Un parchemin maçonnique de 1804 sort de l’ombre en Guadeloupe

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Du site officiel archivesguadeloupe.fr

Un document exceptionnel conservé à Basse-Terre

Un document maçonnique datant de 1804 vient de rejoindre la lumière des Archives départementales de la Guadeloupe. Présenté en vitrine dans le hall des Archives jusqu’au 11 septembre 2026, ce parchemin manuscrit permet d’entrer dans l’histoire concrète d’une loge de Basse-Terre au début du XIXe siècle, mais aussi d’observer les formes administratives, symboliques et sociales de la franc-maçonnerie coloniale. Il ne s’agit pas d’un simple certificat de membre. Le document est un véritable objet de pouvoir, de mémoire et de reconnaissance. Il atteste l’accession de Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde à un grade élevé, tout en donnant à voir l’organisation d’un atelier, son système de signes, ses titres, son calendrier, ses sceaux et ses réseaux.

En mai 2022, les Archives départementales de la Guadeloupe ont acquis un fonds consacré à Bellegarde et à son activité au sein de la loge Saint-Jean d’Écosse, installée à Basse-Terre. Cet ensemble comprend six brefs et certificats maçonniques couvrant son parcours entre 1786 et 1806. À travers ces pièces, ce n’est pas seulement la trajectoire d’un homme qui se dessine. C’est tout un monde maçonnique colonial qui se laisse approcher : un monde connecté à la métropole, aux ports de l’Atlantique, aux circulations impériales et aux tensions d’une société profondément hiérarchisée.

Un bref de réception sur parchemin

Le document présenté par les Archives est un bref de réception. Il confirme que Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde a été reçu comme :

« Chevalier de l’aigle, parfait et souverain prince maçon libre. »

La formulation mérite attention. Elle ne correspond pas à un simple grade symbolique d’Apprenti, de Compagnon ou de Maître. Elle renvoie à un univers de hauts grades, de chapitres et de dignités qui se développe fortement dans la franc-maçonnerie française et coloniale au XVIIIe siècle. Le mot bref désigne ici un acte officiel, solennel et probatoire. Il atteste la qualité du récipiendaire et lui permet de faire reconnaître son grade dans d’autres espaces maçonniques. Dans une franc-maçonnerie organisée en réseaux, où les frères circulent entre ports, colonies, régiments, administrations et maisons de commerce, un tel document pouvait avoir une importance considérable.

Bref de réception de Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde comme Chevalier de l’aigle, parfait et souverain prince maçon libre, délivré à l’Orient de la Basse-Terre en Guadeloupe , 12 avril 1804. Arch. dép. Guadeloupe, 58 J 4. (Source : archivesguadeloupe.fr)

Le certificat mesure environ 44 sur 43 centimètres. Il est manuscrit sur parchemin, matériau durable et prestigieux, qui distingue l’acte d’une simple feuille administrative. Il est scellé d’un cachet de cire rouge posé sur papier et fixé à deux bandes de soie rouge et noire.

Le document possède donc une double dimension :

  • il est un acte juridique et institutionnel ;
  • il est aussi un objet cérémoniel, conçu pour impressionner, authentifier et transmettre une dignité.

Le parchemin ne dit pas seulement : « Bellegarde a reçu un grade. » Il affirme également : « La communauté qui lui délivre ce document possède une autorité capable de reconnaître et de garantir cette qualité. »

Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde

Le bénéficiaire du document est né à Lourdes le 25 juillet 1752 et meurt en 1822. Les Archives indiquent qu’il fut membre de la loge La Paix à Tarbes avant de poursuivre son parcours maçonnique en Guadeloupe.

Cette information permet de mesurer la mobilité des hommes et des appartenances au XVIIIe siècle. Bellegarde n’est pas un initié apparu soudainement dans un atelier de Basse-Terre. Il possède déjà une expérience maçonnique, une réputation et un passé institutionnel. Le bref rappelle brièvement sa vie et son parcours. Les qualités qui lui sont attribuées servent à justifier son accession au nouveau grade. Le texte n’est donc pas purement administratif. Il comporte une dimension élogieuse et morale : il décrit un homme présenté comme digne de recevoir une nouvelle reconnaissance.

La franc-maçonnerie de cette époque ne repose pas seulement sur des rites. Elle repose également sur la réputation, la confiance et la capacité à être reconnu par d’autres ateliers. Dans un monde où les distances sont longues et les communications lentes, un certificat authentifié par un sceau constitue une garantie essentielle.

Il permet à son détenteur de dire, en quelque sorte :

« Je ne suis pas seulement celui que je prétends être ; je suis reconnu comme tel par une autorité maçonnique. »

Saint-Jean d’Écosse à Basse-Terre

Détail du sceau du bref de réception de Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde comme Chevalier de l’aigle, parfait et souverain prince maçon libre, délivré à l’Orient de la Basse-Terre en Guadeloupe , 12 avril 1804. Arch. dép. Guadeloupe, 58 J 4. (Source : archivesguadeloupe.fr)

Le document est délivré « à l’Orient de la Basse-Terre » par la loge Saint-Jean d’Écosse. Dans le vocabulaire maçonnique, l’Orient désigne le lieu où se trouve la loge, mais aussi l’espace symbolique depuis lequel elle travaille. L’expression « à l’Orient de l’Univers », qui ouvre le document, élargit encore cette perspective : la loge locale s’inscrit dans un ordre symbolique plus vaste.

Saint-Jean d’Écosse appartient à une histoire ancienne de la franc-maçonnerie guadeloupéenne. Les recherches historiques recensent une activité maçonnique dans l’île dès le XVIIIe siècle. Une synthèse consacrée aux loges coloniales mentionne notamment Saint-Jean d’Écosse à Basse-Terre parmi les ateliers actifs dans les Antilles françaises. La franc-maçonnerie guadeloupéenne ne constitue pas un phénomène marginal. Elle s’inscrit dans un vaste réseau colonial comprenant des loges, des chapitres et des ateliers présents dans les Antilles, à l’île de France, à l’île Bourbon et à Pondichéry. Les chercheurs ont recensé plus d’une centaine de loges et de chapitres dans l’espace colonial français au XVIIIe siècle. Les ports, les administrations, les garnisons et les réseaux commerciaux facilitaient l’implantation des ateliers. Les officiers, les négociants, les fonctionnaires et les professions libérales y trouvaient une sociabilité qui franchissait les frontières géographiques. La loge était à la fois un lieu de réunion, un espace de reconnaissance et un réseau de confiance.

Une franc-maçonnerie de circulation

L’histoire de Bellegarde révèle une réalité souvent oubliée : la franc-maçonnerie de l’époque moderne est une institution mobile. Les hommes voyagent. Les navires relient les ports. Les militaires changent de garnison. Les fonctionnaires sont nommés d’une colonie à une autre. Les commerçants et les négociants entretiennent des correspondances à longue distance. Dans ce contexte, l’appartenance maçonnique offre un langage commun et des procédures de reconnaissance. Un frère reçu à Tarbes peut être identifié en Guadeloupe grâce à un certificat. Un membre établi à Basse-Terre peut faire reconnaître son grade dans une autre colonie ou dans une loge métropolitaine. Le document devient alors une sorte de passeport maçonnique. Il ne s’agit pas d’un passeport au sens administratif moderne, mais d’un document qui facilite l’intégration dans un nouvel atelier. Il certifie une identité, une régularité et une position dans la hiérarchie maçonnique. Cette fonction explique l’importance des signatures, des sceaux et des formules codées. La forme du document protège son authenticité.

Le calendrier de la « vraie lumière »

L’un des éléments les plus frappants du parchemin est sa date :

« L’an cinq mille huit cents quatre, le douzième jour du second mois. »

Pour un lecteur contemporain, la date semble mystérieuse. Elle correspond pourtant au 12 avril 1804. La franc-maçonnerie utilise traditionnellement un calendrier qui ajoute 4 000 ans à l’année de l’ère commune. L’année 1804 devient ainsi l’année 5804 de l’« Année de la Vraie Lumière ». Le premier mois commence traditionnellement en mars, si bien que le deuxième mois correspond à avril. Le document est donc daté du 12 avril 1804.

Ce calendrier n’est pas seulement un procédé de cryptage. Il crée un temps propre à l’institution. En modifiant la date, la franc-maçonnerie inscrit ses travaux dans une chronologie symbolique qui remonte aux origines du monde selon une lecture traditionnelle de la Genèse. Les Archives départementales de la Drôme rappellent que cette datation repose sur l’ajout de 4 000 ans à l’année profane et que le premier mois maçonnique correspond au mois de mars.

Le calendrier maçonnique produit ainsi un double effet :

  • il distingue le temps de la loge du temps civil ;
  • il inscrit l’action présente dans une histoire symbolique plus vaste.

Le maçon qui lit « 5804 » ne voit pas seulement l’année 1804 dissimulée derrière un code. Il comprend que la cérémonie et le document appartiennent à un ordre temporel particulier, à la fois historique et mythique. Le temps devient un langage.

L’année maçonnique et ses variantes

Constitutions d’Anderson, 1723

Il convient toutefois de rappeler que les usages peuvent varier selon les rites, les obédiences et les périodes. L’addition de 4 000 années est fréquente dans les traditions issues du système appelé Anno Lucis ou « Année de la Vraie Lumière », mais tous les rites maçonniques n’emploient pas nécessairement la même datation. Les Constitutions d’Anderson de 1723 ont contribué à diffuser cette chronologie symbolique dans la franc-maçonnerie britannique et européenne. Elle est liée aux anciennes chronologies bibliques, notamment à celle de l’archevêque anglican James Ussher, qui situait la création du monde plusieurs milliers d’années avant l’ère chrétienne.

L’usage de mars comme premier mois rappelle également des calendriers anciens, notamment le calendrier julien. Les dates maçonniques ne sont donc pas de simples chiffres secrets. Elles sont le résultat d’un héritage religieux, chronologique et institutionnel. Sur le parchemin de Bellegarde, le temps profane de 1804 est recouvert par le temps symbolique de 5804. L’histoire de l’homme se déroule dans une histoire plus longue, celle d’une humanité en recherche de lumière.

Les abréviations : un langage d’appartenance

Le document recourt largement aux abréviations maçonniques.

Bellegarde est ainsi qualifié de :

« T. R. et P. F. »

Ce qui signifie :

« Très Respectable et Parfait Frère. »

L’en-tête porte la formule :

« À l’O. de l’U. »

C’est-à-dire :

« À l’Orient de l’Univers. »

Ces abréviations ont plusieurs fonctions.

Elles permettent d’abord de gagner de la place dans un texte solennel. Elles donnent ensuite au document un style propre, immédiatement reconnaissable par les initiés. Elles créent enfin une frontière entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Le langage abrégé possède donc une fonction pratique, identitaire et symbolique. Il marque l’appartenance à une communauté qui partage des références et des conventions. Cette logique n’est pas propre à la franc-maçonnerie. Les médecins utilisent des abréviations, les juristes un vocabulaire spécialisé, les militaires des codes, les universitaires des références et les administrations des sigles. Mais dans un document maçonnique, l’abréviation s’ajoute à l’ensemble des signes rituels : elle contribue à produire un langage à plusieurs niveaux.

L’alphabet maçonnique

Le parchemin contient également une occurrence de l’alphabet maçonnique, visible dans l’en-tête et dans le corps du texte. L’alphabet maçonnique est un système de substitution graphique : les lettres ordinaires sont remplacées par des signes géométriques dérivés de lignes, d’angles et de points. Il est souvent associé au chiffre de Pigpen, ou chiffre du « franc-maçon », même si son histoire et ses variantes sont plus complexes. Dans un document officiel, l’alphabet maçonnique ne constitue pas nécessairement un moyen de cacher un secret d’État. Il sert plutôt à rappeler que la correspondance appartient à un espace initiatique particulier.

L’écriture elle-même devient symbolique. La lettre profane est transformée en signe géométrique. Le langage se rapproche de l’architecture : les caractères sont construits à partir de lignes et d’angles. Cette présence est particulièrement intéressante sur un parchemin de réception. Le document affirme la nouvelle identité de Bellegarde non seulement par les mots, mais aussi par la forme graphique de l’écriture. Il ne suffit pas de dire qu’il est reçu. Il faut le dire dans la langue de la confrérie.

Signatures et validation collective

La signature manuscrite de Bellegarde apparaît dans la marge gauche du document. Les membres de la loge signent quant à eux au bas du parchemin. Cette disposition mérite d’être observée. La signature de Bellegarde peut être comprise comme une reconnaissance personnelle : il reçoit le document, il l’accepte et il en devient le détenteur. Les signatures des autres frères attestent la validité de l’acte et la réalité de la réception. La dignité du récipiendaire ne repose donc pas seulement sur sa déclaration. Elle est confirmée par la communauté. La franc-maçonnerie se présente souvent comme une expérience individuelle. L’initiation transforme un homme ou une femme dans son rapport à soi-même. Mais elle est également collective : aucun grade n’existe sans une assemblée qui le confère et le reconnaît. Le parchemin rend visible cette articulation entre l’individu et le groupe. Bellegarde est nommé, distingué et honoré, mais son statut n’existe que parce qu’il est attesté par les frères réunis dans l’atelier.

Le sceau du Grand Chapitre Général de la Guadeloupe

Le sceau de cire rouge est l’un des éléments les mieux conservés. Il a été apposé par Girard, chancelier et garde des sceaux, timbres et archives du Grand Chapitre Général de la Guadeloupe. On peut y lire les mentions :

« S. J. d’Écosse »
« Chapitre de la Guadeloupe »

Le sceau garantit l’authenticité du document. Il protège la pièce contre les falsifications et affirme l’autorité de l’organisme qui l’a délivrée. Le rouge de la cire ne constitue pas un simple choix décoratif. Dans les documents officiels, le sceau donne une matérialité à l’autorité. Il transforme une décision en acte opposable, conservable et transmissible. Le sceau est aussi une image de la continuité. La cire porte la marque d’une institution qui se présente comme capable de transmettre une qualité à travers le temps et l’espace. Deux siècles plus tard, cette empreinte continue de remplir son rôle. Elle permet aux archivistes, aux historiens et au public de reconnaître une trace authentique de la vie maçonnique en Guadeloupe.

L’architecture documentaire de la franc-maçonnerie

Le parchemin de Bellegarde est lui-même construit comme un petit temple documentaire.

Il possède :

  • une orientation ;
  • une date symbolique ;
  • des titres ;
  • un langage particulier ;
  • des signes codés ;
  • une description du récipiendaire ;
  • des signatures ;
  • un sceau ;
  • une autorité émettrice ;
  • et une destination institutionnelle.

Chaque élément contribue à la solidité de l’ensemble.

Comme une construction maçonnique, le document repose sur plusieurs matériaux. Le texte en constitue le corps. Les signes en sont les ornements. Les signatures forment les appuis humains. Le sceau agit comme une clé de voûte. Cette comparaison n’est pas gratuite. La franc-maçonnerie moderne a souvent utilisé le langage de l’architecture pour penser l’organisation, la transmission et la construction de l’individu. Le document lui-même reproduit cette logique : il assemble des signes afin de donner forme à une identité nouvelle.

Un grade aux intitulés impressionnants

L’expression « chevalier de l’aigle, parfait et souverain prince maçon libre » frappe par son caractère monumental. Les hauts grades maçonniques ont produit, particulièrement en France au XVIIIe siècle, une grande diversité de titres et de dignités. Ils empruntent aux traditions chevaleresques, bibliques, templières, alchimiques et politiques. Ces appellations peuvent sembler aujourd’hui emphatiques. Elles répondaient pourtant à une culture de l’honneur, de la hiérarchie et de la distinction. Dans les sociétés d’Ancien Régime et du début du XIXe siècle, le titre, le rang, le sceau et la formule cérémonielle avaient une importance sociale considérable.

Le grade attribué à Bellegarde le place dans un univers où la franc-maçonnerie ne se limite plus à la sociabilité des trois premiers degrés. Les chapitres et les systèmes de hauts grades développent leurs propres récits, leurs propres cérémonies et leurs propres structures d’autorité. L’année 1804 est d’ailleurs une période importante pour l’histoire de la maçonnerie écossaise en France. Le Suprême Conseil de France est fondé cette année-là et une Grande Loge Générale Écossaise est créée pour administrer les loges symboliques ayant refusé la fusion avec le Grand Orient de France. La Grande Loge de France rappelle que cette structure fut supprimée après quelques mois sur ordre de Napoléon afin de favoriser un rapprochement forcé avec le Grand Orient.

Le document guadeloupéen prend place dans cette période de réorganisation et de concurrence entre structures maçonniques.

1804 : une année charnière

Le parchemin est daté du 12 avril 1804, quelques mois avant plusieurs événements déterminants de l’histoire maçonnique française. En septembre 1804, Alexandre de Grasse-Tilly participe à la fondation du Suprême Conseil du 33e degré en France. En octobre, la Grande Loge Générale Écossaise est constituée. Cette période voit se renforcer les tensions entre le Grand Orient de France et les structures écossaises.

La Guadeloupe n’est pas isolée de ces évolutions. Les colonies sont intégrées dans les réseaux maçonniques français, même si la distance, les difficultés de transport et les bouleversements politiques rendent les relations complexes. L’historien Alain Le Bihan a montré que le monde maçonnique colonial souffrait de l’éloignement de la métropole, de la lenteur des communications, des pertes de correspondance en mer, des guerres, des ouragans, des incendies et des épidémies.

Un acte daté de 1804 à Basse-Terre doit donc être lu dans plusieurs espaces à la fois :

  • l’espace local de la loge Saint-Jean d’Écosse ;
  • l’espace colonial des Antilles ;
  • l’espace impérial français ;
  • l’espace transatlantique des réseaux maçonniques ;
  • et l’espace symbolique des rites et des hauts grades.

La Guadeloupe maçonnique : un miroir de la société coloniale

La découverte du parchemin ne doit pas conduire à idéaliser la franc-maçonnerie coloniale. Les archives montrent une institution traversée par les contradictions de la société qui l’entoure. L’ouvrage de Chloë Duflo-Ciccotelli, La franc-maçonnerie en Guadeloupe, miroir d’une société coloniale en tensions (1770-1848), analyse précisément les implantations maçonniques dans l’île et met en évidence le caractère ambivalent de cette sociabilité.

La franc-maçonnerie a souvent été associée aux Lumières, à la circulation des idées et au progrès. Mais dans les colonies, elle pouvait aussi reproduire les hiérarchies sociales, raciales et économiques de l’ordre colonial. Le résumé de l’ouvrage souligne que les ateliers étaient majoritairement réservés aux Blancs libres et que les hommes de couleur libres, comme les personnes réduites en esclavage, furent largement absents des loges jusqu’au milieu des années 1830. Cette réalité est essentielle. Le temple maçonnique n’était pas nécessairement séparé des rapports de domination qui structuraient la société coloniale. Les valeurs proclamées d’égalité, de fraternité et de progrès pouvaient coexister avec des pratiques d’exclusion.

La franc-maçonnerie guadeloupéenne fut donc un miroir : elle reflétait les tensions, les contradictions et les préjugés de son environnement. Cette remarque donne au parchemin une profondeur nouvelle. Il ne faut pas seulement voir dans le document le témoignage d’une fraternité idéale. Il faut aussi y lire l’organisation concrète d’un groupe social situé dans un système colonial.

Le document et les absences de l’histoire

Comme toute archive, le parchemin nous montre certaines choses et en laisse d’autres dans l’ombre. Il nous donne le nom de Bellegarde, son lieu de naissance, son parcours maçonnique et son grade. Il nous révèle les titres utilisés, les formules, le sceau et la structure de validation. Mais il ne nous dit pas tout. Que pensaient les membres de la loge des esclaves ? Comment les hommes de couleur libres percevaient-ils ces institutions ? Quels conflits internes ont entouré la réception de Bellegarde ? Qui a financé le parchemin ? Combien de temps a-t-il fallu pour le rédiger, le sceller et le transmettre ?

L’archive ne répond pas nécessairement à toutes ces questions. Elle ouvre des pistes.

Le travail de l’historien consiste précisément à ne pas prendre le document pour un récit complet. Il doit le comparer à d’autres pièces : registres de loges, correspondances, tableaux de membres, actes administratifs, documents notariaux, archives judiciaires et sources de la métropole. Un parchemin isolé est précieux. Inséré dans un fonds, il devient encore plus fécond.

Une pièce de mémoire guadeloupéenne

La conservation de ce document en Guadeloupe constitue un enjeu patrimonial important. Pendant longtemps, l’histoire maçonnique ultramarine a été moins étudiée que celle des ateliers métropolitains. Pourtant, les Antilles furent des espaces majeurs de circulation des hommes, des idées et des rites. Les ports coloniaux reliaient la France, l’Amérique, les Caraïbes et les autres territoires de l’empire.

Les Archives départementales ne conservent donc pas une curiosité étrangère à l’histoire locale. Elles conservent une pièce de l’histoire de la Guadeloupe, de ses élites, de ses institutions et de ses relations avec la métropole. Le fonds acquis en 2022 permet de documenter la trajectoire de Bellegarde entre 1786 et 1806. Il donne une épaisseur individuelle à une histoire souvent racontée à travers les structures générales. Derrière les noms de loges et les titres de grade, il y a un homme qui naît à Lourdes, fréquente un atelier à Tarbes, traverse l’espace atlantique et reçoit un document à Basse-Terre.

La franc-maçonnerie n’est pas seulement une histoire d’obédiences. C’est aussi une histoire de personnes, de déplacements, de rencontres et de transmissions.

Un document à regarder comme un objet symbolique

Le parchemin mérite d’être étudié dans son contenu, mais aussi dans sa matérialité. Sa taille, ses couleurs, ses fibres, ses signatures, son écriture et son sceau racontent déjà quelque chose. L’histoire ne se trouve pas seulement dans les phrases. Elle se trouve également dans la façon dont le document a été fabriqué et conservé. Le rouge de la cire, le noir et le rouge des rubans, l’ampleur du support et le soin apporté aux formules manifestent l’importance de l’acte. Le document doit être vu, lu, touché autrefois par ceux qui en avaient le droit, conservé puis montré au public.

Il a changé de fonction au fil du temps :

  • en 1804, il attestait une réception et un grade ;
  • après la mort de Bellegarde, il est devenu un souvenir ;
  • lors de son entrée dans les archives, il est devenu une pièce patrimoniale ;
  • en 2026, il devient un support de médiation historique.

Un même objet peut donc traverser plusieurs vies.

Pourquoi les archives doivent-elles montrer la franc-maçonnerie ?

La présentation de ce parchemin rappelle aussi l’importance d’une conservation publique des archives maçonniques. Trop souvent, les documents maçonniques sont entourés de fantasmes. Certains imaginent qu’ils contiennent des preuves extraordinaires, d’autres qu’ils sont volontairement dissimulés. Leur entrée dans les collections d’archives permet au contraire de les replacer dans une démarche historique.

L’archive ne confirme pas automatiquement les récits de la franc-maçonnerie sur elle-même. Elle permet de les vérifier, de les nuancer et parfois de les contredire. Le parchemin montre une institution organisée, ritualisée et capable de produire des documents élaborés. Mais l’étude de la Guadeloupe coloniale rappelle aussi que cette institution pouvait reproduire des inégalités et des exclusions. Conserver les archives, c’est donc accepter une histoire complète, avec ses lumières et ses zones d’ombre.

La mémoire maçonnique ne doit pas être une légende dorée. Elle doit pouvoir être étudiée dans ses grandeurs, ses contradictions et ses responsabilités.

Une fenêtre sur la franc-maçonnerie de 1804

Le parchemin de réception de Jean Jacques Thérèse Laforgue de Bellegarde offre une fenêtre exceptionnelle sur la franc-maçonnerie de la Guadeloupe au début du XIXe siècle.

Il permet d’observer :

  • la mobilité des membres entre métropole et colonies ;
  • la place des loges dans les réseaux transatlantiques ;
  • l’existence d’un langage abrégé et codé ;
  • l’usage d’un calendrier symbolique ;
  • l’importance des grades et des titres ;
  • la valeur institutionnelle des signatures ;
  • le rôle des chancelleries et des sceaux ;
  • la circulation des formes écossaises ;
  • et les contradictions entre les idéaux maçonniques et la société coloniale.

Le document est à la fois intime et institutionnel. Il concerne un homme, mais il engage toute une communauté. Il est local par son lieu de délivrance, mais international par les réseaux qu’il suppose. Il est daté de 1804, mais il convoque une chronologie symbolique qui remonte aux origines du monde. C’est peut-être là sa plus grande force : il oblige à tenir ensemble plusieurs dimensions de la franc-maçonnerie — le rite, l’administration, la sociabilité, la mobilité, la mémoire et le pouvoir.

Pour terminer : lorsque le parchemin devient une voix

Un parchemin vieux de plus de deux siècles n’est jamais muet. Il parle à condition de savoir l’écouter. Celui de Bellegarde nous parle d’un homme né à Lourdes, passé par Tarbes et reçu à Basse-Terre. Il nous parle d’une loge appelée Saint-Jean d’Écosse, d’un chapitre guadeloupéen, d’un langage abrégé, d’un temps placé sous le signe de la « vraie lumière » et d’un monde maçonnique relié par l’Atlantique.

Mais il nous parle aussi d’une époque où la fraternité pouvait être proclamée dans les temples tout en restant limitée par les hiérarchies de la société coloniale. C’est précisément ce qui rend ce document précieux. Il ne fournit pas une image simplifiée de la franc-maçonnerie. Il montre une institution vivante, mobile, savante et structurée, mais également inscrite dans les rapports de force de son temps. Le parchemin de 1804 n’est donc pas seulement un certificat de réception. Il est une pièce de mémoire guadeloupéenne, un fragment de l’histoire coloniale et un témoin matériel de la manière dont la franc-maçonnerie construisait ses identités. En le plaçant sous vitrine, les Archives départementales ne dévoilent pas un secret. Elles rendent visible une histoire.

Et cette histoire, comme tout véritable travail initiatique, gagne à être regardée sous plusieurs lumières.

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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