Laïcité : quand les mots changent, la République vacille

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

De la liberté de conscience à la « liberté religieuse », un glissement lexical apparemment technique pourrait bien annoncer un recul philosophique majeur. Et si les Francs-Maçons avaient, aujourd’hui, le devoir de rallumer la veilleuse ?

La laïcité n’est pas un bibelot républicain rangé sur l’étagère des commémorations

Elle n’est pas davantage un gourdin idéologique destiné à frapper les croyants, ni une tiédeur administrative chargée d’accommoder toutes les revendications particulières. Elle est une colonne maîtresse de notre édifice commun : la garantie que nul pouvoir, nul dogme, nulle communauté, nulle Église, nul parti, nulle passion collective ne puisse mettre la conscience humaine à genoux. Or un glissement inquiétant s’installe dans le langage public : on parle de plus en plus de « liberté religieuse » là où la République parlait d’abord de liberté de conscience. Ce déplacement n’est pas innocent. Les mots sont des pierres. Mal posées, elles peuvent fissurer tout le Temple.

La laïcité n’est pas née pour gérer les religions, mais pour libérer les consciences

Il faut le redire avec force : la laïcité française n’est pas d’abord une technique de coexistence entre religions. Elle est un principe d’émancipation. Elle ne demande pas à l’État d’arbitrer les dogmes, de hiérarchiser les croyances, de distribuer des satisfecit spirituels ou d’organiser une foire aux appartenances. Elle lui demande exactement l’inverse : se tenir à distance des cultes afin de garantir à chaque citoyen la pleine souveraineté de sa conscience.

L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne proclame pas une faveur accordée aux religions.

Il affirme que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, tant que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Ce « même religieuses » est capital : il signifie que la croyance religieuse est protégée parce qu’elle relève de la liberté d’opinion et de conscience, non parce qu’elle constituerait une catégorie supérieure de liberté.

Puis vient 1905. La grande loi de séparation des Églises et de l’État. Son article premier est d’une clarté que nos bavardages contemporains obscurcissent parfois : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. » L’ordre n’est pas décoratif. Il est doctrinal. D’abord la conscience. Ensuite le culte. D’abord l’individu libre. Ensuite l’expression publique de sa croyance, encadrée par la loi commune.

À vouloir inverser cette hiérarchie, on change la nature même de la laïcité.

Le piège des mots : quand la « liberté religieuse » prend la place de la conscience

Bien sûr, il faut protéger les croyants contre les discriminations. Bien sûr, chacun doit pouvoir pratiquer paisiblement son culte, dans le respect de l’ordre public. Bien sûr, la République n’a pas à humilier les religions ni à soupçonner les croyants. Mais le problème est ailleurs.

Il commence lorsque l’on substitue progressivement, dans le discours public, la notion de « liberté religieuse » à celle de liberté de conscience. La différence semble subtile. Elle est pourtant décisive.

La liberté de conscience est universelle.

Elle concerne le croyant, l’athée, l’agnostique, le libre penseur, le mystique, le philosophe, celui qui doute, celui qui cherche, celui qui change d’avis, celui qui refuse toute assignation. Elle protège l’espace intérieur de l’être humain.

La « liberté religieuse », elle, déplace le projecteur. Elle part du religieux. Elle installe la religion au centre du débat. Elle risque de faire croire que la laïcité aurait pour mission première de protéger l’expression sociale des appartenances religieuses, alors qu’elle protège d’abord la liberté de l’individu contre toute emprise.

Ce n’est pas une querelle de dictionnaire. C’est une bataille de charpente. Dans une République laïque, la conscience est le sanctuaire. Le culte est une manifestation possible de cette conscience. Si l’on confond le sanctuaire et sa manifestation, on finit par donner aux appartenances une puissance qu’elles ne doivent jamais avoir : celle de peser sur la loi commune.

La République ne reconnaît pas des communautés de croyance : elle reconnaît des citoyens

La laïcité ne nie pas les appartenances. Elle refuse qu’elles deviennent des souverainetés concurrentes. C’est toute sa noblesse et toute sa difficulté.

Un citoyen peut être catholique, protestant, juif, musulman, bouddhiste, hindouiste, agnostique, athée ou indifférent. Mais face à la République, il n’est pas d’abord le membre d’un groupe : il est un citoyen libre et égal en droits. Voilà le cœur battant de l’universalisme républicain.

Or notre époque raffole des identités compactes

Elle aime classer, assigner, cataloguer, enfermer. Elle demande à chacun de parler « en tant que ». En tant que croyant. En tant qu’origine. En tant que groupe. En tant que blessure. En tant que mémoire. En tant que communauté.

La laïcité répond : non. Tu peux avoir une histoire, une foi, une culture, une mémoire, une blessure, une tradition. Mais tu n’es pas réductible à cela. Tu es plus vaste que ton appartenance. Tu es une conscience libre.

Il y a là une grandeur presque spirituelle de la République. Elle voit en l’homme autre chose qu’un fragment de tribu. Elle lui reconnaît une verticalité intérieure.

Laïcité de combat ou laïcité d’abandon : deux impasses

Il faut également éviter deux caricatures. La première est celle d’une laïcité rageuse, soupçonneuse, crispée, qui confond neutralité de l’État et hostilité au religieux. Cette laïcité-là se trompe de cible. Elle oublie que 1905 garantit aussi le libre exercice des cultes. Elle fait de la laïcité une arme de surveillance, alors qu’elle devrait être une architecture de liberté.

La seconde caricature est plus sournoise : une laïcité molle, bavarde, « accommodante », qui se contente d’organiser la cohabitation des revendications particulières. Celle-ci prétend apaiser, mais elle fragmente. Elle parle de pluralisme, mais elle oublie l’unité. Elle dialogue avec les appartenances, mais elle perd de vue les citoyens.

Entre ces deux impasses, il existe une ligne de crête : la laïcité ferme, calme, claire.

Celle qui ne persécute aucune foi mais ne s’agenouille devant aucun dogme. Celle qui respecte les croyances mais refuse qu’elles commandent la loi. Celle qui protège les cultes mais ne transforme pas les prescriptions religieuses en droits opposables à la République.

La laïcité n’est ni une matraque ni un paillasson. Elle est une règle de lumière.

Et nous, Francs-Maçons, qu’avons-nous fait de cette lumière ?

La question dérange. Elle doit déranger.

Nous, Francs-Maçons, parlons souvent de la laïcité avec émotion. Nous rappelons nos anciens combats. Nous citons 1789, 1905, l’école publique, les républicains, les libres penseurs, les bâtisseurs de la séparation. Nous savons commémorer. Nous savons déposer des gerbes verbales au pied des grands principes.

Mais sommes-nous encore des veilleurs ?

Avons-nous fait de la laïcité une pierre vive ou une médaille de vitrine ? La travaillons-nous vraiment en Loge, dans sa profondeur philosophique, ou nous contentons-nous d’en faire un mot de passe républicain ? Savons-nous encore expliquer que la laïcité n’est pas contre le spirituel, mais contre l’emprise ? Qu’elle n’est pas le refus de la transcendance, mais le refus qu’une transcendance particulière s’impose à tous ? Qu’elle n’est pas l’ennemie de la foi, mais la condition même d’une foi libre ?

Le Temple maçonnique nous apprend pourtant une chose essentielle : nul ne reçoit la lumière par décret. On la cherche. On la taille. On l’éprouve. On l’arrache aux ténèbres intérieures comme aux dogmatismes extérieurs.

Si la Franc-Maçonnerie a encore quelque chose à dire au monde profane, c’est peut-être cela : aucune société ne tient longtemps lorsque les consciences cessent d’être libres. Aucune République ne demeure debout lorsque les appartenances prennent le pas sur la citoyenneté. Aucun humanisme ne survit lorsque l’individu est sommé de rentrer dans la case que d’autres ont dessinée pour lui.

Le vrai combat : sauver l’homme de toutes les assignations

Le débat sur la laïcité dépasse de très loin la seule question religieuse. Il touche à toutes les formes contemporaines d’emprise.

Aujourd’hui, la conscience est menacée par les fanatismes religieux, certes. Mais aussi par les fanatismes idéologiques, les hystéries numériques, les meutes médiatiques, les simplifications partisanes, les identités victimaires, les dogmes de marché, les algorithmes qui enferment chacun dans sa bulle, les morales instantanées qui condamnent avant de comprendre.

La liberté de conscience n’est donc pas un vieux meuble juridique du XIXe siècle

Elle est l’urgence absolue du XXIe. Elle est ce qui permet de ne pas se dissoudre dans le groupe, de ne pas être possédé par le slogan, de ne pas confondre l’émotion avec la vérité, l’appartenance avec la pensée, la croyance avec la loi.

Le Franc-Maçon devrait être, par vocation, un homme de cette résistance intérieure. Non un homme sans convictions, mais un homme qui refuse que ses convictions deviennent des chaînes. Non un homme sans racines, mais un homme qui sait que les racines ne doivent jamais devenir des barreaux.

Rallumer la veilleuse

La laïcité n’est pas morte. Mais elle est fatiguée d’être mal défendue. Fatiguée d’être caricaturée par ses ennemis, réduite par ses amis, technicisée par les administrations, instrumentalisée par les partis, parfois récitée par ceux qui ne la méditent plus.

Il faut donc la reprendre à sa source. Non comme un slogan, mais comme une ascèse civique. Non comme une arme contre les religions, mais comme une protection de l’homme contre toutes les servitudes. Non comme une neutralité sans âme, mais comme l’espace sacré du commun où chaque conscience peut respirer.

La République n’a pas besoin de citoyens enrôlés dans des appartenances concurrentes

Elle a besoin de consciences debout. La Franc-Maçonnerie n’a pas besoin de célébrants nostalgiques de 1905. Elle a besoin de veilleurs capables de transmettre le feu, non la cendre.

Car au fond, la laïcité dit une chose simple, immense, presque initiatique : nul ne possède la lumière au point de l’imposer aux autres.

Mais chacun doit pouvoir la chercher librement.

Et tant qu’il restera des femmes et des hommes pour défendre cette liberté-là – ferme, haute, fraternelle – la République ne sera pas perdue.

Elle aura encore, au milieu du tumulte, une colonne debout. Et sur cette colonne, une flamme.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES