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Stephen Kent, un Léo Taxil moderne ? Ombres du satanisme et des canulars anti-sectes

De notre confrère bitterwinter.org – Par Massimo Introvigne

Dans l’histoire des controverses religieuses et des paniques morales, certains noms résonnent comme des avertissements éternels. Léo Taxil, ce pamphlétaire français du XIXe siècle, est devenu synonyme de canular monumental : une supercherie anti-maçonnique qui a dupé l’Église catholique et une partie de l’opinion publique pendant plus d’une décennie. Près de 150 ans plus tard, son ombre plane à nouveau sur les débats contemporains, cette fois à travers les travaux du sociologue canadien Stephen Kent.

Mystères de la franc-maçonnerie dévoilés par Léo Taxil (Wikipedia)

Accusé par certains de perpétuer des mythes sur les abus sataniques rituels (SRA, pour Satanic Ritual Abuse) sans fondement solide, Kent est comparé à un « Taxil moderne » dans une série d’articles publiés par Bitter Winter, un magazine italien dédié à la liberté religieuse. Cet article, le premier d’une exploration en quatre volets, examine les parallèles entre ces deux figures, en s’appuyant sur des sources historiques, des analyses sociologiques et des cas concrets comme l’affaire du père Giorgio Govoni en Italie. Nous plongerons dans les origines du canular de Taxil, ses répercussions durables, et comment des allégations similaires ont resurgi dans les années 1990, influencées par des chercheurs comme Kent. Une enquête documentée pour démêler le vrai du faux dans ces récits de ténèbres.

Léo Taxil et le plus grand canular anti-maçon de l’histoire : un contexte historique

Pour comprendre les accusations portées contre Stephen Kent, il faut remonter au cœur du XIXe siècle, une époque marquée par les tensions entre Église, État et sociétés secrètes. Gabriel-Antoine Jogand-Pagès, dit Léo Taxil (1854-1907), était un journaliste anticlérical notoire, auteur de libelles contre le catholicisme. En 1885, après une supposée conversion spectaculaire au catholicisme – orchestrée pour infiltrer et discréditer les milieux maçonniques –, Taxil lance une série de « révélations » explosives. Dans des ouvrages comme Le Diable au XIXe siècle (co-écrit avec le docteur Hacks et publié entre 1892 et 1895), il prétend dévoiler un complot satanique au sein de la franc-maçonnerie : des rites diaboliques impliquant des messes noires, des invocations de Lucifer, et même des orgies avec des animaux empaillés (comme la fameuse « Lucifiphorie » où une tête de chameau servirait de support à des expériences occultes).

La prétendue « Diana Vaughan », en tenue d’« Inspectrice Générale du Palladium ». Photographie de Van Bosch, publiée dans l’ouvrage Mémoires d’une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante, Paris, Librairie antimaçonnique A. Pierret, 1895, p. 81.

Ces récits, illustrés de gravures sensationnalistes, captivent un public friand de mystères. Taxil invente des personnages fictifs, comme le supposé « palladiste » Diana Vaughan, une Américaine qui aurait fui la maçonnerie luciférienne pour révéler ses secrets. En 1893, il organise même une conférence de presse où « Diana » apparaît – en réalité, une actrice nommée Berthe Couvreur. L’Église, alors en pleine croisade antimoderne sous Léon XIII (qui publie l’encyclique Humanum Genus en 1884 condamnant la franc-maçonnerie), avale l’appât. Des évêques, dont celui de Grenoble, et même le cardinal Desprez, endossent les « révélations » de Taxil. Le canular culmine en 1896 : lors d’une séance publique à Paris, Taxil révèle la supercherie, clamant :

« J’ai voulu montrer que les catholiques sont crédules et que les prêtres sont des dupes. »

Daniel Ligou

Sources et Références Historiques : Ce canular est abondamment documenté dans des ouvrages comme Histoire du canular Taxil de Jean-Pierre Bayard (1989), qui analyse les motivations antireligieuses de Taxil, et dans The Devil in the Nineteenth Century d’Hubert L. Collin (traduction anglaise des écrits de Taxil, 1898). Des archives vaticanes, consultées par des historiens comme Daniel Ligou dans Dictionnaire de la franc-maçonnerie (1987), montrent comment l’Église a amplifié le hoax pour alimenter sa rhétorique anti-maçonnique. L’impact ? Une panique morale qui a influencé la littérature occulte (comme chez Joris-Karl Huysmans dans Là-bas, 1891) et même des théories conspirationnistes persistantes, comme celles reliant la maçonnerie au satanisme dans The Protocols of the Elders of Zion (1903, un faux antisémite).

Ange-Jacques Gabriel

Critiques et Héritage : Taxil n’était pas un isolé ; son hoax s’inscrit dans une tradition de pamphlets anti-sectes, du jésuite Jacques-Gabriel d’Anterroches au XVIIIe siècle à des figures modernes. Mais son aveu public a discrédité durablement les allégations de satanisme maçonnique, forçant l’Église à une introspection. Comme l’écrit Massimo Introvigne, directeur de Bitter Winter et sociologue des religions, dans l’article source :

« Le canular de Taxil est une leçon d’humilité pour quiconque examine les allégations d’abus sataniques ou ‘cultiques’ par des chercheurs anti-sectes. »

Père Giorgio Govoni (1941-2000).

L’Affaire du Père Giorgio Govoni : Un Écho Contemporain de la Panique SataniquePour illustrer comment l’ombre de Taxil hante encore les débats, tournons-nous vers l’Italie des années 1990, théâtre d’une panique morale qui rappelle les folies collectives du passé. À Modena, en 1997, le père Giorgio Govoni (1941-2000), prêtre catholique charismatique et animateur de camps pour enfants, est accusé d’être le chef d’un réseau satanique pédophile. L’affaire éclate suite à une conversation anodine : une assistante sociale interroge Davide Tonelli Galliera, un garçon de quatre ans, sur des dessins d’enfants. L’enfant mentionne des « bébés non déclarés » utilisés comme victimes sacrificielles lors de messes noires dans une église désaffectée. Aucune preuve matérielle n’émerge : pas de corps, pas d’enfants disparus, pas de traces physiques.

Déroulement et Conséquences : Govoni est arrêté, jugé et, sous la pression médiatique, subit un infarctus fatal en pleine audience en 2000. Les tribunaux d’instance le condamnent initialement, mais les cours d’appel et de cassation, en 2001 et 2002, innocentent posthumément le prêtre, qualifiant les accusations de « délire collectif« . En 2017, le journaliste Pablo Trincia rouvre l’affaire dans son podcast Veleno et son livre éponyme (Einaudi, 2019), se présentant comme expert témoin pour le diocèse de Modena, convaincu de l’innocence de Govoni. Trincia interviewe les acteurs, dont Davide Tonelli, qui publie en 2025 ses mémoires Io, bambino zero (Vallardi), où il revient sur les manipulations subies.

Influences Étrangères et Rôle de Stephen Kent : L’article d’Introvigne pointe du doigt l’importation de théories nord-américaines sur les SRA. L’assistante sociale et la procureure s’inspirent de littérature sensationnaliste, dont les travaux précoces de Stephen Kent. Dans un article de 1993, « Deviant Scripturalism and Ritual Satanic Abuse » (Religion, vol. 23), Kent argue que des interprétations déviantes des Écritures – comme l’histoire de Lot et ses filles dans la Genèse – justifient des abus sexuels dans des sectes sataniques. Il suggère que les références à Dieu comme « Père céleste » piègent les fidèles dans des dynamiques destructrices. Ces idées, bien que théoriques, ont alimenté les peurs en Italie, où des cas réels d’abus sexuels par d’autres prêtres (révélés par l’affaire du cardinal Bernard Law) ont teinté les perceptions.

Les mystères de la France-maçonnerie (Par Leo Taxil)

Sources et Références : Outre Trincia (Veleno), l’article cite les jugements italiens (Cour d’appel de Bologne, 2001) et un précédent article de Bitter Winter sur Kent (2024). Une photographie du père Govoni, un portrait sobre en soutane, illustre l’article, symbolisant la tragédie d’un innocent broyé par la rumeur.

Critiques : Introvigne reproche à Kent d’assumer un lien causal entre textes sacrés et déviances sans preuves empiriques, risquant de pathologiser toute religion. Cela évoque Taxil : des récits alléchants mais infondés, amplifiés par des autorités crédules.

Stephen Kent : De l’Anti-Culte à la Croisade Anti-ReligionStephen Kent (né en 1950), professeur émérite de sociologie à l’Université de l’Alberta, est une figure pivotale des études anti-sectes. Ses débuts dans les années 1980-1990 le placent au cœur de la « panique satanique » nord-américaine, inspirée par des affaires comme celle des McMartin Preschool (1983-1990, États-Unis), où des accusations d’abus rituels s’effondrent faute de preuves. Kent, membre du Cult Awareness Network (dissous en 1996), publie sur les « cultes dangereux« , reliant SRA à des manipulations scripturaires. Son évolution ? Des critiques ciblées sur des groupes comme les Témoins de Jéhovah aux attaques plus larges contre les religions organisées, comme dans Cults and the Law (2003, co-édité).

Évolution et Critiques : Dans Bitter Winter, Introvigne note que Kent, autrefois focalisé sur les « cultes« , élargit son tir à la religion en général, accusant les textes sacrés d’être des sources d’abus. Cela alarme même les académiques séculiers, qui y voient un biais idéologique. Kent répond en se défendant comme un « critique de la religion« , mais ses méthodes – témoignages d’ex-membres anecdotiques, absence de données quantitatives – rappellent Taxil : une rhétorique persuasive sans ancrage factuel.

Sources et Références : Outre l’article de 1993, citons From Slogans to Mantras (2001) de Kent sur les conversions forcées, et des critiques dans Nova Religio (2005, vol. 8). Introvigne renvoie à des bases de données comme ATSS (American Theological Library Association) pour tracer l’impact de Kent sur les paniques morales.

Léo Taxil (1854–1907). Crédits

Parallèles entre Taxil et Kent : Mythes Persistants et Leçons pour Aujourd’huiLes similarités sont frappantes : Taxil et Kent exploitent des peurs archaïques (diable, abus cachés) pour dénoncer des « menaces invisibles« . Tous deux influencent des autorités – Église pour Taxil, tribunaux pour Kent – sans preuves irréfutables. L’article d’Introvigne conclut que, comme le canular de Taxil a discrédité l’antimaçonnisme catholique, les théories SRA de Kent méritent un examen sceptique, surtout dans un contexte post-#MeToo où les abus réels (comme dans l’Église) noient les fantasmes.

Impact Culturel et Sociétal : Ces hoaxes alimentent des théories conspirationnistes, de QAnon aux mouvements anti-vaccins. Des études comme celle de Jeffrey Victor dans Satanic Panic (1993) quantifient l’absence de preuves SRA : zéro cas vérifié aux États-Unis sur des milliers d’accusations.

Sources Complémentaires : The Satanism Scare de James T. Richardson (1991) ; archives de Bitter Winter (CESNUR, Centre d’études sur les nouvelles religions) ; jugements italiens sur Govoni (disponibles via le site du ministère de la Justice italien).

Vers une approche raisonnée des peurs religieuses

L’histoire de Léo Taxil nous enseigne que la vérité émerge souvent de l’aveu ou de l’effondrement des preuves. Stephen Kent, loin d’être un « sataniste » comme Taxil, incarne un risque similaire : transformer l’analyse sociologique en croisade moralisatrice. En 2025, alors que les débats sur les abus religieux s’intensifient, cet examen invite à la prudence. Comme l’écrit Introvigne :

« Reexaminer les affirmations de Kent, c’est honorer les victimes réelles en distinguant faits et fictions. »

Sources Principales : Massimo Introvigne, « A Modern Léo Taxil: Stephen Kent and Satanism. 1 » (Bitter Winter, 2025) ; Pablo Trincia, Veleno (2019) ; Stephen Kent, « Deviant Scripturalism… » (Religion, 1993). Pour plus, consultez les liens cités.

Tailler sa lumière – Sept exercices pour la pierre brute

Un manuel vivant, sans jargon ni recettes. Sept gestes pour faire respirer la Tradition au quotidien, de l’atelier à la vie ordinaire. La voie se pratique, la lumière se travaille. Nous entrons dans ce livre comme dans un atelier d’âme où le silence a l’épaisseur d’une matière première et où chaque geste intérieur apprend sa juste mesure. Frédéric Vincent ne propose pas un traité d’emblèmes. Il rend à la voie maçonnique sa respiration quotidienne par une série d’exercices qui reconduisent l’initiation à son nerf vivant.

Frédéric Vincent rend l’initiation opérative : chercher, examiner, lire, écouter, imiter, se souvenir, contempler.
Une grammaire de gestes pour que la pierre devienne présence.

Nous sentons la promesse d’une ascèse joyeuse, non pour contraindre, mais pour habiter l’Œuvre à hauteur de souffle. Sept gestes ordonnent ce chemin et forment une échelle souple de l’âme. Chercher pour retrouver l’élan. Examiner pour affiner la justesse. Lire pour consentir à être lu par le texte. Écouter pour reconnaître la voix du silence. Imiter pour que le symbole passe dans les mains. Se souvenir pour que la fidélité devienne créatrice. Contempler pour accueillir la Présence qui ne se prouve jamais et qui s’éprouve. L’ensemble compose une grammaire opérative où l’intelligence cesse de disséquer et commence à voir.

Frédéric Vincent place discrètement cette méthode dans l’héritage des exercices spirituels antiques et dans l’attention au soin de soi que la philosophie a su penser comme pratique de vérité. Nous reconnaissons un dialogue avec ce qui convertit la pensée en manière d’être. La Maçonnerie se révèle ici comme praxis vivante. La tenue devient un temps de façonnage. Le symbole sort de la vitrine des commentaires pour rejoindre la table d’atelier.

Le journal de recherche donne une mémoire respirante à l’expérience. Les Surveillants y trouvent des supports concrets pour ouvrir des chemins. Chacune et chacun peut éprouver la lenteur comme vertu et la répétition comme approfondissement. Rien ne se fige. La Tradition respire. La recherche retrouve son sens de quête. Le discernement désarme l’ego. La lecture se fait reconnaissance et transforme notre manière d’habiter le Temple et le monde. L’écoute traverse le mot et l’excède. L’imitation incarne. La mémoire irrigue. La contemplation recueille le visible jusqu’à ce qu’il laisse passer l’invisible. Alors, de veille en veille, la construction du Temple intérieur cesse d’être un programme et devient une respiration.

Cette respiration porte la signature d’un itinéraire singulier. Frédéric Vincent est psychanalyste et sociologue. Il est aussi pionnier de l’éco-psychanalyse. Il dirige l’Eco Psy Lab et préside l’Association des Psychanalystes Européens. Il a formé sa pensée dans le sillage de Michel Maffesoli qu’il revendique comme maître de regard. Sa voix s’est nourrie au carrefour de la clinique, des sciences sociales, des mythes et de l’écologie. Elle circule de l’atelier de Loge aux espaces de recherche et jusqu’aux ondes lorsque Frédéric Vincent anime des conversations où la spiritualité pratique se donne à entendre.

Dans Le complexe de Gaïa, publié déjà aux Éditions Dandelion, il explore la fracture entre l’humain et la nature et propose une voie de réconciliation au temps de la crise climatique. Ce livre, voisin par l’esprit, éclaire la présente entreprise. La psyché n’y est pas isolée. Elle se sait insérée dans un monde vivant et symbolique. Le soin de soi devient soin du lien. La conscience se perçoit reliée. L’exercice de pensée se prolonge en exercice de terre.

La bibliographie de Frédéric Vincent dessine un arc cohérent.

Préfacé par Michel Maffesoli, Le voyage initiatique du corps – Vers une philosophie du lien (DeETRAD aVs, 2009) propose une philosophie du lien où le corps devient passage et inscription du rite.

Le réenchantement initiatique du monde – Des mythes et des hommes (DETRAD aVs, 2014) questionne nos modernités saturées et réhabilite le mythe comme énergie de transformation. Ces jalons ont été salués par la reconnaissance des milieux maçonniques. L’Institut Maçonnique de France (IMF) a distingué Le Voyage initiatique du corps dans la catégorie « Essai et Symbolisme ».

En 2014, le Salon Esprit de la Franc-Maçonnerie organisé à la Grande Loge de France (GLDF) a remis à Frédéric Vincent un Acacia d’Or pour Le réenchantement initiatique du monde.

Blason GLDF
Blason GLDF

Nous ne citons pas ces prix comme des oripeaux. Ils témoignent d’une constance. Ils disent qu’une pensée de la pratique a touché juste. Ils rappellent que la voie initiatique gagne à se penser au plus près de l’expérience sensible et du monde vécu.

Dans le présent ouvrage, cette constance se fait méthode hospitalière.

La psychanalyse donne le goût de l’écoute et la patience du travail discret. La sociologie rappelle la texture collective de nos gestes. L’éco-psychanalyse élargit le regard à la maison commune et aux rythmes du vivant. Rien n’est plaqué. Tout se tisse. La pierre n’est pas un objet à interpréter. Elle est un partenaire de transformation. Le pavé mosaïque ne juxtapose pas des morceaux. Il cherche une concorde qui n’efface pas les contrastes. L’étoile flamboyante n’appelle pas l’adoration. Elle aiguise la vigilance. L’équerre redevient rectitude de conduite. Le compas mesure l’âme avant de s’ouvrir sur le plan. Les trois grandes lumières cessent d’être un comptage. Elles respirent ensemble. La rose et la croix ne superposent pas des signes. Elles s’épousent dans le même souffle de perte et de naissance.

Nous lisons ces pages comme un viatique.

Regarder sans s’approprier. Relier sans plaquer. Méditer sans se fuir. Agir selon la lumière reçue. Le livre parle à l’apprenti en quête d’une prise. Il soutient le compagnon qui consent à la difficulté. Il rappelle au maître qu’aucun sommet ne clôt et que tout sommet consacre et renvoie au service. La progression ne ressemble pas à une escalade. Elle dilate la conscience. Elle pacifie l’agir. Elle installe une fraternité résistante dans un temps pressé. Ralentir sans céder. Persévérer sans dureté. Accueillir sans se dissoudre. Nous sentons naître la métamorphose du profane en initié et de l’initié en être éveillé. Le moment le plus précieux advient lorsque la contemplation devient présence. Le regard cesse de nommer. Les outils se taisent parce qu’ils ont conduit jusqu’à la source. La lumière n’est plus un concept. Elle devient manière d’être. Elle reconnaît l’Un dans la diversité de nos travaux et la Beauté dans le soin silencieux que nous mettons à les accomplir.

Nous refermons ces pages avec gratitude.

Nous avons moins parcouru un manuel que reçu une méthode sans recettes. Une méthode qui parle à la Loge entière et au lecteur seul. Une méthode qui soutient l’Art Royal dans sa vocation la plus haute. Servir une Tradition vivante. Engendrer de la responsabilité. Faire de la liberté une discipline. Frédéric Vincent y conduit avec une douceur exigeante et une fidélité sans dogme. Son œuvre rappelle que la Franc-Maçonnerie demeure une voie spirituelle vivante et hospitalière.

Frédéric Vincent
Frédéric Vincent

Elle est non confessionnelle et pourtant intense. Elle est une joie qui se travaille. Nous éteignons les feux avec douceur. Nous sortons dans la nuit ordinaire avec la certitude que l’Œuvre continue. La Loge demeure en nous. Le monde en porte déjà les traces. Le lecteur en devient artisan.

Exercices maçonniques – Sept outils pour tailler sa pierre brute

Frédéric VincentÉdition Dandelion, 2025, 80 pages, 7 €

Sept exercices sobres et exigeants pour passer du symbole à la main : une ascèse joyeuse qui polit la pierre brute et fait respirer la Tradition dans la vie quotidienne. Un viatique simple, concret, hospitalier.

17/10/25 – Lyon, l’OITAR : table ronde « Le symbolisme comme chemin de quête – une invitation à réenchanter le monde »

Et si, au milieu du vacarme des utilités, nous reprenions langue avec les symboles pour laisser le monde redevenir habitable de sens ?
C’est la promesse lumineuse d’une table ronde – conférence publique organisée par la Voie Lactée de l’OITAR – Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal : vendredi 17 octobre 2025 à 19 h, au Grand Temple, 19 rue Dumont d’Urville, Lyon 69004. L’événement est ouvert à tous et se tiendra en présence du Grand Maître Général.

TBO OITAR, Lyon

Les Lyonnaises et les Lyonnais auront ainsi la chance d’aller à la rencontre de Thomas Denicourt, Grand Maître Général de l’OITAR, figure contemporaine singulièrement engagée dans une franc-maçonnerie symbolique et humaniste. Docteur en physique, initié à l’OITAR en 2001 à vingt-six ans, celui que l’on surnomme volontiers « Boulonnais, l’Épicurien du Savoir » incarne une approche joyeuse, exigeante et moderne de la quête initiatique.

Il dit volontiers combien la Loge fut, et demeure, une soupape – un espace de respiration et de justesse intérieure au cœur d’une vie bien remplie. Sous sa conduite, l’Ordre met en avant le Rite Opératif de Salomon, la souveraineté des loges, et défend une maçonnerie sans dogme, non élitiste, mixte, ouverte à la diversité sociale, fidèle aux valeurs d’humanisme, de fraternité et d’humilité. À ses yeux, la franc-maçonnerie est un « monde de calme » où l’on progresse sans contrainte de résultat, une voie de retour au sacré par la symbolique et le travail sur soi, capable de réenchanter le monde face au désenchantement nommé par Max Weber. Dans cet esprit, il multiplie les rencontres publiques et encourage l’engagement dans la cité.

OITAR

L’OITAR rassemble aujourd’hui environ 2000 membres au sein de 90 Loges ; on y cultive un modèle associatif vivant, la tradition orale, une forte pédagogie de la transmission intergénérationnelle et une réelle ouverture au public par des conférences régulières. En un mot, Thomas Denicourt porte une maçonnerie vivante, anti-élitiste et hospitalière, où l’Art Royal devient levier de transformation individuelle et collective.

Le titre de la rencontre est déjà un programme : « Le symbolisme, comme chemin de quête, ou comment réenchanter le monde ». Nous aimons dire, en Loge, que les symboles ne sont pas des bibelots d’érudition mais des outils opératifs. Ils n’expliquent pas, ils mettent en marche. L’équerre qui redresse, le compas qui ouvre, la pierre qui résiste, la parole qui relie : autant d’archétypes qui, mis en travail, transforment l’homme et, par ricochet, la cité. La table ronde redira la méthode autant que le contenu : le cercle du dialogue, l’horizontalité des échanges, et cette verticalité discrète qui affleure quand l’écoute devient connaissance.

Blason OITAR

Il ne s’agit pas d’un exotisme ésotérique mais d’un usage initiatique du réel. Le symbolisme apprend à lire, dans les plis du quotidien, une écriture discrète ; il nous rend attentifs aux rapports et correspondances, selon l’antique sagesse hermétique : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Dans un monde souvent saturé d’informations et pauvre en sens, il rouvre la porte de l’émerveillement lucide – non pour fuir, mais pour habiter. Par le rite – non un théâtre, mais une grammaire du sacré – la parole s’ordonne, le geste se fait juste, l’ego se désencombre pour trouver sa place dans le tracé du pavé mosaïque. De là naît une politique au sens le plus haut : prendre soin du commun à partir d’une conscience transformée.

Rue Dumont d’Urville – Lyon

Pourquoi venir ?
Parce que l’initiation se pratique. Chacun apporte sa pierre, son doute, sa lumière, et repart avec un devoir de construction. Parce que l’OITAR porte, depuis son nom même, l’Art Royal : l’art de façonner l’homme par lui-même, au sein d’un chantier fraternel. Parce qu’avec la présence du Grand Maître Général Thomas Denicourt, la parole sera exigeante et accessible, fidèle à la Tradition et attentive aux urgences de notre temps : éthique, transmission, hospitalité, éducation au symbole, place du sacré dans la vie quotidienne.

Nous entrerons par le signe pour rejoindre le sens. Nous essaierons la force de ces outils antiques sur des questions très actuelles : comment réenchanter une vie professionnelle ou civique, comment réparer la conversation sociale, comment éveiller des consciences sans dogmatisme. Une soirée de méditation et de partage, de quête et de pédagogie, d’héritage et d’avenir. Le prix d’entrée – 3 € – dit la volonté d’ouvrir grand les portes ; l’inscription préalable garantit l’attention portée à chacun. Souvent, une telle rencontre laisse en nous une trace opérative : moins un savoir qu’un axe, une manière renouvelée de regarder, écouter, agir.

Alors, venons nombreux. Pour poser nos questions autant que pour offrir nos mains. Pour éprouver ce que signifie construire le Temple avec des vies humaines et des jours ordinaires. Pour consentir à cette évidence fraternelle : réenchanter le monde commence ici et maintenant, par un pas, une rencontre, une parole juste.

450.fm se fera l’écho des échos : que cette soirée soit une pierre de plus posée sur le chantier du réenchantement.

Rue-Dumont-d-Urville-Les-rues-de-Lyon

Infos pratiques

Thème : Le symbolisme, comme chemin de quête, ou comment réenchanter le monde
Format : table ronde – conférence publique, ouverte à tous
Quand : vendredi 17 octobre 2025 à 19 h
: Grand Temple, 19 rue Dumont d’Urville, 69004 Lyon
Présence : Thomas Denicourt, Grand Maître Général de l’OITAR
PAF : 3 € – inscription obligatoire sur HelloAsso
Lien d’inscription : https://www.helloasso.com/associations/voie-lactee-de-l-oitar/evenements/le-symbolisme-comme-chemin-de-quete-d-emerveillement-de-soi-et-du-monde
Contact : lavoielactee57@gmail.com

Blason OITAR



Un Frère de Rio Branco se tue en rentrant d’une cérémonie maçonnique

De notre confrère brésilien juruacomunicacao.com.br

Une collision entre véhicules fait un mort et deux blessés parmi les membres de la franc-maçonnerie sur la BR-364

Un accident impliquant trois véhicules – un camion, une voiture et une moto – a fait un mort et deux blessés samedi soir (27), au km 22 de la BR-364, près de Rio Branco. La victime était le passager de la Fiat Argo couleur argent, Antônio Clidenor Borges de Oliveira, maître maçon du Grand Orient de l’État d’Acre (GOEAC) et ancien fonctionnaire fédéral du Tribunal du travail.

Selon les informations, la Fiat Argo, conduite par Fábio Felipe Carneiro, 42 ans, roulait en direction de Rio Branco lorsqu’elle a percuté l’arrière d’un camion Ford F4000, conduit par Fausto Souza dos Santos, 78 ans, en provenance de Boca do Acre (AM). Sous l’impact, la voiture a fait un tête-à-queue et a percuté la moto Honda CG 160 Fan conduite par Micaela da Silva Machado, 31 ans, qui roulait en sens inverse.

Le Service mobile de soins d’urgence (SAMU) a été appelé et une ambulance de secours et une ambulance spécialisée ont été dépêchées sur les lieux. Le conducteur de l’Argo, Fábio, a été secouru et transporté à l’Unité de soins d’urgence du deuxième district (UPA). Le motocycliste, qui souffrait d’une fracture du pied, d’une fracture présumée de la main et d’abrasions, a reçu des soins médicaux et a été transporté aux urgences de Rio Branco dans un état stable. Le conducteur du camion est indemne.

Selon les informations, les occupants de la Fiat revenaient d’un événement maçonnique organisé à Acrelândia.

Antônio Clidenor Borges de Oliveira, maître maçon du Grand Orient de l’État d’Acre

La Police fédérale des routes (PRF) a bouclé la zone de l’accident pour procéder à des examens médico-légaux. Le corps d’Antônio Clidenor, coincé dans les décombres, a été retiré par une équipe des pompiers puis transporté à l’Institut médico-légal (IML) pour une autopsie.

Les causes de l’accident feront l’objet d’une enquête par les autorités compétentes.

Sorcières (1860-1920) : fantasmes, savoirs, liberté – l’expo qui rallume le triple feu

Pont-Aven consacre son été et son automne 2025 à une figure autant fantasmée que fondatrice : la sorcière. En partenariat avec le musée d’Orsay, l’exposition éclaire un tournant décisif, de 1860 à 1920, quand l’archétype de la vieille mégère malfaisante se renverse, sous l’influence de Jules Michelet, en symbole de savoir, de résistance et d’harmonie avec les forces naturelles – un geste que l’on reconnaît aujourd’hui comme l’un des points d’origine de l’écoféminisme.

Sorcières – MPA

Le parcours, pluridisciplinaire, réunit dessins, peintures, sculptures, objets d’art, photographies, cinéma, musique, danse et littérature, avec des œuvres phares comme The Love Potion d’Evelyn De Morgan et des pièces d’Eugène Grasset.

Focus – Evelyn De Morgan, The Love Potion (1903)
De Morgan choisit la sorcière non comme cliché mais comme sujette de savoir. Profil concentré, robe d’or et livres reliés composent une grammaire d’atelier : la couleur devient opération alchimique (du noir au jaune solaire), le calice un athanor, le chat gardien un œil vigilant. Le couple enlacé au fond rappelle le désir, tenu à distance et transmuté. L’œuvre affirme une autorité féminine qui se fabrique par l’étude, la maîtrise et la justesse du geste – une véritable alchimie de l’esprit au cœur du regard préraphaélite.

The Love Potion

Pensée en trois mouvements qui se bouclent en cercle la nuit, le corps, le savoir l’exposition donne à lire la sorcière comme frontière franchie : la nuit des métamorphoses et de la liberté, le corps désiré et craint, le savoir organique et occulte qui soigne, protège ou inquiète. On ne contemple plus un folklore de peur, mais un révélateur de rapports de pouvoir, de désirs et de contre-pouvoirs féminins.

Pourquoi un initié a tout intérêt à y aller

Parce que cette exposition est un exercice de discernement. Elle montre comment un imaginaire façonne la réalité sociale et comment un livre (Michelet, 1862) peut déplacer une figure honnie vers une figure de connaissance. Pour nous, initiés, la visite devient un travail de loge intérieure :

  • la Nuit nous fait franchir le seuil et apprivoiser l’ombre.
  • le Corps rappelle qu’aucune sagesse n’existe sans incarnation : pas de Verbe sans souffle, pas de symbole sans chair.
  • le Savoir rejoint l’hermétisme opératif : herbiers, cycles, correspondances — autant de clefs qui parlent à l’alchimiste comme au lecteur d’images.
    Là se loge l’intérêt initiatique : dans la puissance transgressive du symbole, le renversement des signes et la reconquête d’une parole confisquée — une liberté à l’œuvre.

Le Musée de Pont-Aven… en bref

Le Musée de Pont-Aven est un musée français situé à Pont-Aven, dans le Finistère, en Bretagne. Créé en 1985, il a été transféré en 2012 de la commune à Concarneau Cornouaille Agglomération, puis entièrement rénové entre 2013 et 2016. Sa mission : faire connaître l’œuvre des artistes inspirés par la Bretagne et Pont-Aven depuis les années 1860, développer la recherche scientifique sur cette période et s’ouvrir à la création contemporaine. Il accueille deux expositions temporaires par an, mettant en lumière thèmes et artistes, de l’École de Pont-Aven à l’art d’aujourd’hui.

Paul Gauguin – autoportrait, vers 1875-1877

Repères historiques (École de Pont-Aven)

Dès 1862, Camille Corot et ses amis séjournent sur la côte bretonne. En 1886, Paul Gauguin arrive à Pont-Aven, sur les conseils d’Armand Félix Marie Jobbé-Duval et du « Père Tanguy ». À la fin des années 1880, Gauguin et Émile Bernard élaborent le synthétisme et le cloisonnisme, grands aplats de couleurs pures cernés d’un trait, rompant avec la perspective classique. Autour d’eux se regroupent Paul Sérusier, Charles Filiger, Maxime Maufra, Henry Moret, Ernest de Chamaillard… constituant l’École de Pont-Aven.

Blason de Pont-Aven

Pour qui cherche une expérience à la fois esthétique et initiatique, « Sorcières (1860-1920) » n’est pas seulement une exposition : c’est une épreuve de lecture des images et une méditation sur la manière dont un mythe, par le feu de la nuit, du corps et du savoir, devient chemin de liberté.

Infos pratiques :

Dates : jusqu’au 16 novembre 2025, Musée de Pont-Aven, place Julia – Pont-Aven Finistère.

Catalogue : Éditions Faton, 35 €, dir. Leïla Jarbouai & Sophie Kervran, avec de nombreuses contributions.

Illustrations : Wikimedia Commons

Pont-Aven – Les maisons face au port

Lille et la Franc-maçonnerie : une histoire de lumière, de raison et de transformation

De notre confrère lille-ancien.com

La Franc-maçonnerie à Lille est bien plus qu’une simple page d’histoire : c’est un récit fascinant qui tisse ensemble les fils de la philosophie des Lumières, les ambitions architecturales, les bouleversements révolutionnaires et les engagements républicains. Depuis le XVIIIe siècle, cette confrérie a laissé une empreinte indélébile sur la ville, influençant ses élites, ses édifices et son évolution sociale.

Retraçons cette saga à travers les siècles, en explorant les origines des loges lilloises, les figures marquantes comme François Verly et Charles Debierre, les symboles architecturaux, et l’héritage vivant qui perdure aujourd’hui.

Les origines des Loges lilloises : une émergence au siècle des lumières

Portrait de François Verly. Lithographie de Boldoduc d’après Bouchardy. (Source lille-ancien)

Le 6 novembre 1744 marque un tournant dans l’histoire locale avec la fondation de la première loge lilloise, baptisée initialement « Loge de Saint-Jean« , puis renommée « Ancienne de Saint-Jean« . Cette création s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse l’Europe au XVIIIe siècle, où des intellectuels, inspirés par les encyclopédistes comme Diderot et Voltaire, se réunissent pour promouvoir le progrès des sciences, les libertés économiques et une éducation vertueuse fondée sur la raison. À Lille, comme dans d’autres villes provinciales, ces assemblées réunissent notables, militaires, aristocrates, quelques femmes audacieuses et même des membres du clergé, tous unis par des rites symboliques et un désir de réfléchir au bien public.

D’autres loges voient rapidement le jour : « l’Union Indissoluble » en 1746, « la Fidélité » en 1761, « la Vertu Triomphante » en 1764, et « les Amis Réunis » en 1766. Ces cercles deviennent des lieux de débat où l’on discute des formes nouvelles de gouvernement et des idéaux humanistes. En 1774, l’ »Ancienne de Saint-Jean » et la « Vertu Triomphante » fusionnent pour former la loge « Heureuse Réunion« , qui cesse ses activités en 1785, année où naît « La Modeste ». Ces loges, bien que modestes en nombre, reflètent une effervescence intellectuelle qui prépare le terrain aux bouleversements à venir.

Vue du Beffroy et du Prytanée (salle d’assemblée pour les représentants du Peuple).

Une étape significative survient en 1785 avec la création du « Collège des Philalèthes« , une assemblée restreinte de quarante membres issus de diverses loges. Ce cercle, réuni dans l’hôtel du Maréchal de Soubise – alors gouverneur de la province –, ambitionne d’ouvrir les loges à des bourgeois profanes mais cultivés, ainsi qu’à des personnalités influentes de Lille. Leur objectif ? Transformer les loges maçonniques en cercles académiques dédiés aux progrès des arts, de l’industrie et de l’humanité. Comme l’écrit Louis Trenard, ces membres souhaitaient « être agréable au genre humain, les éclairer par la raison et les guider par les sciences ». Cependant, la tourmente révolutionnaire de 1789 met fin à cette expérience prometteuse, marquant une pause dans l’essor maçonnique local.

La révolution et la renaissance des loges sous la république

Projet de François Verly pour la place de la Reconnaissance (1794).

Après les soubresauts de la Révolution, la franc-maçonnerie connaît un renouveau sous les premières administrations de la République, du Consulat et de l’Empire. Les loges se reconstituent aux côtés d’autres associations et sociétés savantes, retrouvant une vitalité qui perdure tout au long du XIXe siècle. Parmi les figures influentes de cette époque, Louis-Marie, comte de Brigode, maire de Lille de 1803 à 1815, se distingue en tant que membre de la loge « les Amis Réunis« . Son engagement illustre l’intégration des francs-maçons dans les sphères politiques et administratives de la jeune République.

C’est également à cette période que s’illustre François Verly, un architecte lillois entré en franc-maçonnerie, dont la carrière traverse les régimes avec une remarquable adaptabilité. Servant successivement le Roi, la Révolution, le Consulat, l’Empire, puis terminant sa vie à Bruxelles comme architecte du Gouvernement et du palais de Guillaume d’Orange – dont le fils fut Vénérable d’une loge bruxelloise, « l’Espérance » –, Verly incarne la flexibilité des francs-maçons face aux mutations politiques. Sa gloire posthume repose toutefois sur des projets visionnaires pour Lille, conçus après les bombardements autrichiens de 1792. En l’An II de la République, la commune lui confie l’aménagement de la ville, bien que ces plans ambitieux ne soient jamais réalisés.

Projet de François-Joseph Belanger pour un grand théâtre des Arts, à Paris, présenté en mars 1789. On peut estimer que cette vue perspective influença le travail de Verly.

Parmi ses idées, un prytanée flanqué d’un beffroi, un théâtre du Peuple, des thermes publics et une place de la Reconnaissance ornée d’un Mémorial National auraient pu transformer Lille en une vitrine des idéaux des Lumières, hérités de la franc-maçonnerie. Son projet pour la place de la Reconnaissance (1794) et son inspiration possible auprès du grand théâtre des Arts de François-Joseph Bélanger, présenté à Paris en mars 1789, témoignent d’une vision où l’architecture devient un vecteur de progrès social. Les colonnes, éléments centraux du symbolisme maçonnique – reliant le monde d’en haut et d’en bas, les ténèbres à la lumière –, auraient pu structurer ces espaces, incarnant les valeurs d’élévation spirituelle prônées par l’Ordre.

L’épanouissement au XIXe Siècle : laïcité, républicanisme et architecture

Les colonnes sont un élément essentiel du symbolisme maçonnique, entre monde d’en haut et monde d’en bas, entre ténèbres et lumière.

Au fil du XIXe siècle, les loges lilloises évoluent, mêlant réflexions philosophiques à des actions de secours et de bienfaisance. Un tournant décisif survient en 1877, lors du convent maçonnique, où l’obligation de croire en Dieu est supprimée. Cette décision marque l’émergence d’un nouvel esprit, axé sur la défense de la laïcité et de la République, souvent teinté d’anticléricalisme. Les francs-maçons se rapprochent alors des organisations ouvrières, tandis que les milieux catholiques s’alignent sur les droites monarchistes et bonapartistes. Cette polarisation culmine lors de l’affaire Dreyfus, où les deux camps s’affrontent avec virulence.

La loge « La Lumière du Nord », fondée en 1893, incarne cette transformation. En 1899, elle élit Charles Debierre (1853-1932) comme Vénérable, un poste qu’il occupera jusqu’à sa mort – un cas exceptionnel dans l’histoire de l’Ordre. Médecin militaire et titulaire de la chaire d’anatomie à Lille, Debierre fonde en 1920 l’Université Populaire de Lille et engage la loge comme membre fondateur du parti radical socialiste le 21 juin de la même année. Adjoint au maire de Lille et sénateur du Nord de 1911 à 1932, Grand Maître du Grand Orient de France de 1911 à 1913 puis en 1920, il exprime une vision claire : « La République est une création continue. Son plus noble objectif, c’est l’affranchissement des esprits et de la conscience, prélude nécessaire, indispensable de l’émancipation économique des travailleurs. La Démocratie doit marcher appuyée d’un côté sur la raison cultivée et de l’autre sur le droit et la justice, si elle veut éviter de choir quelque jour dans les fondrières de la Dictature et de la Démagogie. Si nous voulons redresser la Démocratie, commençons par faire des démocrates, c’est-à-dire des hommes cultivés, des hommes de caractère, conscients davantage peut-être de leurs devoirs que de leurs droits » (cité par Daniel Morfouace).

6, rue de Valmy

En 1910, Debierre initie la construction du bâtiment de la loge, inauguré le 5 juillet 1914 au 2, rue Thiers, sous la direction de l’architecte Albert Baert (1863-1951), premier surveillant de la loge et Vénérable provisoire durant l’occupation de la Première Guerre mondiale. La façade, ornée d’une loge à l’antique surmontée d’un bas-relief – sphinx (secret), pyramide (élévation de l’esprit), soleil d’or (lumière) et déesse profane avec miroir – reflète l’esthétique maçonnique. Le temple intérieur, classé monument historique et parfois ouvert lors des Journées du Patrimoine, offre un espace où les séances se déroulent sous une verrière, avec les frères disposés selon leur grade entre les colonnes des apprentis et des compagnons, encadrées par les surveillants près de l’autel orné d’outils symboliques.

Une autre loge, située au 24, rue de Lens (architecte F. Roussel), se distingue par sa porte monumentale encadrée de deux colonnes de 9 mètres, inspirées des colonnes du temple de Salomon décrites dans la Bible par l’architecte Hiram. Les grilles des soupiraux, ornées d’un soleil levant rayonnant, reprennent un motif que Baert intègre également à la piscine bains-douches de Roubaix (1927-1932), aujourd’hui musée d’art et d’industrie André Diligent. Là, des demi-rosaces monumentales orientées est-ouest illuminent le bassin, tandis qu’une tête de « Grand Architecte de l’Univers » déverse l’eau, évoquant les rituels d’initiation. En 1924, Baert conçoit son agence au 6, rue de Valmy, dont la façade arbore un bas-relief aux outils maçonniques en béton façonné comme du grès des Vosges.

Émile Dubuisson (1873-1947), autre architecte majeur, transforme Lille entre les deux guerres. Son hôtel de ville (1922-1932), avec son beffroi de 105 mètres illuminant la ville chaque nuit, reste son chef-d’œuvre. Proche des maires Gustave Delory et Roger Salengro, tous deux francs-maçons, Dubuisson accède au grade d’inspecteur du Grand Collège des Rites. Ses écoles, équipements publics et habitations à bon marché arborent des fleurs de lys au fronton, symboles du blason lillois mais aussi allusion aux ornements du temple de Salomon.

L’hôtel de ville de Lille et son beffroi, oeuvres d’Emile Dubuisson.

L’héritage dans la pierre et au cimetière de l’est

Le cimetière de l’Est conserve des traces tangibles de cet héritage. La tombe d’Alphonse Bianchi (1816-1871), journaliste républicain, porte un sceau maçonnique (C 10 face C 12). Celle d’Eugène Jacquet (K 6 face K 7), fusillé en 1915, conçue par Baert et Albert Bührer, regorge de signes maçonniques. Les tombes de Debierre et Baert, face à face (W 30 face X 29), symbolisent leur lien indéfectible, tandis que la stèle discrète de Dubuisson (G face G 3) affiche un compas, une équerre et un rapporteur, mêlant outils professionnels et symboles rituels.

Un héritage vivant

Aujourd’hui, la franc-maçonnerie lilloise reste active, poursuivant sa mission d’affranchissement des esprits. Ses trois secrets – d’appartenance, de rites, de délibérations – alimentent l’imaginaire collectif, souvent amplifié par des récits exagérant son influence historique sous le Directoire, le Consulat, l’Empire ou la IIIe République. Pourtant, elle continue d’incarner une quête de raison et de justice, ancrée dans les pierres et les mémoires de Lille.

Sources :

  • Daniel Ligou (dir.),
  • Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie (1974) ;
  • Louis Trenard, Le Collège des Philalèthes de Lille, 1785-1789 ;
  • Daniel Morfouace, Chronique d’une loge lilloise, 1893-1940. Disponible dans notre bulletin d’octobre 2005, rue de la Monnaie.

Le Château des Templiers de Gréoux-les-Bains : Un Joyau Médiéval Révélé au Public

De notre confrère La Provence – Par Marie-Noël Paschal

Imaginez un site perché sur les hauteurs de la Provence, où les vents du Verdon murmurent les secrets d’un passé millénaire. C’est ici, à Gréoux-les-Bains, que le Château des Templiers a ouvert grand ses portes lors de la 42e édition des Journées européennes du Patrimoine, les 20 et 21 septembre derniers. Sous le thème fédérateur du « patrimoine architectural », ce monument emblématique de la région a dévoilé son histoire fascinante au public, effaçant les ombres du temps pour laisser place à la lumière des découvertes.

Chateau templiers de Gréoux les Bains

Un événement organisé par la commune, en partenariat avec l’office de tourisme et des congrès du Pays de Manosque, qui a attiré des centaines de visiteurs avides de voyage dans le temps.

Une légende tissée de pierre et de mythes

Le Château des Templiers n’est pas seulement un nom évocateur ; c’est un témoignage vivant de l’architecture provençale médiévale. Datant de 1325 – une précision confirmée par la dendrochronologie de sa charpente en bois –, il fut fondé par Arnaud de Trian, neveu du pape Jean XXII, sous l’égide de l’Église avignonnaise. Perché sur un promontoire dominant la vallée, ce bastion seigneurial évoque les grandeurs d’un passé où la Provence était un carrefour de pouvoirs spirituels et temporels. Pourtant, son histoire est bien plus ancienne : les lieux abritaient déjà un modeste vicus romain à l’Antiquité, avant que les populations, fuyant les invasions, ne migrent vers ces hauteurs protectrices.

Au fil des siècles, le château s’est enrichi de strates architecturales. Au début du XVIIIe siècle, deux galeries superposées y ont été ajoutées, témoignant d’une adaptation aux besoins d’une noblesse en déclin. Mais le temps a été impitoyable : au dernier inventaire avant la Révolution française, il n’était plus qu’une semi-ruine, livrée au pillage et à l’oubli. Au début du XXe siècle, son état de dégradation était tel qu’il semblait condamné à l’effacement. Heureusement, la légende des Templiers – cette association romantique avec l’ordre militaire du Temple – a su entretenir le mystère. Attention toutefois : comme l’ont rappelé les experts lors des Journées du Patrimoine, cette connexion n’est qu’une « légende tardive », née au XVIIIe siècle. Aucune trace historique ne lie les moines-guerriers à la construction ou à la propriété du site. Un mythe qui, loin d’altérer l’authenticité, ajoute une couche de poésie à ces pierres provençales.

Des visites guidées qui font revivre l’histoire

L’accès libre au château a été le clou du spectacle. Dans la cour pavée, baignée de soleil automnal, une conférence captivante a réuni le public autour de passionnés du patrimoine. Sandrine Claude, archéologue et conservatrice, autrice du livre Le Château de Gréoux-les-Bains, une résidence seigneuriale du Moyen Âge à l’époque moderne, a guidé les pas des visiteurs à travers les phases de construction. Avec une éloquence qui fait vibrer les murs, elle a décrit comment Arnaud de Trian, sous l’ombre bienveillante de son oncle pontife, érigea ce bastion comme un rempart contre l’incertitude des temps. À ses côtés, l’historien Régis Bertrand a démystifié la légende templière, invitant à une lecture plus nuancée de l’histoire.

Gravure du château de Gréoux-les-Bains en 1838.

Renzo Wieder, architecte du patrimoine, a complété ce tableau vivant en dévoilant les coulisses des travaux de restauration. La première phase, achevée récemment, a permis la mise en sécurité du site : doublage du mur extérieur, restitution de la couverture de la tour Ronde et consolidation de l’escalier principal. Des gestes salvateurs qui redonnent vie à un édifice classé parmi les trois plus grands châteaux de Provence, après le majestueux Palais des Papes d’Avignon et le Château de l’Emperi à Salon-de-Provence. Paul Audan, maire de Gréoux-les-Bains, n’a pas manqué de souligner l’engagement collectif : « L’État, le Département et la Région nous accompagnent financièrement pour que ce joyau ne soit plus un fantôme du passé, mais un lieu de vie. » Une seconde phase de travaux est d’ores et déjà programmée pour 2026, promettant une renaissance complète.

Les visiteurs, familles, historiens amateurs et curieux de tous âges, ont déambulé entre les vestiges, touchant du doigt des éléments qui, hier encore, étaient inaccessibles. Des anecdotes sur les pillages révolutionnaires aux échos des galeries du XVIIIe siècle, chaque pierre raconte une page d’histoire. L’événement a non seulement éduqué, mais aussi émerveillé, transformant une simple visite en une immersion sensorielle dans l’âme de la Provence.

Vers un avenir radieux pour un patrimoine vivant

Les Journées du Patrimoine ont rappelé avec force que le Château des Templiers n’est pas un reliquat figé, mais un patrimoine en mouvement. Grâce à ces initiatives, Gréoux-les-Bains réaffirme son rôle de gardienne des trésors provençaux, invitant le public à redécouvrir ses racines. Que vous soyez un passionné d’archéologie ou un amoureux des légendes, ce site offre une expérience unique : un mélange de rigueur historique et de mystère enchanteur.

En cette fin septembre 2025, alors que l’automne colore les collines environnantes, il est temps de planifier votre prochaine escapade. Le château attend, restauré et prêt à partager ses secrets. Car, comme l’a si bien dit Sandrine Claude, « ces murs ne sont pas muets ; ils attendent simplement qu’on les écoute. » Rendez-vous à Gréoux-les-Bains pour une rencontre inoubliable avec l’histoire vivante de la Provence.

La Transgression en Franc-maçonnerie : un acte initiatique entre nature et culture

La transgression, ce concept audacieux et souvent mal compris, résonne comme un écho troublant dans les Temples voûtées de la Franc-maçonnerie. Perçue comme un acte de franchissement des limites imposées par la société, la culture ou la morale, elle incarne à la fois un défi et une promesse. En Franc-maçonnerie, où l’initiation invite à dépasser les apparences pour atteindre une vérité intérieure, la transgression n’est pas une rébellion gratuite, mais un outil de transformation spirituelle et intellectuelle.

Explorons ensemble cette idée fascinante, en distinguant ce qui relève de la nature – immuable et sans limites – de ce qui appartient à la culture – fragile et normatif – tout en illustrant son rôle à travers des exemples historiques et contemporains au sein de l’Art Royal.

Transgression et nature : une harmonie sans frontières

Fil a plomb au dessus du Pavé moisaïque

La nature, dans son essence, ignore la transgression. Si l’on accepte la théorie darwinienne de l’évolution, avec son pouvoir de sélection et d’optimisation, la vie progresse sans violer les lois universelles – gravité, cycles, adaptation. Quel sera l’homo sapiens, sapiens d’un futur lointain, dans des millions ou milliards d’années, s’il survit à ses propres excès ? Nul ne le sait. Cependant, l’émergence de l’intelligence artificielle, appliquant ses algorithmes aux intelligences humaine, animale et végétale, redéfinit ce paradigme. Elle introduit une transgression artificielle, où l’information devient un champ de bataille, modifiant les règles naturelles par des téléologies humaines.

En Franc-maçonnerie, les symboles du premier degré – équerre, compas, fil à plomb – reflètent cette harmonie naturelle, alignée sur les lois cosmiques. La transgression y est absente dans son sens brut : le maçon ne défie pas la gravité, mais l’utilise comme guide. Pourtant, l’introduction de technologies modernes (sites web, applications) dans les loges pose une question : la transgression artificielle, en brouillant les frontières entre nature et culture, ne risque-t-elle pas de détourner l’initiation de son essence universelle ?

Transgression et culture : Le défi des normes humaines

Si la nature échappe à la transgression, la culture, elle, en est le terrain privilégié. Elle naît des interdits – les commandements du Deutéronome (chapitre 5), par exemple, qui codifient la morale sociale – et la transgression devient alors désobéissance. Mais cette désobéissance n’est pas toujours négative. Comme le souligne Georges Bataille, « la transgression ne nie pas l’interdit, elle le dépasse et le complète ». Elle est une force dynamique, essentielle au progrès humain, oscillant entre conflit et renouveau.

Voltaire

En Franc-maçonnerie, cette tension est centrale. Historiquement, les maçons ont transgressé les normes culturelles de leur époque. Prenons les Lumières : Voltaire, initié à la loge des Neuf Sœurs, défia l’Église et l’absolutisme avec ses écrits, incarnant une transgression culturelle qui propulsa les idées de liberté et de laïcité. De même, Giuseppe Garibaldi, franc-maçon italien du XIXe siècle, dépassa les lois sociales de son temps en menant des révolutions pour l’unification de l’Italie, brisant les chaînes féodales au nom d’un idéal universaliste.

Maria Deraismes

Pourtant, la culture maçonnique elle-même établit des interdits – rituels, grades, serments – que la transgression individuelle peut remettre en question. L’émergence de loges mixtes au XXe siècle, comme le Droit Humain fondé par Maria Deraismes en 1893, fut une transgression sociale majeure, défiant la tradition exclusivement masculine. Ce dépassement, bien que source de débats, a enrichi la maçonnerie en élargissant sa vision de la fraternité.

Transgression et justice : un arbitraire à surmonter

La justice, fruit de la culture, tente d’harmoniser les transgressions en établissant des règles. De la loi du Talion (« œil pour œil ») à la justice distributive moderne, elle évolue, mais reste arbitraire, fondée sur des barèmes préétablis. En franc-maçonnerie, la justice est symbolisée par l’équerre, outil d’équité entre frères. Pourtant, elle peut devenir un frein : l’application stricte des règlements obédientiels risque de figer l’initiation en un conformisme, étouffant la transgression créatrice.

Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet

Prenons l’exemple le Grand Orient de France (GODF) au XVIIIe siècle : des maçons comme le marquis de Condorcet transgressèrent les limites imposées par l’obédience en soutenant l’abolition de l’esclavage, défiant les intérêts économiques de l’époque. Cette transgression morale, bien que controversée, fut un moteur de progrès, dépassant la justice conventionnelle pour aligner la maçonnerie sur une vérité universelle.

Transgression culturelle, sociale et morale : des champs de bataille initiatiques

La transgression se manifeste dans divers domaines, chacun offrant un miroir à la maçonnerie. Culturellement, le dadaïsme ou le surréalisme ont brisé les cadres artistiques, comme certains maçons ont défié les dogmes religieux avec des rituels symboliques. Socialement, Mai 68 fut une transgression collective contre les normes établies, rappelant les soulèvements maçonniques contre les monarchies absolues. Éthiquement, des figures comme Socrate ou Galilée, sacrifiées pour la vérité, trouvent un écho chez des maçons comme Giordano Bruno, brûlé pour ses idées hérétiques mais initiatiques.

Henri Bergson

La transgression morale, en particulier, enflamme les esprits. Elle touche l’« élan vital » de Bergson, cette pulsion intime qui pousse l’être à se dépasser, malgré l’aporie d’une vie responsable. En maçonnerie, elle se vit dans la quête de sa propre vérité : un apprenti qui remet en question un rituel figé ou un maître qui propose une interprétation nouvelle du mythe d’Hiram transgresse pour grandir, au risque de choquer.

La transgression en Franc-maçonnerie : une vertu initiatique

En Franc-maçonnerie, la transgression n’est pas une révolte anarchique, mais un acte initiatique. Elle consiste à dépasser les interdits culturels – qu’ils soient religieux, sociaux ou obédientiels – pour s’aligner sur une vérité universelle, reflet des lois naturelles. Le mythe d’Hiram, assassiné pour avoir refusé de trahir les secrets, incarne cette transgression : sa mort symbolise le sacrifice pour une vérité supérieure, prélude à une palingénésie éternelle.

Jacques Ellul en 1990

Aujourd’hui, la maçonnerie contemporaine doit encore transgresser. Face aux défis modernes – uniformisation, technologie envahissante –, elle peut s’inspirer d’Ellul, qui appelait à une conscience critique contre la propagande. Transgresser les routines techniciennes des loges, ouvrir des débats sur l’intelligence artificielle ou repenser la fraternité au-delà des genres sont des transgressions nécessaires pour rester fidèle à son idéal.

Transgresser pour renaître

La transgression en Franc-maçonnerie n’est pas un péché, mais une vertu. Elle dépasse les interdits culturels pour rejoindre l’harmonie naturelle, comme le fil à plomb s’aligne sur la gravité. Des figures comme Voltaire, Garibaldi ou Deraismes l’ont illustrée, prouvant que briser les chaînes sociales ouvre la voie à la lumière. Dans un monde figé par des normes, le maçon transgressif devient un architecte de renouveau, taillant sa pierre brute avec audace.

Que chaque loge ose cette audace – non pour détruire, mais pour renaître !

Jacques Ellul : penseur de la technique et de la propagande face au défi de la modernité

Dans un monde saturé d’informations, où la technique semble dicter nos choix et où la propagande imprègne nos démocraties, la pensée de Jacques Ellul émerge comme un phare critique, à la fois lucide et prophétique. Théologien protestant, sociologue, historien du droit et philosophe anarchiste, Ellul (1912-1994) a consacré sa vie à disséquer les mécanismes invisibles qui asservissent l’humain sous couvert de progrès.

Jacques Ellul en 1990

Sa critique radicale de la technique – ce milieu autonome qui engloutit la liberté – et de la propagande – ce conditionnement omniprésent des consciences – résonne particulièrement aujourd’hui, dans une ère de fake news, d’algorithmes omnipotents et de crises identitaires. Mais au-delà de la dénonciation, Ellul offre une voie d’espérance : celle d’une conscience critique, nourrie par une éthique personnelle et spirituelle, capable de résister à l’idéologie dominante.

Cet article vise à explorer en profondeur la pensée ellulienne, en commençant par un préambule biographique pour mieux appréhender l’homme derrière l’œuvre. Nous nous appuierons sur une présentation emblématique de ses idées sur la propagande, tirée d’une vidéo pédagogique récente (disponible sur YouTube, où un conférencier décortique Propagandes, son ouvrage majeur de 1962). Enfin, nous tracerons des parallèles avec la franc-maçonnerie, cette institution initiatique qui, comme Ellul, cherche l’émancipation par la raison et la vigilance, tout en luttant contre ses propres tentations techniciennes et propagandistes. Car si la maçonnerie prône la lumière de la connaissance, elle n’échappe pas aux pièges que dénonce Ellul : l’illusion d’une autonomie collective face à un monde technique totalitaire.

Jacques Ellul, un itinéraire intellectuel et spirituel foré par les tempêtes du XXe siècle

Jacques César Émile Ellul naît le 6 janvier 1912 à Bordeaux, dans une famille cosmopolite marquée par l’exil et la précarité. Fils de Joseph Ellul (1869-1941), employé de négoce d’origine maltaise, élevé dans un orthodoxisme déiste teinté de voltairianisme, et de Marthe Mendès (1874-1963), protestante non pratiquante d’ascendance portugaise et française, Ellul grandit dans un milieu bourgeois déchu. Sa famille, aux racines juives lointaines, incarne les tensions européennes : Joseph, citoyen autrichien et sujet britannique, est interné et déporté en 1940 pour sa nationalité ; Marthe, artiste, soutient le foyer par l’enseignement du dessin. Cette enfance instable forge chez le jeune Jacques un regard critique sur les illusions du progrès social et économique.

Bernard Charbonneau, chez lui à Saint-Pé-de-Léren (64), en 1994.

Études brillantes au lycée Montaigne de Bordeaux (baccalauréat en 1929), Ellul s’oriente vers le droit à la faculté de Bordeaux, obtenant sa licence en 1932. Influencé par ses lectures de Marx et sa rencontre avec Bernard Charbonneau, il s’engage dans la Fédération française des associations chrétiennes d’étudiants et anime, de 1934 à 1939, un groupe non-conformiste lié à la revue Esprit d’Emmanuel Mounier. Ses premiers articles, comme « Le personnalisme, révolution immédiate » (1934) ou « Fatalité du monde moderne » (1936), dénoncent le taylorisme et le fordisme comme des aliénations modernes. En 1936, sa thèse de doctorat, Étude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium, explore les institutions romaines, préfigurant son intérêt pour l’histoire des institutions.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse son parcours. Chargé de cours à Strasbourg (repliée à Clermont-Ferrand en 1940), il est révoqué en 1940 pour « fils d’étranger » après un discours antifasciste. Exilé sur une ferme à Martres (Gironde), il rejoint la Résistance : faux papiers, accueil de Juifs et d’évadés, aide à la zone libre. Reconnu « Juste parmi les nations » par Yad Vashem en 2001, il incarne une résistance non violente, éthique. À la Libération, secrétaire général régional du Mouvement de libération nationale, il participe à l’épuration modérée, mais démissionne vite de ses fonctions politiques (adjoint au maire de Bordeaux en 1944), déçu par la bureaucratie.

Affiche américaine de la Seconde Guerre mondiale appelant à augmenter les cadences de production. Selon Ellul, le problème majeur n’est pas le capitalisme mais ce qui l’englobe : le productivisme.

Après-guerre, Ellul enseigne l’histoire des institutions et sociale à Bordeaux jusqu’en 1980, et à l’Institut d’études politiques (IEP) dès 1948. Engagé au sein de l’Église réformée de France (1956-1971), il tente une réforme active, en vain. Politiquement anarchiste personnaliste, il critique le fascisme comme « fils du libéralisme » (1937) et refuse les partis. Avec Charbonneau, il fonde en 1973 le Comité de défense de la côte aquitaine, précurseur de l’écologie politique et de la décroissance. Candidat UDSR en 1945, il prône une « révolution politique » individuelle. Marié à Yvette Lensvelt (1912-1991), d’origine néerlandaise, il a quatre enfants : Jean (1940-2023), Simon (décédé en 1947), Yves (1945) et Dominique (1949).

Ellul construit sa critique sociale sur une réactualisation de la pensée de Marx. Il lui consacrera tout un cursus à l’IEP de Bordeaux, de 1947 à 1979.

Convertie au protestantisme en 1930 après une crise spirituelle, sa foi – influencée par Kierkegaard, Barth et Marx – imprègne son œuvre : il voit le christianisme comme « la pire trahison du Christ » (1992), subverti par le pouvoir. Ellul publie plus de 50 livres et 500 articles, traduits mondialement. Mort le 19 mai 1994 à Pessac, il laisse un héritage : critique de la technique (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954), de la propagande (Propagandes, 1962), et une théologie de la non-puissance (La Subversion du christianisme, 1984). Influences : Marx (économie), Barth (théologie dialectique), K. Balthasar (résistance). Héritage : inspire écologistes (décroissance), anarchistes et critiques technologiques (Kaczynski cita La Technique). Les Cahiers Jacques Ellul (depuis 1980) perpétuent son œuvre, soulignant son appel à une « révolution locale » par la conscience.

La pensée d’Ellul sur la propagande : une analyse systémique

Ouvriers d’une usine de verre, XIXe siècle, Indiana. Ellul se focalise moins sur les mécanismes du capitalisme que sur les raisons ayant conduit les humains à ériger le travail en valeur et qui, selon lui, constituent les fondements du productivisme – Source Wikipedia

L’œuvre d’Ellul sur la propagande, cristallisée dans Propagandes (1962), est une dissection impitoyable des mécanismes qui conditionnent les masses modernes. Inspiré par sa vidéo de présentation (où un expert décortique le livre en une heure captivante), nous structurons cette section autour des thèmes clés : distinctions, formes, paradoxes, rôles techniques, illusions, convergences et résistances. Ellul y révèle la propagande non comme un outil sporadique, mais comme un phénomène sociologique total, inévitable dans une société technique.

La distinction entre propagande politique et sociologique

Ellul distingue la propagande politique – sporadique, électorale, visant à mobiliser pour un régime ou un parti (ex. : discours de Hitler) – de la propagande sociologique, continue et diffuse, qui imprègne toute la société pour maintenir l’ordre technique (ex. : publicité, médias). La première est visible et contestable ; la seconde, invisible, fabrique des « besoins » et des normes. Dans la vidéo, l’orateur cite Ellul : « La propagande politique est un épisode ; la sociologique, un état permanent. » Parallèlement, en franc-maçonnerie, cette dualité évoque la tension entre rituels initiatiques (politiques, structurants) et culture fraternelle quotidienne (sociologique, normalisante). Les loges, risquent une propagande sociologique interne : l’idéal d’égalité masque une uniformisation technique des débats, étouffant la dissidence traditionaliste.

Les différentes formes d’influence : agitation, intégration, verticale, horizontale, rationnelle et irrationnelle

Karl Kautsky, selon qui les bolcheviks n’avaient nullement institué une révolution marxiste mais une dictature de type blanquiste.

Ellul décortique les modes d’influence. L’agitation excite les passions pour un changement immédiat (révolutionnaire) ; l’intégration apaise et intègre dans le système (consumériste). La propagande verticale descend des élites (gouvernements) ; horizontale, elle émane des pairs (réseaux sociaux). Rationnelle, elle argumente (éducation) ; irrationnelle, elle manipule émotions (publicité). La vidéo illustre : l’agitation nazie vs l’intégration américaine post-1945. En maçonnerie, l’intégration horizontale se voit dans les tenues conviviales, qui lient les frères par des affects irrationnels (serments émotionnels), tandis que la verticale (grands maîtres) impose une rationalité rituelle. La crise portugaise ? Une agitation traditionaliste (départs massifs) face à une intégration progressiste (décret d’inclusion), risquant une propagande irrationnelle qui divise au nom de l’unité.

Le paradoxe de l’éducation : préparation à la propagande

L’éducation, loin de libérer, conditionne à la propagande, selon Ellul. Elle enseigne l’obéissance technique – efficacité, adaptation – plutôt que la critique. La vidéo cite :

« L’école forme des ingénieurs de l’âme, pas des penseurs libres. »

Ce paradoxe mine l’autonomie. En franc-maçonnerie, les grades (apprenti à maître) éduquent à la symbolique, mais risquent de devenir propagandistes : l’initiation, censée éclairer, intègre à un système hiérarchique technique, où l’efficacité rituelle prime sur la subversion personnelle. Comme Ellul, les maçons doivent veiller : l’éducation maçonnique, si figée, prépare à une propagande sociologique interne, étouffant la palingénésie individuelle.

Le rôle de la technique et de la recherche d’éfficacité dans la nécessité de la propagande

Pour Ellul, la technique – milieu autonome d’efficacité – exige la propagande pour s’imposer. Toute société technique doit « humaniser » ses outils (IA, médias) par une communication continue.

« La propagande est le lubrifiant de la machine technique. »

Sans elle, l’humain résisterait. En maçonnerie, la technique moderne (sites web, apps pour loges) accélère cette nécessité : l’efficacité administrative (cotisations en ligne) propage une norme sociologique d’uniformité, menaçant l’esprit initiatique. Cela masque une propagande verticale qui ignore les rythmes humains des rites traditionnels.

L’illusion d’autonomie et de liberté dans laquelle nous vivons

Ellul dénonce l’illusion d’autonomie : nous croyons choisir librement, mais la propagande préfabrique nos désirs (consommation, opinions). La vidéo : « La liberté technique est une servitude volontaire. » En maçonnerie, ce piège guette : les frères se voient autonomes dans leur quête de lumière, mais les structures obédientielles propagent une illusion collective, où la « fraternité » masque une intégration sociologique.

La convergence des méthodes qui crée un environnement psychologique total

Toutes les propagandes convergent – politique, publicitaire, éducative – en un « milieu psychologique » total, où l’individu est saturé sans échappatoire. Comme le rappelle Ellul : « C’est un bain continu, pas une averse. » Ellul prédit un totalitarisme doux. En maçonnerie, cette convergence se voit dans les influences croisées : rituels (irrationnels), débats sociétaux (rationnels), et outils numériques (horizontaux), créant un environnement totalitaire interne.

« Tout est technique ? » : slogan de l’association Technologos, créée en 2012 et d’inspiration ellulienne.

Les limites mais aussi les possibilités d’une conscience critique face à ce phénomène

La propagande a des limites : elle ne crée pas de valeurs, seulement les amplifie ; elle fatigue les consciences. Ellul propose une résistance : conscience critique, ancrée dans la foi ou l’éthique personnelle. La vidéo conclut : « Seule la subversion intérieure résiste. » En maçonnerie, cette conscience est le cœur initiatique : le travail sur soi, affranchi de la technique, permet une critique radicale. Comme Ellul, les maçons peuvent subvertir :

en loges, cultiver une vigilance fraternelle contre la propagande sociologique, favorisant une palingénésie collective face à la crise.

Ellul et la Maçonnerie, alliés dans la subversion ?

Le Serment du jeu de paume par David, musée Carnavalet. Toutes les révolutions, estime Ellul, servent en premier lieu les intérêts d’une classe dominante, et consolident l’appareil d’État, lui-même fondement de l’idéologie technicienne. Wikipedia

Jacques Ellul nous invite à une vigilance éternelle : la propagande, née de la technique, n’est pas fatale si nourrie par une conscience critique. En Franc-maçonnerie, ses idées résonnent comme un appel à purifier l’Art Royal des illusions modernes – uniformisation technique, propagande interne. Les diverses crises, avec ses tensions entre ouverture et tradition, incarne ce défi :

choisir la subversion ellulienne, non pour diviser, mais pour libérer. Comme Hiram ressuscité, le maçon ellulien renaît par la critique, aligné sur une liberté authentique.

Les 6e Cahiers de République Universelle, Loge d’Études et de Recherche du GODF

Parus en juillet 2025, les Cahiers, numéro six, nous parviennent avec un souffle qui porte encore les voix fraternelles. Nulle emphase, nulle érudition gratuite, mais la résolution d’habiter la République en maison vivante à rebâtir jour après jour. Le vaste chantier s’étend, la pierre résiste, la patience affine la main.

Nous lisons ces pages avec l’impression d’une tenue où la pensée prend la parole, puis cède le pas à l’écoute, puis reprend souffle, et s’essaie à désigner ce qui blesse notre époque sans renoncer à ce qui l’élève. L’ouvrage assemble des écritures qui ne rivalisent pas, elles se répondent. Une musique discrète architecture morale obstinée habite la totalité. Ce n’est pas un sommaire qui nous guide, c’est une étoile fixe l’universel comme promesse.

Nous avançons parmi des analyses qui refusent l’incantation.

Christophe Devillers déplie le miroir numérique de la recherche savante et nous révèle une cartographie des usages intellectuels de la République universelle. Une telle démarche nous avertit la circulation des idées n’est pas leur vérité, elle n’est que leur ombre portée. L’ouvrage appelle alors une méthode patience de l’examen, refus du slogan, fidélité au réel. Stéphane Corcos nomme la fin des illusions et nous ramène à une hygiène de l’esprit. Il ne s’agit pas de désespérer, il s’agit de cesser de rêver sur des mots émoussés.

Christophe Bourseiller

Renée Fregosi s’avance plus loin et prend à bras le corps la dimension victimaire qui travaille les idéologies meurtrières. Nous comprenons qu’une République qui n’ordonne plus les affects se défait de l’intérieur. Parler de victime sans penser la responsabilité, c’est préparer le lit des terreurs nouvelles.

Christophe Bourseiller rappelle les généalogies de familles politiques qui se prétendent nouvelles. Leur vocabulaire change, leur volonté d’hégémonie demeure. Éric Poulliat observe l’activisme violent comme un défi concret. Nicolas Pomiès démonte la fabrique de la discorde et nous avertit l’ennemi n’est pas seulement à nos portes, il se tient dans notre manière de ne plus vouloir faire corps. Ce faisceau de textes n’écrit pas une théorie des radicalisations, il propose une discipline de lucidité.

Catherine Kintzler

La République qui se dessine ici ne se laisse pas réduire à une mécanique institutionnelle. Catherine Kintzler parle d’un chantier, non d’un monument figé. Nous sentons aussitôt la proximité avec notre lexique initiatique. Une République qui ne se répare pas se dégrade. Une République qui ne se pense pas s’abandonne. Renaud Large regarde l’esthétique contre les ultras et nous apprend que l’œil est un lieu de souveraineté. Ce que nous trouvons beau, ce que nous jugeons digne d’être exposé, ce que nous laissons envahir l’espace public, tout cela finit par éduquer nos réflexes. Nadia Geerts démonte l’obsession de la représentativité quand elle devient pure comptabilité. Elle rappelle qu’un peuple n’est pas une somme de cases. Dominique Lamoureux déplace la question de la réparation et de la spoliation vers un horizon de justice qui n’humilie pas. Nous retrouvons là les deux instruments de notre loge intérieure une équerre qui redresse, un compas qui ouvre, jamais l’un sans l’autre.

L’ouvrage sait ménager des respirations. Non des pauses décoratives, des espaces où l’âme se remet d’accord avec elle-même. La musique traverse ces pages comme une fraternité invisible. Thierry Geffrotin s’interroge sur l’universalité de Wolfgang Amadeus Mozart et Philippe Hui pense l’universalisme par l’orchestre. La musique ne crée pas l’universel par magie. Elle l’exige de nous. Elle propose un régime d’écoute où les différences se superposent sans s’écraser, où le motif le plus ténu trouve sa place dans une polyphonie. Nous reconnaissons là un exercice initiatique. Écouter un quatuor ou conduire un rituel suppose la même délicatesse laisser chaque voix se dire sans perdre le chœur. Dominique Papon invite au détour par l’autre. Ce détour n’est pas un détour en vérité, c’est la ligne droite de toute éthique. Ce que nous ne sommes pas éclaire ce que nous croyions être. La République universelle ne parle pas de l’autre comme d’une curiosité, elle lui ouvre une chaise à la table commune.

Philippe FOUSSIER
Philippe FOUSSIER

D’autres contributions resserrent l’ouvrage vers le nerf des conflits présents. David Ennouchi nomme les trames du complotisme contre la République. Il ne suffit pas de démentir il faut comprendre la faim de certitude qui nourrit ces récits, puis la convertir en goût de vérité. Emilie Frèche rappelle le poids des gestes, ces petites décisions quotidiennes qui valent politique quand elles s’additionnent. Philippe Foussier convoque la figure du chevalier de La Barre et, par ce rappel, nous fait mesurer combien la liberté de conscience n’est jamais acquise. Elle se paie de courage. Elle se mesure à ce que nous tolérons de l’intolérable. Ce texte agit comme une pierre d’angle. La République n’est pas un contrat mort, elle est un serment à reprendre voix basse, maillet ferme.

Ce volume refuse les oppositions paresseuses. Il n’idéalise ni le passé ni le présent. Il ne sacralise ni la transgression ni l’ordre. Il nous met au travail. Les auteurs, chacune et chacun, signent moins des thèses que des stations de pensée. Le livre s’avance de la polémique vers le juste. Les formules ne claquent pas, elles durent. La langue demeure nette, souvent belle, parfois tranchante, jamais cynique. Nous y retrouvons cette manière d’être à la fois laïque et ardente. L’universel n’a pas ici la pâleur d’un principe abstrait, il prend le visage d’une exigence partagée. Les textes parlent de violence, d’idéologie, de mémoire, de musique, de droit, de citoyenneté. Leur unité ne tient pas à un programme, elle tient à une manière de respirer. Nous refermons l’ouvrage avec l’impression d’avoir assisté à la réparation d’une charpente on a changé des pièces, ajusté des tenons, resserré des chevilles, et voilà que la maison tient mieux.

Logo de la République française
Logo de la République française

Nous reconnaissons dans cette entreprise un écho précis à la démarche initiatique. Travailler la République, c’est travailler notre temple intérieur. La pierre n’est pas seulement le monde, elle est notre cœur. Les analyses de Christophe Bourseiller, de Renée Fregosi, d’Eric Poulliat ou de Nicolas Pomiès ne nous laissent pas spectateurs. Elles nous rendent responsables de l’angle avec lequel nous regardons l’époque. Les lectures de Catherine Kintzler, de Renaud Large, de Nadia Geerts ou de Dominique Lamoureux ne décorent pas le discours, elles le gouvernent. Les méditations de Thierry Geffrotin, de Philippe Hui et de Dominique Papon ne fuient pas la cité, elles y reconduisent la beauté comme une ascèse. Les alertes de David Ennouchi, d’Emilie Frèche et de Philippe Foussier ne dramatisent pas la scène, elles posent des seuils. L’ensemble compose un atelier où la République n’est plus un mot fatigué. Elle redevient une tâche, donc une joie.

Nous sentons enfin la main discrète qui règle les distances et veille à l’harmonie. Jean-Noël Amadei circule comme un maître d’œuvre qui connaît les poutres et les failles. Grâce à cette main, la polyphonie ne se disperse pas. Elle tient. Le livre n’offre pas une sortie de crise. Il propose mieux un exercice de tenue intérieure au milieu des tempêtes. Nous ne cherchons plus un abri, nous apprenons à habiter. C’est la promesse la plus rare de ce volume. Il n’endort pas, il veille. Il ne flatte pas, il relève. Nous en sortons avec le désir d’accorder notre vie à la dignité de ses pages.

GODF – Loge République Universelle

Rappelons que la Loge d’Études et de Recherche République Universelle, au sein du Grand Orient de France, s’est donnée pour vocation d’explorer les conditions concrètes d’un universalisme vivant. Elle réunit des chercheurs, des praticiens de la chose publique, des écrivains, des musiciens, des juristes, qui mettent en commun des travaux pour éprouver, année après année, ce que la République exige des consciences et des institutions. Les Cahiers, parus régulièrement depuis plusieurs années, constituent la trace de ce patient compagnonnage intellectuel et spirituel. Ils publient des textes originaux, des enquêtes, des méditations, avec une fidélité constante à la liberté de conscience et à la laïcité. Les volumes précédents ont déjà abordé les liens entre critique et émancipation, les formes contemporaines de la citoyenneté, les pédagogies de la liberté, les usages publics de la culture. Ce sixième volume prolonge la série en accentuant un geste unir la rigueur et la ferveur, nourrir une vigilance qui ne désespère pas, tenir ensemble la pierre et la lumière.

Éditions Matériologiques

Les Cahiers de République Universelle

Une Loge d’Études et de Recherche du Grand Orient de France

Éditions Matériologiques, 2025, 156 pages, 13 € – version numérique 9 € sur Cairn

Éditions Matériologiques, le site