Légendes de France ou d’ailleurs : Johnny Appleseed, le semeur de l’invisible

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Sur les chemins de l’Amérique naissante avance un homme vêtu de presque rien. Il marche pieds nus, dort sous les arbres, partage son pain avec les animaux et porte, dit-on, une vieille marmite en guise de chapeau. Dans sa besace, ni or ni arme, mais des pépins de pomme. Là où d’autres viennent prendre possession de la terre, il s’arrête, creuse, plante, protège, puis repart. Derrière lui, le temps fera lever des vergers.

Johnny Appleseed appartient à cette famille de personnages dont l’existence réelle finit par disparaître sous la légende. Mais sous l’image aimable du vagabond semant au hasard se tient une figure plus mystérieuse. John Chapman ne plantait pas seulement des pommiers. Il confiait une possibilité à la terre, une parole à l’avenir et une œuvre à des hommes qu’il ne rencontrerait peut-être jamais. Son geste relève moins de l’agriculture que d’une initiation à la transmission.

L’homme sous l’écorce du mythe

John Chapman naît en 1774 à Leominster, dans le Massachusetts. À la fin du XVIIIe siècle, il prend la route de l’Ouest, vers la Pennsylvanie, l’Ohio puis l’Indiana. Cette frontière américaine n’est pas encore le Midwest paisible des cartes modernes. C’est une lisière mouvante où les forêts sont abattues, les terres revendiquées et les communautés de colons établies au prix d’une violence souvent passée sous silence.

La légende raconte qu’il lançait ses pépins à pleines poignées au bord des chemins.

La réalité est plus construite. Chapman récupérait des graines auprès des pressoirs à cidre, choisissait un terrain, y installait une pépinière, l’entourait d’une clôture sommaire et confiait parfois sa surveillance à un voisin. Il revenait ensuite prendre soin des jeunes arbres et proposait les plants aux familles arrivées sur la frontière.

Il n’était donc ni un rêveur distrait ni un simple vagabond. Il connaissait les sols, les saisons et la lente discipline du vivant. Sa pauvreté apparente était largement volontaire. Il pouvait posséder des terres tout en refusant de se laisser posséder par elles. Ce paradoxe est déjà initiatique. Avoir sans appartenir à ce que l’on possède, travailler sans s’identifier à son œuvre, préparer une récolte dont d’autres recevront les fruits. Chapman ne conquiert pas. Il féconde. Il ne bâtit pas une demeure. Il rend la demeure possible.

Planter n’est pas jeter

Toute graine confiée à la terre porte une énigme. Elle ressemble à un fragment sans importance, presque à un déchet. Pourtant, dans cette enveloppe minuscule sommeillent les racines, le tronc, les branches, les fleurs et les fruits futurs. La graine contient l’arbre sans avoir encore la forme de l’arbre.

Elle est une promesse obscure.

Pour germer, elle doit disparaître. Elle est recouverte, livrée à l’humidité, au froid et à la nuit. Son enveloppe se fend. Ce que l’on pourrait prendre pour une destruction est le commencement de sa métamorphose. Comme l’initié au seuil du Temple, la graine doit consentir à ne plus être ce qu’elle était afin de devenir ce qu’elle portait secrètement en elle.

Johnny Appleseed ne sème donc pas dans la lumière. Il sème dans l’invisible. Son premier travail se déroule sous terre, hors du regard des hommes. Il sait que toute croissance authentique commence dans une profondeur où nul applaudissement ne parvient.

Le Franc-Maçon connaît cette loi.

Le travail le plus décisif n’est pas nécessairement celui qui se montre. La pierre se transforme d’abord dans le silence de l’atelier intérieur. Avant la parole vient l’écoute. Avant l’élévation vient la descente. Avant l’épi vient l’ensevelissement du grain.

Le pommier entre connaissance et transgression

La pomme possède en Occident une mémoire symbolique particulièrement dense. La Genèse ne nomme pourtant jamais le fruit de l’arbre de la connaissance. C’est l’imaginaire chrétien médiéval qui en fera une pomme, sans doute aidé par la proximité latine entre mălum, le mal, et mālum, la pomme.

Depuis lors, le fruit porte une ambiguïté. Il est à la fois nourriture, désir, connaissance et transgression. Il représente ce qui attire la main humaine vers une conscience nouvelle, avec le risque que toute connaissance comporte. Car savoir ne rend pas nécessairement sage. La connaissance peut éclairer, mais elle peut aussi nourrir l’orgueil.

Dans la légende de Johnny Appleseed, la pomme change de sens.

Elle n’est plus le fruit arraché à l’arbre. Elle devient le fruit rendu à la terre. Le geste d’Adam saisissait. Celui de Chapman restitue. À l’appropriation répond le don, à la consommation immédiate répond l’attente, à la volonté de posséder répond le désir de transmettre.

La pomme cesse alors d’être le signe d’une chute. Elle devient celui d’un relèvement.

L’étoile cachée dans le fruit

Lorsqu’une pomme est coupée transversalement, ses cinq loges dessinent souvent une étoile. Le fruit familier révèle soudain un pentagramme naturel, dissimulé sous la peau et la chair. Ce qui paraissait ordinaire contenait un signe.

L’étoile à cinq branches renvoie à l’être humain accompli, debout, les bras et les jambes déployés. Dans l’univers maçonnique, elle évoque notamment l’Étoile flamboyante, la lumière intérieure, l’intelligence mise au service du juste et la présence d’un principe ordonnateur au cœur de la matière.

Johnny Appleseed semait ainsi, sans peut-être le formuler de cette manière, des étoiles enfermées dans des fruits. Chaque pépin portait la possibilité d’un arbre, chaque arbre celle d’une pomme et chaque pomme celle d’une étoile rendue visible par l’ouverture.

Mais il faut trancher le fruit pour découvrir le signe. Là encore, le symbole parle. L’intériorité ne se révèle qu’au prix d’une ouverture. L’écorce protège, mais elle dissimule. L’initiation ne détruit pas l’être. Elle pratique en lui une brèche par laquelle son architecture secrète peut enfin apparaître.

La véritable étoile n’est donc pas suspendue au-dessus de nous. Elle attend parfois d’être découverte au centre de ce que nous sommes.

Deux semences dans la même besace

John Chapman était un disciple fervent d’Emanuel Swedenborg et un missionnaire de la Nouvelle Église, également appelée Église de la Nouvelle Jérusalem. Au cours de ses voyages, il distribuait des fragments des écrits du mystique suédois. Il semait des pépins dans la terre et des idées dans les consciences.

Ce rapprochement n’est pas fortuit. Pour Swedenborg, le monde visible entretient avec le monde spirituel un réseau de correspondances. La nature est un langage. Une réalité matérielle peut devenir le miroir d’une réalité intérieure. L’arbre n’est pas seulement un arbre. Il peut être l’image de l’être humain, de sa croissance, de son enracinement et des fruits de ses œuvres.

Chapman semble avoir incarné cette pensée plutôt que de l’avoir seulement prêchée. Il ne séparait pas le spirituel du quotidien. Sa théologie marchait, creusait la terre, réparait une clôture et protégeait une pousse fragile. Il ne demandait pas aux hommes de croire à la bonté. Il leur en déposait une preuve vivante devant la porte.

La pensée de Swedenborg a rencontré certains courants illuministes et maçonniques du XVIIIe siècle.

Cela ne permet aucunement de faire de Johnny Appleseed un Franc-Maçon. Rien ne l’établit. Mais sa vie entre en résonance avec une exigence fondamentale de l’Art royal. Le symbole n’a de valeur que s’il devient une manière d’agir.

Une planche parfaite qui ne change rien au comportement demeure un arbre sans fruit.

Les fruits acides de la vérité

La légende moderne représente volontiers Johnny offrant de belles pommes rouges et sucrées aux enfants. Les arbres issus de pépins produisaient pourtant des fruits très variables, souvent acides, peu adaptés à la consommation directe. Beaucoup étaient destinés au cidre.

Ce détail corrige l’image d’Épinal et lui donne une portée alchimique inattendue. Chapman ne promet pas la douceur immédiate. Il apporte une matière qui devra être récoltée, broyée, pressée puis transformée par la fermentation. Le fruit doit perdre sa forme pour libérer son suc. Le temps et un feu invisible accomplissent ensuite leur travail.

La fermentation est une mort lente qui prépare une autre vie. Elle rappelle les opérations de l’athanor où la matière se défait, se corrompt et se purifie avant de parvenir à un nouvel état. Rien n’y est instantané. Rien n’y est seulement agréable. Toute transformation véritable possède son âpreté.

Ainsi en va-t-il de la vérité initiatique.

Elle n’est pas toujours une pomme douce offerte à notre désir. Elle peut être acide, dérangeante, difficile à recevoir. Mais si l’on accepte de la travailler, elle devient une force de transmutation.

Le pépin contre la greffe

John Chapman plantait des pépins plutôt que de multiplier des variétés par greffage. Or un pépin de pomme ne reproduit pas fidèlement l’arbre dont il provient. Chaque semis donne naissance à un être nouveau, imprévisible, parfois stérile, parfois médiocre, parfois exceptionnel.

Symboliquement, ce refus de la reproduction à l’identique est essentiel. Chapman ne fabrique pas des copies. Il favorise des différences. Il transmet une origine, non une forme imposée.

La Franc-Maçonnerie devrait entendre cette leçon.

Initier ne consiste pas à greffer sur un être des opinions préfabriquées ni à produire des Maçons conformes à un modèle unique. Une Loge n’est pas une pépinière d’identités semblables. Elle offre un sol, une méthode, une protection et une lumière. Puis elle laisse chaque conscience développer ses propres branches.

Le Maître ne demande pas au jeune arbre de lui ressembler. Il veille seulement à ce qu’il puisse croître droit, résister aux tempêtes et porter les fruits qui seront les siens.

Protéger sans enfermer

Chapman entourait ses pépinières de clôtures afin de préserver les jeunes pousses des animaux et des accidents. Une graine ne peut affronter immédiatement toutes les violences du monde. Elle a besoin d’une limite.

La clôture devient ici l’image du Temple. Celui-ci ne sépare pas définitivement l’initié de l’humanité. Il établit temporairement un espace protégé où une parole différente peut être entendue, où le silence peut se creuser et où une fraternité peut prendre racine.

Mais la clôture ne doit pas devenir une prison. Le plant est destiné à quitter la pépinière. Le Franc-Maçon n’est pas initié pour demeurer à l’abri du monde, satisfait de ses décors et de ses certitudes. Il doit retourner dans la cité, y éprouver ce qu’il a reçu et y porter les fruits de son travail.

Une Loge qui ne produit que sa propre conservation finit par se dessécher. Une clôture utile protège la croissance. Une clôture sacralisée empêche la forêt.

L’ombre portée de la frontière

La légende de Johnny Appleseed ne doit pas faire oublier que les vergers accompagnaient l’avancée des colons vers des terres habitées par les peuples autochtones. Planter un arbre fruitier pouvait contribuer à marquer une installation durable et à transformer le territoire sauvage en propriété exploitable.

Le pommier porte donc aussi l’ombre de la conquête. Aucun symbole humain n’est absolument pur. Le même arbre peut nourrir une famille et annoncer la dépossession d’une autre. La même lumière peut éclairer ou aveugler celui qui se croit chargé de l’imposer.

Ce rappel protège la lecture initiatique contre toute naïveté. Le Franc-Maçon ne doit jamais confondre son idéal avec une autorisation de régner sur autrui. Éclairer n’est pas coloniser les consciences. Transmettre n’est pas contraindre. Bâtir n’est pas effacer ce qui existait avant nous. La générosité véritable commence par reconnaître la terre, la mémoire et la dignité de ceux auxquels nous prétendons apporter quelque chose.

Construire sans voir l’achèvement

Le pommier ne donne pas immédiatement son fruit. Celui qui plante travaille pour un temps auquel il n’est pas certain d’appartenir. Il doit accepter que son geste lui survive et que d’autres récoltent ce qu’il a préparé.

Johnny Appleseed apparaît ainsi comme un bâtisseur de Temples végétaux. Il ne pose pas des pierres, mais des racines. Il ne trace pas des murs, mais des alignements d’arbres. Il ne place aucune signature au fronton. Son nom disparaît dans le bruissement des feuilles.

Le Franc-Maçon peut reconnaître dans cette attitude l’une des formes les plus hautes du travail initiatique. Nous recevons des outils façonnés avant notre naissance. Nous travaillons une pierre qui prendra place dans un édifice dont nous ne verrons peut-être jamais l’achèvement. Nous transmettons à notre tour, sans exiger que l’avenir se souvienne de nous.

L’œuvre la plus juste est peut-être celle qui continue lorsque le nom de son auteur s’efface.

Ce que le Franc-Maçon recueille dans le verger

Johnny Appleseed enseigne d’abord que nul ne peut semer sur une terre qu’il n’a pas préparée. Avant de transmettre une parole, il faut écouter. Avant d’enseigner, il faut connaître le sol humain dans lequel la graine sera déposée.

Il rappelle ensuite que semer ne suffit pas. Il faut revenir, réparer les clôtures, dégager les jeunes pousses et accompagner ce qui commence. Combien de belles intentions sont lancées dans le monde puis abandonnées au premier hiver. La véritable générosité n’est pas un élan passager. Elle est une fidélité.

Il enseigne encore que le fruit n’appartient pas au semeur. Celui-ci ne décide ni de sa forme, ni de sa saveur, ni de celui qui le mangera. Transmettre, c’est renoncer à gouverner l’avenir.

Enfin, Chapman rappelle que la spiritualité ne se mesure ni à la richesse des discours ni à l’éclat des vêtements. Elle se reconnaît aux traces de fécondité laissées sur le chemin. Après notre passage, avons-nous accru la peur ou la confiance, la sécheresse ou la fraternité, le désert ou le verger ?

Peut-être est-ce là la question silencieuse que Johnny Appleseed adresse à chaque Franc-Maçon

Que plantes-tu dans le monde lorsque tu quittes le Temple ?

D’ici là, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de ceux qui sèment que de ceux qui récoltent. Elles nous rappellent que l’avenir commence parfois dans un geste minuscule, accompli sans témoin et confié à la nuit de la terre.

Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain, pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si vous le voulez bien…

Et parce que les légendes vivent aussi de celles et ceux qui les recueillent, nous vous invitons à nous transmettre celles de votre village, de votre région, de France ou d’ailleurs. Quelques lignes pour en rappeler le contexte et, si possible, une photographie libre de droits suffiront.

Nous nous ferons un plaisir de les présenter à nos lecteurs, dans le respect de leur origine et sous votre signature si vous le souhaitez.

Sources : Library of Congress – Today in History, September 26 ; Swedenborgian Church of North America – History of the Movement ; Heinz History Center – The Real Johnny Appleseed ; Smithsonian Magazine – The Real Johnny Appleseed Brought Apples and Booze to the American Frontier

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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