« Epistolae » de l’équinoxe : la Franc-maçonnerie, le monde, le voile…

Avec son n°74, la revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra propose un ensemble d’une tenue rare où la réflexion sur la présence mondiale de la franc-maçonnerie répond à une méditation dense sur le voile, ses secrets, ses passages et ses dévoilements successifs.

François Boucq

Servi en première de couverture par un dessin de François Boucq, auteur de bande dessinée distingué par le Grand Prix d’Angoulême en 1998, ce numéro fait dialoguer histoire, intériorité et symbolique avec une véritable exigence initiatique.

Il arrive qu’une revue maçonnique ne se contente pas d’assembler des articles, mais qu’elle compose un climat, presque une chambre intérieure où plusieurs voix, loin de se concurrencer, travaillent une même matière de profondeur.

C’est bien ce qui se produit avec cette livraison d’équinoxe de printemps d’Epistolae Latomorum consacré d’un côté à la franc-maçonnerie dans le monde et de l’autre au voile.

Le rapprochement pouvait sembler d’abord relever d’une construction éditoriale heureuse

Il apparaît vite qu’il touche à quelque chose de plus essentiel. Car penser la franc-maçonnerie à l’échelle du monde, c’est déjà interroger ce qui demeure identique sous la diversité des formes, ce qui voyage sans se perdre, ce qui se transmet sans jamais se donner tout entier. Et penser le voile, c’est entrer dans la loi même de toute démarche initiatique, celle qui nous enseigne que la vérité n’est jamais livrée d’emblée, qu’elle se mérite, s’approche, se pressent, se reçoit par degrés.

Philippe Cangémi, dans le « Propos du Grand Maître », donne à l’ensemble sa juste orientation

Il ne s’agit pas seulement de faire vivre une revue obédientielle, mais de porter une voix, de nourrir un espace de culture, de mémoire et d’intelligence initiatique capable de refléter la diversité des sensibilités rituelles sans rien céder sur l’exigence intérieure. Cette parole d’ouverture trouve un écho profond dans l’éditorial de Claude Godard, magnifique par son recentrement. Sous l’invitation à connaître l’univers des hommes et des dieux, il rappelle que l’itinéraire maçonnique n’a de sens qu’à la mesure de la transformation de nous-mêmes. La franc-maçonnerie n’y apparaît pas comme un savoir d’apparat, mais comme une discipline de lucidité, une ascèse de la conscience, une lente conversion du regard.

Le grand dossier trouve sous la plume de Pierre Franceschi une introduction claire, ferme, habitée par le souci de l’ampleur juste

Il ouvre l’espace sans le dissoudre. Il montre que cette présence mondiale de la franc-maçonnerie doit être pensée dans le temps autant que dans l’étendue, dans la pluralité des territoires autant que dans la fidélité à une famille spirituelle. Rien d’abstrait ici. Rien de convenu. L’ensemble est orienté vers une question de fond qui demeure brûlante. Qu’est-ce qui fait qu’une même lumière peut revêtir des accents, des usages, des langues, des histoires si diverses sans perdre son axe de verticalité.

Pierre-Yves Beaurepaire

À cet égard, le texte de Pierre-Yves Beaurepaire est l’une des grandes réussites du numéro. Historien majeur des sociabilités et des circulations maçonniques à l’époque moderne, il restitue la franc-maçonnerie européenne du siècle des Lumières à l’âge des révolutions dans toute sa mobilité, toute sa complexité, toute son épaisseur humaine. Son apport est précieux parce qu’il ne réduit jamais l’histoire maçonnique à une galerie d’anecdotes ni à une chronique institutionnelle. Il montre des flux, des ports, des correspondances, des déplacements, des réseaux, des tensions religieuses et politiques, des transplantations culturelles. La loge redevient alors ce qu’elle fut si souvent au XVIIIe siècle, non un simple lieu clos, mais un laboratoire de circulation, d’affinage, de reconnaissance mutuelle, parfois aussi de soupçon et de péril. Sous sa plume, l’Europe maçonnique n’est pas une carte immobile. Elle devient une respiration. Elle est traversée par la mer, le commerce, l’exil, la curiosité savante, l’idéal cosmopolite et, bientôt, par les secousses révolutionnaires qui viennent troubler, déplacer ou radicaliser les équilibres anciens.

Ce regard historique trouve un contrepoint singulièrement fécond dans la partie symbolique consacrée au voile

Jean-Yves Orssaud en donne l’entrée avec une grande justesse. Le voile, rappelle-t-il, n’est pas un motif marginal. Il traverse les existences ordinaires, les démarches psychologiques, les recherches spirituelles, les traditions ésotériques, et bien sûr la franc-maçonnerie elle-même. Il est partout, depuis le bandeau du profane jusqu’aux développements du Rite Écossais Rectifié, des side degrees d’Émulation ou de certains rites égyptiens. Surtout, Jean-Yves Orssaud insiste sur sa nature plurielle. Le voile peut être opacité et obscurité, mais aussi protection, transparence relative, seuil, invitation au franchissement. En quelques lignes, il donne la clef du dossier. Le voile n’est pas seulement ce qui cache. Il est ce qui éduque le regard, ce qui prépare l’être à une lumière qu’il ne pourrait recevoir brutalement sans s’y perdre.

C’est précisément ce que déploie avec finesse Gilles Calmer dans son étude sur « Les voiles, un grade des side degrees du Rite Émulation, et sur ses rapports avec l’être humain ». Son texte est d’une richesse remarquable parce qu’il ne traite pas le voile comme une curiosité rituelle secondaire, mais comme une véritable anthropologie initiatique. Les trois voiles y deviennent les figures d’un travail intérieur. Le bleu, le pourpre et l’écarlate ne renvoient pas seulement à une progression cérémonielle. Ils dessinent une montée, ou plus exactement une traversée, depuis les premières structures de la conscience jusqu’à un ordre plus subtil de l’être. Gilles Calmer établit des correspondances avec les trois colonnes, avec l’arbre séfirotique, avec les degrés de l’âme, avec les passages bibliques et évangéliques, avec Emmaüs, avec le Saint des Saints, avec cette connaissance voilée qui ne se donne qu’à celui qui accepte d’être transformé par elle. Il y a dans ces pages quelque chose de profondément juste. Le voile n’est pas dénoncé comme obstacle. Il est reconnu comme médiation. Il protège le mystère de notre impatience. Il préserve le sacré de notre avidité. Il oblige l’homme à devenir capable de ce qu’il demande.

L’un des mérites majeurs de cet article tient aussi à la manière dont Gilles Calmer fait du passage à travers les voiles une image du devenir humain lui-même

L’homme y est montré comme un être pris entre le visible et l’invisible, entre la perception immédiate et une maturation plus haute, entre le désir de comprendre et la nécessité d’être préparé. Ainsi la voie initiatique n’est-elle pas une suppression des voiles, mais leur traversée. Il faut passer, consentir, purifier, ordonner, intérioriser. La conclusion du texte, en revenant à l’arbre de vie, à l’axe central et à cette séfira voilée de la connaissance qui concentre les énergies, donne à l’ensemble sa portée spirituelle la plus haute. Le maçon ne s’accomplit qu’après avoir traversé toutes les étapes de sa maturation. Nous touchons là à une vérité essentielle de toute tradition initiatique digne de ce nom. Rien n’est donné qui n’ait été intérieurement préparé

Il faut enfin relever ce que la première de couverture apporte silencieusement à l’ensemble. La présence de François Boucq n’est pas anecdotique. Dessinateur au trait souverain, passé de l’illustration de presse à une œuvre de bande dessinée reconnue pour sa puissance graphique, son sens du cadrage et de la mise en scène, il apporte à ce numéro une signature visuelle qui vaut presque profession de foi. Que cet univers du voile et du monde maçonnique s’ouvre sous un dessin de François Boucq n’est pas un ornement. C’est une manière d’annoncer que le regard, lui aussi, est initié, qu’il doit apprendre à voir ce qui affleure sans s’exhiber, à accueillir une force de suggestion plutôt qu’une démonstration appuyée.

Ce numéro d’Epistolae Latomorum laisse ainsi une impression durable. Non parce qu’il prétendrait épuiser ses thèmes, mais parce qu’il les aborde avec cette qualité trop rare de densité calme qui sied aux travaux appelés à demeurer. Entre l’histoire longue des circulations maçonniques, l’universalité problématique du fait maçonnique, l’exigence éthique, et la symbolique du voile comme pédagogie du mystère, la revue réussit à faire entendre une même leçon. La franc-maçonnerie ne vaut que si elle demeure capable de relier sans niveler, de transmettre sans banaliser, de dévoiler sans profaner.

Dans ce n° 74, le monde et le voile ne s’opposent pas. Ils se répondent. L’un rappelle l’immense dispersion des formes maçonniques, l’autre la nécessité intérieure du discernement. Entre les deux, Epistolae Latomorum trace un chemin de fidélité, de lenteur et d’élévation qui honore pleinement l’idée que nous nous faisons d’une revue initiatique.

EPISTOLAE LATOMORUM – Dossier : La Franc-maçonnerie dans le monde / Symbolique : Le voile

La revue de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra / Conform édition, N°74, Équinoxe de printemps 2026, 64 pages, 14 € Frais de port inclus / L’éditeur, le SITE

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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