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Disons-le d’emblée afin d’éviter toute équivoque historique : cette Bastille n’a rien à voir avec l’ancienne feuille antimaçonnique du début du XXe siècle.

Ici, point de ligue contre la Franc-Maçonnerie, mais un magazine littéraire, artistique et intellectuel, dont le sous-titre donne le ton : Le monde vu par les écrivains et d’autres fous. Et l’on comprend, allez savoir pourquoi, que nombre de Francs-Maçons puissent y trouver matière à lecture : goût du symbole, amour de la langue, quête du sens, attention au réel, inquiétude spirituelle, méditation sur la cité.
Ce numéro 42, daté juillet-août 2026, a pour thème central : Oser le bonheur.
Une revue littéraire comme chambre d’écho du monde

Bastille Magazine n’est pas une revue d’actualité au sens ordinaire. Elle ne poursuit pas le flux, elle le suspend. Elle ne commente pas seulement le monde, elle cherche à le regarder autrement, par les écrivains, les artistes, les philosophes, les passeurs. Ce numéro s’ouvre par un éditorial de William Emmanuel intitulé La révolution spirituelle. Tout est là : dans un monde saturé d’écrans, d’urgence, de bruit, de conflits et d’accélération technologique, il ne s’agit pas seulement de penser plus vite, mais de voir plus juste.
Le bonheur, dès lors, n’est pas traité comme une rubrique de développement personnel. Il devient une question philosophique, existentielle, presque initiatique. Oser le bonheur, ce n’est pas se retirer du tragique, ni fermer les yeux sur les violences du siècle. C’est interroger la possibilité d’une joie lucide, d’une paix intérieure qui ne serait ni naïveté, ni confort bourgeois, ni renoncement au combat.
Le bonheur comme travail intérieur
Le dossier principal donne sa colonne vertébrale au numéro. L’entretien avec Éric Vinson, « Pas de bonheur dans le non-sens », replace le bonheur dans l’horizon du spirituel. Il rappelle que le spirituel ne se réduit pas au religieux institutionnel, mais qu’il concerne la relation au sens, à l’autre, au monde, à ce qui dépasse le simple calcul matériel. Pour un lecteur maçonnique, cette distinction est précieuse. La Loge aussi travaille dans cet espace : ni dogme imposé, ni matérialisme clos, mais effort de reliance, de discernement et d’élévation.

Bertrand Vergely, dans « Oser le bonheur », poursuit cette méditation
Le bonheur n’est pas ici un état de satisfaction immédiate, mais une manière d’habiter l’existence. Il dialogue avec l’Antiquité, avec Épicure, avec Nietzsche, avec la sagesse tragique. Il montre que le bonheur véritable ne consiste pas à nier la souffrance, mais à découvrir une présence intérieure plus forte que l’agitation du monde.
Avec Emmanuel Godo, le bonheur passe par la littérature

Dans « Des conversations de grenouilles… », il rappelle que lire, c’est converser avec les morts, les absents, les figures aimées, les voix qui nous ont précédés. Là encore, le lecteur Franc-Maçon entendra quelque chose de familier : la tradition n’est vivante que si elle demeure conversation. Un livre n’est pas seulement un objet, il est un seuil.
Entre mesure, ironie et partage
Le dossier évite l’uniformité. Philippe Zaouati, avec « Mesurer le bonheur », interroge la possibilité d’en faire un indicateur collectif. La question est politique : une société peut-elle se contenter du PIB, de la croissance, de la performance, ou doit-elle apprendre à regarder aussi la qualité de vie, la cohésion, la confiance, l’espérance ?
À l’inverse, Gabriel Gaultier, dans « Qu’on nous lâche avec le bonheur ! », introduit une salutaire ironie. Son texte rappelle que l’injonction au bonheur peut devenir une tyrannie douce. Être heureux parce qu’il le faut, sourire parce qu’on l’exige, positiver parce que l’époque le commande : voilà qui transforme la joie en obligation sociale. Le bonheur n’est plus alors une liberté, mais une discipline de façade.

Ylias Akbaraly, avec « Le devoir de partager », donne au thème une dimension éthique et sociale. Le bonheur ne peut rester enfermé dans l’individu. Il engage la responsabilité, la redistribution, l’entreprise, la pauvreté, le bien commun. Xavier Couture, dans « Les marchands de moi », met en garde contre l’économie contemporaine de l’ego, des algorithmes et du narcissisme organisé. Enfin, Vanessa Caffin, avec « Au bruit qu’il a fait en partant », donne au dossier une tonalité plus intime : le bonheur se reconnaît souvent quand il s’éloigne, comme une présence fragile, bruyante parfois, silencieuse aussi.
Une revue de livres, d’art et de passages

Autour du dossier, le numéro propose une belle circulation littéraire. Colette Nys-Mazure, dans « Exercice de reconnaissance », offre une méditation sensible sur la gratitude, la mémoire, l’enfance, les blessures et la puissance des mots. Damien Zanone revient sur George Sand et Histoire de ma vie, en montrant comment l’écriture de soi devient écriture avec les autres. Camille Jochyms s’intéresse au journalisme avec Le Goût du journalisme, rappelant que le réel exige observation, style et probité.
On trouve aussi des pages sur José Saramago, Sophie Fontanel, Robin Fincker, la modernité artistique de 1905-1914, ainsi qu’un portfolio de Philippe Charlier. Cette diversité donne au numéro son allure de cabinet de curiosités. On y passe du roman à l’entretien, de la poésie à la musique, de l’art contemporain à la philosophie politique. La revue a le charme des lieux où l’on ne vient pas chercher une seule réponse, mais plusieurs portes.
La cité, l’Europe, l’IA : le bonheur n’exclut pas le monde

La seconde partie du numéro élargit le regard. Le Cercle Bastille aborde la démocratie française, l’intelligence artificielle et l’avenir industriel européen. Nicoletta Perlo s’interroge sur la revitalisation de la démocratie française. Gwenaelle Huet traite de la nécessaire réconciliation entre intelligence artificielle et intelligence humaine. Michel Morvan envisage l’IA comme une bataille que l’Europe peut gagner.
Ces pages sont importantes car elles empêchent le thème du bonheur de se réduire à l’intime La joie humaine dépend aussi des institutions, de la confiance démocratique, de la maîtrise technique, de la souveraineté, de la capacité collective à ne pas subir le monde. Pour un Franc-Maçon, cette articulation entre travail intérieur et responsabilité civique est essentielle. L’initiation n’est pas fuite hors du siècle : elle est préparation à mieux y agir.

Dans la rubrique Place de la Bastille, Paul Valéry, Lorenzo Soccavo, Hicheme Lehmici et Jean-Christophe Bas ouvrent d’autres perspectives : crise de l’esprit, passage du réel au fictionnel, réveil brutal de l’Europe, rôle des puissances moyennes. Là encore, la revue tient ensemble l’âme et la cité, la littérature et la géopolitique, l’imaginaire et le réel.
Pourquoi les Francs-Maçons lisent Bastille

Ce numéro aide à comprendre pourquoi Bastille Magazine peut toucher un lectorat maçonnique. Non parce qu’il serait maçonnique au sens strict. Il ne l’est pas. Mais parce qu’il travaille des matières qui sont aussi celles de la Loge : la liberté intérieure, la construction de soi, la transmission, le langage symbolique, la fraternité humaine, la vigilance devant les puissances de déshumanisation.
Le bonheur dont il est ici question n’est pas une détente molle. Il ressemble davantage à une conquête. Il suppose de descendre en soi, de distinguer le désir de la joie, l’ego de la présence, le divertissement de la paix. Il suppose aussi de ne pas se détourner du monde. La vraie joie n’est pas indifférence : elle est force disponible.
Une Bastille ouverte

Ce numéro 42 est donc une réussite. Il est élégant, dense, varié, parfois grave, parfois léger, souvent profond. Il invite à relire le bonheur comme une question de civilisation. Ce bonheur-là n’est pas seulement affaire de confort ou de chance. Il est une discipline de l’attention, une fidélité au vivant, une manière d’habiter le temps.
À l’heure où tant de discours publics cultivent l’angoisse, la fatigue ou la colère, Bastille ose poser une autre question : non pas comment fuir le réel, mais comment y demeurer sans renoncer à la joie. C’est peut-être cela, au fond, oser le bonheur : ne pas nier la nuit, mais continuer d’y chercher une lumière.
Bastille Magazine, n°42, juillet-août 2026, dossier « Oser le bonheur », directeur William Emmanuel, Bastille Media, 100 pages, prix au numéro : 10 €
