L’Humanité dévoile la Loge « abbé Suger » qui rassemble GLNF et RN

Selon L’Humanité, plusieurs membres ou proches du Rassemblement national fréquenteraient la loge « l’abbé Suger », atelier rattaché à la Grande Loge Nationale Française. Une révélation sensible, tant la GLNF revendique une franc-maçonnerie spirituelle, régulière, étrangère aux débats politiques et religieux. Mais lorsque le temple semble frôler le salon d’influence, une question revient avec insistance. Où s’arrête la liberté du frère et où commence la dérive d’un atelier ?

Selon les informations publiées par L’Humanité sous la plume de Bruno Rieth, la loge «l’abbé Suger », rattachée à la Grande Loge Nationale Française (GLNF), réunirait en Île-de-France plusieurs profils politiquement marqués à droite, voire proches du Rassemblement national. Le journal évoque notamment la présence de policiers issus de syndicats minoritaires, dont France Police et Police Citoyenne, ainsi que celle d’élus ou anciens élus liés au RN. L’affaire, si les éléments rapportés sont confirmés, ne relève donc pas seulement de la rumeur d’agapes. Elle touche à une question beaucoup plus profonde, presque opérative au sens initiatique du terme. Que devient une loge lorsque l’atelier, lieu de silence, de dépouillement et de fraternité, semble servir de point de rencontre à une sensibilité partisane ?

Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e Photo : Yonnel Ghernaouti
Grande Loge Nationale Francaise GLNF

La prudence s’impose. Il ne s’agit pas de faire porter à toute une obédience le poids d’une loge, ni à toute une loge celui de quelques appartenances individuelles. La franc-maçonnerie n’est pas un bloc, la GLNF encore moins une caricature. Elle se présente publiquement comme une obédience dite régulière de 32 000 membres, « où l’on ne parle ni de politique ni de religion », en amitié avec 212 Grandes Loges étrangères.

Cette affirmation donne précisément toute sa gravité à l’affaire. Car plus une institution se réclame de l’apolitisme, plus elle doit veiller à ce que cet apolitisme ne devienne pas un paravent commode, une tenture tirée devant des fréquentations devenues trop voyantes.

Le cas de France Police ajoute une charge particulière au dossier. Ce syndicat, présenté par Le Parisien comme proche de l’extrême droite, avait été menacé de dissolution après des propos publiés à la suite de la mort de Nahel, propos dénoncés par le ministère de l’Intérieur comme « inacceptables » et « abjects ». (leparisien.fr) Si des membres liés à cet univers gravitent effectivement autour d’un atelier maçonnique, la question n’est plus seulement celle d’une préférence électorale privée ; elle manifeste alors une porosité entre un espace initiatique et des imaginaires politiques de tension, d’ordre, d’identité et d’affrontement.

La GLNF a, d’ailleurs, déjà soulevé quelques interrogations de la Presse, à ce sujet. En effet, en février 2024, à la suite d’un article du Canard enchaîné évoquant un déjeuner organisé, au Cercle de l’Union Interalliée, par certains de ses membres avec Jordan Bardella, elle avait publié un démenti formel récusant la moindre implication de l’Obédience dans cette initiative, son communiqué rappelant solennellement sa volonté permanente de rester en dehors des questions religieuses et politiques. Ce précédent éclaire le malaise actuel. À chaque fois, le même dilemme refait surface et demande à être résolu : la régularité maçonnique peut-elle se réduire efficacement – et contre vents et marées – à une intangible orthodoxie rituelle ou ne risque-t-elle pas – à un moment ou à un autre – de se dissoudre peu ou prou dans le reflet de certaines concentrations d’opinions, aussi bien au plan moral que civique, au gré de ce qui se vit entre les colonnes ?

Le problème n’est pas qu’un franc-maçon ait des opinions politiques. Ce serait absurde et même contraire à l’idée d’un homme libre. Le maçon vote, pense, doute, se trompe parfois, revient sur ses pas, polit sa pierre dans le monde réel. Mais la loge n’est pas un club électoral. Elle n’est pas une succursale parlementaire ni une arrière-boutique où se recomposeraient des fidélités partisanes, sous couvert de fraternité. Le temple ne demande pas au frère d’abandonner sa conscience à la porte. Il lui demande au contraire de la déposer sur l’autel intérieur, afin de pouvoir l’examiner, la rectifier et l’élever.

La formule souvent invoquée de la « loge libre » mérite donc d’être reprise avec rigueur. Libre ne signifie pas livrée à toutes les captations. Libre ne signifie pas disponible pour toutes les influences. Libre signifie responsable. Libre signifie capable de tenir l’équilibre entre l’indépendance des frères et la fidélité à l’esprit de l’Ordre. Une loge vraiment libre ne devient jamais le refuge confortable d’un entre-soi politique. Elle demeure un lieu d’épreuve, où chaque certitude doit accepter le maillet de la contradiction, l’équerre de la justice et le niveau de l’égalité fraternelle.

Suger représenté dans le vitrail de l’Arbre de Jessé de la basilique Saint-Denis, restitué par Eugène Viollet-le-Duc et Henri Gérente en 1848.

L’affaire « abbé Suger », si elle devait se confirmer dans toute son ampleur, poserait donc à la GLNF une question qui dépasse largement la seule gestion disciplinaire. Elle l’obligerait à dire ce qu’elle entend par apolitisme. Est-ce le silence absolu sur la cité ou l’exigence de ne pas importer la rivalité des partis dans le temple ? Est-ce une neutralité de façade ou une ascèse réelle imposant aux frères de ne pas transformer leur appartenance maçonnique en réseau d’influence ? La nuance est capitale. Car le silence maçonnique n’est pas l’absence de parole. C’est une discipline de la parole. Elle protège le travail intérieur et ne doit jamais servir à soustraire l’institution au discernement.

Nous savons combien l’époque est dangereuse pour la franc-maçonnerie. L’antimaçonnisme prospère sur les demi-vérités, les insinuations et les fantasmes de pouvoir occulte. Chaque ambiguïté devient un brandon tendu aux entrepreneurs du soupçon. C’est pourquoi les obédiences ont aujourd’hui une responsabilité accrue. Elles doivent éviter deux pièges. Le premier serait la panique morale, qui confondrait immédiatement opinion politique et faute maçonnique. Le second serait l’indifférence confortable, qui laisserait se constituer des foyers de connivence partisane, au motif que rien, officiellement, ne se dit en tenue.

Dans ce type d’affaire, la réponse la plus forte n’est pas forcément le communiqué. Elle C’est la clarté. Clarté sur les principes. Clarté sur les limites. Clarté sur ce qui distingue la liberté individuelle du frère et l’usage collectif d’un atelier. Car la franc-maçonnerie ne peut pas se contenter d’être irréprochable dans ses rituels. Elle doit aussi être vigilante dans ses fréquentations, dans ses images, dans les signes qui se laissent percevoir dans le monde profane. Le symbole n’est jamais neutre. Une loge porte un nom, une mémoire, une orientation spirituelle. Elle ne peut devenir, sans dommage, le miroir d’un camp.

Suger est fait abbé de Saint-Denis, tableau de Juste d’Egmont, musée d’Arts de Nantes, XVIIe siècle.

L’abbé Suger, figure médiévale de Saint-Denis, fut associé à la lumière gothique, à l’élévation de la pierre, à l’art de faire descendre la clarté dans la matière. Que son nom se retrouve aujourd’hui au centre d’une polémique sur des proximités politiques supposées avec l’extrême droite donne à cette affaire une ironie presque symbolique. Là où Suger ouvrait les murs pour laisser passer la lumière, certains semblent tentés de refermer les portes sur des affinités trop étroites.

La franc-maçonnerie n’a rien à gagner à nier ses tensions internes. Elle a tout à gagner à les regarder en face. Le pavé mosaïque n’est pas une décoration. Il enseigne que la lumière et l’ombre coexistent, mais qu’elles ne se confondent pas. Une obédience qui se dit spirituelle ne peut éluder cette exigence. Elle doit rappeler que la fraternité n’est ni une protection automatique ni un alibi ni un passe-droit. C’est une responsabilité.

Dans un temple, nous ne demandons pas aux frères de penser tous la même chose. Nous leur demandons de ne jamais oublier pourquoi ils sont venus.

Non pour faire entrer le bruit des partis entre les colonnes, mais pour apprendre patiemment à faire taire ce qui divise, abaisse et enferme. La loge libre est non seulement celle où personne n’importe ni a fortiori n’impose son camp mais surtout celle où chacun accepte, enfin, de le dépasser et de se dépasser.

5 Commentaires

  1. L’affaire de la loge Abbé Suger, ce n’est pas seulement une histoire parisienne. Il ne faudrait pas que l’arbre de Paris cache toute la pinède. Parce qu’en PACA aussi, et surtout du côté de Nice, ça mérite qu’on ouvre les fenêtres. Et pas qu’un peu.
    Il n’y a pas qu’à Paris que certains milieux maçonniques semblent fricoter avec l’extrême droite. Chez nous aussi, dans le Sud, on voit bien certaines proximités, certains petits arrangements, certaines fréquentations de francs-maçons très proches d’Éric Ciotti. Et là, il ne faut pas nous raconter que tout cela relève seulement du hasard, du folklore local ou du simple voisinage politique.
    Il faut arrêter de tourner autour du pot. Le parti d’Éric Ciotti, l’UDR, a bien été rangé dans le bloc de l’extrême droite pour les municipales de 2026, et ce classement a été confirmé par le Conseil d’État. Alors quand des francs-maçons viennent nous parler de Tradition, de régularité, d’honneur initiatique, de spiritualité et de Lumière, tout en trouvant normal de marcher main dans la main avec ce petit monde-là, il y a comme une grosse ombre sur le pavé mosaïque.
    La franc-maçonnerie n’est pas faite pour servir de salon discret aux ambitions locales, aux réseaux d’influence et aux cuisines électorales. Le Temple n’est pas une arrière-salle de permanence politique. Quand certains confondent le maillet avec un carnet d’adresses, et la fraternité avec le copinage partisan, alors il ne faut pas s’étonner que la Lumière baisse.
    À Paris, la loge Abbé Suger fait du bruit. Mais à Nice et en PACA, il serait peut-être temps aussi de regarder ce qui se passe sous le tablier. Parce que, comme on dit chez nous, quand ça sent le roussi, ce n’est pas toujours la socca qui brûle.

  2. chers amis.es de 450, merci pour votre éclairage. Et vivement la suite sur cette  »belle » affaire.
    La GLNF prise les mains dans le pot de confiot !
    Ces donneurs de leçons du genre on est les seuls réguliers, et cetera.

  3. Il est des silences qui ne relèvent plus de la prudence, mais d’une défaillance. Dans l’affaire de la loge « Abbé Suger », la Grande Loge Nationale Française ne se contente plus d’observer une réserve traditionnelle. Elle s’enferme dans une forme d’aveuglement stratégique.
    Car enfin, à quoi sert une communication institutionnelle si elle disparaît précisément lorsque l’institution est interrogée ?
    À quoi bon revendiquer la maîtrise des outils contemporains (RS, IA, etc.) si ceux-ci restent muets lorsque le récit se construit ailleurs, souvent contre vous ?
    La question vaut tout particulièrement pour Alain Brau, communicant visible de la GLNF, Assistant Grand Maître d’Honneur, actuel Grand Inspecteur en charge des réseaux sociaux et membre de la Commission Communication. Lui qui rappelait avoir engagé dès 2008 une démarche personnelle de communication, notamment sur les réseaux sociaux, puis l’avoir inscrite à partir de 2012 dans un cadre officiel avec l’accord des Grands Maîtres successifs, semble aujourd’hui s’être perdu dans les brumes évanescentes d’un silence très peu opératif.
    Omniprésent quand il s’agit d’occuper l’espace numérique, beaucoup plus discret lorsque l’institution aurait besoin d’une parole claire, ferme et intelligible.
    Le problème n’est donc pas seulement médiatique. Il est symbolique. Une obédience qui affirme son exigence initiatique ne peut se contenter d’un retrait lorsque surgissent des questions touchant à son image, à ses valeurs et à ses frontières. Le silence, ici, n’élève rien. Il laisse prospérer le doute.
    Dans cet espace déserté, d’autres voix s’engouffrent. La presse, les réseaux, les adversaires de toujours. Faute d’une parole structurée et assumée, c’est une identité entière qui se trouve redessinée de l’extérieur.
    Certains répondront que la franc-maçonnerie ne fait pas de politique. Sans doute. Mais elle ne peut ignorer que des engagements profanes, lorsqu’ils deviennent visibles et collectifs, produisent des effets qui dépassent l’individu. Refuser de le voir, c’est confondre discrétion et déni.
    À trop vouloir préserver une façade de sérénité, la GLNF finit par donner l’image inverse. Non celle d’une institution au-dessus des turbulences, mais celle d’une structure incapable de nommer ce qui la traverse.
    Et dans ce décalage, ce n’est pas seulement une communication qui échoue. C’est une crédibilité qui se fissure.

    • 🤣🤣🤣 Pour faire simple… Alain BRAU ne s’est pas perdu dans la brume… Rassurez vous… Seulement il n’est pas à vos ordres, encore moins au petit pseudo qui se cache et qui n’assume pas… et il répondra quand il en aura envie… Pour l’instant on vous laisse suputer, imaginer, discuter, tourner en rond, et si je le décide je parlerais 🤣🤣, ce qui est sûr c’est que mon propos n’aura jamais de position politique, car je ne suis pas dans la tête des frères, la lecture des commentaires va être très sympathique.

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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