« L’Exercice de l’État » : le pouvoir à l’épreuve de la République

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Le Ciné-Débat Louis Delluc du Grand Orient de France propose, le jeudi 17 septembre 2026, à 19 h 30 (/!\ changement de date), la projection de L’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller. Porté par Olivier Gourmet, Michel Blanc et Zabou Breitman, ce film nous entraîne dans les couloirs, les voitures officielles et les arrière-cuisines de la République. Un grand film politique, mais surtout une tragédie humaine sur l’ivresse du pouvoir, la fidélité et le service de l’État.

Le GODF met l’État républicain en débat

Le jeudi 17 septembre 2026, le Ciné-Débat Louis Delluc du Grand Orient de France présentera, au Temple Arthur Groussier, 16, rue Cadet à Paris, L’Exercice de l’État, film franco-belge écrit et réalisé par Pierre Schoeller en 2011.

La projection sera suivie d’un débat consacré à « L’État républicain », en présence du réalisateur et d’une délégation du Conseil de l’Ordre. La soirée est ouverte à tout public, Francs-maçons comme visiteurs profanes. Pour des raisons de sécurité et d’accueil, l’inscription préalable est obligatoire sur le site du GODF.

Le choix de ce film s’impose avec une redoutable évidence. À une époque où la politique paraît se dissoudre dans la communication, où l’autorité publique se mesure au nombre de micros tendus et où chaque crise chasse la précédente avant même d’avoir été comprise, L’Exercice de l’État conserve une puissance presque prophétique.

Une femme, un crocodile et la gueule du pouvoir

Le film s’ouvre sur une séquence aussi énigmatique que somptueuse. Dans les salons d’un ministère, des silhouettes vêtues de noir, semblables aux kurokos du théâtre japonais, accompagnent une femme nue. Celle-ci avance à quatre pattes avant de pénétrer dans la gueule ouverte d’un crocodile. Puis un téléphone sonne.

Ce cérémonial était un rêve. Bertrand Saint-Jean, ministre des Transports, est réveillé en pleine nuit par Gilles, son directeur de cabinet. Un autocar a basculé dans un ravin. Il faut partir immédiatement, rejoindre les lieux du drame, apparaître devant les secours, rencontrer les familles, trouver les mots, incarner la compassion nationale. Saint-Jean n’a pas le choix : lorsqu’un accident se produit, l’État doit avoir un visage.

En quelques minutes, Pierre Schoeller installe la symbolique du film.

La femme peut évoquer Marianne, la République offerte à la puissance qui la dévore. Le crocodile figure l’appétit du pouvoir, mais également l’appareil d’État lui-même, cette créature ancienne, majestueuse et inquiétante qui finit parfois par engloutir celles et ceux qui prétendent la maîtriser.

Le ministre se met donc en route. Commence alors une odyssée politique faite de gyrophares, de téléphones, d’hélicoptères, de micros, de dossiers et de nuits sans sommeil. Dans ce monde, on ne gouverne pas le temps : on court derrière lui.

Un ministre pris dans la nasse

Bertrand Saint-Jean est ministre des Transports. Il se croit encore capable d’imprimer sa marque, de défendre ses convictions et de résister aux décisions qu’il juge contraires à l’intérêt général. Or le gouvernement prépare la privatisation d’un ensemble de gares ferroviaires. Le ministre y est hostile, tout comme Gilles et une partie de son cabinet.

Mais le ministre du Budget, Peralta, pousse la réforme. Le Premier ministre arbitre. Le président de la République décide. Saint-Jean découvre alors la vérité cruelle de sa fonction : être ministre ne signifie pas nécessairement gouverner. Il peut parler, négocier, menacer de partir et solliciter l’appui de l’opinion ; il demeure un rouage dans un ensemble qui le dépasse.

Toute l’intrigue repose sur cette contradiction

Saint-Jean devra-t-il défendre publiquement une politique qu’il réprouve ? Peut-il rester fidèle à ses convictions sans quitter le gouvernement ? Et que vaut une conviction politique lorsque la carrière, la loyauté partisane et l’autorité présidentielle entrent dans la pièce ?

Pierre Schoeller ne transforme pas cette bataille en cours de droit constitutionnel. Il en fait un thriller politique, avec ses alliances, ses chausse-trappes et ses trahisons feutrées. Les armes ne sont pas des revolvers mais des notes confidentielles, des nominations, des indiscrétions livrées à la presse et des phrases glissées à l’oreille du chef.

Olivier Gourmet, ministre de chair et de sang

Olivier Gourmet

Dans le rôle de Bertrand Saint-Jean, Olivier Gourmet impose une présence physique exceptionnelle. Son ministre n’est pas une idée abstraite : c’est un corps massif qui transpire, mange à la hâte, s’emporte, s’effondre, repart et se laisse griser par la vitesse.

Gourmet donne à voir simultanément l’homme et sa fonction. Saint-Jean peut faire preuve d’une réelle compassion devant les victimes d’un accident, puis transformer cette compassion en séquence médiatique. Il peut défendre avec sincérité le service public et, quelques heures plus tard, accepter de porter la réforme qu’il combattait. Il n’est ni un salaud ni un héros : il est un homme placé dans une machine qui exige de lui qu’il reste debout, même lorsqu’elle lui retire toute prise sur les événements.

Pour préparer le rôle, Olivier Gourmet avait notamment suivi durant une journée le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand.

Cette observation nourrit son interprétation : la démarche pressée, la fatigue contenue, la brutalité des changements de registre, cette façon de passer d’une catastrophe humaine à une réunion technique sans disposer d’un instant pour reprendre souffle.

Le ministre est continuellement entouré, mais profondément seul. Il serre des mains, donne des ordres, tutoie ses collaborateurs et semble occuper le centre du monde. Pourtant, plus il monte, plus le vide se creuse autour de lui.

Michel Blanc, la conscience immobile de l’État

Michel Blanc

Face à la puissance charnelle d’Olivier Gourmet, Michel Blanc compose un Gilles d’une extraordinaire retenue. Directeur de cabinet, haut fonctionnaire issu du corps préfectoral, il représente la continuité de l’État, sa mémoire et sa rigueur.

Gilles ne recherche pas les caméras. Il écrit, conseille, négocie, prévoit les coups et tente de maintenir une ligne cohérente au milieu du tumulte. Là où Saint-Jean incarne la politique dans ce qu’elle possède de mobile, d’instinctif et d’ambitieux, Gilles incarne un État qui devrait demeurer lent, précis et ferme.

Une scène le montre préparant tranquillement son petit-déjeuner en écoutant la voix d’André Malraux prononcer l’oraison funèbre de Jean Moulin. Tout est là : la solitude du serviteur de l’État, son rapport presque sacré à l’histoire nationale et la distance vertigineuse entre la grandeur du verbe républicain et les petites manœuvres du présent.

Michel Blanc joue moins avec les gestes qu’avec le regard. Sa courtoisie n’est jamais mollesse et sa fidélité n’est pas soumission. Il demeure auprès du ministre parce qu’il croit encore possible de sauver quelque chose de la réforme, de la fonction et de la parole donnée. Mais lorsque l’intérêt supérieur de l’État se confond avec la survie politique, la loyauté devient une épreuve.

Le cœur secret du film réside dans la relation entre ces deux hommes. Saint-Jean et Gilles forment moins un couple professionnel qu’une fraternité sous tension. L’un a besoin de l’autre pour gouverner ; l’autre a besoin du ministre pour servir. Leur séparation progressive possède la gravité d’une rupture amoureuse.

Michel Blanc recevra d’ailleurs pour ce rôle le César du meilleur acteur dans un second rôle.

Zabou Breitman, l’œil de la communication

Zabou Breitman

Autour de ce duo gravitent des personnages qui donnent au film sa densité chorale. Zabou Breitman interprète Pauline, la directrice de la communication. Vive, lucide et continuellement sur le qui-vive, elle observe les images, anticipe les réactions de l’opinion et transforme chaque décision en récit médiatique.

Pauline n’est pas présentée comme une manipulatrice caricaturale. Elle accomplit son travail dans un univers où une politique qui ne se montre pas semble ne pas exister. Son personnage révèle cependant l’une des maladies contemporaines de la démocratie : l’action publique ne suffit plus, il faut produire simultanément l’image de cette action.

Laurent Stocker, dans le rôle de Yan, apporte l’électricité nerveuse du collaborateur plongé dans l’urgence permanente. Didier Bezace, Éric Naggar, François Vincentelli et Stéphan Wojtowicz composent les différents visages de l’appareil politique : conseiller, Premier ministre, ministre rival et président de la République. Aucun n’a besoin de hausser la voix pour exercer sa puissance. Dans ces lieux, une nomination vaut une récompense et une mutation tient lieu d’exécution.

Martin Kuypers, l’homme venu du dehors

Le personnage de Martin Kuypers, interprété par Sylvain Deblé, introduit dans le ministère une présence étrangère aux usages de la caste. Chômeur de longue durée, il est recruté comme chauffeur dans le cadre d’un programme gouvernemental de retour à l’emploi.

Martin parle peu. Il regarde beaucoup. À travers lui, le film confronte la politique à ceux dont elle prétend changer la vie. Entre le ministre et son chauffeur, une relation fragile commence à se nouer, sans jamais effacer la distance sociale. Saint-Jean peut se montrer chaleureux et sincère ; il reste celui qui donne les ordres, fixe les horaires et impose la route à suivre.

Une seconde catastrophe vient brutalement rappeler que les décisions prises dans l’urgence ne demeurent jamais abstraites. Dans l’univers du ministre, une minute de retard peut sembler un désastre politique. Dans le monde réel, cette minute peut coûter une vie.

La confrontation entre Saint-Jean et Josepha, la compagne de Martin interprétée par Anne Azoulay, fissure définitivement le récit que le ministre entretenait sur lui-même. La douleur ne se laisse pas transformer en élément de langage. Devant elle, il ne peut plus être seulement le représentant de l’État : il redevient l’homme qui a ordonné d’aller plus vite.

Filmer la politique comme un film d’action

Pierre Schoeller ne filme pas le pouvoir depuis les tribunes de l’Assemblée nationale, mais depuis ses entrailles. Les couloirs, les bureaux, les voitures et les antichambres deviennent les véritables décors de la décision publique.

Pierre_Schoeller_par_Claude_Truong-Ngoc_juin_2013

La photographie de Julien Hirsch enferme fréquemment les personnages dans des cadres étroits. Même les grandes pièces officielles paraissent manquer d’air. Les automobiles, où se tiennent certaines des scènes les plus importantes, sont à la fois des bureaux mobiles, des cellules et des cercueils lancés à grande vitesse.

Le montage de Laurence Briaud épouse la précipitation ministérielle. Les appels téléphoniques interrompent les conversations, les urgences remplacent les urgences et les décisions semblent prises avant même que la pensée ait eu le temps de se former. Le travail sonore, récompensé par un César, restitue ce vacarme continu : sonneries, moteurs, portes, flashs, brouhaha des journalistes et voix qui se superposent.

La musique de Philippe Schoeller, frère du réalisateur, ne cherche pas à ennoblir artificiellement le pouvoir. Elle en accompagne les humeurs, les poussées d’adrénaline et les moments d’effondrement.

Le film hésite ainsi, avec bonheur, entre le drame, le thriller, la tragédie et la comédie noire. Il ne raconte pas un complot : il montre quelque chose de plus inquiétant encore, un système où chacun accomplit rationnellement sa tâche et où l’addition de ces rationalités produit de l’impuissance, du reniement et parfois de la violence.

Un film politique sans étiquette

Pierre Schoeller refuse de préciser si Bertrand Saint-Jean appartient à la droite ou à la gauche. Ce choix permet au film d’échapper au règlement de comptes partisan et de saisir la nature même du pouvoir.

GODF,-9-décembre-2025 – Crédit photo Y. Ghernaouti

Les personnages ne sont pas les copies reconnaissables de dirigeants réels. Le président, le Premier ministre, le ministre du Budget et le ministre des Transports constituent des figures autonomes. Cette absence d’étiquette donne au film sa longévité : les gouvernements changent, mais les rapports de force, les rivalités de cabinets, les arbitrages présidentiels et la peur de la disgrâce demeurent.

L’Exercice de l’État ne dénonce donc pas un parti. Il ausculte une démocratie dans laquelle les responsables politiques disposent d’une immense puissance symbolique tout en éprouvant une profonde impuissance devant la complexité du monde. Ils ont les voitures, les dorures et les gardes républicains ; ils n’ont plus nécessairement la maîtrise du mouvement qu’ils prétendent conduire.

Le regard du Franc-maçon : quel homme sous le masque ?

Pour le Franc-maçon, le film pose une question essentielle : comment exercer une autorité sans devenir la propriété de cette autorité ?

Le ministre est un personnage public, presque un masque de théâtre, auquel le cabinet fournit des discours, des arguments et des décisions. Bertrand Saint-Jean finit par ne plus savoir où s’arrête l’homme et où commence la fonction. Or toute démarche initiatique invite précisément à retirer les masques, à se dépouiller des titres et des métaux pour retrouver l’être placé sous les apparences sociales.

Le monde décrit par Pierre Schoeller est également l’inverse du temps maçonnique. En Loge, le rituel ordonne l’espace, suspend l’agitation profane et restitue à la parole son poids. Dans le cabinet ministériel, tout est interruption, vitesse, concurrence des ego et confiscation du temps. Le silence n’y permet plus la réflexion : il devient un vide médiatique qu’il faut aussitôt combler.

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

La pierre brute de Saint-Jean n’est pas son inexpérience politique, mais son appétit de puissance. Il croit travailler sur le monde, alors que le pouvoir travaille secrètement en lui. Il polit son image au lieu de tailler sa pierre, jusqu’à confondre ce qu’il sert avec ce qui le sert.

Le film interroge enfin les trois termes de la devise républicaine. Que devient la Liberté lorsque le ministre doit défendre une réforme qu’il désapprouve ? Que reste-t-il de l’Égalité entre celui qui ordonne d’accélérer et celui qui tient le volant ? Où se trouve la Fraternité lorsque Gilles, le plus fidèle des compagnons, devient un obstacle à la poursuite d’une carrière ?

À la chaîne de commandement répond idéalement la Chaîne d’union. La première impose une direction ; la seconde rappelle que nul ne peut durablement s’élever en rompant le lien qui l’unit aux autres.

L’État ne devrait appartenir à personne

Présenté en 2011 dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes, où il obtint le prix FIPRESCI, L’Exercice de l’État reçut également trois César : meilleur scénario original pour Pierre Schoeller, meilleur acteur dans un second rôle pour Michel Blanc et meilleur son pour Olivier Hespel, Julie Brenta et Jean-Pierre Laforce.

Ces récompenses disent la réussite artistique du film, mais n’épuisent pas sa portée. Quinze ans après sa sortie, celui-ci continue de questionner notre rapport au pouvoir, à la décision publique et à la responsabilité. Il rappelle que l’État n’est pas la propriété de ceux qui l’occupent et que la République ne peut vivre que si ses serviteurs acceptent de servir sans se servir.

Louis Delluc vers 1920, photographie Paul Nadar

En proposant ce film suivi d’un débat avec Pierre Schoeller, le Ciné-Débat Louis Delluc du GODF ne programme donc pas seulement une œuvre de cinéma. Il ouvre un espace où chacun pourra interroger sa propre relation à l’autorité, au devoir et à la fidélité.

Car la République ne meurt pas uniquement lorsqu’on attaque ses institutions. Elle s’efface chaque fois que l’exercice du pouvoir dispense celui qui le détient de travailler sur lui-même.

Allez voir le film !

*Louis Delluc (1890-1924) est un écrivain, critique de cinéma et réalisateur français, né à Cadouin en Dordogne.
Installé à Paris, il devient d’abord journaliste et critique de théâtre avant de se passionner pour le cinéma américain.

Pionnier de la critique indépendante, il théorise le septième art et fonde des revues comme Cinéa.

À partir de 1920, il réalise des films innovants, notamment Fièvre (1921) et La Femme de nulle part (1922).
Mort prématurément à 33 ans, son nom est donné en 1936 au prestigieux prix Louis-Delluc.

Infos pratiques

Initialement prévu pour le mercredi 16 septembre 2026 – 19:30 — 22:00, le Ciné-Débat aura lieu finalement le jeudi 17 septembre (horaires identiques).

Grand Orient de France 16 rue Cadet – 75009 PARIS / La projection sera suivie d’un débat sur le thème « L’État républicain », avec Pierre Schoeller, réalisateur du film / Pour réserver

L’Exercice de l’Etat – Bande annonce HD – Olivier Gourmet, Michel Blanc – sortie 26/10/2011

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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