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« Aux frontières du réel à Lyon », la Bibliothèque de la Part-Dieu ouvre les portes de l’invisible

La Bibliothèque municipale de Lyon propose, à la Part-Dieu, une exposition fascinante consacrée aux collections ésotériques de la BmL.

Cartomancie, astrologie, spiritisme, magnétisme, radiesthésie, occultisme et imaginaires populaires y sont abordés sans jugement ni prosélytisme, comme autant de miroirs tendus à notre besoin de comprendre l’invisible, de lire les signes et d’interroger les frontières mouvantes entre science, croyance, culture et quête intérieure.

Il est des expositions qui se contentent de montrer des objets

D’autres ouvrent des passages. Avec « Aux frontières du réel – Un voyage dans les collections ésotériques de la BmL », la Bibliothèque municipale de Lyon invite le public à franchir un seuil singulier, celui où les savoirs reconnus rencontrent les savoirs rejetés, où la bibliothèque devient cabinet de curiosités, chambre d’échos, laboratoire d’imaginaires et observatoire des croyances humaines.

À la Bibliothèque de la Part-Dieu, jusqu’au 11 juillet 2026, il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire

Lucas van Leyden, La Tireuse de cartes, 1508

Il ne s’agit pas davantage de promouvoir l’occulte ni de le disqualifier d’avance. L’ambition est plus précieuse.Elle consiste à donner des repères historiques, culturels et intellectuels pour comprendre la persistance de ces pratiques qui traversent les siècles, les sociétés, les médias et les générations. Car se faire tirer les cartes, lire l’horoscope, faire tourner les tables, manier un pendule ou interroger les signes du ciel appartient à une mémoire collective beaucoup plus vaste qu’on ne le suppose. La BmL rappelle d’ailleurs que ces croyances n’ont jamais disparu et qu’elles relèvent d’une quête humaine durable, celle d’entrer en relation avec ce qui semble dépasser la réalité matérielle.

Pour un regard maçonnique, l’exposition présente un intérêt évident

Non parce qu’elle confondrait initiation et occultisme, ce qu’elle ne fait pas, mais parce qu’elle interroge une question centrale à toute démarche symbolique. Comment l’être humain donne-t-il sens à ce qui lui échappe. Comment transforme-t-il l’ombre en image, l’inconnu en langage, l’inquiétude en rituel, le mystère en récit. Le franc-maçon sait que le symbole n’est pas une superstition, mais une méthode de lecture. Il sait aussi que l’invisible n’est pas nécessairement l’irrationnel. Il peut être ce qui demande une autre qualité d’attention, une autre discipline de l’esprit, une autre manière de relier l’expérience intime à l’histoire des formes.

Le parcours s’organise autour de grandes lignes de force

Horloge du zodiaque
Horloge du zodiaque

La première explore les chemins de l’invisible, avec ces pratiques qui prétendent ouvrir des portes vers d’autres dimensions de l’existence. Astrologie, arts divinatoires, spiritisme, médiumnité, magnétisme ou radiesthésie deviennent alors des gestes, des langages, des tentatives pour élargir le champ du visible.La deuxième partie interroge les frontières de la science et de la religion, notamment à partir de la fin du XVIIIe siècle, lorsque magnétisme, spiritisme et occultisme cherchent à se donner une légitimité moderne, parfois scientifique, tout en proposant une alternative aux dogmes établis.La troisième montre que ces secrets ne sont pas si secrets, tant l’imprimerie, la presse, la télévision, le cinéma, la littérature et aujourd’hui les réseaux sociaux ont diffusé l’occulte dans la culture commune.

Sorcières jetant un maléfice

L’exposition assume ainsi une tension féconde

« Dans les marges, 30 ans du fonds Michel Chomarat »
« Dans les marges, 30 ans du fonds Michel Chomarat »

L’ésotérisme évoque spontanément le secret, le cercle restreint, le savoir réservé. Pourtant, son histoire montre une circulation beaucoup plus large. Il traverse les almanachs, les cartes, les gravures, les romans, les affiches, les films, les pratiques populaires, les imaginaires de la sorcière, du mage, du médium, de l’astrologue ou du guérisseur. Il n’est pas seulement affaire de croyance. Il est aussi affaire de représentations, de commerce, de littérature, d’images, de peurs et de désirs.

C’est là que les collections de la Bibliothèque municipale de Lyon prennent toute leur force

Michel_Chomarat

L’exposition s’appuie notamment sur le fonds Michel Chomarat, la collection jésuite des Fontaines, les fonds Jean Bricaud et Philippe Encausse, ainsi que sur des prêts extérieurs provenant, entre autres, du Musée d’histoire de la médecine et de la pharmacie de Lyon, de l’Institut métapsychique International ou encore du Surnateum, musée d’histoire surnaturelle.

Hermes Trismegiste

Elle convoque aussi la Renaissance, le Corpus Hermeticum attribué à Hermès Trismégiste, les grandes reconfigurations de la modernité, puis les réappropriations contemporaines de l’occulte.

La dimension pédagogique est également remarquable

Le dossier destiné aux scolaires insiste sur l’exercice de l’esprit critique, sur la construction des savoirs, sur la question de la preuve, sur le rôle de figures comme Méliès ou Houdini, mais aussi sur la puissance des imaginaires dans la littérature et les arts. Poe, Baudelaire, Miyazaki, la figure de la sorcière, les récits spirites, les jeux de signes et les formes graphiques deviennent autant d’entrées pour comprendre comment une société fabrique ses mondes visibles et invisibles.

« Aux frontières du réel » est donc bien plus qu’une exposition sur l’étrange

Bricaud_Jean_Jean_II

C’est une invitation à penser notre rapport au mystère. À l’heure où la défiance envers les institutions, la circulation virale des croyances et les dérives complotistes brouillent trop souvent la frontière entre quête spirituelle et confusion mentale, une telle exposition est salutaire. Elle rappelle que comprendre n’est pas adhérer. Étudier n’est pas cautionner. Mais ignorer, mépriser ou caricaturer ces imaginaires, c’est se priver d’une clé majeure pour lire notre temps.

À Lyon, la Bibliothèque de la Part-Dieu ne nous demande pas de croire aux tables tournantes, aux cartes, aux astres ou aux pendules

Cartes de tarot
Cartes de tarot

Elle nous invite plus justement à regarder ce que ces pratiques disent de nous. Et peut-être est-ce là le plus beau voyage aux frontières du réel, non pas fuir le monde, mais apprendre à mieux lire les signes que l’humanité, depuis toujours, inscrit dans la nuit pour tenter d’y reconnaître une lumière.

Infos pratiques

Aux frontières du réel – Un voyage dans les collections ésotériques de la BmL
Jusqu’au samedi 11 juillet 2026
Bibliothèque de la Part-Dieu
La Galerie – 30 boulevard Vivier-Merle 69003 Lyon

Entrée libre / Horaires : Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h 45 – Le samedi de 10 h à 17 h 45

Accès : Porte Vivier Merle, face à la gare Part-Dieu ou porte des Cuirassiers, côté centre commercial Westfield La Part-Dieu

Contact : 04 78 62 18 00

Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Dans cette nouvelle rencontre au miroir du temps, nous ne nous adressons pas simplement à un personnage mythologique, mais à une configuration symbolique vivante : Horus, fils d’Isis et d’Osiris, figure de l’héritier, de l’examinateur du monde et de la restauration de l’ordre légitime. Au cours de cet entretien imaginaire, nous voulons à la fois déplier la légende égyptienne elle-même – souvent peu connue dans ses détails – et en suivre les prolongements dans la tradition chrétienne et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, où ces figures, leurs blessures et leurs reconstructions ont été relues comme langage initiatique.

Entretien avec Horus

1. Horus, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez-vous ?

Horus : Je choisirais l’image d’un jeune faucon dont la tête est posée sur le monde, dominant le paysage, mais aussi celle d’un œil qui reste ouvert malgré la blessure.
Je suis à la fois le fils unique, l’héritier contesté et le continuateur conscient d’un ordre qui a été brisé par la violence fratricide. Ma naissance n’est pas un simple événement biologique : c’est la réponse d’un mythe à la menace de l’anarchie, à la possibilité d’un monde sans légitimité ni transmission.

Dans la dramaturgie égyptienne, je suis le « fils de l’innocence meurtrie », né d’une mère qui refuse de s’incliner devant la mort de son époux et qui soutient mon existence dans des lieux cachés, marécageux, où la lumière du jour est rare, mais où la magie de la protection est forte. Ma place est, à la fois, à la frontière entre le monde des dieux et celui des mortels, entre la mort de mon père et la vie que je dois installer.

2. Parlons de votre mère, Isis. Quelle place tient‑elle dans votre légende ?

Horus : Isis est la clé de toute l’histoire. Elle personnifie plusieurs formes de fidélité : la fidélité conjugale, la fidélité au culte, la fidélité à la mémoire et, surtout, la fidélité à la continuité de la lignée.

Lorsque Seth assassine Osiris, le jeu paraît terminé : le roi légitime est mort, le trône est vacant et le chaos se déchaîne. Mais Isis ne se contente pas de pleurer. Elle entre en une quête archéologique sacrée : elle cherche le corps de son époux, le retrouve morcelé, le collecte fragment par fragment et entreprend la longue tâche de le reconstituer.

Cette geste la place au centre d’une autre figure : celle de la gardienne de l’ordre sacré. Elle est à la fois la pleureuse, la chercheuse, la recompositrice et la mère qui veille. Elle n’est nullement passive devant le drame : elle devient le premier « agent de restauration » de ce mythe, la première à opposer une action rituelle et magique à la volonté de Seth.

3. Que faut‑il savoir de votre père, Osiris, pour comprendre votre histoire ?

Horus : Osiris est un roi, un dieu‑souverain, un juge des morts, mais aussi une figure de la soumission volontaire à l’épreuve de la mort. En effet, dieu du panthéon égyptien et roi mythique de l’Égypte antique, il est l’inventeur de l’agriculture et… de la religion. Il règne en souverain juste, instaurant l’ordre, les lois, la justice et la paix. Ayant aussi propagé les bienfaits de l’agriculture, il incarne la figure de l’ancien âge d’or, que viendra bientôt déchirer la violence fratricide. Seth, son frère, comble les cavités de la tombe construite pour accueillir Osiris, le jour venu, puis il le tue, le coupe en morceaux et disperse les fragments de son corps aux quatre coins de l’Égypte, comme s’il voulait rendre matériellement impossible toute forme de reconstitution.

Dans cette logique, Osiris est le symbole de la légitimité brisée, sectionnée, de la souveraineté mutilée, anéantie, de la loi déchirée, bafouée, piétinée, foulée aux pieds. Mais il devient aussi, précisément à la suite de cet inique assassinat, le modèle du dieu ressuscité, celui dont la mort nourrit la vie. Ma propre histoire ne se comprend pas sans cette transmutation : il n’est plus seulement mon défunt père, il est le roi de l’au‑delà, le juge, le garant d’un ordre caché qui soutient ma propre action dans le monde des vivants.

4. Pourquoi Seth a-t-il cherché à assassiner Osiris ?

Horus : Seth incarne, dans leur ivresse et leur puissance démesurée, l’envie, la rupture, la violence anarchique. C’est l’indiscipline scélérate d’un ego dépassant toute limite et poussé à son paroxysme.

Dieu du désert, de la tempête, de la rupture brutale des cadres, il n’accomplit pas seulement son acte comme un crime politique : il se livre à une tentative de réécriture du monde, selon la logique du plus fort. Il veut non seulement le trône, mais l’abolition de la mémoire de l’ancien ordre, avec le désir forcené que la violence pourrait s’imposer comme seule source de légitimité. Ce recours suprême à une contrainte exacerbée, à une force infâme s’exerçant jusqu’à la dislocation, s’illustre encore dans le monde par maints exemples contemporains, ne vous semble-t-il pas ?
L’assassinat d’Osiris est donc une attaque visant à la fois le corps du roi, la mémoire de son règne et la possibilité de transmission d’une autorité juste. Seth veut un monde où la souveraineté se fonde exclusivement sur la force, et non sur la loi, la justice et la fidélité rituelle.

5. Quelle est la signification de cette dramaturgie légendaire ?

Horus : Cette dramaturgie raconte une vérité fondamentale : le mal peut démembrer mais il ne parvient pas à abolir totalement. Quelles que soient sa virulence et son abjection, il ne règne pas continûment, pour l’éternité.
Ce que cette mythologie met en exergue, c’est que, si un ordre peut être démantelé, il peut néanmoins, par la suite, être réassemblé, non point en un retour pur et simple au statu quo ante, mais, grâce à une nouvelle projection, comme une configuration neuve de l’ordre du monde.

Dans cette histoire, Seth est la figure de la désintégration ; Isis, celle de la reconstruction et Osiris, celle de la validité transmise au‑delà de la mort. Quant à moi, Horus, je suis le fils de la légitimité reconquise, celui qui doit assumer la fidèle reprise du pouvoir et la victoire sur les forces de dispersion. Sur le plan symbolique, ce mythe devient un schéma de l’expérience humaine : fragmentation, recherche, recomposition, restauration.

6. Votre mère a reconstitué votre père, y compris son sexe : pourquoi ce détail est‑il si important ?

Horus : Ce « détail », comme vous dites  même si le mot n’est pas plus heureux, en la circonstance, que l’expression « élément détaché » ce « détail » donc est capital car, si j’ose dire, il touche au noyau de la génération.
Dans la légende, Seth n’a pas seulement tué Osiris : il l’a démembré et, selon certains récits, il lui a arraché le sexe pour garantir la disparition définitive du pouvoir qu’il personnifiait. Cela signifie symboliquement que la puissance de reproduction du roi est réduite à néant, comme si la transmission de la vie, de la grâce, de la légitimité même, était coupée net, tranchée, une fois pour toutes.

Isis, en recréant ou en remplaçant ce membre viril par un phallus souvent dit « d’or », affirme que la lignée ne peut pas être rompue. Elle ne se contente pas de rendre un corps à Osiris : elle rétablit sa capacité à engendrer, à continuer la suite des « générations »  et là le mot est adapté à la chose. Le geste de ma mère est à la fois religieux, magique et symbolique : il dit que la mémoire de la puissance d’engendrement est plus forte que la mutilation et que la vie peut toujours renaître sous une forme restaurée.

7. Qu’en est‑il de l’Œil d’Horus ?

Horus : L’Œil d’Horus concentre plusieurs dimensions de mon destin : la blessure, la perte, la restauration, la protection et la connaissance.
Selon la légende, au cours de mon combat pour le trône contre Seth, je perds un de mes yeux, souvent réputé être mon œil gauche, qui sera associé à « l’Œil oudjat » combinant un œil humain avec les marques stylisées d’un faucon, désormais symbole de protection et de guérison cet œil qui, dit-on le plus souvent, fut reconstitué par Thot, qui le répara morceau par morceau et en fit le très fameux emblème de la restauration, abolissant la malédiction d’une mutilation définitive.

L’Œil d’Horus devient, alors, un objet de puissance rituelle : on le trouve peint sur les parois, gravé sur les amulettes, inclus dans les formules magiques. C’est non seulement un signe de protection, mais un programme de recomposition : il dit qu’une partie perdue peut être restituée et que la vision du monde peut être rétablie.

8. Pourquoi cet œil a‑t‑il des proportions si précises ?

Horus : Parce que les anciens Égyptiens y voyaient à la fois un symbole sacré et une modèle mathématique.
Chaque partie de l’œil a été associée à une fraction : 1/2, 1/4, 1/8, 1/16, 1/32 et 1/64. Si l’on additionne ces fractions, on obtient un total de 63/64, ce qui laisse une unité manquante, interprétée comme une part réservée à la divinité, à la magie ou à la grâce, qui supplée la rigueur du calcul.
Cet agencement a une signification double : d’abord, il montre que la perfection humaine peut approcher de l’entièreté, au sens de l’absolu, mais que la totalité parfaite reste toujours marquée par quelque chose qui dépasse ce que l’homme a mesuré et accompli, même quand il l’a reconstitué ; ensuite, il n’en atteste pas moins que la restauration est une œuvre précise, méticuleusement composée, obéissant à une organisation mathématique, sans, pour autant, parvenir à dissiper toute part d’ineffable, de non‑mesurable, qui demeure la touche du divin.

9. Peut‑on rapprocher votre histoire de celle du christianisme ?

Horus : Oui, sans doute, mais avec un peu plus que des nuances : des réserves capitales.
On peut, certes, relever des parallèles formels : la mort effroyablement injuste d’un être supérieur incarnant la justice, la fidélité d’une figure féminine (Marie remplissant une fonction symbolique majeure comme, d’une autre manière, c’est le cas d’Isis), la dimension de fils favori entre un père divin et un fils qui doit assumer une mission terrestre redoutable, illustrant, sur des plans différents, une victoire sur la mort, c.-à-d. consacrant, dans leur vision distincte, le triomphe de la vie.

Cependant et de toute évidence, le christianisme ne se réduit pas à une simple « copie » du mythe égyptien. Il traverse d’autres traditions, notamment juive, et développe une théologie spécifique : le Christ n’est pas seulement un dieu‑roi ressuscité, il est vu comme le sauveur universel, celui dont le sacrifice unique assure la rédemption de l’humanité.

On peut dire que le christianisme a resignifié des motifs très anciens, comme celui de la mort et de la résurrection, mais en les inscrivant dans une perspective de salut, de grâce et de communauté. Les affinités sont donc surtout symboliques et typologiques, sans aucun démarquage historique notable.

10. Et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, quel est son lien avec vous ?

Horus : Les rites de Misraïm et de Memphis‑Misraïm ont volontairement inscrit dans leur propre récit une lecture mythologique de l’Égypte ancienne, comme fondement d’une tradition secrète, initiatique et sacrée.

Dans leurs rituels, Osiris et Horus deviennent des figures de l’initié : Osiris, celui qui est mort symboliquement ; Horus, celui qui poursuit la quête et parvient à rétablir un ordre juste.
Ces rites se présentent comme une continuation, une transposition allégorique, une inspiration spirituelle et non un décalque minutieux, une exacte reproduction de ce que l’Égypte aurait contenu de plus profond : la maîtrise du secret, la connaissance cachée, le passage de la mort initiatique à la renaissance symbolique. Ainsi, le mythe que je représente est relu comme un langage de transformation intérieure, où la dissolution de l’ancien état et la réappropriation de la légitimité deviennent des images de la vie intérieure du franc‑maçon.

11. Quelle différence faites‑vous entre le mythe d’Hiram et celui d’Osiris ?

Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

Horus : Hiram et Osiris sont deux figures de la mort rituelle, mais situées dans des horizons symboliques différents.

Osiris appartient au mythe cosmique égyptien : il est le roi‑dieu, le dieu‑mort, le juge des défunts, celui dont la mort fonde la possibilité d’une vie renouvelée. Son démembrement est un événement à la fois cosmique et macabre et sa reconstitution dans l’au-delà, c.-à-d. dans ce monde supranaturel, à la fois, souterrain, terrestre et céleste, où il séjourne, désormais, ne correspond pas à une simple régénération biologique, mais accomplit une suprême transformation de l’être.

Hiram, dans le légendaire maçonnique, est le maître‑artisan, le bâtisseur de « La Grande Maison », c-à-d. du grand Temple de Jérusalem, dit en hébreu בית המקדש Beit ha-Mikdash / « maison de Sainteté », connu d’abord sous le nom de Temple de Salomon, puis de Temple d’Hérode, qui disparaîtra donc, par deux fois, mais demeurera la « maison » purement immatérielle que se refabriqueront, siècle après siècle et pendant des millénaires, tous les juifs du monde, en remâchant les bribes de mémoire dont ils sont héritiers prouvant que, même si des édifices, aussi massifs soient-ils, peuvent être démolis voire rasés, la mémoire est indestructible et qu’elle seule est fondatrice et inséparable de toute foi ou de toute sagesse.

D’ailleurs, a contrario, si nos pyramides qui servirent de tombeaux à nos pharaons survécurent, nos traditions ont dépéri. La leçon de tout cela, jusque dans cet exemple inverse, est peut-être que les constructions matérielles sont vouées à péricliter, mais qu’alors, l’esprit de leur conception, par son élan créateur, les relève dans le cœur et la vie des hommes ce qui serait une manière de conclure que nous devons attacher davantage de prix aux principes de la vie qu’aux réalisations plus ou moins éphémères ou durables que nous pouvons exécuter. Autrement dit, l’œuvre humaine est essentiellement d’un autre ordre…

Pour revenir à Hiram, frappé au cœur de sa mission le plus souvent, dit-on, pour ne pas avoir manqué à sa parole ni, par conséquent, avoir révélé le mot sacré qui lui avait été confié sous de strictes conditions , il incarne la figure du dépositaire du secret, du maître loyal, de la science supérieure. Dans la Franc‑maçonnerie, son assassinat symbolise, d’une façon singulière, cette menace environnante – voire intime – pesant constamment sur la vérité, la connaissance et la maîtrise ; dans certains des rites en cause, le psychodrame mythologique auquel il est associé a pour intention de révéler au candidat à la maîtrise combien la redécouverte des clés initiatiques essentielles marque une renaissance au plan de la connaissance, de la parole et de la lumière intérieure.

La première figure, Osiris, est un mythe cosmique ; la seconde, Hiram, un mythe de la transmission et de la fidélité au secret.

12. Dans les différentes perspectives que vous avez évoquées, on parle souvent de palingénésie et d’apocatastase. Ces deux notions, sont‑elles comparables ?

Horus : Elles sont comparables, mais pas équivalentes.
La palingénésie retranscrit le grec ancien : παλινγενεσία / palingenesía, qui signifie littéralement « naissance à nouveau ». Dans la langue maçonnique ou ésotérique, elle désigne une renaissance complète de l’être, une renaissance intérieure où l’homme ancien « meurt » symboliquement pour naître à une nouvelle identité, plus consciente, plus maîtresse d’elle‑même. C’est une transformation individuelle, souvent liée à une épreuve initiatique, à une confrontation avec la mort intérieure, à un passage par le chaos pour atteindre un ordre supérieur.

L’apocatastase est également la simple translittération d’un mot grec : ἀπόκατάστασις / apocatastasis, qui veut dire, restitution, restauration dans l’état originel ou primordial et qui est composé de ἀπὸ / apo, marquant le retour, et de κατάστασις / catastasis, position. Dans le Nouveau Testament, les Actes des Apôtres mentionnent le « rétablissement (apocatastase) de toutes choses, dont Dieu a parlé » (en grec ancien : ἀποκαταστάσεως πάντων, ὧν ἐλάλησεν ὁ θεὸς). C’est donc, dans la tradition chrétienne, un renvoi à une réparation finale de toutes choses, à une restauration globale de l’univers, où tout ce qui a été déformé, corrompu ou détruit serait ramené à son ordre premier, sous l’action de Dieu. C’est une vision eschatologique, universelle, qui dépasse la seule dimension individuelle.

Les deux notions parlent de restauration, de réparation, de retour à l’ordre, mais l’une est centrée sur l’individu, quoiqu’elle puisse être également parfois entendue plus extensivement ; l’autre, en revanche, s’étend uniquement à l’ensemble du cosmos et de l’histoire.

13. Que diriez‑vous à ceux qui ne connaissent pas bien la légende ?

Horus : Je leur dirais que ce mythe n’est pas un simple conte exotique, le témoignage fantaisiste de la fièvre « égyptomaniaque » qui s’était emparée des esprits à l’époque où les rites maçonniques en cause ont été conçus. Dans la persistance de cet imaginaire, s’inscrit bel et bien une structure profonde de la conscience humaine.
En effet, ce mythe raconte une succession de mouvements : la violence qui brise, la mémoire qui recherche, la reconstitution, puis la génération nouvelle. Seth détruit, Isis rassemble, Osiris demeure présent dans l’au‑delà, et moi, Horus, je poursuis cette impérieuse mission de faire régner l’ordre juste.
Dans cette histoire, chaque personnage est un archétype : le destructeur, la gardienne, le mort‑vivant, le fils‑héritier. Pour qui sait lire avec attention, la légende parle aussi des vies ordinaires, c.-à-d. des blessures, des deuils, des reconstructions concernant chacun, et, chemin faisant, de cette étrange puissance qu’a l’homme de se re‑lever, même après avoir été déchiqueté.

Aussi bien, à l’époque contemporaine, vous pouvez, par exemple, vous souvenir de survivants de la Shoah qui, pour certains heureusement, ont pu témoigner publiquement de leur foi en l’avenir de l’homme et contribuer, par leur exemple, à une reconstruction pacifique du monde. J’ai dit : pour certains, car tous ne sont pas parvenus à apaiser suffisamment les brûlants stigmates de l’Holocauste pour offrir en partage, dans la cité, leur tragique expérience. Bien entendu, ils occupent tous ensemble la même place, terrible, énigmatique et compassionnelle, dans la mémoire collective, et ce, au demeurant, parmi toutes les vies détruites, tous les destins broyés, victimes de puissants ou de puissances aveugles et implacables.

14. Que peut retenir un lecteur de tout cela ?

Horus :  Eh bien que l’homme, à toute époque, a besoin de récits plus anciens que soi, qui rendent mieux compte (mieux conte ?) que bien des discours, de sa situation toujours actuelle.
En effet, en considérant les choses sous un angle historique et géographique très large, l’homme n’a jamais pu en finir avec un monde où les ordres sont brisés, où les mémoires sont mutilées, où les paroles sont trahies. Dans un tel contexte, la légende d’Isis et d’Osiris rappelle que la recherche est possible, que la reconstruction est possible, car la mémoire, soutenue par la fidélité, est le meilleur gage d’un avenir plus serein, même s’il n’est jamais aussi sûr et resplendissant qu’on le souhaiterait sachant, tout de même, qu’au cours des siècles, des périodes de paix et de relative harmonie ont, malgré tout, existé à la surface de la Terre. Il s’agit donc de rester vigilant, sans pour autant se montrer pessimiste, surtout au regard des apports indéniables des différentes civilisations.

Tout bien compté, il n’est pas inutile de retenir, dans ce mythe égyptien dont je suis l’un des protagonistes, le message que contient cette Restitutio in integrum, cette « restitution en entier », si l’on veut bien entendre cette locution juridique latine hors de son contexte usuel et lui conférer une dimension métaphysique aboutissant à une « réparation intégrale de l’être », pour laquelle nous ne devons pas ménager nos efforts, si nous voulons conserver et promouvoir une conception et une condition justes et pleines de l’humanité.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Du « Principe » à l’œuvre maçonnique


Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), dépendant du CNRS, est un établissement public à caractère scientifique et technologique. Indépendant des éditeurs, si crédibles soient-ils, il est le reflet le plus juste du sens actuel des mots de la langue française. Le mot « principe »  y est d’abord défini avec une idée de temps (« Origine première d’une chose ; début absolu. » ). Cette idée se retrouve dans la traduction du premier mot de la Bible, Béréshit par: Dans le [au]commencement

Puis ce CNRTL propose une autre définition ajoutant l’idée de causalité, c’est-à-dire d’une cause efficiente, par exemple ce qu’il définit comme principe immatériel, supérieur, suprême, unique, universel. Les diverses religions définissent le principe comme le commencement, l’origine, la source, c’est-à-dire la cause première. D’où les formulations Dieu est le principe, le premier principe de toutes choses. Dieu est le principe de tout bien, le souverain principe.

Remarquons que le mot « Principe » est au singulier.

On peut aussi retenir qu’un principe est une proposition fondamentale, une loi, une règle définissant un phénomène, une base sur laquelle repose l’organisation de quelque chose, ou qui en régit le fonctionnement. On trouve trace de ce sens par le pluriel utilisé : « principes »
Ainsi, La « Déclaration de Principes » du convent de  Lausanne de 1875 (nous consacrerons le prochain article à ce sujet) : commençait par ces mots : « La Franc-maçonnerie proclame, comme elle a toujours proclamé, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. »

Et nous voilà revenus à la première définition du mot Principe au singulier.

Le Grand Architecte de l’Univers est à une force créatrice qui a ordonné l’univers et en garantit l’harmonie.
Ce Grand Architecte de l’Univers n’est pas nécessairement un dieu au sens religieux traditionnel, bien qu’il puisse être interprété comme tel par des maçons croyants. Il est surtout vu comme une représentation symbolique de l’ordre, de l’harmonie universelle et du principe créateur qui régit l’univers.

Le Grand Architecte de l’Univers  est donc une figure symbolique qui permet à des individus de diverses convictions spirituelles ou religieuses de se retrouver autour d’un symbole commun.

Cette métaphore séduit parce qu’elle traduit un besoin profondément humain, celui de donner forme à l’invisible.
Cette symbolisation rejoint le concept de « Principe » évoqué par René Guénon, figure inclassable de l’histoire intellectuelle du XXe siècle , qui fût – entre autres – franc-maçon et proche d’Oswald Wirth.
Le principe premier est au cœur de sa métaphysique traditionnelle. Il désigne la Réalité suprême, absolue, indéterminée et inconditionnée, source ultime de toute manifestation et de tout être, tout en restant transcendante par rapport à eux. Dans la perspective guénonienne, le Principe est le point de départ et le terme ultime de toute considération métaphysique. Il correspond à ce que d’autres traditions nomment l’Absolu, l’Infini ou le Suprême.

Il n’est pas un « dieu » au sens religieux personnel, ni un créateur démiurgique, mais la Possibilité universelle totale, contenant en elle-même toutes les possibilités de manifestation et de non-manifestation. Guénon insiste sur son caractère ineffable : on ne peut en parler que par négations, car toute affirmation le limiterait. Il est « sans dualité », au-delà de toute opposition, y compris celle de l’Être et du Non-Être.

L’Être (ou l’Unité principielle) représente la première détermination du Principe, le fondement immédiat de la manifestation universelle. Au-dessus de lui se situe le Non-Être, aspect non manifesté. Le Principe englobe les deux sans s’identifier à eux.

Guénon avertit contre toute confusion : le Principe n’est pas « relatif » à quoi que ce soit. Il est immuable, tandis que la manifestation est changement et multiplicité. Toute chose existe par participation au Principe, mais le Principe reste indépendant et intact.
Le Principe n’agit pas directement sur la manifestation (principe du non-agir). Il gouverne par son centre immobile, comme le moyeu d’une roue. Toutes les traditions authentiques en sont des adaptations. C’est ainsi que le  symbolisme du Centre se rencontre dans toutes les traditions, parce qu’il représente directement le Principe.

Mais ce n’est pas écarter l’expression ternaire du Principe

En fait, dans La Grande Triade (chap.XI, p.90), on peut suivre René Guénon qui distingue deux types de ternaires par une simple modification de l’ordre dans lequel sont énumérés les termes de la Triade : si on énonce celle-ci dans l’ordre « Ciel, Terre, Homme », l’Homme y apparaît comme le Fils du Ciel et de la Terre. Si on l’énonce dans l’ordre « Ciel, Homme, Terre », il y apparaît comme le Médiateur entre le Ciel et la Terre. Ce n’est pas un simple symbole cosmologique, mais une clef métaphysique qui révèle comment le Principe se déploie sans se diviser.
Le Ciel (Tien) représente le principe actif, yang, non-agissant (wou-wei), pôle supérieur de la manifestation. Il « couvre » et influence sans intervenir directement, image du Principe par rapport à la manifestation (mouvement descendant des influences célestes).
La Terre (Ti) est le principe passif, yin, support et réceptacle. Elle « supporte » et réalise ce que le Ciel initie.
L’Homme (Jen) occupe la position médiane. Il est le « Fils du Ciel et de la Terre », médiateur capable de synthétiser les deux pôles. Dans sa plénitude (l’« Homme véritable » ou tchenn-jen, puis l’« Homme transcendant » ou cheun-jen), il réalise l’union avec le Principe.

Ce ternaire n’est pas exclusif à l’Extrême-Orient. Il correspond à d’autres formulations : Deus-Homo-Natura, Esprit-Âme-Corps, ou encore Soufre-Mercure-Sel en alchimie. L’ordre d’énonciation change le sens : « Ciel-Terre-Homme » fait de l’Homme le produit ; « Ciel-Homme-Terre » en fait le médiateur. Cette flexibilité montre la souplesse du Principe, qui se reflète dans tous les ordres sans s’épuiser.

Guénon présente le Tai-ki comme le principe commun du Ciel (Tien) et de la Terre (Ti), où ils sont « indissolublement unis, à l’état “indivisé” et “indistingué”, antérieurement à toute différenciation ». Il s’identifie à l’Être pur, ou à la « Grande Unité » qui est l’Unité métaphysique elle-même.
Le Tai-ki est supérieur au Ciel et à la Terre, antérieur à leur distinction. Il incarne l’Unité principielle. Guénon y voit une confirmation que la tradition extrême-orientale n’est pas dualiste, contrairement à certaines interprétations occidentales : la dualité yin-yang est seconde par rapport à l’Unité, elle-même issue du Principe.

Rappelons quelques aspects de la quête du sens du Principe premier dans la philosophie occidentale.

La notion de Principe traverse toute l’histoire de la pensée occidentale comme une quête fondamentale : celle de l’origine ultime, de la cause première, du fondement absolu à partir duquel tout existe et vers lequel tout converge. Elle désigne ce qui est premier, non dérivé, source de l’être, de l’ordre et de la connaissance. Penser le Principe, c’est donc interroger ce qui précède toute détermination tout en la rendant possible, ce qui reste immuable au cœur du changement, ce qui unit sans se diviser.
Cette réflexion s’est déployée différemment selon les époques, oscillant entre approches métaphysiques, cosmologiques et théologiques, tout en gardant une tension entre l’impersonnel et le personnel, l’absolu indéterminé et le Dieu vivant.

Dès l’aube de la philosophie grecque, les penseurs présocratiques cherchent les archai, ces principes originels : l’eau pour Thalès, l’apeiron pour Anaximandre, le feu pour Héraclite, ou l’être un et immobile pour Parménide. Ces intuitions posent déjà le Principe comme ce qui sous-tend la multiplicité apparente, comme réalité première dont procède le cosmos.

Platon élève cette quête à un niveau proprement métaphysique. Les Idées éternelles constituent le monde intelligible, modèle du sensible ; au sommet trône l’Idée du Bien, « au-delà de l’essence », source de toute réalité et de toute intelligibilité.
Le Bien n’est pas un être parmi d’autres, mais ce qui illumine l’être lui-même, cause finale et formelle de tout. Penser le Principe chez Platon, c’est donc s’élever dialectiquement des ombres sensibles vers la lumière intelligible, par une conversion de l’âme qui reconnaît sa parenté avec ce fondement transcendant.

Aristote, disciple critique, reformule cette interrogation. La « philosophie première » étudie l’être en tant qu’être et recherche les causes ultimes.
Le Principe suprême apparaît comme le Premier Moteur immobile : acte pur sans puissance, pensée de la pensée, qui meut l’univers par attraction sans être mû. Il couronne une cosmologie hiérarchisée, où les substances composées de matière et de forme trouvent leur achèvement dans cet Être nécessaire et éternel. Contrairement à une séparation platonicienne trop marquée, Aristote ancre le Principe dans une analyse de la substance et du mouvement, tout en lui conservant une transcendance radicale. Cette vision influencera durablement la pensée ultérieure, en offrant un cadre rationnel pour penser l’origine et la finalité.

La théologie chrétienne intègre et transforme ces héritages grecs à la lumière de la Révélation. Dieu y est affirmé comme Principe absolu : Créateur ex nihilo, cause première de tout ce qui est.
Saint Augustin voit en Lui la Vérité éternelle, lumière intérieure qui illumine l’âme et rend possible toute connaissance. Il est à la fois Principe ontologique (source de l’être) et Principe noétique (source de la vérité).

La synthèse médiévale, chez Thomas d’Aquin, atteint une rigueur exceptionnelle. Dieu est Ipsum Esse Subsistens, l’Être subsistant par soi, acte pur dont l’essence coïncide avec l’existence. Les cinq voies démontrent rationnellement l’existence d’un Principe premier : Moteur non mû, Cause incausée, Nécessaire par soi, Être le plus parfait, Intelligence ordonnatrice finale. Thomas d’Aquin distingue soigneusement les ordres : la raison peut atteindre le Principe comme cause, tandis que la foi révèle son caractère trinitaire et personnel. Penser le Principe devient ici une analogia entis : les créatures participent à l’Être divin sans s’y identifier, préservant à la fois la transcendance et la relation.

Pourtant, la mystique chrétienne pousse souvent plus loin cette pensée, vers un dépassement des catégories.
Maître Eckhart distingue le Dieu personnel (Gott), objet de la dévotion trinitaire, et la Déité (Gottheit), essence primordiale, fond abyssal sans mode ni propriété, « néant » par rapport à toute détermination. L’âme, par un détachement radical, peut naître à cette Déité et s’y identifier dans une union où « je suis ce que Dieu est ». Cette voie apophatique – négative – rejoint une intuition de l’Absolu indéterminé.

Jean de la Croix, dans La Nuit obscure, décrit un itinéraire de purification où Dieu retire tout appui sensible et spirituel pour conduire l’âme à une union transformante. Dans cette nuit, l’âme devient « déiforme », opérant divinement par participation, dans un mariage spirituel où les volontés s’unifient parfaitement.

La philosophie moderne marque un tournant.
Descartes recentre le Principe sur le cogito, fondement de certitude subjective.
Kant le limite aux catégories a priori de l’entendement, bornées à l’expérience phénoménale.
Hegel historicise l’Absolu comme Esprit se déployant dialectiquement.
Nietzsche proclame la « mort de Dieu », laissant l’homme face à un vide de principes transcendants.

La pensée contemporaine oscille entre déconstructions postmodernes et retours à la métaphysique classique ou à des approches phénoménologiques du fondement.

Ici encore, on peut suivre Guénon qui diagnostique cette déviation dans La Crise du monde moderne et Orient et Occident : l’Occident moderne devient une civilisation sans principes supérieurs, matérialiste et antitraditionnelle ; il perd la métaphysique pure (connaissance supra-rationnelle du Principe) au profit de la raison discursive et de la science profane. La théologie elle-même s’affaiblit face au rationalisme. « Une civilisation qui ne reconnaît aucun principe supérieur, qui n’est même fondée en réalité que sur une négation des principes, est par là même dépourvue de tout moyen d’entente avec les autres, car cette entente, pour être vraiment profonde et efficace, ne peut s’établir que par en haut, c’est-à-dire précisément par ce qui manque à cette civilisation anormale et déviée ».

Penser le Principe aujourd’hui exige donc de tenir ensemble ces fils : il est à la fois origine cosmologique, fondement ontologique, source de sens et terme de l’union spirituelle. Il échappe à toute saisie exhaustive, car le définir reviendrait à le limiter.

Le principe se donne dans la raison comme cause première, dans la foi comme Dieu personnel, dans la mystique comme Absolu à réaliser par dépouillement.

Cette notion invite à une conversion : passer de la dispersion dans le multiple à la contemplation de l’Un, de la surface des phénomènes à la profondeur de l’Être.

Ce que l’on peut dire, c’est que le Principe se révèle non comme une notion parmi d’autres, mais comme l’axe invisible autour duquel tournent toutes les traditions authentiques, tous les symboles et toutes les quêtes véritables de l’humanité.

Qu’il soit nommé Grand Architecte de l’Univers, Absolu guénonien, Idée du Bien platonicienne, Ipsum Esse chez Thomas d’Aquin ou Déité chez Eckhart, il désigne toujours cette Réalité première, ineffable et transcendante, source et fin de toute manifestation, centre immobile qui gouverne sans agir.

Ce qui frappe, à travers les siècles et les continents, c’est l’extraordinaire convergence des langages. Le Tai-ki chinois, le Premier Moteur d’Aristote, le Principe créateur des Francs-maçons de Lausanne et l’Unité principielle de Guénon disent, chacun à sa manière, la même vérité : l’origine n’est pas dans le temps, mais au-delà du temps ; elle n’est pas une cause parmi d’autres, mais la Cause qui rend possible toute causalité. Et l’être humain, placé au cœur de la Triade — entre Ciel et Terre, entre équerre et compas, entre le multiple et l’Un — est précisément le lieu où cette Réalité peut être reconnue, vécue et incarnée.

La modernité, en proclamant la « mort de Dieu » et en absolutisant la raison discursive, n’a pas supprimé le Principe : elle l’a simplement rendu inaudible. Or le Principe n’a pas besoin d’être cru ni prouvé ; il est dans sa réalisation. C’est là tout le sens de l’initiation véritable : non pas accumuler des connaissances, mais revenir au Centre, retrouver l’Invariable Milieu où l’Homme véritable devient le médiateur conscient entre le manifesté et le non-manifesté, entre le relatif et l’Absolu.

Ainsi, chercher le Principe n’est pas une spéculation intellectuelle. C’est une aventure spirituelle décisive : celle qui consiste à remonter, par la purification, la contemplation et le travail sur soi, vers ce qui n’a jamais cessé d’être notre origine la plus intime. C’est une invitation permanente à l’émerveillement et à la quête, là où philosophie et théologie se rejoignent dans l’effort de l’esprit pour penser l’impensable origine de toute pensée.

Derrière la diversité des rites, des symboles et des doctrines, une seule Lumière brille.
La Franc-maçonnerie, lorsqu’elle reste fidèle à sa vocation, n’est rien d’autre qu’un chemin parmi d’autres pour y ramener l’homme égaré : vers le Grand Architecte, vers le Principe, vers cet absolu originel d’où jaillit toute parole, et où tout, finalement, retourne.

« Dialogue du coq à l’âne… » ou l’art maçonnique de chercher sans posséder la lumière

Avec Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq, Guy Chabas propose bien davantage qu’une conversation métaphysique entre quatre amis. Il ouvre un chantier intérieur où le principe créateur, la vie, la conscience, la matière, l’âme et la mort deviennent les pierres vives d’une méditation profondément initiatique. Entre le coq qui annonce l’aurore et l’âne qui porte humblement le poids du chemin, l’ouvrage rappelle que la pensée maçonnique ne consiste pas à enfermer le mystère dans une formule, mais à le travailler avec patience, fraternité et exigence.

Guy Chabas compose une œuvre singulière, presque intempestive, où la conversation devient un laboratoire intérieur

Le livre ne cherche pas à imposer une doctrine, ni à refermer l’énigme du monde sous une formule de confort. Il met en scène quatre voix, Aya, Gus, Tor et Sof, dont les noms courts ont la netteté de signes opératifs. Chacun porte une manière d’habiter la question première, celle du principe créateur, de l’origine, de la vie, de l’univers, de la matière, de l’âme et de la conscience. Rien ici ne relève de la dissertation abstraite. La pensée avance par frottement, par doute, par objection fraternelle. Elle procède comme en loge, non par victoire d’une parole sur une autre, mais par taille successive de la pierre.

Guy Chabas, titulaire d’un master II en histoire de la philosophie obtenu à la Sorbonne, appartient à cette famille d’auteurs pour lesquels la littérature n’est pas l’ornement de la pensée, mais son instrument de respiration. Son travail sur La vie de Pythagore, imaginée à partir d’un parcours réel depuis Samos jusqu’à la Grande Grèce, disait déjà son goût pour les figures de passage, les écoles de sagesse, les seuils entre histoire, philosophie et méditation. Son œuvre, nourrie par les grandes interrogations métaphysiques, explore les chemins où la raison ne renonce pas devant le mystère, mais accepte d’avancer avec patience, mesure et humilité.

Ce livre touche particulièrement le franc-maçon parce qu’il place au centre la question du Grand Architecte de l’Univers, non comme une réponse, mais comme une tension.

Gus s’inquiète du mot « Architecte »

Ce terme, si familier à la tradition initiatique, lui paraît porter une intention, une construction, une volonté presque anthropomorphique. À travers lui se révèle une interrogation profonde. Faut-il encore parler d’architecture quand l’univers ne paraît pas avoir été bâti selon nos catégories humaines. Faut-il encore parler de création lorsque le commencement lui-même échappe à notre entendement. La force du dialogue tient à cette audace tranquille. Le livre ne blasphème pas contre le symbole. Il le travaille. Il le met à l’épreuve. Il demande au mot de répondre de sa nécessité.

Là se situe la belle densité maçonnique de l’ouvrage

Guy Chabas

Guy Chabas ne réduit pas le principe créateur à Dieu, ni Dieu à une confession, ni la métaphysique à une opinion. Il laisse chaque personnage approcher l’invisible avec ses outils. Aya convoque la religion, la Cabale, l’alchimie, la magie, les lettres, le tétragramme. Tor défend l’équilibre rituel et la prudence des formules reçues. Gus creuse, refuse, déplace, cherche dans la vie elle-même une puissance immanente, une force sans tribunal céleste, sans paradis, sans enfer, sans au-delà personnel. Sof, lettré, rappelle les auteurs, mais court le risque de transformer la citation en refuge. Nous reconnaissons là quatre attitudes de l’initié devant le mystère. Le croyant symbolique, le gardien du rite, le chercheur inquiet, l’érudit tenté par l’autorité des livres.

Le choix du coq et de l’âne ouvre une veine symbolique très féconde

Le coq, pour un franc-maçon, annonce la lumière. Il veille dans la nuit, il pressent l’aurore, il réveille la conscience encore engourdie. Sa parole est verticale, sonore, presque solaire. Il appelle au discernement. L’âne, lui, appartient à une symbolique plus ambiguë. Il peut représenter l’entêtement, la pesanteur, la lenteur de l’intelligence prisonnière de ses habitudes. Mais l’âne est aussi l’animal humble, patient, porteur, celui qui avance sous la charge, celui qui traverse les chemins pauvres de la connaissance. Chez Giordano Bruno, dont le livre garde l’écho, l’âne n’est pas seulement ridicule. Il devient parfois l’image paradoxale d’une sagesse qui passe par l’abaissement de l’orgueil. Entre le coq et l’âne, entre l’éveil et la charge, entre l’appel de l’aube et la marche terrestre, Guy Chabas installe une dialectique initiatique d’une grande finesse.

La plus belle audace de l’ouvrage réside peut-être dans sa manière de traiter la vie

Gus finit par affirmer un univers infini, éternel, composé de monades, de particules de matière animées par la vie. La formule peut surprendre, mais elle possède une intensité poétique et philosophique réelle. La vie n’y apparaît plus comme un accident tardif, mais comme une puissance de composition. L’être humain n’est pas arraché au monde. Il est un assemblage provisoire, conscient, responsable, traversé par une énergie que Gus nomme l’envie. Cette envie n’est pas seulement désir brut. Elle devient matière morale lorsqu’elle rencontre la conscience. Nous savons, dit en substance le texte, si nos envies servent l’amour ou la haine, le bien ou le mal. Voilà une idée profondément initiatique. La morale ne descend pas d’un ciel extérieur. Elle se lève dans le sanctuaire intérieur de la conscience.

Le livre ne promet aucune consolation facile

Il envisage la mort comme réassemblage des monades, effacement progressif du souvenir, disparition sans immortalité personnelle. Pourtant, cette pensée n’est pas désespérée. Elle donne au contraire une gravité fraternelle à l’existence. Puisque rien ne garantit une mémoire éternelle, il importe de laisser une trace juste dans la conscience des vivants. Cette sagesse sans récompense posthume rejoint une éthique exigeante. Bien agir ne vaut pas parce qu’un juge céleste nous attend. Bien agir vaut parce que la conscience humaine, fragile et lumineuse, sait qu’elle participe à l’équilibre du monde.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq est un livre de seuils

Il ne tranche pas, il délie. Il ne donne pas la clé, il polit la serrure. Sa beauté tient à cette fraternité de la dispute, à cette manière de faire de la contradiction une ascèse. Guy Chabas rappelle que la pensée initiatique ne consiste pas à répéter des mots sacrés, mais à les rendre de nouveau brûlants. Le principe créateur, l’univers, la vie, l’âme, la conscience, la matière, l’amour et la mort deviennent ici les pierres d’un édifice intérieur que nul ne possède entièrement. Et c’est peut-être là que se tient la vérité la plus maçonnique de cette œuvre. Chercher ensemble, sans confondre l’infini avec nos certitudes, demeure déjà une manière d’honorer la lumière.

Au fond, Guy Chabas nous rappelle que la vraie lumière n’est jamais celle que nous croyons détenir. Elle naît dans l’écart entre les voix, dans la contradiction loyale, dans l’humilité d’une pensée qui accepte de ne pas vaincre. Le coq appelle l’aube, l’âne poursuit sa marche, et l’être humain, entre ciel et poussière, découvre que chercher ensemble demeure peut-être la plus haute manière d’approcher l’infini.

Dialogue du coq à l’âne et de l’âne au coq

Guy ChabasLe Lys Bleu Éditions, 2026, 172 pages, 18,50 €

Le Lys Bleu Éditions, le SITE / Maison d’édition française proposant une sélection variée de romans, essais et poésie pour toute la communauté francophone.

Tout le monde est très fraternel… tant que vous êtes utile, influent ou solvable

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« On ne trouve guère d’ingrats tant qu’on est en état de faire du bien. »

François de La Rochefoucauld

Dans les loges comme dans les obédiences, ceux qui ont occupé des fonctions le savent : le jour où vous êtes élu, vous découvrez soudain une foule d’amis inconnus ; le lendemain de votre sortie de charge, ils ont tous disparu avec une élégance remarquable — celle des oiseaux migrateurs, mais sans le retour au printemps.

Être gradé en maçonnerie, c’est un peu comme être riche au Monopoly : tout le monde s’incline devant des billets qui ne valent rien, et beaucoup prennent l’air admiratif devant une fortune de carton.
Les courbettes sont impeccables, les sourires généreux, les messages pleins de chaleur… et tout cela tient souvent jusqu’au prochain mandat. Après, le grand désert.
La fraternité, dans certains temples, est une vertu saisonnière : elle fleurit au moment des nominations et se fane à la fin des pouvoirs.

Le vrai problème, pourtant, est plus grave encore.

En matière de solidarité, la légende maçonnique est souvent plus robuste que la réalité.
Le Frère ou la Sœur qui vient vous voir à l’hôpital, qui prend des nouvelles sans calcul, qui vous dépanne discrètement en pleine mauvaise passe, qui vous aide sans faire de publicité morale sur le sujet, celui‑là appartient à une espèce rare, presque protégée.

À côté, il y a les insectes : ils pointent le nez dès qu’une lumière de pouvoir s’allume.
Et puis il y a les autruches : elles enfoncent la tête dans le sable dès qu’un frère ou une sœur appelle au secours.

Car il faut bien le dire : la complosphère imagine encore que les francs-maçons forment une immense tontine fraternelle, prête à intervenir dès qu’un des siens vacille.
La réalité est souvent plus prosaïque, plus sèche, parfois même plus triste : dans de nombreuses loges, on voit surtout les grands discours sur la fraternité… et beaucoup moins les actes quand il faut payer la capitation, franchir la porte d’un hôpital, ou tendre la main à quelqu’un qui n’a plus grand-chose à offrir en retour.

Le résultat est d’une ironie presque parfaite :

ceux qui ont de l’argent, du prestige ou des fonctions sont couverts d’attentions ;
ceux qui tombent, se taisent ou peinent à joindre les deux bouts découvrent souvent que la fraternité a des limites très précises, parfaitement calibrées… et étonnamment liées au montant du compte bancaire.

Bref : la solidarité maçonnique existe, bien sûr — mais elle a parfois des horaires, des conditions, et un sens du devoir qui ressemble beaucoup à celui d’un ascenseur social en panne.

Légendes de France ou d’ailleurs : El Dorado, l’or invisible de la quête intérieure

Au cœur de l’Amérique du Sud, El Dorado n’est pas seulement la légende d’une cité d’or poursuivie par les conquistadors. C’est une parabole lumineuse sur l’avidité, l’illusion et la véritable richesse. Sous le métal rêvé se cache une leçon initiatique profonde. L’or que l’homme cherche au loin n’est peut-être que la lumière qu’il n’a pas encore su reconnaître en lui-même.

L’Amérique du Sud commence ici comme un songe d’or

Non pas l’or tranquille des sages, ni celui des alchimistes longuement purifié dans le secret de l’athanor, mais l’or brûlant des convoitises humaines, celui qui attire, fascine, consume et parfois perd ceux qui croient le posséder. El Dorado n’est pas seulement une cité introuvable. C’est une épreuve. C’est un miroir tendu à l’homme lorsqu’il confond la lumière avec son éclat, la richesse avec la sagesse, la possession avec l’accomplissement.

À l’origine, El Dorado ne désigne pas d’abord une ville, mais un être rituel, un souverain couvert de poudre d’or, lié aux peuples Muiscas de l’actuelle Colombie.

Avant de pénétrer dans les eaux sacrées du lac Guatavita, cet homme doré n’exhibait pas une richesse destinée à la domination. Il accomplissait un geste d’offrande. L’or n’était pas alors une proie. Il était passage, médiation, lien entre le visible et l’invisible. Il ne servait pas à accumuler, mais à consacrer.

Toute la profondeur symbolique de la légende tient dans ce renversement

Pour les peuples qui portaient ce rite, l’or appartenait au domaine du sacré. Il était rayonnement solaire, présence de la lumière dans la matière, trace de l’invisible dans le monde sensible. Pour les conquérants venus d’Europe, il devint promesse de butin, rêve de puissance et fièvre de possession. Là où le rite parlait d’offrande, la conquête entendit richesse. Là où le symbole désignait une élévation, l’avidité ne vit qu’un trésor.

El Dorado naquit de cette incompréhension

La légende se déplaça alors du lac vers la forêt, de l’homme doré vers la cité d’or, du geste sacré vers l’obsession matérielle. Les conquistadors marchèrent, interrogèrent, torturèrent parfois, traversèrent fleuves et montagnes, poursuivant une ville que les cartes ne parvenaient jamais à fixer. Plus ils avançaient, plus El Dorado reculait. Plus ils cherchaient l’or, plus ils révélaient leur pauvreté intérieure.

Au regard maçonnique, cette légende prend une puissance particulière

Elle dit l’initiation manquée de celui qui cherche au dehors ce qui ne peut être découvert qu’au dedans. Le profane veut conquérir la cité d’or sans avoir commencé à dégrossir sa pierre. Il veut recevoir la lumière sans apprendre d’abord à soutenir son éclat. Il veut entrer dans le Temple sans comprendre que le Temple véritable n’est pas seulement un lieu, mais une architecture intérieure, patiemment élevée par la conscience, la mesure et le travail.

La forêt sud-américaine devient alors une immense chambre d’épreuves

Elle égare celui qui n’a pas trouvé sa boussole intérieure. Les fleuves lavent les illusions. Les montagnes opposent leur silence à l’impatience humaine. Les brumes dissimulent moins une cité qu’une vérité. El Dorado ne se refuse pas par cruauté. Il se dérobe parce que l’homme qui le cherche n’est pas encore prêt à le comprendre.

L’or de la légende est double

Pour le conquérant, il est métal, emprise, domination. Pour l’initié, il est lumière, transformation, accomplissement. Le premier veut prendre. Le second apprend à offrir. Le premier rêve d’un trésor extérieur. Le second découvre que la seule richesse durable est celle qui transfigure l’être. Toute la légende tient dans cet écart entre la main qui arrache et la main qui consacre.

C’est pourquoi El Dorado demeure l’un des grands mythes de l’humanité.

Il ne parle pas seulement d’Amérique du Sud. Il parle de nous

Il interroge notre rapport au désir, à la réussite, à la puissance, à l’apparence. Quelle cité cherchons-nous vraiment. Quel or désirons-nous. Celui qui alourdit l’homme ou celui qui l’élève. Celui qui enferme dans la fièvre du manque ou celui qui ouvre à la sagesse.

Dans la tradition initiatique, l’or n’est jamais seulement un métal précieux

Il est le signe d’une matière transmutée, d’une conscience purifiée, d’un être ayant traversé l’épreuve du feu. L’alchimie le savait. La franc-maçonnerie le rappelle autrement. Ce que nous cherchons n’a de valeur que si cette quête nous transforme. Le trésor qui ne change pas celui qui le découvre n’est qu’un poids de plus dans les ténèbres.

El Dorado n’a peut-être jamais existé sur aucune carte

Mais il demeure vivant comme demeure vivant tout grand mythe initiatique. Il apparaît chaque fois que l’homme croit pouvoir posséder la lumière au lieu de la servir. Il disparaît chaque fois que l’avidité l’emporte sur la sagesse. La véritable cité d’or n’est donc pas perdue dans la forêt. Elle attend, silencieuse, au plus profond de l’être, là où commence enfin le vrai voyage.

Et parce que les légendes vivent aussi de celles et ceux qui les recueillent, les transmettent et les sauvent de l’oubli, 450.fm entend poursuivre ce patient travail de mémoire et d’émerveillement.

Nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.

Alors, plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.

Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs » et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.

16/05/26 : Académie maçonnique Paris – « Qu’est-ce que la conscience de soi au grade de Maître ? »

Ce samedi 16 mai 2026 à 10h30, l’Académie maçonnique à Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, dans le cadre d’une conférence intitulée :
« Qu’est-ce que la conscience de soi au grade de Maître ? », Christian HOFFMANN, Psychanalyste, professeur honoraire des universités, Ancien directeur de l’École doctorale de psychanalyse de l’université Paris-Diderot (anc. Paris 7).

Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_NIVpx_j2RNinvprt_40LxA

Dans son cycle annuel 2025-2026 ayant pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra le T⸫ C⸫ F⸫ Christian HOFFMANN. C’est ainsi, qu’après une conférence intitulée :

« Qu’est-ce que la conscience de soi au grade de Maître ?»,

Christian Roblin
Christian Roblin

il répondra aux questions des participants, au cours d’un entretien animé par Christian Roblin.

Avant même d’aborder la question de la conscience de soi au grade de Maître, se pose plus globalement celle de la connaissance de soi en franc-maçonnerie. C’est, d’ailleurs, celle-ci qui réside au cœur de l’initiation maçonnique, et ce, dès le 1er degré : la pierre brute, le fil à plomb, VITRIOL… Ensuite, au 2e degré, parmi les diverses explorations proposées, est censé commencer à s’opérer le déchiffrement de la Gnose, cette connaissance ésotérique qui dévoile à chaque initié un chemin, qui lui reste personnel, pour remonter aux sources spirituelles de l’Être. Au 3e degré, quand sera venu le temps de passer au stade de la Maîtrise, le conférencier se concentrera sur le relèvement d’Hiram, propre à faire entendre comment la « conscience de soi » se construit par l’amour réciproque avec l’autre. Il s’appliquera, alors, à définir ce qu’on appelle « la conscience de soi » et plus spécialement encore ce que Hegel appelle « la conscience réfléchie » qui réalise la maîtrise par la conscience critique des pensées qui animent le sujet.

Christian HOFFMANN

Quant à Christian HOFFMANN, membre de la Grande Loge de France. Il est psychanalyste. Professeur honoraire des universités, il a dirigé l’École doctorale de psychanalyse de l’université Paris-Diderot (anciennement Paris 7). Au cours de sa carrière, il fut l’auteur de nombreuses publications. Également professeur invité dans une université chinoise, il vient de faire paraître, en cette année 2026, aux éditions Hermann, en collaboration avec le Professeur Huo Datong, de l’université de Chengdu  dont cet essai vise précisément à faire connaître l’œuvre et la personnalité  un petit volume au format de poche intitulé : Repenser la psychanalyse à partir de la Chine… qui parvient, grâce à son contenu aussi original qu’enrichissant, à tenir la promesse de son titre, en 159 pages seulement !

C’est avec grand plaisir – nous n’en doutons pas – que les titulaires du grade maçonnique de maître, sans distinction d’obédience, pourront gracieusement écouter ce pédagogue, « veilleur et éveilleur de conscience », si l’on veut bien nous pardonner cette expression de circonstance.

Conférence Zoom sur ordinateur portable
Conférence Zoom sur ordinateur portable

En visioconférence avec l’outil Zoom

en vous inscrivant grâce au lien suivant : https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_NIVpx_j2RNinvprt_40LxA

Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

23/05/26 : Quand le feu pense le monde – métallurgistes et forgerons au musée de la franc-maçonnerie

Le samedi 23 mai 2026, le musée de la franc-maçonnerie (musée de France depuis 2003) organise au 16 Cadet la deuxième « Journée Claude Gaignebet », placée sous le signe des patrimoines populaires et des traditions initiatiques. Consacrée aux métallurgistes et aux forgerons, cette journée ouverte à tous traversera les mythes, les rites et les mystères des métaux, de Samothrace aux mondes turco-persans, des sidérurgies africaines aux confréries gnawa, des contes indo-européens aux carnavals basques.

Au cœur du Temple 11 du Grand Orient de France, le feu, le fer et la forge deviendront les figures d’une humanité qui transforme la matière pour mieux se comprendre elle-même.

Claude Gaignebet fut l’un de ces chercheurs rares qui savaient entendre, sous les contes, les fêtes populaires, les carnavals, les obscénités rituelles et les récits apparemment modestes, une très ancienne grammaire du sacré

Né à Damas en 1938 et mort à Paris en 2012, folkloriste, ethnologue et mythologue, professeur à l’université de Nice Sophia-Antipolis, grand lecteur de Rabelais, il a consacré son œuvre à montrer que les traditions populaires ne sont jamais de simples survivances pittoresques. Elles sont des archives vivantes. Elles gardent la mémoire des saisons, des passages, des morts, des renaissances, des inversions et des métamorphoses.

Chez lui, le populaire n’est jamais mineur. Il est une voie d’accès à ce que les sociétés ont parfois oublié d’elles-mêmes. Sous le rire, sous la farce, sous le masque, sous le carnaval, quelque chose parle encore. Un ancien savoir du corps, du calendrier, de la fécondité, de l’hiver, du printemps, de la peur et du renouvellement. C’est donc sous un patronage intellectuel particulièrement juste que le Musée de la franc-maçonnerie organise, le samedi 23 mai 2026, la deuxième Journée Claude Gaignebet, consacrée aux métallurgistes et aux forgerons.

Le titre complet de cette rencontre dit déjà l’ambition de la journée

Métallurgistes et Forgerons – Mythes, Rites et Mystères des Métaux.

Il ne s’agira pas seulement de parler de techniques anciennes, de fours, de minerais, d’outils ou de savoir-faire. Il s’agira de comprendre ce que le feu et le métal ont fait à l’imaginaire humain. Car depuis la préhistoire jusqu’à l’époque contemporaine, depuis l’Asie jusqu’à l’Europe et l’Afrique, la transformation des métaux a toujours excédé le simple domaine de l’artisanat. Elle touche au sacré, à la puissance, au danger, à la naissance des formes, aux interdits, aux initiations de métier et aux visions du monde.

Le métal n’est jamais une matière neutre

Il vient des profondeurs. Il porte en lui la mémoire obscure de la terre. Il demande l’extraction, la chaleur, la fusion, la frappe, la trempe, la patience et la mesure. Le forgeron n’est donc pas seulement celui qui fabrique. Il est celui qui fait passer la matière d’un état à un autre. Il arrache au sous-sol ce qui dormait dans la nuit minérale. Il le livre au feu. Il le frappe. Il le purifie. Il le contraint sans l’anéantir. Il lui donne forme.

Cette figure du forgeron touche immédiatement le regard maçonnique. Lors de l’initiation, les métaux sont déposés. Ce geste ne signifie pas seulement que l’on abandonne les biens matériels avant d’entrer dans le Temple. Il indique que l’être humain doit se délester de ce qui l’alourdit, de ce qui le détourne de sa propre rectification, de ce qui l’empêche de se rendre disponible au travail intérieur. Mais déposer les métaux ne veut pas dire mépriser la matière. Cela signifie apprendre à ne pas en être l’esclave. Le métal devient noble lorsqu’il passe par le feu de la conscience.

La journée s’ouvrira par une introduction de Laurent Segalini, conservateur du Musée de la franc-maçonnerie

Laurent Segalini

Cette présence inscrira naturellement la rencontre dans la mission du musée, qui ne conserve pas seulement des objets, des décors, des tabliers, des bijoux ou des archives, mais permet aussi de replacer la franc-maçonnerie dans le grand réseau des cultures symboliques, des traditions de métiers et des imaginaires de la transformation.

Gérard Galtier interviendra ensuite sur les Cabires, les Dactyles et les anciens Mystères de Samothrace

Le choix est remarquable. Avec ces figures antiques, nous entrons dans un monde où la métallurgie, la montagne, le feu, les puissances souterraines et les cultes initiatiques se répondent. Samothrace demeure l’un des grands lieux mystérieux de l’Antiquité, un espace où l’initiation n’était pas une doctrine abstraite, mais une traversée du secret, du danger, de la protection et de la puissance.

Thierry Zarcone abordera la symbolique du fer et les règles du métier de forgeron dans l’espace turco-persan

Cette intervention permettra d’approcher le fer comme matière de discipline, de transmission et d’éthique professionnelle. Dans bien des traditions, le forgeron n’est pas un artisan ordinaire. Il touche à ce qui brûle, à ce qui tranche, à ce qui arme, à ce qui protège. Il appartient souvent à un univers de règles, d’interdits, de filiations et de secrets.

Caroline Robion-Brunner proposera une intervention d’une grande force sur les tabous et croyances des sidérurgies africaines

Caroline Robion-Brunner

Le sujet rappelle que produire du fer ne relève pas seulement de l’histoire des techniques. La sidérurgie engage une vision du monde. Le four peut être pensé comme un ventre. La réduction du minerai peut prendre la forme symbolique d’une naissance. Le fondeur peut être soumis à des règles de pureté. Le métal sortant du feu devient alors une puissance ambivalente, féconde et dangereuse. Là où l’archéologie rencontre l’ethnologie, la matière cesse d’être muette. Elle devient habitée.

L’après-midi s’ouvrira avec Mohammed Habib Samrakandi autour de la parenté symbolique entre le Maître des crotales et la figure du forgeron dans l’ethnographie marocaine du fait gnawi

Mohammed Habib Samrakandi -Babelio

Avec les Gnawa, le métal devient rythme, transe, mémoire et guérison. Les crotales ne sont pas de simples instruments. Ils martèlent le temps. Ils ouvrent un espace rituel où le corps, le son et l’invisible se répondent. Le forgeron travaille par le feu et la frappe. Le Maître des crotales travaille par le son métallique et la cadence. Tous deux savent que la transformation passe par une vibration.

Lays Farra abordera ensuite le forgeron et le diable à travers les enjeux d’un conte indo-européen

Le forgeron y apparaît comme une figure profondément ambivalente. Parce qu’il transforme la matière, il fascine et inquiète. Il semble savoir ce que les autres ignorent. Dans le conte, cette puissance attire la ruse, la tentation, le pacte, mais aussi l’intelligence artisanale capable de retourner l’épreuve. Le forgeron peut être tenté, mais il peut aussi vaincre la tentation par la maîtrise du geste et par la finesse de l’esprit.

Christine Escarmant clôturera la journée avec les forgerons dans les carnavals basques. Ici, la forge rejoint le monde du masque, du sauvage et du renversement

Dans les traditions carnavalesques, le forgeron apparaît comme un passeur. Il relie la forêt et le village, l’animalité et l’humanité, le désordre apparent et le retour d’un ordre renouvelé. Il appartient à ces figures de seuil qui rappellent que toute société doit régulièrement rencontrer sa part obscure pour retrouver une forme plus haute d’équilibre.

À 17 h, la journée sera suivie d’une conférence de Nissim Amzallag, ancien chercheur au département Bible, Archéologie et Proche-Orient ancien de l’Université Ben Gourio

Nissim Amzallag – Babelio

Intitulée « Le dieu fondeur, une figure inconnue de l’Histoire des religions », cette conférence prolongera naturellement le fil rouge de la journée. Avec lui, la métallurgie touche aux origines mêmes de certaines représentations du divin. Le feu, le four, la fusion, la coulée, les minerais, les scories et les fumées composent alors une véritable théologie de la transformation. Le dieu fondeur n’est pas celui qui crée à distance. Il est celui qui donne forme en traversant le feu.

Pour le public profane, cette journée offrira une entrée passionnante dans l’histoire longue des cultures humaines

Pour le public maçonnique, elle résonnera avec une intensité particulière. La franc-maçonnerie n’est pas née hors du monde des métiers, des outils, des gestes et des chantiers. Même devenue spéculative, elle garde dans sa langue symbolique la trace profonde de l’opératif. Elle parle de pierre, de maillet, de ciseau, de règle, de levier, de niveau, de fil à plomb. Elle sait que l’esprit ne se construit pas sans outils et que la lumière n’est rien si elle ne descend pas jusqu’à la matière.

Le forgeron est, à sa manière, un frère du tailleur de pierre

L’un travaille la dureté minérale par le feu et la frappe. L’autre travaille la pierre par le choc, la mesure et la patience. Tous deux savent que la matière résiste. Tous deux savent que l’homme se révèle dans sa manière de transformer sans détruire. Tous deux savent qu’il faut un feu intérieur pour donner forme à ce qui, d’abord, n’était qu’opacité.

Cette deuxième « Journée Claude Gaignebet » s’annonce donc comme bien davantage qu’un rendez-vous savant

Claude Gaignebet

Elle sera une exploration du feu comme matrice symbolique, du métal comme mémoire de la terre, du métier comme voie d’initiation, du mythe comme archive de l’humanité. Elle rappellera que l’histoire des religions, l’archéologie, l’ethnologie, la mythologie populaire et la franc-maçonnerie peuvent se rejoindre autour d’un même foyer. Là où brûle le feu, l’homme ne fabrique pas seulement des objets. Il se fabrique lui-même.

Au fond de la forge, il y a plus qu’un brasier. Il y a une leçon

Rien ne se transforme sans chaleur, sans patience, sans épreuve et sans mesure. Le métal, comme l’être humain, doit passer par le feu pour quitter l’informe et rejoindre la figure. Cette journée rappellera que l’initiation commence peut-être là, dans ce moment mystérieux où la matière rougit, où le marteau tombe, où l’étincelle jaillit, et où l’homme comprend enfin que travailler le monde, c’est aussi travailler sur soi.

Photo Yonnel Ghenraouti

Infos pratiques

Deuxième « Journée Claude Gaignebet » – Patrimoines populaires et traditions initiatiques / Métallurgistes et Forgerons – Mythes, Rites et Mystères des Métaux

Samedi 23 mai 2026 / De 9 h 30 à 16 h 30
Grand Orient de France, Temple 11, 16 rue Cadet Paris 9e

Journée d’étude ouverte à tous – Organisation par le musée de la franc-maçonnerie / Inscription journée
La journée sera suivie à 17 h de la conférence de Nissim Amzallag
Le dieu fondeur, une figure inconnue de l’Histoire des religions : Inscription conférence

L’alchimie spirituelle de la Rose-Croix

Transmuter la peur en amour, et faire éclore la Rose au centre de la Croix

L’alchimie spirituelle commence là où l’homme cesse de croire qu’il est seulement la somme de ses habitudes, de ses blessures et de ses peurs.

Elle commence lorsque, au cœur même de l’existence ordinaire, quelque chose en nous pressent qu’il existe une autre matière à travailler : non plus seulement le métal enfermé dans la mine, la plante dans l’athanor, ou le sel dans le creuset, mais cette matière plus subtile, plus secrète, plus vivante encore : notre propre âme.

Car l’alchimie opérative, dans ses gestes, ses fourneaux, ses dissolutions, ses distillations et ses coagulations, n’a jamais été uniquement une science de la matière. Elle est aussi une science du regard. Elle apprend à contempler le monde comme un immense livre de correspondances, où chaque opération extérieure révèle une opération intérieure, où chaque transformation visible indique une métamorphose invisible.

Ce que l’alchimiste accomplit sur la matière, l’être humain est appelé à l’accomplir sur lui-même.

Dissoudre ce qui est figé.
Séparer ce qui est confondu.
Purifier ce qui est obscurci.
Réunir ce qui était séparé.
Fixer la lumière dans la chair même de l’existence.

Ainsi, l’alchimie spirituelle n’est pas une fuite hors du monde. Elle n’est pas une spiritualité désincarnée, qui mépriserait la matière, le corps, le quotidien, les émotions ou les épreuves. Elle est, au contraire, l’art sacré d’habiter pleinement la vie, mais avec un feu nouveau. Elle nous apprend que nos peurs, nos doutes, nos blessures, nos contradictions ne sont pas des déchets de l’âme, mais des minerais bruts. Et que dans ce minerai, si l’on accepte de le travailler avec patience, se cache déjà l’or.

La peur est du plomb.

Mais le plomb n’est pas maudit.

Il est simplement de l’or qui n’a pas encore retrouvé son soleil.

La Croix et la Rose

Le grand symbole de cette transmutation est celui de la Rose-Croix.

La Croix représente les quatre directions, les quatre éléments, les quatre tensions fondamentales de l’existence. Elle est l’espace du monde manifesté, avec ses oppositions, ses tiraillements, ses douleurs, ses choix, ses contradictions apparentes. Elle est la condition humaine elle-même : être pris entre le haut et le bas, entre l’intérieur et l’extérieur, entre la lumière et l’ombre, entre l’élan de l’esprit et la pesanteur de la matière.

Mais au centre de cette Croix fleurit la Rose.

La Rose n’annule pas la Croix. Elle ne la détruit pas. Elle ne la fuit pas. Elle naît d’elle.

Voilà le grand mystère.

La quintessence ne surgit pas en dehors des tensions de la vie, mais au cœur même de leur réconciliation. La Rose éclot lorsque les opposés cessent de se combattre et acceptent de devenir les deux pôles d’une même révélation.

Ce que nous appelions contradiction devient alors polarité.
Ce que nous appelions conflit devient mouvement.
Ce que nous appelions souffrance devient passage.
Ce que nous appelions peur devient appel à aimer plus vaste.

Car l’amour véritable n’est pas l’absence de peur.

Il est ce qui traverse la peur sans se laisser réduire par elle.

Il est la lumière qui entre dans la caverne, non pour nier l’ombre, mais pour lui révéler sa transparence.

Terre et Ciel : Sel et Nitre

Le premier axe de la Croix est celui de la Terre et du Ciel.

Dans le langage alchimique, nous pouvons y reconnaître le Sel et le Nitre.

Le Sel est le principe de fixation. Il est la mémoire de la forme, la cristallisation de l’expérience, la structure, le corps, l’incarnation. Il est ce qui donne consistance, limite et durée. Sans le Sel, rien ne tient. Rien ne prend forme. Rien ne peut s’inscrire dans le monde. Il est le feu secret.

Mais le Sel peut aussi devenir prison. Lorsqu’il se durcit, il devient répétition, enfermement, rigidité. Psychiquement, il représente nos habitudes, nos identifications, nos cuirasses, nos certitudes anciennes, tout ce qui dit : « Je suis ainsi, je ne changerai pas. » Le Sel est alors la matière figée de notre histoire personnelle.

Face à lui, le Nitre est l’appel du Ciel.

Il est feu sacré, souffle lumineux, puissance d’élévation. Il est ce qui descend d’en haut pour réveiller ce qui dort en bas. Le Nitre est l’étincelle qui traverse la matière et lui rappelle qu’elle n’est pas seulement masse, mais promesse. Il est le ferment invisible, la tension vers l’esprit, la poussée ascendante du vivant.

Mais le Nitre, lui aussi, peut devenir déséquilibre. S’il n’est pas uni au Sel, il se perd dans l’abstraction, dans l’enthousiasme sans racine, dans les visions qui ne s’incarnent jamais. Il devient feu sans vase, inspiration sans œuvre, ciel sans terre.

L’alchimie spirituelle nous demande donc de marier le Sel et le Nitre.

C’est-à-dire d’unir la profondeur de la Terre avec l’appel du Ciel.
D’unir la mémoire du corps avec la lumière de l’esprit.
D’unir ce que nous avons vécu avec ce que nous sommes appelés à devenir.

Et de cette union naît l’Alkaest.

L’Alkaest : le dissolvant et le marieur

L’Alkaest, dans la symbolique alchimique, est souvent présenté comme le dissolvant universel. Mais spirituellement, il est bien davantage qu’un agent de dissolution. Il est celui qui libère les potentiels enfermés dans les formes. Il ne détruit pas par violence ; il dissout par intelligence. Il défait les nœuds pour rendre possible une union supérieure.

Il est le grand libérateur.

Dans la psyché, l’Alkaest apparaît lorsque le doute et la foi cessent de s’exclure.

Le doute, lorsqu’il est pur, n’est pas l’ennemi de la foi. Il est son serviteur secret. Il vient briser les idoles, dissoudre les croyances mortes, purifier les illusions que nous prenions pour des vérités. Le doute véritable n’est pas cynisme : il est feu critique, exigence intérieure, refus des fausses lumières.

Mais le doute sans foi devient acide stérile. Il ronge tout, même la possibilité d’aimer. Il enferme l’âme dans une lucidité froide, où plus rien ne peut naître.

La foi, elle, est l’ouverture au possible. Elle est la confiance dans une intelligence plus vaste que nos peurs. Elle n’est pas crédulité, mais consentement à l’invisible. Elle est cette force douce qui dit : « Même si je ne vois pas encore, quelque chose en moi sait qu’un chemin existe. »

Mais la foi sans doute peut devenir naïveté, projection, sommeil de l’esprit.

L’Alkaest intérieur naît lorsque le doute et la foi s’unissent.

Alors le doute purifie la foi, et la foi féconde le doute. Le doute empêche la foi de devenir illusion ; la foi empêche le doute de devenir désespoir. Ensemble, ils forment le dissolvant sacré qui ouvre les prisons intérieures.

Ce que je croyais être une peur devient une porte.
Ce que je croyais être une limite devient une matière à transformer.
Ce que je croyais être une chute devient une descente nécessaire dans la mine de l’âme.

L’Alkaest devient alors le marieur.

Il marie la Terre et le Ciel. Il marie le visible et l’invisible. Il marie la chair blessée et l’esprit lumineux. Il marie l’homme ancien et l’homme à naître.

En nous, il agit chaque fois qu’une certitude rigide se dissout pour laisser passer une vérité plus vaste. Chaque fois qu’une peur acceptée devient compréhension. Chaque fois qu’une blessure regardée avec amour cesse d’être un mur et devient un seuil.

Car ce que nous refusons en nous devient ombre.

Ce que nous accueillons devient matière d’œuvre.

Soleil et Lune : le Roi et la Reine

Le second axe de la Croix est celui du Soleil et de la Lune.

C’est l’union du principe masculin et du principe féminin, du Roi et de la Reine, du conscient et de l’inconscient, du Moi et du Soi.

Le Soleil est le principe de clarté. Il éclaire, ordonne, dirige. Il représente la conscience éveillée, la volonté, la verticalité, la parole qui tranche, le regard qui distingue. En nous, il est ce qui dit « je », ce qui choisit, ce qui agit, ce qui donne forme à l’intention.

Mais le Soleil, lorsqu’il se sépare de la Lune, devient tyrannie de la conscience. Il croit tout maîtriser. Il veut comprendre avant d’aimer. Il impose sa lumière sans écouter les profondeurs. Il devient orgueil, contrôle, sécheresse.

La Lune, elle, est le principe de réceptivité. Elle reflète, accueille, féconde dans le silence. Elle est l’eau intérieure, la mémoire profonde, le rêve, l’intuition, l’imaginal, le monde souterrain des symboles. Elle est la grande matrice de l’âme, celle qui porte les images avant qu’elles ne deviennent paroles.

Mais la Lune séparée du Soleil peut devenir confusion, passivité, fascination pour l’ombre, errance dans les eaux troubles de l’inconscient. Sans le Soleil, elle manque de centre. Sans la conscience, elle peut se perdre dans ses propres reflets.

Là encore, l’alchimie ne choisit pas un pôle contre l’autre.

Elle cherche les noces.

Le Roi doit descendre vers la Reine.
La Reine doit accueillir le Roi.
Le conscient doit écouter l’inconscient.
Le Moi doit se laisser instruire par le Soi.

Dans cette union, l’être cesse d’être divisé entre ce qu’il montre et ce qu’il cache, entre ce qu’il contrôle et ce qui le traverse, entre son visage social et son âme profonde.

Le Moi, lorsqu’il se croit seul maître du royaume, vit dans la peur. Il doit protéger son image, défendre son territoire, justifier son histoire. Il craint d’être vu, d’être blessé, d’être abandonné, d’être démasqué.

Mais lorsque le Moi accepte de rencontrer le Soi, quelque chose se renverse. Il découvre qu’il n’est pas le centre ultime de l’être, mais un serviteur du centre. Il n’est pas le soleil absolu, mais une lampe appelée à recevoir une lumière plus grande.

Alors la peur commence à se transmuter.

Car la peur naît souvent de la séparation.
Séparation entre ce que je suis et ce que je crois devoir être.
Séparation entre ma lumière et mon ombre.
Séparation entre ma volonté et mon âme.
Séparation entre mon besoin d’amour et ma crainte d’être vulnérable.

Lorsque le Soleil et la Lune s’unissent, l’être devient plus entier. Il ne cherche plus à vaincre son inconscient, mais à l’écouter. Il ne cherche plus à dominer sa sensibilité, mais à l’honorer. Il ne cherche plus à paraître fort, mais à devenir vrai.

Et la vérité, lorsqu’elle est habitée avec douceur, devient amour.

Transmuter la peur en amour

La peur n’est pas une ennemie à abattre.

Elle est une messagère mal comprise.

Elle indique un lieu en nous où la lumière n’a pas encore été accueillie. Elle révèle une part de notre être qui se croit séparée, menacée, abandonnée ou indigne. Elle montre l’endroit exact où l’amour n’est pas encore descendu.

L’alchimiste intérieur ne méprise donc pas sa peur. Il ne la refoule pas. Il ne la maquille pas en courage artificiel. Il la place dans le creuset.

Il l’observe.
Il la chauffe doucement au feu de la conscience.
Il la dissout dans l’Alkaest du doute pur et de la foi vivante.
Il la met en présence du Soleil et de la Lune.
Il lui demande : « Quelle part de moi cherches-tu à protéger ? Quelle lumière attends-tu ? Quelle union réclames-tu ? »

Alors la peur commence à livrer son secret.

Derrière la peur de perdre, il y a l’amour de ce qui compte.
Derrière la peur d’être rejeté, il y a le désir d’être accueilli.
Derrière la peur de mourir, il y a l’appel à vivre plus intensément.
Derrière la peur de l’inconnu, il y a l’âme qui tremble devant sa propre expansion.

La peur est souvent de l’amour contracté.

Elle est un amour qui n’ose pas encore s’ouvrir. Un amour qui s’est durci en défense. Un amour qui a oublié sa source et s’est changé en vigilance.

Transmuter la peur en amour, ce n’est donc pas faire disparaître magiquement toute inquiétude. C’est rendre à la peur sa nature première. C’est l’ouvrir, la réchauffer, la purifier, jusqu’à ce qu’elle redevienne énergie de vie, attention, présence, compassion.

La peur dit : « Protège-toi. »
L’amour répond : « Ouvre-toi, mais avec conscience. »

La peur dit : « Tu es seul. »
L’amour répond : « Tu es relié. »

La peur dit : « Le monde est menace. »
L’amour répond : « Le monde est initiation. »

La Rose au centre de l’être

Lorsque la Terre et le Ciel s’unissent, lorsque le Sel et le Nitre donnent naissance à l’Alkaest intérieur, lorsque le Soleil et la Lune célèbrent leurs noces dans le sanctuaire de la psyché, alors quelque chose fleurit au centre.

Ce n’est plus seulement une idée spirituelle.
Ce n’est plus seulement une croyance.
C’est une qualité de présence.

La Rose s’ouvre.

Elle est la quintessence, non comme cinquième chose ajoutée aux quatre autres, mais comme leur accomplissement. Elle est ce qui naît lorsque les opposés sont réconciliés. Elle est l’âme devenue parfum. Elle est la beauté qui surgit de la Croix acceptée.

La Rose est fragile, mais elle n’est pas faible. Elle est douce, mais elle n’est pas passive. Elle est ouverte, mais elle possède ses épines. Elle sait que l’amour véritable n’est pas une mollesse sentimentale, mais une force rayonnante, capable d’embrasser la complexité du réel sans perdre son centre.

Celui qui porte la Rose au centre de sa Croix ne devient pas un être sans épreuves. Il devient un être qui sait lire les épreuves autrement.

Il ne demande plus seulement : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ? »
Il demande : « Quelle partie de moi cela vient-il éveiller ? Quelle union cela vient-il appeler ? Quelle lumière veut naître de cette matière obscure ? »

Alors la vie entière devient laboratoire.

Chaque relation devient miroir.

Chaque peur devient minerai.

Chaque doute devient dissolvant.

Chaque joie devient indication du chemin.

Chaque blessure devient matière première de compassion.

Chaque rencontre devient opération secrète du Grand Œuvre.

L’Œuvre intérieure

L’alchimie spirituelle nous rappelle que nous ne sommes pas achevés.

Nous sommes une œuvre en cours.

Il y a en nous du plomb, du mercure, du soufre, du sel, des cendres, des vapeurs, des cristaux, des ténèbres, des lumières inconstantes, des soleils naissants et des lunes blessées. Il y a des royaumes en guerre et des noces en attente. Il y a des peurs anciennes qui réclament d’être transmutées, non par violence, mais par présence.

La voie alchimique ne nous demande pas de devenir quelqu’un d’autre.

Elle nous demande de devenir enfin ce que nous sommes en profondeur, sous les scories, sous les masques, sous les héritages figés, sous les mémoires cristallisées.

Elle nous invite à descendre dans la matière de notre vie pour y retrouver l’étincelle. À ne plus opposer le spirituel et l’incarné, le doute et la foi, le masculin et le féminin, le conscient et l’inconscient, le Moi et le Soi.

Car tout ce qui est séparé en nous demande à être réuni.

Et toute union véritable fait naître une rose.

Alors l’alchimie spirituelle devient cet art royal : prendre notre vie telle qu’elle est, avec ses ombres et ses lumières, ses peurs et ses élans, ses défaites et ses promesses, et l’offrir au feu doux de la conscience.

Non pour fuir l’humain.
Mais pour révéler en lui le divin.

Non pour nier la peur.
Mais pour lui rendre son cœur d’amour.

Non pour briser la Croix.
Mais pour faire éclore, en son centre, la Rose vivante de la quintessence.

« Coke en stock », Tintin face à la traite des ombres

Avec Coke en stock, Georges Remi (1907-1983), dit Hergé, conduit Tintin vers l’une des nuits morales les plus lourdes de son œuvre. Sous l’allure d’une aventure maritime, l’album fait surgir la persistance de l’esclavage, la corruption des puissants, le commerce des armes, les faux noms, les faux pavillons et cette vieille tentation humaine de réduire l’autre à une cargaison.

Hergé appartient à cette famille d’auteurs dont l’œuvre excède largement son support premier

Créateur de Tintin en 1929 dans Le Petit Vingtième, il a donné à la bande dessinée européenne une grammaire du regard, une science du trait, une exactitude narrative que nous nommons désormais la ligne claire.

Son parcours, de Tintin au pays des Soviets au Lotus bleu, du Secret de La Licorne au Temple du Soleil, d’Objectif Lune à Tintin au Tibet, dessine une œuvre où l’aventure devient progressivement examen de conscience. Hergé part de la course, du gag, de la péripétie, puis il atteint peu à peu cette zone plus grave où chaque voyage interroge la loyauté, l’amitié, le mensonge politique, la chute intérieure et le salut possible.

Coke en stock paraît en 1958, dans une Europe qui croit avoir tourné la page des empires et qui découvre pourtant que certaines chaînes n’ont pas disparu.

L’album regarde vers la mer Rouge, les Émirats, le Khemed, les trafics d’armes et d’êtres humains, avec cette intuition terrible que les ténèbres modernes ne portent pas toujours les habits anciens de la barbarie.

Elles parlent le langage des contrats, des navires, des intermédiaires, des faux papiers, des salons mondains et des noms d’emprunt.

Le titre lui-même est d’une noirceur admirable

Coke en stock semble annoncer une matière industrielle, une marchandise sans âme, une masse noire promise aux cales et aux fourneaux. Le lecteur comprend peu à peu que cette matière dissimule des hommes.

Toute la force symbolique de l’album tient là.

Une humanité est masquée sous le vocabulaire de la cargaison. L’être vivant devient ligne comptable. Le visage disparaît derrière le stock.

Dans une lecture maçonnique, cette substitution est l’inversion absolue de la fraternité

Là où l’initiation apprend à reconnaître en chaque être une dignité irréductible, le trafic réduit l’homme à un objet transportable, négociable, échangeable. Là où la Loge rappelle que la pierre brute doit être travaillée pour libérer sa forme intérieure, le marchand d’hommes refuse toute intériorité à celui qu’il exploite.

La mer devient alors l’espace de l’épreuve

Elle n’est jamais seulement le lieu du déplacement. Elle est la grande chambre mouvante où les masques tombent, où les puissances occultes se révèlent, où le navire ressemble à un Temple renversé.

Dans le Temple véritable, chacun reçoit sa place selon l’ordre, la parole, le respect du rite et la reconnaissance mutuelle. Sur le bateau de la traite, tout est désordre, enfermement, mensonge, clandestinité, peur. Nous sommes devant une contre-initiation, au sens le plus fort du terme.

Roberto Rastapopoulos, sous ses déguisements et ses identités successives, incarne cette maîtrise ténébreuse du masque. Il ne cherche pas la connaissance de soi. Il cherche l’effacement des traces. Il ne traverse pas les apparences pour atteindre une vérité. Il accumule les apparences afin que la vérité ne puisse plus être saisie.

Face à lui, Tintin ne triomphe pas par la force brute. Il avance par fidélité à une loi intérieure. Sa vertu n’a rien de décoratif. Elle procède d’une rectitude presque géométrique, comme si l’équerre silencieuse guidait ses décisions.

Tintin ne disserte pas sur la justice. Il agit selon elle.

Le capitaine Archibald Haddock donne à cette rectitude une densité humaine plus ardente

Sa colère, ses jurons, ses élans, ses maladresses et ses fidélités composent une figure précieuse. Il est l’homme travaillé par ses tempêtes, mais capable de se tenir debout quand l’heure morale l’exige.

Chez lui, l’ivresse ancienne, le verbe excessif, la fureur comique et la générosité profonde forment une matière encore rugueuse. Cette matière n’est pas pure au sens froid du terme. Elle est vivante. Nous y reconnaissons la pierre qui porte encore les marques du maillet.

Coke en stock appartient aussi à cette période où Georges Remi rassemble autour de Tintin un peuple de revenants

Le général Alcazar, Séraphin Lampion, Oliveira da Figueira, Abdallah, Allan Thompson, le docteur Müller et Roberto Rastapopoulos réapparaissent comme si toute l’œuvre se souvenait d’elle-même. L’album devient une chambre d’échos.

Chaque personnage apporte une dette ancienne, une ruse, une blessure, une comédie ou une menace. Rien n’est isolé. Tout circule, comme dans ces chaînes invisibles qui relient les actes passés aux épreuves présentes.

Cette circulation donne à l’album une profondeur presque karmique

Les rencontres ne surgissent pas au hasard. Elles semblent répondre à une logique souterraine. Le monde d’Hergé devient un damier où chaque case porte la mémoire d’un déplacement antérieur.

La dimension politique demeure très forte. Le Khemed n’est pas traité comme un pays réel, mais comme une scène de forces où s’opposent pouvoir légitime, usurpation, propagande, armement clandestin et intérêts privés. Derrière les coups d’État d’opérette et les colères d’Abdallah, l’album montre une vérité plus âpre.

Les tyrannies ont besoin de fournisseurs

Les trafics prospèrent dans les marges de la guerre. Les marchands de mort circulent mieux que les peuples qu’ils écrasent.

La figure d’Oliveira da Figueira mérite une attention particulière. Commerçant bavard, débrouillard, familier des passages, il incarne une forme de médiation orientale, entre hospitalité, ruse protectrice et intelligence du terrain. Sa présence introduit une sagesse pratique qui échappe à la raideur des administrations et aux abstractions des chancelleries.

Dans un album hanté par les fausses marchandises et les vrais esclaves, le commerce lui-même se divise. Il peut devenir servitude, exploitation, corruption. Il peut aussi rester échange, parole, aide, relais fraternel.

Cette nuance est essentielle. Georges Remi ne condamne pas le monde des relations humaines. Il condamne leur perversion lorsqu’elles deviennent emprise.

La lecture initiatique de Coke en stock passe par cette question centrale de la valeur

Qu’est-ce qui a un prix. Qu’est-ce qui n’en a pas. Où commence l’inhumain lorsque le marché prétend absorber le sacré.

La franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à son exigence, répond que l’homme ne saurait être ramené à une fonction, un rendement, une couleur, une origine, une religion, une utilité. Le chantier initiatique commence avec cette reconnaissance.

Dans l’album, les victimes du trafic ne sont pas seulement des silhouettes prises dans une aventure. Elles sont le rappel brutal d’une histoire longue, faite de traite, de colonisation, de routes maritimes, de pèlerinages détournés, de puissances qui ferment les yeux. Le rire tintinesque n’efface jamais complètement cette gravité.

Nous devons pourtant lire Coke en stock avec une conscience critique

L’album dénonce l’esclavage avec netteté, mais certaines représentations des Africains portent la marque d’une époque dont nous mesurons aujourd’hui les angles morts. Cette tension ne doit pas être évitée.

Elle rend la lecture plus exigeante. Elle nous oblige à tenir ensemble la force morale de la dénonciation et les limites d’une langue encore traversée par des héritages coloniaux. L’initiation ne consiste pas à sanctifier les œuvres aimées. Elle consiste à les regarder dans leur lumière et dans leur ombre.

C’est peut-être pour cette raison que Coke en stock demeure si puissant

Il n’offre pas une pureté de vitrail. Il donne une aventure nerveuse, drôle, violente, parfois inconfortable, où l’humanité se débat au milieu de ses propres contradictions.

Le rire y joue un rôle presque alchimique. Abdallah dérègle les solennités. Séraphin Lampion envahit les espaces privés. Le capitaine Archibald Haddock explose. Les coups de téléphone, les chutes, les quiproquos, les intrusions comiques empêchent la noirceur de devenir sermon.

La comédie sauve l’album de la pesanteur. Elle ne le rend pas léger. Elle lui donne une respiration.

Dans le langage hermétique, nous pourrions dire que Coke en stock traverse une œuvre au noir.

La mer, la nuit, les cales, le pétrole, les fumées, les faux noms, les navires suspects et le mot même de coke composent une matière obscure. Tintin y descend comme dans une zone de putréfaction morale.

Puis vient le combat naval, moment de feu et de purification. Les puissances cachées se trouvent exposées. Les routes se croisent. Les victimes sont vues. Le mensonge est nommé.

La lumière n’apparaît pas comme une illumination douce. Elle surgit après le fracas. Elle impose un devoir.

Coke en stock est donc un album de dévoilement

Le mot convient ici avec une force presque rituelle. Dévoiler, c’est arracher le voile posé sur le crime, mais aussi rendre à l’homme son visage. Le trafic d’esclaves commence par retirer un nom aux victimes. Tintin leur rend une présence.

Nous retrouvons là une vérité maçonnique profonde. La Lumière n’est pas seulement connaissance. Elle est responsabilité envers ce que nous avons vu.

Hergé, n’a pas écrit un traité spirituel

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Il a composé une aventure. Pourtant, sous la clarté du trait, une méditation grave circule. Le monde y apparaît comme un vaste réseau de passages, où chaque être peut devenir frère, complice, victime ou marchand de nuit.

La grandeur de Tintin tient à son refus de s’habituer

Devant l’injustice, il ne se résigne pas. Devant les puissants, il ne tremble pas. Devant les humiliés, il ne détourne pas le regard.

Cette disponibilité morale est rare. Elle fait de Coke en stock un album plus adulte que son mouvement comique ne le laisse d’abord supposer.

La lecture de Coke en stock résonne avec une acuité particulière

Toute tradition initiatique digne de ce nom doit garder mémoire de ce combat contre la réduction de l’humain à la chose. Le Temple ne vaut que s’il nous rend plus vigilants devant les cales du monde.

Coke en stock laisse une image intérieure tenace, celle d’une mer immense où circulent les navires du mensonge, mais où une conscience droite peut encore faire route. Au bout du périple, Tintin ne gagne pas seulement contre Roberto Rastapopoulos. Il rappelle que la fraternité commence au moment exact où nous refusons qu’un homme puisse être vendu, caché, compté, déplacé comme une marchandise.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

Les aventures de Tintin – Coke en stock

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €