Avec « L’universalisme – une espérance, un besoin, une volonté », le volume 32 des Essais Écossais offre bien davantage que les actes d’un colloque.

Sous l’égide du Grand Collège des Rites Écossais REAA GODF et de l’Aréopage Sources, cette livraison collective interroge l’universalisme comme une matière vive, brûlante, travaillée par les crises du temps, mais encore capable d’éclairer la vocation initiatique de la franc-maçonnerie.
Entre Jean-Pierre Villain, Laurent Segalini et Nicolas Penin, un même fil se tend, celui d’un universel qui ne vaut que s’il devient œuvre, exigence, fraternité concrète et vigilance intérieure.
Il est des ouvrages collectifs qui dispersent les voix et d’autres qui les accordent autour d’une note profonde

« L’universalisme – une espérance, un besoin, une volonté » appartient à cette seconde famille. Cet ouvrage rassemble les travaux d’un colloque où plusieurs juridictions du Grand Orient de France ont accepté de regarder ensemble une question devenue décisive. L’universalisme n’y apparaît jamais comme une idée tranquille. Il est une braise, parfois recouverte par les cendres du soupçon, parfois ravivée par la main fraternelle, toujours exposée à l’épreuve de l’histoire.
L’auteur, ici, est d’abord un corps collectif. Ce n’est pas un écrivain unique, mais une assemblée de chercheurs, de responsables maçonniques, de philosophes, de praticiens du Rite et de passeurs de traditions. Jean-Pierre Villain, président de l’Aréopage Sources, ouvre la réflexion avec cette gravité propre aux commencements véritables. Laurent Segalini, historien et fin connaisseur des imaginaires rituels, déploie une généalogie savante et vibrante de l’universalisme maçonnique.
Nicolas Penin, alors Grand Maître du Grand Orient de France, en referme la marche par une parole qui n’est pas seulement de synthèse, mais d’engagement

À leurs côtés, Marc Lebiez, Dominique Jardin, Raphaël Liogier, Claude J. Delbos, Jean-Marc Berlioux, Jean-Louis Bischoff Campana, Éric Badonnel, Pascal-François Ducloux, José Gomez, Leo Urgel, Jean-Luc Le Bras, Jean-Francis Dauriac, François Chapuis, Jean-Claude Rochigneux, Yoel Mimouni et Christian Confortini composent une polyphonie où l’Écossisme dialogue avec le Rite Français, les traditions égyptiennes, la Marque et York, comme si chaque rite venait déposer sa pierre sur un même chantier.
La force du livre tient à ce qu’il refuse de réduire l’universalisme à une formule généreuse

Jean-Pierre Villain donne d’emblée la mesure de l’enjeu. Il rappelle que l’universalisme fut très tôt au cœur de la franc-maçonnerie française, notamment à travers le discours de Ramsay et son rêve d’une République universelle fondée sur la tolérance, la fraternité et le progrès. Mais cette lumière venue des Lumières se trouve désormais contestée, fragilisée, parfois accusée de masquer des rapports de domination. L’ouvrage prend donc le risque de la difficulté. Il ne défend pas l’universalisme par réflexe patrimonial. Il le soumet au feu de la critique pour savoir s’il peut encore servir l’émancipation humaine.
C’est ici que Laurent Segalini apporte l’une des contributions les plus précieuses

Son étude des fondements de l’universalisme maçonnique, du XIVe au XVIIIe siècle, montre que l’universel maçonnique ne naît pas d’une abstraction désincarnée. Il s’enracine dans le Métier, dans la pierre, dans la Géométrie, dans l’art de bâtir, dans la circulation des hommes, des signes et des savoirs. Les Anciens Devoirs, le Temple de Salomon, Babel, Noé, les fils de Lamech, Euclide, Pythagore, la Bible et les légendes opératives ne sont pas convoqués comme de vieux ornements textuels. Ils forment une mémoire de chantier. Ils disent que l’humanité peut se reconnaître dans une même tâche, non parce qu’elle serait uniforme, mais parce qu’elle cherche, malgré ses langues multiples et ses lignages divergents, une mesure commune.
Cette lecture est capitale

Elle nous rappelle que l’universalisme maçonnique fut d’abord une méthode de construction avant d’être une doctrine. Le maçon médiéval, puis spéculatif, ne prétend pas posséder l’universel. Il l’approche par le tracé, la règle, la transmission, la fraternité de métier, la reconnaissance de l’autre comme compagnon possible du même ouvrage. La formule ternaire Force, Sagesse et Beauté prend alors une ampleur singulière. Elle ne qualifie pas seulement le bâti. Elle devient l’architecture morale d’une humanité réconciliée avec sa propre vocation. La Force sans la Sagesse devient domination. La Sagesse sans la Beauté devient sécheresse. La Beauté sans la Force demeure impuissante. Leur accord seul peut soutenir un Temple humain.
Mais le livre ne se laisse pas prendre au charme facile des origines

Il sait que l’universalisme a ses blessures. Il sait que l’histoire maçonnique elle-même porte des exclusions, des angles morts, des lenteurs, des contradictions. La question des femmes, la place des peuples colonisés, la relation entre universalité proclamée et diversité réelle, l’accusation d’un universel occidental imposé au monde, tout cela traverse les pages comme une interrogation nécessaire. C’est l’un des mérites de ce volume que de ne pas confondre fidélité et aveuglement. L’universalisme initiatique n’est pas une statue à protéger de la poussière. Il est une pierre à reprendre, à retailler, à replacer dans l’édifice commun.
La conclusion de Nicolas Penin donne à cette exigence sa portée civique et spirituelle.
L’universalisme doit être envisagé comme une espérance, un besoin et une volonté face aux crises contemporaines. Espérance, parce que l’humanité ne peut renoncer à croire qu’un horizon commun demeure possible. Besoin, parce que les fragmentations identitaires, les nationalismes, les fanatismes religieux, les replis communautaires et les logiques de domination menacent la respiration même du lien humain. Volonté, enfin, parce qu’aucun universel ne se décrète. Il se travaille. Il se prouve. Il s’éprouve dans la cité, dans la Loge, dans la parole donnée, dans la reconnaissance de la dignité de chacune et chacun.

Nicolas Penin insiste avec justesse sur la pluralité des universalismes. L’universalisme cosmique des correspondances, l’universalisme noachite de la paix religieuse, l’universalisme républicain de l’égalité en droits, l’universalisme spirituel du cheminement intérieur ne s’annulent pas. Ils se répondent, parfois se corrigent, souvent se fécondent. C’est là que la franc-maçonnerie peut encore parler au monde, non en imposant un modèle unique, mais en rappelant que la liberté de conscience, l’égalité, la fraternité et la laïcité ne sont pas des formules de circonstance. Elles sont des disciplines de l’âme et des institutions de la dignité.
Ce volume des Essais Écossais a donc la rare qualité des livres nécessaires

Il ne rassure pas. Il oblige. Il demande aux francs-maçons de ne pas se réfugier dans la seule beauté des mots, mais de mesurer la distance entre ce qu’ils proclament et ce qu’ils accomplissent. Il rappelle que l’universalisme véritable ne nie pas les différences. Il refuse seulement qu’elles deviennent des prisons. Il ne gomme pas les blessures de l’histoire. Il exige qu’elles soient reconnues, traversées, transmutées. Il ne cherche pas l’uniformité des êtres, mais la possibilité d’un même respect pour toutes les consciences.
Dans un temps où tant de voix dressent des murs sous prétexte de protéger des identités, « L’universalisme – une espérance, un besoin, une volonté » remet la franc-maçonnerie devant sa tâche la plus haute.
Bâtir non pas un monde sans différences, mais un monde où les différences ne détruisent plus la fraternité. Tel est peut-être le vrai travail du maillet. Non frapper pour dominer, mais frapper la pierre dure de nos certitudes jusqu’à faire apparaître, sous l’écorce des peurs, la lumière commune de l’humain.

Les Essais Écossais – L’universalisme – une espérance, un besoin, une volonté
Collectif – Grand Collège des Rites Écossais-REAA-GODF, Vol. 32, 2026, 276 pages, 15 € / L’éditeur, le SITE
