Jusqu’à fin mai, le Centro Sefarad-Israel de Madrid met en lumière l’un des mythes les plus persistants du XXᵉ siècle espagnol : celui du prétendu « complot judéo-maçonnique-communiste », instrumentalisé par le régime franquiste pour justifier la répression et modeler la mémoire collective. L’exposition, à la fois historique et mémorielle, déconstruit la mécanique de la peur qui fit des milliers de victimes.
De la rumeur médiévale aux procès du régime de Franco, la peur du « complot » traverse l’histoire d’Espagne comme une ombre.
Dès le XVe siècle, l’expulsion des Juifs par les Rois Catholiques installe une défiance durable envers les conversos, accusés de pratiquer leur religion en secret. Des siècles plus tard, cette méfiance s’étend à un nouvel « ennemi intérieur » : la franc-maçonnerie. Portant les idéaux de liberté de conscience, de laïcité et de fraternité, elle devient dans l’Espagne conservatrice du XIXᵉ siècle un symbole honni de modernité.
Sous Franco, la machine de propagande se met en marche

Les discours religieux et la presse alignée fusionnent trois figures : le Juif, le franc-maçon et le communiste. L’« hydre judéo-maçonnique-communiste » serait, selon le Caudillo, responsable de la décadence nationale. En 1940, un tribunal spécial est créé pour « réprimer la franc-maçonnerie et le communisme ». Des milliers de personnes sont arrêtées, condamnées, parfois exécutées. Les archives saisies dans les loges — tabliers, compas, correspondances — deviennent des « preuves » au service d’une paranoïa d’État.

L’exposition du Centro Sefarad-Israel, à Madrid, révèle cette mécanique du mensonge : affiches où les francs-maçons sont représentés avec des cornes ou des queues de diable, pamphlets publiés entre 1890 et 1940, documents judiciaires aux accusations délirantes. Les historiens y montrent combien le régime a construit son mythe sur la peur de l’altérité — religieuse, politique, intellectuelle — transformant la liberté en menace.
Pourtant, derrière les fictions du pouvoir, il y avait des hommes et des femmes engagés : Diego Martínez Barrio, Manuel Azaña, Antonio Machado ou encore Isaac Albéniz, des francs-maçons qui croyaient dans la démocratie et la dignité humaine. La terreur les a réduits au silence, l’exil les a dispersés, mais leur héritage renaît aujourd’hui dans les voix qui luttent contre les manipulations du passé.
La dernière salle de l’exposition laisse une empreinte forte : une phrase du ministre Ángel Víctor Torres Pérez, extraite du catalogue, rappelle que « la démocratie ne se défend pas seulement avec des lois, mais avec des citoyens éclairés, capables de reconnaître les mensonges ». À l’heure où les théories complotistes refleurissent dans les réseaux sociaux et les discours politiques, le parallèle est saisissant. La peur reste un instrument puissant — mais l’histoire, elle, demeure un remède.

Le Centro Sefarad-Israel invite ainsi à une réflexion salutaire : comprendre les origines de la haine, c’est apprendre à la désarmer. En revisitant le mythe du « complot judéo-maçonnique », c’est tout un pan de la mémoire européenne qui se répare, et avec lui, une promesse : celle qu’aucune propagande ne pourra jamais effacer la lumière de la raison.
Le Centro Sefarad-Israel à Madrid

Situé dans le quartier historique de la Calle Mayor à Madrid,le Centro Sefarad-Israel est une institution publique espagnole fondée en 2006.
Son objectif : promouvoir la connaissance du judaïsme, de la culture séfarade et le dialogue entre les peuples.
Placé sous la tutelle du ministère espagnol des Affaires étrangères, le centre organise expositions, conférences et programmes éducatifs autour de la mémoire, du vivre-ensemble et de la lutte contre l’antisémitisme. Sa vocation dépasse la seule transmission culturelle : il agit comme un pont entre l’Espagne contemporaine et son héritage pluriel, rappelant que la tolérance et la compréhension mutuelle demeurent les meilleurs remparts contre les mythes du passé.

Infos pratiques
Jusqu’au 31 mai 2026 / Centro Sefarad-Israel – 69, 28013 Madrid (Espagne) / Ouvert tous les jours du lundi au Vendredi de 10h30 à 20h00
