À propos de l’initiation

Le mot Initiation apparaît pour une première fois dans notre langue au XVe siècle dans le sens précis d’admission à la connaissance des mystères de l’Antiquité et à leur participation. Selon la plupart des dictionnaires, le mot est emprunté au latin initiatio (participation à des rites secrets), formé à partir du verbe initiare (commencer) à travers sa forme nominale initium (origine, commencement, début, fondement). 

Après trois siècles durant lesquels on ne le rencontre plus, le mot reparaît dans la première moitié du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque de la naissance de la Franc-maçonnerie structurée et avec un sens déjà plus large. En 1731 chez Terrasson (Sethos) dans son sens antique, puis en 1755 chez Mirabeau.

Victor Riqueti, marquis de Mirabeau définit l’initiation comme « action de donner ou de recevoir les premiers éléments d’une science, d’un art, d’un mode de vie, d’une pratique, etc. »  (L’Ami des hommes ou Traité de la population, tome 2)
Ce sens perdure encore actuellement, mais on peut parler d’initiation à la cuisine chinoise, au ski ou à un métier, à la Franc-maçonnerie ou aux jeux informatiques, il faut savoir que la Franc-maçonnerie continue de l’utiliser dans son sens latin ancien.

S’agissant de l’admission au sein d’un groupe humain, ce groupe ne peut être que fermé, et pour être admis il faut subir avec succès les épreuves, se montrer apte, recueillir l’assentiment de ceux qui s’y trouvent déjà. 

Initier signifierait donc accepter un individu dans un groupe, d’abord par une sélection comportant des épreuves, ensuite par le franchissement d’un seuil symbolique, enfin en instruisant pour la première fois le candidat, toujours de façon symbolique, à des mystères ne pouvant être communiqués d’aucune autre manière, tout ceci selon un rituel précis et considéré immuable.

Le voyage initiatique est un voyage réel au cours duquel une personne rencontre des situations et des épreuves physiques ou morales qui participent à une maturation rapide, intellectuelle autant que morale.

L’initiation est inséparable de la notion de Tradition qui lui est intimement apparentée.
Tradition, vieux mot français datant de la fin du XIIIe siècle, vient du latin tradere, livrer, transmettre mais aussi trahir

D’abord terme juridique, puis religieux, il ne prit son sens actuel qu’à la fin du XVIe siècle.  La tradition maçonnique comprend essentiellement la transmission par la voie initiatique des moyens de la Connaissance.  Tout cela prend du temps et notamment celui de la recherche de chacun sur soi-même. Tout se passe comme si la Tradition choisissait et acceptait ce qui est bon en même temps qu’elle écarte inexorablement le faux, le prétentieux, le creux, le temporel et le temporaire.

Ainsi, comme le disait le T∴R∴F∴ Michaël Segall : « le  message est une tradition, en fait il est la Tradition ».

On connait divers exemples de voyages initiatiques. Le but d’un voyage initiatique peut être l’acquisition de la Connaissance, avec un « C » majuscule. Cette notion est très utilisée dans tous les cercles ésotériques où l’on se dit à sa recherche, même si  la plupart des gens qui en parlent sont incapables de la défini. La Franc-maçonnerie a toujours fait une distinction appuyée entre Savoir et Connaissance.

Savoir n’est pas Connaissance

Le Savoir peut être défini comme la totalité de l’information que chaque personne accumule au cours de son existence, ses études, ses lectures, son expérience de la vie et son expérience professionnelle. La quantité de données accumulées est variable et dépend de l’intelligence, la curiosité, la volonté, la capacité de concentration, la mémoire de chacun. 

 Le mot Connaissance vient du latin cognoscere, connaître.  Il apparaît en français vers 1080, dans la Chanson de Roland (plutôt sous sa forme ancienne « conoissance »), lors de la conversion de Bramimonde (la reine sarrasine, épouse de Marsile) à la fin du poème : ruvée li unt le num de Juliane. Chrestiene est par veire conoisance. (« ils lui ont trouvé pour nom Julienne. Elle s’est faite chrétienne par vraie connaissance de la sainte loi… », CCXC). Le mot évoque ici la vraie foi ou la connaissance authentique de la loi chrétienne.
La Connaissance, dans son acception maçonnique, est le développement de la capacité de percevoir le Cosmos dans ses deux composantes, le monde spirituel et le monde matériel, d’une manière nouvelle et différente, dans la complexité de ses structures et de ses interrelations autant que dans son essentielle unité.

C’est aussi la capacité de percevoir la différence entre Savoir et Connaître, que l’on peut apprécier en examinant la différence entre entendre et comprendre, ou entre voir et regarder. L’expression bien connue des Maîtres, « l’acacia m’est connu » nous permet de cerner la compréhension de ces nuances. Connaître l’acacia est un savoir, une somme d’informations accumulées par l’étude puisée au capital des forces de la pensée humaine ; il peut être commun et partagé.  Il est de l’ordre de l’avoir.

Mais, connaître l’acacia, c’est aussi l’expérience intime et personnelle de ce savoir qui apporte des clartés incommunicables par l’interrogation sur nos propres signifiants de ces ressources. Alors, dans ces méditations germinantes, la connaissance s’inscrira dans l’être par un alignement intérieur entre le savoir et le ressenti. La véritable connaissance ne consiste pas seulement à apprendre. Elle consiste à devenir.

La mise en scène du drame de la cérémonie de réception d’un maître lui permettra l’expérience symbolique de la mort mythique des grandes traditions de l’humanité, semblable à celle des mythes où un héros va mourir de mort violente et transcender sa condition humaine. Nous pouvons citer pêle-mêle les mythes d’Osiris, de Jésus, de Gilgamesh, de Mithra, de Dionysos, et de bien d’autres qui viennent renforcer celui d’Hiram.

La puissance du symbole s’éveillera dans l’expérience individuelle du franc-maçon, fondée sur sa culture, sa phénoménalité et la transmutera en saisie métaphysique, du moins ontologique, du monde. C’est grâce au symbole que l’être sort de sa situation et s’ouvre sur l’universel ; dans les différences, il y a le semblable.

Il existe enfin un autre élément indispensable, un rituel.
Nulle initiation ne peut se faire autrement que dans une forme précise, généralement ancienne, en tout cas acceptée et considérée comme immuable, même si elle évolue lentement avec le temps. Elle doit donc respecter un rituel. Elle doit aussi transmettre un message d’ordre spirituel.  Ce message ou cet enseignement doit être un mystère; il ne doit donc pas être transmissible d’aucune autre manière que par une initiation, car il est la seule preuve que celui qui le connaît a effectivement subi cette initiation.

S’il est vrai qu’initiation veut toujours dire franchissement d’un seuil entre ce que l’on était avant et ce que l’on veut devenir, un nouveau commencement, cette définition ne se suffit pas à elle seule. Le seuil dont nous parlons n’est pas physique mais symbolique. Ici, le seul type de franchissement qui puisse nous intéresser est également symbolique il représente un élément essentiel, mais un seul élément à l’intérieur de tout un mécanisme de cooptation dans un groupe humain défini.

Le seul franchissement d’un seuil symbolique ne suffit toujours pas. Il est essentiel aussi que le franchissement du seuil soit précédé d’épreuves, plus ou moins identifiables comme telles. Ces épreuves démontrent tant à l’initié qu’à ceux qui sont en train de les lui faire subir, qu’il possède effectivement les qualités requises pour le passage.

Les Francs-maçons se veulent des initiés, armés par la Tradition et le Savoir pour la poursuite de la Connaissance, dotés de plus de droits que de devoirs . Parmi ceux-ci, celui d’être présent et actif; celui de ne jamais cesser de chercher, de se comprendre et de se connaître soi-même et d’aimer les autres comme soi-même.

L’initiation ne devrait être proposée qu’à ceux qui savent ce qu’ils cherchent et sont prêts à faire les efforts nécessaires, à surmonter avec courage certains échecs et certaines désillusions et continuer d’avancer dans une recherche dont ils savent parfaitement que les limites sont inatteignables par définition.

Il y a en Franc-maçonnerie des désillusions comme des échecs. Les désillusions qui interviennent dans la première et la seconde année c’est-à-dire le spleen de l’apprenti ou du compagnon, qui est lié à  la désillusion de trouver quelque chose de différent de ce que l’on croyait, tant il est vrai que  l’on ne peut connaître la Franc-maçonnerie que de l’intérieur, et  non seulement par les livres et par des conférences.

Chacun de nous a connu des échecs et en tous des surprises.  L’initiation est perçue le plus souvent parmi les Maçonnes et les Maçons comme un premier pas sur une voie définie et bien balisée qui, à travers l’apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise mène loin, même si l’on n’en atteint jamais les ultimes limites. 

La voie de l’initiation maçonnique peut être considérée comme semblable à un labyrinthe, que en quoi elle se distingue de toutes les autres initiations, car ces dernières suivent toutes un trajet passablement prédéterminé et linéaire, allant d’un point déterminé à un but déterminé. 

Ce n’est pas le cas de la voie maçonnique, dont l’initiation est le premier pas ainsi que le dernier dans le monde extérieur. Les pas suivants sont définis par le trajet, qui est défini en partie par nous-mêmes, en partie par ceux qui voudraient, à tort ou a raison, être nos guides, en partie par la coutume et la tradition et en partie par la destinée.

Il est à la vérité ardu et improbable d’atteindre l’ultime Connaissance, la Perfection, ou la Vérité.  Alors pourquoi entreprendre une telle randonnée si elle n’a pas de but?  Bien sûr parce que, comme tout le monde le sait et le répète, en Franc-maçonnerie le but est dans la randonnée elle-même, et non dans l’atteinte d’une destination ultime.

Être initié se distingue de l’initié à quelque chose en ne confondant pas l’initiation, c’est-à-dire la technique, avec le résultat ou le vécu de celle-ci.

Le but de la démarche maçonnique est de sélectionner, par des procédés qui lui sont particuliers et qui n’existent pas dans d’autres systèmes ésotériques et spirituels, des personnes que leur esprit rend capables de s’améliorer.  Le but  est par conséquence de les rendre meilleurs dans leur compréhension du monde et des gens qui les entourent, dans leur comportement, dans leurs actions, afin qu’ils puissent être plus utiles à eux-mêmes, à leurs proches et à la société, tout en restant conscients de leur propre et pratiquement incurable imperfection. 

Nos Frères ou Sœurs peuvent parfois nous aider et nous conseiller. La Franc-maçonnerie peut nous donner les outils nécessaires et nous enseigner les rudiments de leur utilisation, mais jamais elle ne peut ni ne doit nous prendre par la main et nous mener au but. Elle est un chemin qui apparaît en le faisant.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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