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La parole, l’écoute et le psychanalyste

La psychanalyse – dite chaque année moribonde en raison des progrès des neurosciences et de la pharmacopée – est maintenant plus que centenaire…et continue de traverser le temps. Nous la retrouvons d’ailleurs, sous diverses formes, jusque dans nos planches, articles et livres maçonniques… après y avoir été un temps critiqué, voire moquée, il convient de le dire !

Certes, en empruntant notamment son vocabulaire aux praticiens, puis de la politique au cinéma, de la littérature au journalisme, la socioculture, l’a exposée au risque de perdre du sens… et de gagner des idées reçues ! Au-delà de l’analysant allongé sur son divan et écouté par un analyste parfois somnolent assis derrière lui, la psychanalyse reste bien plus qu’une thérapeutique. La « cure par la parole » est aussi un remarquable outil de découverte et d’accomplissement de soi, que ne remplacera jamais une molécule chimique.

Si l’on veut vraiment saisir les mécanismes de cette méthode d’exploration de l’inconscient, il convient de remonter à la source, à « l’enfant de Vienne », son concepteur, puis de suivre le regard curieux, qu’il a su porter sur le monde, tout au long de sa vie.

 La psychanalyse (investigation des processus psychiques profonds) n’existerait peut-être pas si Sigmund FREUD n’avait pas été un « gourmet » précoce des mots, de sa langue, du langage et de la littérature, et par là même un amoureux de l’écriture et des « signes imprimés ».

 La clé des songes

 « L’aventure psychanalytique » commence, à son insu, dès qu’enfant puis adolescent, il lit les grands auteurs et traduit « les 33 vers de Sophocle » à l’occasion de son baccalauréat (vers qui décrivent la légende d’Œdipe, qui deviendra l’un des piliers de son œuvre).
Pour lui, les mots des autres, ce sont donc d’abord de « l’écriture entendue ».

 Elle deviendra ensuite « écoutée ». Parce que « ça parle », au fil même de la lecture. Elle fait intervenir tous les sens : la vue, le toucher (du papier), l’olfaction (l’odeur de l’encre), l’ouïe (l’écriture est une voix), le goût (l’écriture peut se « déguster » comme un bonbon de l’esprit !). Son écriture quasi-calligraphiée, précisément, montre son respect du signe, son goût pour l’enchaînement de ces signes et son esthétisme en matière graphique. Sans doute, aurait-il pu être un excellent dessinateur ou peintre.

Sigmund Freud
Sigmund Freud entouré de ses plus proches partisans (Sandor Ferenczi, Hanns Sachs (debout), Otto Rank, Karl Abraham, Max Eitingon, et Ernest Jones).

Sigmund FREUD comprend précocement que ces signes (cette écriture, que l’on doit aux Sumériens) traduisent non seulement la pensée mais contiennent différents sens. C’est en lisant passionnément les auteurs qu’il comprend la richesse de la « graphie ». Se « parler écrit » contient donc des sons, des images, des scènes, des idées, des pensées, des sous-entendus, des demandes, des non-dits aussi. Il constate que l’écriture, qui devient parole à l’oreille du lecteur, contient la personnalité et surtout le désir de l’auteur.

De toute évidence, il avait cette particularité de « voir » écrit (défiler devant ses yeux) les mots prononcés par lui et les autres, ce qui donnait une dimension particulière à son écoute (tels les films sous-titrés). C’est cet amour du mot, du mot juste surtout, qui lui a permis de s’aventurer sur la route du rêve et de découvrir « la clé des songes ». Il fut le premier à comprendre que le rêve est articulé comme un rébus. Pour le décoder, il faut remplacer chaque image par une syllabe ou un mot (ce qui donne une phrase ensuite) et non l’interpréter comme un dessin, ce qu’avaient fait ses prédécesseurs, sans résultat, de ce fait.

De l’entente à l’écoute

Parler. Écouter. C’est donc par le langage (et ses multiples formes, hors de l’écrit et de la parole) que « l’on peut entrer dans la vie de l’autre ». Sans attention particulière, on entend l’autre. Avec attention, avec le désir de « vivre sa vie », on écoute l’autre. Ainsi le psychanalyste, par « intérêt », par altruisme, vit plusieurs vies, à longueur de journée. Celui qui dépasse sa simple curiosité et qui aime ses patients, les entend donc mieux. C’était le cas de Sigmund. FREUD. Ses analyses ratées ont souvent concerné des patientes, ou patients, qu’il ne parvenait pas à aimer. L’amour, l’amitié, restent une mystérieuse alchimie !

C’est parce qu’il a perçu, par l’écoute, « le manque » des hystériques que FREUD a pu différencier cette névrose de l’épilepsie. Ce manque, ce « trou psychique », est, entre autres, constitué par le fait que l’homme est un être contradictoire qui veut « être adulte quand il est enfant, et enfant quand il est adulte ». Il a compris qu’il fallait renvoyer ses patients à leur enfance, à leur vécu du passé, pour obtenir la « mise en mots » de leurs anciennes émotions, et entendre puis écouter leur désir en instance, non réalisé, que ce désir se présente sous forme d’amour ou d’hostilité envers d’autres personnes. La nature de ce désir est ensuite restituée à l’émetteur-analysant par la parole du récepteur-analyste. Le manque verbalisé, le trou, va devenir ensuite un « espace de liberté », et la souffrance, c’est-à-dire le manque, se transforme en plénitude. Le trou est comblé.

Cette parole libératrice passe par l’organe vocal, ou par le corps sous forme de symptômes, tel un filet d’eau qui ruisselle. « Ça » coule de source, en quelque sorte. La parole analytique, c’est à la fois du « ça » et du « Surmoi » qui s’évacuent et du « Moi » qui s’exprime. Un « Moi » qui doit se frayer un passage entre le « ça » et le « Surmoi » pour exister et prendre de l’amplitude. Toute parole demande une écoute, elle existe pour être écoutée (de soi et des autres). L’écoute est d’abord une attitude. Pour être réceptif, il faut s’ouvrir, être disponible pour écouter, c’est-à-dire avoir volonté, patience, curiosité, altruisme, pour recevoir la parole prononcée.

S’installer dans le cœur de l’autre

Entendre est difficile : ce n’est pas pour rien que l’oreille est équipée d’un labyrinthe qui filtre les sons. Écouter est encore plus difficile, car l’écoutant doit « neutraliser » ses propres parasites internes (ses soucis, ses préjugés, son stress, etc.) et « maîtriser » le milieu dans lequel s’exerce l’écoute (ambiance environnante). L’écoute n’est pas naturelle en soi, puisqu’en premier lieu, elle met l’écoutant sur la défensive, alors qu’il doit s’ouvrir.

Comment comprendre la parole de l’autre ? L’écoute demande d’être non-directive (donner la liberté d’expression à l’autre) et empathique (sans jugement). Il s’agit de se centrer sur ce que l’écouté vit, plutôt que sur ce qu’il dit. Le psychologue Carl Rogers a bien formalisé les règles de l’écoute : accueillir, percevoir (filtrer ce que l’autre dit), s’intéresser d’abord à la personne plus qu’au problème, respecter cet autre, faire le miroir (pas le buvard). L’écoute est un art : il s’agit d’apprendre à s’écouter soi-même en premier lieu, puis à poser les questions (ouvertes ou fermées), à reformuler (vérifier que l’autre écoute aussi et reconnaît ce qu’il a dit), ne pas avoir peur des silences (le silence parle, il est riche).

Sigmund Freud généré par l’IA

L’écoute est ainsi une responsabilité partagée. Chacun devient responsable de chacun. Elle demande que l’écoutant installe la confiance, montre son engagement dans l’acte d’écoute (comme dans l’acte de parole) et personnalise l’entretien. L’écoutant est présent uniquement pour l’écouté qui devient le centre de l’échange. Écouter, c’est aussi s’installer dans le coeur de l’autre. Mieux qu’un corps à corps verbal, « la parole-écoute », est un « accord à cœur ».

Les mots sont des fenêtres, il faut les ouvrir. Pour comprendre le sens que leur donne le locuteur. La parole est une musique : l’analyste doit entrer en harmonie avec la mélodie qui se joue à son oreille. La bonne parole soulage, la bonne oreille guérit. Elle évite des prescriptions inconsidérées. Montrer que l’on écoute bien vaut une ordonnance. La bonne écoute, perceptible par l’écoutant est une prescription de détente. Elle installe l’égalité entre les interlocuteurs.

Sigmund FREUD a parlé « d’attention flottante ». Il veut dire par ces mots que l’écoutant doit éviter de se bloquer dans une concentration crispée qui « rétrécit » l’écoute. En étant, au contraire, détendu (mains posées sur les genoux, bras et jambes décroisées), en laissant entrer le discours de l’autre, le labyrinthe de l’oreille retient le trop plein, et laisse passer les doubles sens, contre-sens et lapsus… si riches de sens. Vu psychanalytiquement, ce duo parole-écoute, instruit et enrichit les deux parties, auxquelles un effort de dépassement de soi est demandé.

Un monde de « parlêtres »

 La parole et l’écoute en harmonie constituent un contrat de « bonne intelligence ». En fait, « écouter » et « être écouté », c’est simplement cela, si je puis dire, l’échange psychanalytique auquel se livrent l’analyste et l’analysant. Etre écouté par une oreille attentive, c’est être, mieux que reconnu, pris en compte, en clair, CONSIDÉRÉ ! Un humain respecté par un autre humain : nous touchons ici au « sacré ». Car, oui, tout ce qui concerne de près ou de loin « l’humain » est SACRÉ !

Jacques Lacan

Dans notre monde de « parlêtres » (mot de Jacques Lacan), chacun, chacune parle, chacun, chacune entend (sauf les sourds-muets bien entendu, mais qui possèdent pour beaucoup un langage par signes et une riche perception inter-sensorielle manquant à bien des « parlentendants » !) … Or peu de gens écoutent vraiment !

Constat : les échanges sociaux se réduisent souvent à des monologues entrecroisés. Pour preuve : les débats télévisés, d’où il ne sort jamais grand-chose car si les propos (trop souvent « grinçants » !) fusent gaillardement, les locuteurs restant en général crispés sur leurs positions, fermés à l’autre. Partant, dans la vie, nous « croisons » beaucoup de gens mais nous en « rencontrons » très peu !

Combien sont victimes de cette « mal-communication », en milieu familial, professionnel et même associatif ! Enfants de l’univers, nous avons toutes et tous « droit à la parole » et par là, vocation à parler comme à être entendus (dues) et écoutés (tées). Mais les relations interpersonnelles sont faites à la fois de concordes et de discordes. Les mots sont des caresses ou des projectiles. Ces derniers conviennent mieux, souvent au tempérament gaulois, davantage porté, par soupçon, à « balancer » des jugements défavorables qu’à offrir des compliments !

 Dès lors, il n’est peut-être pas étonnant que la critique de la psychanalyse soit récurrente. Eventuellement suspectée d’être une manipulation psychique, elle est à même de faire peur. Freud, mort en 1939, n’en finit pas ainsi d’être tué par ses détracteurs. Dite chaque année moribonde – comme dit plus haut – voire nuisible, sa méthode d’exploration de l’inconscient, par le jeu de la parole et de l’écoute, enjambe néanmoins les époques, nous le répétons, depuis plus d’un siècle ! N’est-ce pas le témoignage d’un apport bénéfique à des personnes en souffrance ?! Sinon, elle n’existerait plus depuis longtemps !

 Il est loisible de remarquer que la psychanalyse est interdite dans les pays sous régime dictatorial, c’est à dire interdictif. Ce n’est pas sans raison en l’occurrence. Conclusion : tant que la psychanalyse existera dans notre pays (par le biais d’un divan ou désormais davantage en « face à face ») nous vivrons en liberté !

Au lieu de vouloir l’éliminer, ses opposants (qui bien souvent ne l’ont même jamais expérimentée !) feraient mieux de chercher à comprendre les motivations de son créateur, (dont quatre sœurs sont mortes en déportation) qui, en proposant son « aide à vivre » auxdits souffrants, n’a jamais voulu subir la société humaine mais la créer.

Pour rendre l’Homme LIBRE, MEILLEUR ET PLUS HEUREUX !

 Gilbert GARIBAL

(Lire : FREUD, L’Homme, le Médecin, le Psychanalyste – Gilbert Garibal – Préface de Michèle Freud – Editions NUMERILIVRE)

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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