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Trois mille ans après que l’aède eut confié Ulysse à la « mer couleur de vin », le roi d’Ithaque n’est toujours pas rentré. Ou plutôt il ne cesse de rentrer, génération après génération, chaque époque découvrant dans son voyage le miroir de ses inquiétudes, de ses espérances et de ses propres naufrages.

Sous la direction de Michel De Jaeghere1, ce remarquable numéro du Figaro Hors-Série réunit historiens, hellénistes, archéologues et écrivains pour arracher l’Odyssée au pittoresque scolaire auquel nous l’avons trop souvent réduite. Derrière Polyphème, Circé, Calypso et les Sirènes apparaît alors une aventure beaucoup plus grave : celle d’un homme qui, après avoir traversé la guerre, doit apprendre à revenir parmi les hommes.
Pour le Franc-Maçon, cette navigation possède une étrange familiarité.

Partir, perdre ses repères, affronter l’inconnu, descendre symboliquement parmi les morts, consentir au dépouillement, recevoir une lumière, reprendre la route et finalement revenir transformé : rarement poème aura aussi naturellement épousé la géographie de l’initiation.
Le merveilleux n’est peut-être que le vestibule

Nous avons presque tous rencontré Ulysse enfants. Nous l’avons vu crever l’œil du Cyclope, résister au chant des Sirènes, échapper à Charybde et Scylla, descendre au royaume d’Hadès et partager la couche de Circé avant de languir auprès de Calypso. Cette mémoire scolaire, fascinée par le merveilleux, finit cependant par masquer l’essentiel. Michel De Jaeghere le rappelle dans son éditorial, justement intitulé « Les splendeurs de la paix » : les épisodes fantastiques que nous retenons spontanément occupent une place beaucoup plus réduite que celle que leur a donnée notre imaginaire.
Le véritable sujet du poème commence peut-être lorsque les armes sont déposées.

Après Troie, il faut réapprendre la maison, les repas partagés, les troupeaux, la fidélité, le respect de l’étranger, la vieillesse d’un père travaillant encore parmi ses arbres. La guerre possédait sa terrible simplicité : vaincre ou mourir. La paix oblige à quelque chose de beaucoup plus difficile, vivre parmi les autres.
Ce déplacement est capital. L’Iliade avait donné à la force son poème ; l’Odyssée donne à l’existence humaine celui de la mesure.
Ulysse n’en devient pas pour autant un personnage édifiant

Homère se garde bien de fabriquer un saint grec. Son héros ment avec génie, se vante lorsque la prudence commanderait le silence, trompe, calcule, cède parfois au désir et provoque par orgueil des malheurs qu’il aurait pu éviter. Athéna elle-même se divertit de cet incorrigible fabricant d’histoires. C’est précisément cette imperfection qui rend Ulysse si proche de nous : il n’est pas exemplaire parce qu’il serait parfait, mais parce qu’il demeure perfectible.
Voilà déjà une idée profondément initiatique.
L’homme qui entre dans le Temple n’y pénètre pas parce qu’il serait arrivé au terme de son accomplissement, mais parce qu’il reconnaît qu’un travail reste à faire. L’initiation commence par l’aveu d’un inachèvement.

Du Cyclope à la Loge : apprendre à faire société
Parmi les lectures proposées par ce numéro, l’une des plus fécondes concerne l’hospitalité. Dans le monde homérique, accueillir l’étranger n’est pas une politesse mondaine mais une obligation presque sacrée. Le suppliant, le pauvre, celui qui frappe à la porte avant même d’avoir donné son nom doivent être reconnus comme appartenant à la communauté des hommes.

Polyphème représente exactement l’inverse.
Sa véritable monstruosité ne réside peut-être pas dans son œil unique. Elle tient à son refus de toute société. Le Cyclope vit seul, ignore les assemblées, ne participe à aucune délibération, méprise l’hôte et ne reconnaît au-dessus de lui aucune loi susceptible de limiter sa puissance. Sa caverne est le royaume de la force privée de règle.
Il serait évidemment absurde de chercher chez Homère une préfiguration de la Franc-Maçonnerie. Mais le Franc-Maçon reconnaît dans cette opposition quelque chose qui lui est familier : l’homme ne devient pleinement humain qu’en entrant dans une architecture de relations où la parole limite la violence.
La Loge elle-même est fondée sur cette intuition.

On n’y vient pas pour triompher de l’autre, mais pour apprendre à construire avec lui. La parole y circule selon une règle ; chacun possède sa place ; l’opinion personnelle doit accepter l’épreuve de l’écoute. Il ne s’agit pas d’abolir la force mais de l’ordonner.
La vieille triade maçonnique prend ici tout son sens : la Force ne construit que lorsqu’elle est éclairée par la Sagesse et conduite vers la Beauté.
Polyphème possède la première. Il ignore les deux autres.
Homère ou l’art de réunir ce qui était dispersé

Caroline Fourgeaud-Laville conduit ensuite le lecteur à travers la vertigineuse « Question homérique », cette enquête vieille de plus de deux millénaires qui cherche derrière l’Iliade et l’Odyssée un homme, plusieurs poètes, une tradition orale ou l’incessant travail d’une mémoire collective. De Xénophane à Milman Parry, des philologues alexandrins aux outils contemporains de la stylométrie, Homère n’a cessé de se dérober au moment même où l’on croyait le saisir.

Une étymologie proposée pour son nom mérite que l’on s’y arrête : Homère serait « celui qui assemble », celui qui ajuste ensemble.
Quelle admirable figure de l’ouvrier !
Le poète ne serait plus seulement celui qui invente, mais celui qui recueille des fragments dispersés, rapproche des traditions, joint les récits, ajuste les rythmes et transforme une pluralité de voix en un édifice capable de traverser les siècles.
On songe naturellement à l’architecture du Temple. Le Franc-Maçon ne crée pas la pierre dont il dispose ; il la reçoit. Il ne crée pas davantage les outils ; ils lui sont confiés. Son travail consiste à dégrossir, mesurer, ajuster, orienter et finalement mettre en œuvre ce qui, laissé isolé, ne formerait jamais qu’un amas de matériaux.
Ainsi pourrait-on définir tout travail initiatique : réunir ce qui était dispersé, mais d’abord en soi-même.

La cécité que l’Antiquité prêta à Homère approfondit encore cette image
Comme Tirésias, l’aveugle qui voit au-delà de ce que les voyants aperçoivent, l’aède privé de lumière extérieure devient celui qui découvre un autre regard. Les traditions spirituelles n’ont cessé de méditer ce paradoxe : fermer certains yeux afin d’apprendre à voir autrement. De Platon à Maître Eckhart, de la mystique apophatique au cabinet de réflexion, la véritable lumière n’est pas toujours celle qui frappe immédiatement la rétine.
Ulysse et la mètis, ou le refus de la force brutale

L’une des études les plus stimulantes du volume est celle que Catherine Van Offelen consacre au passage de l’Iliade à l’Odyssée. Achille appartient encore au monde de la force éclatante, de l’honneur guerrier et de cette gloire, le kleos, qui promet au héros une immortalité dans la mémoire des hommes. Ulysse entre dans un univers différent. Il n’est ni le plus puissant ni le plus magnifique. Son arme essentielle est cette intelligence souple que Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant ont si magistralement étudiée : la mètis.

Elle est l’intelligence du navigateur qui ne commande pas au vent mais sait utiliser sa direction ; celle du chasseur qui observe avant d’agir ; celle de l’artisan qui comprend la résistance de la matière plutôt que de vouloir la vaincre par la seule violence.
Ulysse ne fracasse pas l’obstacle : il cherche le passage.
Cette différence intéresse singulièrement le Franc-Maçon. Le Maillet peut frapper la pierre, mais le coup n’a de sens que s’il est précédé par le regard. À défaut, l’outil qui devait façonner devient instrument de destruction. La force initiatique n’est jamais brutalité ; elle suppose le discernement, le temps, le rythme, la connaissance de la matière et quelquefois l’acceptation d’un détour.
Nous sommes loin de la faiblesse. La mètis est une puissance qui a renoncé à se donner le spectacle d’elle-même.
Refuser l’immortalité pour devenir un homme

Puis vient l’un des moments les plus extraordinaires de toute l’Odyssée. Calypso offre à Ulysse ce que les humains ont toujours désiré : ne plus mourir.
Il refuse. Il préfère Ithaque.
Non pas une Ithaque idéale, resplendissante et préservée du temps, mais une île pauvre, rocheuse, battue par les vents ; une épouse qui a vieilli pendant son absence ; un père courbé par les années ; une maison occupée par ceux qui convoitent ses biens et son épouse. Ulysse échange l’éternité contre le vieillissement, la perfection divine contre les limites humaines.
Ce choix constitue peut-être le véritable cœur initiatique du poème.

Le dieu grec est immortel parce qu’il demeure identique à lui-même. Athéna restera Athéna ; Apollon restera Apollon. L’homme, au contraire, possède ce privilège paradoxal d’être mortel : il peut devenir.
Le temps qui l’use est également celui qui le transforme.

Quel magnifique commentaire du travail maçonnique ! L’initiation ne promet pas à l’homme de devenir dieu. Elle lui demande beaucoup plus modestement – et beaucoup plus difficilement – de devenir pleinement humain. Le perfectionnement n’est possible que parce que l’homme n’est jamais définitivement achevé.
Calypso offre à Ulysse l’éternité immobile. Ulysse choisit le chantier. Descendre chez les morts afin de revenir parmi les vivants
Toute initiation véritable possède sa nuit.
Pour Ulysse, elle prend la forme de la nékyia, la descente au royaume d’Hadès. Là, parmi les ombres, il rencontre sa mère Anticlée, morte pendant son absence. Trois fois il tente de la prendre dans ses bras ; trois fois ses mains se referment sur le vide.
Il apprend alors ce qu’aucune intelligence, aucune ruse et aucune victoire ne permettent d’éviter : certaines pertes sont irréversibles.

Cette scène appartient à l’une des structures symboliques les plus anciennes de l’humanité.
Inanna descend aux Enfers ; Orphée cherche Eurydice ; Énée rencontre Anchise ; Dante traversera l’Enfer avant de revoir les étoiles. Toutes ces traditions savent qu’il n’existe pas de véritable remontée sans passage par les profondeurs.
Le Franc-Maçon y reconnaîtra naturellement l’expérience symbolique des ténèbres, la terre du cabinet de réflexion, le dépouillement préalable à la réception de la Lumière. Mais il serait trop facile d’en faire une simple équivalence rituelle. Le sens est plus profond : rencontrer symboliquement la mort, c’est apprendre le prix du temps.
La descente n’abolit pas la mort. Elle rend la vie plus grave.

Le lit d’olivier ou le secret enraciné
Parmi les innombrables motifs étudiés dans ce hors-série, aucun ne me semble plus profondément initiatique que celui du lit conjugal d’Ulysse et Pénélope, auquel Pierre Boutang consacra de très belles pages dans son Ontologie du secret.
Ulysse avait construit ce lit autour d’un olivier encore vivant. Il avait taillé le tronc, élevé la chambre autour de lui, faisant de l’arbre enraciné le point fixe de la demeure. Déplacer le lit signifierait donc couper l’arbre et détruire le secret même de sa construction.
Après vingt années d’absence, Pénélope ne reconnaît définitivement son époux ni à son visage, que le temps a transformé, ni à ses paroles, puisqu’Ulysse est justement passé maître dans l’art du mensonge. Elle le reconnaît à ce secret partagé : lui seul sait comment le lit fut construit.
Voilà un symbole d’une extraordinaire richesse.

Le signe véritable n’est pas un mot arbitraire que l’on pourrait apprendre par cœur. Il renvoie à une expérience, à une construction, à un travail accompli sur une matière réelle. On peut imiter un geste ; on peut répéter une formule ; on peut recopier un rituel. On ne peut contrefaire l’expérience qui leur donne sens.
Il en va du secret initiatique comme de ce lit d’olivier : il vaut parce qu’il est enraciné.
Dante, Ficin, Joyce, Primo Levi : Ulysse ne cesse de renaître

Sébastien Lapaque offre l’un des plus beaux parcours du numéro en suivant Ulysse à travers la culture occidentale. Le Moyen Âge chrétien, qui avait presque perdu le texte grec d’Homère, retrouva le héros par Virgile puis Dante. Ambroise de Milan transforma le mât auquel Ulysse s’était fait attacher pour entendre les Sirènes en préfiguration du bois de la Croix. Marsile Ficin, au cœur de la Florence néoplatonicienne, lut les errances du roi d’Ithaque comme autant d’étapes de l’âme cherchant à s’arracher aux séductions du monde sensible.

Circé devient alors la puissance des passions, Pénélope la figure du Bien vers lequel revient l’âme et le môly, la plante donnée par Hermès pour rompre les enchantements, une image de la lumière capable de délivrer l’homme de ses illusions.
Bien avant la Franc-Maçonnerie spéculative, la lecture initiatique d’Ulysse était donc déjà là.
Puis viennent Joyce, Pound, Boutang et, plus tragiquement encore, Primo Levi.

Dans Si c’est un homme, le souvenir du chant d’Ulysse chez Dante réapparaît au milieu d’Auschwitz. Dans un univers construit pour détruire non seulement les corps mais jusqu’au langage et au nom des victimes, restituer quelques vers devient une manière de reconquérir intérieurement sa qualité d’homme.
La comparaison donne le vertige. Face au Cyclope, Ulysse avait survécu en devenant « Personne ». Dans le système concentrationnaire, transformer quelqu’un en personne qui ne compte plus, en numéro privé de nom et d’histoire, devient au contraire l’instrument de son anéantissement.
Entre ces deux usages du « personne » s’étend tout l’abîme qui sépare le masque choisi de l’identité confisquée.
Le Franc-Maçon ne peut rester indifférent à cette leçon.
Le dépouillement initiatique ne vise jamais à abolir la personne ; il cherche à dégager l’être des apparences sociales qui l’encombrent. Faire tomber les métaux n’est pas détruire l’homme. C’est tenter de le rendre à lui-même.

Ithaque ou le palais toujours introuvable
Michel De Jaeghere achève ce voyage par une enquête archéologique presque romanesque. Depuis plus de deux siècles, voyageurs et savants cherchent le palais d’Ulysse. Les paysages semblent parfois correspondre au poème avec une précision troublante ; les grottes, les ports, les reliefs et les vestiges paraissent offrir des signes ; puis la preuve se dérobe.
Ithaque demeure. Le palais échappe.
Il y a là une merveilleuse parabole de la quête.
Le Franc-Maçon connaît lui aussi un Temple qui demeure inachevé, une Parole qui reste perdue, une vérité qu’aucun degré ne permet de posséder définitivement. Celui qui croirait avoir enfin atteint le terme de l’initiation montrerait simplement qu’il n’en a pas compris le mouvement.
Car ce n’est peut-être pas la découverte qui transforme le chercheur.

C’est la fouille.
Chaque pierre déplacée, chaque hypothèse abandonnée, chaque erreur reconnue approfondissent le regard. L’objet cherché importe, mais la recherche façonne celui qui cherche.
Et pourtant le sang demeure sur le seuil

Il faut enfin reconnaître au numéro le mérite de ne pas effacer complètement les ombres du héros. Car les « splendeurs de la paix » auxquelles revient Ulysse sont précédées par un massacre. Les prétendants sont tués. Les servantes jugées infidèles sont pendues.
Nulle lecture initiatique sérieuse ne peut détourner les yeux de cette violence.
L’erreur serait de vouloir faire d’Ulysse un sage impeccable afin qu’il corresponde mieux à notre désir d’exemplarité. Le mythe est justement précieux parce qu’il résiste à cette opération de blanchiment. L’homme qui a appris la mesure demeure capable de démesure ; celui qui a souffert peut encore faire souffrir.
La Lumière ne supprime jamais mécaniquement l’ombre.
Le Franc-Maçon devrait le savoir mieux que quiconque : travailler sa pierre ne signifie pas s’inventer une perfection imaginaire, mais reconnaître les aspérités, les fissures et quelquefois les zones que l’on préférerait ne pas regarder. Le Temple intérieur ne se construit pas avec une image flatteuse de soi.

Ce qui demeure lorsque la mer s’apaise
Que reste-t-il alors après vingt années de guerre et d’errance ?
La gloire ? Achille lui-même, rencontré aux Enfers, n’en veut plus au prix de la vie. L’immortalité ? Ulysse l’a refusée. La certitude d’avoir retrouvé le palais homérique ? Les archéologues continuent de chercher.
Il reste un homme revenu chez lui sans être celui qui en était parti.
Son corps porte une cicatrice ; son esprit conserve les morts ; sa mémoire est peuplée de visages et de rivages perdus. Il est reconnu par son vieux chien Argos, par une nourrice qui retrouve sous ses doigts la marque ancienne d’une blessure, puis par Pénélope grâce au secret d’un lit construit autour d’un arbre vivant.

Ainsi l’identité d’Ulysse n’est-elle finalement garantie ni par son pouvoir ni par sa parole, mais par les traces laissées dans la chair, dans la mémoire et dans le travail accompli.
Peut-être est-ce pour cela que l’Odyssée nous accompagne depuis près de trois millénaires. Nous savons confusément qu’Ithaque n’est pas seulement une île. Elle est ce lieu intérieur dont chacun conserve la nostalgie sans toujours pouvoir le situer.
Le Franc-Maçon pourrait dire de même du Temple.
Il ne sait peut-être pas davantage où il se trouve qu’Ulysse ne reconnaît immédiatement son île lorsqu’il y est enfin déposé endormi par les Phéaciens. Il sait seulement qu’il doit continuer à naviguer, à rectifier sa route, à interroger les signes, à apprendre de ses naufrages.
Car la question essentielle n’est finalement pas de savoir si nous atteindrons Ithaque.
Elle est de savoir qui nous serons lorsque nous y arriverons.

Et peut-être le secret de toute initiation tient-il dans cette évidence que le vieil Homère avait comprise avant nous : le véritable voyage ne consiste pas à parcourir la distance qui sépare deux rivages, mais celle qui sépare l’homme que nous étions au départ de celui que les épreuves auront lentement façonné.
1Michel De Jaeghere publiera le 2 octobre prochain, aux éditions Les Belles Lettres, Dans la lumière d’Apollon, aux origines du miracle grec.

L’Odyssée – Sur les traces d’Ulysse
Le Figaro Hors-Série n°158, sous la direction de Michel De Jaeghere, juillet 2026, 164 pages, 14,90 €

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