L’alphabet des dieux, de l’abeille au zodiaque

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

L’Égypte ancienne n’a jamais cessé de tendre à l’Occident un miroir où celui-ci croit lire son commencement. En rangeant par ordre de lettres, de l’abeille royale au zodiaque de Dendérah, les figures, les gestes et les nombres d’une civilisation où chaque forme faisait signe, Robert-Jacques Thibaud a composé moins un répertoire d’érudition qu’un bréviaire du sens voilé. Chaque notice y devient le seuil d’une méditation sur la mort et le relèvement, sur la mesure et la justice, sur la parole gardée et la connaissance recouverte, autant de motifs où la démarche initiatique reconnaît sa propre grammaire.

L’ordre des lettres et la ronde des dieux

L’ordre alphabétique appartient à nos habitudes savantes et non à la pensée qui régissait les temples du Nil. La mythologie égyptienne se déployait selon d’autres rythmes, la course diurne et nocturne du soleil, la crue qui recommençait le monde chaque année, la généalogie des puissances issues du Noun, le drame osirien qui liait la mort du dieu à l’espérance des vivants. Ranger cette matière entre l’abeille et le zodiaque revient à poser une grille moderne sur une cosmologie qui se pensait en cercles.

Robert-Jacques Thibaud a fait de cette contrainte un instrument, car la forme du dictionnaire autorise chacun à entrer où il le souhaite, à suivre les renvois et à recomposer peu à peu la trame que l’alphabet disperse. L’étendue du parcours retient l’attention par sa cohérence, puisque les divinités y côtoient les animaux, les plantes et les minéraux, les couleurs, les objets du culte et les nombres. À cette matière proprement sacrée s’ajoute une autre mémoire, celle de la longue fascination de l’Occident, depuis les voyageurs grecs que la tradition fait venir s’instruire au bord du Nil, de Solon d’Athènes à Platon, de Pythagore à Thalès de Milet, jusqu’à l’expédition savante de la fin du XVIIIe siècle et au déchiffrement des hiéroglyphes accompli au XIXe siècle.

Le livre garde ainsi la double trace de ce que l’Égypte crut d’elle-même et de ce que les autres peuples voulurent y lire. Quelques symboles reviennent d’une entrée à l’autre et tissent l’unité secrète de l’ensemble, ainsi la croix ansée qui donne la vie, le pilier djed qui la stabilise ou l’œil oudjat rendu à son intégrité, si bien que le lecteur attentif reconstitue une pensée là où la lettre ne proposait que des fragments. Une telle ampleur a son revers, car la notice ne peut que désigner ce qu’un récit développerait, et l’auteur y répond par un réseau serré d’échos où Osiris se laisse rencontrer sous quantité d’entrées avant de se reconstituer dans l’esprit de la lectrice et du lecteur. Le geste demandé n’a rien d’anodin, puisque rassembler un sens dispersé à partir de ses membres épars répète, sans le nommer, celui-là même que le livre raconte lorsque Isis recueille le corps du dieu déchiré.

Osiris démembré, la première leçon de toute initiation

Au centre de ce répertoire bat le mythe d’Osiris, et avec lui la plus ancienne pédagogie de la mort. Frappé par la ruse de Seth, enfermé dans un coffre, puis démembré et dispersé le long du fleuve, le dieu ne triomphe que par la fidélité d’Isis et de Nephtys, qui recueillent les fragments, refont l’unité du corps et rendent possible la conception posthume d’Horus.

De ce drame naît une royauté nouvelle, celle du maître des morts, et une promesse offerte à tout défunt reconnu juste. Les entrées que Robert-Jacques Thibaud consacre à l’attentat contre le dieu, aux reliques dispersées, à la résurrection mythique et au pilier djed, où la tradition reconnaît la colonne vertébrale d’Osiris redressée, permettent de suivre pas à pas cette architecture de la chute et du relèvement. D’autres motifs prolongent la même leçon, ainsi le rituel de l’ouverture de la bouche qui rendait au mort l’usage de ses sens, ou le voyage nocturne du soleil qui, sombrant à l’occident, traverse les régions souterraines de la Douat avant de renaître à l’orient.

Ce trajet du couchant vers l’aube dit à sa manière le passage des ténèbres vers la lumière que toute recherche intérieure appelle, et que la loge met en scène lorsqu’elle conduit le récipiendaire de l’obscurité première vers la clarté conquise. Le rapprochement avec la voie maçonnique ne s’impose pas de l’extérieur, il se reconnaît de lui-même. La légende du maître frappé puis relevé, le passage d’un état ancien à une existence renouvelée, obéissent à la grammaire d’une mort acceptée pour qu’une vie plus vraie commence. Les rites égyptiens, de Memphis à Misraïm, ont revendiqué cette filiation, et les Sœurs et les Frères qui en pratiquent les hauts grades trouveront ici un compagnon de travail exigeant. La leçon déborde pourtant tout rite particulier, car elle touche à ce que l’initiation met en scène en tout lieu, la traversée d’une nuit dont le sens n’apparaît qu’à ceux qui consentent à y descendre.

Le cœur pesé contre une plume

Nulle scène ne concentre mieux la sagesse égyptienne que le jugement du défunt dans la salle des deux vérités. Devant Osiris siégeant en juge, le cœur du mort est déposé sur un plateau de la balance et la plume de Maât sur l’autre, tandis que Thot inscrit la sentence et que la dévorante guette l’âme dont le cœur pèserait trop lourd de ses manquements. Toute la morale d’un peuple tient dans cette image, car l’homme n’y est mesuré ni à son rang ni à sa fortune, mais à l’accord de son cœur avec Maât, qui est ensemble vérité, justice, ordre du monde et juste proportion des choses.

Robert-Jacques Thibaud réserve à cette déesse et à ce principe, au tribunal des défunts, au cœur et à la plume, des notices qui permettent de reconstituer la scène et d’en éprouver la portée. La sensibilité maçonnique y retrouve son bien le plus direct. L’équerre, le niveau et la perpendiculaire ne disent pas autre chose que la rectitude et la juste proportion, et l’examen auquel l’initié soumet sa vie intérieure prolonge à sa manière cette exigence d’un cœur réglé sur une mesure plus haute que le désir. La déclaration d’innocence que le mort prononçait devant ses juges ajoute une note familière, car elle fait de la parole donnée le gage de la conscience et rappelle combien la valeur d’un serment tient à la vérité de celui qui l’énonce. Que Thot, maître de l’écriture, tienne le registre de ce jugement n’est pas sans écho pour qui sait que le travail d’un bâtisseur se juge un jour à l’ouvrage laissé, et que rien de ce qui fut accompli ne s’efface tout à fait. La pesée du cœur demeure la figure la plus ancienne de ce travail sur soi, et le dictionnaire a le mérite de la restituer sans la recouvrir de commentaires superflus.

Le Voile d’Isis, ce que le symbole protège autant qu’il découvre

La démarche de Robert-Jacques Thibaud relève d’une lecture symbolique pleinement assumée. Son dictionnaire s’inscrit dans un courant français qui a cherché en Égypte la matrice d’une sagesse pérenne, filiation qui va des hermétistes de la Renaissance aux ésotérismes de l’âge moderne. Plusieurs entrées le signalent, qui débordent la religion attestée par les sources, ainsi d’Hermès Trismégiste, mais aussi de la kundalini, de la métempsychose, de la réincarnation, du Tarot de Marseille ou de l’Atlantide rattachée au récit de Platon. Le lecteur avertis y garderont la distance nécessaire, car ce que les documents anciens établissent et ce que des relectures plus tardives, d’inspiration hermétique ou théosophique, ont projeté sur l’Égypte ne relèvent pas du même ordre, et la forme du dictionnaire, en accordant à chaque objet sa notice, peut estomper cette différence.

Qui recherche la rigueur de l’égyptologie savante, l’Égypte que Jean-François Champollion rendit lisible et que Christiane Desroches-Noblecourt servit d’une patiente érudition, tiendra ici un autre registre, celui de la lecture initiatique et symbolique. Ce n’est pas un défaut mais un choix de genre, pourvu que chacun sache quel livre il tient entre les mains. Robert-Jacques Thibaud n’a jamais revendiqué la neutralité du philologue, et son Égypte est celle qui brille derrière le Voile d’Isis, celle vers laquelle le regard se tourne quand décline la clarté du sens. L’honnêteté commande de le dire dans les deux sens, car la lecture symbolique ouvre des profondeurs que la seule érudition laisse closes, et elle réclame en retour une vigilance que le lecteur doit fournir de lui-même. C’est à cette condition que le rapprochement entre les mystères du Nil et les traditions initiatiques de l’Occident cesse d’être un ornement pour devenir une question de filiation.

Thot, la mémoire confiée à l’écriture

Il n’est pas indifférent que le dieu Thot préside à la fois à l’écriture, au nombre et à la mesure, et qu’il tienne le rôle du greffier lors de la pesée des âmes. Maître des paroles divines, ces signes sacrés que les Grecs nommèrent hiéroglyphes, il gouverne la possibilité même d’un dictionnaire, cette confiance faite au signe pour retenir le sens. Les mêmes Grecs reconnurent en lui leur Hermès, et la tradition hermétique née de cette rencontre transporta vers l’Occident une part de la symbolique égyptienne, nourrissant les courants où les sociétés initiatiques modernes puiseraient à leur tour.

Robert-Jacques Thibaud appartient à cette lignée de passeurs. Mythologue comparatiste, chargé de cours à l’université de Nantes, il consacra les dernières années de sa vie, avant sa disparition en 2002, à une série de dictionnaires qui cherchaient la signification des mythes du bassin méditerranéen et de l’Europe occidentale. Le volume égyptien procède du même dessein, non pas dresser l’inventaire des croyances, mais restituer leur sens et rendre de nouveau lisibles les paroles des dieux. Cette ambition fait aussi la fragilité du livre, car un sens retrouvé est toujours en partie un sens prêté, et la frontière entre la lecture et la projection y demeure mouvante. Elle donne pourtant à l’ouvrage sa chaleur et son adresse, car elle parle à qui attend d’un dictionnaire davantage qu’une somme de renseignements, à qui veut comprendre plutôt que seulement savoir.

Demeure alors l’interrogation que ce répertoire, sous la neutralité apparente de sa forme, ne cesse de raviver. Si l’Égypte fascine encore, c’est peut-être qu’elle a su faire du ciel un miroir et de la mort une école, et qu’elle a pesé le cœur des hommes à l’aune d’une vérité qui les dépassait. À l’heure où tant de repères se sont éteints, relire ses symboles n’est pas céder à la nostalgie d’un monde aboli, mais éprouver si nous savons encore, selon le vœu de Guillaume Apollinaire, rallumer les étoiles. Chez Robert-Jacques Thibaud, le sens ne se donne jamais tout entier, il se laisse deviner, notice après notice, comme une lumière que chacun doit consentir à porter lui-même.

Dictionnaire de mythologie et de symbolique égyptienne

Robert-Jacques ThibaudÉdition Dervy, 2026, 352 pages, 22,90 € : Pour commander, c’est ICI

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES