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Ou quand le niveau ne rabote pas les visages…
Elle est gravée au fronton de nos édifices publics, inscrite dans nos Constitutions et placée au cœur de la devise républicaine. Dans le Temple, elle prend la forme du Niveau. Pourtant, l’égalité demeure un mot inquiet : proclamée partout, accomplie nulle part ; invoquée par tous, comprise de mille manières. Elle ne nous demande pas de devenir semblables, mais de reconnaître qu’aucun être humain ne saurait servir de piédestal à un autre.

Un mot qui vient de loin
Le mot « égalité » apparaît en français au XVe siècle, notamment dans l’expression « en l’égalité de », au sens de « au niveau de ». Il demeure cependant rare avant le XVIIe siècle. Sa forme actuelle résulte d’une réfection du terme ancien équalité, lui-même calqué sur le latin aequalitas.
À l’origine se trouve l’adjectif latin aequus, qui signifie « égal », « uni », « de même niveau », mais également « juste », « impartial » et « équilibré ». De cette racine naissent aequalis, « égal à un autre », puis aequalitas, qui désigne l’égalité de mesure, de condition ou de disposition intérieure.
Notre langue conserve de nombreux descendants de cette antique famille : équation, équivalent, équidistant, équilibre, équateur, équanimité. L’expression latine ex aequo, encore utilisée pour désigner deux concurrents placés au même rang, garde presque intacte la sonorité de cette origine.
L’étymologie livre déjà une première leçon symbolique. Être égaux, ce n’est pas nécessairement être identiques : c’est se trouver placés sur un même plan de dignité. Le Niveau maçonnique ne dit pas que toutes les pierres ont la même forme. Il affirme qu’aucune ne peut prétendre, par nature, être d’une matière plus noble que les autres.
L’égalité n’est pas l’identité

La confusion entre égalité et identité empoisonne bien des débats. Deux êtres peuvent être égaux en droits sans être semblables par leurs aptitudes, leurs expériences, leurs caractères ou leurs aspirations. L’égalité démocratique ne nie pas les différences : elle interdit qu’elles deviennent automatiquement des titres à commander, à posséder ou à exclure.
L’identité répond à la question : « Est-ce la même chose ? » L’égalité demande : « Cela possède-t-il la même valeur ou doit-il recevoir le même droit ? » Deux électeurs ne sont pas identiques ; chacun dispose pourtant d’une voix. Deux enfants ne possèdent ni le même tempérament ni les mêmes facilités ; ils doivent néanmoins pouvoir accéder au savoir. Deux citoyens peuvent professer des convictions religieuses opposées ou n’en professer aucune ; la République doit les considérer avec la même impartialité.
L’égalité n’efface donc pas les visages. Elle les délivre de la hiérarchie arbitraire que les sociétés inscrivent parfois sur eux. Elle ne proclame pas que tous les êtres savent, veulent ou peuvent les mêmes choses ; elle affirme qu’aucun ne vient au monde marqué du sceau naturel de la supériorité ou de l’infériorité.
Une très ancienne espérance humaine

Bien avant que l’égalité ne devienne un principe juridique, les civilisations anciennes en avaient pressenti l’exigence. Dans la Grèce classique, l’isonomia désignait l’égalité des citoyens devant la loi. Cette égalité demeurait étroite : elle excluait les femmes, les esclaves et les étrangers. Mais une brèche était ouverte dans l’ordre immuable des naissances : la loi commune pouvait devenir supérieure aux privilèges particuliers.
Les traditions religieuses ont également nourri cette lente maturation. Le récit biblique présente l’être humain comme créé à l’image de Dieu, conférant ainsi à toute personne une dignité qui ne dépend ni de sa richesse ni de son rang. Dans l’Épître aux Galates, Paul affirme qu’il n’y a plus, dans l’unité spirituelle, « ni Juif ni Grec », « ni esclave ni homme libre ». L’histoire montrera cependant combien les sociétés chrétiennes purent proclamer l’égalité des âmes tout en maintenant d’implacables hiérarchies terrestres.

Ce décalage traverse toute l’histoire du mot. L’égalité fut longtemps admise devant Dieu, espérée dans l’au-delà, parfois célébrée dans la mort, mais soigneusement contenue dans la cité. Les cimetières pouvaient rappeler la commune finitude des êtres tandis que les palais, les domaines et les titres continuaient d’en organiser l’inégalité.
L’égalité naturelle contre les privilèges

Avec la philosophie politique moderne, l’égalité descend du ciel pour entrer dans le droit. Hobbes observe que les différences de force ou d’intelligence ne suffisent pas à conférer à un individu un pouvoir naturel absolu sur les autres. Locke fait de la liberté et de l’égalité originelles des fondements de la légitimité politique : nul ne naît couronné, nul ne naît sujet.
Jean-Jacques Rousseau donne à la question une profondeur nouvelle dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il distingue les différences naturelles – l’âge, la santé, la vigueur physique, certaines dispositions – des inégalités morales et politiques produites par la société : la richesse, le prestige, le pouvoir et la domination.

Rousseau ne prétend donc pas que les êtres humains soient semblables. Il pose une question autrement plus dérangeante : quelles différences peuvent légitimement produire des inégalités sociales ? Pourquoi la possession engendre-t-elle l’autorité ? Pourquoi la naissance déterminerait-elle la dignité ? Pourquoi celui qui possède davantage devrait-il valoir davantage ?

À cet instant, l’égalité cesse d’être une douce aspiration morale. Elle devient un levier glissé sous les fondations de l’Ancien Monde.
1789, ou l’abolition des hauteurs héréditaires
La nuit du 4 août 1789 abolit les privilèges. Quelques semaines plus tard, l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame :
« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »
La phrase ne dit pas qu’ils naissent identiques, également robustes, savants ou fortunés. Elle affirme qu’ils entrent dans la cité avec une égale qualité d’êtres humains et de sujets de droit. La seconde partie de l’article est tout aussi décisive :
« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
Toute différence de fonction doit désormais se justifier par le service rendu à la collectivité et non par le sang, le titre ou la faveur.
La Révolution n’achève pourtant pas l’œuvre qu’elle proclame. Les femmes demeurent privées de droits politiques ; l’esclavage, aboli en 1794, est rétabli en 1802 avant de disparaître définitivement en 1848 ; le suffrage reste longtemps réservé à certaines catégories d’hommes.
L’universel avance avec des chaînes aux pieds.

L’égalité possède ainsi une histoire paradoxale : chacune de ses proclamations révèle immédiatement ceux qu’elle oublie. Elle agit comme une lumière portée sur la cité ; en éclairant le principe, elle rend plus visibles les exclusions qui le contredisent.
De la devise à la réalité
La formule « Liberté, Égalité, Fraternité », apparue pendant la Révolution, s’impose comme principe républicain en 1848 avant d’être durablement adoptée sous la IIIe République. Elle figure dans les Constitutions de 1946 et de 1958.
La place centrale de l’égalité n’est pas indifférente. La liberté, abandonnée à elle-même, peut devenir celle du plus puissant. La fraternité, privée de droits, risque de se réduire à une générosité condescendante. L’égalité rappelle que la justice ne saurait dépendre de la bonté de ceux qui dominent. Elle n’est pas une faveur accordée ; elle constitue un droit reconnu.

L’article premier de notre Constitution assure aujourd’hui « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Ce principe demeure inséparable de la laïcité : la République ne demande pas aux consciences de se ressembler, mais elle refuse d’établir entre elles une hiérarchie officielle. Croire, ne pas croire, changer de croyance ou n’en revendiquer aucune relèvent d’une même liberté de conscience.
L’égalité devant la loi ne signifie cependant pas que la loi doive ignorer toute différence de situation. Le principe impose que les personnes placées dans des situations comparables soient soumises aux mêmes règles. Il interdit surtout que la distinction devienne discrimination, c’est-à-dire qu’une particularité réelle ou supposée serve à diminuer les droits, la dignité ou les possibilités d’une personne.
Égaux, mais jusqu’où ?

L’égalité possède plusieurs demeures. L’égalité des droits affirme une commune dignité juridique. L’égalité politique donne à chaque citoyen la même voix. L’égalité des chances veut ouvrir à tous les mêmes portes. L’égalité des conditions interroge les distances sociales et matérielles qui séparent réellement les existences.
Il est possible d’ouvrir officiellement une porte tout en laissant devant elle un escalier infranchissable. Il est possible d’affirmer que l’école accueille tous les enfants tout en acceptant que leur adresse, leur milieu familial ou leur handicap déterminent une grande part de leur avenir. Il est possible de proclamer l’égalité professionnelle tout en conservant des plafonds de verre dont chacun nie avoir posé les vitres.
Marx dénoncera cette égalité abstraite qui place formellement sous une même règle des individus disposant de moyens profondément inégaux. Tocqueville percevra un autre danger : la passion démocratique de l’égalité peut dégénérer en goût de l’uniformité.
À force de ne plus supporter aucune différence, une société peut préférer la médiocrité commune à la liberté des singularités.
L’égalité chemine donc entre deux abîmes
D’un côté, le privilège qui transforme les différences en domination ; de l’autre, le nivellement qui prétend abolir toute distinction. Elle ne veut ni une société de castes ni un monde de visages interchangeables. Elle recherche un espace commun où les différences puissent s’exprimer sans produire d’asservissement.
Le Niveau ne transforme pas les pierres en briques identiques

Dans le Temple, l’égalité prend la forme du Niveau, bijou du Premier Surveillant dans de nombreux Rites. Instrument du bâtisseur, il vérifie l’horizontalité d’un plan. Il ne mesure ni la beauté de la pierre ni son ancienneté ; il s’assure qu’aucune assise ne prépare l’effondrement de l’édifice.
Le Niveau ne commande pas aux pierres de devenir identiques.
Il leur donne une base commune. La pierre brute, la pierre cubique et la pierre déjà appareillée ne présentent ni la même forme ni le même degré d’achèvement. Toutes participent pourtant d’un même Temple et concourent à une œuvre qui les dépasse.
Il en va de même des membres de la Loge. L’Apprenti n’est pas le Maître ; les Offices distribuent des fonctions particulières ; l’expérience, le travail et la connaissance établissent de légitimes différences. Mais ces distinctions ne confèrent aucune supériorité d’essence. Le Vénérable Maître ne règne pas : il sert l’ordonnance des travaux. L’Orateur ne possède pas la Loi : il veille à son respect. Les cordons distinguent des charges ; ils ne consacrent pas des castes.
Le dépôt des métaux à la porte du Temple rappelle cette exigence. Les titres civils, les fortunes, les honneurs et les positions sociales ne devraient y donner aucun droit supplémentaire. Sous le Tablier, le notable et l’inconnu, le savant et l’autodidacte, l’ancien et le nouveau se rencontrent sur un même plan symbolique.
Encore faut-il que la réalité soit fidèle au symbole.
Une Franc-Maçonnerie qui proclamerait l’égalité tout en cultivant les préséances, les clientèles, les exclusions ou le goût des dignités transformerait ses outils en accessoires de théâtre. Le Niveau placé sur le sautoir ne dispense jamais de travailler à l’horizontalité véritable des relations.

L’égalité maçonnique n’est donc pas l’indifférenciation. Elle reconnaît à chacun le droit à la parole, à l’écoute, au respect et au perfectionnement. Elle rappelle qu’aucun Frère, aucune Sœur, aucune Obédience et aucun Rite ne peuvent prétendre posséder seuls la Lumière dont chacun ne reçoit jamais qu’un rayon.
Faire de l’égalité une méthode de construction
L’égalité ne doit pas demeurer un mot gravé au fronton du Temple ni une formule prononcée à l’ouverture des travaux. Elle constitue une méthode de construction. Elle nous commande d’examiner les hiérarchies auxquelles nous obéissons sans même les voir, les exclusions que l’habitude a rendues silencieuses et les privilèges dont nous profitons parfois tout en les dénonçant chez les autres.
Travailler à l’égalité, ce n’est pas abaisser celui qui s’élève par son mérite.
C’est empêcher qu’un être humain soit maintenu à terre par sa naissance, son origine, son sexe, son handicap, sa croyance ou sa condition. Ce n’est pas nier l’excellence ; c’est refuser qu’elle devienne un droit de domination. Ce n’est pas distribuer la même place à chacun ; c’est faire en sorte que nul ne soit condamné à rester au seuil.

Le Niveau maçonnique ne rabote pas les visages : il abat les piédestaux. Il enseigne que la verticalité de l’élévation intérieure n’autorise aucune hauteur méprisante sur autrui. Plus le Franc-Maçon cherche à s’élever vers la Lumière, plus il devrait se souvenir que ses pieds reposent sur le même sol que ceux de tous les êtres humains.
L’égalité demeure ainsi un chantier ouvert
Elle n’est ni un état définitivement acquis ni une évidence tranquille. Elle est une pierre à reprendre, à éprouver et à replacer sans cesse dans l’édifice commun.
Car sur le chantier de l’humanité, nul ne naît colonne et nul ne naît gravat. Nous sommes des pierres différentes, mais aucune ne saurait prétendre que le Temple fut conçu pour elle seule.
Le mois prochain, un mot issu de la même antique famille viendra éprouver cette belle horizontalité : l’équité. Après avoir posé le Niveau, il nous faudra alors apprendre à lire la Balance.

