Éric Joly ou les braises noires de la peur sacrée

Avec Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui, Éric Joly rouvre l’un des dossiers les plus sombres de notre mémoire européenne. De la chasse aux sorcières au Pays basque jusqu’aux survivances contemporaines du maléfice et de la possession, il suit la trace d’une peur collective devenue machine à condamner.

L’ouvrage, servi par une écriture alerte et par un cahier central de 19 illustrations, éclaire moins la sorcellerie elle-même que ce qu’elle révèle des sociétés qui l’inventent, la poursuivent, puis la déplacent sous d’autres noms.

Il est des livres qui n’étudient pas seulement un sujet, mais une fièvre

Celui d’Éric Joly appartient à cette famille rare. Sous son titre direct, presque brutal, Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui ne se contente pas de revisiter un épisode noir de l’histoire religieuse et judiciaire de l’Europe. Il met au jour une mécanique de l’effroi, une économie du soupçon, une dramaturgie du mal dont les figures changent, mais dont l’armature demeure.

Ce qui saisit d’abord, c’est cette manière qu’a Éric Joly de tenir ensemble l’enquête historique, la mémoire populaire, l’histoire des croyances et une interrogation plus profonde sur le besoin humain d’incarner l’invisible dans des formes inquiétantes.

La sorcière, dans ces pages, n’est jamais réduite à l’image convenue d’un folklore commode Elle devient la surface de projection des angoisses collectives, le lieu où se rencontrent la religion blessée, la justice dévoyée, la sexualité surveillée, la marginalité redoutée et l’antique terreur de l’indomptable. Nous reconnaissons là un processus que la pensée initiatique connaît bien.

L’homme profane, lorsqu’il refuse de travailler sa propre nuit, la peuple de monstres et les pourchasse hors de lui. L’ombre qu’il ne veut pas reconnaître en lui-même, il la livre au bûcher chez l’autre. C’est en cela que le livre d’Éric Joly déborde son sujet apparent. Il parle aussi de nous-mêmes, de notre difficulté immémoriale à regarder en face ce qui, en nous, résiste à l’ordre, à la mesure et à la lumière.

Le Pays basque, auquel l’auteur accorde une place majeure, devient ici beaucoup plus qu’un territoire

Il prend la valeur d’un seuil. Terre de survivances, de rites, de piété, de nature puissante et de fidélités anciennes, il concentre cette tension entre christianisation et fonds archaïque, entre discipline dogmatique et persistance des forces telluriques. Dans une lecture maçonnique, cette zone de frottement est passionnante. Elle rappelle que l’histoire spirituelle des peuples ne procède jamais par effacement total.

Armoiries de Lancre.

Sous les édifices doctrinaux les plus assurés, les anciennes strates demeurent, souterraines, agissantes, parfois défigurées. Le merveilleux, le démoniaque, le guérisseur, l’exorciste, le juge et le bourreau composent alors une constellation où le symbolique s’effondre en superstition dès que la conscience renonce à discerner.

La figure de Pierre de Lancre (1553-1631), telle qu’Éric Joly la remet en mouvement, glace par ce qu’elle révèle de la raison lorsqu’elle se fait instrument d’une passion punitive.

Ce magistrat n’est pas un monstre isolé

Il est le serviteur exemplaire d’un système persuadé de défendre le bien en administrant l’horreur. Le livre montre admirablement comment la barbarie peut se vêtir de procédure, comment l’imaginaire démonologique peut se couler dans l’appareil d’État, comment l’obsession morale peut produire un délire légal. Pour nous qui méditons sur la rectitude, la justice et la quête de vérité, la leçon est sévère. La loi sans sagesse n’éclaire pas, elle consume.

Mais la force du livre tient aussi à ce refus de laisser la sorcellerie enfermée dans les siècles révolus

L’auteur observe des persistances, des déplacements, des métamorphoses. Le diable change d’habits, la crédulité change de langage, l’accusation change de scène, mais le vieux besoin de désigner un responsable invisible, impur ou supposé malfaisant n’a pas disparu. Il s’est modernisé. Dès lors, l’ouvrage prend une portée presque anthropologique et spirituelle. Il nous rappelle que la véritable question n’est pas seulement de savoir si les sorcières existaient, mais pourquoi les sociétés ont tant besoin d’en inventer. Toute lecture initiatique rencontre ici un point essentiel. Le mal que nous ne symbolisons pas revient sous forme de persécution. Ce que nous ne transmutons pas intérieurement, nous l’extériorisons en chasse.

Journaliste et écrivain, Éric Joly a publié une œuvre abondante, d’une trentaine de titres, où se croisent nature, biographies, essais et ouvrages de transmission

Cette diversité n’a rien de dispersé. Elle dit au contraire une curiosité tenace pour les mondes visibles et invisibles, pour les fractures entre savoir et croyance, pour les paysages où l’homme cherche sa place. Son livre précédent chez Dervy, La Fin des dinosaures, signalait déjà ce goût des grandes bascules et des disparitions révélatrices. Avec son dernier opus, Éric Joly ajoute à ce parcours un volume dense, nerveux et troublant, qui interroge moins une superstition passée qu’une vérité toujours vivante sur la peur, la violence sacrée et les égarements d’une civilisation lorsqu’elle confond purification et justice.

Éric Joly ne livre pas seulement un récit sur les sorcières. Il met à nu le vieux théâtre des ténèbres humaines, celui où l’ignorance emprunte les vêtements de la vérité et où la peur se donne les apparences du jugement. Ce livre nous rappelle avec force qu’une société ne devient pas civilisée parce qu’elle se croit du côté du bien, mais parce qu’elle apprend enfin à ne plus sacrifier des êtres au nom de ses fantômes.

Au Diable ! – La sorcellerie hier et aujourd’hui

Éric Joly – Éditions Dervy, coll. Lumières sur le monde ancien, 2026, 144 pages, 16,90 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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