B et B enquêtent à salon chez Nostradamus

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La Fare, 20 décembre 1868

Nos deux amis le docteur Batson et Berlock le grand détective parisien, après leur dernière aventure à Marseille lors du retentissant procès des trois empoisonneuses *qui avait défrayé la chronique judiciaire de la cité phocéenne, avaient décidé de prendre quelques jours de vacances bien méritées. L’affaire avait été particulièrement éprouvante, mêlant intrigues bourgeoises, jalousies familiales et secrets d’alcôve dans un imbroglio criminel qui avait tenu en haleine tout le Midi. Les longues heures passées à démêler les fils de cette sombre affaire avaient laissé leurs traces, même sur le visage imperturbable de Berlock.

* cf : B et B Les Empoisonneuses de Marseille

Car désormais Batson allait écrire les aventures de Berlock dans les journaux, faisant passer les événements pour imaginaires, mais où chaque lecteur pouvait retrouver un peu de sa vie quotidienne. Ces récits, publiés dans Le Petit Provençal sous le pseudonyme transparent de « Docteur B. », connaissaient un succès grandissant auprès des bourgeois marseillais et des notables aixois qui se délectaient de ces mystères résolus par la logique pure.

Berlock et le Dr Batson

Le docteur Batson, fidèle à ses habitudes et à sa clientèle, continuait néanmoins ses consultations matinales dès six heures, recevant dans son cabinet les habitants du village et des alentours venus chercher remèdes et conseils.

 La salle d’attente, avec ses chaises de paille et son odeur caractéristique d’éther et de camphre, voyait défiler paysans aux mains calleuses, femmes en coiffe traditionnelle tenant leurs enfants fiévreux, et vieillards courbés par les rhumatismes.

Mais certains après-midis leur appartenaient, et ils profitaient de cette liberté retrouvée pour explorer les environs de La Fare.

Par cette radieuse journée de début janvier après avoir fêté noël à la provençale, alors que la lumière dorée de Provence caressait les collines couvertes de quelques chênes verts, pinèdes et garrigue, ils entreprirent une longue marche vers les ruines majestueuses du Castellas, perchées sur les hauteurs dominant le village. Le mistral s’était tu depuis la veille, laissant place à cette douceur de l’arrière-saison où l’air semble vibrer d’une clarté cristalline.

Le sentier muletier serpentait à travers les senteurs encore entêtantes de thym et de romarin, où bourdonnaient encore les dernières abeilles de la saison, butinant les fleurs mauves de la lavande tardive. Le sol caillouteux crissait sous leurs pas, et par moments, le cri rauque d’un geai troublait seul le silence majestueux de ces collines éternelles.

Chemin faisant, Batson, dont l’érudition n’avait d’égale que sa passion pour l’histoire locale, entreprit d’éclairer son compagnon sur les mystères de cette forteresse en ruines. Son regard brillait de cette excitation particulière qu’il manifestait toujours lorsqu’il pouvait partager ses connaissances historiques.

Mon cher Berlock, commença-t-il, en essuyant la sueur de son front avec un mouchoir de batiste en toile de lin sous le soleil encore ardent de l’arrière-saison provençale, le Castellas de La Fare que nous approchons est un témoin millénaire de notre histoire provençale. Cette ancienne forteresse médiévale plonge ses racines dans les brumes du XIème ou XIIème siècle. Sa première mention officielle figure dans le testament de Raymond des Baux, ce puissant seigneur des Alpilles dont le nom seul faisait trembler les vassaux, daté de septembre 1170.  

Le Castellas

« À cette époque reculée, poursuivit-il en désignant les vestiges qui se profilaient au-dessus d’eux comme une couronne de pierres blondes, la population était si clairsemée qu’une charte nous apprend qu’en cas d’alerte, tous les habitants du hameau pouvaient trouver refuge dans la grande citerne du castrum, située au pied du château proprement dit. Imaginez cette communauté réduite, blottie dans l’obscurité humide de cette réserve d’eau, les enfants étouffant leurs pleurs contre le sein de leurs mères, guettant anxieusement le départ des pillards ou des routiers, ces soldats démobilisés qui écumaient les campagnes comme des loups affamés ! »

Construit selon les règles de l’art militaire sur un éperon rocheux de la chaîne calcaire d’Éguilles, le château dominait majestueusement la fertile vallée de l’Arc et possédait toutes les caractéristiques d’une forteresse médiévale digne de ce nom : accès malaisé par des sentiers escarpés où deux hommes ne pouvaient marcher de front, plusieurs enceintes successives se chevauchant comme autant de pièges pour l’assaillant téméraire, un imposant donjon carré aux murs épais comme des remparts dont les pierres portaient encore les stigmates du temps, et une tour de guet d’où la vue portait jusqu’aux lointaines Alpilles, se découpant sur l’horizon comme des vagues pétrifiées.

 « Sa fonction, voyez-vous, était avant tout militaire et stratégique, expliquait Batson en gravissant les dernières marches taillées dans le roc, polies par le passage de générations de guetteurs. De ce poste d’observation privilégié, les guetteurs surveillaient les voies d’accès à la vallée et participaient à un ingénieux système de signalisation qui permettait de prévenir les invasions grâce à des feux allumés la nuit ou des fumées le jour. Un véritable télégraphe optique avant la lettre ! Imaginez ces hommes, dans le froid mordant de l’hiver ou sous le soleil écrasant de l’été, scrutant inlassablement l’horizon, prêts à donner l’alerte au moindre nuage de poussière suspect. »

 La légende de la Cabre d’Or

Une légende tenace, transmise de génération en génération par les veillées d’hiver où les anciens filaient la laine près du feu, rapporte que les habitants utilisaient un mystérieux flambeau, qui figure d’ailleurs toujours sur le blason communal, pour circuler dans un souterrain secret reliant le château au Pavillon, et aussi pour alerter la population lors d’arrivées ennemies.

 Ce souterrain, selon les croyances populaires qui ont la vie dure dans ces contrées superstitieuses, pouvait abriter la fabuleuse Cabre d’Or.

 « La légende de la Cabre d’Or, traduisit Batson avec un sourire amusé qui plissait les coins de ses yeux, est une célèbre histoire provençale que l’on retrouve associée à nombre de sites historiques ou mystérieux de notre Midi. On raconte qu’une chèvre aux cornes et aux sabots d’or pur garde jalousement un trésor inestimable caché dans les grottes, les ruines, ou parfois même dans les oubliettes de châteaux comme celui-ci, que l’on nomme génériquement « Castellas » dans notre langue d’oc.

Selon cette antique légende qui remonte sans doute aux cultes païens de l’Antiquité, seuls les plus audacieux et les cœurs purs pourraient apercevoir la Cabre d’Or, et certains soirs de pleine lune, les bergers prétendent voir des fils d’or accrochés aux genêts et aux lavandes des collines, preuve tangible de son passage nocturne. Ma vieille gouvernante, qui tient ces histoires de sa grand-mère, affirme que son propre aïeul aurait aperçu la bête mystique, dont les yeux brillaient comme des escarboucles dans la nuit, mais qu’il n’osa point la suivre, craignant quelque sortilège. »

Batson poursuivit après un long silence :

 « Lors de la grande peste de 1348, ce fléau terrible qui décima l’Europe entière en emportant près d’un tiers de sa population dans une danse macabre sans précédent, la maigre population fut cruellement frappée. En 1471, les chroniques poussiéreuses conservées dans les archives d’Aix mentionnent que le village est entièrement déserté, ses derniers habitants ayant fui vers des cieux plus cléments, abandonnant leurs maisons aux rats et aux corbeaux. Par la suite, la résidence seigneuriale fut transférée du Castellas vers le Pavillon, dans le bourg naissant, plus accessible et moins isolé, mieux protégé aussi des miasmes que l’on croyait alors responsables des épidémies. »

Berlock écoutait son ami avec cette attention soutenue qui le caractérisait, ses yeux gris acier perdus dans le vague, comme s’il contemplait déjà mentalement les siècles écoulés se déroulant devant lui tel un parchemin ancien.

Sa prodigieuse mémoire, ce « palais mental » comme il l’appelait avec une pointe d’orgueil, enregistrait et classait méthodiquement toutes ces données historiques dans les innombrables rayonnages de sa bibliothèque cérébrale. Chaque détail, chaque date, chaque anecdote trouvait sa place logique dans cette architecture mentale d’une complexité fascinante, tel un bibliothécaire invisible rangeant chaque livre dans sa section appropriée.

Berlock

Ce soir-là, dans la quiétude bourgeoise de la demeure ancestrale du Dr Batson, cette bastide du XVIIe siècle aux murs épais et aux volets de bois peint, ils dégustèrent avec délectation un magnifique loup de mer aux chairs nacrées pêché dans l’étang de Berre tout proche, cette merveille naturelle où les eaux salées de la Méditerranée se mêlent harmonieusement aux apports d’eau douce des fleuves et rivières dans un équilibre écologique subtil et fragile.

Marie, la gouvernante dévouée, déjà âgée, avait préparé le poisson selon une recette familiale jalousement gardée : grillé aux herbes de Provence sur un lit de fenouil sauvage, accompagné d’une ratatouille aux légumes du potager et arrosé d’un vin blanc de Cassis aux reflets dorés. Ces nobles poissons s’attardent dans l’étang au printemps et à l’automne, avant de migrer vers la mer ouverte pour leur reproduction hivernale, dans un ballet naturel perpétuel que connaissent bien les pêcheurs locaux.

Les bûches de chêne vert crépitaient joyeusement dans l’âtre monumental, répandant leur chaleur réconfortante dans la salle à manger aux poutres apparentes, tandis que les ombres dansantes projetées par les flammes bondissantes animaient les murs blanchis à la chaux de figures mouvantes qui évoquaient des personnages fantastiques.

Berlock avait sorti sa pipe de bruyère St Claude de la célèbre maison Gambier, cette manufacture réputée pour la qualité de ses fourneaux, qu’il bourrait consciencieusement de son tabac favori Caporal français mélangé avec des tabacs d’origine orientale aux arômes subtils et épicés, qu’il se faisait composer spécialement par un tabletier de la rue Saint-Honoré, quand Batson poussa un petit gémissement de contrariété en ouvrant son courrier du jour.

Il venait de découvrir une lettre de son confrère et ami, le docteur Saint-Germain de Salon-de-Provence, homme réputé dans toute la région pour sa compétence médicale et son flegme britannique hérité de lointains ancêtres écossais qui avaient suivi les Stuart en exil.

La missive était troublante car le docteur Saint-Germain y sollicitait l’aide de son confrère sans plus de précision, mais sur un ton d’une urgence inhabituelle, presque fiévreux, qui contrastait étrangement avec son caractère posé. Les lignes semblaient avoir été tracées dans la hâte, avec cette nervosité qui trahit une profonde inquiétude. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Aucune indication n’était donnée dans cette lettre si laconique qu’elle en devenait énigmatique.

Tendant la lettre à Berlock d’une main légèrement tremblante, Batson observa son ami parcourir les lignes d’un œil exercé, ce regard perçant qui semblait radiographier les mots pour en extraire leur substance cachée. Le détective remarqua immédiatement l’écriture nerveuse, précipitée, où transparaissait une agitation certaine.

 « Voyez cette calligraphie, mon cher Batson, fit-il observer en brandissant la lettre vers la lumière du feu, révélant par transparence le filigrane du papier. Ces lettres tremblées, ces mots griffonnés à la hâte avec des ratures… Pourtant, vous m’avez dit qu’il était un homme d’un calme exemplaire, affable, expérimenté, pondéré dans ses jugements. Cette écriture fébrile ne correspond nullement au caractère décrit. Observez particulièrement ce « p » dont la hampe descendante dévie vers la gauche… signe d’anxiété profonde et ces points sur les « i » qui sont à peine marqués, preuve d’une précipitation extrême. Il se passe certainement quelque chose de grave à Salon. »

Sans hésiter, ils prirent la décision de partir pour Salon dès le lendemain, après les consultations matinales de Batson. L’amitié confraternelle et le devoir professionnel commandaient cette démarche, même si le mystère de cette demande d’aide restait entier et pesait sur leurs esprits comme une menace indistincte.

Batson était un homme qui ne pouvait laisser sans secours un confrère manifestement en détresse. Berlock, de son côté, sentait son instinct d’enquêteur s’éveiller devant cette énigme qui promettait de nouvelles découvertes.

Le lendemain matin, après avoir confié les patients du docteur Batson à un confrère de Coudoux, village tout proche venu exceptionnellement assurer la permanence dans sa carriole tirée par un âne placide, nos deux compagnons prirent la route de Salon-de-Provence dans la diligence de 8 h heures.

Le trajet, d’une trentaine de kilomètres à travers la campagne provençale dorée par le jour naissant, leur permit de méditer sur l’étrange appel à l’aide du docteur Saint-Germain.

 La diligence cahotait sur les ornières du chemin, soulevant des nuages de poussière ocre qui retombaient lentement dans l’air immobile du matin.

Salon-de-Provence les accueillit dans toute sa magnificence, cité prospère nichée au cœur de la Crau, connue pour ses savonneries réputées dont les parfums embaumaient les ruelles, et ses moulins à huile où tournaient inlassablement les meules de pierre écrasant les olives noires et charnues, mais aussi pour avoir abrité le plus célèbre des astrologues, Michel de Nostredame, dit Nostradamus, dont la maison était devenue un lieu de pèlerinage pour de nombreux curieux venus parfois d’aussi loin que Paris ou même de l’étranger.

 « Voyez-vous, mon cher Berlock, dit Batson en désignant une imposante façade de pierre blonde, cette imposante bâtisse va bientôt abriter une nouvelle savonnerie. Le savon de Marseille que nous produisons déjà depuis l’édit de Colbert de 1688 qui réglemente strictement la production du véritable savon de Marseille et celui qui ne doit contenir que des huiles végétales, sans aucune graisse animale. Ce fut d’abord une fabrique royale fondée en 1747, initialement consacrée à la production de soie, ces précieux tissus chatoyants qui firent la richesse de nos provinces méridionales et alimentèrent les métiers à tisser lyonnais.

Mais les temps changent, et avec l’arrivée prochaine du chemin de fer qui révolutionnera le commerce, elle va bientôt se reconvertir dans le négoce de l’huile d’olive dorée de nos collines et dans la fabrication du véritable savon de Marseille, celui qui embaume déjà nos foyers de son parfum si caractéristique. »

Docteur Saint Germain

Les deux hommes, le cœur serré par l’appréhension, allaient bientôt découvrir la véritable nature de l’urgente requête de leur confrère…

Le docteur Saint-Germain était un colosse impressionnant, dont la stature imposante commandait immédiatement le respect. Approchant la cinquantaine, il arborait une chevelure rousse encore épaisse, striée de quelques fils d’argent aux tempes, et une barbe flamboyante soigneusement taillée qui encadrait un visage buriné par l’expérience et marqué par mille veilles au chevet de malades. Sa voix grave et bien timbrée résonnait avec l’autorité naturelle de celui qui a l’habitude d’être écouté et obéi, sans jamais avoir besoin de hausser le ton.

 « Pas un homme à s’émouvoir facilement », pensa Berlock en jaugeant d’un coup d’œil cette personnalité qui dégageait une force tranquille et une assurance née de longues années de pratique médicale. Ses mains larges et puissantes, aux doigts étonnamment délicats, portaient les cicatrices discrètes de celui qui a pratiqué mille dissections et suturé mille plaies.

Son cabinet médical était judicieusement situé au pied du majestueux Château de l’Empéri, cette forteresse séculaire qui veillait sur la cité depuis les hauteurs du rocher du Puech, telle une sentinelle de pierre défiant les siècles.

Son cabinet de consultation, véritable écrin de la médecine moderne, occupait l’étage noble d’une majestueuse demeure bourgeoise de la rue principale de Salon-de-Provence. Cette bâtisse du XVIIIe siècle, aux pierres dorées par les siècles et aux ferronneries d’époque finement ouvragées, témoignait non seulement de sa réussite professionnelle exceptionnelle, mais aussi de son goût raffiné pour les belles choses et l’art de vivre provençal dans ce qu’il avait de plus traditionnel.

L’antichambre, où patientaient ordinairement les malades, était meublée avec une élégance sobre mais chaleureuse : des bergères Louis XVI recouvertes de tapisserie d’Aubusson aux tons passés, une console en marqueterie supportant quelques revues médicales européennes soigneusement rangées, et aux murs, une collection de gravures botaniques représentant les plantes médicinales de Provence, chacune accompagnée de notices manuscrites détaillant leurs propriétés thérapeutiques.

Le cabinet proprement dit révélait l’âme d’un homme de science autant que celle d’un esthète accompli.  Les meubles de noyer ciré, patinés par les années et entretenus avec un soin attentionné, reflétaient les rayons dorés du soleil provençal qui pénétraient par les hautes fenêtres à petits carreaux. Sa bibliothèque médicale, véritable trésor de l’art de guérir, s’étendait sur trois murs entiers : les reliures de cuir fauve, certaines marquées aux armes de leurs précédents propriétaires, contenaient les œuvres complètes d’Hippocrate dans l’édition grecque de Littré, les traités d’anatomie de Vésale avec leurs planches gravées d’une précision saisissante, les découvertes de Harvey sur la circulation sanguine, et les travaux les plus récents de Pasteur sur les fermentations.

Dans des vitrines d’acajou aux ferrures de bronze, ses instruments de chirurgie reposaient dans des écrins de velours rouge sang, chaque outil étant un petit chef-d’œuvre d’orfèvrerie médicale : bistouris au manche d’ivoire sculpté, forceps aux branches parfaitement ajustées, seringues en argent massif de Seeley & Son de Londres, et même un stéthoscope de Laennec en ébène véritable, relique précieuse des premiers temps de l’auscultation moderne.

Église Saint-Michel de Salon

Sur son bureau d’apparat trônaient une balance de précision pour peser les poudres médicinales, un microscope de Zeiss récemment acquis à grands frais, et quelques spécimens anatomiques conservés dans des bocaux de cristal emplis d’alcool éthylique. Tout concourait à créer cette atmosphère de compétence rassurante et de science éprouvée que recherchaient instinctivement les patients venus confier leurs maux au praticien le plus réputé de la région.

Non loin de là, à ses pieds, s’élevait la silhouette gothique de l’Église Saint-Michel de Salon, édifiée au XVe siècle, dont les pierres dorées par le temps et patinées par les pluies d’hiver témoignaient du style architectural de cette époque de ferveur religieuse et d’expansion urbaine. Ses vitraux, miraculeusement préservés, jetaient des taches colorées sur les dalles usées du parvis quand le soleil les traversait.

Pourtant, dès qu’ils furent introduits par une domestique d’un certain âge au tablier froissé qui évitait leurs regards et dont les mains tremblaient légèrement en manipulant la poignée de porcelaine, ils avaient découvert un homme littéralement métamorphosé par une inquiétude profonde et corrosive.

Le docteur Augustin Saint-Germain qu’ils rencontrèrent ce matin-là n’avait plus rien de ce personnage serein, maîtrisé et débonnaire que leur avait dépeint Batson. L’homme qui se tenait devant eux, encore imposant par la stature mais visiblement rongé par un mal invisible, présentait tous les signes d’une détresse morale intense : ses traits habituellement pleins étaient tirés par une fatigue évidente qui creusait des sillons inaccoutumés autour de ses yeux ; ces derniers, ordinairement pétillants de bonhomie et d’intelligence, apparaissaient maintenant cernés de bistre, trahissant des nuits d’insomnie passées à ressasser quelque terrible préoccupation.

Ses gestes, d’ordinaire mesurés et précis comme il convient à un chirurgien expérimenté, étaient devenus nerveux et saccadés, contrastant de façon saisissante avec ce calme légendaire que lui connaissaient tous ses patients et confrères de la région. Il portait ce matin-là une redingote de drap noir qui semblait avoir perdu de sa prestance habituelle, comme si elle s’adaptait à l’état d’âme de son propriétaire, et sa cravate de soie, généralement impeccablement nouée, témoignait d’une négligence inhabituelle qui en disait long sur son état intérieur.

 « Mes amis, commença le docteur Saint-Germain en les accueillant dans son cabinet aux murs tapissés de rayonnages débordant d’ouvrages savants où on distinguait les œuvres complètes d’Hippocrate, les traités de Galien, les travaux récents de Pasteur, permettez-moi de vous rappeler que ce Château de l’Empéri qui nous domine de sa masse imposante est bien plus qu’une simple fortification. Cette citadelle médiévale, construite dès le IXe siècle sur ce piton rocheux qui contrôle toute la plaine de la Crau comme un rapace surveille son territoire de chasse, fut jadis la résidence des puissants archevêques d’Arles et même des empereurs germaniques…d’où son nom d’Empéri », qui signifie empire dans notre belle langue provençale, cette langue d’oc que les troubadours ont immortalisée. Son histoire est jalonnée d’événements marquants, notamment lors de la terrible peste noire de 1348, quand le pape Grégoire XI y chercha refuge pour fuir l’épidémie qui décimait la chrétienté, transformant les rues de Rome en charniers à ciel ouvert. »

Il marqua une pause, le regard soudain assombri, ses sourcils broussailleux se fronçant :

 « Mais l’histoire de ce château n’est pas aujourd’hui ma principale préoccupation, hélas. »

 « Mon cher confrère », commença-t-il en s’adressant à Batson d’une voix altérée par l’émotion, où perçaient des accents de supplication, « je vous remercie du fond du cœur d’avoir répondu si promptement à mon appel. Croyez bien que ce n’est pas sans une profonde réflexion et après avoir épuisé toutes mes ressources personnelles que je me suis résolu à faire appel à vous. »

Le docteur Saint-Germain leur expliqua alors, d’une voix où perçait l’inquiétude malgré son effort pour rester calme, la raison de son appel à l’aide. Un de ses patients, un certain Edmond Lassile que l’on appelait familièrement Ed dans le quartier où il était connu comme une figure érudite et inoffensive, lui posait depuis quelques semaines de très sérieux problèmes. Cet homme, érudit respecté et spécialiste reconnu des œuvres de Nostradamus dont il possédait plusieurs éditions rares et précieuses, se mettait désormais à délirer par périodes, de façon inquiétante, prétendant avoir découvert la clé secrète de certains quatrains prophétiques, cette pierre philosophale de l’interprétation de Nostradamus que tant de savants avaient cherchée en vain depuis trois siècles.

Ces accès d’excitation, d’une intensité croissante qui s’aggravait de semaine en semaine, s’accompagnaient de comportements de plus en plus erratiques qui alarmaient son entourage et même il apostrophait les passants dans la rue, parlait seul, négligeait son apparence autrefois soignée.

 « Je vous propose de vous conduire auprès de lui demain matin, conclut Saint-Germain en se passant une main lasse sur le visage. Mais auparavant, permettez-moi de vous offrir l’hospitalité provençale dans les règles de l’art ! Vous devez être affamés après ce voyage, et un estomac vide ne saurait nourrir une réflexion efficace. »

Et quelle hospitalité ! Le docteur les invita à sa table pour un festin digne des plus grands banquets, servi dans une salle à manger aux poutres apparentes où brillaient des cuivres ancestraux. L’apéritif débuta par une somptueuse tapenade, cette purée onctueuse d’olives noires de Nyons, d’anchois salés de Collioure, de câpres piquantes de Sicile et d’huile d’olive première pression à froid, servie sur des croûtons de pain grillé encore tièdes. Suivit une brandade de morue d’une finesse remarquable, cette crème crémeuse obtenue en cuisant longuement de la morue salée dessalée pendant trois jours avec des herbes aromatiques dans du lait parfumé à l’ail, puis en la transformant par l’ajout progressif d’huile d’olive dorée comme de l’ambre liquide, battue avec la patience d’un orfèvre jusqu’à obtenir cette texture veloutée et aérienne qui fondait sur la langue en libérant ses saveurs marines.

Le plat de résistance fut une daube provençale mémorable, ce ragoût de bœuf mijoté avec un art consommé pendant six heures au moins dans du vin rouge corsé de Châteauneuf-du-Pape et tout un bouquet d’herbes aromatiques : thym, romarin, laurier, sarriette, qui embaumaient la salle à manger de leurs parfums entêtants. La viande, confite par des heures de cuisson lente dans sa cocotte en fonte, se détachait à la fourchette et révélait des saveurs d’une profondeur extraordinaire, accompagnée de carottes fondantes et d’oignons caramélisés.

Ce repas pantagruélique, arrosé des meilleurs crus locaux dont un rosé de Provence frais comme une source de montagne et un rouge puissant aux arômes de fruits mûrs, expliquait aisément l’embonpoint confortable du docteur Saint-Germain, qui semblait considérer la gastronomie comme l’un des piliers essentiels de l’art de vivre provençal, au même titre que la conversation et l’amitié.

Le lendemain matin, après un petit-déjeuner copieux composé de café d’Arabie fraîchement torréfié, de croissants dorés sortant du four de la boulangerie voisine, de confitures maison aux fruits du jardin et de miel de lavande des ruches familiales, Saint-Germain les guida à travers le dédale pittoresque des ruelles pavées de galets du vieux Salon, bordées de maisons aux façades colorées et aux volets décolorés par le mistral.

Maison de Nostradamus

Ils cheminèrent ainsi pendant une dizaine de minutes dans cette atmosphère si particulière des villes provençales au petit matin, croisant quelques habitants matinaux, boulanger portant ses pains chauds, lavandières se dirigeant vers le lavoir public, berger allant mener ses chèvres vers les collines environnantes jusqu’à une petite artère discrète et ombragée, située à quelques rues seulement de la célèbre maison de Nostradamus, devenue au fil des siècles lieu de pèlerinage quasi religieux pour tous les amateurs d’ésotérisme, de prophéties et de sciences occultes venus de toute l’Europe.

Cette proximité géographique avec la demeure du grand prophète n’était évidemment pas le fruit du hasard : Edmond Lassile avait délibérément choisi de s’établir dans ce périmètre chargé d’histoire et de mystère, espérant sans doute puiser dans cette ambiance particulière l’inspiration nécessaire à ses travaux de recherche.

La demeure d’Edmond Lassile se dressait là, modeste façade de pierre claire aux volets verts délavés par le soleil et écaillés par les années.

Sans la présence rassurante du docteur Saint-Germain et sa réputation établie dans tout le quartier – car chacun connaissait et respectait le bon docteur -, la porte de chêne massif aux ferrures anciennes serait assurément restée obstinément close, tant Edmond Lassile paraissait habité par une méfiance croissante et une inquiétude permanente qui le rendaient de plus en plus inaccessible aux visiteurs, fussent-ils animés des meilleures intentions.

L’homme qui leur ouvrit finalement, après de longues minutes d’attente ponctuées de bruits de verrous que l’on tire et de chaînes que l’on décroche, était dans la force de l’âge, la quarantaine avancée, mais son visage émacié par les veilles studieuses et les jeûnes volontaires témoignait d’une existence entièrement dédiée à la recherche intellectuelle au détriment des plaisirs terrestres et du soin de sa personne.

Sa barbe, ordinairement soignée selon le témoignage du docteur Saint-Germain, avait poussé de façon anarchique, donnant à sa physionomie un aspect négligé qui contrastait avec l’élégance naturelle que lui connaissait son entourage. Ses vêtements, bien que de bonne qualité, portaient les traces de nuits passées à étudier sans prendre le temps de se changer : taches d’encre sur les manchettes, plis dus à des sommeils pris dans un fauteuil plutôt qu’au lit.

Mais c’était surtout son regard qui frappait : des yeux ordinairement vifs et pétillants d’intelligence s’étaient transformés en organes constamment aux aguets, jetant en permanence des regards furtifs et inquiets autour de lui, scrutant chaque recoin de la rue, chaque fenêtre des maisons environnantes, comme s’il craignait perpétuellement d’être épié, suivi, ou pire encore, d’être la cible de quelque machination ténébreuse.

Ses mains aux ongles légèrement négligés mais aux doigts tachés d’encre témoignant d’une activité calligraphique intense, tremblaient légèrement, d’un tremblement nerveux plutôt que sénile, quand il les fit entrer dans son cabinet de travail.

Cette pièce extraordinaire, véritable caverne d’Ali Baba, était littéralement encombrée de livres anciens aux reliures patinées, de parchemins jaunis par les siècles, de manuscrits couverts d’une écriture serrée, de cartes astronomiques aux calculs complexes, d’instruments de mesure et de calcul – astrolabes, boussoles, règles de proportion -, tous objets qui témoignaient de longues années de recherches passionnées et méthodiques dans le domaine des sciences prophétiques et de l’interprétation des textes.

L’air sentait le vieux papier aux fibres de chiffon, l’encre ferrogallique aux reflets violacés, cette poussière particulière des bibliothèques d’érudits qui ont concentré en un lieu des siècles de savoir humain, mais aussi, plus subtilement, une odeur de cire de bougie et d’herbes séchées qui évoquait les vieilles pratiques alchimiques et les veillées studieuses prolongées jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Après de longues hésitations et force encouragements de la part du docteur Saint-Germain qui usait de toute sa persuasion bienveillante, Edmond Lassile consentit enfin à leur montrer un parchemin froissé, manifestement ancien et jauni par le temps, sur lequel étaient transcrits et rassemblés des quatrains de Nostradamus dans une calligraphie soignée mais tremblée par l’émotion. Il s’agissait d’un papier velin, froissé par de nombreuses manipulations et marqué par le temps, sur lequel étaient transcrits dans une calligraphie soignée mais rendue tremblée par l’émotion et l’excitation, plusieurs quatrains de Nostradamus soigneusement sélectionnés et rassemblés selon une logique mystérieuse :

Cette pièce extraordinaire, véritable caverne d’Ali Baba, était littéralement encombrée de livres anciens aux reliures patinées, de parchemins jaunis par les siècles, de manuscrits couverts d’une écriture serrée, de cartes astronomiques aux calculs complexes, d’instruments de mesure et de calcul – astrolabes, boussoles, règles de proportion -, tous objets qui témoignaient de longues années de recherches passionnées et méthodiques dans le domaine des sciences prophétiques et de l’interprétation des textes.

L’air sentait le vieux papier aux fibres de chiffon, l’encre ferrogallique aux reflets violacés, cette poussière particulière des bibliothèques d’érudits qui ont concentré en un lieu des siècles de savoir humain, mais aussi, plus subtilement, une odeur de cire de bougie et d’herbes séchées qui évoquait les vieilles pratiques alchimiques et les veillées studieuses prolongées jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Après de longues hésitations et force encouragements de la part du docteur Saint-Germain qui usait de toute sa persuasion bienveillante, Edmond Lassile consentit enfin à leur montrer un parchemin froissé, manifestement ancien et jauni par le temps, sur lequel étaient transcrits et rassemblés des quatrains de Nostradamus dans une calligraphie soignée mais tremblée par l’émotion.

Il s’agissait d’un papier velin, froissé par de nombreuses manipulations et marqué par le temps, sur lequel étaient transcrits dans une calligraphie soignée mais rendue tremblée par l’émotion et l’excitation, plusieurs quatrains de Nostradamus soigneusement sélectionnés et rassemblés selon une logique mystérieuse :

 Berlock ne put s’empêcher de réciter dans sa tête que le vélin, parchemin de luxe était fabriqué à partir de la peau d’un veau mort-né, bien que le papier vélin moderne soit produit à partir de fibres comme le coton, le lin ou le chiffon.

Berlock sourit mentalement aux images qui parcouraient son cerveau et au nom de l’imprimeur John Baskerville, qui cherchait autrefois à produire un support plus lisse pour ses impressions.

D’une voix chevrotante d’excitation contenue, comme celle d’un homme qui détient un secret trop lourd à porter, Edmond Lassile leur expliqua sa découverte troublante et selon ses calculs minutieux et ses recoupements historiques qu’il avait vérifiés cent fois, ces quatrains prophétiques couvraient précisément la période s’étendant de 1852 à 1870…. c’est-à-dire leur époque actuelle. Et ce qu’il y lisait le remplissait d’une terreur grandissante qui transparaissait dans chacun de ses gestes nerveux…

Les mains tremblantes au point que le parchemin frémissait entre ses doigts, Edmond Lassile entreprit de décrypter pour ses visiteurs médusés le sens caché de ces vers énigmatiques :

 « « De terre faible el pauvre parentèle (III, 28) », commença-t-il d’une voix fiévreuse où perçait une exaltation maladive.

 « Voyez-vous, messieurs, cela désigne clairement l’Empereur actuel ! Napoléon III n’était point riche avant son avènement au trône impérial, et les princes, ses parents, avaient encore moins de fortune. La famille Bonaparte était dans un dénuement relatif lors de son exil, contrainte de vivre de la charité de quelques fidèles et de l’hospitalité précaire de gouvernements étrangers… » »

Il poursuivit, les yeux brillants d’une lueur inquiétante qui trahissait son obsession :

 « « Viendra errer neveu du grand… (VI, 82) ». N’est-ce point là une description saisissante de la vie errante de Louis-Napoléon avant 1852 ? Son évasion spectaculaire du fort de Ham, déguisé en ouvrier avec une planche sur l’épaule, ses voyages à travers l’Europe tel un fantôme poursuivi, ses séjours à Rome, à Londres, en Suisse, cette existence de conspirateur en fuite, toujours à un pas de la prison ou de l’exil… »

L’érudit marqua une pause dramatique, comme un acteur ménageant son effet, avant de reprendre d’une voix vibrante :

 « Ce vers se termine par le mot « pontife ». On aurait naturellement tendance à lier les mots et à penser qu’il s’agit d’un « neveu du grand pontife ». Mais attention ! L’obligation de constituer les six mots indispensables dans un vers… car Nostradamus était rigoureux dans sa métrique et commandait de diviser en deux l’expression « pontife », et, ensuite, la pratique hermétique du texte fait écrire « ponti fæx » – plusieurs auteurs latins comme Cicéron et Virgile ont écrit « fex » au lieu de « foex » – ce qui signifie littéralement « résidu du pont », ou plus précisément ce qui reste après que le pont a été franchi. »

Berlock, dont l’érudition classique égalait celle de leur hôte grâce à ses années d’études à Cambridge, où il avait été envoyé jeune étudiant pour parfaire son cursus et sa connaissance approfondie du latin et du grec ancien, ne put s’empêcher d’intervenir avec une précision savante, son regard s’animant de cet éclat particulier qui le saisissait lorsqu’une énigme intellectuelle stimulait son esprit :

 « En fait, il s’agirait plutôt du « tablier de pont », cette pièce d’assemblage essentielle qui relie les deux rives et permet la transition, l’élément crucial sans lequel l’ouvrage ne tiendrait pas… »

Il ajouta, captivant l’attention de ses auditeurs par la profondeur de son savoir :

 « Le pont est un nombre mystérieux que Nostradamus n’a pas spécifié dans son testament crypté, mais que l’on doit découvrir par raisonnement logique et déduction mathématique, une fois la figure géométrique du sépulcre établie selon les principes de la géométrie sacrée pythagoricienne, pour souder harmonieusement les Centuries avec les Présages et les Sixains et former ainsi un cercle complet et parfait, symbole de l’éternité et du retour cyclique des événements. C’est précisément ce qui manque aux 1680 vers pour être divisibles par douze, selon les calculs hermétiques traditionnels hérités des néo-platoniciens de la Renaissance. »

Edmond Lassile contempla Berlock avec une admiration non dissimulée, presque avec vénération, car bien peu de gens, même parmi les érudits les plus réputés de la Sorbonne ou de l’Académie, maîtrisaient ces subtilités ésotériques de l’œuvre. Ses yeux brillèrent d’une lueur nouvelle, celle de l’homme qui trouve enfin un interlocuteur capable de comprendre ses recherches.

Il reprit alors la parole avec une ardeur croissante, sa voix s’élevant progressivement :

 « Les autres vers sont d’une clarté cristalline pour qui sait les lire avec les yeux de l’initié ! « Neveu du grand occupera le règne (VIII, 43) » – ce qui précise et confirme le vers précédent de façon indubitable. Le grand dont il est question ne peut être que Napoléon Ier, le conquérant de l’Europe, celui dont le nom seul faisait trembler les monarchies, et son neveu Louis-Napoléon a effectivement occupé le trône de France, restauré l’Empire dans toute sa pompe ! « Qui deviendra en si haute puissance (V, 74) » – n’est-ce point là le portrait exact de notre Empereur actuel, maître de la France, arbitre de l’Europe, dont la parole fait et défait les alliances ? »

Puis sa voix se fit plus sombre, presque prophétique, chargée d’une angoisse palpable qui fit frissonner ses auditeurs :  « Mais voici le plus terrible, messieurs, le plus effroyable : « Pleurs, cris et sang, onc nul temps si amer, Sept mois grand guerre mort de gens maléfice (IV, 100) ». Ces vers annoncent des temps d’une noirceur effroyable, une période de souffrances inouïes… Sept mois de guerre, messieurs ! Sept mois pendant lesquels le sang coulera à flots, où les pleurs des mères et des veuves monteront vers le ciel indifférent, où la mort fauchera les hommes par milliers… »

Edmond Lassile se dirigea alors, d’une démarche soudain plus assurée comme si la proximité de ses recherches lui redonnait confiance, vers une grande carte de France méticuleusement épinglée au mur de son cabinet, véritable palimpseste géographique sur laquelle étaient tracées d’étranges lignes géométriques aux couleurs variées – rouge pour les lignes de force, bleu pour les influences lunaires, vert pour les correspondances terrestres – ainsi que des calculs mystérieux couverts d’une écriture serrée qui débordait dans tous les espaces libres.

Cette carte, œuvre de longues années de labeur obstiné, ressemblait à quelque document cabalistique sorti des officines des mages médiévaux. Des points de différentes couleurs marquaient les villes importantes, reliés entre eux par un réseau complexe de droites, de courbes et de spirales qui semblaient obéir à quelque logique supérieure échappant au profane.

 « Observez attentivement, messieurs, continua-t-il en pointant du doigt diverses régions avec une intensité troublante. Si l’on superpose l’aigle impérial, cet oiseau de proie qui est l’emblème de Napoléon, symbole de puissance et de conquête à la carte de France, en appliquant la méthode des cycles nostradamiques à raison de neuf ans par trente degrés astronomiques selon le zodiaque hermétique, l’aigle effectue sa rotation céleste dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, suivant le mouvement rétrograde des planètes… En 1870, mes calculs qui ne peuvent mentir indiquent qu’elle arrivera à présenter sa tête à la flèche des inversions astrales, ce point critique où les énergies cosmiques se renversent…….Et c’est alors qu’elle sera frappée de mort par la lance invisible du destin, et le Second Empire s’écroulera dans le chaos et la désolation, comme un château de cartes balayé par le souffle de l’Histoire ! »

Le docteur Batson, homme pragmatique formé à l’école de la médecine rationnelle et peu enclin aux spéculations ésotériques, ne put s’empêcher d’exprimer son scepticisme avec une pointe d’ironie dans la voix :

 « Encore une année seulement, dites-vous ? C’est bien peu, monsieur Lassile, pour un empire qui semble si solidement établi, avec son armée réputée invincible, ses alliances diplomatiques, sa prospérité économique… L’Empereur vient d’achever la restructuration de Paris, l’Exposition Universelle a été un triomphe, les chemins de fer s’étendent, la France rayonne sur l’Europe entière…Où voyez-vous les signes précurseurs de cette catastrophe annoncée ? »

Berlock, dont l’esprit analytique et déductif s’était immédiatement saisi de l’aspect le plus préoccupant de cette affaire, laissant de côté les questions métaphysiques pour se concentrer sur la réalité tangible du danger, posa alors la question cruciale qui changerait le cours de leur enquête, ses yeux gris fixant intensément leur interlocuteur :

 « Monsieur Lassile », dit-il d’une voix posée mais chargée d’une autorité naturelle qui imposait l’attention,  » laissons provisoirement de côté ces considérations sur l’avenir de l’Empire pour nous concentrer sur votre situation personnelle, qui me paraît autrement plus préoccupante et urgente. À qui avez-vous parlé de ces travaux prophétiques ? Qui d’autre que nous trois, ici présents, connaît l’existence précise de vos découvertes et leur contenu ? « 

Le visage d’Edmond Lassile se décomposa instantanément, passant de l’excitation fiévreuse à une pâleur mortelle, et sa voix se réduisit à un murmure tremblant, à peine audible, celui d’un homme terrorisé :

 « Hélas, messieurs, j’ai commis l’imprudence impardonnable d’envoyer mes travaux au ministère de l’Intérieur à Paris, pensant dans ma naïveté d’érudit cloîtré dans ses livres que ces révélations prophétiques pourraient être utiles à l’État, qu’elles permettraient peut-être d’éviter le désastre annoncé si l’on prenait les mesures appropriées… Suite à quoi j’ai reçu, il y a quelques semaines de cela, la visite de deux hommes en redingote noire, au regard froid et au visage impassible, qui se sont présentés comme des policiers impériaux de la Sûreté. Ils m’ont « conseillé », avec une courtoisie glaciale mais ferme qui ne laissait planer aucun doute sur la nature de leur avertissement, d’observer la plus grande discrétion concernant mes recherches, de ne plus écrire à personne, de ne plus en parler… L’un d’eux, un grand maigre aux yeux de rapace, a même effleuré de sa main gantée mes manuscrits en murmurant qu’il serait dommage qu’un accident survienne à un érudit si précieux pour la science… »

Il jeta un regard craintif vers la fenêtre aux volets entrouverts, comme s’il s’attendait à voir surgir une silhouette menaçante, avant de poursuivre d’une voix à peine audible :

 « Depuis cette visite qui a fait basculer ma vie dans le cauchemar, j’ai la conviction absolue d’être surveillé en permanence, jour et nuit. Il me semble apercevoir les mêmes silhouettes dans la rue quand je sors faire mes courses, toujours à distance mais toujours présentes, changeant de côté de rue quand je change moi-même… Et j’ai de fortes raisons de croire, des certitudes même, que mon appartement a été fouillé durant mes absences, avec une habileté qui trahit la main de professionnels.

Sa voix n’était plus qu’un souffle haletant :

 « Mes manuscrits ont été déplacés car je les range toujours selon un ordre précis que je suis seul à connaître… certains documents semblent avoir disparu, des notes que j’avais prises ont été recopiées, j’en suis sûr…Je vis dans une angoisse perpétuelle, messieurs, une terreur de chaque instant ! Je n’ose plus sortir le soir, je vérifie dix fois mes serrures, je sursaute au moindre bruit.. ».

La gravité de la situation apparaissait désormais dans toute son amplitude inquiétante. Edmond Lassile n’était pas seulement un érudit obsédé par ses prophéties, un doux rêveur perdu dans ses spéculations ésotériques : il était devenu, bien malgré lui, un homme dangereux aux yeux du pouvoir impérial, une menace potentielle pour la stabilité du régime qu’il fallait neutraliser par tous les moyens…

Berlock, dont l’esprit méthodique et rigoureux ne laissait jamais rien au hasard, chaque détail étant pour lui une pièce potentielle du puzzle, reprit alors l’interrogatoire avec la précision implacable d’un horloger suisse assemblant les rouages infinitésimaux d’un mécanisme complexe :

 « Monsieur Lassile », dit-il en se penchant légèrement vers l’érudit terrorisé, « laissons momentanément de côté ces questions de surveillance politique, sur lesquelles nous reviendrons en temps utile, et parlons maintenant de ces crises mystérieuses qui ont tant intrigué notre ami le docteur Saint-Germain au point qu’il a cru nécessaire de demander conseil à son confrère Batson. Pouvez-vous m’expliquer leur nature exacte, leur fréquence, leurs manifestations précises ? »

Le visage d’Edmond Lassile se crispa d’incompréhension, ses traits se creusant encore davantage :

 « Je ne comprends pas moi-même ce qui m’arrive, monsieur, et c’est ce qui m’effraie le plus. Ces épisodes surviennent de façon totalement indépendante de ma volonté, sans signe avant-coureur. Je me trouve soudain pris de visions si intenses, si vivaces qu’elles me paraissent plus réelles que la réalité même qui m’entoure. Les prophéties de Nostradamus s’animent devant mes yeux comme un théâtre d’ombres, les événements futurs se déroulent avec une netteté hallucinante, je vois les armées en marche, j’entends le fracas des canons, les cris des mourants… C’est terrifiant et fascinant à la fois, une expérience qui vous arrache à vous-même. Ensuite, je me réveille épuisé, tremblant, sans savoir combien de temps s’est écoulé… »

 « Ces crises surviennent-elles à des moments particuliers de la journée ? » s’enquit Berlock avec cette acuité d’observation qui le caractérisait et lui permettait de déceler les détails les plus significatifs.

 « En effet, toujours après le coucher du soleil, généralement vers la tombée de la nuit, quand les ombres s’allongent et que la ville s’assoupit. Jamais pendant la journée, jamais quand le soleil brille. »

Le regard perçant du détective, ces yeux gris acier qui semblaient radiographier la réalité pour en extraire la vérité cachée, balaya la pièce avec une lenteur calculée et s’arrêta sur une pipe élégante en écume de mer sculptée, posée sur la cheminée de marbre :

 « Je vois que vous fumez la pipe, monsieur Lassile. »

 « Oui, mais seulement le soir, devant la cheminée, pour me délasser après mes longues journées de recherche qui me laissent les yeux brûlants et l’esprit fiévreux. C’est l’un de mes rares plaisirs, avec la lecture des anciens… »

 « Puis-je sentir votre tabac ? » demanda Berlock avec cette courtoisie exquise qui masquait toujours ses intuitions les plus aiguës et ses soupçons les plus graves.

 « Bien sûr, je vous en prie, faites donc. »

Berlock se dirigea vers la commode Louis XV dont le bois sombre luisait faiblement dans la pénombre, et prit délicatement la blague à tabac, ce petit sac de cuir tanné patiné par l’usage quotidien. Toujours enclin à partager son savoir encyclopédique même dans les moments les plus tendus, il ne put s’empêcher de commenter d’un ton professoral :

 « Ce terme de « blague », savez-vous, vient du mot néerlandais « balg » qui signifie « enveloppe » ou « sac ». Un bel exemple de l’évolution linguistique à travers les échanges commerciaux entre les Pays-Bas et la France au XVIIe siècle, quand les marins hollandais importaient le tabac du Nouveau Monde… »

Avec une concentration extrême qui fit taire toute conversation, Berlock enfouit son nez dans le petit récipient de cuir et huma lentement, longuement, les yeux mi-clos, analysant chaque nuance aromatique avec la méticulosité d’un parfumeur expérimenté de Grasse ou d’un sommelier dégustant un grand cru. Ses narines frémissaient imperceptiblement tandis que son cerveau prodigieux décomposait et cataloguait chaque effluve, comparant les arômes perçus avec les milliers de senteurs stockées dans sa mémoire olfactive.

 « Je vois… », dit-il au bout d’un long moment qui sembla une éternité aux autres, d’une voix qui trahissait une satisfaction certaine, celle du chasseur qui vient de repérer la trace de sa proie.

 « Monsieur Lassile, pourriez-vous me confier ce tabac afin que je l’analyse plus précisément dans un laboratoire équipé des instruments nécessaires ? En attendant, permettez-moi de vous offrir le mien, d’excellente qualité je vous l’assure, qui vous procurera le même délassement sans… effets secondaires indésirables. »

Les trois hommes prirent rapidement congé d’Edmond Lassile, qui les reconduisit jusqu’à sa porte avec force courbettes et remerciements effusifs, les mains jointes comme un naufragé remerciant ses sauveurs. Une fois dans la rue pavée où résonnaient les pas des passants et les cris des marchands ambulants, Berlock demeura étrangement muet, le front plissé par la concentration, comme chaque fois que son fantastique cerveau se mettait en branle, établissant des connexions que nul autre n’aurait pu concevoir, reliant des faits apparemment disparates en une chaîne logique implacable.

 « Docteur Saint-Germain, demanda-t-il soudain en s’arrêtant net au milieu de la chaussée, connaîtriez-vous un laboratoire dans cette ville ? J’ai besoin de procéder à certaines vérifications chimiques qui ne souffrent aucun délai. Le temps joue contre nous, et chaque heure compte. »

 « Mais certainement ! Mon ami Yves Sinkeau apothicaire tient une boutique remarquablement équipée non loin d’ici, rue de l’Horloge. C’est un homme de science rigoureux, ancien élève de l’École de Pharmacie de Paris, qui pourra vous fournir toute l’aide nécessaire et qui dispose des réactifs les plus modernes. »

Quelques minutes plus tard, après avoir traversé au pas de course les ruelles tortueuses du vieux Salon, Berlock était conduit chez ce pharmacien, homme affable d’allure sportive malgré ses soixante ans bien sonnés, aux cheveux blancs soigneusement peignés et aux lunettes cerclées d’or qui brillaient dans la lumière de sa boutique. Il mit immédiatement son laboratoire à la disposition du célèbre détective dont la réputation était parvenue jusqu’à lui par les journaux.

Berlock s’y enferma aussitôt, refusant toute compagnie, et l’on ne le revit plus de tout le reste de la journée, absorbé par ses manipulations chimiques délicates, ses observations microscopiques minutieuses, ses tests au bec Bunsen et ses réactions colorées dans des éprouvettes qu’il agitait avec une dextérité qui trahissait une longue pratique de laboratoire.

Le soir venu, alors que les premières étoiles scintillaient dans le ciel provençal d’un noir de velours, ils se retrouvèrent tous les trois dans le confortable salon du docteur Saint-Germain, meublé de fauteuils profonds en cuir de Cordoue, où un feu de sarments de vigne crépitait joyeusement dans l’âtre, répandant son parfum caractéristique et sa chaleur bienfaisante.

 Berlock était d’humeur riante, presque joyeuse, comme chaque fois qu’un mystère se dissipait sous les coups de boutoir de sa logique implacable et de sa méthode scientifique.

Au coin du feu, confortablement installé dans un fauteuil Voltaire dont le cuir patiné reflétait la danse des flammes,avec un verre de cognac à portée de main, il prit la parole devant ses deux amis impatients qui se penchaient vers lui, savourant visiblement ce moment de révélation théâtrale qu’il maîtrisait comme un metteur en scène accompli ou un prestidigitateur dévoilant le secret de son tour le plus spectaculaire :

 « Mes chers amis, commença-t-il en bourrant soigneusement sa propre pipe de bruyère avec des gestes lents et précis, je ne puis, en toute honnêteté intellectuelle et scientifique, juger rationnellement la validité des travaux prophétiques de notre infortuné Edmond Lassile, ni la pertinence de ses conclusions apocalyptiques sur la chute plus ou moins prochaine de l’Empire. Ces questions dépassent le cadre de mes compétences qui se limitent à la déduction logique et à l’observation des faits tangibles, et relèvent davantage de l’Histoire future que de la science déductive que je pratique. Nostradamus avait-il réellement des dons de voyance ? Ses quatrains sont-ils des prophéties authentiques ou de simples jeux de mots suffisamment ambigus pour s’appliquer à n’importe quelle époque ? Je l’ignore et n’ai aucun moyen de le savoir. »

Il marqua une pause théâtrale, tirant quelques bouffées de sa pipe qui dessinaient des volutes bleutées dans l’air tiède du salon :

 « Cependant, son histoire personnelle, son cas médical si vous préférez, s’est considérablement éclaircie depuis que l’analyse minutieuse et systématique de son tabac, menée selon les méthodes les plus modernes de la chimie analytique, a révélé la présence indubitable et inquiétante de traces significatives de champignons hallucinogènes, plus précisément des fragments de Psilocybe, finement broyés et mélangés avec un art consommé au tabac ordinaire. »

Les deux médecins se redressèrent simultanément dans leurs fauteuils, captivés par cette révélation inattendue qui éclairait soudain toute l’affaire d’un jour nouveau.

 « L’utilisation de ces champignons remonte à des millénaires  » poursuivit Berlock avec cette érudition impressionnante qui ne cessait de surprendre même ceux qui le côtoyaient depuis longtemps.  » On trouve des traces très anciennes de leur usage dans diverses cultures du monde, notamment en lien avec des pratiques chamaniques et religieuses destinées à entrer en contact avec les esprits ou les divinités. En Amérique latine, ils sont encore utilisés de nos jours dans des rituels ancestraux transmis de génération en génération et sont qualifiés de « champignons sacrés » ou « chair des dieux » et les Aztèques les nommaient « teonanácatl » dans leur langue náhuatl, et leurs prêtres en consommaient pour recevoir les visions des dieux. »

Il se pencha vers ses auditeurs, les yeux brillants dans la lumière dansante du feu, comme pour leur confier un secret millénaire :

Extrait du livre I du Codex de Florence avec la colonne de gauche en espagnol et celle de droite en nahuatl

 « Le Codex de Florence, également connu sous le nom d’Historia General de las Cosas de Nueva España, rédigé entre 1547 et 1569 par le franciscain espagnol Bernardino de Sahagún qui séjourna longtemps au Mexique, constitue l’un des premiers textes européens à décrire avec précision l’usage rituel de ces champignons par les civilisations précolombiennes. Mais plus proche de nous dans le temps et l’espace, la première mention documentée en Occident d’une ingestion non intentionnelle de ces substances date de 1799, lorsque le London Medical and Physical Journal rapporta avec force détails une intoxication collective survenue dans une famille londonienne ayant consommé des Psilocybe semilanceata cueillis imprudemment dans le Green Park de Londres, provoquant des crises de fou rire incontrôlables, des visions colorées et une confusion mentale temporaire chez les malheureux consommateurs qui crurent devenir fous. »

Le docteur Batson fronça ses sourcils, commençant à entrevoir les implications terrifiantes de cette découverte :

 « Vous voulez dire que les visions prophétiques de notre pauvre Lassile… ? »

 « Exactement, mon cher Batson ! Je vous annonce avec certitude que les crises hallucinatoires de notre pauvre Edmond Lassile sont dues à son tabac, dans lequel quelque malveillant personnage y a délibérément et méthodiquement mélangé des fragments microscopiques de ces champignons psychotropes. Et je soupçonne fortement, pour ne pas dire avec une quasi-certitude, que les mystérieux visiteurs du ministère de l’Intérieur qui se sont présentés comme des policiers impériaux ne sont pas étrangers à cette manipulation diabolique, à cet empoisonnement insidieux et progressif destiné à faire passer notre érudit pour un aliéné dangereux. »

Berlock se leva d’un bond, soudain agité par l’indignation, et arpenta le salon de long en large, les mains croisées dans le dos comme à son habitude quand il réfléchissait intensément, développant sa théorie avec une logique imparable qui s’imposait comme une évidence mathématique :

 « Réfléchissons ensemble, messieurs, appliquons notre raison à cette affaire et n’auraient-ils pas voulu faire passer Edmond Lassile pour aliéné en provoquant artificiellement ces crises de « folie prophétique » qui le discréditeraient totalement ? C’est d’une habileté diabolique ! Depuis la loi de 1838 en France, cette fameuse « loi sur les aliénés » concernant les personnes atteintes de troubles mentaux, nous savons que le système d’internement peut être arbitraire et abusif, un instrument de pouvoir redoutable entre les mains de l’administration. Cette législation a, en pratique, donné un pouvoir considérable et inquiétant à l’administration, notamment aux préfets, d’ordonner le placement des personnes considérées comme aliénées dans des asiles dont certains ne sont guère mieux que des prisons, sans toujours garantir un contrôle judiciaire strict ni le droit de se défendre. Une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de tous ceux qui dérangent l’ordre établi, qui critiquent le pouvoir, qui voient trop clair ! Combien d’opposants politiques, d’héritiers gênants, de témoins embarrassants ont ainsi disparu derrière les murs épais des asiles d’aliénés ? »

Il s’arrêta devant la cheminée monumentale, le visage éclairé par les flammes dansantes qui projetaient son ombre gigantesque sur le mur blanchi à la chaux :

 « Heureusement pour notre ami Lassile, j’ai quelques relations de haut niveau au ministère de l’Intérieur à Paris, notamment mon frère Patrick chef de la sécurité et qui sauront faire entendre raison aux zélés fonctionnaires responsables de cette machination honteuse. Après mon intervention épistolaire qui partira dès demain, je puis vous assurer qu’Edmond Lassile ne sera plus inquiété, ni surveillé, ni menacé.

Ses prophéties, vraies ou fausses…et personnellement je penche pour une interprétation erronée de vers délibérément ambigus, ne regardent que lui et l’Histoire qui sera seule juge. La liberté de penser, messieurs, même si cette pensée nous semble erronée ou fantaisiste, est un droit sacré qu’aucun gouvernement, fût-il impérial, ne devrait pouvoir violer. »

La soirée fut encore une fois riche en mets délicieux et en conversations passionnées qui se prolongèrent tard dans la nuit. Le docteur Saint-Germain, visiblement soulagé de voir cette affaire résolue et son patient sauvé d’un destin terrible, se montra un hôte généreux et expansif, multipliant les plats régionaux les plus raffinés et les vins de pays soigneusement sélectionnés dans sa cave qui réchauffèrent les cœurs autant que les corps. On parla de médecine, de politique… prudemment, de la modernisation de la Provence, des progrès de la science, de l’avenir du chemin de fer qui allait transformer le monde.

Le lendemain matin, après avoir pris un solide petit-déjeuner aux saveurs authentiques de Provence avec des figues fraîches gorgées de soleil, miel de lavande liquide et parfumé, fromage de chèvre onctueux du pays et pain de campagne croustillant tout juste sorti du four du boulanger voisin, les deux amis prirent congé de leur hôte avec force poignées de main viriles et promesses sincères de se revoir bientôt, peut-être pour des circonstances plus joyeuses.

La route du retour vers La Fare leur parut plus courte qu’à l’aller, leurs esprits apaisés par la résolution de cette énigme qui avait failli coûter sa liberté, voire sa raison et sa vie, à un innocent érudit coupable seulement d’avoir trop cherché la vérité dans les arcanes de l’Histoire. Le paysage provençal défilait sous leurs yeux avec cette beauté immuable et sereine que nul complot humain ne saurait ternir – les collines ondulantes couvertes de garrigue, les villages perchés sur leurs pitons rocheux, les champs d’oliviers centenaires aux troncs tordus par le temps et le mistral –, et ils savourèrent ces instants de paix retrouvée en songeant que, parfois, la science rigoureuse et l’amitié sincère suffisent à triompher des plus sombres machinations du pouvoir et de la raison d’État.

Berlock, tirant pensivement sur sa pipe en regardant défiler le paysage par la fenêtre de la diligence, ne put s’empêcher de murmurer à son ami :

Castellas vu par Gauguin

 « Savez-vous, mon cher ami, ce qui m’inquiète le plus dans cette affaire ? Ce n’est pas tant la manipulation dont Lassile a été victime, aussi méprisable soit-elle. C’est que ses prophéties, pour fantaisistes qu’elles puissent paraître, reposent néanmoins sur une interprétation cohérente des textes. Et si, par le plus grand des hasards, il avait raison ? Si 1870 devait effectivement marquer la chute de l’Empire ?

 Batson : « L’Histoire nous le dira, et nous serons peut-être encore là pour en être témoins… »

Batson frissonna malgré la chaleur du soleil qui inondait l’habitacle de la diligence. Parfois, les prophéties ont cette faculté troublante de se réaliser, non parce qu’elles prédisent l’avenir, mais parce qu’elles révèlent des failles cachées dans le présent…

Au détour d’un virage en arrivant, ils aperçurent enfin, dressé sur sa butte rocheuse comme un phare de pierre blonde, le castellas dominant La Fare, ce château médiéval qui depuis des siècles veillait paisiblement sur la vallée et ses habitants, symbole rassurant de continuité et de permanence dans un monde en perpétuelle mutation.

Note tardive du Dr Batson :

 A l’heure où je relis cette histoire consignée dans mon petit carnet rouge, de nombreuses années ont passé et le 20 ° siècle est déjà bien entamé.

La république a depuis longtemps remplacé l’Empire et je ne peux m’empêcher de penser à la prophétie de Monsieur Ed Lassile à Salon.

L’Empire s’est effectivement écroulé une bonne année après notre rencontre et la guerre de 1870 a duré environ six mois et dix jours, du 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871. Le conflit avait commencé avec la déclaration de guerre de la France à la Prusse le 19 juillet 1870 et s’est terminé avec la capitulation de Paris le 28-29 janvier 1871, suivie par des négociations et la signature du traité de Francfort le 10 mai 1871 qui officialise la fin des hostilités.

Nostradamus avait t-il raison ? Hasard ou clairvoyance ? et j’ai effacé bien des certitudes au cours de mes nombreuses enquêtes avec Berlock.

Mais me restent en mémoire ces merveilleux moments passés à Salon de Provence.

 Batson

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Jean-Luc Elissalde
Jean-Luc Elissalde
Psychiatre libéral durant 40 ans, Franc-maçon au GODF depuis 38 ans, enseigne à la faculté de médecine de Marseille notamment la psychiatrie adulte et enfants et actuellement l'hypnose médicale. Les centres d'intêret sont multiples : l'étude du mentalisme de spectacle, l'IA, la chanson, l'écologie avec des projets de replantation forestière à Barbentane...

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