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Derrière l’histoire du radicalisme français que retracent Frédéric Léonzi et Éric Malmaison apparaît une autre histoire, plus souterraine mais nullement clandestine au sens fantasmatique du terme, celle des rencontres entre la République, le solidarisme et la Franc-maçonnerie. Léon Gambetta, Jules Ferry, Camille Pelletan, Gustave Mesureur, Léon Bourgeois, Gaston Doumergue, René Viviani, Camille Chautemps, Marc Rucart, Gaston Monnerville, Jean Zay ou Pierre Mendès France traversent ainsi ces pages comme autant de témoins d’une époque durant laquelle l’engagement maçonnique et l’action civique pouvaient se rencontrer autour de la laïcité, de l’école, des libertés publiques et de la justice sociale. Ce livre permet surtout de retrouver une idée dont notre temps a quelque peu perdu le langage, le solidarisme, tentative majeure pour faire de la fraternité non seulement une vertu morale, mais un principe d’organisation de la Cité.

La République ne s’est jamais construite dans un seul atelier
Frédéric Léonzi, diplômé de Sciences Po Paris et de l’INALCO, cadre de la fonction publique de l’État, et Éric Malmaison, juriste, président de la Société d’Histoire du Radicalisme et ancien élu local, connaissent suffisamment leur sujet pour ne pas réduire près de deux siècles d’histoire à une généalogie partisane. Leur livre revient vers les sources intellectuelles et sociales d’une sensibilité politique qui précède largement la fondation, en 1901, du Parti républicain radical et radical-socialiste. Il permet de comprendre comment la défense de la République, la souveraineté populaire, l’école laïque, la liberté de conscience, l’association, la protection sociale et une certaine idée de l’émancipation ont progressivement constitué une famille de pensée.
Pour le lecteur maçon, cette histoire possède une résonance particulière.


Non parce que la République serait une création des Loges, affirmation historiquement excessive qui nourrirait précisément les mythologies que l’historien doit combattre, mais parce que la Franc-maçonnerie libérale française fut l’un des lieux où une partie de ces idées fut discutée, mûrie et transmise. La Bibliothèque nationale de France rappelle combien les réseaux maçonniques participèrent à la diffusion des idéaux républicains et cite notamment Camille Pelletan et Gustave Mesureur parmi les grandes figures républicaines appartenant à l’Ordre. Le Grand Orient de France évoque également Gambetta, Ferry et plusieurs fondateurs de la IIIe République parmi ses grandes figures historiques.
Il faut maintenir cette nuance essentielle
Tous les radicaux ne furent pas Francs-maçons et tous les Francs-maçons ne furent évidemment pas radicaux. La Loge ne constituait ni un comité électoral ni l’antichambre mécanique du Parlement. Elle pouvait cependant être un laboratoire intellectuel où des hommes que leurs origines, leurs métiers ou leurs sensibilités auraient parfois éloignés apprenaient à débattre sous la règle commune de l’égalité initiatique. À cet endroit précis, l’histoire politique rejoint quelque chose de plus profond dans l’expérience maçonnique. Avant de transformer la société, il faut accepter de se transformer suffisamment soi-même pour entendre une parole différente de la sienne.
De Gambetta à Ferry, les pierres de la République laïque portent aussi des marques maçonniques

La galerie de personnages proposée par l’ouvrage prend alors une autre dimension. Léon Gambetta appartient à cette première génération républicaine que le Grand Orient revendique parmi ses membres historiques. Jules Ferry est reçu en Franc-maçonnerie en 1875 au sein de « La Clémente Amitié », lors d’une cérémonie restée célèbre où est également initié Émile Littré. Camille Pelletan, dont le nom est inséparable du radicalisme de la fin du XIXe siècle, appartient lui aussi à l’Ordre. Gustave Mesureur va plus loin encore puisque sa trajectoire politique accompagne une importante carrière maçonnique, jusqu’à exercer les fonctions de Grand Maître de la Grande Loge de France.

Ces appartenances n’expliquent pas à elles seules les lois scolaires, la progression de la laïcité ou l’installation durable de la République. Elles éclairent cependant un milieu de circulation des idées. Dans les Loges comme dans les sociétés de pensée, les ligues d’enseignement, les associations républicaines ou les rédactions de journaux, se forge progressivement cette conviction que le citoyen doit pouvoir accéder aux instruments de son propre jugement. L’école devient dès lors davantage qu’une administration de l’instruction. Elle touche à l’émancipation. Apprendre à lire signifie aussi pouvoir lire le monde, comparer les arguments, contester l’autorité lorsqu’elle exige l’obéissance sans raison et construire librement sa conscience.
Le maçon reconnaîtra ici une parenté avec la méthode initiatique.
Celle-ci ne remet pas une vérité achevée entre les mains du récipiendaire. Elle lui donne des outils. L’école républicaine et la Loge relèvent naturellement de registres différents, l’une appartenant au service public et l’autre à une démarche associative et initiatique, mais une même confiance dans la perfectibilité humaine traverse une partie de leur histoire.
Avec Léon Bourgeois, la fraternité quitte le fronton pour entrer dans la société

Léon Bourgeois constitue probablement la figure centrale du livre et, pour un lecteur de 450.fm, son personnage le plus fécond. Initié en 1882, membre notamment de « La Sincérité » à Reims puis de « La Bienfaisance Châlonnaise », il demeure une grande figure historique du Grand Orient de France, qui a donné son nom au hall de son siège de la rue Cadet. Son importance dépasse pourtant largement son appartenance maçonnique. Avec le solidarisme, Bourgeois cherche une troisième voie intellectuelle entre l’individualisme qui voudrait imaginer l’être humain totalement autonome et les doctrines qui absorbent l’individu dans le collectif.
Nous naissons débiteurs avant même d’avoir contracté quelque dette.
Une langue nous précède, des connaissances accumulées nous sont transmises, des routes existent avant nos pas, des écoles avant nos apprentissages, des institutions protègent des droits que d’autres ont conquis. Le solidarisme tire de cette évidence une conséquence politique. Puisque chacun reçoit de la société, chacun participe à son tour, selon ses moyens, à l’entretien du bien commun.

À cet endroit, le mot « fraternité » cesse d’être la troisième partie aimable d’une devise inscrite au fronton des mairies. Elle devient une exigence. La solidarité nationale, l’impôt, les assurances sociales, l’instruction et les services publics peuvent être lus comme différentes traductions historiques de cette interdépendance. Le geste est profondément maçonnique dans son intuition, à condition de ne pas annexer Bourgeois à une orthodoxie qui aurait été étrangère à son esprit. La chaîne d’union ne vaut que parce que chaque maillon demeure lui-même tout en découvrant qu’il n’existe pleinement qu’en relation avec les autres.
De Jean Zay à Monnerville et Mendès France, une fidélité se poursuit sous d’autres formes
Le livre ne s’arrête heureusement pas au temps héroïque de la IIIe République. D’autres silhouettes prolongent cette rencontre entre radicalisme et Franc-maçonnerie. Gaston Doumergue fut initié au Grand Orient de France. Camille Chautemps appartint à la Loge « Les Démophiles ». Marc Rucart mena un parcours maçonnique particulièrement important et atteignit le 33e degré au Droit Humain, tandis que le Sénat souligne explicitement son appartenance à cette obédience.

Avec Jean Zay, la dimension prend une gravité particulière. Membre de la Loge « Étienne Dolet » du Grand Orient de France à Orléans, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, il fut assassiné par la Milice en juin 1944. Son parcours rappelle combien l’antimaçonnisme, l’antisémitisme et la haine de la République purent se rejoindre sous Vichy dans une même volonté de désigner des ennemis intérieurs.

Gaston Monnerville incarne un autre versant de cette fidélité républicaine. Initié très jeune à Toulouse au sein de la Grande Loge de France, il demeura Franc-maçon toute sa vie, fut Vénérable Maître, conseiller fédéral et poursuivit son parcours dans les hauts grades. Le Sénat lui-même rappelle l’importance de son appartenance maçonnique dans la formation de ses convictions, en particulier son attachement aux droits de l’Homme et son combat contre le racisme.
Pierre Mendès France ferme presque naturellement cette longue perspective. Initié en 1928 dans une Loge parisienne, il s’éloigne de l’institution après la guerre, mais la Bibliothèque nationale de France le situe néanmoins dans cette histoire des idées sociales portées par des Francs-maçons, aux côtés de Léon Bourgeois, Jules Ferry et Jean Zay.
Le Temple et la Cité ne doivent jamais se confondre, mais ils peuvent se répondre

C’est finalement là que Radicalisme et solidarisme au cœur de la République devient particulièrement intéressant pour le Franc-maçon contemporain. Il rappelle une époque où la démarche initiatique ne se concevait pas nécessairement comme un retrait hors du monde. Le Temple n’était pas destiné à remplacer la Cité, pas davantage que la Cité n’avait vocation à reproduire le Temple. Entre eux pouvait cependant circuler une même interrogation sur la dignité humaine, la liberté de conscience, l’éducation, le progrès social et la possibilité de construire du commun sans exiger l’uniformité.
L’ouvrage de Frédéric Léonzi et Éric Malmaison possède ainsi le mérite de remettre le solidarisme au centre d’une histoire trop souvent résumée aux querelles électorales du radicalisme. Cette pensée conserve une puissance symbolique remarquable. Elle nous dit que nul être humain ne se construit seul, que recevoir engage, que la liberté n’abolit pas la dette envers autrui et que la République ne peut durablement reposer sur la juxtaposition des intérêts particuliers.

Pour le Franc-maçon, cette idée prend presque la forme d’une méditation rituelle. La pierre se travaille individuellement, mais elle n’acquiert sa véritable fonction que dans l’édifice. Une pierre parfaitement polie qui refuserait toute relation avec les autres ne construirait rien. Léon Bourgeois avait cherché les mots politiques de cette intuition. Le solidarisme en fut le nom. La République en fut le chantier. Et peut-être la Franc-maçonnerie demeure-t-elle l’un des lieux où cette ancienne question mérite encore d’être posée sans relâche – que devons-nous à ceux dont nous partageons, pour un temps, l’ouvrage et la lumière ?
Radicalisme et solidarisme au cœur de la République – Essai de réflexion et de compréhension du mouvement radical au XXIe siècle – Frédéric Léonzi, Éric Malmaison – Édition Spinelle, 2026, 182 pages, 18 € / Édition Spinelle, le SITE

