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Sous le bandeau de l’ombre – La franc-maçonnerie française à l’épreuve de 1939-1945

Entre 1939 et 1945, la franc-maçonnerie française traverse l’une des nuits les plus denses de son histoire. Dissoute, spoliée, fichée, livrée à la vindicte publique, elle est désignée par Vichy comme une puissance occulte, responsable imaginaire de la défaite et de la décadence nationale. Pourtant, sous les scellés apposés aux temples, sous les listes publiées, sous les archives confisquées, une autre histoire demeure, celle d’une fraternité dispersée mais non abolie.

Service des sociétés secrètes (SSS)

450.fm a déjà consacré de nombreux articles à cette période, de l’histoire maçonnique grenobloise aux travaux du projet STACEI (Saisir et Transmettre les Archives Courantes des Ennemis Idéologiques), du colloque du GODF sur le Service des sociétés secrètes au rappel du rétablissement des droits des francs-maçons le 15 décembre 1943.

Il fallait reprendre ce fil, l’élargir, le densifier, et rappeler que la loi injuste peut fermer des lieux, mais qu’elle ne détruit pas l’initiation lorsqu’elle est devenue conscience.

Lorsque la guerre éclate, puis lorsque la France bascule dans la défaite de juin 1940, la franc-maçonnerie devient l’une des cibles privilégiées du régime de Vichy

Elle n’est pas seulement combattue comme une association. Elle est construite comme un mythe noir, une figure commode de l’ennemi intérieur, une part de cette « anti-France » que le régime prétend extirper du corps national. Dans cette représentation délirante, le Juif, le communiste, l’étranger, le républicain et le franc-maçon sont rapprochés dans une même accusation. La défaite ne viendrait plus d’erreurs militaires, diplomatiques ou politiques, mais d’un pourrissement intérieur orchestré par des forces cachées. 450.fm l’avait déjà rappelé dans son article du 17 décembre 2023 consacré au rétablissement des droits des francs-maçons, où la logique d’exclusion de Vichy était replacée dans l’imaginaire réactionnaire de la régénération nationale par la purification.

La franc-maçonnerie devient alors un théâtre de persécution

Equerre Compas
Equerre Compas blancs

On dissout les obédiences. On saisit les archives. On séquestre les biens. On impose des déclarations aux fonctionnaires. On publie les noms. On transforme l’appartenance initiatique en stigmate public. On produit des expositions et des films pour donner au peuple une image monstrueuse de la maçonnerie. Le secret, qui relève d’abord d’une méthode intérieure, d’une discipline de la parole et d’une pudeur initiatique, est travesti en complot. Le symbole devient pièce à conviction. Le tablier, le compas, l’équerre, le maillet, les colonnes, les bijoux et les rituels sont arrachés à leur signification pour être jetés dans la vitrine accusatrice de la propagande.

450.fm a déjà ouvert ce chantier mémoriel à plusieurs reprises

L’article sur l’histoire de la franc-maçonnerie grenobloise de 1804 à 1945 a montré comment une histoire locale, celle du Dauphiné, pouvait rejoindre les grands soubresauts nationaux, avec la persécution sous l’Occupation et la renaissance à la Libération.

Le séminaire « Mémoire(s) confisquée(s), mémoire(s) retrouvée(s) » au GODF, organisé dans le cadre du projet STACEI avec l’Institut d’histoire du temps présent, le musée de la franc-maçonnerie et la bibliothèque du GODF, a replacé la question des archives saisies au centre de la recherche.

L’article de décembre 2025 sur les sociétés secrètes à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale a rappelé que les archives ne sont jamais de simples cartons, mais des fragments de mémoire et des instruments possibles de contrôle.

Le colloque du 30 mai 2024 au GODF sur les loges face à la répression du Service des sociétés secrètes avait déjà souligné le rôle du SSS, organisme de l’État français chargé de ficher les francs-maçons entre 1941 et 1944.

Plus récemment encore, 450.fm posait la question de la différence mémorielle entre 1914-1918 et 1939-1945, en rappelant que la Seconde Guerre mondiale occupe une place centrale parce que les francs-maçons y furent explicitement persécutés comme francs-maçons.

La répression ne naît pas d’un seul texte

Elle se construit par paliers. Elle avance comme une mécanique de plus en plus serrée. Vichy ne se contente pas d’interdire. Il veut identifier, contrôler, dépouiller, punir, humilier, empêcher toute reprise, puis réécrire l’histoire en faisant de la victime un coupable. C’est pourquoi il faut rappeler l’ossature de cette législation antimaçonnique, car elle constitue une véritable architecture de persécution.

Le premier acte est la loi du 13 août 1940 portant interdiction des associations secrètes, publiée au Journal officiel du 14 août

Entête JO en 1940

Son intitulé dit déjà le programme. Interdire, séquestrer, liquider. Le mot franc-maçonnerie n’y apparaît pas explicitement, mais nul ne s’y trompe. Le texte vise d’abord les loges et les obédiences. Il interdit la reconstitution ou le maintien des associations concernées. Il impose aux fonctionnaires et agents publics une déclaration écrite attestant qu’ils n’appartiennent pas, ou n’appartiennent plus, à une organisation interdite. En cas de fausse déclaration, les sanctions peuvent aller jusqu’à la révocation, l’amende et l’emprisonnement.

La portée symbolique de cette loi est immense. La République reconnaissait la liberté de conscience comme un droit. Vichy transforme cette liberté en suspicion. Ce qui relevait de l’engagement intime devient une catégorie administrative. L’État ne demande plus seulement ce que l’homme fait. Il demande ce qu’il a été, ce qu’il a pensé, ce qu’il a juré, ce qu’il a choisi dans le secret de sa conscience. La loi prétend sonder le Temple intérieur.

Le décret du 19 août 1940 lève toute ambiguïté

Il vise nommément les grandes obédiences, notamment le Grand Orient de France et la Grande Loge de France. Les structures sont frappées dans leur existence même. Les locaux sont fermés. Les biens sont placés sous séquestre. Les temples deviennent des espaces interdits. Les archives, les correspondances, les registres, les procès-verbaux, les bibliothèques, les décors et les objets rituels entrent dans un circuit administratif de saisie. Le régime veut atteindre la Maçonnerie dans son corps visible. Mais il veut aussi s’emparer de sa mémoire.

La loi du 5 octobre 1940 donne à cette spoliation son mécanisme financier

Pétain et Église catholique

Elle confie à l’administration de l’enregistrement, des domaines et du timbre la gestion et la liquidation des biens mis sous séquestre. La chose est froide, technique, presque banale en apparence. Mais cette banalité administrative est précisément l’un des visages les plus inquiétants de la persécution. Un temple devient un bien immobilier. Une bibliothèque devient un lot. Une archive devient une pièce de dossier. Un bijou maçonnique devient un objet inventorié. Ce qui avait été consacré au travail de l’homme sur lui-même se trouve réduit à une ligne comptable.

La loi du 20 novembre 1940 complète celle du 13 août pour les territoires relevant du secrétariat d’État aux Colonies

Même si notre regard se concentre ici sur la France, il faut noter cette extension, car elle montre que Vichy veut empêcher toute survie par la distance. La répression doit suivre les hommes, les loges et les archives dans l’ensemble des territoires contrôlés. Le frère éloigné de Paris, fonctionnaire, enseignant, magistrat, médecin, militaire ou administrateur, peut être atteint par la même exigence de déclaration, le même soupçon, la même menace de révocation.

Le décret du 27 février 1941 élargit encore le cercle

Il constate la nullité de la Grande Loge Nationale Indépendante, de la Fédération française du Droit Humain et de la Société théosophique de France. Vichy ne frappe donc pas seulement les deux grandes obédiences masculines. Il vise aussi l’obédience mixte du Droit Humain et étend la suspicion à des milieux spirituels ou ésotériques non strictement maçonniques. Ce glissement est révélateur. Ce que le régime combat, ce n’est pas seulement une institution. C’est tout espace de pensée libre, toute sociabilité autonome, toute spiritualité non soumise à l’ordre officiel.

La loi du 11 mars 1941 organise plus précisément le sort des documents, archives, objets et biens maçonniques

C’est une étape capitale. Saisir un temple, c’est empêcher une réunion. Saisir les archives, c’est vouloir maîtriser les noms, les filiations, les correspondances, les engagements, les traces. C’est vouloir prendre possession du passé pour contrôler le présent. La BnF rappelle que le fichier antimaçonnique de Vichy, qui contint près de 160 000 fiches, fut un outil majeur de l’application des mesures de répression. Cette donnée dit l’ampleur du projet. Il ne s’agit pas seulement de fermer des portes. Il s’agit de fabriquer une cartographie des consciences.

La loi du 24 avril 1941 étend aux territoires coloniaux les dispositions de la loi du 11 mars

Pétain

Là encore, le mouvement est clair. Le fichier, la saisie, la confiscation, la liquidation et la surveillance doivent accompagner l’État français partout où il prétend exercer son autorité. La franc-maçonnerie, qui avait accompagné l’histoire républicaine, coloniale, administrative et scolaire de la France, est poursuivie dans cette même géographie.

La loi du 11 août 1941 marque un changement de degré

Elle ordonne la publication au Journal officiel des noms et qualités des anciens dignitaires des sociétés secrètes. Elle aggrave les exclusions professionnelles et politiques. Le Musée de la Résistance en ligne rappelle que cette loi expose les dignitaires à la vindicte publique et contribue à l’exclusion des francs-maçons de la fonction publique.

450.fm rappelait déjà que cette loi prive des milliers de frères de leur emploi et de leur mandat d’élu.

Il faut mesurer la violence de cette publication

Le Journal officiel, qui devrait être l’instrument de la loi commune, devient un pilori. On y jette des noms. On y donne des rangs. On transforme une appartenance philosophique en accusation publique. Dans une France occupée, traversée par la peur, la délation, les rancœurs locales, les rivalités professionnelles et les lâchetés ordinaires, publier un nom n’est jamais neutre. C’est exposer une famille, une carrière, une réputation, parfois une vie.

La loi du 18 août 1941 applique aux territoires d’outre-mer les dispositions de celle du 11 août

La logique demeure la même. La publication, l’exclusion et la suspicion doivent atteindre tous les espaces administrés. La loi du 25 octobre 1941 interdit ensuite aux anciens dignitaires l’accès et l’exercice de certaines fonctions publiques relevant du secrétariat d’État aux Colonies. Être fonctionnaire et franc-maçon devient incompatible au service de l’État. À travers lui, Vichy veut frapper l’école publique, la laïcité, l’universalisme, le service de la République, la culture du débat, tout ce qui avait nourri la Maçonnerie française depuis le XIXe siècle.

La loi du 10 novembre 1941 crée la Commission spéciale des sociétés secrètes

La persécution se dote alors d’un organe spécialisé. Il ne s’agit plus seulement de textes généraux. Il faut désormais des procédures, des catégories, des dossiers, des avis, des classements, des décisions. La haine devient service. Le soupçon devient compétence. L’antimaçonnisme devient une fonction administrative.

L’arrêté du 15 décembre 1941 crée et organise une police des sociétés secrètes. Ce point est essentiel. La répression entre dans une dimension policière autonome. Il faut enquêter, traquer les reconstitutions, vérifier les déclarations, retrouver les documents, dresser les listes, instruire les dossiers, répondre aux dénonciations. Le Service des sociétés secrètes devient l’un des instruments de cette surveillance. 450.fm l’avait rappelé à propos du colloque du GODF, le SSS existe de 1941 à 1944 et il est chargé de ficher les francs-maçons.

La loi du 27 février 1942, dans la chronologie des textes antimaçonniques, durcit encore les peines liées à la reconstitution des associations dissoutes et aux fausses déclarations. Elle montre que le régime sait une chose. Fermer les temples ne suffit pas. Les frères peuvent encore se reconnaître. Ils peuvent encore s’entraider. Ils peuvent encore cacher des archives, sauver des correspondances, participer à des réseaux, transmettre une consigne, une adresse, un contact, une aide. L’État veut donc poursuivre non seulement l’institution visible, mais la chaîne invisible.

La loi du 19 août 1942 modifie celle du 10 novembre 1941 et replace plus directement la Commission spéciale des sociétés secrètes dans l’orbite du chef du gouvernement

La question maçonnique cesse d’être seulement un dossier administratif. Elle devient un dossier politique de premier rang, intégré à la logique générale de la Révolution nationale, de la collaboration idéologique et de la chasse aux ennemis intérieurs. Cette progression est éloquente. Dissolution, séquestre, liquidation, extension coloniale, saisie des archives, publication des noms, exclusions professionnelles, commission spéciale, police spécialisée, durcissement pénal, rattachement au sommet du gouvernement. Nous sommes devant une politique d’État.

À cette répression légale s’ajoute une propagande massive

« Revolution nationale : representation des grandes valeurs permettant a la France de tenir debout telles que le travail, la famille, la patrie, la discipline, l’ordre, le courage, l’ecole contrairement a la paresse, l’internationalisme, le communisme, l’antimilitarisme, la demogagie, le judaisme. Affiche de propagande pendant le gouvernement de Vichy. 1940-1942. Illustration de R. Vachet. Paris, musee des deux guerres mondiales ©Photo Josse/Leemage

Vichy et les milieux collaborationnistes veulent que la persécution soit non seulement appliquée, mais comprise par l’opinion comme une purification. Expositions, brochures, articles, affiches, conférences, film, tout concourt à fabriquer un imaginaire de haine. L’exposition antimaçonnique du Petit Palais, les publications antimaçonniques, les « Documents maçonniques » et surtout le film Forces occultes participent de cette entreprise. Histoire par l’image rappelle que le film, sorti à Paris le 9 mars 1943, est réalisé par Jean Mamy, alias Paul Riche, ancien franc-maçon du Grand Orient de France passé à la collaboration, sur un scénario de Jean Marquès-Rivière, ancien franc-maçon de la Grande Loge de France devenu fasciste et antisémite.

Il faut le dire nettement. La propagande antimaçonnique sous Vichy a aussi utilisé d’anciens francs-maçons.

C’est l’une des zones sombres de cette histoire

Paul Riche, alias Jean Mamy, et Jean Marquès-Rivière incarnent ce reniement. Ils connaissent assez les formes maçonniques pour les déformer efficacement. Ils savent assez ce qu’est un symbole pour l’arracher à son ordre intérieur et le livrer à la caricature. Ils ne dévoilent pas la franc-maçonnerie. Ils dévoilent leur chute. L’initié qui livre les signes à la haine ne possède plus le secret. Il l’a perdu en lui-même avant même de prétendre le vendre au public.

L’article de « Mémoire Vive de la Résistance » rappelle cette complexité en évoquant, aux côtés de figures de résistance maçonnique, l’existence de francs-maçons ou d’anciens francs-maçons collaborateurs, ainsi que des trajectoires plus ambiguës.

Il faut tenir ensemble ces deux vérités. La franc-maçonnerie française fut collectivement persécutée par Vichy. Mais tous les francs-maçons ne furent pas résistants. Certains se turent. Certains cherchèrent à survivre. Certains renièrent. Certains collaborèrent. Quelques-uns mirent même leur connaissance des milieux maçonniques au service de la propagande ou de l’État français.

Le dire n’affaiblit pas la mémoire maçonnique. Cela la rend plus juste.

Une question plus délicate encore doit être abordée, car elle touche à la mémoire parlementaire de la franc-maçonnerie et au vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le 10 juillet 1940

laval

Le 10 juillet 1940, à Vichy, des parlementaires francs-maçons votèrent les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain. Ce fait ne peut être ni effacé, ni grossi jusqu’à devenir une accusation globale. Il doit être regardé pour ce qu’il est, dans sa complexité, sa gravité et ses contradictions. Selon l’étude de Frédéric Cépède, « Vichy, le 10 juillet 1940, le vote des parlementaires francs-maçons démythifié », le corpus identifié comprend 133 parlementaires francs-maçons convoqués à Vichy, soit environ 15,7 % de l’ensemble des parlementaires alors en exercice. Parmi eux, 76 votent pour les pleins pouvoirs, 20 votent contre, 6 s’abstiennent, 8 sont à bord du Massilia, 22 sont absents, tandis qu’Henri Hamelin ne prend pas part au vote en raison de ses fonctions de questeur du Sénat. L’article souligne que le vote des parlementaires francs-maçons est massif, comme celui de l’ensemble du Parlement, même s’il l’est un peu moins, et qu’il n’existe pas de « vote maçon » homogène ou discipliné.

Cette précision est essentielle. Elle déconstruit deux fables opposées

La première, antimaçonnique, prétendrait que la franc-maçonnerie aurait agi comme un bloc occulte, selon une consigne secrète. Rien ne le démontre. La seconde, apologétique, voudrait que les francs-maçons parlementaires aient naturellement incarné une résistance unanime à l’effondrement républicain. Rien ne le permet non plus. Les parlementaires francs-maçons furent, ce jour-là, des parlementaires comme les autres, traversés par la peur, la sidération, le pacifisme, l’illusion d’une dictature provisoire, la fatigue de la défaite, parfois aussi par l’aveuglement politique. L’initiation ne dispense jamais du discernement. Elle l’exige, mais ne le garantit pas.

La liste des votes montre cette diversité

Parmi les députés francs-maçons ayant voté pour, Frédéric Cépède cite notamment Fabien Albertin, Gaston Allemane, Charles Baron, René Boudet, Armand Chouffet, Paul Lambin, Henri Martin, Camille Planche, André Pringolliet, Paul Rives, Henri Andraud, mais aussi Léandre Archimbaud, Raoul Aubaud, Lucien Bossoutrot, René Château, Jean Hay, Paul Marchandeau, Léon Meyer, Max Hymans ou Émile Gellie. Au Sénat, les francs-maçons ayant voté pour comprennent notamment Henri Tasso, Jean Beaumont, William Bertrand, Paul Bénazet, René Besnard, Camille Chautemps, Ulysse Fabre, Abel Gardey, Louis Garrigou, Paul Jacquier, André Maroselli, Alphonse Rio, Mario Roustan, Henri Roy, Émile Roussel ou Armand Calmel.

Mais l’histoire ne s’arrête pas au vote

Assemblée nationale, vue du quai d'Orsay
Assemblée nationale, vue du quai d’Orsay

C’est précisément là que la mémoire devient complexe. Plusieurs parlementaires francs-maçons ayant voté les pleins pouvoirs rejoindront ensuite, d’une manière ou d’une autre, l’opposition à Vichy ou la Résistance. Frédéric Cépède relève ainsi, parmi les 76 francs-maçons ayant voté pour, 19 résistants relevés de leur inéligibilité par le Jury d’honneur, 8 résistants relevés par décision préfectorale, 5 résistants dont l’engagement n’a pas suffi à faire relever l’inéligibilité, et 1 cas qualifié de « vichysso-résistant ». À l’inverse, 10 sont classés parmi les collaborationnistes ou vichystes. L’étude cite notamment, dans cette dernière catégorie, Georges Boully, Émile Cassez, François Chasseigne, René Château, René Gounin, René Lebret, Julien Peschadour, Émile Perin, Camille Planche et Paul Rives.

Ce point est capital pour éviter toute lecture simpliste. Un vote du 10 juillet 1940 ne résume pas toute une vie. Certains votèrent oui et se perdirent ensuite dans Vichy ou la collaboration.

D’autres votèrent oui, comprirent leur faute, entrèrent dans la Résistance, payèrent parfois chèrement leur engagement et furent relevés de leur inéligibilité. D’autres encore votèrent contre et ne furent pas nécessairement résistants actifs. L’histoire n’est pas une arithmétique morale. Elle est une matière humaine, souvent contradictoire, où la peur, l’honneur, la lucidité, l’erreur, le courage et le reniement se mêlent dans une zone grise que la mémoire doit éclairer sans la simplifier.

Le plus troublant, sans doute, est que cette question du vote des parlementaires francs-maçons ne fut guère débattue à la Libération, au sein des instances du Grand Orient de France.

Frédéric Cépède note l’absence de débat spécifique lors des congrès des loges de la région parisienne au premier semestre 1945, comme lors du convent de septembre 1945. Le travail d’épuration fut renvoyé aux loges, via les questionnaires de réintégration et les enquêtes éventuelles. Il semblait aller de soi que les frères parlementaires ayant « failli » ne demanderaient pas leur réintégration. Mais qu’en fut-il exactement de ceux qui avaient voté oui avant de rejoindre la Résistance ? Qu’en fut-il de ceux qui avaient à se faire pardonner leur vote ? Là encore, la mémoire maçonnique demeure incomplète, et l’histoire appelle encore des recherches.

Ce vote doit donc être placé dans notre article comme une pierre d’achoppement

Il ne détruit pas la mémoire des francs-maçons résistants, pas plus qu’il n’annule la persécution dont les obédiences furent victimes. Mais il rappelle que la franc-maçonnerie, comme toute institution humaine, ne vit pas au-dessus de l’histoire. Elle la traverse avec ses grandeurs et ses faiblesses. Le 10 juillet 1940, des frères votèrent l’abdication parlementaire devant Pétain. Certains le payèrent d’une honte durable. D’autres tentèrent de la racheter par l’action clandestine. D’autres encore ne parvinrent pas à s’en débarrasser et ne connurent jamais de réhabilitation. Voilà pourquoi cette date doit rester dans la mémoire maçonnique non comme une condamnation globale, mais comme un avertissement initiatique. Le tablier n’immunise pas contre l’erreur. Le serment n’est pas un brevet de discernement. La lumière ne vaut que si l’homme accepte, au moment décisif, d’en porter réellement l’exigence.

À l’inverse, il serait tout aussi faux de réduire la franc-maçonnerie française à ces trahisons individuelles

La période ne se laisse pas enfermer dans une légende noire, pas davantage dans une légende dorée. Il y eut des reniements, des prudences, des silences, parfois des compromissions. Mais il y eut aussi, et puissamment, des francs-maçons dans la Résistance, dans la France libre, dans les réseaux clandestins, dans le renseignement, dans la presse de l’ombre, dans l’action sociale, dans les maquis. Ils ne furent pas résistants parce qu’ils étaient francs-maçons, comme par automatisme moral. Ils furent résistants parce que, chez beaucoup d’entre eux, l’initiation avait creusé une exigence intérieure, une fidélité à la liberté de conscience, un refus de l’arbitraire, une impossibilité intime de se soumettre à la nuit.

ierre-Brossolette – Wikipédia, détail

Pierre Brossolette demeure l’une des figures majeures de cette constellation. Journaliste, intellectuel, socialiste, responsable politique dans l’Aube, candidat malheureux aux élections cantonales de 1933 puis aux législatives de 1936, il entre dans la Résistance avec cette hauteur d’âme qui fait des hommes non des statues, mais des consciences debout. Initié en 1927 au sein de la loge Émile Zola de la Grande Loge de France, il s’affilie ensuite, à Troyes, à la loge L’Aurore sociale du Grand Orient de France, faute de loge de la Grande Loge de France dans cette ville. Son parcours maçonnique épouse ainsi la géographie de son engagement civique, dans cette France des provinces républicaines où la loge, le journal, la tribune et le combat social se répondent souvent.

Grand-Temple-Pierre-Brossolette-GLDF-Le-Blog-des-Spiritualités de jean-Laurent Turbet photo Ronan Loaëc

Arrêté, torturé par la Gestapo dans ses locaux de l’avenue Foch à Paris, Pierre Brossolette choisit la mort plutôt que le risque de livrer ses camarades. Il se défenestre en mars 1944, entrant dans cette mémoire des martyrs dont la grandeur tient moins à l’héroïsation qu’à la fidélité ultime. En lui, la parole gardée devient acte suprême. Le silence n’est plus seulement une vertu initiatique. Il devient protection des autres, sauvegarde du réseau, serment porté jusqu’au sacrifice.

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France conserve vivante cette mémoire. Une loge porte son nom, Pierre-Brossolette Compagnon de la Libération. Elle a célébré ses trente ans lors d’une Tenue au 1er degré du REAA, le 14 mars 2024. Cette loge fut créée par le très regretté frère Hubert Germain, qui fut le dernier survivant des Compagnons de la Libération et qui est ,désormais, inhumé dans la crypte du mémorial de la France combattante au mont Valérien, où le caveau laissé libre lui était réservé. Ainsi, de Pierre Brossolette à Hubert Germain, se dessine une chaîne de mémoire où la Résistance, la France libre et la tradition initiatique se répondent sans se confondre.

Jean Zay incarne une autre figure essentielle de cette fidélité républicaine

GODF – Hall d’accueil – Photo YG

Né en 1904, ministre emblématique de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, homme de culture, de réforme et d’avenir, Jean Zay porte en lui tout ce que l’extrême droite française de l’époque déteste. Juif par son père, protestant par sa mère, radical-socialiste, franc-maçon, républicain ardent, il concentre sur sa personne les haines croisées de l’antisémitisme, de l’antiprotestantisme, de l’antirépublicanisme et de l’antimaçonnisme.

Initié le 24 janvier 1926 au sein de la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France à l’Orient d’Orléans, loge de son père, il appartient à cette génération pour qui l’engagement maçonnique ne relève pas du retrait du monde, mais de la construction patiente d’une cité plus juste.

Jean Zay en 1936

Son assassinat, le 20 juin 1944, par des miliciens au service du régime de Vichy et de l’occupant nazi, n’est pas seulement un crime politique, c’est l’abattement volontaire d’un symbole. En Jean Zay, les assassins frappent l’école, la République, la culture, la laïcité, la jeunesse, la promesse d’une France plus haute qu’elle-même. Ils frappent aussi l’homme qui, par son appartenance maçonnique, rappelait que la pensée libre, lorsqu’elle s’unit au service public, devient une force redoutable contre toutes les servitudes.

Hubert Germain, quant à lui, n’est pas franc-maçon durant la guerre

hubert germain
hubert germain

Il le deviendra plus tard, mais son itinéraire permet de relier la France libre, la mémoire combattante et l’engagement maçonnique d’après-guerre. Résistant de la première heure, il rejoint Londres dès 1940 pour s’engager dans les Forces françaises libres. Hubert Germain participe à la campagne de Syrie en 1941, puis à la bataille de Bir Hakeim en février 1942. Sous-lieutenant lors de la bataille d’El Alamein, il prend part ensuite à la campagne d’Italie, notamment à la terrible bataille de Monte Cassino où il est blessé. En août 1944, il participe au débarquement de Provence, puis suit la 1re armée française jusqu’en Allemagne.

Après la guerre, Hubert Germain poursuit son engagement au service de la nation

Député gaulliste à plusieurs reprises, ministre des PTT puis des relations avec le Parlement, il demeure avant tout l’un des 1038 hommes et femmes décorés de la croix de la Libération pour leur rôle dans « la Libération de la France, dans l’honneur et par la Victoire ». Comme nous l’avons rappelé, Hubert Germain, en sa qualité de dernier Compagnon de la Libération, est inhumé au mont Valérien, dans la crypte du mémorial de la France combattante. Membre de la Grande Loge de France, Grand Maître Honoris Causa, 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté au sein du Suprême Conseil de France, il fonde la loge  » Pierre-Brossolette Compagnon de la Libération « . Par ce geste, il inscrit dans l’espace initiatique une mémoire nationale, fraternelle et combattante.

Il faut aussi ajouter d’autres noms, sans pour autant enfermer la mémoire dans un panthéon trop étroit

Monument Jean Moulin Les Clayes-sous-Bois (78)

Jean Moulin, par exemple, occupe une place immense dans la mémoire résistante française. Il faut toutefois le dire clairement, Jean Moulin ne fut jamais franc-maçon. La précision est nécessaire, car la grandeur d’un homme ne gagne rien à être annexée. Premier président du Conseil national de la Résistance, unificateur des forces clandestines, homme de courage, de discipline et de dépassement, il se place au-dessus des partis dans son œuvre d’unification. Sa formule, « Messieurs, au-dessus de nos divisions, il y a la France », demeure l’une des grandes paroles civiques de notre histoire contemporaine.

Jean Moulin crypte du Panthéon

Mais si Jean Moulin ne fut pas franc-maçon, son père, Antoine-Émile Moulin, dit Antonin, s’inscrit dans un tout autre lien avec l’univers maçonnique et républicain. Professeur d’histoire-géographie à Béziers, républicain de tradition familiale depuis 1792, élu radical, président local de la Ligue des droits de l’homme, il mène un combat ardent pour la Séparation et contre les congrégations. En mars 1902, ses parrains soulignent son action constante pour l’affermissement d’une République démocratique et anticléricale, son amour vif de la République et son opposition profonde au cléricalisme. Cette filiation n’autorise pas à faire de Jean Moulin un franc-maçon. Elle permet simplement de rappeler dans quel terreau républicain, laïque, exigeant et courageux s’est formée la conscience du futur héros de la Résistance.

René Cassin en 1951

René Cassin, juriste, résistant de la France libre, futur artisan majeur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, rappelle de son côté que la Résistance ne fut pas seulement militaire. Elle fut aussi juridique, morale et spirituelle. Elle pensa la reconstruction du droit au cœur même de l’effondrement du droit. Elle prépara, dans l’exil et le combat, l’idée que la dignité humaine devait redevenir la pierre d’angle de l’ordre international.

Gaston Monnerville

Gaston Monnerville, résistant, futur président du Conseil de la République puis du Sénat, incarne également cette fidélité républicaine, cette dignité de la parole publique, cette haute idée du service de l’État qui traverse une part importante de la mémoire maçonnique et résistante. Autour d’eux, d’autres noms, Pierre Brossolette, Georges Mandel, Émile Bollaert, et tant d’autres encore, disent la diversité des engagements et la profondeur des fidélités.

Mais la Maçonnerie résistante ne doit surtout pas être réduite aux grands noms

Dans bien des villes, des loges ou des groupes de frères se recomposent en silence. Les Tenues régulières sont impossibles. Les décors sont cachés ou saisis. Les archives sont perdues, confisquées ou menacées. Les temples sont fermés, parfois profanés, parfois vendus, parfois transformés en lieux administratifs ou en trophées de propagande. Pourtant, des liens subsistent. Un appartement, un atelier, une arrière-salle, une rencontre furtive, une adresse transmise, une prudence partagée, une aide apportée à un frère menacé, à un Juif poursuivi, à un réfractaire, à un résistant, deviennent autant de fragments de Temple. La Maçonnerie s’éteint officiellement. Mais elle veille en secret.

C’est ici que le regard initiatique éclaire l’histoire

Une obédience peut être dissoute. Une loge peut être fermée. Un temple peut être saisi, vendu, profané. Des archives peuvent être confisquées. Des listes peuvent être publiées. Mais l’initiation, lorsqu’elle a véritablement travaillé l’homme, ne réside plus seulement dans les murs. Elle vit dans une conscience. Elle demeure dans une manière de se tenir debout. Elle survit dans la fidélité à la parole donnée, dans le refus de l’arbitraire, dans le secours porté à l’autre, dans cette capacité fragile et souveraine de préférer la lumière intérieure au confort de l’ombre.

C’est pourquoi la clandestinité maçonnique n’est pas seulement une question d’organisation C’est une épreuve de vérité. Dans les temps ordinaires, le Temple construit l’homme. Dans les temps de persécution, l’homme construit devient Temple. La chaîne d’union ne se forme plus autour du pavé mosaïque. Elle se recompose dans le risque. Le silence ne relève plus de la discipline rituelle. Il devient protection, résistance, serment vivant.

La persécution matérielle fut considérable

Les chiffres varient selon les sources et les périmètres retenus, mais l’ordre de grandeur dit la violence du phénomène. L’éditeur Albin Michel, dans la présentation de l’ouvrage Les Francs-Maçons sous l’Occupation d’Emmanuel Pierrat, rappelle que 64 000 francs-maçons furent fichés, que 3000 fonctionnaires perdirent leur emploi et que plus d’un millier furent assassinés par les Allemands.

450.fm avait déjà repris ces ordres de grandeur dans son article de décembre 2023. Même lorsque les chiffres doivent être maniés avec prudence, ils montrent une réalité incontestable.

La franc-maçonnerie ne fut pas seulement interdite. Elle fut poursuivie.

L’après-guerre n’est pas un simple retour à l’avant

La Libération ouvre une autre épreuve, celle de la reconstruction et de l’examen. Il faut récupérer des biens, retrouver des archives, rouvrir des temples, reconstituer des ateliers, réintégrer des frères injustement frappés, mais aussi examiner les comportements. Comme toute la société française, les obédiences doivent affronter les silences, les compromissions, les lâchetés, les résistances, les héroïsmes. L’épuration maçonnique ne fut pas simple. Elle ne fut pas toujours parfaite. Mais elle répondait à une exigence. On ne relève pas les colonnes sur l’oubli.

La réparation juridique commence avant même la Libération complète du territoire

Le 22 novembre 1943, une ordonnance traite des conditions de réintégration des agents et employés évincés en raison notamment de leur qualité de Juif ou de leur appartenance aux sociétés secrètes. 450.fm l’avait justement associé à la mémoire du 15 décembre, car cette ordonnance préparait la réparation professionnelle de ceux que Vichy avait exclus.

Conseil National de la Résistance.
Conseil National de la Résistance.

Puis vient le 15 décembre 1943. À Alger, le Comité français de la Libération nationale signe l’ordonnance qui annule la loi du 13 août 1940 et les textes subséquents relatifs aux associations secrètes. Le rôle de Michel Dumesnil de Gramont, Grand Maître de la Grande Loge de France, résistant, représentant de Libération-Sud à l’Assemblée consultative, est ici essentiel. 450.fm rappelait que Jacques Soustelle fut chargé par de Gaulle de régler cette question et que Dumesnil de Gramont intervint dans ce processus.

Notre TCF Jean-Laurent Turbet, dans son annonce de la conférence de la Commission Histoire de la Grande Loge de France tenue rue Louis Puteaux en octobre 2023, signalait également que cette période devait être étudiée sous plusieurs angles, la GLDF dans la Résistance, les sept Compagnons de la Libération de la GLDF, l’impossible réunion GLDF et GODF à la Libération, et l’abolition des lois de Vichy contre la franc-maçonnerie par la France libre.

Le mot attribué au général de Gaulle, rappelé par 450.fm, prend alors une force singulière

La France libre n’ayant jamais reconnu les lois d’exception de Vichy, la franc-maçonnerie n’aurait jamais cessé en France.

Juridiquement, cette affirmation restaure. Symboliquement, elle relève. Vichy avait voulu inscrire l’effacement dans la loi. La France libre affirme que l’injustice n’a pas le pouvoir de faire disparaître ce qu’elle persécute. Dans l’ordre initiatique, cette phrase résonne profondément. Une lumière peut être occultée. Elle n’est pas supprimée.

Il demeure alors une mémoire à travailler. C’est tout le sens du projet STACEI et des travaux récents consacrés aux archives confisquées. Les archives saisies ne sont pas de simples vestiges. Elles portent les traces des persécuteurs autant que des persécutés. Elles disent la violence de l’État, les gestes des administrations, les parcours des acteurs de l’antimaçonnisme, la circulation des dossiers, les stratégies de spoliation et les difficultés de restitution. 450.fm a suivi ces travaux, notamment à travers le séminaire du GODF et le colloque consacré au Service des sociétés secrètes.

Cette histoire oblige aussi à penser l’antimaçonnisme comme un mécanisme durable

Le régime de Vichy n’a pas inventé tous ses fantasmes. Il a hérité d’un long imaginaire antimaçonnique, nourri par les pamphlets du XIXe siècle, l’affaire Dreyfus, les ligues, l’extrême droite nationaliste, les obsessions cléricales et les mythologies du complot judéo-maçonnique (v. l’ouvrage de Yonnel Ghernaouti Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre).

Mais Vichy a donné à cette haine une forme d’État. C’est là sa gravité particulière. Une calomnie peut tuer symboliquement. Une loi, elle, peut licencier, spolier, arrêter, livrer, exclure, déporter.

À travers la franc-maçonnerie, c’est la liberté de conscience qui fut frappée

Le régime ne supportait pas qu’un homme puisse appartenir à un ordre choisi, travailler à son perfectionnement moral, penser librement, se relier à d’autres hommes par une fraternité non contrôlée par l’État. La dictature n’aime pas les lieux où l’on parle sans elle. Elle n’aime pas les serments qui ne la servent pas. Elle n’aime pas les fidélités qu’elle n’a pas produites. Elle n’aime pas les symboles qu’elle ne comprend pas. Alors elle les accuse.

La leçon de cette période demeure brûlante

Elle ne consiste pas à dire que les francs-maçons furent toujours exemplaires. Elle consiste à rappeler qu’un régime autoritaire commence souvent par désigner des consciences libres comme des menaces. Il fabrique des catégories. Il impose des déclarations. Il exige des renoncements. Il publie des noms. Il transforme la discrétion en culpabilité. Il appelle transparence ce qui n’est que délation. Il appelle purification ce qui n’est qu’exclusion. Il appelle ordre ce qui n’est que peur.

Voilà pourquoi 1939-1945 reste au centre de la mémoire maçonnique française

Non parce qu’elle offrirait un récit confortable, mais parce qu’elle oblige à regarder ce que devient la société lorsque l’État se retourne contre la liberté intérieure. Non parce qu’elle ferait de tous les francs-maçons des héros, mais parce qu’elle rappelle que beaucoup payèrent cher une appartenance qui, en elle-même, n’avait rien d’un crime. Non parce qu’elle enfermerait la franc-maçonnerie dans la seule posture de victime, mais parce qu’elle lui donne une responsabilité. Celle de demeurer vigilante chaque fois que renaît la vieille mécanique du soupçon.

À la Libération, les temples rouvrent, mais ils ne sont plus les mêmes

Les frères reviennent, mais tous ne reviennent pas. Certains sont morts, exécutés, déportés, brisés, exilés, compromis, absents. Les archives reviennent parfois incomplètes. Les colonnes se redressent, mais elles portent les marques de l’épreuve. La franc-maçonnerie française doit apprendre à vivre avec cette mémoire. Elle doit aussi la transmettre, non comme une légende dorée, mais comme un travail. Car la mémoire, en Maçonnerie, n’est jamais un monument immobile. Elle est une pierre à tailler.

Entre 1939 et 1945, Vichy voulut dissoudre la franc-maçonnerie française, confisquer sa mémoire, exposer ses noms, vendre ses biens, profaner ses symboles et réduire son secret à une caricature de complot

Il échoua sur l’essentiel. Car le Temple véritable n’était pas seulement dans les murs. Il était dans les consciences. La chaîne fut rompue en apparence, mais non dans sa profondeur. Des frères trahirent, il faut le dire. Beaucoup résistèrent, il faut le rappeler. D’autres, dans le silence, gardèrent simplement vivante la braise. Et lorsque vint le temps du relèvement, la franc-maçonnerie ne revint pas intacte, mais éprouvée. Ce que l’ombre avait voulu confisquer, la mémoire le reprit. Ce que la loi injuste avait voulu abolir, l’initiation le conserva.

Les zones grises de l’après-guerre maçonnique

Il reste pourtant une question difficile, presque dérangeante, mais nécessaire. Comment certains hommes au parcours lourdement marqué par la collaboration, l’extrême droite ou l’antisémitisme ont-ils pu, après-guerre, entrer en franc-maçonnerie, y progresser, parfois y exercer des responsabilités, alors même que les obédiences avaient mis en place des comités d’épuration et prétendaient reconstruire sur une exigence morale renouvelée ?

La question ne vise pas à instruire un procès rétrospectif sans dossier. Elle oblige plutôt à regarder en face les failles de toute institution humaine. Une obédience peut proclamer des principes élevés, elle n’en demeure pas moins composée d’hommes, avec leurs réseaux, leurs aveuglements, leurs accommodements, leurs oublis volontaires et parfois leurs compromissions. L’après-guerre fut un temps de réparation, mais aussi de recompositions rapides, d’amnisties, de reclassements, de silences gênés et de trajectoires retournées. La France entière connut ces zones d’ombre. La franc-maçonnerie n’y échappa pas toujours.

Le cas de Jean-André Faucher interroge à cet égard

Sa notice Wikipédia, qui porte elle-même un avertissement sur le manque de sources, le présente comme un militant nationaliste et vichyste dans sa jeunesse, passé ensuite à la gauche radicale-socialiste, puis devenu dignitaire de la franc-maçonnerie. La même notice indique qu’il fut dénoncé à l’épuration comme indicateur de la Gestapo, condamné en juin 1946 par la Cour de justice de Limoges à l’indignité nationale et à la peine de mort par contumace pour « crime de trahison en temps de guerre », avant d’être ultérieurement amnistié en raison de certaines autres de ses activités pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle précise aussi qu’il fut ensuite initié à la Grande Loge de France, qu’il adhéra au Parti radical-socialiste, qu’il écrivit un Dictionnaire maçonnique et qu’il poursuivit une ascension maçonnique jusqu’à devenir grand secrétaire de la Grande Loge de France en 1977. Ces éléments doivent être maniés avec prudence, mais ils posent une question historique et morale qui ne saurait être écartée d’un revers de main.

Le cas de Pierre Mariel, né Pierre-Maurice Marie, soulève une interrogation comparable

Sa notice Wikipédia le présente comme journaliste d’extrême droite, essayiste et romancier, collaborateur durant la Seconde Guerre mondiale du journal antisémite Au Pilori et membre de l’Association des journalistes anti-juifs. La même notice indique qu’il devint ensuite franc-maçon, membre de la respectable loge Les Amis vigilants n°38, engagé au Grand Prieuré des Gaules, CBCS en 1949, membre de l’Arche royale et du Suprême Conseil pour la France du Rite Écossais Ancien et Accepté. Elle rappelle également son rôle dans la création, en 1964, avec Paul Naudon, Jean Granger, Jean Saunier, Jean Baylot et d’autres, de la loge d’étude et de recherches Villard de Honnecourt de la Grande Loge Nationale Française, dont il fut vénérable maître.

Là encore, le paradoxe est considérable

Comment un homme passé par des publications antisémites sous l’Occupation put-il être admis ensuite dans des milieux initiatiques exigeant, en principe, rectitude, probité et élévation morale ?

Il faut donc poser la question sans détour. Comment ces hommes ont-ils passé les filtres, les enquêtes, les commissions, les comités d’épuration, les recommandations, les parrainages, les votes ?

Plusieurs hypothèses se croisent

L’amnistie judiciaire a pu servir de blanchiment moral aux yeux de certains. Les réseaux politiques de l’après-guerre ont parfois recomposé les appartenances plus vite que les consciences ne pouvaient les examiner. La guerre froide a déplacé les priorités, l’anticommunisme ayant parfois permis à d’anciens collaborateurs de se recycler dans de nouveaux combats. La reconstruction des obédiences, affaiblies par la persécution, a pu rendre certaines portes moins vigilantes qu’elles n’auraient dû l’être. Enfin, la culture du secret, lorsqu’elle se dégrade, peut protéger non plus l’intériorité initiatique, mais les arrangements entre hommes.

Ce bémol ne doit pas servir à salir toute une tradition

Il doit au contraire la rendre plus lucide. La franc-maçonnerie a compté des résistants admirables, des martyrs, des Justes, des hommes de courage et de lumière. Elle a aussi connu des reniements, des erreurs de discernement, des trajectoires troubles, des réintégrations problématiques, des silences embarrassés. L’initiation n’est pas une garantie automatique contre la chute morale. Elle est une méthode, une exigence, une voie. Encore faut-il que l’homme accepte de s’y soumettre réellement.

C’est pourquoi la mémoire de 1939-1945 ne peut être une mémoire confortable

Elle ne doit ni sanctifier tout un corps, ni réduire une institution à ses failles. Elle doit tenir ensemble les deux colonnes de la vérité. D’un côté, la persécution d’État, les lois de Vichy, les temples fermés, les archives saisies, les frères fichés, les résistants torturés, les martyrs assassinés. De l’autre, les ambiguïtés de l’après-guerre, les anciens collaborateurs recyclés, les parcours opaques, les admissions contestables, les dignités accordées à des hommes dont le passé aurait dû appeler une vigilance plus sévère.

Là se trouve peut-être l’enseignement le plus rude

Une institution initiatique ne se juge pas seulement à la beauté de ses rituels, ni à la noblesse de ses principes, mais à sa capacité à regarder ses propres ombres. La lumière maçonnique n’est pas l’absence d’ombres. Elle a pour critère de ne jamais laisser l’ombre gouverner en silence. Sans cet effort, non seulement, elle vacille, mais elle s’éteint.

En ce 8 mai, souvenons-nous.

Souvenons-nous des temples fermés, des noms publiés, des archives confisquées, des frères traqués, des résistants torturés, des martyrs tombés, mais aussi des silences, des lâchetés, des égarements et des compromissions.

Signature de la reddition de l’Armée allemande à Reims, 7 mai 1945

Souvenons-nous sans haine, mais sans complaisance. Pardonner peut être une grandeur de l’âme, lorsque la vérité a été dite et la justice reconnue. Mais oublier serait une seconde défaite.

Car le pardon n’efface pas la mémoire

Il la pacifie sans la trahir. Il permet de regarder l’histoire avec humanité, mais il n’autorise jamais à blanchir l’indignité ni à confondre la paix avec l’amnésie. La franc-maçonnerie, plus que toute autre école de vigilance intérieure, sait que la lumière ne vient pas de l’effacement de l’ombre, mais du courage de la traverser.

Alors, en ce 8 mai, souvenons-nous, pardonnons peut-être aux hommes quand cela est possible, mais n’oublions jamais les mécanismes de la haine, du soupçon, de la délation et de la servitude.

N’oublions jamais que la République peut être renversée par lassitude. N’oublions jamais que des lois peuvent devenir injustes. N’oublions jamais que des consciences peuvent s’endormir. N’oublions jamais que le Temple intérieur ne tient debout que si chacun accepte d’en garder la flamme.

Souvenons-nous. Pardonnons sans renoncer à la vérité. Et surtout, n’oublions jamais.

Le premier acte de capitulation, signé à Reims le 7 mai 1945

19/05/26 : « Croire en liberté, être frères », la GLDF fait dialoguer les consciences

Le mardi 19 mai 2026 à 19 h 30, la Grande Loge de France (GLDF) accueillera une table ronde  « Enjeux et Perspectives » ouverte à toutes et tous consacrée à la liberté de conscience. Sous le titre « Croire en liberté, être frères », cette soirée viendra conclure un cycle de rencontres où traditions religieuses, pensée laïque, quête spirituelle et démarche maçonnique auront été invitées à se parler, non pour se confondre, mais pour mieux éclairer ce qui fonde la dignité humaine.

Blason GLDF

Il est des rendez-vous qui dépassent le cadre d’une simple conférence

Celui proposé par la Grande Loge de France le 19 prochain appartient à cette catégorie. Il vient toucher à l’un des principes les plus profonds de l’humanisme maçonnique, la liberté de conscience, ce droit pour chaque être humain de croire, de ne pas croire, de chercher, de douter, de changer, de se tenir debout devant l’invisible comme devant la cité.

Cette rencontre s’inscrit dans le cadre de la question à l’étude des loges sur le thème « Liberté de conscience »

Depuis septembre 2025, une séquence de petits-déjeuners d’échanges a permis d’entendre plusieurs personnalités concernées au premier chef par cette question. Jean Baubérot-Vincent, historien et sociologue, professeur émérite de l’École pratique des hautes études, spécialiste majeur de la laïcité et auteur notamment de La Loi de 1905 n’aura pas lieu, a ouvert ce chemin en septembre 2025 autour de « 1905, la liberté de conscience victorieuse ».

Puis vinrent le pasteur James Woody en janvier 2026, la rabbin Stéphanie Van Tittelboom en février, l’imame Kahina Bahloul en mars, puis le prêtre franciscain Benoît Dubigeon en avril.

À chaque étape, une même interrogation se dessinait sous des formes différentes

Comment vivre sa fidélité sans nier celle de l’autre. Comment transmettre une tradition sans l’enfermer. Comment défendre une conviction sans la transformer en domination. Comment faire de la conscience non pas une forteresse, mais un sanctuaire ouvert.

La table ronde du 19 mai viendra clore ce cycle en réunissant, cette fois ensemble, plusieurs voix issues du protestantisme, du judaïsme libéral, de l’islam libéral, du christianisme dominicain et de la Grande Loge de France.

La soirée sera précédée d’une allocution introductive de Clément Ledoux, Conseiller fédéral de la Grande Loge de France, délégué à la Culture

Temple Pierre Brossolette, Grand Temple GLDF
Temple Pierre Brossolette, Grand Temple GLDF

Elle sera animée par David Milliat, journaliste et présentateur de l’émission Le Jour du Seigneur. Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France, interviendra en conclusion des échanges.

Ce dialogue est précieux parce qu’il intervient dans une époque travaillée par les crispations identitaires, les replis confessionnels, les assignations communautaires et les soupçons réciproques.

La liberté de conscience n’y apparaît plus seulement comme une garantie juridique héritée des Lumières et de la loi de 1905

Elle redevient une exigence vivante. Elle oblige chacun à reconnaître que l’autre possède lui aussi un espace intérieur inviolable.

Dans une perspective maçonnique, cette liberté n’est pas une simple tolérance accordée du bout des lèvres

Elle est l’une des conditions de la fraternité. Il n’y a pas de fraternité véritable lorsque les consciences sont sommées de se ressembler. Il n’y a pas de paix durable lorsque la croyance devient contrainte ou lorsque l’incroyance devient mépris. Le Temple symbolique n’est pas le lieu où les différences disparaissent. Il est le lieu où elles apprennent à se tenir sous la même voûte, dans la mesure, l’écoute et la recherche de la lumière.

Les intervenants

Thierry Hubert
Thierry Hubert est prêtre catholique dominicain, né à Fougères en 1969. Agrégé de mathématiques, il a d’abord enseigné avant d’entrer dans l’ordre des Prêcheurs en 2001.
Ordonné prêtre en 2008, il a également développé un lien fort avec le théâtre, la culture et les formes contemporaines de transmission. En 2018, il est nommé producteur du Comité français de radio-télévision, chargé notamment de l’émission Le Jour du Seigneur.
Sa présence apportera à cette soirée la voix d’un christianisme dominicain attentif à l’intelligence de la foi, à la parole publique et aux chemins spirituels du temps présent.

James Woody
James Woody est pasteur de l’Église protestante unie de France, attaché au courant du protestantisme libéral. Né à Paris en 1972, il a exercé à Avignon, Marseille, l’Oratoire du Louvre, Montpellier, puis à la paroisse d’Auteuil à Paris. Son parcours est marqué par le dialogue interreligieux, la formation, la catéchèse et une présence régulière dans les médias religieux. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Vivre la liberté, La grâce pour tous et La liberté et les premiers rois d’Israël. Il portera dans cette table ronde une parole protestante où la foi, la liberté, l’examen critique et la responsabilité personnelle demeurent indissociables.

Stéphanie Van Tittelboom
Stéphanie Van Tittelboom est rabbin au sein de Judaïsme En Mouvement (JEM), où elle officie aujourd’hui à la synagogue Beaugrenelle. Diplômée de Sciences Po, elle a d’abord travaillé dans l’administration et la vie politique avant de se former à l’École du Louvre et à l’Institut National de Gemmologie. Commissaire-priseur spécialisée en joaillerie ancienne et pierres précieuses, elle a ensuite choisi la voie de l’étude, de l’enseignement juif et du rabbinat. Ordonnée rabbin en septembre 2025, elle poursuit également un Master 2 de philosophie juive à la Sorbonne.
Sa parole fera entendre un judaïsme libéral enraciné dans les Textes, attentif à la transmission et ouvert au dialogue entre Tradition et pensée contemporaine.

Kahina Bahloul
Kahina Bahloul est islamologue franco-algérienne, soufie, engagée dans la promotion d’un islam libéral. Elle est connue comme la première femme à se déclarer imame en France et comme cofondatrice du projet de La Mosquée Fatima. Après un parcours de juriste et une activité professionnelle dans l’assurance, elle s’est tournée vers l’islamologie et la mystique musulmane. Elle a travaillé sur la pensée d’Ibn Arabi, grande figure du soufisme, et s’est engagée dans le dialogue interreligieux.
Sa présence donnera à cette soirée une profondeur singulière, celle d’une parole musulmane réformatrice, spirituelle et attachée à la liberté intérieure.

Dominique Losay
Dominique Losay, Grand Officier à la culture de la Grande Loge de France, représentera la voix culturelle de l’obédience. Sa présence inscrit cette table ronde dans l’un des axes majeurs de la GLDF, celui de l’ouverture, de la transmission et du dialogue avec la société. La culture, ici, n’est pas simple ornement. Elle devient médiation entre les traditions, les textes, les symboles et les consciences. Elle rappelle que la franc-maçonnerie ne se contente pas d’observer le monde, mais cherche à l’éclairer par la parole, l’étude et la fraternité.

David Milliat
David Milliat est journaliste et présentateur de l’émission Le Jour du Seigneur sur France 2. Depuis plusieurs années, son visage accompagne les téléspectateurs à travers la messe, les reportages et les rencontres consacrés à la spiritualité et à la foi. Il est l’auteur de J’ai décidé de vivre, paru chez Salvator en 2018, puis de La force de croire, publié aux Éditions du Cerf en 2024.Son parcours personnel et professionnel fait de la parole un lieu de rencontre, de vérité et de relèvement.
En modérant cette table ronde, il apportera son expérience du dialogue, son sens de l’écoute et cette capacité rare à faire circuler une parole habitée.

Clément Ledoux

Clément Ledoux, Conseiller fédéral de la Grande Loge de France, délégué à la Culture, prononcera l’allocution introductive. Voix désormais identifiée de la GLDF à travers l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine » diffusée sur France Culture, il incarne cette volonté d’inscrire la parole maçonnique dans le débat intellectuel, culturel et spirituel de notre temps. Son intervention donnera le ton d’une soirée placée sous le signe du discernement, de la pluralité et de l’exigence fraternelle.
Elle rappellera que la culture maçonnique n’est jamais séparée de la liberté de penser, ni de cette attention portée aux grands questionnements qui traversent la société.
Elle préparera l’écoute, comme le parvis prépare l’entrée dans le Temple, et situera cette rencontre dans la continuité du travail engagé par la Grande Loge de France autour de la liberté de conscience.

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Jean-Raphaël Notton
Jean-Raphaël Notton est Grand Maître de la Grande Loge de France depuis juin 2025.
Médecin, chef d’entreprise et officier de réserve, il a été élu à la tête de l’obédience après un long parcours maçonnique. Son action s’inscrit dans une volonté d’ouverture de la Grande Loge de France vers le public, les institutions et les grands enjeux contemporains.
Sa conclusion donnera à cette soirée une portée institutionnelle forte. Elle rappellera que la liberté de conscience, pour la GLDF, n’est pas un thème de circonstance, mais une pierre de fondation de l’engagement maçonnique.

Au fond, cette soirée dira peut-être l’essentiel

GLDF, 8 rue Louis Puteaux P17

La liberté de conscience n’est pas seulement le droit de croire ou de ne pas croire. Elle est cette chambre intérieure où l’être humain apprend à répondre de lui-même devant sa propre lumière. Et la fraternité commence lorsque nous acceptons que cette lumière, chez l’autre, puisse porter un autre nom, un autre visage, une autre voie, sans cesser pour autant d’appartenir à la même humanité.

Informations pratiques

Mardi 19 mai 2026 à 19 h 30

Hôtel de la GLDF – Grand Temple Pierre Brossolette
8, rue Louis Puteaux 75017 PARIS (Métro Rome)

Billetterie Weezevent

La famille, premier miroir de l’humanité

De notre confrère brésilien folhadolitoral.com.br

Être une famille, ce n’est pas seulement partager un nom, un toit ou quelques ressemblances physiques plus ou moins flatteuses. C’est surtout accepter que l’amour n’a pas besoin d’un certificat de naissance pour exister. La famille est souvent présentée comme une affaire de sang ; en réalité, elle est bien davantage une affaire de lien, de fidélité, de présence et de choix.

On imagine parfois la famille comme une évidence naturelle, presque automatique. Or, elle est tout sauf cela. Elle se construit, se protège, se nourrit et se répare. Elle est à la fois la chose la plus simple du monde et l’une des plus complexes. Simple, parce qu’elle repose sur des gestes élémentaires : écouter, nourrir, rassurer, transmettre. Complexe, parce qu’elle concentre les plus grandes tensions humaines : l’amour et l’agacement, le devoir et la liberté, la mémoire et l’avenir, la ressemblance et la différence.

Un lien plus fort que le sang

Dire que la famille se réduit au sang, c’est oublier tout ce que l’existence humaine a de plus profond. Un enfant adopté, un beau-parent qui aime comme un père ou une mère, des amis devenus frères et sœurs de cœur, des personnes réunies par la vie plus que par la biologie : tout cela prouve qu’un lien authentique ne se mesure pas à un test génétique.

Le sang peut désigner une origine, mais il ne suffit jamais à créer une famille. Ce qui fonde une véritable cellule familiale, c’est la disponibilité affective, l’engagement dans la durée, la capacité à porter l’autre sans le posséder. Une famille se reconnaît moins à ce qui l’a fait naître qu’à ce qu’elle choisit de faire vivre.

En ce sens, la famille est un miracle ordinaire. Elle naît lorsque des êtres acceptent de ne pas vivre côte à côte comme des étrangers polis, mais d’entrer dans une histoire commune. Elle suppose des renoncements, des efforts, des maladresses aussi, mais surtout une volonté de rester présents les uns pour les autres malgré les imperfections.

Une monarchie affective

Famille de Thomas More

La famille n’est pas une démocratie parfaite, ni une entreprise bien huilée. C’est plutôt une sorte de monarchie affective dans laquelle chacun occupe une place singulière, sans que personne ne soit dispensé de responsabilité. On y hérite de biens, bien sûr, mais surtout de valeurs, de réflexes, de récits, de manies, de silences et parfois d’une recette de gâteau que personne ne parviendra jamais à reproduire exactement.

Ce que l’on reçoit dans une famille ne se limite pas à des objets matériels. On y reçoit une manière de parler, de se tenir, de regarder les autres, de traverser les conflits ou d’aimer sans trop le dire. La transmission familiale est souvent invisible, mais elle est décisive. Elle façonne les tempéraments, oriente les décisions, donne des repères ou, à défaut, des contre-modèles.

Et parce qu’elle est transmission, la famille engage aussi une dette symbolique. Non pas une dette pesante ou culpabilisante, mais une responsabilité : celle de transmettre à son tour ce qui a été reçu, en le purifiant parfois, en le corrigeant souvent, en le rendant vivant toujours. Une famille qui ne transmet plus s’éteint doucement, même si ses membres continuent de cohabiter.

Une présence quotidienne

Comme une plante, une famille a besoin d’attention régulière. On ne l’arrose pas seulement lorsqu’elle commence à dépérir. Elle demande des gestes simples, répétés, presque modestes : partager un repas, demander comment s’est passée la journée, prendre le temps d’écouter, accepter de s’intéresser à ce qui compte pour l’autre, même quand cela paraît banal.

La vie familiale se joue dans ces détails qui, justement parce qu’ils sont petits, passent facilement inaperçus. Une table où l’on se retrouve, une conversation sans téléphone, un rire partagé, une dispute sur un détail domestique, une présence silencieuse au moment où l’autre vacille : voilà ce qui tisse la trame d’un foyer.

Il ne s’agit pas de rechercher un résultat immédiat, comme on attendrait le rendement d’un investissement. La famille ne fonctionne pas sur une logique de productivité. Elle demande du temps, de la patience, de la constance. On ne voit pas toujours aussitôt les fruits de ce que l’on sème, mais on finit toujours par en récolter quelque chose, bon ou mauvais.

Quand la cellule se fragilise

Le drame de notre époque est que beaucoup de familles fonctionnent comme des structures épuisées : chacun pour soi, chacun dans sa bulle, chacun avec son écran, chacun avec ses intérêts. Ce qui devrait être un lieu de rencontre devient parfois un simple lieu de passage. On s’y croise, on ne s’y parle plus vraiment. On partage un espace, mais plus un monde.

Or une famille fragilisée n’est jamais seulement un problème privé. Elle produit des effets qui débordent largement ses murs. Des enfants qui grandissent sans repères stables, des adultes incapables de faire confiance, des citoyens qui reproduisent dans l’espace public la confusion ou la violence vécues à la maison : tout cela montre que la santé familiale a des conséquences collectives.

Une société ne naît pas dans les lois, les slogans ou les institutions. Elle naît dans les maisons, au plus près des gestes éducatifs, des habitudes de langage, des exemples donnés, des tensions apprivoisées ou mal résolues. Si la cellule familiale se dégrade, l’ensemble du corps social finit tôt ou tard par en porter la marque.

La première école de la vie

4 enfants riants au pied d'un arbre
4 enfants riants au pied d’un arbre

La famille est la première école que nous connaissons. On y apprend à parler, à attendre, à partager, à respecter, à négocier, à perdre, à gagner, à se taire parfois. On y apprend aussi des choses plus profondes : la confiance, la frustration, la loyauté, le pardon, la patience et le sens du bien commun.

Elle est aussi, d’une certaine manière, la première institution morale. C’est là que se construit notre rapport à l’autorité, à la règle, à la justice et à la limite. Une famille cohérente ne cherche pas à fabriquer des enfants parfaits ; elle cherche à faire grandir des êtres capables de discernement, de droiture et d’attachement.

C’est pourquoi il serait faux de considérer la famille comme un simple cadre affectif parmi d’autres. Elle est un lieu de formation de l’âme et du caractère. Beaucoup de dispositions que l’on croit acquises plus tard dans la vie ont en réalité pris racine très tôt, dans l’ambiance d’un foyer, dans la manière d’être aimé ou corrigé, dans la qualité du regard reçu.

Une dimension politique

Prendre soin de sa famille n’est donc pas seulement un acte intime. C’est un acte politique, au sens le plus noble du terme. Car ce qui se joue dans la famille concerne la cité tout entière. Une société qui néglige ses familles se condamne à réparer plus tard, dans la douleur, ce qu’elle n’a pas voulu soutenir à temps.

Le mot peut sembler fort, mais il est juste : la famille est un bien commun. Elle n’appartient pas seulement à ceux qui la composent ; elle intéresse la communauté humaine dans son ensemble. C’est elle qui prépare les générations, stabilise les personnalités, transmet la mémoire et rend possible une forme de continuité entre les vivants, les morts et ceux qui viendront après.

Ainsi, défendre la famille ne revient pas à idéaliser un modèle figé ni à nier ses blessures. Cela signifie au contraire reconnaître sa fragilité, sa valeur et sa fonction irremplaçable. Une famille n’est pas toujours harmonieuse, mais elle reste l’un des derniers lieux où l’on apprend que l’amour ne se réduit pas au désir, que le devoir ne tue pas la tendresse et que la fidélité peut être un acte de liberté.

Une responsabilité d’avenir

La famille n’est pas seulement le passé que nous avons reçu. Elle est aussi l’avenir que nous préparons. En elle se joue la possibilité d’une humanité plus juste, plus patiente, plus capable de dialogue et de transmission. Lorsqu’elle est solide, elle amortit les crises. Lorsqu’elle est vivante, elle répare les blessures. Lorsqu’elle est aimante, elle rend le monde plus habitable.

On comprend alors que la famille est bien plus qu’un arrangement social. Elle est un premier miroir de l’humanité : elle reflète ce que nous savons faire de meilleur, mais aussi ce que nous échouons à protéger. Elle est un laboratoire de vérité où chacun apprend, souvent sans le savoir, à devenir un être humain parmi les autres.

Prendre soin de sa famille, c’est donc prendre soin du monde. Ce n’est pas un geste accessoire, encore moins une nostalgie. C’est un acte de fidélité à ce que l’humanité a de plus précieux : le lien, la mémoire et la capacité d’aimer durablement.

Le rêve de Jacob et l’échelle : une carte initiatique de l’élévation intérieure

De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz P.G.M.

Le récit du rêve de Jacob, dans la Genèse, est l’un des plus puissants de toute la tradition biblique. En quelques versets seulement, il condense une expérience spirituelle d’une profondeur exceptionnelle : un homme en fuite, seul dans la nuit, s’endort sur une pierre et découvre, en songe, une échelle reliant la terre au ciel, tandis que des anges montent et descendent.

Loin d’être un simple épisode merveilleux, ce passage a nourri pendant des siècles des lectures symboliques, mystiques et initiatiques. Il parle de seuil, de passage, de révélation, mais aussi de transformation du réel : ce qui semblait ordinaire devient sacré, ce qui paraissait désert devient Béthel, « maison de Dieu ».

Une nuit de fuite

Jacob n’est pas dans une situation de paix ou d’abondance. Il fuit la colère de son frère Ésaü, il est seul, vulnérable, sans protection apparente. Le texte biblique insiste sur cette condition de dépouillement : c’est précisément dans ce moment de fragilité que l’expérience du divin advient.

Cette donnée est essentielle, car elle rappelle une loi spirituelle constante : la révélation ne surgit pas toujours dans le confort, mais souvent dans la nuit, la dépossession ou l’épreuve. Jacob ne reçoit pas la vision dans un temple majestueux, mais au bord du chemin, là où l’homme n’a plus rien à quoi se raccrocher sinon à sa propre intériorité.

La pierre comme point d’appui

Le premier symbole fort est celui de la pierre. Jacob la prend pour oreiller, et ce détail, en apparence anodin, ouvre une lecture de grande portée. Dans une perspective initiatique, la pierre renvoie à la matière brute, à la condition corporelle, à ce qui est dense, stable et encore non transformé.

Poser sa tête sur la pierre, c’est accepter de reposer sa pensée, sa volonté et son inquiétude sur ce qui est le plus concret. Mais c’est aussi reconnaître que l’élévation spirituelle ne commence pas en échappant au réel : elle commence en le traversant. La pierre n’est pas un obstacle ; elle devient appui.

Cette image rejoint, par analogie, le langage maçonnique de la pierre brute. L’être humain n’est pas d’abord un esprit détaché du monde ; il est une matière à travailler, à polir, à ordonner. Le sommeil de Jacob suggère ainsi que la transformation intérieure naît d’un rapport juste à la matière, non d’un mépris du corps.

L’échelle entre ciel et terre

L’image centrale du récit est bien sûr celle de l’échelle. Dressée entre la terre et le ciel, elle figure un lien, un passage, un axe. Dans le vocabulaire des traditions symboliques, on parlerait volontiers d’un axis mundi, ce point de jonction entre l’humain et le divin.

Mais ce qui rend cette échelle particulièrement riche, c’est que les anges y montent et y descendent. Il ne s’agit donc pas d’une ascension simpliste, comme si l’initiation ne consistait qu’à grimper vers un sommet abstrait. Le mouvement est double : on s’élève, mais on redescend aussi. On reçoit d’en haut, puis on transmet en bas.

Cette dynamique interdit toute lecture naïve d’une spiritualité qui fuirait le monde. L’échelle de Jacob enseigne au contraire que l’homme éclairé n’abandonne pas la terre ; il apprend à circuler entre les deux plans, à servir de passage entre le visible et l’invisible, entre l’expérience humaine et l’appel du haut.

Les degrés de l’initiation

L’échelle peut également se lire comme une succession de degrés. Chaque barreau correspond alors à une étape, un progrès, une vertu acquise, un aspect de soi-même mieux intégré. C’est une image très proche de la logique initiatique que l’on retrouve dans plusieurs traditions, du pythagorisme à la franc-maçonnerie.

Là encore, l’essentiel est de comprendre que cette progression n’est pas purement intellectuelle. On n’accède pas à des vérités supérieures par simple accumulation de connaissances. Il faut une disposition intérieure, une capacité de réceptivité, une forme de silence actif. Le rêve indique que certaines vérités ne se donnent qu’à celui qui consent à s’ouvrir.

Le sommeil de Jacob n’est donc pas une absence. Il est une disponibilité. Il représente ce moment où la conscience cesse de vouloir tout maîtriser pour laisser advenir une autre forme de connaissance, plus profonde, plus symbolique, plus englobante.

Luz devient Béthel

Le lieu du songe s’appelait d’abord Luz. Après l’expérience, Jacob le renomme Béthel, « maison de Dieu ». Ce geste est capital, car il montre que l’initiation transforme le regard porté sur le réel. Le lieu n’a pas changé physiquement, mais il a changé de statut intérieur.

Ce qui était un simple espace de passage devient un lieu de présence. Ce qui semblait ordinaire devient sacré. Ce qui n’était qu’un point géographique devient un seuil spirituel. L’acte de nommer est ici un acte de révélation : Jacob reconnaît que le divin était déjà là, mais qu’il fallait un éveil pour le voir.

En ce sens, Béthel n’est pas seulement une ville ancienne ou un nom biblique. C’est une image de l’âme quand elle découvre que le sacré n’est pas ailleurs, mais au cœur même de l’expérience humaine. Le temple n’est pas nécessairement un édifice lointain : il peut être le lieu intérieur où la conscience s’ouvre.

L’onction de la pierre

Jacob prend ensuite la pierre, l’érige en pilier et l’oint d’huile. Ce geste de consécration donne au récit une dimension liturgique. L’onction sanctifie la matière ; elle dit que le monde physique n’est pas méprisé, mais rendu apte à devenir signe.

Il n’y a pas ici de rejet du corps ou du réel. Au contraire, la pierre devient autel, et l’autel devient mémoire. Jacob inscrit son expérience dans la matière pour ne pas l’oublier. L’huile marque le passage du profane au sacré, de l’événement intérieur à la trace visible.

Cette symbolique est particulièrement forte : elle montre que l’élévation spirituelle ne consiste pas à quitter la terre, mais à la transfigurer. La matière devient support de mémoire, de présence et d’alliance.

Les anges comme messagers

Dans une lecture plus intérieure, les anges peuvent être compris comme des figures de circulation entre les différents plans de l’être. Ils représentent ce qui descend vers la conscience sous forme d’intuition, de lumière, de grâce ; et ce qui remonte sous forme d’élan, de prière, d’offrande ou d’action juste.

Certains lecteurs modernes, dans un dialogue avec la psychologie des profondeurs, ont vu dans ces anges des images de l’inconscient collectif ou des médiateurs entre le moi et le Soi. Sans réduire le texte à une grille psychologique, cette approche souligne une vérité importante : l’être humain n’est pas fermé sur lui-même, il est traversé.

L’échelle n’est donc pas un objet figé. Elle est un mouvement vivant. Elle dit que l’existence humaine est une relation continue entre ce qui vient d’en haut et ce qui repart vers le haut, dans une circulation où la conscience s’éduque et se raffine.

Une carte pour la vie intérieure

Le plus beau dans le rêve de Jacob, c’est peut-être sa portée universelle. Il ne raconte pas seulement la fondation d’un lieu sacré ou la confirmation d’une promesse biblique. Il offre une image durable de la vie intérieure : chacun peut, au milieu de sa nuit, sur sa pierre, recevoir la révélation d’un lien entre sa condition terrestre et sa vocation plus haute.

Le texte enseigne alors une vérité simple et immense : l’échelle est déjà là, même si nous ne la voyons pas. Le travail intérieur consiste à apprendre à la reconnaître, à monter et descendre avec elle, à habiter le réel sans en être prisonnier, et à laisser le sacré illuminer le plus ordinaire.

C’est pourquoi ce récit continue de parler à des lecteurs très différents, croyants, mystiques, symbolistes ou simplement en quête de sens. Il rappelle que le lieu de la rencontre n’est pas forcément lointain ; il est souvent là où l’on a posé la tête pour se reposer. Béthel n’est pas une adresse : c’est un état de l’âme.

Une leçon d’élévation

En définitive, le rêve de Jacob se lit comme une authentique carte initiatique. Il montre que la matière peut devenir support de révélation, que le repos peut ouvrir sur la vision, et que le lieu le plus banal peut devenir porte du ciel.

L’échelle dit le chemin, la pierre dit l’appui, les anges disent la circulation, et Béthel dit la transformation du regard. Ensemble, ces images composent une méditation d’une rare beauté sur l’élévation de l’homme, non contre le monde, mais à travers lui.

« L’Hermine », ou la blancheur souveraine du symbole

De la fourrure princière à l’emblème breton, de la chevalerie médiévale aux résonances initiatiques les plus profondes, Jean-Luc Le Bras suit la destinée d’un signe d’une rare densité. Son livre montre comment l’hermine est devenue bien davantage qu’un motif héraldique, une leçon de droiture, de pureté et de fidélité à soi-même.

Il est des symboles qui traversent les siècles comme l’hermine traverse les forêts de l’hiver, silencieusement, avec une blancheur qui confond la neige et l’innocence, portant en elle une puissance morale que nul édit, nulle conquête, nulle Révolution n’a jamais tout à fait réussi à effacer.

Jean-Luc Le Bras, agrégé de géographie, homme de terrain formé à Rennes et nourri d’une longue expérience africaine comme conseiller culturel et chef de mission de coopération dans plusieurs pays, collaborateur de revues historiques attachées à la mémoire bretonne et africaniste, nous offre avec cet ouvrage bien plus qu’une étude héraldique. Il nous donne une méditation vivante sur la persistance du symbole à travers les âges, sur la manière dont une fourrure d’animal sauvage peut devenir l’âme d’un peuple.

Tout commence par la bête elle-même

La mustela erminea, mustélidé de la famille des belettes, abondante en Arménie dont elle tire son nom géographique, dont le pelage d’hiver atteint une blancheur quasi surnaturelle que seule la pointe noire de la queue vient ponctuer comme un signe cryptique. C’est précisément cette opposition chromatique, le noir sur le blanc, l’ombre sur la lumière, qui fascine et qui signifie. L’auteur nous montre comment, dès le Moyen Âge, cette fourrure précieuse venue des pays du Nord et de l’Est devint l’un des matériaux les plus convoités de l’Europe, réservée aux princes, aux ducs, aux officiers de la couronne, quantifiée en milliers de peaux pour chaque cérémonie somptueuse. Le commerce était colossal, l’hiver de 1387 mobilisait à lui seul plus de 50 000 peaux pour un seul couronnement en Grande-Bretagne. Marco Polo lui-même, évoquant les trésors de Kubilai Khan, désignait l’hermine et la zibeline comme les fourrures les plus précieuses d’Occident. Ce que nous nommons aujourd’hui un symbole fut d’abord une économie, un privilège, un marché jalousement gardé.

Mais l’hermine n’est pas seulement une fourrure de luxe. Elle est, dans la pensée médiévale et dans l’imaginaire qui nous intéresse ici du regard initiatique que nous lui portons, une figure morale d’une densité rare. La devise qui lui est attachée résonne comme une formule de grade. Plutôt mourir que se souiller. En latin Potius mori quam foedari, en breton Quent Mervel. L’animal, dit la légende, préfère se laisser capturer par les chasseurs plutôt que de traverser une fange qui souillerait son pelage. Cette mort choisie plutôt que la souillure n’est pas anecdotique. C’est un axiome de la chevalerie intérieure, une loi de l’âme. Jean-Luc Le Bras analyse avec une finesse remarquable comment cette opposition symbolique entre le blanc immaculé et le noir de la tache, entre la vertu et la souillure, entre l’être et la déchéance, constitue le cœur même du rayonnement de l’hermine sur huit siècles de culture occidentale.

L’histoire héraldique que déroule patiemment l’auteur est celle d’un symbole qui s’impose progressivement comme l’identité même d’un duché. Dès 1214, les armes de Dreux portées par Pierre de Dreux dit Mauclerc introduisent l’hermine dans le blason breton. En 1316, Jean III abandonne définitivement les armes brisées de sa lignée pour adopter l’hermine plain, ce champ blanc semé de mouchetures noires qui devient désormais le cri visuel de la Bretagne entière. Ce choix n’est pas celui d’un simple ornement. C’est l’affirmation d’une singularité face au monde, d’une indépendance revendiquée avec l’élégance sobre des grands symboles. Nous touchons ici à quelque chose que tout Frère comprend intuitivement, la puissance d’un signe qui n’a pas besoin d’explication, dont la simplicité même est la force.

Ordre de l’Hermine

C’est Jean IV de Bretagne qui, en 1381, franchit une étape supplémentaire en fondant l’ordre de l’Hermine, ordre chevaleresque mixte, fait remarquable et rare en ce XIVe siècle, dont les femmes pouvaient être membres sous le titre de Chevaleresses.

Ordre de la Jarretière

Cet ordre, calqué sur le modèle de la Jarretière anglaise dont Jean IV avait lui-même été décoré, réunissait ses membres chaque année à la collégiale Saint-Michel-du-Champ pour commémorer la victoire d’Auray. Sa devise, « À ma vie », signifiait l’engagement indéfectible du chevalier envers son duc jusqu’à la mort. Autour de l’ordre se construit le château de l’Hermine à Vannes, résidence ducale, aujourd’hui disparu mais dont le souvenir perdure. Jean-Luc Le Bras restitue avec précision la vie de cet ordre, ses règles, ses insignes, ses fidélités et son rayonnement. Il en suit même les ramifications jusqu’à Naples où Ferdinand Ier d’Aragon crée en 1463 un ordre homonyme avec la devise latine Malo mori quam foedari, formule qui résonne comme une déclaration initiatique traversant les frontières et les dynasties.

La figure d’Anne de Bretagne traverse ce livre comme une hermine elle-même traverse la neige, avec majesté et détermination

Blason d’Anne de Bretagne

Double reine de France, duchesse de Bretagne, femme de caractère qui porta jusqu’au bout le poids de son identité dans ses armes mi-parties de lys et de mouchetures, Anne institua en 1498 l’ordre de la Cordelière, dont le nom évoque la corde de saint François d’Assise et les liens du Christ, et dont la devise Jamais moins affirmait qu’elle ne se remarierait que pour ne pas déchoir de son rang royal. Le poète Jean Lemaire de Belges la chantait comme la très riche Ermine Britannique surpassant en richesse le porc-épic orléanais de Louis XII. Clément Marot, à ses funérailles en 1524, résumait en deux vers l’essence de ce double symbole que nous lisons nous-mêmes comme un double langage initiatique, le lys tout blanc pour la reine de France, la toute noire hermine pour la duchesse de Bretagne, noyre d’ennuy et blanche d’innocence. Ce que nous entendons ici, c’est aussi le grand langage du noir et du blanc, celui du pavé mosaïque et de la marche intérieure entre les contraires.

La dimension maçonnique de l’ouvrage, que Jean-Luc Le Bras n’aborde pas en tant que telle mais que sa documentation iconographique rend manifeste, éclate dans une référence d’une importance considérable pour nous.

Le Mutus Liber Latomorum, vers 1765, représente les rois Salomon et Hiram de Tyr, les deux figures tutélaires de notre tradition, revêtus du manteau doublé d’hermine, bleu pour Salomon, rouge pour Hiram, signifiant leur royauté. Que nos deux grands modèles fondateurs soient ainsi vêtus du symbole de pureté et de vertu qu’est l’hermine n’est pas une coïncidence iconographique. C’est une confirmation. Le langage symbolique de l’hermine et le langage symbolique de notre Art partagent les mêmes racines profondes, la même conviction que la lumière se mérite par la droiture, que le blanc immaculé est l’habit de celui qui a su vaincre la souillure intérieure. Jean-Luc Le Bras nous offre ici, presque à son insu, une clé de lecture maçonnique exceptionnelle.

L’hermine des magistrats, analysée dans les pages consacrées à la scénographie judiciaire du rouge, du noir et du blanc, prolonge naturellement cette réflexion. Depuis qu’Henri II et Catherine de Médicis visitèrent Rouen en 1550 et que les présidents de la cour y parurent couverts de leurs robes d’écarlate fourrées d’hermines, jusqu’aux procureurs généraux du procès Zola dont Le Petit Journal publiait la silhouette en première page en avril 1898, l’hermine a signifié l’autorité souveraine, la justice qui ne peut se souiller. La robe des universitaires, avec ses épitoges herminées dont le nombre de rangs indique le grade, reproduit ce même système hiérarchique de la connaissance transmise et distinguée. Nous reconnaissons là notre propre langage, celui des grades, des ornements qui signifient l’avancement, des parures qui disent l’engagement et la responsabilité.

La renaissance de l’identité bretonne que Jean-Luc Le Bras retrace avec finesse à travers le XIXe siècle et le XXe siècle révèle la permanence d’un symbole que ni l’édit d’union de 1532 ni la Révolution n’ont réussi à abolir. La revue L’Hermine fondée en 1890, la chanson La Blanche Hermine de Gilles Servat dans les années 1970 devenue l’hymne d’une résistance culturelle et politique, le drapeau Gwenn ha Du, le blanc et le noir, avec ses bandes alternées et sa croix noire sur fond blanc où les pelletiers du Moyen Âge reconnaîtraient leurs propres couleurs, le Stade rennais portant l’hermine sur son écusson depuis 1901, les 500 communes bretonnes affichant la moucheture sur leurs armoiries, tout cela témoigne d’une vitalité symbolique que seuls possèdent les signes qui touchent à l’essentiel. La force de l’hermine est de traverser les siècles sans perdre son âme.

Jean-Luc Le Bras

Jean-Luc Le Bras conclut son ouvrage en identifiant ce qui fait la force de cette permanence, la simplicité du signe, le noir et le blanc, la pureté morale qu’il exprime, la force du caractère qu’il incarne, et l’appartenance territoriale qu’il revendique. Ces trois valeurs, pureté, force, appartenance, sont aussi celles que nous cultivons au sein de nos Loges.

Nous lisons cet ouvrage comme un miroir tendu vers notre propre tradition, comme la preuve que les grands symboles de l’humanité convergent vers les mêmes vérités fondamentales, quelle que soit la voie, héraldique, chevaleresque ou initiatique, par laquelle ils nous parviennent. L’hermine, dans sa blancheur obstinée et sa devise immémoriale, nous rappelle que le choix de la pureté sur la souillure n’est pas une abstraction morale mais un engagement de toute une vie.

En refermant ce petit livre dense, nous comprenons mieux pourquoi l’hermine n’appartient pas seulement à l’histoire de la Bretagne ni même à celle des blasons.

Elle appartient à cette grande mémoire symbolique où l’homme cherche, contre la boue du temps, à sauver en lui quelque chose d’inviolé. C’est en cela que ce livre touche juste, et qu’il parle aussi profondément aux lecteurs.

L’Hermine

Jean-Luc Le BrasÉditions Dervy, coll. Les symboles de notre Histoire, 96 pages, 12,90 € – ebook 8,99 € / Dervy, une marque du groupe Guy Trédaniel

400 000 $ volés à une loge maçonnique par un couple du Wisconsin

De notre confrère des USA fox6now.comPar Bill Miston et l’équipe numérique de FOX6 News

Une affaire judiciaire secoue le Wisconsin. Tyler Kristopeit et son épouse Katie sont accusés d’avoir détourné près d’un demi-million de dollars appartenant à la loge maçonnique George Washington’s 1776, située à Whitefish Bay, avant de dépenser une partie de cette somme pour des dépenses personnelles. Les procureurs décrivent un mécanisme financier complexe qui se serait mis en place peu après la vente d’un bien immobilier de la loge, puis aurait progressivement éclaté au grand jour.

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L’histoire commence sur le site d’un ancien bâtiment appartenant à la loge, à l’angle de Lake Drive et Silver Spring. Aujourd’hui, une grue domine le chantier d’agrandissement d’un supermarché Sendik’s. Mais autrefois, cet emplacement abritait la maison de la loge George Washington’s 1776 Masonic Lodge, qui servait aussi à des événements communautaires, comme des chasses aux œufs de Pâques. À l’automne dernier, le bâtiment a été démoli après sa vente au groupe Sendik’s pour 2 millions de dollars.

Selon les enquêteurs, une partie du produit de cette vente, soit 675 000 dollars, a été versée sur un compte de la loge. C’est alors que Tyler Kristopeit, secrétaire et trésorier de l’institution, aurait joué un rôle central. D’après l’accusation, dans les jours qui ont suivi la clôture de la vente, les fonds auraient commencé à être transférés depuis le compte de la loge vers les comptes personnels du couple.

Au total, plus de 470 000 dollars auraient ainsi été redirigés.

Les autorités affirment que cet argent aurait servi à acheter des Mercedes-Benz, à rembourser des prêts familiaux personnels, ainsi qu’à financer de nombreuses opérations bancaires, paiements par carte et virements. Les procureurs ont retenu contre le couple des chefs de conspiracy to commit theft et de conspiracy to launder money, estimant que les fonds n’auraient pas été utilisés conformément à leur destination.

Tyler Kristopeit avait été écarté de ses fonctions de secrétaire et de trésorier en mars dernier, mais les documents judiciaires indiquent que des flux d’argent auraient malgré tout continué à alimenter les comptes du couple. Les deux époux ont été arrêtés lundi dernier, avant de comparaître vendredi devant une juridiction du comté de Milwaukee. Chacun a été libéré sous caution de 10 000 dollars avec signature.

Au cours de l’enquête, Katie Kristopeit aurait déclaré aux investigateurs que « quelque chose comme cela devait finir par arriver ». Elle aurait également affirmé que son mari avait reconnu avoir volé dans les fonds de la loge, tout en niant savoir que l’argent présent sur ses propres comptes provenait de cette même loge. Or, les relevés bancaires examinés par les enquêteurs semblent contredire cette version.

Le parquet estime que les déclarations de Katie Kristopeit ne résistent pas à l’examen des faits matériels. Pour les procureurs, le dossier montre au contraire une connaissance très concrète des mouvements d’argent et une implication plus large que celle décrite par l’intéressée.

Si les deux prévenus étaient reconnus coupables, ils encourraient plus d’une décennie de prison. Ils doivent revenir devant le tribunal cette semaine.

L’affaire ne s’arrête pas au pénal. La Grande Loge du Wisconsin a également engagé une action en justice contre le couple afin d’empêcher la liquidation de certains actifs. Elle réclame plus d’un million de dollars de fonds que la loge ne parvient pas à justifier.

Pour l’instant, les avocats du couple refusent tout commentaire. Mais le dossier, déjà lourd sur le plan financier, pourrait devenir emblématique des risques qui pèsent sur les structures associatives lorsque les contrôles internes sont insuffisants et que la confiance se transforme en angle mort.

30/05/26 – À Montpellier, le Grand Collège des Rites Écossais du GODF ouvre une porte sur la Franc-Maçonnerie du XXIe siècle

Le samedi 30 mai 2026, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France, Suprême Conseil du 33e degré en France pour le Rite Écossais Ancien et Accepté organise au Centre Rabelais de Montpellier un colloque intitulé

« Trajectoire et perspective de la Franc-Maçonnerie ».

Ouverte aux frères, aux sœurs et à leurs amis, cette matinée entend interroger la place de l’Ordre dans une société traversée par le doute, la désinformation, les fractures culturelles et la quête de sens. Histoire, vérité, humanisme, transmission et avenir seront au cœur de cette rencontre.

Il y a des colloques qui ajoutent une date à un agenda et puis il y a ceux qui ouvrent réellement une porte

Celui que le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France propose à Montpellier, le samedi 30 mai 2026, appartient à cette seconde catégorie.

Le visuel du flyer annonce déjà l’esprit de la rencontre. Deux portes largement ouvertes sur une lumière d’horizon. Au premier plan, la terre encore obscure. Au loin, une clarté naissante. Toute la démarche maçonnique se trouve contenue dans cette image. Partir du réel, traverser l’incertitude, chercher la lumière, construire une perspective.

Intitulé « Trajectoire et perspective de la Franc-Maçonnerie », ce colloque veut explorer la trajectoire historique de l’institution tout en interrogeant sa capacité à répondre aux enjeux du XXIe siècle. Il ne s’agit donc pas seulement de célébrer une mémoire. Il s’agit d’éclairer le présent à partir de cette mémoire, puis de demander ce que la franc-maçonnerie peut encore apporter à des sociétés modernes inquiètes, fragmentées, souvent désorientées.

L’objectif est clairement posé

Offrir un espace de réflexion et d’échange autour de la quête de sens, de vérité et des valeurs humanistes, dans une époque marquée par le doute, la vitesse, la défiance et la désinformation.

Cette ambition donne à la rencontre une tonalité à la fois intellectuelle, civique et initiatique.

Car la franc-maçonnerie n’est jamais aussi fidèle à elle-même que lorsqu’elle accepte de se confronter au monde sans renoncer à sa méthode.

La matinée s’ouvrira à 9 h 30 par l’allocution de Claude Laborie, président du 12e secteur. Cette parole d’accueil donnera le cadre institutionnel et fraternel du colloque. Elle placera d’emblée la rencontre sous le signe de l’ouverture, de la transmission et du dialogue entre initiés et profanes.

À 9 h 40, Pierre Mollier interviendra sur « La Franc-maçonnerie à la lumière de son histoire »

Pierre Mollier

Historien majeur de la maçonnologie française, il a dirigé la bibliothèque et les archives du Grand Orient de France de 1995 à 2025 et fut conservateur du musée de la franc-maçonnerie de 2013 à 2025. Sa présence donne à ce colloque une profondeur particulière. Pierre Mollier sait rappeler que l’histoire maçonnique n’est pas un musée silencieux, mais une chambre d’échos où se répondent les Lumières, les révolutions politiques, les combats républicains, les blessures du XXe siècle et les interrogations spirituelles contemporaines.

À travers son intervention, il s’agira de comprendre comment la franc-maçonnerie a traversé les siècles sans perdre son noyau vivant. Celui d’une méthode fondée sur le travail symbolique, la liberté de conscience, l’éducation de soi et l’apprentissage du discernement. Dans un monde qui confond souvent mémoire et nostalgie, cette lecture historique permettra de rappeler que la tradition initiatique n’est pas un retour en arrière. Elle est une force de continuité active.

À 10 h 05, Raphaël Liogier abordera un thème brûlant avec « Société du mensonge et quête de vérité »

Sociologue et philosophe, professeur des universités à Sciences Po Aix, où il enseigne la sociologie et l’anthropologie, il est également professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique et à Aix-Marseille Université. Ses travaux sur les croyances contemporaines, les peurs collectives, les recompositions spirituelles et les imaginaires sociaux entrent ici en résonance directe avec l’actualité.

Nous vivons dans un temps où la vérité semble parfois moins recherchée que fabriquée. Les réseaux sociaux accélèrent les emballements. Les récits complotistes prospèrent sur la défiance. Les certitudes immédiates remplacent trop souvent la patience de l’examen. Dans cette société du mensonge, la franc-maçonnerie peut rappeler une exigence essentielle. Elle ne prétend pas posséder la Vérité. Elle propose de la chercher.

Cette nuance change tout. Elle distingue l’initiation de l’endoctrinement, le doute méthodique du soupçon maladif, la construction de soi de l’affirmation brutale. Là où l’époque réclame des réponses instantanées, la loge enseigne le temps long. Là où le bruit domine, elle réhabilite l’écoute. Là où les passions divisent, elle invite à remettre l’humain au centre du Temple.

À 10 h 30, Gérard Boned poursuivra cette réflexion avec « La Franc-maçonnerie, une réponse pour le XXIe siècle »

Déjà identifié dans les travaux publics du Grand Collège des Rites Écossais comme président de la commission colloque du Suprême Conseil, il s’inscrit dans une dynamique de réflexion sur l’avenir de l’Ordre et sur sa capacité à parler au monde contemporain.

La question est essentielle. La franc-maçonnerie peut-elle encore être une réponse dans un siècle traversé par les crises démocratiques, écologiques, sociales, culturelles et spirituelles. Elle ne le pourra qu’à condition de ne pas se contenter de commenter le monde. Elle devra continuer à former des consciences capables de penser, de douter, de dialoguer, de transmettre et d’agir.

Dans cette perspective, l’Ordre peut offrir ce qui manque souvent à notre temps

Un lieu de lenteur. Une méthode de maturation. Une fraternité exigeante. Une spiritualité sans assignation dogmatique. Une école de l’universel où les différences ne sont pas abolies, mais mises au travail dans une construction commune.

À 10 h 55, le débat donnera aux participants la possibilité de prolonger les interventions, de questionner les diagnostics, d’apporter leurs propres expériences et d’ouvrir la réflexion au-delà du seul cadre des exposés. C’est là aussi que se joue l’esprit d’un colloque maçonnique. La parole n’y descend pas seulement d’une tribune. Elle circule, elle se confronte, elle s’éprouve, elle devient chantier collectif.

À 11 h 40, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais du GODF, conclura les travaux

Christian Confortini

Sa conclusion donnera à cette matinée sa portée institutionnelle et initiatique. Elle rassemblera les fils tendus entre histoire, vérité, humanisme et avenir.

Car ce colloque ne vise pas seulement à mieux faire connaître les principes et les finalités de la franc-maçonnerie auprès d’un public élargi

Il veut aussi stimuler une réflexion collective, constructive et engagée. Il invite chacun à se demander ce que signifie encore transmettre, chercher, comprendre et bâtir dans un monde qui semble parfois préférer l’immédiat au durable, l’émotion à la pensée, l’affrontement à la nuance.

Le choix de Montpellier n’est pas anodin

Ville de savoirs, de médecine, d’université et de circulation méditerranéenne, elle offre un cadre symbolique fort à cette interrogation sur la trajectoire et les perspectives de l’Ordre. Entre mémoire et avenir, entre fidélité au Rite et ouverture au monde, le Grand Collège des Rites Écossais y propose une matinée qui devrait intéresser bien au-delà du seul cercle des initiés.

Ce colloque touche au cœur de ce que la franc-maçonnerie peut offrir aujourd’hui.

Non pas une parole fermée, mais une méthode d’élévation. Non pas une certitude imposée, mais une quête partagée. Non pas un repli, mais une porte ouverte.

Le 30 mai, à Montpellier, il ne s’agira donc pas seulement d’écouter des conférences. Il s’agira de franchir un seuil. Derrière les portes ouvertes du Centre Rabelais, une question attendra chacun de nous. Quelle lumière voulons-nous transmettre au siècle qui vient ?

Infos pratiques

Colloque : « Trajectoire et perspective de la Franc-Maçonnerie »

Organisateur : Grand Collège des Rites Écossais – Grand Orient de France
Rite d’Hérédom – Rite Écossais Ancien et Accepté

Date : samedi 30 mai 2026

Lieu : Centre Rabelais
29 Boulevard Sarrail
Montpellier

Public : Ouvert à tous les frères et sœurs et à leurs amis

Inscription
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Source événementielle : Flyer du Grand Collège des Rites Écossais du GODF

Monsieur Éros c’est quoi le concept d’« amour » ?

Malgré mes fonctions j’avoue ne pas en savoir grand-chose madame thanatos !…

 « Avec le temps…
Avec le temps va tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix
Le cœur quand ça bas plus c’est pas la pein’ d’aller
Chercher plus loin faut laisser faire et c’est très bien
Avec le temps
Avec le temps va tout s’en va.
Avec le temps…
Avec le temps va tout s’en va
On oublie les passions et l’on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard surtout ne prends pas froid
Avec le temps…
Avec le temps va tout s’en va
Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l’on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment
Avec le temps on n’aime plus.

Léo Ferré

Léo Ferré

A juste titre, la chanson de Léo Ferré se voit souvent attribuée le label de l’une des plus belles chansons d’amour existante. Mais, elle est aussi le reflet d’une intuition analytique profonde chez le poète : il discerne que derrière la douceur de l’Éros se cache la face grimaçante de Thanatos. Entrer dans la relation amoureuse c’est courir le risque de la voir disparaître et donc affronter la solitude. Ce que Léo Ferré qualifie de « peinard » mais qui est en fait insupportable et va nous pousser de nouveau à la tension d’une nouvelle relation dont on ne connaît pas l’issue d’une toujours problématique satisfaction et qui, en cas d’échec, nous orientera vers des investissements symboliques qui nous permettent de décharger notre tension, comme si l’objet de transition choisi (Art, politique, religion, philosophie, sport, etc…) représentait une personne réelle envers laquelle nous exprimons la reconnaissance de la disparition provisoire de la tension interne instinctuelle. L’amour peut se conjuguer avant tout avec la gratitude d’acquérir, avec un objet réel, imaginaire ou symbolique, la trêve d’avec notre nature instinctuelle, parfaitement perçue par Darwin, qui fait qu’est gravée dans l’homme le destin de se reproduire physiquement ou symboliquement pour mettre en échec sa propre disparition et celle de l’espèce. Pourtant, chez l’homme existe un très prégnant « Principe de constance », selon lequel l’appareil psychique tend à maintenir à un niveau aussi bas que possible la quantité d’excitation qu’il contient. La constance est obtenue à la fois par la décharge de l’énergie encore présente et l’évitement de ce qui pourrait accroître la quantité d’excitation et la mise en place d’une défense contre cette augmentation.

 Ce triangle entre Éros, Thanatos et Amour s’inscrit depuis l’Antiquité dans les domaines relevant de la science, de la philosophie et, naturellement, de la littérature. Par exemple, L’un des ouvrages contemporains le plus fort sur ces imbrications est le roman du japonais Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968, publié en 1961 sous le titre : « Les Belles Endormies » (1) où le triste « héros », vieil homme près de sa fin, fréquente un étrange lieu où il vient admirer de jeunes femmes endormies artificiellement, les admire et les aime, sans qu’aucun passage à l’acte n’ait lieu. La métaphore est criante : la beauté est insaisissable, endormie et changeante et cela se termine par la fin inéluctable du voyeur. L’amour pour ces corps intouchables vient de la vue d’un impossible à réaliser et qui élimine provisoirement la tension interne. Le vieil Eguchi est, par la même, l’image d’un Thanatos fasciné par l’objet Eros de jeunes femmes endormies, et son amour illusoire vient du calme apporté à cette tension par l’acte scopique, « le voir », au lieu d’une vraie relation impossible à l’objet. Cette dimension est, dans le domaine psycho-pathologique, l’une des constantes de la psychanalyse

I- QUOI DE NEUF SUR LE DIVAN DOCTEUR FREUD ?

Sigmund Freud

En abordant la réflexion psychanalytique de l’amour sur le versant inconscient, une surprise de taille nous y attend : l’absence quasi totale du mot « amour » dans les dictionnaires de psychanalyse, malgré l’utilisation massive qu’en fait la littérature et le récit des sujets sur le divan ! Cela s’explique par le fait que, contrairement à la psychologie classique, largement influencée par une orientation religieuse chrétienne, la psychanalyse considère l’amour comme une conséquence et non comme un fondement des motivations humaines, le mécanisme qui y conduit reposant fondamentalement sur l’opposition (et le complément inéluctable !) entre Éros et Thanatos, d’où leur place centrale dans la conceptualisation analytique, le mot « amour » devenant ainsi parfaitement secondaire pour nombre d’analystes, et n’étant que résultat d’un processus qui, dans le meilleur des cas, échappe au sujet lui-même qui s’estime le maître du jeu : « Avenir d’une illusion » ! Dans une lettre datée du 9-10-1918, Freud répond au pasteur Pfister qui le félicitait pour son éthique (2) : « L’éthique m’est étrangère et vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de « bien » chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de l’éthique de telle ou telle doctrine-ou d’aucune ». Et cette « racaille », dont Freud n’avait pas encore vu le pire, n’a aucun amour pour le prochain (3) : « De là aussi cet idéal imposé d’aimer son prochain comme soi-même, idéal dont la justification véritable est précisément que rien n’est plus contraire à la nature humaine primitive. Tous les efforts fournis en son nom par la civilisation n’ont guère abouti jusqu’à présent »

En tout cas, on ne peut reprocher à Freud de s’être laissé séduire par la vague de romantisme qui submergeait l’Europe et qui commençait à opérer doucement un recul, auquel il va contribuer allègrement : son pessimisme sur l’homme va mettre en brèche toute idée du libre-arbitre par rapport à la force des mécanismes dont il dépend de la naissance à la mort, répondant ainsi à la guidance de l’inconscient. Dès lors qu’en serait-il de l’« amour du prochain » et de l’éthique collective (4) « Il (le prochain) mérite mon amour, lorsque par des aspects importants il me ressemble à tel point que je puisse en lui m’aimer moi-même. Il le mérite s’il est tellement plus parfait que moi qu’il m’offre la possibilité d’aimer en lui mon propre idéal… En revanche, s’il m’est inconnu, s’il ne m’attire par aucune qualité personnelle et n’a encore joué aucun rôle dans ma vie affective, il m’est bien difficile pour lui d’avoir de l’affection ».

 L’amour, pour la psychanalyse fait partie de ce que Freud appellera l’« économie affective » : j’aime l’autre parce qu’il soulage momentanément mes tensions internes et que donc je me retrouve en lui. L’image maternelle en est un exemple ; j’aime ma mère, non en tant que personne, mais en tant que réponse à mes tensions internes et les réponses qu’elle est censée donner à ces tensions. Sinon, je n’ai aucune raison particulière de m’intéresser à cet autre que moi. L’amour, succédant parcellement au narcissisme infantile, vient du troc et non comme quelque chose liée à une nature quelconque :« L’Éternel dit à Caïn : où est ton frère Abel ? Il répondit : je ne sais pas suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4-9) !

 Afin d’étayer sa pensée Freud va se rapprocher du bouddhisme et de Schopenhauer en incorporant dans la psychanalyse le « Concept de Nirvana » (5) qui est la méfiance du sujet pour un désir qui risque de l’entraîner vers la fin du principe de constance qui le protège de la tension et de la souffrance causée par l’incertitude de sa résolution. Dès lors, l’objet devient possibilité de décharge, mais aussi danger relationnel où le sujet mesure la vacuité de l’échange et combien il se sent prisonnier, « en liens » avec l’objet qui le délivre momentanément. Étrangement, on retrouve chez Freud, l’esprit bouddhique du « Sermon de Bénarès » (6) qui est une orientation pessimiste sur une définition de ce que pourrait être le désir et l’amour.

Pour récompenser la douleur des pulsions internes et de leurs incertitudes à leur réalisations (les fameuses « Trib »), la nature prévoit, en contrepartie, ce que nous appelons le « plaisir d’organe » sorte de récompense incitative à faire barrage à la néantisation, par cette action qui s’appuie sur le « Principe de plaisir » soit de nature sexuelle ou intellectuelle. Avec le corollaire du remerciement destiné à l’objet pacificateur. Ce dont toute la culture humaine s’est emparée sous le vocable d’amour et qui, du fait de la personnification de ce concept, est parfaitement indéfinissable. Grand connaisseur de l’Antiquité, Freud y puisera une réflexion qui enrichira sa théorie et sa technique, allant de la pensée d’Empédocle, au mythe d’Œdipe, et à l’inévitable Banquet de Platon. Toute cette pensée classique sera renforcée plus tard par la philosophie occidentale et par certains courants orientaux comme le bouddhisme.

II- NE PAS OUBLIER QUE NOUS SOMMES INVITES AU BANQUET !

Jacques Lacan

Ce texte célèbre précède largement les réflexions de la psychanalyse contemporaine sur ce que serait l’amour. D’ailleurs, Jacques Lacan s’en servira abondamment dans le cadre de son Séminaire (7). Deux réflexions fondamentales ponctuent le déroulement de cette réunion de joyeux « bambochards » homosexuels (8), vaguement philosophes mais surtout jouisseurs, venant faire état de leurs conquêtes actuelles et de leurs projets futurs de séduction. Socrate, présent, va jouer le rôle de trouble-fête en se servant de leurs arguments et ramener à sa juste proportion ce qu’il en serait de ce qu’on appelle l’amour, puisque l’excuse du repas chez Agathon étant de définir les mystères, voire les combines, du dieu Éros.

Un premier élément essentiel, souligné par Socrate, émerge du texte : la plasticité de la libido qui se traduit par sa capacité de changer plus ou moins facilement d’objet et de mode de satisfaction, car elle est relativement indéterminée par rapport à ses objets et reste dans la permanence d’en changer. Ce qui amène une plasticité quant au but même : La non-satisfaction de telle pulsion se trouve compensée par la satisfaction de telle autre ou par un processus de sublimation. Cette plasticité varie d’un individu à un autre, de son âge et de son histoire. Pour Freud, elle constitue chez l’individu un facteur d’évolution, en fonction de sa capacité de modifier les investissements libidinaux. La libido prendrait donc racine dans l’attirance de détails chez l’autre et non sur l’objet total lui-même : il suffit que cette attirance parcellaire se transforme ou disparaisse pour que l’attirance diminue ou meurt. L’amour devient alors, pour Socrate, ce qui illustrerait le mieux la vacuité, Eros n’étant que cet esprit papillonnant indécis, volant de fleurs en fleurs, mais ne s’y attardant jamais. Pausanias, l’un des participants au Banquet, dans son discours sur l’amour, le souligne : « Oui, sitôt que se fane la fleur du corps que précisément cet amant-là aimait, « il s’envole et disparaît », et il trahit sans vergogne tant de beaux discours et de promesses ».

Le deuxième élément est consécutif au premier : l’amour étant lié à l’instabilité du sujet ne représente jamais la plénitude d’une cohésion interne, mais un idéal pour « rassembler ce qui est épars », tout en sachant que c’est acte n’est que symbolique et momentané par rapport au clivage définitif de deux natures. Une sorte de « Sumbolon » raté où nous ne parvenons pas à ressouder la pièce coupée qui nous permettrait enfin de rassembler le personnage de l’hermaphrodite dans une totalité unificatrice, et que, enfin, l’autre « me reconnaisse comme tel » ! Devant le comportement irresponsable des hommes, Zeus, pour les punir et les rendre impuissants va les diviser en deux et donc sujets à une division qui les pousse à rechercher leur « moitié », l’amour n’étant que des moments de l’unité très fugitivement retrouvée, « Et, quand il arrivait que l’une des moitiés était morte tandis que l’autre survivait, la moitié qui survivait cherchait une autre moitié, et elle s’enlaçait à elle, qu’elle rencontrât la moitié d’une femme entière, ladite moitié étant bien sûr que maintenant nous appelons une « femme », ou qu’elle trouvât la moitié d’un « homme ». Ainsi l’espèce s’éteignait ». L’amour n’est que le résultat d’un manque : « C’est donc d’une époque aussi lointaine que date l’implantation dans les êtres humains de cet amour, celui qui rassemble les parties de notre antique amour, celui qui de deux êtres tente de n’en faire qu’un seul pour ainsi guérir la nature humaine ».

Chez Socrate, l’amour au-delà des discours, n’est pas une plénitude mais le manque absolu chez l’homme d’une partie de lui-même qu’il aspire à retrouver, ou le spleen de deviner le masque de Thanatos dans la relation d’objet alors qu’il visait à l’éternité. C’est pourquoi l’homme parle tant de l’amour, remplaçant par un discours imaginaire ce qu’il en est de la réalité fuyante du mirage. Éros, n’est que l’attirance trompeuse qui ne sert qu’à la résolution provisoire au manque :« Quiconque éprouve le désir de quelque chose, désire ce dont il ne dispose pas et qui n’est pas présent ; et ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas lui-même, ce dont il manque, tel est le genre de choses vers quoi vont son désir et son amour ». Au-delà du très célèbre texte du Banquet de Platon et de sa vision sur l’amour, se dessineront d’autres réflexions religieuses et philosophiques sur le phénomène amoureux. Nous ne prendrons comme exemple, dans notre réflexion, qu’Arthur Schopenhauer.

III- QUEL COUP TU NOUS FAIS ENCORE ARTHUR ?!

Arthur Schopenhauer

Non content de l’influence de l’Antiquité sur le concept d’amour et de la découverte dans de nombreux courants philosophique de l’existence du couple inséparable (le seul uni pour l’éternité, « à la vie à la mort » !) d’Éros et Thanatos, voilà qu’Arthur Schopenhauer (1788-1860) dans son remarquable ouvrage « Le monde comme volonté et comme représentation » (), publié en 1844, nous sort quelque chose de similaire venu du monde indien, du bouddhisme en particulier, et qui aura une influence capitale sur certains courants de la pensée occidentale, comme la psychanalyse évidemment.

A notre finalité en tant qu’espèce vivante par la mort s’introduit du même coup celui de l’amour, puisque l’amour est ce par quoi ici-bas apparaît la vie nous qui, sur notre terre, sommes entourés de planètes mortes. Il s’agit de notre mort, mais aussi de la disparition collective, ou en tout cas, son changement de nature, de forme. De sa réincarnation dans l’éternité du mouvement et du transformisme : les Gréco-Latins ornaient leurs tombeaux de scènes joyeuses et érotiques, pour signifier que la naissance et la mort des individus se neutralisent dans la vie éternelle de l’humanité.

Toute satisfaction ou tout bonheur ne sont que négatifs ou provisoires, car ils ne font que répondre à l’apaisement d’une tension douloureuse. A cet assouvissement succède aussitôt un autre besoin, à son tour momentanément apaisé dans le meilleur des cas, qui se traduit par l’amour de l’objet qui contribue à la disparition de la tension toujours permanente. Schopenhauer écrit : « La satisfaction que le monde peut donner à nos désirs ressemble à l’aumône donnée aujourd’hui au mendiant et qui le fait vivre assez pour être affamé demain » ! Pour le philosophe, l’amour n’est que le remerciement pour l’aumône du soulagement, de l’apaisement, de la douleur… Marie Xavier Bichat (1771-1802), médecin et chercheur, dira : « La vie n’est finalement que l’ensemble des forces qui résistent à la mort », dont l’arme qui est la plus employée est Eros. Dans ce but on ne rencontre aucune téléologie (10) : aucune fin ne nous éclaire ni ne nous guide, ne conduit ni ne domine le vouloir vivre. Là, règne seulement l’amour (total et non parcellaire) de faire passer la vie avant tout, sans égard à une fin, à une valeur philosophique de la vie, sans représentation ni conscience de ce qu’elle est. Ce « Primum Mobile » est aveugle, et dans cet instinct de survie, l’autre passe souvent au second plan, est secondaire, sauf s’il m’apporte un apaisement à la métaphysique de mon questionnement sur l’éternité de ma présence constante dans le transformisme des choses. Même si pour calmer mes angoisses, je me suis inventé une éternité fixe, sans mouvement et dans l’amour absolu d’un Dieu créateur qui serait à l’origine d’un sens à donner au chaos. Comme toute civilisation tente de le faire pour calmer ses tensions. D’où son amour pour les croyances apaisantes, même (et surtout peut-être !) si elles sont aberrantes…

IV- ON ARRÊTE TELLEMENT PAS DE S’AIMER EN MACONNERIE QUE CELA EN DEVIENT GÊNANT !

Je crois que l’un des lieux actuels où on parle autant d’amour est incontestablement la Franc-Maçonnerie. Il envahit les rituels et les planches. Même les Églises actuelles, après leurs bouleversements théologiques « genre Vatican II », n’oseraient plus utiliser ce vocable avec autant d’intensité !

Portrait de Søren Kierkegaard

N’allez pas croire une seconde que je critique le fait d’aimer ! Le piège serait qu’il devienne une obligation, une forme de « péché », qui contredirait l’idée pyramidale de la charité universelle obligatoire pour le Maçon et son remplacement hérétique par la compassion qui n’est que le sens du partage momentané d’une même nature, d’une égalité biologique limitée par notre fin et d’une interrogation métaphysique que l’on pourrait traduire, vulgairement, par « Au-delà des excuses que je me mitonne pour éliminer mes tensions, qu’est-ce que je peux bien foutre ici ! »

Bon, on n’est pas chez Sören Kierkgaard et bien sur l’amour existe ! Pas comme une plénitude mais comme un remerciement à l’autre qui, comme objet donne sens et soulagement à mes tensions et questions.

La Franc-Maçonnerie est, dans ce cas seulement, un lieu où le mot amour peut se vivre en reconnaissant nos manques et l’attente de l’autre, l’objet vivant ou intellectuel que je vais aimer par la reconnaissance au soulagement provisoire de mes tensions…

PEUT-ÊTRE QUE CE FONCTIONNEMENT AUQUEL NOUS NE POUVONS ÉCHAPPER DE PART NOTRE NATURE HUMAINE POURRAIT SE DÉNOMMER « AMOUR FRATERNEL » NON ?…

 NOTES

(1) Kawabata Yasunari : Les belles endormies. Paris. Ed. Albin Michel. 1970.

(2) Freud-Pfister : Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister- 1909-1939. Paris. Ed. Gallimard. 1966. (Page 103).

(3) Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF.1971. (Page 62).

(4) Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF. 1971. (Page 66).

 (5) Principe de Nirvana : Terme proposé à Freud par la psychanalyste britannique Barbara Low qui servira à désigner la tendance de l’appareil psychique à ramener à zéro toute quantité de tensions et désirs externes ou internes. Le terme « Nirvâna » sera utilisé et répandu en Occident par Schopenhauer. Ce terme bouddhique désigne l’extinction du désir humain, la fin de l’individualité qui se fond dans l’âme collective. Il est la représentation de la quiétude et du bonheur parfait. Il est intéressant de noter que dans de nombreuses religions l’image du paradis est un lieu sans désirs, tandis que l’enfer est le lieu de déchaînement du désir jamais satisfait (« L’enfer, c’est les autres » de Jean-Paul Sartre). Pour Freud, dans son « Au-delà du principe de plaisir », il verra dans ce concept de Nirvâna un mouvement vers l’homéostasie qui ressemble fort à sa définition de la pulsion de mort, ce lieu où, enfin, plus rien ne bouge, ou rien n’est troublé par le désir et la recherche du principe de plaisir.

(6) Sermon de Benarès dit des « Quatre vérités » par Bouddha :

« Voici, Ô moines, la vérité sainte sur la douleur : la naissance est douleur, la vieillesse est douleur, la maladie est douleur, la mort est douleur, l’union avec ce qu’on n’aime pas est douleur, la séparation d’avec ce que l’on aime est douleur, en résumé, les cinq sortes d’objets de l’attachement qui constituent le Moi (Le corps, les sensations, les représentations, les formations et la connaissance) sont douleur.

Voici, Ô moines, la vérité sainte sur l’origine de la douleur : c’est la soif de l’existence qui conduit de renaissance en renaissance, accompagnée du plaisir et de la convoitise, qui trouver çà et là son plaisir : la soif de plaisir, la soif d’existence, la soif d’impermanence.

Voici, Ô moines, la vérité sainte sur la suppression de la douleur : l’extinction de cette soif par l’anéantissement complet du désir, en bannissant le désir, en y renonçant, en s’en délivrant, en ne lui laissant pas de place.

Voici, Ô moines, la vérité sainte sur le chemin qui mène à la suppression de la douleur : c’est ce chemin sacré à huit branches qui s’appellent : foi pure, volonté pure, langage pur, action pure, moyens d’existence pure, application pure, mémoire pure, méditation pure ».

Freud, tout en trouvant dans le bouddhisme des rapprochements avec ses propres conceptions théoriques, restera sceptique sur la problématique suppression du désir lié aux pulsions internes, nécessitant une recherche d’objet pour décharger sur lui la tension, voire la douleur causée par ce qui s’inscrit dans la lutte permanente entre Éros et Thanatos. Dans le meilleur des cas, il peut y avoir un phénomène de « Sublimation » vers une décharge autre qu’un sujet réel. Mais ce phénomène de sublimation n’est pas réalisable par tous les sujets, d’où l’orientation possible et néfaste du sujet vers la névrose.)

(7) Dor Joël : Bibliographie des travaux de Jacques Lacan. Paris. Ed. Interéditions. 1983.

(8) Homosexualité : Bien entendu, il ne s’agit nullement de développer ici ce thème sociétal lié à une période bien définie et parfaitement régulée de la société grecque. De surcroît, une réflexion sur l’amour n’est nullement exclue de ce choix d’objet. Mais je ne résisterai pas à évoquer ici une anecdote : le doyen de l’une des principales universités du Texas demande, qu’avant enseignement, les professeurs excluent du Banquet certains passages qui pourraient amener des étudiants aux pratiques homosexuelles comme si cela relevait d’une maladie transmissible ! Nous pourrions peut-être rappeler à ce doyen qu’il faudrait également expurger la Bible, livre bourré d’un nombre impressionnant d’ignominies, surtout dans le domaine qu’il suggère d’éliminer… Par exemple nous ne ferons que citer l’attirance à peine voilée de David pour Jonathan (Samuel 18, 1-3) : « David avait achevé de parler à Saül. Et dès lors l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, et Jonathan l’aima comme son âme. Ce même jour Saül retint David et ne le laissa pas retourner dans la maison de son père. Jonathan fit alliance avec David, parce qu’il l’aimait comme son âme ». La Bible est décidément un livre bien dangereux qu’il conviendrait d’épurer sérieusement ou de carrément supprimer !

(9) Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation ». Paris. Ed. Félix Alcan. 1912.

(10) Téléologie : Etudes sur la finalité de l’homme. C’est une doctrine qui avance l’hypothèse que le monde est comme un système de rapports entre moyens et fins.

 BIBLIOGRAPHIE

– Bellemin-Noël Jean : Psychanalyse et littérature. Paris. PUF. 1978.

– Braunschweig Denise et Fain Michel : Eros et antéros-Réflexions psychanalytiques sur la sexualité. Paris. Ed. Payot. 1971.

– Brisson Luc : Le Banquet de Platon et la question des commencements de l’humanité. Paris. Ed. Uranie 9. 2000.

– David Christian : L’état amoureux. Paris. Ed. Payot. 1971.

– Freud Sigmund : l’avenir d’une illusion. Paris. PUF. 1971.

– Groddeck Georg : Le livre du ça. Paris. Ed. Gallimard. 1973.

– Leguil Clotilde : Céder n’est pas consentir. Une approche clinique et politique du consentement. Paris. PUF. 2021.

– Ménissier Thierry : Eros philosophe. Une interprétation philosophique du Banquet de Platon. Paris. Ed. Kimé. 1996.

– Nacht Sacha : Guérir avec Freud. Paris. Ed. Payot. 1971.

– Platon : Le Banquet. Paris. Ed. Flammarion. 2007.

– Quignard Pascal : Le sexe et l’effroi. Paris. Ed. Gallimard. 1994.

– Robin Léon : La théorie platonicienne de l’amour. Paris. PUF. 1964.

– Schopenhauer : Métaphysique de l’amour/ Métaphysique de la mort. Paris. Union Générale d’éditions. 1964. – Vasse Denis : Le poids du réel, la souffrance. Paris. Ed. Du Seuil. 1983.

La Franc-maçonnerie comme bastion de valeurs dans un âge perdu

De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Pour une âme libre, responsable et rebelle en silence.

Nous vivons à une époque qui se croit sophistiquée. Elle ne l’est pas. Elle est précipitée, distraite et, si l’on creuse un peu, un peu désespérée. Les mots résonnent, mais ils sont vides de sens. Les nouvelles se multiplient sans mûrir. On s’indigne le matin, on s’indigne à nouveau à midi, et le soir venu, on a oublié ce qui nous a tant indignés. Le semblable a supplanté le jugement, la tendance a remplacé la réflexion, et la vitesse, cette vitesse sans direction, est devenue la seule valeur partagée.

Dans ce contexte, ceux qui choisissent la lenteur paraissent étranges. Ceux qui prennent le temps de réfléchir avant de parler semblent lents. Ceux qui ne crient pas semblent inexistants.

Temple maçonnique

Pourtant, c’est précisément ici, au milieu de ce tumulte, que la franc-maçonnerie a quelque chose à dire. Non pas comme une solution toute faite, ni comme un refuge pour ceux qui souhaitent se retirer du monde, mais comme un choix concret quant à la manière d’être au monde : avec modération, avec responsabilité, avec la lenteur de ceux qui ont véritablement quelque chose à construire.

Notre société fonctionne comme une usine à émotions instantanées. Elle produit l’indignation à la demande, la sympathie éphémère et l’enthousiasme qui dure le temps d’un défilement. Vie trépidante, infos en continu, colère facile . Tout passe à toute vitesse, sauf la compréhension. Le Temple fonctionne à l’envers. Ce n’est pas un lieu qui accélère : c’est un lieu qui ralentit, et en ralentissant, il enseigne.

Tempus rerum imperator.

Le temps est maître de toute chose.

Le travail initiatique n’est pas une course avec une ligne d’arrivée. C’est un rythme soutenu, qui nous oblige à revenir sans cesse aux mêmes étapes, avec un regard neuf. Le silence voulu au Temple n’est pas une absence : c’est la condition pour que les mots, lorsqu’ils sont prononcés, aient toute leur importance. Là, on apprend une chose rare : non pas parler pour combler le vide, mais choisir le moment de rompre le silence parce que cela en vaut la peine.

Réagir à la frénésie mondiale ne signifie pas simplement « ne pas participer ». Cela signifie quelque chose de plus précis : choisir comment utiliser le temps dont on dispose. Avec l’urgence de la meute ou avec la patience de ceux qui construisent ? Avec le réflexe du « j’aime » ou avec l’effort silencieux de la réflexion ?

Plume et Pierre dans une balance
Plume et Pierre dans une balance

Balance, ciseau, maillet : symboles ambulants…

Les symboles du Temple ne sont pas de simples ornements. S’ils restent accrochés à un mur sans influencer notre façon de penser, ils ne sont que des objets. Leur valeur réside dans le moment où ils transforment notre regard sur le monde, nos décisions et nos actions. La Balance, par exemple, est une objection constante à l’impulsivité. Non pas un frein à la passion, mais une invitation à ne pas laisser l’émotion guider seul le jugement.

Science, vérité, justice.

Le pavé mosaïque dans la loge maçonnique

Le savoir, la vérité et la justice ne peuvent exister sans équilibre. À une époque qui érige la radicalité en signe de courage, la Balance est un doux rappel à l’ordre pour ceux qui confondent haine et fermeté. Le pavé mosaïque évoque quelque chose de plus troublant : la vie est faite de lumière et d’ombre qui coexistent, et non qui s’annulent.

Lux lucet in tenebris.

La lumière brille dans les ténèbres, elle ne les dissipe pas. Accepter que les autres, même ceux qui vous contredisent, même ceux qui vous irritent, détiennent une part de vérité exige de l’humilité. Mais c’est une humilité solide, non une humilité de soumission. C’est la difficulté de ceux qui ne se contentent pas d’une réponse facile. Le maillet et le Ciseau disent autre chose : que nous travaillons. Chaque jour, sur nous-mêmes, avec patience.

Labor omnia vincit.

Non pas au sens productiviste moderne ; il ne s’agit pas d’optimiser ou de maximiser les performances. Il s’agit de sculpter : éliminer le superflu, adoucir ce qui heurte, accepter les aspects de nous-mêmes que nous préférons ignorer. Dans un monde qui veut que tout soit déjà terminé, le franc-maçon est celui qui accepte d’être une « œuvre en cours » et, étrangement, y trouve une forme de liberté. La polarisation a transformé la confrontation en guerre. Les opinions ne sont plus débattues : elles sont conquises. Ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous, et contre eux, vous élaborez un argumentaire, rassemblez un public et organisez une défaite publique.

Le franc-maçon n’est pas appelé à capituler face à cela. Il est appelé à quelque chose de plus difficile : la médiation. La vertu réside dans le juste milieu, non pas parce que le milieu est toujours juste, mais parce que la recherche du juste équilibre exige plus de courage que de prendre parti par préjugé.

La haine en ligne est l’inverse du rituel traditionnel : là où le Temple nous enseigne à écouter avant de parler, Internet nous apprend à crier avant même de comprendre. Il ridiculise, enterre et détruit la réputation d’autrui comme s’il s’agissait d’un simple passe-temps. Le franc-maçon – et là le contraste est saisissant – apprend que la parole est une force, et non un vent.

Custos silete, ille loquitur.

Le Silence

Le silence préserve, ceux qui parlent se révèlent. Écouter avant de juger, même face à ceux qui sont hostiles à nos propres idées, est un acte que peu s’autorisent. Non par manque de temps, mais parce que cela requiert quelque chose que le temps seul ne peut offrir. Le consumérisme, en définitive, est la version sécularisée de cette même dérive : tout est acheté, utilisé et jeté. La valeur réside dans l’acquisition, non dans l’usage ; dans la possession, non dans le devenir. Le travail initiatique va exactement dans la direction opposée, enseignant que la vraie richesse ne s’achète pas, elle se construit avec le temps, par un travail personnel, par l’honnêteté envers soi-même. Il ne s’agit pas d’une morale austère : c’est une découverte pratique, que ceux qui ont entrepris un voyage initiatique connaissent par leur propre expérience.

Être franc-maçon aujourd’hui n’est pas une échappatoire. Ce n’est même pas un privilège, du moins pas au sens où on l’entend généralement. C’est une responsabilité. Un engagement concret à ne pas se laisser séduire par l’éphémère, à ne pas céder à la pression de ceux qui crient plus fort, à ne pas confondre vitesse et progrès.

Au Temple, on apprend à parler avec les autres ; hors du Temple, on apprend quand il est judicieux de prendre la parole et quand, au contraire, il vaut mieux se taire et laisser les faits parler d’eux-mêmes.

La franc-maçonnerie comme bastion de valeurs dans un âge perdu

Ce n’est pas un slogan si vous le vivez vraiment.

Cela signifie que face à la confusion, à la peur et à la haine qui se répandent comme un air vicié, le franc-maçon n’abandonne pas et ne s’enfuit pas : il choisit la lenteur, la modération et assume la responsabilité de ce choix.

Chaque soir, une seule question :

Ai-je réagi sous l’impulsion de mon époque ou selon les critères de mon Temple ?

La réponse n’a pas toujours besoin d’être

avec le critère du Temple.

Il faut poser la question avec sincérité, sans compromis. Car le franc-maçon enseigne par l’exemple plutôt que par les mots, et l’exemple le plus difficile est celui qu’on se donne à soi-même, dans l’ombre, sans public.

La leçon morale qui en découle, au final, est simple :

Ne vous perdez pas, ni dans le bruit, ni dans la facilité, ni dans la peur de dire « non ».

C’est l’arme silencieuse de ceux qui ne sont pas pressés, mais qui savent que le Temps, au final, est juste envers ceux qui ont choisi de marcher avec mesure, avec lumière, avec responsabilité.

Lux et Veritas.

Pierre Courrège couronné pour « La Photographie » : un thriller historique d’une remarquable densité

Pierre Courrège est bien connu des lecteurs de la première heure de votre journal maçonnique préféré, puisqu’il fait partie des fondateurs. Nous vous avions présenté son ouvrage en mars 2025. Il s’impose avec La Photographie comme l’une des voix les plus singulières du polar historique contemporain. Récompensé par le tout premier Prix Sang Froid des Libraires, son roman a su convaincre un jury de huit libraires indépendants par la précision de son écriture, la force de sa construction narrative et la puissance de son ancrage dans l’histoire réelle.

Créé en 2026 par la collection poche Sang Froid des éditions Nouveau Monde, ce prix entend distinguer un ouvrage qui conjugue souffle romanesque, exigence d’écriture et rapport étroit au réel. En couronnant La Photographie, le jury a salué un texte qui ne se contente pas d’illustrer le genre : il l’élève, le densifie et lui donne une intensité rare.

Un roman tendu comme une enquête

Dans La Photographie, Pierre Courrège situe son intrigue en 1947, dans un monde encore hanté par les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Manus Diamant, agent du Shay, reçoit une mission aussi précise que vertigineuse : retrouver une photographie d’Adolf Eichmann, criminel nazi en fuite, afin de permettre son identification et sa capture.

Le roman plonge ainsi le lecteur dans une Europe fragmentée, prise entre zones d’occupation américaine et soviétique, premiers frémissements de la guerre froide et tensions autour de la création de l’État d’Israël. Ce cadre historique ne sert pas de simple décor : il devient le moteur même du récit, en donnant à l’enquête une profondeur politique, morale et humaine.

La Photographie – Roman de Pierre Courrège

Une écriture précise

Films écrits ou réalisés par Pierre Courrège

Ce qui frappe d’emblée dans le regard porté sur le livre, c’est la qualité de son écriture. Le jury du Prix Sang Froid des Libraires a souligné un thriller historique « d’une rare densité », servi par une écriture « précise » et « tendue ». Cette formule résume parfaitement l’effet produit par le roman : une narration maîtrisée, sans gras, où chaque scène semble pesée, chaque dialogue ajusté, chaque silence chargé de sens.

Pierre Courrège parvient à conjuguer efficacité narrative et exigence littéraire, ce qui demeure l’une des plus belles réussites du roman noir lorsqu’il s’aventure sur le terrain de l’Histoire. Son écriture donne au suspense une élégance sobre, presque classique, tout en conservant la nervosité attendue d’un thriller.

Une mémoire de l’après-guerre

Adolf Eichmann

L’un des grands mérites de La Photographie est de faire du roman policier un instrument de pensée historique. Le lecteur n’est pas seulement entraîné dans une traque ; il est invité à comprendre un moment de bascule où se recomposent les équilibres mondiaux. Le livre met en scène un monde qui n’a pas encore refermé ses plaies et où les ombres du nazisme continuent de circuler sous des formes souterraines.

Cette manière de penser l’après-guerre par le polar rejoint une intuition littéraire forte, relevée dans d’autres travaux critiques sur le genre : le roman noir et le thriller historique ont cette capacité unique à éclairer l’Histoire par la fiction, sans l’amoindrir. Dans cette perspective, Pierre Courrège s’inscrit dans une tradition noble, où l’enquête devient aussi une exploration des zones morales les plus troubles du XXe siècle.

Un protagoniste habité

Le personnage de Manus Diamant donne au roman sa gravité et son intensité. Agent du Shay, il n’est pas simplement un enquêteur : il est un homme pris dans l’épaisseur des événements, confronté à la mémoire du crime, à la fragilité des preuves et à la nécessité de faire émerger la vérité dans un monde qui s’en méfie encore.

Le choix d’approcher la famille d’Eichmann et l’ancienne maîtresse du criminel nazi ajoute au récit une dimension presque psychologique, sans jamais rompre le fil de l’action. Pierre Courrège maîtrise cette tension entre proximité humaine et rigueur documentaire, ce qui donne au livre sa profondeur.

Une récompense méritée

Le Prix Sang Froid des Libraires ne couronne pas seulement un bon roman ; il distingue un livre pleinement en phase avec l’esprit de sa collection. Selon les critères revendiqués par Nouveau Monde, il fallait un texte doté d’un ancrage solide dans le réel, d’une originalité d’écriture et d’un souffle romanesque irréductible. La Photographie répond avec évidence à ces trois exigences.

La composition du jury renforce encore la portée de cette distinction : des libraires issus de grandes enseignes comme Mollat, Gibert Joseph, La Tache noire, Cultura, Arthaud, la FNAC Ternes ou Decitre ont reconnu dans le roman une proposition littéraire forte, capable de parler à la fois aux amateurs de polar, d’histoire et de littérature exigeante.

Un auteur à suivre

Avec La Photographie, Pierre Courrège confirme qu’il appartient à cette catégorie rare d’auteurs capables de faire du roman noir un espace de mémoire, de tension et de style. Son livre a le mérite de ne jamais céder à la facilité : il préfère la précision à l’esbroufe, la densité à l’effet, la construction à l’agitation.

En cela, le succès du roman et sa consécration par le Prix Sang Froid des Libraires apparaissent pleinement justifiés. La Photographie est un livre qui marque, parce qu’il raconte une époque, éclaire un enjeu historique majeur et rappelle que le polar, lorsqu’il est porté à ce niveau d’exigence, peut devenir une grande forme littéraire.

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