Légendes de France ou d’ailleurs : le Lac Pavin, l’œil noir de l’Auvergne et le Temple englouti

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Au cœur du massif du Sancy, un cercle d’eau sombre occupe le cratère d’une explosion vieille de près de sept millénaires. La science l’appelle un maar ; la tradition, un lac épouvantable. Sous sa surface, les légendes ont englouti une ville, fait pleurer le Diable, rugir des dragons et sonner des cloches mortes. Mais pour qui sait regarder au-delà du conte, le lac Pavin est surtout un miroir initiatique : celui de nos propres profondeurs.

Un cercle parfait posé sur l’abîme

Il faut d’abord imaginer l’approche. La route quitte Besse-et-Saint-Anastaise, gagne les hauteurs du Puy-de-Dôme, puis la forêt se resserre. Soudain, entre les hêtres et les parois du cratère, apparaît une étendue presque circulaire, immobile et sombre. Le lac Pavin ne se livre pas comme un paysage : il surgit comme une présence.

Formé il y a environ 6900 ans par une violente rencontre entre le magma et les eaux souterraines, ce maar est le plus jeune lac de cratère de France métropolitaine. Son diamètre approche 800 mètres et sa profondeur atteint 92 mètres. On rattache volontiers son nom au latin pavens, « saisi d’effroi », passé dans l’occitan Pavent. Le Pavin serait donc, littéralement, le lac qui épouvante.

La géologie explique le cratère ; elle n’abolit pas le vertige. Plus étrange encore, le Pavin est un lac méromictique : ses eaux superficielles se renouvellent et s’oxygènent, tandis que les couches les plus profondes demeurent durablement séparées, obscures, privées d’oxygène et chargées en gaz. Ainsi, sous un même miroir, deux mondes coexistent sans véritablement se mêler.

Il n’en fallait pas davantage pour que l’imaginaire fasse de cette bouche volcanique un passage vers l’Invisible.

Quand Dieu engloutit la première Besse

Puy_de_Sancyles aiguilles du Diable

La légende aujourd’hui la plus célèbre se répand surtout au XIXe siècle, à l’heure où le romantisme peuple volontiers les lacs de ruines et de malédictions. Elle raconte qu’une première ville de Besse se dressait autrefois à l’emplacement du cratère. Les jeunes filles y étaient, dit-on, d’une beauté incomparable, mais leurs mœurs scandalisaient le pays. Elles séduisaient les hommes, entraînaient les garçons au bal et mettaient à rude épreuve la patience du curé jusque dans le secret du confessionnal.

Dieu finit par se courroucer. La terre trembla, se déchira et ouvrit un gouffre qui engloutit la ville, ses plaisirs et ses habitants. Les eaux recouvrirent les maisons, la place et l’église. Quelques survivants auraient rebâti Besse à distance du lieu maudit. Depuis lors, par temps parfaitement clair, certains prétendent distinguer tout au fond du lac le clocher de l’ancienne cité. Et, à minuit, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, ses cloches remonteraient des profondeurs pour rappeler aux vivants le prix de leurs égarements.

Cette « Sodome auvergnate » trahit évidemment la morale de l’époque qui l’a façonnée. Comme tant de récits de punition, elle fait du corps féminin le réceptacle commode de la faute collective. Une lecture initiatique contemporaine ne saurait reprendre ce vieux soupçon contre les femmes. Elle doit déplacer la question : ce ne sont pas les « filles de Besse » qu’il faut juger, mais la cité tout entière, c’est-à-dire la communauté humaine lorsqu’elle perd la mesure, confond liberté et licence, désir et domination, joie et oubli de l’autre.

La légende cesse alors d’être un sermon contre les femmes. Elle devient un avertissement contre la démesure.

Les larmes du Diable et la mémoire des eaux

D’autres récits proposent une naissance moins punitive. Le Diable, amoureux d’une jeune fille qui refuse de lui appartenir, se serait assis sur un bloc de basalte encore nommé la « chaise du Diable ». Humilié, il aurait tant pleuré que ses larmes auraient rempli le cratère. Dans une autre version, Lucifer, vaincu par Dieu après avoir voulu enlever une jeune femme, aurait regagné les profondeurs en abandonnant derrière lui ce réservoir de douleur.

A cause de son aspect, de la couleur sombre de ses eaux, on disait que Pavin avait été formé par les larmes du Diable…

Le monstre change de visage selon les siècles. Tantôt dragon tapi sous les eaux, tantôt puissance infernale, tantôt maître d’un banquet où festoient les damnés de la ville engloutie, il demeure le gardien du dessous. Il ne faut surtout pas le réveiller. Une pierre lancée au centre du lac suffirait à provoquer brouillards, tourbillons, grêle ou tempête. Bien avant la vogue romantique de la cité noyée, des textes de la Renaissance associaient déjà le lac proche de Besse à des eaux redoutables que le moindre projectile pouvait mettre en fureur.

Lac_Pavin,_le_dolmen

Le conte rejoint ici l’expérience immémoriale des peuples établis près des volcans : ce qui paraît endormi n’est pas nécessairement mort. La montagne conserve la mémoire du feu ; l’eau, celle des bouleversements. La légende donne un visage et une voix à ce que les anciens ne pouvaient mesurer, mais qu’ils savaient redouter.

Le cabinet de réflexion de la montagne

Pour le Franc-Maçon, le Pavin évoque d’abord un gigantesque cabinet de réflexion façonné par la nature. Tout y parle de retrait, de silence et de descente en soi. La forêt ferme le monde profane ; le chemin conduit vers une enceinte circulaire ; l’eau noire invite le regard à franchir la surface. On ne vient plus seulement contempler un lac : on se tient au bord de soi-même.

Le cercle presque parfait du cratère peut rappeler l’ouroboros, serpent qui se mord la queue, figure de l’éternel retour et de l’unité retrouvée. Mais ce cercle est aussi un œil. Il regarde le visiteur autant que celui-ci le regarde. Or un miroir sombre ne renvoie pas immédiatement un visage : il oblige à attendre que se dissipent les reflets trompeurs.

Le Pavin semble alors murmurer l’injonction hermétique du VITRIOL : visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. Ici, la « terre » n’est pas seulement le sol volcanique ; elle est cette région enfouie de l’être où reposent les peurs, les désirs, les fautes et les vérités refusées. Descendre symboliquement vers elle ne signifie pas s’y perdre. Toute initiation véritable suppose un retour.

Le lac donne même à voir, dans sa structure physique, une saisissante métaphore de la vie intérieure. À la surface, l’eau reçoit le ciel, les saisons et le vent. Dans les profondeurs, une masse ancienne demeure séparée, silencieuse, presque immobile. De même, l’être humain offre au monde une conscience claire, socialisée, ordonnée, tandis que persistent au-dessous de lui des souvenirs, des blessures et des forces qu’il n’a pas encore intégrés. Le danger ne vient pas de leur existence, mais de leur déni.

L’initié ne condamne pas ses ténèbres : il apprend à les reconnaître afin qu’elles ne gouvernent plus secrètement sa conduite.

De la nigredo à la reconstruction

Le Pavin est né de l’union violente du feu et de l’eau. Le premier a ouvert la terre ; la seconde a rempli la blessure. Cette rencontre des contraires appartient au langage le plus ancien de l’alchimie. Le feu sépare, consume et transforme ; l’eau dissout, purifie et féconde. Ensemble, ils accomplissent le double mouvement du solve et coagula : défaire une forme devenue stérile afin qu’une autre puisse naître.

Lac Pavin, 1929

Les eaux noires du lac correspondent à la nigredo, l’œuvre au noir, première phase du Grand Œuvre. Ce temps n’est pas celui du néant, mais de la décomposition nécessaire. Les certitudes se dissolvent, les masques tombent, l’ancien homme cesse de se croire achevé. La ville engloutie représente ce monde intérieur construit sur le sable des apparences. Il doit disparaître pour qu’une cité plus juste puisse être relevée ailleurs.

C’est ici que la légende devient profondément maçonnique.

Après la catastrophe, les survivants rebâtissent Besse. Ils ne ressuscitent pas à l’identique ce qui a été détruit ; ils déplacent la ville, recommencent et transmettent la mémoire du gouffre. Toute initiation procède de cette architecture : mourir à une ancienne manière d’être, traverser symboliquement les ténèbres, puis reconstruire avec des pierres désormais éprouvées.

Le Temple n’est jamais donné. Il se relève.

La pierre que l’on jette et celle que l’on taille

Parmi toutes les croyances attachées au Pavin, l’interdit de jeter une pierre est sans doute le plus riche pour un Maçon. Dans la légende, la pierre lancée sans nécessité réveille les puissances du fond et déchaîne la tempête. Elle est le geste irréfléchi, la parole jetée, le jugement brutal dont les ondes s’étendent bien au-delà de l’intention première.

La pierre maçonnique obéit à une tout autre destinée. Elle n’est ni projectile ni déchet. Extraite de la carrière, elle est examinée, dégrossie, mesurée, polie, puis ajustée à l’édifice commun. La sagesse ne consiste donc pas à nier la pierre brute, mais à refuser de la précipiter dans l’abîme avec sa violence intacte.

Cette vieille recommandation populaire – ne trouble pas l’eau – prend alors valeur d’éthique. Toute action agit sur l’ensemble ; toute parole produit des cercles qui nous échappent ; tout geste inconsidéré peut réveiller des colères que l’on croyait ensevelies. Le Frère apprend précisément à suspendre le coup avant qu’il ne soit aveugle, à régler sa force et à orienter son travail.

Au bord du Pavin, la pierre nous demande : seras-tu celui qui me jette, ou celui qui me construit ?

Entendre les cloches du Temple intérieur

La cité engloutie n’est peut-être pas morte. Ses cloches, dit la tradition, sonnent encore lorsque l’année bascule et que minuit ouvre un temps nouveau. Symboliquement, la cloche relie les deux mondes : suspendue dans les hauteurs du clocher, elle fait entendre la voix de ce qui demeure sous les eaux. Elle établit un axe entre le zénith et le nadir, entre la voûte étoilée et les fondations invisibles.

Chacun porte en lui une ville engloutie : des promesses abandonnées, une parole trahie, un idéal recouvert par l’habitude. Nous croyons ces demeures abolies, mais il suffit parfois d’un silence véritable pour que leurs cloches recommencent à vibrer. Elles ne sonnent pas afin de nous condamner. Elles nous rappellent l’ouvrage interrompu.

Voilà pourquoi le lac Pavin demeure l’une des grandes légendes de l’Auvergne. Il concentre la mémoire volcanique d’une terre, les peurs du christianisme populaire, les survivances de récits plus anciens et cette intuition universelle : sous le monde visible s’en tient un autre, plus obscur, qui exige respect et vigilance.

Le profane demande si une ville repose réellement au fond du lac. L’initié, lui, se demande quelle cité il a laissée sombrer en lui – et avec quelles pierres il pourra la rebâtir.

Car au lac Pavin, il ne faut pas jeter la pierre. Il faut apprendre à la poser.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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