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Vingt-cinq chants, quatre siècles, plusieurs continents. Julien Blottière, Étienne Augris, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat ont réuni dans Siamo tutti antifascisti (Nous sommes tous antifascistes) les paroles intégrales et l’histoire de vingt-cinq chansons nées sous la contrainte, dans les geôles, les ghettos, les maquis, les ateliers et les places occupées.


Leur enquête déborde largement l’histoire de la musique populaire. Elle interroge ce que la voix humaine oppose à la force, ce que la parole tenue debout conserve de dignité lorsque tout le reste a été confisqué, et par quel mystère quelques mesures suffisent à souder des inconnus en une communauté fraternelle. La lectrice et le lecteur y trouveront une réflexion sur la mémoire, sur la transmission et sur le prix payé par celles et ceux qui ont chanté.
Une formule italienne des années vingt revenue dans la rue française

À l’été 2024, entre les deux tours des élections législatives, des poings se sont levés et des mains se sont accordées pour scander Siamo tutti antifascisti.
La formule venait de l’Italie de Benito Mussolini, de ces années où les squadre imposaient leur loi aux bourgs ouvriers de la plaine du Pô. Les quatre auteurs prennent ce cri au sérieux et en remontent le fil jusqu’à la Révolution française. Leur conviction tient en peu de mots. Les régimes oppressifs ne constituent pas la spécificité de notre temps, et la contestation, depuis des siècles, emprunte la voie du chant.

Historiens de formation et professeurs d’histoire-géographie, ils animent ensemble L’histgeobox, ce carnet numérique où ils explorent depuis des années les liens entre la chanson et l’événement. Véronique Servat, docteure en histoire culturelle du contemporain, Jean-Christophe Diedrich, qui enseigne également à l’Université de Lorraine, Étienne Augris, auteur de Philippe Rondot, maître espion, et Julien Blottière avaient déjà signé ensemble En lutte ! Carnet de chants en 2022. Le présent volume en prolonge la démarche et en déplace la focale, des luttes sociales vers la confrontation frontale avec l’autoritarisme.
L’architecture du recueil mérite attention, car ses cinq mouvements portent des titres empruntés au répertoire même de la chanson protestataire, de « Fight the power » à « Je rêvais d’un autre monde ». Le livre se construit avec les matériaux qu’il étudie, et cette cohérence formelle vaut mieux qu’une déclaration d’intention. De « La contre-révolution » de 1791 au « Barayé » de Shervin Hajipour, né des réseaux iraniens en 2022, le corpus traverse les régimes personnels, les dictatures militaires, la ségrégation raciale, l’apartheid et la théocratie de Téhéran.
Le couplet et le refrain, ou la mémoire faite corps
L’analyse la plus féconde du volume porte sur la forme même de la chanson. Si le chant sert la contestation, c’est d’abord par sa structure, cette alternance du couplet et du refrain qui autorise la mémorisation et le partage. Un texte imprimé se saisit, se brûle, se confisque. Un refrain logé dans la mémoire de mille poitrines échappe à la perquisition. Les quatre auteurs insistent sur la pratique chorale, qui rompt l’isolement, soude un bloc dans l’adversité et permet d’affronter la peur. Cette observation touche à une expérience que les maçonnes et les maçons connaissent bien, celle où des voix séparées se rejoignent sans se confondre et forment une chaîne dont aucun décret ne vient à bout.


Oui. J’intégrerais l’idée sans l’alourdir, en évitant aussi de donner l’impression d’une équivalence mécanique entre des régimes historiques différents. Je formulerais ainsi :
Le revers de cette efficacité, c’est la surveillance
Les pouvoirs autoritaires contrôlent, censurent, interdisent. Et lorsque l’autoritarisme devient dictature, quelle que soit la bannière sous laquelle il prétend gouverner – extrême droite fasciste ou extrême gauche totalitaire –, la mécanique finit trop souvent par être la même : surveiller, intimider, emprisonner, torturer, faire disparaître, assassiner.
Les dictatures ne supportent ni les voix libres ni les consciences debout.
Les artistes ripostent alors par la métaphore, l’allusion et le double sens, et le livre suit avec finesse cette ruse ancienne, de Pierre-Jean de Béranger à Chico Buarque et Lluís Llach. À l’ère des réseaux sociaux, la viralité complique la tâche des censeurs sans désarmer pour autant la répression. Les auteurs rappellent sans détour que les bourreaux au service de Bachar Al-Assad et d’Augusto Pinochet ont assassiné Ibrahim Qachouch et Victor Jara. D’autres régimes, sous d’autres couleurs politiques ou religieuses, ont pareillement brisé des artistes, des écrivains, des opposants et des hommes libres.

Car la chanson n’est pas seulement une métaphore de la lutte : elle en fait partie. Et, face aux tyrannies, elle se paie parfois du prix du sang.
Anna Marly, ou la mélodie qui franchit les frontières

Quelques notices atteignent une densité remarquable. Celle qui accompagne « La complainte du partisan » restitue la fabrique d’un chant de résistance loin du sol occupé. À Londres, en 1943, Emmanuel d’Astier de la Vigerie écrit les paroles, Anna Marly compose la musique et la porte de sa voix. La même Anna Marly avait donné la mélodie du « Chant des partisans ». Deux œuvres jumelles, deux destins inégaux, puisque la première demeura longtemps dans l’ombre de la seconde avant que Leonard Cohen ne lui offre, en 1969, une existence anglophone qui la conduisit bien au-delà de la France. Les auteurs nomment cette notice l’autre chant de la résistance, formule qui dit une vérité que l’histoire officielle oublie volontiers, à savoir que la mémoire collective sélectionne, hiérarchise et parfois efface.
Bella ciao, ou la révolte devenue marchandise

L’une des plus belles audaces du livre tient dans le traitement réservé à Bella ciao. Le titre retenu pour cette notice, « Le business de la révolte », annonce sans détour une lecture désenchantée. Le chant italien de 1944, devenu emblème mondial de la lutte antifasciste, a connu une trajectoire qui interroge. Ses origines demeurent disputées, sa consécration fut tardive, et sa diffusion planétaire doit aujourd’hui beaucoup aux écrans. Examiner un mythe n’est pas le profaner. C’est le rendre à l’histoire, ce qui constitue la forme la plus haute du respect que nous puissions lui accorder.
Les tondeurs de drap et le béret rouge

« The Cropper Lads » remonte à l’Angleterre de 1812, au temps où les tondeurs de drap du Yorkshire brisaient les machines qui les jetaient à la rue. Ce chant luddite, dont l’auteur demeure inconnu, rappelle que la colère ouvrière précède de beaucoup les doctrines qui prétendront ensuite la représenter. À l’autre extrémité du volume, « Parachutiste » ramène en 1972, sur l’album Mon frère de Maxime Le Forestier, dans une France où l’antimilitarisme s’exprimait avec une virulence que notre époque a désapprise.

L’auteur de « San Francisco » y prête sa voix à un jeune soldat, et le rapprochement du tondeur anglais du début du XIXe siècle avec le chanteur français de l’après-Mai est judicieux. La domination change de visage, la protestation se réinvente, la question demeure inchangée.
Un peuple uni, quelques semaines avant les bombes

La notice consacrée à « El pueblo unido jamás será vencido » touche au tragique. Sergio Ortega compose ce chant en 1973, Quilapayún le crée, et le Chili l’entonne peu avant que les avions ne bombardent la Moneda. Aucun refrain n’a jamais empêché un putsch. Le chant ne sauve pas les corps. Il sauve autre chose, qui tient à la station debout, à la mémoire des morts, à la certitude que l’humiliation n’aura pas le dernier mot. Victor Jara, torturé puis abattu dans un stade transformé en prison, avait chanté jusqu’au bout, et son silence forcé pèse plus lourd, dans la conscience du monde, que tous les discours de ses assassins.
La voix, le souffle et la chaîne
Une lecture maçonnique s’impose ici sans qu’il faille la plaquer sur l’ouvrage. Ce qui se joue dans ces vingt-cinq chants relève de la parole donnée et tenue. Chanter sous la contrainte, c’est engager sa vie sur une phrase, comme le fait celui qui prononce un serment. Hirsch Glik compose dans le ghetto de Vilnius, en 1943, l’hymne des partisans juifs, au milieu de l’anéantissement, et y affirme que la route ne s’achève pas là. Cette affirmation ne repose sur aucune preuve. Elle relève de la foi la plus nue, celle qui refuse de tenir les ténèbres pour définitives. Le passage des ténèbres à la Lumière, que nos rituels mettent en scène, se rejoue dans ces pages en des circonstances où il ne relève plus du symbole mais de la survie.

Le volume touche encore à la liberté de conscience, ce bien que les régimes évoqués s’acharnent à détruire, et à la dignité de la personne, que le chant restitue à qui le pouvoir voulait réduire au silence. Il touche enfin à la transmission, puisque chaque notice raconte comment une mélodie passe d’une génération à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un combat à l’autre. « L’Estaca », écrite par Lluís Llach en 1968 contre le franquisme, deviendra sous le titre « Mury » l’hymne de Solidarność en Pologne. Voilà exactement ce que nous nommons transmission, ce mouvement par lequel une parole reçue est reprise, transformée et rendue vivante ailleurs. Le « Barayé » de Shervin Hajipour pousse cette logique à son terme, puisque le jeune Iranien a mis en musique des phrases écrites par des inconnus, chacune commençant par le même mot. Une chaîne de voix anonymes devenue chanson, et son auteur arrêté pour cela.
Ce que le volume laisse dans l’ombre

Toute entreprise choisit, et tout choix produit des absences. Le corpus retenu penche fortement vers l’Europe et les Amériques. L’Asie et l’Afrique subsaharienne y tiennent une place mince, et le seul chant lié à l’apartheid, « Gimme Hope Jo’Anna », fut composé par Eddy Grant, artiste britannique né en Guyane, alors que la révolte sud-africaine possédait ses répertoires. Le format lui-même, une notice par chanson, impose une progression par juxtaposition qui atténue parfois la démonstration d’ensemble.
Une autre absence retiendra l’attention des lecteurs de notre journal
Les régimes que le livre combat ont dissous les loges, saisi les archives et déporté les frères. L’Italie de 1925, l’Espagne de Francisco Franco, la France de Vichy, le Portugal d’António de Oliveira Salazar ont tous inscrit la Franc-Maçonnerie au rang de leurs ennemis. Aucun chant du recueil ne porte cette mémoire, ce qui ne saurait être reproché aux quatre auteurs, mais mérite d’être relevé, car la persécution des maçonnes et des maçons appartient pleinement à l’histoire des libertés dont ce livre entend restituer la clameur.

La position politique du volume s’affiche enfin sans détour
Qualifier la présidence de Donald Trump de version 2.0 du fascisme procède d’un choix polémique que des historiens contesteront, et cette qualification aurait gagné à être argumentée plutôt qu’énoncée. La franchise a néanmoins un mérite. Elle épargne au lecteur l’hypocrisie d’une neutralité feinte et lui laisse la liberté entière de discuter.
Nul ne sait quand le siège commence
Un code à flasher ouvre la playlist des vingt-cinq chants, et le geste est heureux. Un livre sur la chanson qui laisse entendre les chansons accomplit sa promesse, et cette circulation entre la page et la voix rend au texte imprimé sa destination première, qui fut d’être dit et chanté avant d’être lu.
Reste la question que ce recueil dépose en nous et qu’aucune notice ne referme. Que chanterions-nous, nous-mêmes, si le silence nous était imposé demain ?
La réponse ne s’improvise pas. Elle suppose un répertoire déjà appris, une mémoire déjà constituée, des mots depuis longtemps tenus pour vrais. Les vingt-cinq chants rassemblés ici ne valent pas seulement comme documents d’histoire. Ils forment une provision, au sens où les Anciens parlaient de provision de bouche pour les temps de siège.
Nul ne sait quand le siège commence. Mieux vaut connaître ses chansons avant.

Siamo tutti antifascisti – Chantons contre l’oppression

Julien Blottière, Étienne Augris, Jean-Christophe Diedrich, Véronique Servat
éditions du Détour, 2025, 272 pages, 20,90 € – Lisez un extrait / Le site de l’éditeur
Anna Marly – La complainte du partisan (écrite en 1943, enregistrée en 1963)
Tom Waits – Bella Ciao
Bill Price The Cropper Lads
Maxime Le Forestier – Parachutiste – HQ STEREO 1972
Quilapayún 1973 – El pueblo unido jamás será vencido [VIDEO EN VIVO]
