La parole du Vénérable du lundi – « On va changer le nom des sautoirs dès la rentrée »

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Mes chers Frères, mes chères Sœurs,
il faut parfois avoir le courage des grandes réformes. Après réflexion, consultation, méditation, digestion, et surtout observation attentive du bordel ambiant qui règne désormais dans certaines Loges, j’ai décidé qu’il était temps de moderniser notre vocabulaire. Le mot sautoir sera donc remplacé dès la rentrée par un terme plus adapté à notre époque : le Foutoir.

Oui, je sais, cela peut surprendre les plus conservateurs d’entre vous. Mais enfin, soyons honnêtes : à quoi sert-il aujourd’hui de conserver des mots élégants, chevaleresques, presque nobles, quand la réalité quotidienne ressemble parfois davantage à une kermesse sans plan de table qu’à un temple de sagesse ? Autrefois, le sautoir évoquait la dignité, la charge, le joug volontaire, le lien entre le ciel et la terre, l’héritage des ordres de chevalerie et la rectitude du Vénérable. Aujourd’hui, il évoque surtout la difficulté à trouver qui a gardé le trousseau de clés ? qui a perdu la planche tracée ? qui a changé le sens de circulation ? et qui a mis le rituel dans la mauvaise chemise ?

Il faut donc être cohérent avec notre temps. Puisqu’on aime tant le désordre, appelons les choses par leur nom. Le sautoir devient le foutoir. C’est plus franc, plus direct, plus contemporain. Et surtout, cela a l’immense avantage de correspondre à la vie réelle des travaux : on s’y croise, on s’y contredit, on s’y coupe la parole avec solennité, on y cherche la phrase juste pendant que d’autres cherchent leur place, et l’on finit toujours par admirer la parfaite harmonie du chaos organisé.

Le mot, au fond, n’est pas si mal choisi. Le sautoir venait de l’idée de traverser le corps, de passer en bandoulière, de « sauter » d’une épaule à l’autre. C’était un mot mobile, élégant, presque martial. Le foutoir, lui, dit mieux encore notre époque : ça pend, ça traverse, ça s’emmêle, ça s’accroche au voisin, ça gêne le mouvement, ça finit de travers de façon à peu près définitive. On est là dans une vérité beaucoup plus maçonniquement contemporaine.

Grenades

Et puisque nous sommes dans la grande réforme symbolique, je propose que nous poussions la logique jusqu’au bout. L’équerre sera remplacée par la grenade. Pas la grenade explosive, quoique certains y verraient un progrès pédagogique indéniable, mais la grenade-fruit, bien entendu, celle qui était déjà appréciée des Anciens, et que les Francs-Maçons ont su honorer comme symbole d’abondance, de fécondité et d’unité intérieure. Après tout, sur les colonnes, elle a bien plus de tenue qu’un outil de menuisier dans un monde où plus personne ne veut travailler d’équerre.

La grenade est un symbole magnifique. Elle est ronde, éclatée en multiples grains, et pourtant parfaitement contenue dans une seule enveloppe. N’est-ce pas là l’image exacte de nos Loges ? Une multitude d’opinions, de susceptibilités, de certitudes, d’égos et de lectures symboliques, le tout maintenu tant bien que mal dans une peau commune qu’on appelle fraternité. Voilà enfin un bijou qui nous ressemble.

Quant à l’équerre, avouons-le, elle a fait son temps. Elle rappelle la rectitude, la rigueur, la mesure, toutes choses un peu gênantes quand on préfère l’à-peu-près, le flottement et le commentaire interminable sur des principes qu’on n’applique pas. La grenade, au moins, dit la vérité moderne : ça se disperse, ça se partage, ça se fracture, mais ça continue de faire figure d’unité. C’est très actuel.

Revenons au foutoir. Il a aussi une vertu majeure : il réconcilie enfin le langage avec l’expérience vécue. Jadis, le sautoir était le signe visible d’une autorité assumée, d’un joug accepté, d’une fonction qui obligeait. Aujourd’hui, dans certaines Loges, le port du sautoir ressemble davantage à une cérémonie de décoration pour responsabilités introuvables. On le porte, on le montre, on l’ajuste, on le commente, mais personne ne sait plus très bien s’il faut le respecter, le craindre, l’admirer ou simplement le replacer correctement avant la photo.

Et puisque l’on parle de photo, il faut reconnaître que le foutoir a un avantage inestimable sur le sautoir : il rend immédiatement visible la vérité des assemblées. Dans une image de groupe, le sautoir faisait croire à une hiérarchie, à une dignité, à une ordonnance. Le foutoir, lui, révèle la réalité : des êtres humains en quête d’ordre au milieu d’un décor qui prétend encore y croire. C’est brutal, mais honnête. Et la franc-maçonnerie, si elle veut survivre à son propre folklore, doit parfois préférer l’honnêteté à la mise en scène.

Guerrier en combat, guerre
Loge en conflit

Je vous vois venir : certains diront que je manque de respect à la tradition. C’est faux. Je la respecte profondément. C’est précisément parce que j’aime la tradition que je refuse de la laisser se momifier dans des mots qui ne parlent plus à personne. Le sautoir avait un sens, oui. Il était noble, oui. Il rappelait la discipline, la responsabilité, la mesure. Mais si le symbole n’est plus vécu, il devient un décor de plus, et parfois même un décor absurde. Dès lors, autant avoir le courage de le renommer selon ce qu’il produit réellement dans certaines circonstances : du foutoir cérémoniel.

Ainsi va le monde. Les anciens parlaient de baudriers, de colliers, de dignités suspendues et d’enseignements portés sur le cœur. Nous, nous avons des réunions où l’on cherche qui a rangé quoi, qui a modifié quoi, qui a oublié quoi, et pourquoi le rituel de la veille ne ressemble déjà plus à celui de ce soir. Il y a donc une cohérence profonde à rebaptiser nos insignes selon la vérité du terrain.

Le sautoir ? Trop élégant.
Le foutoir ? Enfin un mot qui nous ressemble.

Et l’équerre ? Trop rigide, trop sévère, trop morale.
La grenade ? Parfaite : belle de loin, complexe de près, éclatée à l’intérieur, et toujours prête à rappeler que l’unité n’est jamais qu’un miracle provisoire.

Mes chers Frères, mes chères Sœurs, il est temps de faire preuve d’audace symbolique. Dès la rentrée, je vous propose donc solennellement :

  • le sautoir devient le foutoir ;
  • l’équerre devient la grenade ;
  • et le bon sens, si nous le retrouvons un jour, sera peut-être enfin admis comme bien symbolique de première nécessité.

Sur ce, je vous laisse méditer cette réforme de haute portée initiatique. Et surtout, n’oubliez pas : dans une Loge bien tenue, le vrai symbole n’est pas toujours celui qu’on croit. Parfois, c’est celui qui permet de rire un peu de soi-même.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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