Interview de Pierre Bertinotti, Grand Maître du GODF : la maçonnerie ou la promesse de soi-même

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Dans les colonnes de Marianne daté du 25 juin au 1er juillet 2026, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, consent à un exercice peu commun à ce niveau de responsabilités : se confier. Non pour révéler, mais pour clarifier. Non pour séduire, mais pour « orienter ». L’entretien que lui consacre Frédéric Taddei s’inscrit dans un moment singulier – celui d’une obédience qui revendique 55 000 membres, qui a longtemps tardé à ouvrir ses loges aux femmes et qui réaffirme avec calme que son objet premier reste la transformation de l’être humain.

La formule qui donne son titre à cet échange –  « Nous voulons changer l’homme pour changer la société » – n’a rien d’un programme politique. Elle dit quelque chose de plus ancien, de plus exigeant, de plus intérieur. Elle dit ce que la Franc-Maçonnerie, à son meilleur, a toujours su dire.

L’homme d’abord, la société ensuite

Ce qui apparaît d’emblée, c’est le positionnement de Pierre Bertinotti, son refus de tout amalgame : le Grand Orient n’est ni un parti, ni un syndicat, ni un laboratoire d’idées, au sens que l’on donne d’habitude aux « think tanks »  comme groupes de réflexion privés qui produisent des études sur des thèmes de société au service des décideurs. Ce distinguo, énoncé avec une fermeté tranquille, pourrait passer pour une défense de façade, si Pierre Bertinotti ne prenait soin d’en indiquer aussitôt la raison d’être et le fondement. La maçonnerie commence, dit-il, par un travail sur soi, par l’écoute, les symboles et la connaissance de soi. Cette phrase, la lectrice ou le lecteur pourrait ne pas s’y arrêter or elle contient l’essentiel. Elle dit que l’ordre de priorité n’est pas celui que le monde profane imagine ordinairement.

Changer la société sans avoir d’abord travaillé à se changer soi-même, voilà ce que des siècles de pensée politique ont tenté, avec des résultats que l’histoire a rendus éloquents.

L’originalité de la démarche maçonnique tient à cette inversion délibérée

Le maçon ne prétend pas réformer le monde depuis l’extérieur. Il commence par le seul chantier auquel il a véritablement accès : lui-même. Ce n’est qu’une fois cet ouvrage engagé, jamais achevé, que la fraternité peut rayonner vers la cité. Les deux premières années d’apprentissage que décrit Pierre Bertinotti – deux séances par mois, trois heures chacune, avec pour seul droit celui de se taire – sont à cet égard éloquentes. La loge impose d’abord le silence, parce que la parole, en maçonnerie comme dans les grandes traditions initiatiques, est un acte engageant. Elle oblige. Elle lie. Elle construit ou elle détruit, mais elle ne saurait être indifférente.

Le secret, cette discrétion de protection

La question du secret est abordée avec une franchise qui mérite d’être soulignée. À l’heure où la transparence est érigée en vertu cardinale de la vie publique, les institutions qui maintiennent une part d’ombre sont immédiatement soupçonnées de cacher des turpitudes. Pierre Bertinotti retourne l’argument avec une élégance discrète. Le secret maçonnique, explique-t-il, vient de l’histoire et des persécutions subies, notamment sous l’Ancien Régime et sous Vichy. C’est une discrétion de protection, non une opacité de pratiques. La distinction est capitale : elle renvoie à la différence entre le silence qui protège et le silence qui dissimule.

La loge est un espace clos, non par méfiance du monde, mais parce que la parole vraie, la délibération honnête, le doute admis et la contradiction acceptée ne peuvent se déployer qu’à l’abri du regard des spectateurs. Quiconque a expérimenté ce que devient une conversation lorsqu’elle est observée sait que l’observateur modifie l’observé. Le huis clos maçonnique est ainsi une condition de la sincérité, non un privilège de caste. Pierre Bertinotti rappelle que les travaux du Grand Orient sont « essentiellement des exposés suivis de prises de parole, où chacun enrichit la réflexion commune sans chercher à convaincre ». Dans un monde saturé de rhétorique et de débats où l’enjeu premier est de l’emporter sur l’adversaire, cet idéal d’une parole qui n’impose pas mais propose résonne comme une aspiration rare, et peut-être nécessaire.

Dans les colonnes de Marianne, Pierre Pierre Bertinotti incarne une position rare : celle d’un Grand Maître qui accepte de parler sans trahir.

Car l’exercice est périlleux

Dire ce qu’est la maçonnerie à un grand public qui en ignore les fondements oblige à simplifier, ce qui risque d’appauvrir. Mais ne rien dire entretient les fantasmes, ce qui risque de desservir. Pierre Bertinotti navigue entre ces deux écueils avec une habileté certaine. Il parle des principes sans jamais entrer dans les détails des rituels. Il défend l’institution sans en dissimuler les limites. Il dit que la maçonnerie a eu un retard sur les femmes, un retard réel, et il ne cherche pas à en atténuer la portée en invoquant des circonstances atténuantes. Cette franchise, dans un espace public où les représentants d’institutions sont ordinairement formatés à la communication de crise, mérite d’être relevée. Elle dit quelque chose de la confiance que Pierre Bertinotti a dans les valeurs qu’il représente. Il n’a pas besoin d’embellir, parce qu’il est convaincu que la vérité de la maçonnerie se tient debout d’elle-même.

La lente conversion du Grand Orient à l’égalité

L’un des moments les plus saillants de cet entretien concerne l’ouverture des loges aux femmes. Pierre Bertinotti reconnaît sans détour le retard historique du Grand Orient. L’obédience n’avait pas eu à changer ses textes fondateurs pour y remédier, puisque ceux-ci ne stipulaient pas explicitement qu’elle était masculine. C’est la pratique qui avait évolué, et non les principes. L’argument est recevable dans sa lettre, mais il appelle une réserve dans son esprit. Car si les textes n’excluaient pas formellement les femmes, la pratique unanimement masculine pendant des décennies constituait bel et bien une exclusion de fait.

Aujourd’hui, environ 60 % des loges admettent les femmes, et celles-ci représentent 14 % des effectifs totaux, contre 11 % trois ans auparavant. La progression est réelle, même si 40 % des loges demeurent masculines. Ce chiffre dit que la fraternité maçonnique, comme toute fraternité humaine, n’est pas une harmonie préétablie. Elle se construit contre des résistances, des habitudes, des identités qui ne se défont pas sans friction. Si la fraternité est une valeur maçonnique centrale – gravée dans les rituels, invoquée à chaque tenue – alors elle se mesure ultimement à sa capacité à accueillir l’autre dans sa différence. L’ouverture aux femmes n’est pas une concession aux modes contemporaines. C’est un approfondissement de la logique même de l’idéal maçonnique, un pas supplémentaire vers la réalisation de ce que la fraternité promet.

« Être de bonnes mœurs » : l’éthique du mouvement

La question des « bonnes mœurs » comme condition d’admission mérite une attention particulière. La formule n’a-t-elle pas longtemps servi à fermer la porte aux homosexuels ? Pierre Bertinotti répond avec précision. Aujourd’hui, « de bonnes mœurs » signifie très concrètement produire un extrait de casier judiciaire et montrer, au cours des enquêtes, que la personne peut entrer dans une démarche d’écoute et de recherche. La définition a évolué, et c’est l’honnêteté de Pierre Bertinotti que de ne pas en dissimuler les avatars historiques.

Mais derrière la question factuelle, il y en a une autre, plus profonde

Quelle éthique une institution initiatique est-elle en droit d’exiger de ses membres ?

Non une éthique de la conformité aux normes sociales – ce serait la trahison même de l’idéal maçonnique – mais une éthique de la sincérité dans la recherche. Le critère n’est pas d’être parfait, mais d’être en chemin. Non d’avoir résolu toutes les contradictions de son existence, mais d’accepter de les regarder en face et de les travailler dans l’espace de la loge.

Façade du GOdF à Paris 9e

Le Grand Orient ne cherche pas des militants venus imposer une vérité, mais des personnes capables de travailler sur elles-mêmes et avec les autres. Travailler sur soi-même suppose d’accepter que l’on soit, par définition, une pierre brute en cours de taille. La loge n’est pas un club de personnalités accomplies. C’est un atelier.

Changer l’homme, ou le pari le plus ancien du monde

La formule qui donne son titre à cet entretien contient une tension remarquable.

Changer l’homme pour changer la société : l’ordre est délibéré, et il est subversif. Il présuppose que la transformation sociale est une conséquence, non une cause. Que les institutions, les lois, les règlements ne changeront rien si les êtres qui y vivent ne changent pas d’abord eux-mêmes. Cette thèse va à rebours du réformisme politique ordinaire, qui croit à la vertu des structures, et du moralisme religieux, qui croit à la vertu de la conversion immédiate.

La Franc-Maçonnerie propose une troisième voie : celle de la transformation progressive, patiente, collective et individuelle à la fois.

Temple Groussier
Temple Groussier

Progressive, parce qu’elle s’inscrit dans la durée d’une vie.

Patiente, parce qu’elle n’attend pas de résultats mesurables.

Collective, parce qu’elle se fait en loge.

Individuelle, parce qu’elle mobilise en dernier recours la conscience de chacun, irréductible à toute pression extérieure.

Il faut saluer ici la sobriété avec laquelle Pierre Bertinotti porte ce message

Marianne-GODF

Il ne verse pas dans la grandiloquence, ne convoque pas le grand destin de la civilisation, ne fait pas de la maçonnerie le remède universel à tous les maux contemporains. Il parle de travail. De séances régulières. D’une parole donnée à chaque tenue. D’hommes et de femmes qui acceptent de se remettre en question. Ce réalisme modeste est lui-même une forme de sagesse. Il dit que la Franc-Maçonnerie, pour tenir ses promesses, n’a pas besoin d’être plus qu’elle n’est. Elle a besoin d’être pleinement ce qu’elle est.

Ce que la loge garde que le monde oublie

Au terme de cet entretien, ce qui demeure, c’est moins l’information – les chiffres d’effectifs, les statistiques d’admission des femmes, les modalités d’entrée et de sortie – que l’impression d’une institution qui a compris quelque chose que la modernité tarde à retrouver. Quelque chose que les Anciens nommaient le souci de soi, et que les mystiques appelaient le travail intérieur. La loge n’est ni un club, ni un réseau, ni une école de vertu au sens conventionnel. C’est un espace où l’être humain accepte de se confronter à lui-même, en présence de ses semblables, dans la durée et dans la régularité d’un engagement librement consenti.

Frédéric_Taddei en 2024

Pierre Pierre Bertinotti ne dit pas si cette aventure suffit à changer la société

Il dit qu’elle change ceux qui s’y engagent vraiment. Et il laisse entendre que, si suffisamment d’êtres humains se transformaient ainsi – lentement, sans éclat, pierre après pierre – peut-être alors la société se trouverait changée sans que personne n’ait eu besoin de l’y contraindre. C’est, au fond, le pari le plus ancien du monde. Et aussi le plus fragile. Et peut-être, pour cette raison même, le seul qui vaille la peine d’être tenu.

Pierre Pierre Bertinotti, « Nous voulons changer l’homme pour changer la société », grand entretien mené par Frédéric Taddei, Marianne, n° du 25 juin au 1er juillet 2026, pages 34-35.

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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