Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Chapitre précédent ici.
Il fuit alors vers la France.
C’était, en 1488 et le réflexe naturel de qui cherchait à échapper à la juridiction romaine : le roi de France était assez puissant pour résister aux pressions pontificales, et la cour parisienne était peuplée d’humanistes qui avaient de la sympathie pour les causes intellectuelles.
Giovanni traversa les Alpes en plein hiver, une traverse épuisante, dangereuse, dans des conditions que ses lettres à Ficin et à Politien décrivent avec une économie de mots qui dit l’exténuation : Les montagnes sont belles et mortelles. Nous les avons traversées.
De l’autre côté, dans le duché de Savoie, les nonces apostoliques l’attendaient.
Il était à Lyon quand les émissaires du duc Philippe de Savoie l’arrêtèrent, sur ordre du nonce pontifical, et le conduisirent vers Paris, non sans ménagements car son statut de comte et ses relations médicéennes le protégeaient de la brutalité ordinaire

Mais Paris ne fut pas la liberté. Au contraire.
Le 19 février 1488, Giovanni Pico della Mirandola se retrouva prisonnier au donjon de Vincennes et interdit de soutenance pour ses thèses à l’Université de Paris.
Ce fut une période singulière.
Le donjon de Vincennes n’était pas un endroit terrible. Pour un prisonnier de distinction, il signifiait une chambre propre, de la nourriture convenable, et les livres qu’on lui faisait parvenir de Paris. Il avait toujours ses cahiers. Il avait ses souvenirs. Il avait, par les fenêtres étroites qui donnaient sur le parc du château, une vue sur des arbres qui commençaient timidement à bourgeonner dans le premier froid d’un printemps précoce.
Il pensa beaucoup, dans ces trois semaines, car ce fut bien trois semaines, pas plus, que dura sa détention. Il pensa à ses thèses, bien sûr, et à la façon de les défendre mieux qu’il ne l’avait fait à Rome. Il pensa à Florence, à Laurent dont les lettres d’intercession circulaient dans toutes les chancelleries d’Europe. Il pensa à Politien, une pensée mêlée de tendresse et d’une légère mélancolie, comme on pense à quelque chose de précieux qu’on a perdu sans savoir exactement comment.
Il pensa à Ficin, dont la sagesse lui manquait dans ces murs froids.
Et il pensa à Mithridate, dont il ignorait où il était et ce qu’il faisait avec une inquiétude diffuse, une présence absente.
Les lettres de Laurent circulèrent.
Le roi de France temporisa ; il ne voulait ni offenser le pape, ni brusquer ses propres humanistes qui prenaient la défense du jeune Pico avec une énergie croissante. L’affaire devenait politique. Le roi d’Aragon lui-même, Ferdinand le Catholique, invita officiellement Giovanni à sa cour. C’était un geste diplomatique qui compliquait la position du pape.
Au début de mars, Giovanni fut libéré et expulsé de France.
Il rentra en Italie par une route de traverse, déguisé et il y a dans ce travestissement quelque chose de romanesque. Il passa par Turin, où il reçut la nouvelle que Laurent le Magnifique l’attendait à Florence avec une maison préparée à Querceto, dans les collines de Fiesole.
En mai 1489, Giovanni Pico della Mirandola s’installa dans cette maison.
Il avait vingt-six ans. Il était en exil, condamné par Rome, protégé par Florence.
Sa vraie vie philosophique commençait.
La maison de Querceto était une demeure modeste, bâtie en pierre de taille dorée que les vignes envahissaient d’un côté, avec une terrasse qui donnait vers le nord sur Florence dans la vallée, et vers le sud sur les collines couvertes d’oliviers et de pins parasols. La maison avait un studiolo, une pièce de travail aux murs épais qui gardaient la fraîcheur en été, et une bibliothèque assez petite mais que Giovanni avait garnie rapidement des livres que ses domestiques transportaient depuis Florence par charrettes.
Il s’y installa avec soulagement.
L’agitation des années précédentes, Paris, Rome, Arezzo, Vincennes, la route déguisé, avait épuisé quelque chose en lui sans l’avoir brisé.
Il avait besoin de silence, de fixité, d’une existence sans surprises où la seule aventure serait celle de la pensée.
Ficin venait souvent. La villa de Montevecchio n’était qu’à deux heures de cheval de Querceto, et le vieux philosophe, malgré sa santé de plus en plus chancelante, faisait régulièrement le trajet pour venir passer quelques jours avec son élève car il le considérait toujours comme son élève, même si dans leurs discussions, depuis longtemps, les rôles s’alternaient librement.
Un soir ce fut Pic qui rendit visite à son maître.
– Tu es venu me voir à cette heure, Giovanni, dit Ficin sans lever les yeux, pour me faire lire ceci ?
Il désigna d’un mouvement du menton le rouleau que tenait Pic serré dans une main.
– Mais ce que j’ai écrit vous contredit, et je préfère que vous l’appreniez de ma bouche plutôt que des rumeurs de l’université.
Ficin sourit, d’un sourire fatigué qui n’est ni tout à fait de la tristesse ni tout à fait de l’ironie.
– Le Parménide, j’imagine.
– Le Parménide, oui. Et l’Un. Et l’Être.
– Assieds-toi, Giovanni. Un homme qui va détruire l’œuvre de sa vie devrait au moins avoir la politesse de s’asseoir pour le faire.
Pic ne s’assoit pas. Il pose le rouleau sur la table, entre les deux hommes, comme on pose une arme.
– Je ne détruis rien. Je répare une erreur de lecture, la vôtre, celle de toute l’Académie depuis vingt ans. Vous avez fait du Parménide un évangile. Vous y avez vu la preuve que l’Un surplombe l’Être, qu’il existe un principe si transcendant qu’il échappe même à l’existence. Mais Platon n’a jamais voulu cela, maître. Le Parménide est un exercice, une gymnastique de l’esprit destinée à aiguiser de jeunes dialecticiens, pas un traité de théologie. Vous avez pris pour une révélation ce qui n’était qu’une leçon de méthode.
Ficin se leva à son tour, lentement, comme si ses articulations portaient le poids de toutes les nuits passées à traduire Plotin.
– Et toi, à ton âge, tu prétends avoir lu Platon mieux que moi, qui l’ai traduit tout entier de ma main ?
– Je prétends l’avoir lu sans la peur de perdre Dieu.
Le silence qui suivit était celui des reproches qu’on ne formule pas tout à fait. Ficin s’approche de la fenêtre. Au-dehors, les collines de Fiesole sont invisibles dans le noir.
– Tu ne comprends pas ce que je défends, Giovanni. Si l’Un et l’Être sont une seule et même chose, comme tu le prétends, alors Dieu redescend au rang des étants, il devient une chose parmi les choses, fût-elle la plus grande. Je place l’Un au-dessus de l’Être précisément pour le sauver de cette déchéance. L’Un n’est rien, parce qu’il est au-delà de toute chose et c’est cela, son excellence.
– Non, maître. C’est cela, son néant.
Pic s’approche de la table, déroule le manuscrit d’un geste sec
– Écoutez-moi jusqu’au bout, je vous en prie. Si l’Un existe au-dessus de l’Être, cela signifie qu’il existe des choses qui sont « une » sans pour autant « être ». Or ce qui n’a aucun être n’est rien du tout. Un pur néant ne peut posséder la moindre unité, puisqu’il n’y a rien en lui à unifier. L’unité et l’existence se garantissent l’une l’autre ; on ne peut les séparer sans tomber dans l’absurde. Votre Un supra-essentiel, maître, n’est pas au-dessus de Dieu. Il est en dessous de tout, puisqu’il n’est rien.
– Tu joues avec la logique d’Aristote comme avec une épée qu’on n’a pas encore apprise à manier, réplique Ficin, une pointe d’irritation dans la voix. Aristote n’a jamais eu à penser Dieu, Giovanni. Il pensait la substance, la forme, la matière, le monde. Plotin, lui, a vu au-delà : il a compris qu’il fallait un principe si pur qu’aucune catégorie, pas même celle d’être, ne pouvait le contenir.
– Alors écoutez l’Écriture, puisque vous refusez d’écouter Aristote, dit Pic, et sa voix, cette fois, se fait plus grave. Quand Dieu se révèle à Moïse dans le buisson, que dit-Il ? Ego sum qui sum. Je suis celui qui suis. Il ne dit pas : je suis au-dessus de l’être. Il se nomme par l’Être, et par l’Être seul. Voulez-vous, maître, placer votre Un philosophique au-dessus du Dieu qui s’est nommé Lui-même dans les Écritures ? C’est vous, alors, qui rabaissez Dieu, pas moi.
– Tu crois donc avoir tout résolu. L’Être, l’Un, le Vrai, le Bien. Quatre noms d’une seule chose, disposés bien sagement les uns après les autres, comme les degrés d’un escalier que l’esprit humain gravirait sans effort.
– Je ne dis pas que c’est sans effort, maître. Je dis seulement qu’ils ne se contredisent pas. L’Être fonde toute réalité. L’Un en garantit la simplicité. Le Vrai en manifeste la conformité à soi. Le Bien en couronne la perfection. Ce sont quatre visages d’un seul Dieu, non quatre degrés d’une hiérarchie où l’un dominerait les autres.
– Et Platon, dans tout cela ? Tu prétends encore le concilier avec Aristote, comme si vingt siècles de désaccord n’étaient qu’un malentendu de traduction.
– Je le crois, oui. Je crois que Platon et Aristote se rejoignent au sommet, même s’ils divergent à la base. Je crois que toute la querelle des écoles n’est qu’un artifice entretenu par l’orgueil des commentateurs, qui préfèrent défendre leur maître plutôt que chercher la – vérité. Vous-même, maître, n’êtes-vous pas devenu, sans le vouloir, le défenseur d’une école plutôt que le chercheur que vous étiez ?
Ficin détourna le regard vers les livres, vers les manuscrits grecs empilés depuis des années sur les étagères qu’il a fait construire de ses propres deniers.
– Tu es dur, Giovanni.
– Je suis fidèle, maître. À vous, et à ce que vous m’avez enseigné : chercher toujours plus loin que la première réponse.
Ficin revint vers la table, posa la main sur le rouleau, sans le reprendre.
– Sais-tu au moins où cela te mènera ? Si l’Être et l’Un sont une seule chose, si ta belle logique triomphe jusqu’au bout, que te reste-t-il pour parler de Dieu ?
Pour la première fois, quelque chose en lui semble céder, pas la certitude mais l’orgueil de la certitude.
– Rien, maître. C’est bien cela, le plus étrange. Toute cette dialectique, toute cette rigueur que je viens de déployer devant vous ne me mène pas à posséder Dieu par la raison. Elle me mène au contraire au bord d’un silence. Car en vérité, Dieu n’est ni tout à fait Un, ni tout à fait Être, ni tout à fait Bon, du moins pas au sens où notre entendement conçoit ces mots. Il les dépasse tous. Et l’esprit, parvenu à cette limite, ne peut plus que se taire et adorer.
– Toi ? Toi qui viens de me démontrer pendant une heure, avec la froideur d’un géomètre, que l’Être et l’Un ne font qu’un, toi, tu me parles maintenant de silence ?
– La logique n’était qu’un chemin, maître, pas une demeure. Elle m’a conduit jusqu’ici, jusqu’au seuil, et là, elle s’efface. J’écrivais l’autre jour à Ange, à ce sujet : tant que nous sommes dans ce corps, nous pouvons plus aimer Dieu que nous ne pouvons l’exprimer ou le connaître. Nous préférons pourtant toujours chercher par la connaissance, sans jamais trouver ce que nous cherchons, plutôt que de posséder par l’amour ce qui, sans l’amour, serait cherché en vain.
– Alors nous ne sommes peut-être pas si loin l’un de l’autre, finit-il par dire, à voix basse. Je place l’Un au-dessus de l’Être pour préserver le mystère de Dieu. Toi, tu unis l’Être et l’Un pour finalement t’incliner devant le même mystère. Nos chemins sont contraires, Giovanni, mais peut-être mènent-ils au même silence.
– C’est possible, maître, répond Pic en reprenant lentement son manuscrit. Mais je publierai tout de même ce texte. Un désaccord loyal vaut mieux qu’une fausse paix.
Ficin hocha la tête, avec quelque chose qui ressemblait, dans la pénombre, à de la fierté contrariée.
– Publie-le, alors. Et prépare-toi aux réponses. Cittadini, à Pise, ne te laissera pas en paix avec tes distinctions entre l’esse et l’ens.
– Je m’y attends, maître. Je m’y attends depuis que j’ai trempé la plume dans l’encre.
Pic se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourna pour saluer son maître.
– Vous avez raison sur un point, au moins : la nuit est la même pour nous deux.
Pic n’oublia pas, il publiera en 1491 un court traité dédié à l’humaniste Ange Politien rappelant cet entretien sous le nom, De ente et uno.
Car Politien venait aussi, souvent.
Cette nuit-là était tombée sur Florence sans que Pic s’en aperçût. Les pages du traité s’amoncelaient sur la table, couvertes d’une écriture serrée, raturée par endroits comme si la pensée elle-même avait buté contre ses propres limites. Une seule chandelle éclairait la pièce. Politien, entré sans bruit, le trouva ainsi, penché, immobile, les yeux fixés non sur le manuscrit mais sur quelque point au-delà de lui.
– Tu n’as pas soupé, dit Politien en s’asseyant sans façon sur le rebord de la fenêtre. On te croirait en oraison plutôt qu’en composition.
– C’est que je touche à la fin, Ange. Et je ne sais si je dois m’en réjouir ou en trembler.
– La fin de quoi ? De ce traité que tu tournes et retournes depuis des mois, où tu prétends prouver que Dieu n’est ni l’Un ni l’Être ni même le Bien ?
– Justement. J’ai voulu, par la dialectique la plus rigoureuse que je pusse tenir, montrer que ces noms mêmes, si vénérables soient-ils, échouent à saisir ce qu’ils prétendent nommer. Un, Être, Bonté, nos plus belles catégories, celles-là mêmes sur lesquelles toute la philosophie s’est bâtie depuis Platon. Dieu les surpasse toutes, infiniment, et aucune, prise seule, ne peut prétendre l’épuiser.
– Voilà qui va réjouir tes adversaires de la Curie. Tu passes ta vie à disputer, et tu conclus qu’il ne faut pas disputer.
– Non pas qu’il ne faille pas. Mais que la dispute, aussi loin qu’elle mène, ne mène jamais jusqu’au terme. Il y a un quatrième degré, Ange, au-delà de la philosophie elle-même, un lieu où l’entendement, ayant fait tout ce qu’il pouvait faire, doit céder. J’ai appelé cela la lumière de l’inconnaissance. Une docte ignorance, si tu veux : non l’ignorance du rustre, mais celle du sage qui sait enfin où sa science s’arrête.
Il se tut un instant, puis, comme cédant à quelque chose de plus fort que la pudeur du philosophe, il tira vers lui une feuille couverte d’une encre encore fraîche.
– Tiens. J’ai écrit ceci pour toi, à la fin du traité. Je ne sais si j’aurai le courage de le laisser, mais pour l’instant, écoute.
Il approcha la chandelle et lut, d’une voix qui hésitait entre la confidence et l’aveu : « Mais vois, mon cher Ange, quelle folie nous tient ! Tant que nous sommes dans ce corps, nous pouvons plus aimer Dieu que nous ne pouvons l’exprimer ou le connaître […]. Nous préférons pourtant toujours chercher par la connaissance sans jamais trouver ce que nous cherchons, plutôt que de posséder par l’amour ce qui, sans l’amour, serait cherché en vain. »
– Tu m’adresses cela, à moi, dit Ange, presque à voix basse.
– À toi, qui m’as vu passer des nuits entières à disputer sur des syllogismes, quand une heure d’amour véritable m’eût porté plus loin que toutes mes distinctions. C’est une folie, Ange, et je ne suis pas sûr d’être guéri de la mienne en l’écrivant. Mais il fallait bien que quelqu’un, au bout de tant de pages, avoue que les pages ne suffisent pas.
– Et pourtant tu les as toutes écrites.
– Il le fallait aussi. On ne se tait avec justesse qu’après avoir parlé jusqu’au bout. Le silence de qui n’a rien cherché n’est que vide ; celui-là seul se tait vraiment qui, ayant tout tenté pour dire, comprend enfin ce qui ne se dit pas.
Politien reposa la feuille sur la table, avec une lenteur presque religieuse, comme s’il craignait d’en effacer l’encre.
– Alors ta dialectique n’était qu’un chemin.
– Un instrument, oui. Une purification, non une fin. J’ai voulu monter jusqu’où la raison pouvait me porter, pour découvrir, au sommet, qu’il fallait la déposer. Il ne reste plus, après cela, qu’à se taire… et à aimer.
Politien ne répondit rien. Il y avait, dans ce silence-là, quelque chose que ni l’un ni l’autre n’aurait su ni voulu traduire en mots.
Savonarole, qui prêchait maintenant à San Marco avec un succès croissant et une popularité qui commençait à inquiéter Laurent lui-même, venait plus rarement mais venait et ces visites étaient toujours vives, chaleureuses et épineuses à la fois, comme une conversation entre deux amis qui s’aiment sincèrement et ne s’accordent sur rien d’essentiel.
Savonarole, qui prêchait maintenant à San Marco avec un succès croissant et une popularité qui commençait à inquiéter Laurent lui-même, venait plus rarement mais venait et ces visites étaient toujours vives, chaleureuses et épineuses à la fois, comme une conversation entre deux amis qui s’aiment sincèrement et ne s’accordent sur rien d’essentiel.
Et Mithridate venait.
Il arriva à Querceto en juillet 1489, portant une nouvelle cargaison de manuscrits et l’immuable légèreté qui était sa façon d’entrer dans une pièce comme si la gravité avait décidé de lui faire une exception. Il resta deux mois. Ce fut, pour Giovanni, les deux mois les plus productifs de sa vie.

Ils travaillèrent ensemble l’Heptaple, le grand commentaire kabbalistique des sept jours de la Création, que Giovanni était en train d’écrire. Ce fut un temps d’intensité qui rappelait leurs nuits parisiennes, en mieux : plus de matériau, plus d’années de réflexion, plus de confiance dans leurs propres capacités.
Le soir, sur la terrasse de Querceto, ils regardaient Florence dans la plaine s’illuminer progressivement à mesure que le soleil descendait.
— L’Heptaple est le plus beau de vos livres, dit Mithridate un soir.
— Je ne sais pas encore si c’est un livre. C’est une tentative.
— Tous les livres honnêtes sont des tentatives. L’Heptaple tente quelque chose de précis : lire les sept jours de la Genèse à sept niveaux différents d’interprétation simultanément, le niveau littéral, l’allégorique, le kabbalistique, le platonicien, le moral, l’anagogique, et ce septième niveau que vous ne nommez pas encore.
— Je ne sais pas comment le nommer. C’est le niveau où tous les autres convergent. Où la structure du texte et la structure du monde deviennent la même chose.
— La théologie de la création comme ontologie, dit Mithridate. Dieu crée en nommant. Les noms sont les structures du réel. La grammaire de l’hébreu est la grammaire de l’être.
— Exactement.
Un silence. Dans la vallée, les lumières de Florence se multipliant.
— Vous savez ce que j’admire le plus en vous ? dit Mithridate.
— Non. Dites-le moi.
— Que vous n’avez jamais abandonné l’idée que tout cela a un sens. Toute cette complexité, tous ces livres, toutes ces traditions contradictoires. Vous continuez à croire que si on lit assez profondément, on trouve un ordre.
— Et vous, non ?
— Moi… je ne sais pas. Parfois je le crois. Souvent je trouve que le monde ressemble davantage à une taverne parisienne qu’à un arbre kabbalistique. Du bruit, des odeurs, de l’inattendu.
— Et si la taverne était une forme de l’arbre ?
— Vous êtes incorrigible.
Giovanni rit. C’était un rire rare chez lui, rare dans le sens précieux, un rire qui venait du fond et non de la surface.
— Restez encore un peu, dit-il.
— Je dois partir dans quinze jours. Rome m’attend.
— Rome peut attendre. Mes thèses sur De Ente et Uno ne peuvent pas.
— De l’Être et de l’Un. Votre projet de réconciliation finale d’Aristote et de Platon.
— Oui. J’ai besoin de votre œil pour les passages où je cite les sources hébraïques.
— Mon œil est disponible. Contre de la bonne cuisine et du vin de Chianti.
— Le cuisinier de la maison est une catastrophe.
— Alors contre le vin de Chianti seul.
Ils restèrent quinze jours encore. La nuit, dans le studiolo aux murs épais qui gardaient la chaleur de juillet, ils travaillèrent jusqu’aux heures tardives par-dessus les manuscrits étalés, les cahiers recouverts d’une écriture de plus en plus petite à mesure que l’encre devenait précieuse. Et dans ces nuits-là, quelquefois, la philosophie s’arrêtait et ils restaient simplement là, dans le silence de la campagne toscane, avec le bruit des criquets et des hiboux pour seule compagnie.
Si vous souhaitez commencez le roman depuis le début, cliquez ici
