Transmission maçonnique, le feu sacré n’est pas une photocopie

Cinquième livraison de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, ce volume placé sous le signe du pluriel parenthésé interroge la transmission comme acte vivant et charnel, irréductible à toute mécanique. De l’entretien avec Pacôme Thiellement au procès moderne de Caïn, douze contributions tissent une cartographie initiatique où parole, silence et souffle deviennent les véritables outils du Maître. Une polyphonie qui honore la mémoire de Jean-Pierre Thomas et confirme la vitalité d’une loge d’étude résolument tournée vers l’incandescence du sens.

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Il est des recueils qui se contentent de juxtaposer, et d’autres qui composent

Christophe Bourseiller

Ce cinquième numéro de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, publié en mars 2026 par la Loge nationale de recherche éponyme, numéro 1000 à l’Orient de Paris de la Grande Loge de France, sous la direction rédactionnelle du journaliste, historien et écrivain Christophe Bourseiller et le maillet de Thierry Lesage – Vénérable Maître –, appartient résolument à la seconde catégorie. Le pluriel parenthésé du titre n’est pas une coquetterie mais l’aveu d’une inquiétude féconde, celle qui accepte que la Tradition soit un faisceau mouvant de voies, de voix et de silences. L’éditorial s’ouvre d’ailleurs sur un hommage poignant à Jean-Pierre Thomas, ce frère passé à l’Orient Éternel à l’automne 2025, dont une planche posthume vient illuminer le volume et dont la mémoire plane sur l’ensemble de la livraison comme une présence tutélaire.

Le ton est donné dès l’entretien d’ouverture mené par Christophe Bourseiller, Thierry Lesage, Arnaud Véry, Serge Iglesias et Josselin Morand auprès de l’essayiste Pacôme Thiellement.

L’auteur de La victoire des Sans Roi – Révolution Gnostique(puf, coll. Perspectives critiques, 2017)y déploie sa thèse d’une filiation invisible qui court de l’Évangile selon Philippe aux surréalistes en passant par William Blake, Gérard de Nerval et Antonin Artaud, et propose une spiritualité affranchie de tout dieu seigneurial. La voix divine, nous dit-il, est cette petite voix qu’il faut savoir capter quand tout est éteint, et l’initié n’est rien d’autre que celui qui se met à son écoute, en amour, sans quoi nulle transmission n’opère. Sortir du labyrinthe, traverser le miroir, telle est la double injonction qui hante ce dialogue où la gnose ancienne dialogue avec David Lynch et où Nag Hammadi rencontre les comics underground.

Le regretté Jean-Pierre Thomas, dont la loge honore la mémoire en publiant à titre posthume sa magnifique enquête intitulée « Ordre écossais ou écossiste ? », nous entraîne dans les méandres historiographiques du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Convoquant André Kervella, Pierre Mollier ou Pierre-Yves Beaurepaire, il interroge avec une érudition souveraine le mythe écossais, débouchant sur cette intuition que l’Écosse fut moins une géographie qu’une allégorie de la parole perdue dans l’imaginaire des Frères du Siècle des Lumières.

Jean-François Maury prolonge cette méditation avec sa planche « Le Rite écossais ancien et accepté et la poétique de soi », où convoquant René Char, Paul Verlaine, Joë Bousquet, Philippe Jaccottet et Paul Valéry, il pose que tout poème est ésotérique parce qu’il cache le lecteur sous les mots, et que le langage maçonnique vise à nous délivrer de nos prisons. Le pèlerin du Songe de Poliphile et l’Angelus Silesius de la rose sans pourquoi y trouvent une résonance saisissante.

Avec « Un linceul pour n’être à soi », Georges Hanouna nous conduit dans les replis de la pensée kabbalistique avec une science consommée du Zohar et des commentaires hassidiques. La méditation sur le philtrum comme sceau du silence angélique imprimé sur la lèvre supérieure du nouveau-né, sur le Shefa descendant des eaux d’en haut, sur le tikkoun comme re-paraître de l’être, atteint des hauteurs contemplatives véritablement initiatiques. Le récit autobiographique de la sériciculture pratiquée par son grand-père, où le ver à soie tisse son linceul avant de renaître papillon, opère comme une parabole vivante du grade et nous rappelle que la mort initiatique n’est jamais une métaphore mais un travail patient sur la matière même de l’être.

Le logo de la Formule 1 est rouge et représente deux voitures qui franchissent une ligne d’arrivée

Arnaud Véry, présent avec trois contributions qui jalonnent le volume, propose d’abord avec « Transmission manuelle ou automatique – Conduire l’initiation ou se laisser porter ? » une analogie automobile audacieuse pour interroger nos automatismes en Tenue. Convoquant Niki Lauda, Jackie Stewart et les pilotes de Formule 1 mais aussi le second pilote Sulu de Star Trek, il distingue la transmission incarnée de la répétition vide qui tue le feu sous la cendre du rituel. Son texte sur l’intelligence artificielle – sous-titré « Réflexion à la lumière de l’héritage maçonnique) – croise l’androïde Data avec les druides celtiques et les prêtres égyptiens pour rappeler qu’une conscience sans chair, sans souffle et sans larmes, ne saurait transmettre l’essentiel. Sa dernière intervention identifie dans la vanité, fille de Lucifer, le chef d’orchestre des mauvais compagnons qui guettent l’accession à la Maîtrise, et nous met en garde contre ces pièges intérieurs qui détournent l’apprenti de sa quête.

Lorenzo Soccavo signe une réflexion d’une grande subtilité sur la pensée symbolique, mêlant l’heure bleue d’Éric Rohmer, le bleu Klein du Saut dans le vide photographié par Harry Shunk et l’Évangile selon Philippe découvert à Nag Hammadi pour proposer une transmigration silencieuse opérant par les noms et les nombres. La pensée symbolique, écrit-il, serait enceinte de la nostalgie de l’Éden, et c’est cette gestation muette qu’il s’agit d’accueillir dans le travail en loge, loin de toute exégèse bavarde.

Thierry Lesage livre une méditation foisonnante sur la « Chambre du Milieu et le Centre du Cercle », une conférence donnée en octobre 2025 lors des Journées de Goutelas, centre culturel dans le Forez (Loire). La progression initiatique y est lue comme une marche sur l’arbre séfirotique, du Malkhout vers le Kéther, et la formule attribuée à Pascal sur la sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part est reconduite à ses sources médiévales chez Alain de Lille, Maître Eckhart et Nicolas de Cuse, en passant par le Livre des XXIV philosophes. L’image finale du tire-bouchon, qui pénètre la matière en tournant sur lui-même pour libérer un parfum, offre une emblématique inattendue mais lumineuse de la progression maçonnique. François Naudy approfondit la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité du Maître Maçon » au prisme donc du troisième degré, convoquant Spinoza, Hegel, Maître Eckhart, Goethe et Ibn Arabi pour montrer que ces trois mots ne sont pas un slogan politique mais l’aboutissement d’une métaphysique de la déification de l’homme.

Freemasonry in China – The Square Magazine

Serge Iglesias nous emmène vers un territoire moins fréquenté avec une enquête fascinante sur les « Chinese Freemasons : juste une appropriation culturelle ? », héritiers de la Tiandihui, du Hongmen et du Chee Kung Tong. Au-delà de la simple curiosité historique, il interroge les liens supposés ou réels entre ces sociétés secrètes asiatiques et la Franc-maçonnerie occidentale, et convoque l’anthropogéométrie de Joseph Needham où le compas et l’équerre sont attribués aux divinités primordiales Fu Xi et Nüwa pour ouvrir des perspectives vertigineuses sur l’universalité d’une symbolique qui fait de l’homme l’axe vertical entre Ciel et Terre, le compas figurant la voûte céleste et l’équerre la stabilité terrestre.

Josselin Morand offre une magistrale exploration des sources ésotériques du heavy metal sous le titre « Voyage aux sources ésotériques du heavy metal ». Loin de tout mépris de classe et avec une érudition musicale précise, son article remonte du blues de Robert Johnson, qui aurait vendu son âme au diable au carrefour des routes 49 et 61 dans le Mississippi, aux mythologies thélémites d’Aleister Crowley, de La Bible satanique écrit par l’Américain Anton Szandor LaVey en 1969 aux constructions ésotériques de Therion lié à l’ordre magique suédois Dragon Rouge, en passant par Iron Maiden, Marilyn Manson et Ghost. Sa thèse est aussi audacieuse que stimulante, à savoir que le metal nous relie à notre part la plus animale, instinctive, tellurique, tandis que la Franc-maçonnerie s’adresse à notre part la plus spirituelle, et que les deux mouvements peuvent paradoxalement se compléter dans une économie générale du sacré.

Le même auteur signe également deux notes de lecture, l’une sur la bande dessinée L’Épée de Cristal lue comme contre-initiation par l’entropie, l’autre sur la série culte « Le Prisonnier » comme parabole de l’individuation jungienne.

Philippe Levy propose enfin avec « Un meurtre fondateur, le Procès moderne de Caïn » une construction dramatique d’une force singulière. Transformant le temple en cour d’assises et convoquant à la barre des experts en criminologie, en psychiatrie, en théologie ainsi que Dieu lui-même appelé comme témoin, il rejoue le premier fratricide de l’humanité et pose la question du libre arbitre, de la préméditation et de la responsabilité divine avec une acuité qui dépasse largement l’exercice de style pour atteindre la véritable méditation initiatique sur les ténèbres tapies au cœur de l’homme.

Ce que nous tenons entre les mains n’est pas un simple recueil de planches

Il s’agit bien là d’une véritable somme polyphonique, où chaque voix répond à l’autre dans un dialogue patient avec la question qui hante tout initié, à savoir comment transmettre ce qui ne se laisse pas dire, comment passer ce feu qui brûle sans se consumer, comment être à la fois la pierre vive et le papillon qui s’échappe du linceul. Les Cahiers Jean Scot Érigène confirment ici leur place singulière dans le paysage éditorial maçonnique francophone, refusant la facilité du commentaire convenu pour explorer les marges où la Tradition se renouvelle, du gnosticisme ancien aux cultures populaires contemporaines, des sociétés chinoises aux poètes de la modernité.

Refermer ce numéro 5 nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, c’est emporter avec soi cette conviction que la transmission maçonnique demeure un acte d’amour, un don gratuit, un feu partagé qui ne s’épuise jamais dans le passage. Que ce que nous avons reçu vivant, il nous appartient de le donner vivant.

Voilà sans doute le plus précieux héritage que cette livraison nous transmet à son tour, en hommage à Jean-Pierre Thomas et à tous ceux, visibles ou invisibles, qui ont su faire de leur passage en loge une véritable œuvre au feu.

Cahiers Jean Scot Érigène – Quelle(s) Transmission(s)

CollectifÉdition Numérilivre, N° 5 nouvelle série, Mars 2026, 212 pages, 20 €

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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