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Avec Et enfin la laïcité, Jacques Ducol propose bien davantage qu’une histoire de la séparation des Églises et de l’État. Il restitue la laïcité à la profondeur du temps long et la présente comme l’un des grands mouvements d’émancipation de la conscience humaine. Des premières résistances à la domination religieuse jusqu’à l’école républicaine, de Spinoza à Condorcet, de Jaurès à la loi de 1905, se dessine une même exigence. Aucun pouvoir ne peut prétendre posséder la conscience d’un autre. La République commence véritablement lorsque la liberté de croire, de ne pas croire, de chercher, de douter et de penser devient un droit égal pour tous.
Jacques Ducol choisit d’aborder la laïcité par ses profondeurs historiques plutôt que par les controverses immédiates qui saturent trop souvent le débat public.
Cette perspective constitue l’une des grandes qualités du livre

La laïcité ne surgit pas soudainement en décembre 1905, pas davantage qu’elle ne peut être comprise à partir des seules querelles contemporaines autour des signes religieux. Elle appartient à une histoire beaucoup plus longue, celle de la conquête progressive par les sociétés humaines du droit de déterminer elles-mêmes leur organisation politique, leurs lois et leur destin collectif sans recevoir leurs normes d’une autorité religieuse supérieure.
Docteur en philosophie et professeur agrégé, Jacques Ducol a consacré plusieurs ouvrages à des figures aussi différentes que Paul Valéry, Antonio Gramsci, Pier Paolo Pasolini et Oscar Wilde. Ce voisinage intellectuel n’est pas sans importance. Il révèle un goût pour les penseurs et les écrivains qui ont interrogé les rapports entre culture, pouvoir, conscience et liberté. Dans ce nouvel ouvrage, cette curiosité devient une méthode. La philosophie dialogue avec l’histoire, la politique avec le droit, la question religieuse avec celle de l’éducation et de l’émancipation.

Le parcours commence très loin en amont de notre République
Jacques Ducol montre combien la constitution d’un droit indépendant du sacré représente déjà une étape essentielle dans l’histoire de l’autonomie humaine. Lorsque la règle commune cesse d’être exclusivement interprétée par ceux qui détiennent une autorité sacerdotale, un espace nouveau devient possible. Le citoyen commence à apparaître derrière le fidèle et la loi peut progressivement devenir l’affaire de la communauté politique tout entière.
Cette longue histoire conduit naturellement vers les Lumières. Spinoza occupe une place essentielle parce qu’il affirme avec une vigueur précoce que la liberté de penser devient impossible lorsque l’autorité religieuse dispose d’un pouvoir politique capable d’imposer des dogmes à l’ensemble de la société. Condorcet poursuit autrement cette intuition en reliant progrès humain, raison et émancipation. La liberté intellectuelle ne saurait prospérer lorsqu’un culte dominant dispose du pouvoir de fixer les limites de ce qu’il est permis de croire ou de penser.
Jacques Ducol prend néanmoins soin de ne pas réduire la religion à une seule réalité

Elle peut être expérience spirituelle, héritage culturel, institution sociale, sentiment intime, communauté de croyance ou pouvoir politique. Hegel, Durkheim, Marx, Gramsci, Freud et d’autres accompagnent ainsi une exploration qui cherche moins à prononcer une condamnation qu’à comprendre la puissance historique du phénomène religieux. Cette pluralité est précieuse puisqu’elle permet de distinguer clairement deux réalités que le débat public confond parfois. La foi personnelle appartient à la liberté de conscience. L’ambition d’une institution religieuse de soumettre la loi commune à ses normes relève d’une tout autre question.
La laïcité apparaît alors non comme une guerre faite aux religions mais comme l’organisation politique de leur coexistence avec toutes les autres convictions.
Elle protège celui qui prie et celui qui ne prie pas, celui qui croit en Dieu et celui qui refuse toute transcendance, celui qui doute et celui dont les convictions évoluent au fil de la vie. Elle n’a pas pour vocation de produire des consciences semblables. Elle organise leur égale liberté.
La loi de 1905 prend dans cette perspective une dimension singulière. Elle constitue l’aboutissement provisoire d’une maturation intellectuelle, politique et sociale au cours de laquelle l’État s’est progressivement dégagé de sa dépendance envers les Églises. La séparation établit une frontière juridique indispensable. La République ne reconnaît aucune vérité religieuse comme fondement de sa souveraineté et garantit en même temps le libre exercice des cultes dans le cadre fixé par la loi.

Cette articulation demeure fondamentale aujourd’hui. La neutralité ne signifie pas que les citoyens doivent devenir invisibles ou taire leurs convictions. Elle concerne d’abord l’État, les services publics et leurs agents lorsqu’ils exercent leurs missions. Une République laïque ne demande pas à la société de devenir religieusement silencieuse. Elle demande à la puissance publique de ne privilégier aucune croyance et de traiter chaque citoyen avec une égale considération.
Cette distinction permet de comprendre pourquoi la liberté de conscience constitue le cœur vivant de la laïcité.
Elle est plus large que la liberté religieuse puisqu’elle englobe le droit de ne pas croire et celui de changer de conviction. Elle protège l’individu contre les pressions de l’État, mais aussi contre celles d’un groupe, d’une famille, d’une communauté ou d’une institution qui prétendrait disposer de sa conscience. La laïcité acquiert ici une dimension profondément émancipatrice. Elle ne protège pas seulement des opinions, elle protège des personnes.

L’école devient naturellement l’un des lieux décisifs de cette émancipation
Jacques Ducol lui accorde une place majeure parce que l’école publique ne transmet pas seulement des connaissances. Elle doit également permettre à l’enfant de devenir progressivement capable de penser par lui-même. Apprendre à distinguer une croyance d’un savoir, une opinion d’un fait démontré, une affirmation d’un raisonnement argumenté ne signifie pas mépriser la religion. Cela signifie acquérir les instruments intellectuels permettant de choisir librement sa manière d’habiter le monde.

Cette mission fait de l’esprit critique l’un des grands alliés de la laïcité
L’émancipation ne consiste pas à remplacer un dogme religieux par un dogme politique ou idéologique. Elle suppose la possibilité du questionnement. Une société véritablement laïque doit donc apprendre à ses citoyens à examiner les affirmations, à confronter les sources, à reconnaître la complexité et à résister aux simplifications. Cette exigence devient particulièrement précieuse à l’époque des réseaux sociaux, des enfermements identitaires, des fausses informations et des discours qui transforment volontiers la peur en certitude.
La réflexion de Jacques Ducol rejoint également la question de l’égalité
La neutralité de l’État perdrait une grande part de sa substance si certains citoyens demeuraient discriminés en raison de leur religion réelle ou supposée, de leur origine, de leur sexe ou de leur condition sociale. La République laïque ne peut se satisfaire d’une égalité purement proclamée. Elle doit rendre possible une véritable égalité devant le droit et dans l’accès aux savoirs, aux services publics, à la citoyenneté et à la dignité.
C’est ici que la fraternité acquiert tout son relief.
Souvent moins commentée que la liberté et l’égalité, elle pourrait pourtant être comprise comme leur accomplissement concret. La fraternité ne demande pas l’effacement des différences. Elle exige que ces différences cessent de devenir des frontières infranchissables entre les êtres. La laïcité permet précisément cette rencontre puisqu’elle crée un espace commun qui n’appartient exclusivement à aucune religion, à aucune philosophie et à aucune communauté particulière.

Certaines orientations du livre invitent naturellement à la discussion
La tradition rationaliste dans laquelle Jacques Ducol inscrit son propos conduit parfois à envisager le religieux principalement à travers ses formes institutionnelles et ses rapports conflictuels avec l’autonomie politique. Les formes intérieures de spiritualité, de quête personnelle et d’expérience symbolique auraient pu recevoir davantage d’attention. Cette réserve permet précisément de rappeler qu’une critique rigoureuse des pouvoirs religieux ne saurait devenir une suspicion généralisée à l’égard des croyants.
Le regard maçonnique apporte à cette réflexion une résonance supplémentaire, à condition de ne jamais confondre franc-maçonnerie et doctrine politique officielle.
Dans la diversité des Obédiences, des Rites et des sensibilités, l’expérience maçonnique repose largement sur une idée qui rejoint la dynamique décrite par Jacques Ducol. L’être humain n’est jamais achevé. Il travaille à se construire, à rectifier ses jugements, à écouter une parole différente de la sienne et à chercher une vérité dont nul ne peut prétendre posséder seul la totalité.

Le Temple maçonnique offre à cet égard une image symbolique particulièrement féconde de l’idéal laïque. Des femmes et des hommes peuvent s’y rencontrer avec leurs histoires, leurs convictions et leurs interrogations différentes, non pour abolir ces différences mais pour apprendre à construire malgré elles un espace commun. Le travail de la pierre rappelle alors que la liberté de conscience exige aussi un travail intérieur. Elle suppose de reconnaître ses propres préjugés, d’éprouver ses certitudes et de consentir à ce que l’autre demeure irréductiblement autre.
La pierre brute pourrait ainsi devenir l’une des métaphores de l’émancipation laïque

Elle n’est ni mauvaise ni indigne. Elle représente ce qui, en chacun de nous, demande encore à être examiné, éclairé et travaillé. L’ignorance, le préjugé, l’intolérance et la volonté d’imposer sa propre vérité constituent autant d’aspérités que l’éducation, le dialogue et l’esprit critique peuvent progressivement réduire. Le maillet n’est alors pas l’instrument d’une violence exercée contre autrui. Il devient le symbole d’une exigence exercée sur soi-même.
De ce point de vue, la laïcité et la démarche initiatique peuvent se rejoindre sans jamais se confondre.

Toutes deux rappellent que la liberté véritable exige davantage que l’absence de contrainte. Elle réclame une conscience éveillée, capable de discernement et suffisamment assurée d’elle-même pour ne pas avoir besoin de réduire l’autre au silence. Le fil à plomb enseigne symboliquement la rectitude, le niveau l’égalité et la chaîne d’union la fraternité. Ces images rejoignent avec une force singulière la promesse républicaine lorsqu’elles invitent chaque être humain à se tenir debout parmi des égaux.
Et enfin la laïcité rappelle ainsi que la République n’est pas seulement une construction juridique. Elle est une œuvre continuellement recommencée. La séparation des Églises et de l’État ne constitue pas la fin du chemin mais la condition politique d’un travail permanent d’émancipation. Dans une société traversée par les crispations identitaires et la tentation des vérités exclusives, Jacques Ducol nous invite à retrouver une évidence difficile et précieuse. La laïcité ne demande à personne d’abandonner sa lumière intérieure.
Elle veille seulement à ce qu’aucune lumière particulière ne prétende devenir le soleil obligatoire de tous.
Et enfin la laïcité – De la domination du religieux contestée à l’émancipation laïque réalisée
Jacques Ducol – L’Harmattan, coll. Débats laïques, 2026, 296 pages, 27 € / Le SITE de l’éditeur

