Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
« Le Roi a en lui deux Corps. » La formule, relevée dans les Rapports d’Edmund Plowden par un historien allemand deux fois chassé de sa chaire, aurait pu demeurer une curiosité d’archives élisabéthaines. Ernst Kantorowicz en a tiré près de neuf cents pages qui remontent du droit anglais du XVIe siècle jusqu’aux théologiens du haut Moyen Âge et qui établissent comment le sacré a quitté l’autel pour le trône, puis le trône pour l’État.

Réédité en Folio Histoire dans la traduction de Jean-Philippe et Nicole Genet, ce classique de la théologie politique s’adresse à quiconque a traversé une mort symbolique et une renaissance, et sait qu’une parole donnée engage bien au-delà de celui qui la prononce.
Sous le règne d’Élisabeth Ire, les juristes anglais butent sur une difficulté qui ressemble d’abord à un exercice de faculté.
Que valent les actes accomplis par un souverain mineur, et que devient un contrat conclu par un roi que la mort emporte ?
Pour trancher, ils distinguent dans la personne royale un corps naturel, mortel, exposé à l’enfance, à la vieillesse et à l’accident, et un corps politique dépourvu de toute faiblesse, invisible, que nulle main ne saurait toucher, tissé de gouvernement et de société. Ernst Kantorowicz refuse de lire là une subtilité de procédure. Il y reconnaît le terme d’un très long travail de la pensée chrétienne sur la double nature, celui-là même qui avait occupé les conciles à propos du Christ. La théologie n’a pas disparu de l’Occident, elle a changé d’objet.
Le miroir brisé de Richard II

Avant de descendre dans les archives, l’historien s’arrête au théâtre. La Tragédie du roi Richard II lui offre la mise en scène la plus exacte de la dualité qu’il poursuit. Déposé, Richard se dépouille lui-même, rend la couronne, renonce au sceptre, annule par ses propres paroles l’huile du sacre, puis demande un miroir, contemple le visage qui lui reste et le brise contre le sol. Ernst Kantorowicz lit cette dépossession comme un sacre accompli à l’envers, un rite qui défait au lieu d’instituer. Ce qui demeure lorsque le corps politique se retire n’est pas un homme libéré, mais un homme qui ne sait plus se nommer. La lectrice et le lecteur formés au travail initiatique reconnaîtront quelque chose de familier dans ce dénuement, dans cette perte volontaire des marques extérieures qui précède, en Loge, une naissance. La différence est décisive. Le dépouillement du récipiendaire ouvre sur une lumière, celui de Richard II n’ouvre que sur le cachot.
Quand le corps mystique change de maître
Le cœur du livre tient dans le suivi patient d’une expression. Corpus mysticum désignait l’hostie consacrée avant de désigner l’Église elle-même, communauté dont le Christ est la tête. Les canonistes puis les légistes s’en emparent et l’appliquent au royaume, qui devient à son tour un corps dont le roi est la tête. Ernst Kantorowicz avance par étapes. Vers 1100, l’Anonyme normand fait du souverain une gemina persona, homme par nature et divin par grâce, image du Christ. Au siècle suivant, l’accent se déplace vers le droit, et le roi se voit nommé « père et fils de la Justice », engendré par une loi qu’il incarne et à laquelle il demeure soumis. Après 1200, la royauté se fonde sur la politia, le gouvernement de la cité, et la métaphore conjugale s’impose, le prince épousant sa res publica comme l’évêque épouse son église, avec un anneau remis au sacre et une fidélité que nul divorce ne délie. Le roi pouvait léguer ses biens, jamais son royaume.
Cette traduction lente du théologique en juridique n’a pas produit partout les mêmes effets.
En Angleterre, la Couronne finit par désigner un ensemble où le souverain siège avec les états du parlement, ce qui ouvre la voie à un pouvoir tempéré. En France, la même matière nourrit une monarchie qui absorbe l’État dans la personne du prince. Deux histoires politiques sortent d’une seule théologie, et l’historien établit que la fiction, loin d’être neutre, se prête à des usages contraires selon les mains qui la travaillent.

Mourir pour la patrie, la migration d’un sacrifice
La formule « pro patria et pro rege » condense le chapitre le plus troublant. Chaque sujet peut donner sa vie pour son pays et pour son roi, tandis que le roi ne peut donner la sienne que pour son pays, jamais pour lui-même. La patrie hérite alors de la dignité sacrificielle qui appartenait à la Terre sainte, et la mort au combat reçoit une promesse de salut que l’Église réservait au martyre. Ernst Kantorowicz, engagé volontaire de 1914 puis mêlé aux violences politiques de l’après-guerre allemand, savait ce que cette translation coûterait au XXe siècle. Il ne moralise jamais. Il expose la mécanique, et cette retenue rend le constat plus lourd encore. Le corps invisible réclame du sang, et il l’obtient d’autant plus aisément que nul regard ne peut le prendre en défaut.
Le Franc-Maçon lit ces pages avec une inquiétude qui lui appartient en propre.
Il sait ce que vaut une communauté qui survit à ses membres, il en éprouve la force chaque fois que des paroles prononcées avant lui continuent de porter. Il sait aussi qu’une fraternité cesse d’être fraternelle dès l’instant où elle exige davantage que ce qu’un homme peut librement accorder. Entre la promesse qui élève et la fiction qui dévore, la frontière ne tient qu’à la vigilance de chacun.
La Dignité ne meurt jamais, l’homme meurt seul

Vient alors la question de l’immortalité. Le roi doit respecter les engagements pris avant lui, au nom de la Dignitas et au nom de la respublica, deux réalités qui ne connaissent aucune interruption. La Dignité survit à celui qui la porte, et le Roi survit au roi comme le phénix renaît de ses cendres. Les rituels funéraires ont donné à cette abstraction une chair troublante. Aux obsèques des rois de France, une effigie de bois et de cuir, vêtue des insignes, était portée, servie à table, traitée en vivant, tandis que le cadavre attendait la sépulture. « Le roi est mort, vive le roi » n’exprimait aucune consolation. Cette phrase interdisait au temps de s’ouvrir.
La tradition initiatique connaît elle aussi une mort et un relèvement, mais elle en tire une leçon inverse.
Dans la chambre du milieu, ce qui meurt et renaît n’est pas une fonction, c’est un homme, et la parole perdue n’est pas restituée d’office par la continuité d’une institution, elle demeure à chercher. Là où la fiction royale accorde l’immortalité à la charge et la refuse à la personne, le travail maçonnique promet l’inverse, une construction intérieure qui n’appartient qu’à celui qui la mène. Le Temple que chacun élève en soi ne connaît ni régence ni interrègne.
Dante, ou l’homme rendu à lui-même
Le livre s’achève sur une figure qui rompt la chaîne. Disciple fidèle bien qu’indiscipliné de Thomas d’Aquin, Dante Alighieri refuse à l’empereur toute duplicité de nature. Le souverain tient sa puissance de Dieu, sa mission n’en demeure pas moins distincte de celle du pape, et le fondement de son autorité n’est plus la chrétienté mais l’humanité. En substituant l’humanitas à la christianitas, le poète laïcise la figure du prince et rend l’homme à lui-même. Ernst Kantorowicz voit là le dernier déplacement, celui qui rendra possible tout ce qui suivra, la nation, le peuple souverain, l’État moderne et ses corps sans visage. La lectrice ou le lecteur de la Divine Comédie se souviendra qu’au sommet du Purgatoire, Virgile couronne et mitre le poète sur lui-même, seule souveraineté qu’une voie initiatique reconnaisse sans réserve.
Un historien des serments face aux asservissements du siècle

Né en 1895 à Posen dans une famille juive de la bourgeoisie industrielle, engagé volontaire en 1914, proche du cercle de Stefan George, Ernst Kantorowicz publia en 1927 une biographie de l’empereur Frédéric II que l’Allemagne nationaliste accueillit avec ferveur. En novembre 1933, il dénonça publiquement le nouveau régime depuis sa chaire de Francfort, avant d’être contraint à la retraite.

Échappé de peu à la Nuit de cristal en 1938, il gagna les États-Unis par l’Angleterre et enseigna à Berkeley. En 1949, la Californie exigea de ses professeurs un serment de loyauté. Anticommuniste déclaré, il refusa de le prêter, non par sympathie pour ce qu’il combattait, mais parce qu’une pensée contrainte de jurer avant de parler a déjà cessé d’être libre. Chassé une seconde fois, accueilli à l’Institute for Advanced Study de Princeton, il y acheva Les Deux Corps du roi, paru en 1957. Il mourut en 1963, laissant aussi Laudes regiae et les essais rassemblés en français sous le titre Mourir pour la patrie.
Cette existence éclaire l’ouvrage mieux qu’aucun commentaire.
Deux fois, le même homme éprouva dans sa chair ce qu’un pouvoir exige lorsqu’il prétend soumettre la conscience à sa propre survie. En Allemagne comme en Californie, il préféra perdre sa place plutôt que sa liberté de conscience. Le Franc-Maçon sait ce que pèse un serment prononcé librement et ce que ne pèse pas un serment extorqué. Celui qui a le mieux décrit la fabrication des corps immortels avait mesuré dans sa chair le prix qu’il en coûte de leur refuser le sien.

Ce que l’érudition laisse dans l’ombre
L’ouvrage ne se donne pas aisément. Une part considérable en revient aux notes, la démonstration se perd parfois dans les latinités du droit canon, et le fil se retrouve après quelques détours. La documentation penche du côté anglais, la France, la Sicile et l’Empire venant en contrepoint. Surtout, les gouvernés demeurent presque absents. La fiction est étudiée depuis le sommet, et la manière dont les peuples y ont cru, ou n’y ont pas cru, reste hors du champ. Le corps politique des reines n’y occupe lui-même qu’une place marginale. Enfin, le sous-titre fait inévitablement entendre un vocabulaire que Carl Schmitt avait chargé d’un sens précis, et l’ouvrage ne s’explique nulle part sur ce voisinage, pas davantage que sur le Frédéric II de 1927 et son esthétique du chef. Ce silence est peut-être ce que le livre dit de plus intime sur celui qui l’a écrit. Trente ans après sa première traduction française, la reprise en poche met enfin à portée de toutes les mains un monument longtemps réservé aux bibliothèques.
La fiction n’est pas morte avec les rois.

Toute institution qui survit à ses membres – République, ordre, obédience ou Loge – vit d’un second corps, réalité invisible à laquelle des paroles sont pourtant données. Ernst Kantorowicz n’enseigne ni à la vénérer ni à la détruire, mais à en connaître la fabrication, manière déjà de se tenir debout devant elle. Demeure la question qu’il ne formule pas. Quelle part de nous-mêmes consent à servir un corps que nous ne verrons jamais, et quelle part doit rester assez éveillée pour refuser, un jour, de jurer ?

Les Deux Corps du roi – Essai sur la théologie politique au Moyen Âge
Ernst Kantorowicz, traduit de l’anglais par Jean-Philippe et Nicole Genet
Gallimard, coll. « Folio histoire », 2020, 896 pages, 12,60 €

