Quand le burlesque devient rituel, Joël Gregogna nous mène au jugement du cœur

Il y a des trajectoires où la phrase change d’usage sans perdre sa droiture. Joël Gregogna, avocat honoraire et ancien premier Grand Maître Adjoint de la Grande Loge de France, semble avoir emporté du barreau le goût des mots justes, puis l’avoir déposé, lentement, dans un lieu plus secret où la justesse devient mesure intérieure. Né en 1947, il a laissé trois fidélités travailler ensemble, l’hermétisme, la littérature dessinée, la mer. De ce triangle naît une voix singulière, capable de faire d’Hugo Pratt un passeur, de Corto Maltese un errant spirituel, de Venise une nef de pierre et d’eau, pleine de masques qui enseignent moins le déguisement que la vérité du visage.

Ses essais, souvent accueillis par des maisons attentives à la pensée traditionnelle, ne traquent pas un folklore maçonnique de surface

Ils cherchent les correspondances, celles qui relient l’image au signe, l’aventure au symbole, l’imaginaire graphique à la quête de Lumière. Peintre à ses heures, marin passionné, il écrit comme nous naviguons, en suivant des alignements invisibles, avec une boussole qui n’est pas seulement technique mais spirituelle.

Avec La Rose et le Loup suivi de En attendant Maât, cette recherche quitte l’essai pour le théâtre, et c’est un choix décisif

La scène permet l’épreuve vivante, le corps en mouvement, le silence entre deux répliques, l’espace vide qui devient parole. L’auteur installe d’emblée une demi-obscurité, comme si la comédie devait commencer dans une pénombre de cabinet, à la frontière du visible et du songe. Au premier plan, côté cour, Vénus, Hercule et Minerve se tiennent serrés. Le détail est savoureux et profond, chacun peut porter sous le bras un chapeau en forme de chapiteau, ionique, corinthien ou dorique, comme si les ordres du monde, ramenés à l’accessoire, acceptaient de jouer leur propre parodie. Le burlesque n’est pas ici un simple rire, il est un dissolvant. Il défait les postures. Il dégonfle les grandiloquences. Il prépare, sous couvert de farce, la place d’une vérité plus nue.

Le décor lui-même raconte

Une guinguette improbable, presque une maison d’éclusier devenue bistrot des âmes, avec un grand zinc vide, des chaises vides dédiées, une table basse d’appoint, un espace réservé au danseur à la canne. Tout est nommé comme au théâtre, et pourtant tout sonne comme dans un rituel. Dédier une chaise à une absence, c’est déjà reconnaître qu’une présence manque, donc qu’un manque travaille. L’allumeur de réverbères, la Danseuse, le Danseur, le Procureur, la Padrona, l’Enfant, Novusse, et surtout le Loup, entrent dans cet entre deux où le trivial côtoie l’allégorie. Nous croyons assister à une comédie de bistrot, et nous comprenons que ce bistrot est une antichambre, un seuil, une loge profane au sens le plus fort, le lieu où la vie ordinaire vient se faire examiner.

La rose y fleurit comme un principe de transmutation

Elle n’est pas seulement le signe de l’amour. Elle est l’amour comme travail, comme alchimie, comme lente conversion du désir en conscience. Le loup, lui, n’est pas une bête à abattre. Il est le gardien des lisières, la part nocturne, l’instinct qui protège autant qu’il menace. Il oblige à regarder ce que nous voudrions civiliser trop vite. La confrontation, volontairement burlesque, cache une tension essentielle. La beauté ordonnée face à la sauvagerie primordiale, l’éros qui polit face au chaos qui gronde.

Joël Gregogna se garde de tout catéchisme. Il laisse au lecteur le soin de reconnaître. Les dieux placés en sentinelles à l’avant-scène rappellent les deux colonnes du temple, et l’espace vide au centre, en plein feu, devient ce pavé intérieur où nous apprenons l’équilibre, non en théorie, mais dans une danse.

Puis le second volet déplace le théâtre vers l’Égypte de l’âme

Mâat Ordre cosmique

En attendant Maât s’ouvre dans un temple, une double chapelle, Osiris sur son trône, Isis et Nephtys autour de lui. Un cri de chacal vient des coulisses, et déjà Anubis approche. La pesée du cœur va commencer. Ici encore, le comique affleure, les noms mêmes des personnages portent une fantaisie qui fait sourire, Pataquès, Kilebomonphis, Aménopouffé, Karapatê, Témonplafon. Mais ce sourire n’allège pas l’épreuve, il la rend plus coupante, parce qu’il retire au jugement ses fausses solennités.

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L’auteur met en scène une psychostasie qui n’a rien d’une fresque lointaine

C’est une scène actuelle, une convocation intime. Le cœur, chargé de ses actes, de ses illusions, de ses arrangements, se retrouve face à la plume. Et la plume ne discute pas. Elle mesure.

Nous retrouvons alors, sous une autre lumière, les mêmes thèmes qui travaillaient la première pièce. La réconciliation des opposés, la nécessité d’apprivoiser l’ombre, la fraternité éprouvée non comme confort mais comme exigence. La formule annoncée, cinq personnages, quatre cœurs et autant de corps, dit magnifiquement la fragmentation. Nous ne sommes pas un bloc.

Nous sommes un assemblage. L’initiation, quel que soit le langage qui la porte, vise la réunification.

Elle ne nie pas les contradictions, elle les ordonne. Maât n’est pas seulement une déesse du tribunal. Elle est l’ordre cosmique comme ordre du dedans. Elle est ce fil droit qui traverse le rire, le masque, la danse, pour conduire au moment où rien ne se négocie, lorsque la conscience se présente à elle-même.

Ce qui frappe, au terme de ce diptyque, c’est la manière dont Joël Gregogna refuse l’ésotérisme de vitrine.

Il ne plaque pas des symboles. Il les fait agir

Il les fait entrer sur scène, avec leur part de ridicule assumé, parce que le ridicule est parfois la dernière porte avant la vérité. Le burlesque devient une ascèse, une humilité, l’aveu que nous trébuchons, que nous jouons des rôles, que nous aimons nos masques.

Et pourtant, dans ce théâtre, quelque chose se redresse. Le rire prépare le silence. Le mouvement prépare l’immobilité contemplative. La rose ne vainc pas le loup, elle apprend à fleurir sur sa gueule. Et nous comprenons que la Lumière, souvent, naît là où nous pensions ne trouver que l’ombre, à condition d’accepter l’épreuve, et d’attendre Maât sans tricher.

La Rose et le Loup suivi de En attendant Maât

Joël GregognaÉditions des Bords de Seine – Numérilivre, 2026, 138 pages, 12 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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