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De la liberté de conscience à la « liberté religieuse », un glissement lexical apparemment technique pourrait bien annoncer un recul philosophique majeur. Et si les Francs-Maçons avaient, aujourd’hui, le devoir de rallumer la veilleuse républicaine ?

Le présent article prend appui, dans son inspiration initiale, sur une réflexion publiée sur Mezetulle, le blog-revue fondé et animé par la philosophe Catherine Kintzler, spécialiste reconnue de la laïcité. Ce texte, signé par Aline Girard, secrétaire générale d’Unité laïque, et Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité laïque, alertait sur les enjeux profonds d’un déplacement sémantique : celui qui tend à substituer, dans le langage public, la notion de liberté religieuse à celle de liberté de conscience.

Cette interrogation n’est pas seulement affaire de vocabulaire. Elle touche au cœur même de l’architecture républicaine issue de la loi de 1905 : non pas l’organisation de privilèges confessionnels, mais la garantie égale, pour chaque citoyen, de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, ou de tenir toute croyance à distance. La liberté de conscience précède et fonde la liberté des cultes ; l’inverser, ou l’effacer derrière une formule plus ambiguë, revient à déplacer le centre de gravité de la laïcité.

Aline Girard, conservateur général honoraire des bibliothèques, est secrétaire générale d’Unité laïque, association engagée dans la promotion et la défense de la laïcité, notamment connue pour son action en faveur de l’entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian, ainsi que pour son soutien à la mémoire de Samuel Paty.

Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité laïque, ancien conservateur des bibliothèques et ingénieur de recherche au CNRS, fut l’un des pionniers de l’édition numérique en France. Auteur de nombreux articles dans la presse nationale, intervenant régulier dans les médias, conférencier et acteur du débat républicain, il est notamment coauteur et éditeur intellectuel du Bêtisier du laïco-sceptique. Il est également membre du comité de rédaction de la revue Humanisme et chevalier de la Légion d’honneur au titre du ministère des Armées pour son action en défense des valeurs républicaines. Son dernier ouvrage, Figures de la laïcité – 2000 ans de combats, a été chroniqué ici même.

Mézetulle, blog-revue de Catherine Kintzler, se distingue par une exigence assumée : faire du texte un lieu de pensée, de raisonnement et d’élucidation. Son principe éditorial est simple et ambitieux : chaque contribution doit soulever un véritable enjeu intellectuel. C’est dans cet esprit que la réflexion d’Aline Girard et Jean-Pierre Sakoun mérite d’être prolongée, discutée et méditée.

À partir de cette alerte, l’article qui suit propose une lecture proprement maçonnique, symbolique et républicaine de ce glissement des mots. Car lorsque les mots changent sans que l’on y prenne garde, ce sont parfois les colonnes mêmes du Temple commun qui se déplacent.
La laïcité n’est pas un bibelot républicain rangé sur l’étagère des commémorations
Elle n’est pas davantage un gourdin idéologique destiné à frapper les croyants, ni une tiédeur administrative chargée d’accommoder toutes les revendications particulières. Elle est une colonne maîtresse de notre édifice commun : la garantie que nul pouvoir, nul dogme, nulle communauté, nulle Église, nul parti, nulle passion collective ne puisse mettre la conscience humaine à genoux. Or un glissement inquiétant s’installe dans le langage public : on parle de plus en plus de « liberté religieuse » là où la République parlait d’abord de liberté de conscience. Ce déplacement n’est pas innocent. Les mots sont des pierres. Mal posées, elles peuvent fissurer tout le Temple.

La laïcité n’est pas née pour gérer les religions, mais pour libérer les consciences
Il faut le redire avec force : la laïcité française n’est pas d’abord une technique de coexistence entre religions. Elle est un principe d’émancipation. Elle ne demande pas à l’État d’arbitrer les dogmes, de hiérarchiser les croyances, de distribuer des satisfecit spirituels ou d’organiser une foire aux appartenances. Elle lui demande exactement l’inverse : se tenir à distance des cultes afin de garantir à chaque citoyen la pleine souveraineté de sa conscience.
L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne proclame pas une faveur accordée aux religions.

Il affirme que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, tant que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. Ce « même religieuses » est capital : il signifie que la croyance religieuse est protégée parce qu’elle relève de la liberté d’opinion et de conscience, non parce qu’elle constituerait une catégorie supérieure de liberté.
Puis vient 1905. La grande loi de séparation des Églises et de l’État. Son article premier est d’une clarté que nos bavardages contemporains obscurcissent parfois : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. » L’ordre n’est pas décoratif. Il est doctrinal. D’abord la conscience. Ensuite le culte. D’abord l’individu libre. Ensuite l’expression publique de sa croyance, encadrée par la loi commune.
À vouloir inverser cette hiérarchie, on change la nature même de la laïcité.
Le piège des mots : quand la « liberté religieuse » prend la place de la conscience
Bien sûr, il faut protéger les croyants contre les discriminations. Bien sûr, chacun doit pouvoir pratiquer paisiblement son culte, dans le respect de l’ordre public. Bien sûr, la République n’a pas à humilier les religions ni à soupçonner les croyants. Mais le problème est ailleurs.

Il commence lorsque l’on substitue progressivement, dans le discours public, la notion de « liberté religieuse » à celle de liberté de conscience. La différence semble subtile. Elle est pourtant décisive.
La liberté de conscience est universelle.
Elle concerne le croyant, l’athée, l’agnostique, le libre penseur, le mystique, le philosophe, celui qui doute, celui qui cherche, celui qui change d’avis, celui qui refuse toute assignation. Elle protège l’espace intérieur de l’être humain.
La « liberté religieuse », elle, déplace le projecteur. Elle part du religieux. Elle installe la religion au centre du débat. Elle risque de faire croire que la laïcité aurait pour mission première de protéger l’expression sociale des appartenances religieuses, alors qu’elle protège d’abord la liberté de l’individu contre toute emprise.

Ce n’est pas une querelle de dictionnaire. C’est une bataille de charpente. Dans une République laïque, la conscience est le sanctuaire. Le culte est une manifestation possible de cette conscience. Si l’on confond le sanctuaire et sa manifestation, on finit par donner aux appartenances une puissance qu’elles ne doivent jamais avoir : celle de peser sur la loi commune.
La République ne reconnaît pas des communautés de croyance : elle reconnaît des citoyens
La laïcité ne nie pas les appartenances. Elle refuse qu’elles deviennent des souverainetés concurrentes. C’est toute sa noblesse et toute sa difficulté.
Un citoyen peut être catholique, protestant, juif, musulman, bouddhiste, hindouiste, agnostique, athée ou indifférent. Mais face à la République, il n’est pas d’abord le membre d’un groupe : il est un citoyen libre et égal en droits. Voilà le cœur battant de l’universalisme républicain.
Or notre époque raffole des identités compactes
Elle aime classer, assigner, cataloguer, enfermer. Elle demande à chacun de parler « en tant que ». En tant que croyant. En tant qu’origine. En tant que groupe. En tant que blessure. En tant que mémoire. En tant que communauté.

La laïcité répond : non. Tu peux avoir une histoire, une foi, une culture, une mémoire, une blessure, une tradition. Mais tu n’es pas réductible à cela. Tu es plus vaste que ton appartenance. Tu es une conscience libre.
Il y a là une grandeur presque spirituelle de la République. Elle voit en l’homme autre chose qu’un fragment de tribu. Elle lui reconnaît une verticalité intérieure.
Laïcité de combat ou laïcité d’abandon : deux impasses
Il faut également éviter deux caricatures. La première est celle d’une laïcité rageuse, soupçonneuse, crispée, qui confond neutralité de l’État et hostilité au religieux. Cette laïcité-là se trompe de cible. Elle oublie que 1905 garantit aussi le libre exercice des cultes. Elle fait de la laïcité une arme de surveillance, alors qu’elle devrait être une architecture de liberté.
La seconde caricature est plus sournoise : une laïcité molle, bavarde, « accommodante », qui se contente d’organiser la cohabitation des revendications particulières. Celle-ci prétend apaiser, mais elle fragmente. Elle parle de pluralisme, mais elle oublie l’unité. Elle dialogue avec les appartenances, mais elle perd de vue les citoyens.
Entre ces deux impasses, il existe une ligne de crête : la laïcité ferme, calme, claire.
Celle qui ne persécute aucune foi mais ne s’agenouille devant aucun dogme. Celle qui respecte les croyances mais refuse qu’elles commandent la loi. Celle qui protège les cultes mais ne transforme pas les prescriptions religieuses en droits opposables à la République.
La laïcité n’est ni une matraque ni un paillasson. Elle est une règle de lumière.
Et nous, Francs-Maçons, qu’avons-nous fait de cette lumière ?
La question dérange. Elle doit déranger.
Nous, Francs-Maçons, parlons souvent de la laïcité avec émotion. Nous rappelons nos anciens combats. Nous citons 1789, 1905, l’école publique, les républicains, les libres penseurs, les bâtisseurs de la séparation. Nous savons commémorer. Nous savons déposer des gerbes verbales au pied des grands principes.

Mais sommes-nous encore des veilleurs ?
Avons-nous fait de la laïcité une pierre vive ou une médaille de vitrine ? La travaillons-nous vraiment en Loge, dans sa profondeur philosophique, ou nous contentons-nous d’en faire un mot de passe républicain ? Savons-nous encore expliquer que la laïcité n’est pas contre le spirituel, mais contre l’emprise ? Qu’elle n’est pas le refus de la transcendance, mais le refus qu’une transcendance particulière s’impose à tous ? Qu’elle n’est pas l’ennemie de la foi, mais la condition même d’une foi libre ?
Le Temple maçonnique nous apprend pourtant une chose essentielle : nul ne reçoit la lumière par décret. On la cherche. On la taille. On l’éprouve. On l’arrache aux ténèbres intérieures comme aux dogmatismes extérieurs.
Si la Franc-Maçonnerie a encore quelque chose à dire au monde profane, c’est peut-être cela : aucune société ne tient longtemps lorsque les consciences cessent d’être libres. Aucune République ne demeure debout lorsque les appartenances prennent le pas sur la citoyenneté. Aucun humanisme ne survit lorsque l’individu est sommé de rentrer dans la case que d’autres ont dessinée pour lui.
Le vrai combat : sauver l’homme de toutes les assignations
Le débat sur la laïcité dépasse de très loin la seule question religieuse. Il touche à toutes les formes contemporaines d’emprise.
Aujourd’hui, la conscience est menacée par les fanatismes religieux, certes. Mais aussi par les fanatismes idéologiques, les hystéries numériques, les meutes médiatiques, les simplifications partisanes, les identités victimaires, les dogmes de marché, les algorithmes qui enferment chacun dans sa bulle, les morales instantanées qui condamnent avant de comprendre.
La liberté de conscience n’est donc pas un vieux meuble juridique du XIXe siècle
Elle est l’urgence absolue du XXIe. Elle est ce qui permet de ne pas se dissoudre dans le groupe, de ne pas être possédé par le slogan, de ne pas confondre l’émotion avec la vérité, l’appartenance avec la pensée, la croyance avec la loi.

Le Franc-Maçon devrait être, par vocation, un homme de cette résistance intérieure. Non un homme sans convictions, mais un homme qui refuse que ses convictions deviennent des chaînes. Non un homme sans racines, mais un homme qui sait que les racines ne doivent jamais devenir des barreaux.
Rallumer la veilleuse
La laïcité n’est pas morte. Mais elle est fatiguée d’être mal défendue. Fatiguée d’être caricaturée par ses ennemis, réduite par ses amis, technicisée par les administrations, instrumentalisée par les partis, parfois récitée par ceux qui ne la méditent plus.
Il faut donc la reprendre à sa source. Non comme un slogan, mais comme une ascèse civique. Non comme une arme contre les religions, mais comme une protection de l’homme contre toutes les servitudes. Non comme une neutralité sans âme, mais comme l’espace sacré du commun où chaque conscience peut respirer.
La République n’a pas besoin de citoyens enrôlés dans des appartenances concurrentes
Elle a besoin de consciences debout. La Franc-Maçonnerie n’a pas besoin de célébrants nostalgiques de 1905. Elle a besoin de veilleurs capables de transmettre le feu, non la cendre.
Car au fond, la laïcité dit une chose simple, immense, presque initiatique : nul ne possède la lumière au point de l’imposer aux autres.
Mais chacun doit pouvoir la chercher librement.
Et tant qu’il restera des femmes et des hommes pour défendre cette liberté-là – ferme, haute, fraternelle – la République ne sera pas perdue.
Elle aura encore, au milieu du tumulte, une colonne debout. Et sur cette colonne, une flamme.


Je marche ici sur des œufs, car ma réflexion essaie de dépasser l’encensement mémoriel. L’idée de laïcité a peut-être besoin d’être approfondie voire revisitée.
La liberté de conscience est certes une valeur importante en son sein (et pleinement maçonnique) mais elle n’est pas seule.
Je rajouterais le refus de toute théocratie, c’est à dire de toute captation de la Loi par un sentiment religieux particulier. On mesure le chemin parcouru depuis la France d’ancien régime où le roi était « de droit divin ». C’est important à notre époque face à certaines conceptions islamiques.
Refuser la théocratie c’est aussi refuser « l’athéocratie », c’est à dire un athéisme d’État qui viserait à éradiquer le « sentiment religieux » (comme certains ont pu essayer au 20ème siècle).
C’est aussi instaurer une « police religieuse et cultuelle », comme il y a une « police sportive » où les cultes sont incités à respecter à la fois, la liberté de conscience et l’abandon de toute prétention théocratique.
Il ne s’agit pas, au nom de la neutralité de l’État, d’abandonner les religion à une liberté totale. De ce point de vue le rappel dans votre image, de l’article 2 : « l’état ne reconnait ni ne subventionne aucun culte » est problématique (je suis contre cette formulation), car il peut être vu comme empêchant l’État d’intervenir pour réguler les cultes. Il faut à la fois reconnaitre les cultes, comme les fédération sportives, comme « corps intermédiaires » réels et respectables (contre un certain jacobinisme primaire) et leur imposer des contraintes de respect de la Loi (dans le respect, bien sûr, de « l’objection de conscience »). A ce titre la notion de « liberté religieuse » isolée est dangereuse en effet, car elle instaurerait un statut d’exception. On peut enfin laisser aux cultes le droit à l’expression dans l’espace public à condition que cela soit « modéré » et « traditionnel » (conforme à notre culture).
On voit au total que je préconise une certaine évolution de notre laïcité pour l’adapter aux problèmes de l’époque.
A été déposée, sur le bureau du Sénat, une proposition de loi constitutionnelle visant à instituer une Charte de la laïcité présentée par le sénateur Franck Montaugé ( https://www.senat.fr/leg/ppl25-072.html )
Ce texte met au cœur de l’édifice la liberté de conscience dont la fragilité a été très justement pointée par Alice Dubois en ces termes : »Aujourd’hui, la conscience est menacée par les fanatismes religieux, certes. Mais aussi par les fanatismes idéologiques, les hystéries numériques, les meutes médiatiques, les simplifications partisanes, les identités victimaires, les dogmes de marché, les algorithmes qui enferment chacun dans sa bulle, les morales instantanées qui condamnent avant de comprendre. »
La proposition de loi du sénateur Montaugé doit être relayée et s’imposer dans le débat public
Il est étonnant que l’on doive rappeler les fondement de la laïcité !
Mais cela est nécessaire pour tous et particulièrement pour les quelques Loges qui restent dans un fondamentalisme laïque, et qui parfois termine leurs travaux par » à bat la calotte «
Et aussi pour les f.m. qui considèrent que la laïcité est une vieille lune qui ne mérite pas de s’en soucier