Proverbes et sentences : « Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force »

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Il est des phrases qui ressemblent à des proverbes parce qu’elles semblent avoir été écrites pour traverser les siècles. Pourtant, la formule de François de La Rochefoucauld n’est pas, à proprement parler, un proverbe populaire : c’est une maxime morale, c’est-à-dire une observation brève et incisive sur les mécanismes cachés du cœur humain. Elle porte le numéro 122 dans les éditions courantes des Réflexions ou sentences et maximes morales : « Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force. »

Derrière cette phrase se trouve une question dérangeante : lorsque nous croyons avoir triomphé de nous-mêmes, avons-nous réellement fait preuve de volonté, ou bien la passion qui nous sollicitait s’était-elle simplement affaiblie ?

Une maxime née dans les salons

François-VI-de-La-Rochefoucauld.

François VI, duc de La Rochefoucauld, naît en 1613 dans une grande famille aristocratique et meurt à Paris en 1680. Il fut successivement homme de cour, militaire, conspirateur, frondeur, blessé de guerre, amant de la duchesse de Longueville et, plus tard, moraliste et écrivain. Son existence fut donc loin d’être celle d’un observateur retiré du monde : il connut les intrigues politiques, les rivalités de pouvoir, les fidélités intéressées et les passions amoureuses.

La Fronde, à laquelle il participa contre le pouvoir royal, constitua pour lui une expérience décisive. Après l’échec de cette révolte nobiliaire, La Rochefoucauld se retira progressivement de l’action politique et fréquenta les salons parisiens. C’est notamment chez la marquise de Sablé que ses réflexions furent discutées, corrigées et polies. Le salon de Madame de Sablé était consacré à l’art de la maxime, cette forme littéraire qui cherchait à condenser en quelques mots une vérité psychologique. La marquise elle-même écrivit des maximes et entretint des relations intellectuelles avec Pascal, Arnauld, Nicole et plusieurs moralistes de son temps.

L’histoire éditoriale du livre est déjà une petite aventure. Un recueil circula en Hollande en 1664 sans l’autorisation de La Rochefoucauld. La première édition autorisée des Réflexions, ou sentences et maximes morales parut la même année, mais fut datée de 1665 ; elle comportait 317 maximes et fut remaniée à plusieurs reprises jusqu’à l’édition de 1678. La Rochefoucauld ajouta, retrancha et reformula certaines pensées, comme si son propre ouvrage devait subir le même travail de polissage que l’âme humaine.

La maxime qui nous intéresse apparaît donc dans un ensemble consacré à l’examen des apparences, de l’amour-propre, de l’ambition, de l’amitié et des passions. Elle ne constitue pas un jugement moral prononcé de l’extérieur : elle est plutôt un miroir tendu à celui qui se croit vertueux.

Le piège de la victoire intérieure

La phrase est construite avec une grande précision :

« Si nous résistons… » La Rochefoucauld ne dit pas que nous résistons toujours. Il ne célèbre pas une humanité naturellement forte et maîtresse d’elle-même. Il pose une hypothèse : il peut nous arriver de ne pas céder à une passion.

« …à nos passions… » Le mot passion doit être compris dans son sens classique. Il ne désigne pas seulement l’amour ou le désir charnel, mais l’ensemble des mouvements qui nous emportent : colère, jalousie, ambition, envie, goût du pouvoir, besoin de reconnaissance, ressentiment ou désir de vengeance. Au XVIIe siècle, la passion est généralement pensée comme une force qui affecte l’âme et l’incline à agir. Chez La Rochefoucauld, elle est fréquemment reliée à l’amour-propre, c’est-à-dire à cette tendance à tout rapporter à soi. Les maximes présentent ainsi les passions comme les différentes expressions de l’amour-propre.

« …c’est plus par leur faiblesse… » Voilà le coup de théâtre. La passion n’a peut-être pas été vaincue. Elle s’est peut-être épuisée, déplacée ou trouvée un autre objet. L’ambitieux renonce parce qu’il n’a plus les moyens de réussir. Le colérique se calme parce que son adversaire s’est excusé. Le jaloux cesse de surveiller parce qu’il a découvert une nouvelle source d’inquiétude. Le gourmand résiste au dessert parce qu’il n’a plus faim. Dans tous ces cas, la victoire apparente de la volonté peut n’être que le résultat de l’affaiblissement du désir.

« …que par notre force. » La Rochefoucauld s’attaque ici à notre tendance à nous attribuer trop vite le mérite de nos bonnes actions. Nous aimons croire que nous sommes courageux, désintéressés et maîtres de nous-mêmes. Mais il arrive que notre vertu soit simplement favorisée par les circonstances.

Cette pensée ne signifie pas que tout effort moral est inutile. Elle invite plutôt à la prudence. Elle nous demande de ne pas confondre la disparition d’une tentation avec le véritable travail de transformation intérieure. Résister lorsque la passion est faible est relativement facile. La véritable épreuve commence lorsqu’elle demeure vive, séduisante et capable de nous offrir une récompense immédiate.

La leçon d’un moraliste qui se connaissait

La Rochefoucauld n’écrit pas comme un moraliste abstrait qui observerait l’humanité depuis une position de supériorité. Sa propre vie fournit le matériau de son œuvre. Il connut l’ambition politique, les intrigues de cour, les fidélités changeantes et les attachements amoureux. La Fronde fut pour lui une expérience de désillusion : il comprit que les grandes déclarations d’honneur pouvaient être mêlées au désir de gloire, au ressentiment et à l’intérêt personnel.

Le professeur Patrick Riley à Harvard

Il serait toutefois excessif de réduire chaque maxime à une confession autobiographique. La phrase ne signifie pas nécessairement : « La Rochefoucauld n’a jamais été capable de résister à ses passions. » Elle exprime plutôt une hypothèse générale sur l’être humain. L’un des intérêts de son œuvre est précisément de montrer que la lucidité morale ne consiste pas à se déclarer pur, mais à reconnaître les motifs mélangés qui nous font agir.

Dans une étude consacrée à La Rochefoucauld, le philosophe Patrick Riley souligne que cette maxime ne suppose même pas que nous résistions effectivement à nos passions. Elle montre surtout que, lorsque nous croyons leur résister, nous nous attribuons peut-être à tort une force de caractère que les circonstances ne justifient pas.

Il existe donc une ironie profonde dans cette sentence : même notre modestie peut devenir une nouvelle forme d’amour-propre. Nous pouvons être fiers de notre humilité, satisfaits de notre maîtrise et orgueilleux de ne pas céder à l’orgueil.

Une lecture à la lumière maçonnique.

Pour autant, la phrase trouve naturellement sa place dans une réflexion initiatique.

Le premier enseignement concerne la connaissance de soi. La franc-maçonnerie se présente comme un chemin de perfectionnement personnel fondé sur le travail, les symboles et l’examen intérieur. La Franc-maçonnerie insiste notamment sur l’initiation comme voie de progression personnelle et sur le rôle des outils symboliques dans le travail sur soi. Or, la maxime nous rappelle que nous ne nous connaissons pas aussi bien que nous le croyons. Il ne suffit pas de constater que nous ne sommes pas en colère pour conclure que nous sommes devenus tempérants. Il faut encore savoir si la colère a été réellement transformée ou si elle attend simplement une nouvelle occasion de se manifester.

La pierre brute offre une deuxième correspondance. Elle représente l’être humain dans son état inachevé, avec ses aspérités, ses habitudes et ses angles. Le travail maçonnique ne consiste pas à prétendre que la pierre est déjà parfaite, mais à reconnaître ce qui doit être dégrossi. La maxime de La Rochefoucauld pourrait ainsi être entendue comme un avertissement adressé à l’Apprenti : ne prends pas l’absence momentanée d’un défaut pour sa disparition définitive.

Un Frère peut croire avoir vaincu son orgueil parce qu’il reste silencieux pendant une tenue. Mais pourquoi se tait-il ? Est-ce par respect de la parole d’autrui, ou parce qu’il sait que son intervention ne sera pas appréciée ? Un autre peut penser avoir surmonté son désir de pouvoir parce qu’il refuse une fonction. Mais refuse-t-il par sagesse, ou parce qu’il redoute l’échec et la responsabilité ? Dans les deux cas, le geste extérieur est identique ; seul un examen sincère permet d’en discerner le motif.

La tempérance constitue également une clé de lecture. Dans la tradition maçonnique, la maîtrise de soi ne signifie pas l’extinction de toute passion. Une personne totalement dépourvue de désir manquerait aussi d’énergie pour agir, créer, défendre la justice ou secourir les autres. Il s’agit plutôt d’ordonner les passions, de les soumettre à une finalité plus haute. Les textes de la tradition maçonnique anglo-saxonne recommandent d’ailleurs d’éviter l’intempérance et les excès, ce qui relève moins d’une suppression des forces intérieures que de leur gouvernement.

La force maçonnique n’est donc pas une dureté froide. Elle est la capacité de regarder ses propres mobiles sans complaisance. La colère peut devenir courage, l’ambition peut se transformer en désir de servir, le besoin de reconnaissance peut être converti en recherche du travail bien fait. Le but n’est pas de détruire toute passion, mais de ne plus en être l’instrument aveugle.

Deux exemples pour aujourd’hui

Prenons le cas d’une discussion sur les réseaux sociaux. Une personne reçoit une remarque agressive et décide de ne pas répondre. Elle peut croire avoir fait preuve de sagesse. Mais peut-être est-elle simplement fatiguée, ou certaine de ne pas pouvoir gagner le débat. La véritable maîtrise se vérifiera lorsque la provocation sera publique, injuste et particulièrement blessante.

Autre exemple : un responsable associatif ou maçonnique renonce à prendre la parole afin de laisser une place à un autre. Ce geste peut traduire une réelle fraternité. Mais il peut aussi cacher la peur d’être contredit, la crainte d’un jugement défavorable ou le désir de se donner une image de modestie. La maxime ne condamne pas le geste ; elle nous invite à en examiner la source.

C’est là que réside son actualité. Dans une époque qui valorise la maîtrise de soi, l’image de soi et la communication personnelle, nous confondons souvent la vertu avec son apparence. La Rochefoucauld nous apprend à nous méfier de nos propres récits héroïques.

Le miroir du temps

« Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force » ne nous enseigne pas le renoncement. Elle nous enseigne la lucidité. Elle nous demande de ne pas nous attribuer trop rapidement une victoire et de distinguer la passion qui s’est éteinte de celle que nous avons véritablement transformée.

Pour le Franc-maçon, cette maxime pourrait devenir une question de travail personnel : quelle passion ai-je réellement maîtrisée, et laquelle s’est simplement retirée en attendant son heure ?

Le maillet et le ciseau ne servent pas à nier la matière, mais à la travailler. De la même manière, l’initié ne devient pas un être sans passions. Il apprend à les reconnaître, à les mesurer et à les orienter. La véritable force ne consiste peut-être pas à ne rien désirer, mais à ne plus être entièrement gouverné par ce que l’on désire.

Et si, parfois, nos passions sont trop faibles pour nous vaincre, il nous appartient encore de ne pas prendre cette facilité pour de la vertu.

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