Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Avec les paroles d’Évelyne Guilly et la consécration du chapitre de recherche René Guilly n° 16, une exigence traverse ce numéro de Tradition[s]. La transmission maçonnique engage notre capacité à comprendre ce que nous recevons. Au cœur de cette fidélité active, Colette Léger restitue au 5e Ordre sa complexité historique et sa vocation savante. Des Lumières à notre présent, l’étude des hauts grades devient une interrogation sur la connaissance, l’autorité et la liberté intérieure.*

Évelyne Guilly rend à la fidélité sa curiosité
Il faut commencer par Évelyne Guilly, par cette manière de ramener une institution à la qualité humaine qui peut lui donner vie. Membre de l’Ordre Maçonnique Mixte l’Acacia et membre d’honneur du chapitre de recherche René Guilly n° 16, elle salue sa consécration, célébrée le 28 mars 2026 par le Grand Chapitre Général Opéra*, en rappelant que le zèle et la fidélité ont besoin de la curiosité. Comment transmettre avec justesse une tradition dont nous cesserions d’interroger les mots, les gestes et les provenances ?

Sous sa plume, René Guilly retrouve le mouvement de son travail. Initié au Grand Orient de France en mai 1951, celui qui signera René Désaguliers crée en 1955 la Loge du Devoir et de la Raison pour travailler aux sources du Rite Français. Sa recherche se poursuit dans l’univers d’Opéra, avec la Loge Jean-Théophile Desaguliers n° 52 en octobre 1961, puis le Souverain Chapitre français de Rose-Croix Jean-Théophile Desaguliers en novembre 1963. L’étude nourrit la pratique, jusque dans ses derniers travaux sur les manuscrits. Le fonds René Guilly, réunissant ses documents et sa bibliothèque au Grand Orient de France, prolonge cette disponibilité.

450.fm avait consacré à cette naissance un long article, publié le 28 juin 2026 sous le titre « René Guilly n’appartient à personne, le Rite Français retrouve son chantier ». La formule demeure féconde. Une œuvre circule et fructifie par ceux qui acceptent de la discuter, de la prolonger et, lorsque les sources l’exigent, de la rectifier. La reconnaissance fraternelle trouve alors sa mesure dans la liberté laissée à la recherche.
Croire en l’Orient engage une manière de chercher
Dans « Croire en l’Orient », Jérôme Minski, directeur de la publication, décrit la nouvelle étape de Tradition[s]. D’abord bulletin intérieur, puis revue diffusée avec les Éditions de la Tarente, elle rassemble désormais une équipe autour de Paul Paoloni, rédacteur en chef et ancien secrétaire général de Renaissance Traditionnelle. Son lien avec le chapitre René Guilly affirme une ambition. Les chapitres pratiquant les grades au-delà de la maîtrise sont appelés à devenir des lieux de recherche.

Le point d’interrogation de Colette Léger protège l’histoire
Avec « Le 5e Ordre, une académie des rites ? », Colette Léger donne au dossier consacré à la genèse des « 4 Ordres + 1 » un centre de gravité particulièrement stimulant. Son titre contient une précaution de méthode. L’image d’une académie demande une chronologie et une distinction entre les intentions fondatrices et l’activité réelle. L’auteure suit cette exigence dans une écriture attentive aux documents et aux fonctions.

L’enquête repart des tentatives de réorganisation engagées à partir de 1773, puis de la Chambre des Grades installée en 1782. La remise en ordre des hauts grades rencontre des résistances, des intérêts constitués et des conceptions concurrentes de l’autorité maçonnique. Dans le prolongement de ces travaux, les statuts du Grand Chapitre Général de France, arrêtés le 19 mars 1784, répartissent les connaissances en cinq Ordres. Les quatre premiers organisent les familles de l’Élu, de l’Écossais, du Chevalier d’Orient et du Rose-Croix. Le cinquième reçoit un horizon beaucoup plus vaste, puisqu’il embrasse les grades physiques et métaphysiques ainsi que les différents systèmes maçonniques.
La portée de ce dispositif tient à la notion même d’Ordre, qui rassemble des grades apparentés. Une organisation du savoir s’élabore à travers la mise en cohérence d’un patrimoine dispersé. Le 5e Ordre se voit attribuer trois fonctions, la préparation des affaires administratives, le classement des grades et le rassemblement des connaissances. Cette dernière mission autorise le rapprochement avec une académie des rites. Elle ne dispense pourtant jamais de rechercher à quel moment cette vocation commence à prendre corps.

Colette Léger distingue ainsi deux périodes, de 1784 à 1792, puis de 1797 à 1813. Pour les premières années, les procès-verbaux font surtout apparaître un travail d’organisation et de codification. Les quatre Ordres sont fixés en 1786 à partir de grades existants, regroupés et remaniés. En revanche, les traces d’une activité générale de collecte des connaissances demeurent absentes des documents examinés pour cette phase. L’étude préserve cette différence entre programme et réalisation, là où une mémoire institutionnelle serait tentée de donner aux commencements la plénitude des développements ultérieurs.
Une bibliothèque de grades rend à la diversité sa place
L’activité d’académie semble commencer en 1788, avec l’installation du Chapitre Métropolitain. Après l’interruption révolutionnaire et la reprise de 1797, le paysage change encore. L’apparition du Rite Écossais Ancien et Accepté en France, en 1804, oblige le Rite Français à repenser sa position. Le 5e Ordre reçoit alors une double mission, conserver le patrimoine maçonnique et envisager la collation de grades au-delà du quatrième Ordre. La concurrence entre systèmes traverse donc cette histoire de la connaissance. Les bibliothèques se constituent dans un monde où les juridictions cherchent également leur place.

L’un des acquis les plus éclairants de l’étude concerne l’Arche du 5e Ordre. Ses cahiers, conservés à la Bibliothèque nationale de France, forment une bibliothèque, et non un système de 81 grades. Cette distinction mérite de demeurer présente à l’esprit. Les trois grades symboliques et les soixante-dix-huit grades post-magistraux y sont répartis en neuf séries, avec parfois plusieurs cahiers pour une même dénomination. Le nombre exprime un classement documentaire. Le transformer en échelle initiatique continue ferait perdre l’intelligence de l’ensemble.
Les séries de l’Arche conduisent des grades symboliques aux prolongements de la maîtrise, puis aux familles d’Élus et d’Écossais, aux constructions chevaleresques, aux développements chrétiens et aux enseignements hermétiques. Elles conservent diverses manières de donner forme à la perte, à la justice et à la vérité. Pour le lecteur initié, ce classement devient une leçon de mesure. Une tradition peut accueillir plusieurs langages sans prétendre qu’ils disent tous exactement la même chose.

L’hermétisme éprouve la raison autant que l’imagination
Le Conseil des Neuf, gardien de l’Arche, et la classe des Prosélytes donnent à cette organisation sa dimension intellectuelle. Les candidats doivent apporter des matériaux et répondre à des questions sur la Loge, la voûte céleste, le nom de Franc-Maçon, le Triple Triangle et les nombres maçonniques. Recevoir un héritage implique de participer à sa connaissance, avec assez de rigueur pour que d’autres puissent reprendre le travail.

Le Chevalier du Soleil occupe dans cette histoire une place remarquable. L’entrée dans la classe des Prosélytes se fait par un grade orienté vers la recherche de la Vérité. L’analyse de Colette Léger fait apparaître un texte de tonalité rationaliste, sans instruction alchimique, tandis que la neuvième série de l’Arche conserve un ensemble hermétique où figurent notamment la kabbale et l’astrologie. Cette différence empêche de confondre la diversité des cahiers avec une doctrine uniforme. Elle rend perceptible un univers dans lequel les significations de l’alchimie, de la nature et de la connaissance font elles-mêmes l’objet de déplacements.

Colette Léger relève encore, dans les rituels des Ordres, un travail de déchristianisation qui conserve la référence au Grand Architecte de l’Univers tout en déplaçant la relation aux formulations confessionnelles. Sa lecture finale rattache cette entreprise à la perfectibilité humaine, à la collégialité de la recherche, à l’usage émancipateur de la raison et à l’amour de l’humanité. La tradition et les Lumières trouvent ici un terrain commun, dont les tensions demeurent fécondes. La portée universelle du projet doit toutefois être appréciée avec la conscience de son milieu historique, celui d’élites savantes dont l’ouverture intellectuelle ne supprime pas toutes les limites sociales.
La recherche donne une responsabilité à la mémoire
Autour de cette étude, Pierre Mollier consacre sa contribution au Régulateur, à l’esprit de sa rédaction et à la culture de ses rédacteurs. Paul Paoloni et Jean-Pierre Brach consacrent deux études au Maître Parfait, respectivement à sa situation historique et à son contenu symbolique. Leur rapprochement matérialise l’ambition de la revue, qui associe l’établissement des formes à la recherche de leur sens. L’attention accordée à ce grade rappelle combien les usages du XVIIIe siècle méritent d’être étudiés pour eux-mêmes.

L’hommage à Hervé Chiflet inscrit une présence fraternelle dans cet ensemble savant. « La Bible d’un franc-maçon », de Jean van Win, et la question « Un franc-maçon est-il un être cultivé ? », signée des initiales CG, élargissent le champ vers la relation aux textes et à la culture. Ces intitulés prolongent les interrogations que fait naître le dossier. La fréquentation des livres peut affiner notre liberté de jugement, à condition que l’érudition demeure disponible à la contradiction et attentive à la personne avec laquelle elle dialogue.
Le hors-série La correspondance entre René Guilly et Jean van Win, publié par les Éditions de la Tarente en 2024 et présenté dans 450.fm le 26 septembre de cette année-là, mérite de retrouver sa place auprès de ce numéro. Ces lettres éclairent une recherche poursuivie dans l’échange, au cours des dernières années de René Guilly. Une correspondance, une revue et un chapitre peuvent ainsi servir une même volonté, faire de la pensée d’un homme une ressource pour d’autres.
La réussite de cette livraison tient à cette fidélité exigeante. L’enquête de Colette Léger résiste aux généalogies trop assurées, tandis que la parole d’Évelyne Guilly rend au chercheur son impatience de comprendre. Leur voisinage donne aux hauts grades une dignité qui engage leurs titulaires. Nous pouvons conserver les cahiers, célébrer les anciens et transmettre les cérémonies avec exactitude. Reste la question que l’Arche, silencieusement, adresse à chacun de ses gardiens. Quelle lumière notre travail rend-il accessible à celui qui viendra après nous ?

*Le GCGO revendique ainsi son inscription dans la continuité de la tradition française des hauts grades telle qu’elle fut organisée à la fin du XVIIIe siècle, notamment sous l’impulsion d’Alexandre-Louis Roëtiers de Montaleau et à travers les textes du Régulateur du Chevalier Maçon. Il entend préserver et transmettre cette voie initiatique particulière, souvent présentée comme l’un des prolongements les plus anciens et les plus caractéristiques de la maçonnerie française.

Sa vocation dépasse toutefois le seul cadre de la GLTSO. Le Grand Chapitre Général Opéra se veut en effet pluri-obédientiel : il reçoit naturellement des membres issus de la GLTSO, mais également des Frères provenant d’autres Obédiences, ayant accompli leur parcours dans les grades symboliques et souhaitant approfondir la tradition du Rite Français, y compris lorsqu’ils ont auparavant pratiqué d’autres rites. Cette ouverture permet à chacun de venir à la rencontre de ce que ses membres désignent volontiers comme le « Rite d’origine ».
Le parcours chapitral s’organise autour de quatre Ordres successifs : Chevalier Élu, Grand Écossais, Chevalier d’Orient et d’Occident, puis Souverain Prince Rose-Croix. À ces quatre degrés initiatiques s’ajoute un cinquième Ordre, de nature administrative, auquel revient la conduite institutionnelle et l’organisation de la juridiction.
Le Grand Chapitre Général Opéra rassemble aujourd’hui onze Chapitres et environ cent quatre-vingts membres. Il prolonge également son travail de transmission par une activité éditoriale : chaque année paraît, aux éditions de La Tarente, la revue Tradition[s], consacrée à l’histoire, aux symboles et aux perspectives initiatiques du Rite Français.


Tradition[s], n° 20, Grand Chapitre Général Opéra. Directeur de la publication Jérôme Minski, rédacteur en chef Paul Paoloni. Éditions de la Tarente, juin 2026, 86 pages, 16 €. ISBN 978-2-494823-62-4.
La correspondance entre René Guilly et Jean van Win, Tradition[s], hors-série. Grand Chapitre Général Opéra, Éditions de la Tarente, 2024, 64 pages, 16 € / La Tarente, le SITE

