Une voix belge pour penser la culture, le vivant et l’humanité
Anthropologue de formation, diplômé de l’Université Libre de Bruxelles, Daniel Menschaert a mené une carrière d’enseignant en sciences humaines, puis de fonctionnaire au ministère de la Culture, avant d’achever son parcours professionnel dans la diplomatie. Ce chemin dit déjà beaucoup d’un homme attentif aux rites, aux cultures, aux formes symboliques et aux manières dont les sociétés humaines donnent sens à leur présence au monde. Chez lui, l’anthropologie n’est pas seulement une discipline universitaire. Elle devient une manière d’habiter le réel, d’écouter les mythes, d’interroger les héritages et de chercher, derrière les apparences du social, ce qui relie l’être humain à plus vaste que lui.

Passé Grand Maître National de la Fédération belge de l’Ordre maçonnique mixte international Le DROIT HUMAIN, Daniel Menschaert porte une parole maçonnique à la fois humaniste, sociale, culturelle et écologique. Ses ouvrages en témoignent avec une belle cohérence intérieure. Errances initiatiques, publié en 2017, occupe à cet égard une place singulière. Livre maçonnique, mais aussi profondément autobiographique, il annonçait déjà les grandes intuitions de Qui parlera du loup ? – Nature et le symbolisme maçonnique en posant la question d’une humanité foncière, capable de relier l’être humain à l’ensemble de la nature.Progrès de l’humanité, progrès en humanité etCulture et franc-maçonnerie, même combat ? prolongent cette même interrogation. Comment travailler l’homme intérieur sans se détourner du vivant, de la culture, de la liberté, de la justice et des combats de la cité.

450.fm avait déjà évoqué Daniel Menschaert lors de la conférence publique du 11 mai 2024 à Dinan, où il intervenait aux côtés de Sylvain Zeghni, Grand Maître National de la Fédération française du DROIT HUMAIN, sur le thème « Le progrès de l’humanité à l’heure du réchauffement climatique ». La même fraternité de réflexion s’était également exprimée dans l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine », diffusée sur France Culture, qui avait donné la parole aux Fédérations française et belge du DROIT HUMAIN autour de l’Europe, du vivant et du rôle des francs-maçons dans le débat citoyen.
Les 8 questions de 450.fm à NOTRE TRÈS CHER FRÈRE Daniel Menschaert.
C’est donc une voix rare que 450.fm reçoit aujourd’hui. Une voix belge, mais pleinement européenne. Une voix maçonnique, mais ouverte aux urgences de notre temps. Une voix initiatique, mais jamais séparée des questions de culture, de nature, de dignité humaine et de fraternité active.
450.fm :Vous êtes anthropologue de formation, enseignant en sciences humaines, ancien fonctionnaire au ministère de la Culture puis diplomate. Comment ce parcours profane a-t-il nourri votre cheminement maçonnique, et comment la franc-maçonnerie a-t-elle transformé votre regard sur les rites, les mythes, les cultures et les sociétés humaines ?

Daniel Menschaert : C’était précisément l’objet du livre « Errances initiatiques », faire le lien entre notre vie profane et l’entrée en Franc-Maçonnerie. J’ai toujours défendu l’idée que l’entrée en FM n’est pas le début d’un parcours initiatique. Celui-ci commence bien avant sans que l’on s’en rende compte. Ce sont tout une série d’événements de notre vie d’avant qui un moment donné s’articulent et font qu’entrer en Franc-Maçonnerie est une évidence. J’ai essayé de faire cet exercice, ce retour en arrière me concernant à la recherche d’indices, d’éléments qui ont conduit à structurer ma pensée. Et ce travail là, c’est sans doute ma formation en Anthropologie qui m’a conduit à toujours faire ce travail qui consiste à découvrir des traces éparses , très enfouies en nous parfois, apparemment indépendantes les unes des autres mais qui, s’entrecroisent, s’influencent, puis se relient et finalement forment un tout et qui en ce qui me concerne m’a préparé à l’entrée en Franc-Maçonnerie. Je crois que dans une vie beaucoup de choses concourent à nous amener vers le Temple maçonnique, notre formation, nos rencontres, nos lectures, toutes les formes de lectures, en qui me concerne par exemple, Jules Verne, Zola, Balzac, Jack London, Rudyard Kipling, Frison Roche et quelqu’un qu’en France vous connaissez sans doute moins, Edward Dekker l’auteur de Max Havelaar, véritable procès du colonialisme que nous lisions en néerlandais à l’école. Certes j’ai lu ces livres d’abord au premier degré et ce n’est qu’avec le temps que j’ai découvert autre chose dans ces livres. Les péripéties amusantes, rocambolesques ou dramatiques, comme des fables en quelque sorte nous conduisait à tirer des leçons de nature morale, éthique, philosophique.
450.fm :La Fédération belge du DROIT HUMAIN occupe une place singulière dans le paysage maçonnique européen. Comment définiriez-vous aujourd’hui son identité, entre mixité, internationalisme, liberté de conscience, engagement humaniste et fidélité à la méthode initiatique ?

D. M. : La fédération belge appartient à cette grande famille de la maçonnerie libérale et adogmatique européenne aux côtés d’obédiences comme le Grand Orient, la Grande Loge féminine, etc. Elle appartient évidemment à l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, elle est la deuxième Fédération en nombre de membres de cet Ordre.

Près de 8000 membres ce qui fait, ceci dit en passant, un taux de pénétration par rapport à la population plus élevé que nos amis français par exemple. C’est un petit clin d’œil amical et taquin. C’est vrai que la Fédération belge a quelques originalités qu’elle défend d’ailleurs bec et ongle. Cela repose sur des spécificités d’ordre culturel, la Belgique n’est pas la France ou l’Autriche. Je pense d’ailleurs qu’un Ordre Maçonnique qui se veut international ne mérite cette qualification et ne peut survivre que s’il respecte la diversité culturelle en son sein, que ce soit en termes d’organisation et de pratiques rituéliques. Vous parlez de place singulière, je pense qu’elle est due à une caractéristique de la Franc-Maçonnerie belge, le très haut degré d’interpénétration des 5 obédiences principales belges, la FBDH, Le Grand Orient de Belgique, La Grande Loge de Belgique, la Grande Loge féminine et Lithos. Nous avons le même engagement humaniste et pour la libre pensée, dans un contexte belge particulier, j’y reviendrai peut-être, s’agissant de la l’organisation des relations de l’Etat avec les religions et les libres penseurs organisés. L’interobédientiel est omniprésent dans la vie maçonnique en Belgique et cela à tous les niveaux depuis les loges sur le terrain jusqu’aux Grands Maîtres de ces 5 obédiences. Très concrètement cela se vit sur les colonnes par des présences nombreuses et permanentes de membres des différentes obédiences, au niveau des 5 Grands Maîtres par des réunions de travail très régulières qui aboutissent parfois à des prises de position publiques commune et à l’organisation d’événement ensemble. Cette vie commune des maçons belges a évidemment un impact sur le fonctionnement spécifique, sur certaines particularités belges dans les rituels quel que soit le rite auquel l’obédience appartient. C’est une lame de fond, c’est consubstantiel à l’appartenance à la maçonnerie en Belgique. Il est vain de tenter de s’y opposer.

450.fm : Dans Progrès de l’humanité, progrès en humanité, vous refusez l’opposition trop simple entre perfectionnement individuel et action collective. La franc-maçonnerie doit-elle seulement transformer l’initié, ou peut-elle aussi contribuer à éclairer la cité lorsque les droits humains, la liberté ou l’égalité sont menacés ?

D. M. : Quand on pose cette question je reviens toujours à l’Histoire du Droit Humain et aux circonstances historiques de sa création. Aucune institution n’est hors sol, son existence est toujours liées à des circonstances historiques précises, et certains d’ailleurs oublient, en pratiquant un culte dogmatique d’une tradition par ailleurs souvent fantasmée, que les instituions doivent évoluer avec l’histoire des sociétés. Au moment de sa création les peuples en Europe sont avides de justice sociale, d’égalité et de fraternité. En France on rêve encore d’une République universelle et sociale. Toutes ces femmes et tous ces hommes, rassemblés autour de Maria Deraismes et Georges Martin, étaient d’abord des promoteurs d’une vision très progressiste de la société.

Créé dans un tel contexte historique l’Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain ne pouvait que se distinguer des autres obédiences, non seulement par sa mixité, mais aussi par cette culture de la transgression, par un engagement social fort et une dimension internationale. C’est dans un contexte similaire que notre Ordre s’installa petit à petit en Belgique. Car c’est dans toute l’Europe que surgit, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, une vague féministe qui revendiqua pour les femmes les mêmes droits que pour les hommes. Nous étions en pleine révolution industrielle, la pauvreté était immense.
La question que vous posez me semble être ? Comment bâtir le Temple de l’humanité ? Depuis toujours au sein de la Franc-Maçonnerie s’affrontent deux courants que j’appellerai pour faciliter les chose, un courant personnaliste et un courant sociétal. Il me semble que le contexte historique que j’ai rappelé nous pousserait à dire qu’au Droit Humain le choix serait simple. Et bien non, l’opposition existe bel et bien. Je pense que ce débat est totalement obsolète. Les circonstances politiques, sociale, géopolitiques, les menaces graves qui pèsent sur l’avenir de la démocratie devraient amener tous les Maçons à passer à autre chose. Mais je vais quand même répondre.

Faut-il donc choisir entre ceux qui affirment que la mission de la franc-maçonnerie se limite à rendre meilleur chacun ses membres, grâce au processus initiatique, de sorte que le rayonnement de cet être humain fasse progresser l’humanité et ceux qui proclament que la franc-maçonnerie en tant que telle, en tant qu’organisation structurée, a un rôle collectif, comme un corps intermédiaire, à jouer au sein de la société profane, qu’elle doit être l’une des consciences morales de notre monde. ? Alors posons d’abord la question de savoir s’il s’agit vraiment une dichotomie ? Ne pourrait-on envisager cet éternelle question de manière plus dialectique ? Les défis à relever sont-ils atteignables sans un entremêlement des deux ?

Nous travaillons au progrès de l’humanité mais, en même temps, nous sommes censés, chacun d’entre nous, faire des progrès en humanité. Nous forcer à choisir, comme cela fut longtemps le cas, c’est refuser de voir qu’il pourrait y avoir une interaction d’une vision personnaliste de la franc-maçonnerie et d’une vision plus collective et sociétale. L’état de nos sociétés nous presse à sortir de cette discussion d’une vacuité évidente. Le monde en a besoin et, tout en restant modestes, nous devons lui apporter notre pierre. C’est le choix en tous les cas de la Fédération belge du Droit Humain qui rejoint en cela les quatre autres obédiences avec lesquelles nous travaillons.
450.fm : En Belgique, vous portez aujourd’hui le titre de Passé Grand Maître National de la Fédération belge du DROIT HUMAIN. Ce statut semble avoir une place particulière, qui n’existe pas de manière comparable dans la Fédération française. Quelles en sont les spécificités, les usages, les éventuels droits et devoirs, les limites, et que révèle-t-il de la conception belge de la transmission, de la continuité et de la mémoire maçonnique ?
D. M. : Il n’y a pas de définition précise de ce rôle mais une pratique qui s’est installée petit à petit. Le passé GM a les mêmes droits que tous les autres au sein du Conseil national de la Fédération et remplit comme eux des missions de représentation dans les Loges et dans des réunions diverses de groupes de travail du Droit Humain ou interobédientielles. Au sein du Conseil national il assure une certaine continuité dans la gestion de la Fédération, il rappelle des décisions antérieures et même si cela est peu nécessaire il veille à ce que la philosophie générale du positionnement de la Fédération à l’égard de l’Ordre, des autres obédiences et d’autres acteurs de la vie sociale soit cohérente par rapport au passé, ce qui n’exclut aucunement des changements de celui-ci vu les évolutions sociétales et du paysage maçonnique belge et international. Rappeler le passé ne sert qu’à éclairer les membres afin de les aider à prendre la meilleurs décision possible.
450.fm : Vous avez participé, avec Sylvain Zeghni, à l’émission Divers aspects de la pensée contemporaine, autour de l’Europe, du vivant et du rôle des francs-maçons dans le débat citoyen. Que peut encore apporter le DROIT HUMAIN, français comme belge, à une Europe travaillée par les replis identitaires, les tensions démocratiques et la crise écologique ?

D. M. : Jouer avec d’autres son rôle de conscience morale. J’ajoute immédiatement que nous n’avons pas le choix, parce que sans un engagement dans la société la Franc-Maçonnerie va disparaître en même temps que toutes les autres associations ou institutions ou encore mouvements sociaux qui défendent nos valeurs. Je comprends que le chaos de notre monde, l’angoisse, la peur que cela peut provoquer en chacun de nous incitent les francs-maçons à se replier dans le temple pour y respirer mieux, pour échapper quelques instants aux bruits, à la brutalité de notre monde actuel. Je comprends mais cela m’inquiète. Il ne sert à rien de mettre la tête dans le sable, ce monde extérieur fera irruption de lui-même dans nos temples. Alors affrontons le directement. C’est la raison pour laquelle j’ai, durant mon mandat organisé les États Généraux de la Fédération. Il fallait revoir en profondeur l’outil pour qu’il se donne des structures, des modes de fonctionnement capables d’affronter ces bouleversements très inquiétants du monde et redéfinisse, en même temps son rôle dans la société. Vous savez quand les bases civilisationnelles se fissurent sous les coups de courants néoréactionnaires venus des Etats Unis et que ces courants veulent la fin d’un modèle culturel qui est consubstantiel à la Franc-Maçonnerie, il n’ya plus à réfléchir. Il faut se battre, c’est une question de vie ou de mort, de la Franc-maçonnerie mais plus grave encore de la démocratie. C’est une responsabilité que ous devons assumer, pour nous maintenant mais surtout pour les générations futures.

450.fm : Dans Qui parlera du loup ? – Nature et le symbolisme maçonnique,vous interrogez la relation de la franc-maçonnerie à la nature. La crise écologique est-elle seulement un sujet sociétal, ou oblige-t-elle la franc-maçonnerie à relire en profondeur son symbolisme, sa conception de l’homme et son rapport au vivant ?
D. M. : Oui bien sûre mais la situation que nous vivons me pousse, si vous le voulez bien à élargir la question. Les enjeux aujourd’hui dépassent dramatiquement l’enjeu maçonnique, je dirais, nous n’avons malheureusement plus le temps d’attendre parce que la question de la biodiversité et du climat sont devenus des enjeux intrinsèques à un débat plus général sur la survie de la démocratie et sans doute de la vie humaine en tout cas comme nous la connaissons depuis des siècles.
C’est la science elle-même qui est en danger, sur ces sujets mais aussi sur bien d’autres. Les universités et la recherche scientifique sont devenues la cible d’un mouvement néoréactionnaire mondial.
La nature, le climat, la biodiversité sont les premières victimes du déni, du mépris, du rejet de la vérité scientifique. Les attaques des scientifiques sur leur « manque de neutralité » sont nombreuses. Il y aurait une bonne et une mauvaise science mais, les critères pour les départager sont totalement extérieurs au monde de la science. Les institutions chargées de réguler et de protéger dans les domaines de la santé et de l’environnement sont remises en cause. Ce déni atteint son paroxysme quand l’usage même de ces mots sont interdits, que les recherches relatives à ces enjeux ne sont plus financées, quand des ministres nous disent que dans l’intérêt de l’économie il faut faire une pause dans les mesures à prendre contre le réchauffement climatique.
450.fm : Dans Culture et franc-maçonnerie, même combat ?, vous faites de la culture un espace de résistance aux censures, aux dérives réactionnaires et aux enfermements dogmatiques. La culture est-elle aujourd’hui l’un des grands chantiers maçonniques, au même titre que l’école, la laïcité, l’égalité entre les femmes et les hommes ou la défense des droits humains ?

D. M. : J’ai, c’est une déformation d’anthropologue, une vision large de la Culture. Pour moi, la culture ne se limite pas aux Beaux-Arts, aux arts vivants, aux livres, aux arts plastiques etc. La Culture englobe tout le système de transmission des valeurs et principes qui guident l’organisation des échanges entre membres d’une communauté, parmi ceux-ci on trouvera l’organisation de la solidarité, les processus d’inclusion des minorités de tous ordres, la reconnaissance de la dignité de chaque être humain etc. Quand je parle de transmission je parle aussi d’éducation et de formation des hommes et des femmes comme citoyens actifs, critiques et responsable. La Franc-Maçonnerie fait partie de ces instruments qui à la fois forment et transmettent ces principes. Je parle donc d’un modèle culturel qui est chaque fois singulier à une communauté, une nation, un continent. C’est ce modèle global qui subit aujourd’hui les coups de boutoirs de l’extrême droite. Et ce socle se fissure, nous le voyons bien. Je m’inquiète dans ce cadre de la porosité de nos démocraties à ces idées qui nous rappellent les heures sombres d’un passé pas tellement lointain. Il y a des rapprochements dans le monde politique qui devraient nous alerter. Il y a un déplacement de la fenêtre d’Overton vers ces idées liberticides, racistes, masculinistes que nous ne pouvons pas tolérer en tant que maçons. Il y a dorénavant des vérités alternatives, les scientifiques sont accusés de partialité, le monde de la culture est par nature gauchiste, l’éducation trop humaniste et générale pas assez au service des besoins de l’économie et des entreprises. Nous avons quitté un monde où des règles, presque unanimement acceptées, nous promettaient toujours plus d’égalité, de sécurité, de dignité et de paix. Aujourd’hui, tout semble s’effondrer sous nos yeux. Les causes en sont multiples, les responsabilités partagées, mais le constat est sans appel : nous ne pouvons rester silencieux. Car quelque chose d’inédit est en train de se jouer.
Nous avons cru que notre société avait atteint un degré de maturité démocratique où, non seulement les différences de point de vue pouvaient coexister, mais où l’existence de valeurs communes était une évidence. C’est cette conviction qui anime les francs-maçons lorsqu’ils se réunissent et travaillent ensemble : la croyance en une société capable de se nourrir de la diversité des pensées et des héritages culturels. Mais lorsque la Culture devient un champ de bataille, lorsque le dialogue est remplacé par la confrontation, il devient impossible de « faire société ». Cette guerre déclarée ruine la confiance mutuelle indispensable à la cohésion sociale.
450.fm : Alors très cher Daniel, selon vous, que faire ?

D.M. : Cessons d’être naïfs et gentils, cessons de penser que tout est perdu, cessons de nous sous-estimer. Les autres jouent toujours sur nos faiblesses et remporteront des victoires éclairs, illégitimes, cruelles. Ce n’est pas parce que les Maçons sont des citoyens paisibles et honnêtes, et que dans leur vision du temps long ils ne trouvent souvent la réponse juste qu’après coup, que nous ne pouvons pas réagir et sur ce dernier point revoir un peu notre méthode de travail.

Utilisons nos temples et leur sérénité pour nous Poser d’abord des bonnes questions pour connaître mieux notre société, l’idéologie de ceux et celles qui veulent en détruire les piliers moraux et démocratiques, savoir qui détient les outils de communication et comment ils sont arrivés à se les approprier etc… Nous devrons faire une partie de ce travail nous-mêmes mais surtout nous devons ouvertement et fortement soutenir les chercheurs en sociologie en sciences politique, en psychologie sociale qui jouent un rôle essentiel dans ce processus de connaissance. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs que la droite et l’extrême droite s’attaque à ces domaines des sciences humaines. Ils en ont peur. C’est sur ces bases là que nous pouvons penser au monde d’après. Il existe beaucoup de manière de se battre pour la liberté, notamment par les armes, mais nous pouvons aussi nous battre par la pensée construite ensemble puis extériorisée. Et pour que cela soit efficace il faut, non seulement les proclamer haut et fort mais aussi la mettre en pratique. Résister et agir c’est poursuivre le combat humaniste pour la dignité de chaque être humain. Avoir le courage de dire ce qui est, chaque fois que la réalité est tordue au travail, dans la rue, dans notre famille dans nos cercles de rencontres, même quand cela dérange, quand le silence serait plus confortable que la vérité.
Les francs-maçons ne peuvent plus se contenter de se convaincre les uns les autres.
Vous me permettrez de parler de la Belgique, je ne voudrais d’ailleurs pas mêler de ce que nos frères et sœurs français ont à faire et comment ils décideront de le faire. Mais je continuerai à défendre l’idée que les obédiences maçonniques belges contribuent au travail collectif pour penser le monde d’après.

La société telle qu’elle évolue, impose à mon sens que toutes les obédiences maçonniques belges réunies, élargissent et approfondissent leurs structures de concertation dans un esprit nouveau et avec audace pour que les différences n’entravent plus les actions communes. Le temps de la concurrence est révolu. Le temps du rapprochement est venu. C’est ensemble que nous devons penser notre place dans la société. Je suis persuadé que cette nouvelle alliance sera perçue positivement par les Francs-Maçons et-Maçonnes belges parce que, depuis quelques années je sens renaître une énergie forte qui est sans doute l’expression d’une attente d’une réponse collective aux menaces contre nos systèmes politiques et sociaux, contre notre Etat de Droit. Nous devons répondre positivement à cette demande de liens et d’actions. Je retiens aussi une volonté claire : nous ouvrir sur le monde, tendre la main à la société civile, et tisser des alliances pour défendre ensemble des valeurs fondamentales : liberté, égalité, d’adelphité et d’inclusion. Aller au-delà des barrières qui nous séparent de courants philosophiques qui veulent aussi un monde meilleur.
Avec Daniel Menschaert, la franc-maçonnerie retrouve l’une de ses lignes de force les plus fécondes

Penser l’humain sans l’isoler du vivant. Défendre la culture sans la réduire au divertissement. Travailler l’initié sans oublier la cité. Faire du Temple non pas un refuge hors du monde, mais un lieu où le monde peut être interrogé, transfiguré, réenchanté.

Cette conversation ouvre aussi sur une étape nouvelle de sa réflexion. Daniel Menschaert annonce en effet un prochain livre, Le monde d’après…, dans lequel il prolongera plusieurs des thèmes abordés ici. Certaines de ses réponses en donnent déjà la primeur, comme autant d’éclats d’un ouvrage en gestation où se croiseront la crise du vivant, l’avenir de l’humanisme, la responsabilité maçonnique, la culture, la démocratie et cette urgence intérieure qui oblige chacun à ne plus séparer le perfectionnement de soi du destin commun.
Car la question demeure
Qui parlera du loup, de l’Europe, de la culture, des droits humains et de cette fraternité qui ne vaut que si elle devient, dans la nuit des temps troublés, une lumière offerte à tous. Chez Daniel Menschaert, cette parole ne relève ni de la nostalgie ni de l’abstraction. Elle trace un chemin. Elle rappelle que l’initiation n’a de sens que si elle augmente notre présence au monde, notre attention au vivant et notre capacité à faire advenir, pierre après pierre, un monde plus humain parce que plus fraternel.

