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Dans ce numéro de juin 2026 d’Erasmo, du Grande Oriente d’Italia, la Lumière n’est pas un motif de langage. Elle devient mémoire civique, épreuve solaire, discipline fraternelle et méthode de transmission. La République, le Solstice, les voyages internationaux, l’antifascisme, la musique et la laïcité y composent une même constellation. La thèse implicite du numéro tient dans une conviction exigeante. La Lumière ne se possède pas. Elle se reçoit, se travaille, se défend et se transmet.
La République n’est pas un héritage dormant, elle est une pierre à reprendre

L’ouverture consacrée aux 90 ans du référendum institutionnel du 2 juin 1946 donne au numéro sa clef spirituelle
La République italienne n’y apparaît pas seulement comme une forme d’État née d’une consultation populaire. Elle devient un acte de passage, presque une sortie rituelle hors d’une nuit historique, puisque le texte insiste sur le franchissement des ténèbres de la dictature vers une saison démocratique.
Le GOI affirme que les principes fondateurs ne sont pas des trophées rangés dans l’histoire, mais des pierres vives à défendre, à polir et à mettre en œuvre.
Cette formulation transforme la politique en chantier moral

La République n’est pas seulement garantie par des institutions, elle exige un travail d’édification intérieure et sociale. Meuccio Ruini, président de la Commission des 75, initié à Rome dans la Loge Rienzi, incarne ici la jonction entre droit constitutionnel, résistance antifasciste, culture républicaine et méthode maçonnique. Erasmo place ainsi la naissance de l’Italie démocratique dans une continuité mazzinienne. Souveraineté populaire, dignité de la personne, équilibre entre droits et devoirs, solidarité politique, économique et sociale, la Constitution devient alors une architecture où l’équerre de la justice rencontre le compas de l’idéal.
Le rappel de l’entrée des femmes dans le corps électoral donne chair à cette palingenèse civique.

La République naît par le vote, mais aussi par l’élargissement du sujet politique
À cet endroit, le numéro touche une question essentielle pour toute pensée initiatique.

Qui devient capable de dire « nous » dans la cité. La réponse passe par des cultures politiques différentes, par les « mères constituantes » et par le compromis élevé. Paolo Paschetto, auteur de l’emblème de la République, ajoute une dimension symbolique précieuse avec la stella, la roue dentée, l’olivier et le chêne. La République y apparaît non comme négation du religieux, mais comme espace où la liberté spirituelle peut respirer sans emprise confessionnelle. La laïcité n’éteint pas le sacré, elle empêche qu’il devienne domination.
La Lumière solaire oblige la conscience à apprendre la mesure
L’ensemble consacré au Solstice d’été donne au numéro son versant cosmique. L’événement du 21 juin à 10h24 n’est pas traité comme un repère astronomique, mais comme une expérience de seuil. Au moment même où le Soleil atteint son apogée dans l’hémisphère boréal, commence déjà le mouvement inverse. Le plein porte son propre retrait. Le maximum de lumière annonce sa décroissance. Cette lecture est d’une grande justesse initiatique, car elle refuse l’ivresse de la possession lumineuse. Le Solstice enseigne que tout accomplissement est traversée, que toute plénitude demeure passage, que la Lumière la plus haute exige la mesure.

De Stonehenge au Panthéon, de Chartres à San Petronio, le numéro montre comment la pierre, la géométrie et l’orientation solaire composent une écriture du temps
Stonehenge devient une architecture du cycle, le Panthéon une machine lumineuse où l’oculus transforme le Soleil en mesure mouvante, San Petronio un lieu où la science de Cassini confie à la nef la lecture du ciel. Les édifices ne servent pas à enfermer la Lumière. Ils apprennent à la recevoir.
La lecture maçonnique s’inscrit naturellement dans cette logique.
La Lumière n’est pas seulement l’éclat extérieur de l’astre, elle devient mesure de la conscience. Le texte rappelle la date traditionnelle du 24 juin 1717, associée à saint Jean-Baptiste, et la figure complémentaire de saint Jean l’Évangéliste, placée près du Solstice d’hiver. Les deux Jean forment des portes du temps, les ianuae de l’univers, et gardent les passages du cycle solaire. Le Baptiste évoque la purification, l’appel, le courage du changement. L’Évangéliste porte la contemplation, la sagesse intérieure et le feu spirituel. À travers eux, la Franc-Maçonnerie retrouve une temporalité située entre action et retrait, parole et silence, midi et nuit.

La Festa della Luce organisée à Bomarzo, dans le Sacro Bosco, avec quatre cents Frères, donne à ce symbolisme un ancrage rituel. Le Parco dei Mostri, avec ses figures de peperino, ses monstres et sa maison inclinée, dessine un espace de désorientation. Y célébrer le feu de saint Jean, y brûler une pergamena portant les noms des participants, revient à inscrire la fraternité dans une dramaturgie de transformation. Ce qui brûle n’est pas seulement un papier. Ce sont des erreurs, des souffrances, des pesanteurs, des incompréhensions remises au feu purificateur. Nul progrès intérieur ne naît sans épreuve de passage.
L’universel n’a de chair que s’il traverse des visages
La partie consacrée aux relations internationales du GOI élargit le champ. La Suisse, la Bulgarie, le Brésil, Santa Catarina, la Belgique et Palerme dessinent un réseau de reconnaissances, de visites et d’échanges. La Gran Loggia Svizzera Alpina rappelle l’ancienneté d’une Obédience fondée en 1844 et l’épreuve du référendum suisse de 1937, lorsque les forces fascisantes cherchèrent à faire interdire la Franc-Maçonnerie. La présence d’Antonio Seminario à Nottwil, puis à Sofia pour l’installation de Vladimir Karamiscev à la tête de la Grande Loge Unie de Bulgarie, place le numéro dans une diplomatie fraternelle assumée.
Ces pages, très institutionnelles, disent pourtant quelque chose d’important

La Fraternité universelle n’est pas une abstraction. Elle prend la forme d’un accueil, d’une allocution, d’un maillet transmis, d’un monument restauré, d’une mémoire garibaldienne partagée. La circulation des délégations, la Pierre Philosophale remise par le Grande Oriente do Brasil, la visite des Frères de Santa Catarina à la Villa Il Vascello et la rencontre entre Palerme et Gent rappellent que la tradition ne survit que par des gestes. La tavola palermitaine « Lo sgrossamento Etico, dal caos alla pietra cubica » (« Le travail éthique de dégrossissement : du chaos à la pierre cubique ») donne à ce thème une densité initiatique. Rencontrer d’autres Frères ne dispense pas de travailler sa propre pierre. Au contraire, le regard de l’autre oblige chacun à vérifier la qualité de son équarrissage intérieur.
La mémoire reprend feu dans les noms que l’oubli menace

Le numéro possède aussi une forte veine historiographique. Giuseppe Leti, évoqué à travers la soirée mozartienne de Casa Nathan, offre une articulation remarquable entre musique, ésotérisme et antifascisme. L’hommage rendu à L’Esotérisme à la scène, consacré au Flauto magico, à Parsifal et à Faust, replace Mozart, Wagner et Gounod dans une cartographie symbolique où le théâtre lyrique devient langage de transformation. Leti, avocat, historien du Risorgimento, républicain, socialiste, Frère de la Loge Rienzi, haut dignitaire du GOI et acteur de la continuité maçonnique en exil après la répression fasciste, donne à cette soirée une gravité que la seule érudition musicale n’aurait pas suffi à porter. L’ésotérisme n’y est pas une fuite hors de l’histoire. Il devient une manière de protéger une liberté intérieure lorsque le monde extérieur se ferme.
Francesco Fausto Nitti prolonge cette ligne de feu. Le portrait tiré du travail de Paolo Bagnoli dans Mondoperaio montre un homme de devoir, fils d’un pasteur méthodiste, nourri de protestantisme social, de mazzinisme, de socialisme et d’engagement maçonnique. L’évasion de Lipari avec Carlo Rosselli et Emilio Lussu en juillet 1929 n’est pas racontée comme une aventure romantique, mais comme un acte politique destiné à humilier le régime et à rendre espoir à l’antifascisme exilé. Nitti ne se donne pas en héros de théâtre. Il accomplit ce qu’il estime juste. L’initiation, dans une telle vie, devient fidélité à une parole donnée, même lorsque la parole coûte l’exil, la pauvreté, le combat armé en Espagne et la solitude.
La mémoire locale de Reggio Calabria, Menotti Riccioli mariant Anita Ekberg et Anthony Steel à Florence, puis la commémoration de Camillo Benso, comte de Cavour, montrent une autre qualité du numéro. Erasmo sait faire surgir la grande histoire depuis des fragments apparemment périphériques. Une ancienne revue, une cérémonie civile, une Loge de province, une association de solidarité pour les enfants hospitalisés, tout cela devient matière de transmission. La Franc-Maçonnerie vit aussi de ces filiations minuscules, de ces visages sauvés du silence, de ces traces qui empêchent la tradition de devenir une abstraction sans chair.
La grandeur commémorative appelle parfois une plus rude liberté critique

La limite principale du numéro tient à son accent célébratif. Le mensuel d’une Obédience assume naturellement une fonction de cohésion, de représentation et de mémoire. Il serait injuste de lui demander la distance d’une revue universitaire indépendante. Pourtant, certaines pages gagneraient à laisser davantage paraître la tension des sujets abordés. L’article sur la Grande Guerre et la Franc-Maçonnerie, riche par la documentation mobilisée, ouvre un champ redoutable. Il montre l’action interventionniste du GOI, les comités, les réseaux, le passage de la propagande patriotique à l’assistance civile, la mobilisation des Frères et le soutien au front intérieur. Mais une question demeure. Jusqu’où une institution initiatique peut-elle s’engager dans une politique de guerre sans risquer d’altérer son universalité proclamée.
Lorsque la Franc-Maçonnerie se pense comme gardienne de la paix, de la liberté et de l’humanité, son passage vers l’intervention militaire ne peut être traité comme une continuité évidente. Il faut y lire une fracture, ou du moins une tension entre patriotisme, idéal démocratique, stratégie diplomatique, héritage risorgimental et devoir de fraternité universelle. Le numéro effleure cette contradiction sans la travailler pleinement. Cette réserve vaut plus largement. Certaines formules institutionnelles donnent parfois à l’ensemble un ton de chronique interne. À ses meilleurs moments, Erasmo dépasse cette fonction et devient une revue de culture maçonnique, capable de relier Dante, Ruini, Mazzini, les solstices, la musique et l’antifascisme dans une même méditation sur la dignité humaine.

La couverture de Hans Makart donne finalement la meilleure image de cette tension
La Lumière y triomphe, mais le triomphe n’est jamais un repos. Dans la tradition initiatique, la Lumière ne vaut que par la transformation qu’elle impose à celui qui la reçoit. Une République, une Obédience, une Loge, une mémoire antifasciste, un chant mozartien, un feu de saint Jean, une pierre de Bomarzo, tout cela peut devenir Lumière à une condition. Il faut que la clarté oblige chacun à répondre de ce qu’il sait, de ce qu’il tait et de ce qu’il transmet.
« La lumière triomphe des ténèbres »
Erasmo – Notiziario del GOI – Grande Oriente d’Italia, année XI, numéro 6, juin 2026, 32 pages, téléchargeable gratuitement

