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Nous évoquons en permanence la notion d’identité, mais au fond, de quoi parlons-nous exactement ? N’est-ce pas plutôt d’appartenances choisies ou inconscientes ? Il est utile de laisser un spécialiste du sujet nous apporter ses lumières. Pour Michel Serres, l’identité ne se confond pas avec les appartenances. Cette distinction, qu’il juge fondamentale, structure toute sa réflexion sur le sujet, le racisme, la nation et la condition humaine à l’ère des réseaux et des communications globales.
Identité = « je suis je » : un principe logique, pas un catalogue de traits
Serres ramène l’identité à son sens logique le plus simple : le principe d’identité, « A est A », ou, pour un sujet, « je suis je ».
Dans cette perspective :
- L’identité, c’est la singularité irréductible d’un sujet, exprimée par la tautologie « je = je ».
- Elle n’est pas un ensemble de caractéristiques (nom, sexe, nationalité, religion, métier, etc.), mais l’affirmation minimale d’une existence singulière.
Comme il l’écrit : « Mon identité ne se réduit point à mes appartenances. Ne m’appelez donc point vieillard, mâle ou écrivain, rangez-moi plutôt dans tel sous-ensemble, groupant respectivement âge, sexe ou métier. Au-delà de ces implications, qui suis-je ? Moi. »
Appartenance = « j’appartiens à » : des collections, des groupes, des ensembles

À l’inverse, les appartenances désignent tous les groupes auxquels un individu peut être rattaché :
- Nationalité, religion, culture.
- Sexe, âge, profession.
- Langue parlée, compétences, loisirs, etc.
Serres insiste : « Tout le reste, y compris ce que l’administration m’oblige à écrire sur ma carte dite d’identité, désigne des groupes auxquels j’appartiens. »
Ainsi, sur une carte d’identité administrative, « rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances ».
Il formule la distinction en termes presque mathématiques :
- « Ou vous dites “A est A”, “je suis je”, et voilà l’identité ; ou vous dites “A appartient à telle collection”, et voilà l’appartenance. »
Confondre les deux revient, selon lui, à commettre « une faute de logique ».
La confusion identité/appartenance comme source du racisme
C’est sur cette confusion que Serres fonde une critique puissante du racisme et des essentialisations identitaires.
Réduire une personne à l’une de ses appartenances (sa « race », sa religion, sa nationalité, son sexe), c’est :
- Transformer une caractéristique contingente en essence.
- Effacer la singularité du sujet derrière un collectif.
- Commettre ce qu’il appelle une « faute meurtrière », le racisme, « qui consiste, justement, à réduire une personne à l’un de ses collectifs ».
Il écrit : « Si vous confondez appartenance et identité, vous commettez une erreur logique, lourde ou bénigne, selon ; mais vous risquez une faute meurtrière, le racisme. »
Ainsi, dire « je suis musulman », « je suis Français », « je suis noir », etc., est, pour Serres, un contresens. Il faudrait dire : « j’appartiens au groupe de ceux qui se définissent comme musulmans / Français / noirs », car ces traits relèvent de l’appartenance, non de l’identité proprement dite.
« Je suis la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort »

Si l’identité est « je = je », Serres ne nie pas l’importance des appartenances. Au contraire, il les pense comme dynamiques et ouvertes.
Il affirme : « Qui suis-je, alors ? Je suis je, voilà tout ; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe : ceux qui parlent turc, si j’apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. »
Cette formule est essentielle :
- L’identité reste « je = je ».
- Mais le contenu de ce « je » s’enrichit, se transforme, se complexifie au fil des appartenances successives.
- Ces appartenances ne sont pas figées : elles évoluent, se multiplient, se superposent.
Ainsi, réduire l’identité d’une personne à ses appartenances présentes, c’est :
- Ignorer ses appartenances futures.
- Refuser l’idée d’un progrès humain, d’une transformation, d’un devenir.
Identité, corps et ADN : une singularité biologique minimale

Dans certaines interventions, Serres associe l’identité à la singularité biologique, notamment au code ADN, unique à chacun.
Il précise cependant que les traits descriptifs (sexe, origine, taille, nom, etc.) ne constituent pas l’identité, mais un « carrefour d’appartenances ».
Ainsi :
- L’identité, au sens le plus minimal, c’est l’unicité biologique et existentielle d’un sujet.
- Les appartenances, ce sont toutes les catégories sociales, culturelles, administratives dans lesquelles ce sujet peut être inscrit.
Une identité en devenir, non stable ni close
Pour Serres, l’identité n’est jamais stable, elle est toujours en devenir, en avenir.
Cette conception s’oppose aux discours sur l’« identité nationale », « identité religieuse » ou « identité culturelle », qu’il considère comme des confusions entre identité et appartenance.
Il écrit : « Non vous n’êtes pas musulmane, fille, protestante ou blonde, vous ne faites que partie de tel pays et de ses modes printanières, de cette religion et de ses rites ou d’un sexe et de ses rôles mouvants… les appartenances tombent et flottent comme le temps, le hasard et la nécessité. »
L’identité, elle, demeure comme le point fixe du « je », tandis que les appartenances fluctuent.
En résumé : la définition serresienne de l’identité
On peut synthétiser la pensée de Michel Serres sur l’identité ainsi :
- Identité :
- Principe logique : « je suis je », « A est A ».
- Singularité irréductible du sujet.
- Ne se réduit à aucune caractéristique descriptive.
- Seule la mort arrête la liste des appartenances, mais l’identité reste « je = je ».
- Appartenance :
- Ensemble des groupes auxquels un individu appartient (nation, religion, sexe, âge, métier, langue, etc.).
- Variables, multiples, évolutives.
- Inscrites sur les cartes d’identité administratives, mais ne définissent pas l’identité proprement dite.
- Erreur fondamentale :
- Confondre identité et appartenance.
- Réduire une personne à l’une de ses appartenances = racisme, essentialisation, « faute meurtrière ».
- Identité en devenir :
- « Je suis la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort. »
- L’identité n’est pas close ; elle s’enrichit de nouvelles appartenances au fil de la vie.
Ainsi, pour Michel Serres, l’identité n’est pas un catalogue de traits, ni une essence fixe, mais le point minimal d’un sujet qui, tout en restant « je », ne cesse d’entrer dans de nouveaux groupes, d’acquérir de nouvelles appartenances, et donc de se transformer.
