« Objectif Lune » ou la patience de l’ascension

Avec Objectif Lune, Hergé ne livre pas seulement un récit d’anticipation. Il compose une œuvre de préparation, de secret, de rigueur et d’élévation, où la conquête de l’espace devient peu à peu une expérience intérieure. Avant même la Lune, il y a l’apprentissage du seuil, de la mesure et de la fidélité à l’œuvre.

Avec ce seizième album, Georges Remi, dit Hergé, accomplit l’un des gestes les plus singuliers du neuvième art.

Il ne se contente pas de pousser Tintin vers un horizon neuf. Il fait de ce départ une méditation sur ce qui précède tout accomplissement véritable. L’album ne raconte pas encore l’arrivée. Il raconte la préparation. Et c’est précisément là que réside sa profondeur.

Bien des œuvres se précipitent vers l’exploit. Hergé, lui, choisit la veille, l’attente, la montée lente vers l’instant décisif.

Il comprend que les plus hautes conquêtes ne commencent jamais dans le fracas du triomphe mais dans le silence du travail, dans l’ordre discret des gestes répétés, dans la patience d’une volonté qui s’éprouve elle-même.

La première grandeur de cette BD tient à sa probité

Hergé ne bâtit pas un songe inconsistant. Il travaille. Il étudie. Il interroge. Il rassemble autour de lui les savoirs de son temps, consulte des spécialistes, s’appuie sur Alexandre Ananoff* et sur une documentation considérable, au point de vouloir donner à son aventure la densité du plausible plutôt que l’ivresse facile du merveilleux. La fusée, ses volumes, son habitabilité, son poste de pilotage, ses couchettes, son sas, tout cela n’est pas abandonné à la fantaisie. Tout procède d’une véritable intelligence de la construction. Cette fidélité au réel n’amoindrit pas le rêve. Elle lui donne au contraire sa force. Car le rêve n’est grand que lorsqu’il consent à la discipline qui le rend possible.

C’est pourquoi la fusée rouge et blanche s’impose si fortement à la mémoire

Elle n’est pas seulement la vedette graphique d’un album célèbre. Elle est une figure. Elle est un axe. Elle est une colonne de feu préparée pour le ciel. Hergé, en la concevant dans le sillage des recherches de Wernher von Braun, en lui donnant ces damiers qui permettent de vérifier la rectitude de l’ascension, en inscrivant jusque dans sa couleur une cohérence symbolique, lui confère une majesté qui excède sa fonction technique. Cette fusée n’est pas un simple véhicule.

Elle est une volonté dressée. Elle est une verticale surveillée. Elle est l’image sensible d’une énergie qui ne vaut qu’à la condition de rester juste dans son axe. Pour un regard maçonnique, elle apparaît comme l’équivalent moderne d’une colonne élevée dans la nuit, non pour écraser le monde, mais pour rappeler à l’homme qu’aucune montée n’est légitime sans rectitude.

Le grand enseignement initiatique de Objectif Lune se trouve là

Hergé montre que l’élévation ne procède jamais d’un caprice. Elle exige des plans, des calculs, des essais, une hiérarchie des tâches, une confiance distribuée entre plusieurs mains et plusieurs intelligences. L’œuvre lunaire n’est pas l’affaire d’un seul homme. Elle suppose un chantier. Et ce mot, pour nous, n’est pas indifférent. À Sbrodj, dans les salles de contrôle, les laboratoires, les rampes, les passerelles, les sas, les chambres de repos, tout évoque moins une base triomphante qu’un Temple en devenir. Il y a un espace réservé. Il y a des portes qui ne s’ouvrent qu’à certaines conditions. Il y a des passages successifs. Il y a des seuils. Il y a un secret qui n’est pas goût de l’obscurité mais protection d’une œuvre encore vulnérable. Il y a surtout cette intuition profonde que toute construction élevée attire inévitablement sa contrepartie, l’espionnage, le sabotage, la défaillance, la main qui voudrait détourner la force de sa juste destination.

Dans cette perspective, Objectif Lune est moins un roman scientifique qu’une véritable épreuve du chantier intérieur

La fusée figure l’homme qui tente de s’arracher à la dispersion, au bruit, aux réflexes du bas monde, pour concentrer son énergie vers un point de lumière. Mais cette lumière ne s’offre pas. Elle se mérite. Il faut la rigueur des instruments. Il faut la mesure des opérations. Il faut l’accord entre les intelligences. Il faut que le corps lui-même apprenne à obéir à une loi nouvelle.

Hergé l’a compris avec une rare finesse. Avant même de quitter la Terre, il faut accepter la contrainte du scaphandre, l’inconfort des essais, la vérification des voix, la fatigue, les accélérations, l’évanouissement possible. Le corps profane ne pénètre pas tel quel dans l’espace supérieur. Il doit être préparé, presque rectifié. Cette leçon vaut bien au-delà de la seule astronomie. Toute ascension intérieure requiert que nous consentions d’abord à la transformation de nous-mêmes.

Ce qui rend l’album admirable, c’est que cette exigence n’efface jamais l’humain.

Hergé ne sacrifie pas ses personnages à la froideur de la machine

Haddock demeure Haddock avec ses emportements, ses peurs, son courage en bataille. Les Dupondt, avec leur gaucherie, introduisent dans l’œuvre la part inévitable du désordre et du décalage.

Milou, par sa fidélité instinctive, rappelle qu’une aventure de cette hauteur ne saurait reposer sur la seule intelligence abstraite. Même Tournesol, dont le génie organise l’ensemble, garde quelque chose d’à la fois sublime et fragile. Ainsi l’album nous rappelle-t-il que l’élévation ne supprime ni la maladresse, ni l’angoisse, ni le comique. Elle les traverse. Elle les met au travail. Elle leur impose seulement un ordre plus haut.

Cette alliance du solennel et du burlesque constitue même l’une des grandes réussites de l’album

Sans elle, Objectif Lune serait peut-être une admirable mécanique. Grâce à elle, il devient une œuvre de vérité. L’homme qui prétend monter vers l’astre emporte avec lui sa fatigue, sa peur, son impatience, sa distraction, son goût du confort, sa vanité parfois, son tremblement devant l’inconnu. L’album ne flatte jamais l’illusion d’une pureté héroïque. Il montre au contraire que la grandeur authentique ne consiste pas à n’avoir plus de défauts, mais à poursuivre l’œuvre malgré les faiblesses, à tenir l’axe sans cesser d’être homme.

L’un des moments les plus puissants du livre demeure alors le départ lui-même

Hergé en fait une liturgie technique. Les poignées de mains, les dernières consignes, les appels radio, les cadrans, les chiffres du compte à rebours, les regards tendus, la nuit, la fusée immobile encore, tout cela crée une atmosphère d’une intensité remarquable. Le lecteur ne regarde pas la scène de l’extérieur. Il y est convié. Il entre dans cette suspension du temps où tout va dépendre d’un instant. La mise à feu n’est pas un simple effet spectaculaire.

Hergé

Elle est l’aboutissement d’une longue purification de l’attente. L’album sait qu’avant tout passage il y a un moment où le monde retient son souffle. Ce moment est celui de la décision. Ce moment est celui où l’homme consent à quitter le sol familier. Ce moment est celui où l’œuvre cesse d’être projet pour devenir destinée. Hergé l’écrit avec une intensité telle que le départ vers l’espace prend la valeur d’un véritable rite.

Il faut ici souligner encore une beauté plus secrète.

 Objectif Lune n’est pas encore l’album de la Lune

Il est l’album du désir tendu vers elle. Cela change tout. Hergé ne nous donne pas d’emblée la récompense. Il demeure du côté du presque, du pas encore, de l’attente armée de patience. C’est en cela que l’œuvre rejoint les grandes pédagogies initiatiques. Le profane rêve de l’aboutissement. L’initié sait que l’essentiel se joue dans l’approche, dans la préparation, dans le travail préalable qui nous rend capables d’atteindre ce que nous disions désirer. Objectif Lune est un livre du désir discipliné. Un livre du seuil. Un livre du commencement maîtrisé.

Lorsque la fusée s’arrache enfin à la Terre, lorsqu’elle se détache dans la nuit, elle n’emporte pas seulement des hommes vers l’espace.

Elle emporte une part de nous-mêmes. Nous comprenons alors que ce voyage ne concerne pas uniquement l’astronomie, ni même l’aventure. Il concerne l’homme confronté à la nécessité de s’ordonner avant de s’élever. Sous la science, Hergé inscrit une morale. Sous le merveilleux technique, il place une loi de fidélité. Sous la poussée du réacteur, il laisse entendre la vieille exigence de l’Art royal, celle qui veut que nous ne montions jamais sans avoir d’abord appris à nous tenir droits.

Georges Remi a donné à la bande dessinée une noblesse que peu d’écrivains ou de dessinateurs atteignent

Avec Tintin, il a su unir la clarté du trait, la précision du monde, la densité morale et la puissance symbolique. Objectif Lune en offre l’une des preuves les plus éclatantes. Tout y parle à la fois à l’enfant qui rêve, à l’adulte qui médite, au lecteur de science, au lecteur de symboles et au franc-maçon qui reconnaît, sous les formes modernes du progrès, l’antique loi de toute initiation. Nul ne franchit impunément un seuil supérieur. Nul ne s’avance vers la lumière sans traverser d’abord l’espace du travail, du doute, de la discipline et du secret.

C’est pourquoi cet album demeure si vivant. Il ne célèbre pas naïvement l’avenir. Il interroge ce que vaut l’homme lorsqu’il désire l’avenir.

Il demande ce qu’il transporte avec lui lorsqu’il quitte la terre ferme. Il rappelle que la conquête la plus haute ne consiste jamais à posséder un nouvel espace, mais à devenir intérieurement digne du passage qui nous y conduit. En cela, « Objectif Lune » est bien plus qu’une aventure.

C’est une méditation sur la préparation de l’esprit, sur l’ordonnance des forces, sur la fidélité au chantier, sur la patience de l’ascension

Et c’est peut-être pour cela que, tant d’années après sa parution en 1953, il continue de nous parler avec cette autorité douce que possèdent les œuvres où la forme, le savoir et le symbole marchent d’un même pas.

Le plus beau secret de Objectif Lune tient sans doute en ceci

Hergé n’y raconte pas seulement comment l’homme s’élance vers l’astre. Il y montre comment il se prépare à mériter cet élan. Avant la Lune, il y a la maîtrise. Avant la lumière, il y a le travail. Avant la verticale, il y a la fidélité à l’œuvre. Voilà pourquoi cet album, sous son apparente aventure, demeure l’un des plus beaux récits initiatiques de la modernité.

Les aventures de Tintin – Objectif Lune

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.

*Alexandre Ananoff naît le 7 avril 1910 à Tiflis, aujourd’hui Tbilissi, en Géorgie, alors intégrée à l’empire russe.
Contrainte par les bouleversements de la guerre et de la révolution, sa famille se réfugie en France en 1921, après un passage par l’Allemagne.
Très tôt confronté à une intégration scolaire difficile, il travaille jeune tout en nourrissant en autodidacte une passion croissante pour l’astronomie.

À la bibliothèque de la Société astronomique de France, il découvre les écrits de Constantin Tsiolkovski et comprend que l’astronautique sera la grande aventure de l’avenir.
Dès la fin des années 1920, il se donne pour mission d’étudier cette science nouvelle, de correspondre avec ses pionniers et de la faire connaître au plus grand nombre.

Conférencier infatigable, il multiplie articles, interventions publiques et expositions, notamment au Palais de la Découverte en 1937, où il contribue à populariser l’idée des voyages interplanétaires.
Après la Seconde Guerre mondiale, convaincu que le temps des fusées est venu, il reprend avec ardeur sa croisade intellectuelle en faveur d’une astronautique pacifique.
En 1950, il publie L’Astronautique, ouvrage de référence qui lui vaut une reconnaissance internationale et dont Hergé s’inspirera pour les aventures lunaires de Tintin.
Cette même année, il joue un rôle décisif dans la tenue à Paris du premier Congrès international d’Astronautique, moment majeur de sa carrière.
Délaissant ensuite progressivement le domaine spatial, il se consacre à l’histoire de l’art du XVIIIe siècle, avant de mourir le 25 décembre 1992, presque oublié, lui qui fut l’un des premiers grands passeurs de l’idée astronautique en France.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES