique

Soyons clairs : il ne s’agirait pas de faire passer aux septuagénaires un test de réflexes. Personne ne leur demanderait d’attraper un maillet qui tombe de l’Orient avant qu’il ne touche le pavé mosaïque. Personne ne vérifierait leur vision nocturne en éteignant soudainement les Lumières du Temple pour voir s’ils reconnaissent encore le Frère Couvreur. Et il ne serait pas question de les obliger à répondre, en moins de trois secondes, à la question :

« Quel est le mot de semestre déjà ? »

Non. Le permis de grade serait beaucoup plus subtil. Il comporterait deux épreuves.

Le mot du lundi du Vénérable Maître : « Et si on obligeait les maçons de plus de 70 ans à repasser leurs grades ? »

Première épreuve : comprendre la planche que l’on lit

Le premier test serait un simple contrôle de compréhension. Il ne suffirait plus de lire une planche d’une voix solennelle pendant quarante-sept minutes, en prononçant « symbolique » onze fois, « initiatique » dix-sept fois et « Lumière » vingt-trois fois. À la fin, un examinateur demanderait gentiment :

« Mon Frère/Ma Soeur, pouvez-vous nous expliquer ce que vous venez de lire ? »

Et là, la difficulté commence.

Car certaines planches ont été écrites à une époque si lointaine qu’elles semblent avoir été dictées directement par un druide à un notaire sous sédatif. Elles sont riches de références, de mots rares, de citations en latin, en grec ou en vieux français, et contiennent surtout une idée centrale soigneusement dissimulée quelque part entre deux paragraphes sur les mystères de l’Orient. Le candidat devrait répondre à trois questions :

  • Quel était le sujet de votre planche ?
  • Quelle idée vouliez-vous partager ?
  • Êtes-vous certain que ce n’est pas simplement une compilation de tout ce que vous avez lu depuis 1984 ?

En cas de réponse positive à la troisième question, le Frère obtiendrait un certificat de « Maîtrise documentaire », mais devrait repasser l’épreuve de la pensée personnelle.

Deuxième épreuve : le dépistage de l’ego

La seconde partie serait plus délicate. Elle viserait à déterminer si, au fil des décennies, le travail symbolique a produit davantage de lumière intérieure… ou seulement une hypertrophie du moi. Car il faut l’avouer : dans certaines Loges, on croise des Frères ou des Soeurs initiés au siècle dernier qui étaient certainement, dans leur jeunesse, des hommes charmants, curieux, chaleureux et parfaitement fréquentables. Puis les années ont passé.

Ils ont reçu trois cordons, quatre décors, huit diplômes, douze accolades officielles et une quantité de titres suffisamment longue pour remplir la moitié d’un annuaire téléphonique. Et, lentement, imperceptiblement, ils se sont mis à croire qu’ils étaient le Grand Architecte de l’Univers en personne, mais avec davantage d’expérience administrative. Ils ne donnent plus leur avis. Ils donnent une orientation cosmique. Ils ne racontent plus un souvenir. Ils témoignent d’une époque où la vraie Maçonnerie existait encore, avant que les jeunes, les femmes, les écrans, les téléphones, les nouvelles générations, les agapes végétariennes et les mails de convocation ne viennent tout détruire.

Ils ne disent plus :

« À mon époque… »

Ils disent :

« Lorsque la Tradition était encore la Tradition… »

Ce qui signifie généralement : lorsque personne n’osait les contredire.

Le test du GADLU caché

Le contrôle de l’ego prendrait donc la forme d’un exercice très simple. On placerait le candidat devant un miroir, sans tablier, sans sautoir, sans cordon, sans maillet et, surtout, sans public. Puis on lui poserait la question suivante :

« Mon Frère/Ma Soeur, qui êtes-vous lorsque personne ne vous appelle Vénérable, Très Sage, Très Illustre ou Passé Quelque Chose ? »

Si le candidat répond :

« Un Maçon parmi les Maçons, encore en travail sur lui-même »,

il obtiendra immédiatement son permis de grade pour cinq années supplémentaires.

S’il répond :

« Je vais vous expliquer »,

la commission ouvrira une procédure renforcée.

S’il répond :

« Vous savez à qui vous parlez ? »,

il sera orienté vers un stage de désintoxication au cordon. On pourrait même inventer un néologisme pour cette action : « Décratophilisation »  (nous en parlions déjà hier dans le PS d’un de nos articles de fin de journée)

Le stage comportera plusieurs ateliers :

  • S’asseoir ailleurs qu’à l’Orient.
  • Laisser parler un Apprenti jusqu’au bout durant l’agape.
  • Entendre une opinion différente sans dire « cela n’a jamais été comme cela ».
  • Ne pas citer son propre mandat à chaque phrase.
  • Assister à une Tenue sans expliquer comment on présidait mieux avant.
  • Supporter qu’un Frère de 35 ans puisse avoir une idée pertinente sans avoir connu les années 1970.
  • Promettre de ne plus jamais rappeler qu’on est maçon depuis 40 ans au moins.

Cette dernière épreuve est considérée comme particulièrement éprouvante.

Les symptômes à surveiller

Afin de faciliter le dépistage, le Conseil National publiera un petit guide pratique : Reconnaître l’ancien Maçon devenu divinité locale.

Quelques signes ne trompent pas :

  • Il connaît le rituel mieux que le rituel lui-même.
  • Il corrige les mots du Vénérable, parfois avant même qu’ils soient prononcés.
  • Il annonce qu’il ne veut plus exercer de fonction, puis critique chaque fonction depuis trente ans.
  • Il commence tous ses propos par : « J’ai connu René, Pierre, Jacques, les vrais… »
  • Il considère qu’un événement ayant eu lieu après 1998 mérite une étude approfondie avant d’être reconnu comme réel.
  • Il affirme que les jeunes ne lisent plus, tout en ayant lui-même cessé d’ouvrir un livre depuis que son dernier titre a été imprimé.
  • Il parle de fraternité avec beaucoup d’émotion, mais n’a pas adressé la parole au nouveau Frère depuis son initiation.
  • Il dit : « Je n’ai rien contre le changement », avant de détailler pendant vingt minutes pourquoi tout changement est un effondrement civilisationnel.

Attention : un seul symptôme ne suffit pas. Chacun peut avoir une mauvaise soirée, une mauvaise humeur ou un mauvais repas d’agape. Mais à partir de six symptômes, le Frère devra déposer ses cordons pendant trois mois et participer à une cure de silence sur la colonne du Nord.

La contre-visite à la colonne du Nord

Car il ne faut pas confondre ancienneté et supériorité. L’ancienneté est une richesse lorsqu’elle transmet, accompagne, encourage et éclaire sans écraser. Elle devient un poids lorsqu’elle se transforme en droit de propriété sur la Loge, le rituel, les jeunes générations, la vérité et, parfois, la température du Temple. Le Maçon âgé peut être un trésor. Il a connu des générations, traversé des crises, vu des Loges se construire, se déchirer puis se retrouver. Il connaît les visages absents, les traditions locales, les erreurs déjà commises et les raccourcis à éviter. Son expérience n’a pas de prix. Mais encore faut-il qu’elle soit offerte, et non imposée.

C’est pourquoi le nouveau permis de grade prévoirait une contre-visite obligatoire à la colonne du Nord. Une fois tous les cinq ans, le Frère ou la Sœur de plus de 70 ans devrait s’asseoir au Nord, bavette relevée, sans intervenir pendant une Tenue entière. Non pas comme une humiliation. Comme une cure de jouvence. Il ou elle pourrait alors redécouvrir ce plaisir oublié : écouter sans préparer sa réponse, observer sans corriger, accueillir sans comparer, apprendre sans avoir besoin d’enseigner. Le silence n’est pas une perte de pouvoir. Il est parfois la dernière forme de liberté.

Et les jeunes, alors ?

Naturellement, les Frères âgés ont immédiatement demandé :

« Et les jeunes ? Ils devront aussi repasser quelque chose ? »

Excellente question.

Les moins de 40 ans devront effectivement passer un examen, mais différent. Ils devront prouver qu’ils savent :

  • Poser leur téléphone pendant une Tenue entière.
  • Lire une planche de plus de 2 000 signes sans demander un résumé vidéo.
  • Ne pas confondre « chemin initiatique » et « développement personnel premium ».
  • Attendre plus de six mois avant de se demander pourquoi ils ne sont pas encore Vénérables.
  • Supporter une phrase contenant un subjonctif sans la considérer comme une agression générationnelle.
  • Comprendre que l’agape n’est pas une application de livraison de tapas.
  • Et enfin, promettre de ne jamais rajouter dans une planche des mots parasites (ex : Du coup, en fait, de base, Euh, genre, Yo, Wesh…)

La justice exige que tout le monde soit contrôlé. Les jeunes pour leur impatience. Les anciens pour leur certitude. Les uns parce qu’ils veulent tout, tout de suite. Les autres parce qu’ils savent déjà tout, depuis toujours.

Repasser ses grades, ou les revivre ?

Au fond, derrière cette idée scandaleuse, se cache peut-être une question moins drôle. Et si nous devions tous, quel que soit notre âge, repasser nos grades de temps à autre ? Pas pour vérifier si nous connaissons encore parfaitement les mots, les signes ou les batteries. Pas pour distribuer des notes, établir un classement ou retirer des tabliers.

Mais pour nous demander :

  • Suis-je encore capable d’apprendre ?
  • Suis-je encore capable d’écouter ?
  • Suis-je encore capable de douter ?
  • Suis-je encore capable de servir sans me mettre en scène ?
  • Suis-je encore capable de voir dans un nouvel initié non pas un concurrent ou un spectateur, mais un Frère ou une Sœur qui apporte un regard neuf ?

Car le plus beau grade ne vaut rien s’il nous éloigne de l’humilité qui devrait l’accompagner. Il n’y a pas de péremption pour la fraternité. Il n’y a pas d’âge limite pour la curiosité. Il n’y a pas de retraite du travail intérieur. Alors, mes très chères Sœurs, mes très chers Frères de plus de 70 ans, rassurez-vous : personne ne vous demandera de repasser votre permis de Maçon. Enfin, pas tout de suite. Mais si, un jour, la commission vous convoque pour vérifier que vous n’êtes pas devenu le GADLU, n’y voyez pas une sanction. Voyez-y une invitation à redevenir Apprenti. Et, entre nous, c’est peut-être le plus haut degré qui existe.

Votre Vénérable qui vous aime

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La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »

Dans un communiqué daté du 21 septembre 2026 et adressé « aux obédiences amies », la Fédération Loge Nationale Française annonce compléter son nom pour devenir la Fédération Loge Nationale Française-René Guilly. Un ajout de trois mots qui, loin d’être cosmétique, ferme provisoirement un dossier ouvert depuis huit ans : celui de la filiation légitime avec l’obédience fondée en 1968 par l’historien René Guilly.

Ce qu’annonce le communiqué

Le texte est bref mais dense (voir ci-dessous). Trois points structurent l’annonce :

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »

D’abord, le geste lui-même : « pour afficher encore plus clairement son identité », la Fédération adopte l’intitulé complété. Ensuite, sa légitimation : la démarche a été menée « en plein accord » avec Évelyne Guilly, fille du fondateur, que celui-ci avait désignée comme son « exécutrice testamentaire perpétuelle exclusive en tous points » pour tout ce qui touche à la franc-maçonnerie — une clause testamentaire que le communiqué cite directement. Enfin, sa motivation : les membres de la Fédération disent avoir eu « le sentiment que, depuis quelque temps, l’héritage de René Guilly faisait l’objet de tentatives de captation s’accompagnant de travestissement de sa pensée ».

Le communiqué se conclut sur une note d’apaisement : la Fédération « se tiendra à distance de toute polémique » et entend seulement « entretenir les meilleures relations avec toutes les composantes de la grande famille maçonnique française ».

Qui était René Guilly

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »
René Guilly

René Guilly naît à Paris le 27 juillet 1921, dans une famille bourgeoise républicaine — son père était médecin et libre-penseur — et meurt le 11 juin 1992. Formé aux lettres et marqué par Jean Giono, il commence sa carrière comme journaliste au quotidien Combat, où il couvre la vie parisienne et la critique d’art, avant de bifurquer vers l’histoire de l’art : assistant de Germain Bazin au Louvre, il devient ensuite conservateur en chef des musées de France et professeur titulaire à l’École du Louvre.

Sur le plan initiatique, il est reçu au Martinisme en 1961 sous le nom d’ordre « Sâr Athanasius Indagator ». Mais c’est sa contribution à l’histoire maçonnique qui a marqué durablement le paysage français : il a dépouillé plus de 900 rituels et environ 2 000 documents d’archives pour la Bibliothèque nationale de France sur une période de six ans, travail qui a fait de lui l’un des historiens de référence sur les rituels et les rites français. Il fonde en 1970 la revue Renaissance Traditionnelle, toujours publiée aujourd’hui sous la direction de Roger Dachez à l’Institut Maçonnique de France. Ses articles, rassemblés à titre posthume, ont donné trois ouvrages de référence : Les Pierres de la Franc-maçonnerie (1995), Les Deux Grandes Colonnes de la Franc-maçonnerie (1997, réédition 2011) et Les Trois Grands Piliers de la franc-maçonnerie (2011).

1968 : la fondation de la Loge Nationale Française

Le 26 avril 1968, trois loges traditionnelles issues de la Grande Loge Nationale Française (Opéra) — Jean-Théophile Désaguliers et Fidélité à Paris, James Anderson à Lille — s’associent pour fonder un nouveau corps maçonnique sous l’impulsion de René Guilly : la Loge Nationale Française. L’objectif affiché est de « restituer aussi fidèlement que possible les usages et l’esprit d’une Maçonnerie conforme à ses principes d’origine », dans un cadre fédératif plutôt qu’une Grande Loge hiérarchique classique — la LNF n’a jamais eu de Grand Maître.

Cette philosophie est fixée en 1969 dans un texte de référence : la Charte de la Maçonnerie traditionnelle libre, qui affirme l’attachement à la foi en Dieu, Grand Architecte de l’Univers, et bannit toute activité politique, sociale, économique ou financière en loge. René Guilly anime l’obédience jusqu’à sa mort en 1992 ; celle-ci lui survit et, sans jamais dépasser quelques dizaines de loges, se fait connaître pour l’exigence de ses travaux — un lieu de formation prisé y compris par des maçons appartenant par ailleurs aux grandes obédiences françaises.

2018 : la fusion et la question de la gouvernance

Le tournant se joue en 2018. Lors d’assemblées générales extraordinaires — le 3 février pour la Loge Nationale Mixte Française (LNMF, fondée quelques années plus tôt) et le 21 avril pour la LNF — les deux obédiences votent leur fusion et donnent naissance aux Loges Nationales Françaises Unies (LNFU), constituées en association loi de 1901. Les loges conservent leur rattachement d’origine (LNF ou LNMF) mais la nouvelle structure adopte un Grand Maître, présenté par les LNFU elles-mêmes comme un choix destiné à donner « une plus grande incarnation, d’identité visible » à l’ensemble.

C’est précisément ce point que conteste le communiqué de la Fédération LNF : selon son récit, la fusion, présentée comme un projet d’ouverture à la mixité, se serait en réalité accompagnée d’un basculement de gouvernance — de la collégialité voulue par René Guilly à une administration centralisée entre les mains du Grand Maître, les débats entre pairs cédant la place à une gestion directive. Les LNFU existent toujours aujourd’hui, structurées autour du site fmtl.fr (l’acronyme même de la Franc-Maçonnerie Traditionnelle Libre), avec la LNF et la LNMF comme entités constitutives.

2021 : la reconstitution de la Fédération Loge Nationale Française

Contestant cette évolution, un groupe de membres quitte les LNFU et reconstitue en 2021 la Fédération Loge Nationale Française, avec l’intention explicite de renouer avec la LNF des origines. Parmi les fondateurs figurent, selon le communiqué, certains des plus anciens compagnons de route de René Guilly ainsi que plusieurs anciens dignitaires de la LNF, dont un ancien président de son Conseil national.

La Fédération se présente aujourd’hui comme une structure délibérément minimale — « pas de grand maître ni de titres pompeux » — privilégiant l’autonomie des loges et la qualité initiatique sur la croissance numérique. Elle revendiquait, en 2025, 25 loges, dont quatre consacrées exclusivement à l’étude et à la recherche, pratiquant plusieurs rites (Français Traditionnel, Écossais Rectifié, Émulation, Écossais Ancien et Accepté). Le 25 janvier 2025, l’Alliance des Loges Symboliques (ALS) — dont plusieurs loges avaient par le passé appartenu à la LNF — l’a rejointe, un rapprochement présenté comme un retour aux sources autour d’une doctrine commune, la « Règle en sept points » de l’ALS faisant écho à la Charte de 1969.

Le rôle d’Évelyne Guilly

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »
Chapitre de Recherche René Guilly

La caution apportée par Évelyne Guilly donne au geste sa portée symbolique. Le communiqué rappelle qu’elle a été désignée par son père comme son exécutrice testamentaire exclusive pour tout ce qui touche à la franc-maçonnerie, avec pour mission de veiller à ce que ses héritiers « rest[ent] fidèles aux authentiques traditions maçonniques de spiritualité ». C’est dans ce cadre qu’elle a rejoint la Fédération avec sa propre loge, fondée en 1970 en parallèle de la création de la LNF, et qu’elle a accompagné la démarche de complément de nom.

Sa présence est récurrente dans la vie de la Fédération : elle intervenait déjà le 23 mars 2024 à La Rochelle, lors d’une journée d’hommage à son père qui avait réuni plus de 80 frères et sœurs issus de 23 loges et sept obédiences, aux côtés de témoins comme Bernard Dat, et d’historiens comme Pierre Mollier et Paul Paoloni.

Un héritage disputé, au-delà de la seule Fédération

Le communiqué évoque des « tentatives de captation » de l’héritage de René Guilly sans les nommer, mais le contexte plus large éclaire cette inquiétude. La figure de Guilly est aujourd’hui revendiquée par plusieurs courants du paysage maçonnique français bien au-delà de la seule Fédération : le Grand Chapitre Général Opéra, au sein de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, a ainsi consacré en mars 2026 un chapitre de recherche portant son nom, s’inscrivant dans la continuité du chapitre Jean-Théophile Désaguliers fondé par Guilly en 1963. Ce geste avait suscité, dans nos colonnes, un débat sur la question de savoir si l’héritage de Guilly pouvait être revendiqué par une seule école ou devait rester un bien commun de la recherche maçonnique. Le complément de nom adopté par la Fédération LNF s’inscrit dans ce même climat d’attention croissante — et parfois concurrente — portée à la mémoire de l’historien, quinze ans après le numéro spécial que Renaissance Traditionnelle lui avait consacré.

Ce que change, et ce qui ne change pas

Sur le plan formel, rien ne change dans le fonctionnement de la Fédération : ses statuts, sa structure fédérative sans Grand Maître, ses 25 loges et ses rites pratiqués demeurent identiques. Ce qui change, c’est l’affichage : en associant explicitement le nom de René Guilly à sa dénomination officielle, la Fédération Loge Nationale Française entend couper court à toute ambiguïté sur qui, des différentes structures nées de l’histoire mouvementée de la LNF depuis 1968, se réclame le plus directement de la Charte de la Maçonnerie traditionnelle libre et de son fondateur — sans pour autant, dit-elle, vouloir en disputer le monopole.

Oui, la pièce jointe apporte un élément important qui mérite d’entrer dans la chute, car il donne à la démarche une dimension institutionnelle que le texte actuel ne fait pas suffisamment apparaître. Je te propose de remplacer la fin par ceci :

Une clarification portée directement auprès des obédiences

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »
Roland-Tevels-president-du-tribunal-de-commerce-de-Saintes.-©-Credit-photo-photo-S.-J

L’affaire ne s’arrête d’ailleurs pas à la publication d’un communiqué. La Fédération Loge Nationale Française-René Guilly a choisi de porter elle-même cette clarification auprès d’une partie significative du paysage maçonnique français. Dans un courrier daté du 21 septembre 2026, signé par Roland Tevels, président du Conseil national, elle explique que l’adjonction du nom de René Guilly vise à « préciser la réalité de ce que nous sommes » et réaffirme que sa référence demeure la Charte de la Maçonnerie Traditionnelle Libre, présentée comme porteuse de l’héritage spirituel du fondateur. Surtout, Roland Tevels inscrit explicitement cette démarche sous le signe de la concorde, souhaitant qu’elle soit entendue comme un message adressé aux Frères et aux Sœurs des différentes obédiences. Accompagnement modèle (1)

Ce courrier papier a ainsi été adressé à huit obédiences françaises : le Grand Orient de France (GODF), la Grande Loge de France (GLDF), la Fédération Française du DROIT HUMAIN (FFDH), la Grande Loge Féminine de France (GLFF), la Grande Loge Mixte de France (GLMF), la Grande Loge Mixte Nationale (GLMN), la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) et la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO). Le choix est significatif : plutôt que de laisser le changement de nom circuler comme une simple information interne, la Fédération a souhaité en expliquer directement le sens aux principales familles maçonniques auxquelles elle entend s’adresser.

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »

C’est peut-être là que se situe finalement l’enjeu véritable. Ajouter « René Guilly » à une dénomination n’est pas seulement inscrire un patronyme sur un papier à en-tête. C’est revendiquer publiquement une continuité, mais aussi accepter qu’elle puisse être interrogée, confrontée aux textes, à l’histoire et aux autres héritiers d’une œuvre qui dépasse désormais ceux qui s’en réclament. La lettre de Roland Tevels dit vouloir éviter toute polémique et privilégier la concorde. Il faudra donc prendre cette intention au mot : l’héritage de René Guilly ne se mesure peut-être pas à celui qui en possède le nom, mais à ceux qui demeurent fidèles à l’exigence de recherche, de liberté et de tradition vivante qu’il avait placée au cœur de son œuvre maçonnique.

Et, au fond, c’est sans doute la plus belle manière de garder un héritage vivant : non pas le mettre sous cloche, mais continuer à le travailler.


Sources

communiqué officiel

La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »
La Fédération LNF devient désormais : « Fédération Loge Nationale Française-René Guilly »

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