« Penser l’espoir en des temps désespérés » – tirer le frein d’urgence avant le bout de la nuit

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L’espoir n’est pas ici la veilleuse que les vaincus conserveraient pour adoucir leur défaite. Il devient une connaissance, une colère et une manière d’agir. Face au désastre écologique, à la guerre, au retour des fascismes et à l’emprise de l’argent sur l’existence, John Holloway refuse autant l’optimisme de commande que la volupté de l’effondrement. Sa question traverse toute démarche initiatique digne de ce nom. Comment discerner, au cœur du monde qui nous assujettit, la richesse humaine capable de rompre ses chaînes sans reproduire les dominations qu’elle combat ? Dense, ardent, parfois contestable, Penser l’espoir en des temps désespérés rend au mot « espoir » sa gravité philosophique et son tranchant révolutionnaire.

« Arrêtez ce train ! »

Le livre s’ouvre sur une injonction. Le train de l’histoire accélère dans la nuit et nul ne connaît exactement son terminus, même si les signaux convergent vers la catastrophe. La métaphore rappelle Walter Benjamin, qui ne voyait pas nécessairement la révolution comme la locomotive du progrès, mais comme le geste par lequel l’humanité tire le frein d’urgence. Holloway part de la pandémie, du dérèglement climatique, de la destruction de la biodiversité, de la menace nucléaire et de la montée des extrêmes droites. Il refuse pourtant de laisser l’effroi commander la pensée. La peur enferme. L’espoir déborde.

Cet espoir n’a rien d’une confiance naïve dans le lendemain

Holloway le reçoit d’Ernst Bloch sous le nom de docta spes, l’espérance instruite, éprouvée par le réel et capable d’en déceler les possibilités latentes. Elle naît moins d’une certitude que d’un refus. Quelque chose en nous crie que cette vie mutilée ne suffit pas. Le « Pas assez ! » devient alors une catégorie politique. Il désigne l’écart entre ce que nos existences pourraient déployer et ce que l’ordre marchand leur permet d’accomplir. L’angoisse elle-même porte deux visages, tel Janus. Elle regarde la destruction qui vient et la possibilité d’un autre commencement.

La progression part de la rage, cherche une pensée de l’espoir, interroge l’historicité et le sujet de l’émancipation, puis affronte son objet adverse, l’argent. La crise financière conduit enfin à la plèbe et à l’urgence du « maintenant ou jamais ». La phrase de Holloway pense à voix haute, se corrige et reprend le chantier. Ses répétitions fatiguent parfois, mais empêchent la théorie de se fermer en système.

L’espoir commence par le cri

Le point de départ demeure la négativité. Avant le programme vient le cri, avant le plan vient le refus, avant l’identité politique vient la sensation que l’existence administrée offense une promesse humaine plus vaste. Ce geste prolonge Changer le monde sans prendre le pouvoir, qui contestait la conquête de l’État comme voie de l’émancipation, puis Crack Capitalism, consacré aux fissures ouvertes par nos pratiques et nos refus. Ce volume demande pourquoi croire encore à l’élargissement de ces brèches alors que le capital paraît avoir colonisé jusqu’à l’imagination.

John Holloway

Né à Dublin en 1947 et installé au Mexique, John Holloway enseigne depuis 1993 à l’Université autonome de Puebla. Sa proximité avec le mouvement zapatiste nourrit une pensée marxiste hétérodoxe, hostile à la verticalité des partis et attentive aux autonomies construites sans attendre l’État. Lire la première phrase du Capital, La Rage contre le règne de l’argent et Avis de tempête avaient déjà précisé ce marxisme de la dissidence.

John Holloway résume son mouvement par une formule exigeante. Il faut penser dans, contre et au-delà du capitalisme. « Dans », parce qu’aucune pureté extérieure ne nous est accordée. « Contre », parce que vivre signifie déjà résister à la réduction de toute chose en valeur échangeable. « Au-delà », parce que le refus qui ne crée aucune relation nouvelle finit par tourner dans la cage qu’il dénonce. La dialectique cesse ainsi d’être une mécanique de l’histoire. Elle devient une pratique d’ouverture, une recherche de passages dans l’épaisseur du présent.

La richesse humaine refuse de se laisser compter

La proposition la plus féconde tient dans la distinction entre la richesse et l’argent. La première désigne les besoins, les capacités, les plaisirs, les savoirs, les cultures et les gestes créateurs. Le second convertit cette abondance qualitative en grandeur mesurable. Il n’est donc pas seulement un instrument dont quelques possédants useraient avec avidité. Il est une relation sociale, la forme sous laquelle nos activités se soumettent au travail abstrait, à la valeur et au profit.

Dire que « la richesse est le sujet révolutionnaire » permet à Holloway de rompre avec l’image d’une classe définie une fois pour toutes par sa place dans l’usine.

Le sujet de l’émancipation n’est ni une victime consacrée par sa souffrance, ni un héros mandaté pour guider les masses. Il surgit partout où les êtres humains excèdent le rôle qui leur est assigné. La plèbe n’est pas une identité sociologique supplémentaire. Elle est le nom mouvant de ce débordement, de cette insubordination qui traverse les travailleuses, les travailleurs, les chômeurs, les peuples autochtones, les femmes en lutte et les communautés qui arrachent une part de leur vie à la marchandisation.

Cette orientation anti-identitaire possède une vertu et un risque

Elle rappelle qu’aucune émancipation ne devrait emprisonner les personnes dans la blessure dont elles cherchent à sortir. Elle peut aussi diluer les conflits dans une richesse si vaste que leurs médiations deviennent floues. Patriarcat, racisme, héritage colonial et discipline au travail ne disparaissent pas lorsque leur inscription dans le capital est révélée. Une théorie du débordement doit encore expliquer comment les forces dispersées s’accordent, durent et se défendent. Le refus du parti laisse ouverte la question de l’organisation.

L’argent paraît souverain parce que nous oublions qu’il dépend de nous

La partie la plus technique de l’ouvrage revient à la critique de l’économie politique. L’argent semble invincible, alors que sa domination demeure dépendante des activités qu’il mesure, contraint et déforme. Le capital a besoin de notre travail, de notre obéissance et de notre confiance. Sa souveraineté porte donc une peur intime, celle de la défection, de la grève, de la désobéissance et de la créativité qui choisit d’autres fins. L’Hydre renaît lorsque ses têtes sont tranchées, mais sa prolifération ne prouve pas son immortalité.

John Holloway lit l’expansion de la dette, l’abandon de l’étalon-or, la financiarisation, la crise de 2007 et 2008, puis les réponses économiques à la pandémie comme les symptômes d’un règne qui reporte sans cesse son jugement. Le crédit anticipe une valeur future que l’exploitation présente peine à produire. La finance gagne du temps, socialise les pertes et repousse la rupture, au prix d’une instabilité accrue. Le capitalisme ne survit pas parce qu’il aurait résolu ses contradictions. Il survit en les déplaçant, en les étendant et en faisant payer ce sursis aux vivants comme à la planète.

L’analyse impressionne par sa cohérence, mais son assurance suscite une réserve.

Lire la dette comme la peur du capital devant la plèbe éclaire le processus sans épuiser la complexité des banques centrales, des souverainetés publiques et des rapports géopolitiques. L’abolition de l’argent nomme un horizon radical sans assez décrire les modes de coordination et de répartition qui lui succéderaient. John Holloway préfère garder ouverte la question révolutionnaire plutôt que dresser le plan d’une société parfaite. Ce choix protège de l’autoritarisme, mais laisse parfois l’espérance instruite au bord du volontarisme.

La Loge peut-elle devenir une brèche dans le règne de la valeur ?

Le Franc-Maçon reconnaîtra dans cette réflexion une interrogation qui touche son propre travail. La Loge suspend pour quelques heures les classements ordinaires de la cité. Le niveau rappelle l’égalité de dignité. La parole circule selon une règle qui ne dépend ni du prix, ni du rendement, ni de la célébrité. Le travail maçonnique ne fabrique aucune marchandise. Il façonne une relation, une mémoire et une capacité de jugement. Sous cet angle, le Temple constitue bien une brèche, un espace situé dans la société, opposé à certaines de ses logiques et tendu vers ce qui pourrait les dépasser.

Encore faut-il résister à toute autosatisfaction.

Les métaux laissés à la porte reviennent aisément sous la forme des titres, des préséances, des ambitions d’appareil, des exclusions sociales ou du goût du pouvoir. Une institution initiatique peut abriter la richesse humaine, mais elle peut également reproduire les hiérarchies qu’elle prétend transmuter. John Holloway oblige ainsi le Maçon à retourner ses outils vers l’ouvrage collectif. L’équerre ne sert pas à déclarer le monde juste. Elle mesure l’écart entre la parole et l’acte. Le compas n’enferme pas la fraternité. Il lui donne une mesure pour qu’elle puisse s’élargir.

La pierre brute n’est pas ici l’individu défectueux que l’institution devrait normaliser

Elle porte des possibilités que l’ordre dominant ignore. La taille ne réduit pas toutes les aspérités selon un modèle uniforme, elle libère une forme apte à prendre place dans une construction commune. La Chaîne d’union figure un lien qui ne passe pas d’abord par l’argent. Ce symbole ne vaut pourtant que par ses conséquences hors du Temple. Une fraternité limitée aux initiés resterait une richesse captive.

John Holloway refuse la narration d’un progrès assuré. La Lumière maçonnique ne garantit pas davantage la marche de l’humanité vers le Bien. Chaque initiation recommence et chaque serment reste exposé à l’oubli. L’espoir ne repose donc pas sur une victoire finale, mais sur la fidélité à ce qui refuse l’humiliation. Le cabinet de réflexion enseigne que la descente dans l’obscur ne promet aucune aurore sans travail. L’espérance n’abolit pas la nuit. Elle apprend à y chercher l’orientation juste.

« Pas assez ! » demeure la parole qui empêche de dormir

La vigueur de Penser l’espoir en des temps désespérés vient de cette tension maintenue jusqu’au bout. Holloway ne prouve pas que la catastrophe sera évitée. Il montre pourquoi elle ne doit jamais devenir un alibi pour l’inaction. Le capital reste fragile parce qu’il ne parvient pas à épuiser la vie qu’il subordonne. Amitiés, solidarités, communes, créations et refus forment la matière inachevée d’un monde différent, les lieux où l’impossible perd déjà une part de son autorité.

Le livre laisse une exigence plutôt qu’une consolation

L’espoir sans organisation se dissipe. La résistance peut nourrir l’ordre qu’elle combat. L’argent sait contourner, acheter ou refermer les brèches. Renoncer reviendrait pourtant à remettre le train à ceux qui confondent richesse et accumulation. Tirer le frein d’urgence est désormais un geste intérieur autant que politique. Reste à savoir si nous voulons ralentir la marche vers l’abîme, ou descendre enfin du convoi pour apprendre, ensemble, à tracer une autre voie.

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Penser l’espoir en des temps désespérés

John Holloway, Julien Bordier (trad.)Libertalia, 2025, 512 pages, 13 € – numérique 8,99 €

Libertalia, le site / Lire l’échantillon – AI Genereted

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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