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De notre confrère kansas.com – Par Carrie Rengers
À Wichita, un édifice emblématique du patrimoine local pourrait être rasé: le bâtiment administratif principal de l’ancien Kansas Masonic Home, construit en 1917 après un incendie meurtrier, est aujourd’hui vacant et son propriétaire, Oxford Senior Living, demande un permis de démolition et envisage un changement de zonage pour le terrain. Pour beaucoup de Wichitans, ce bâtiment espagnol de stuc et de béton, situé le long de Seneca entre Maple et University, incarne la mémoire d’un lieu qui a accueilli pendant plus d’un siècle des maçons âgés et des enfants orphelins, dans une succession de drames, de reconstructions et de mutations sociales.
Un site marqué par les cycles immobiliers et les drames du feu
L’histoire du site commence bien avant les Masons. Au tournant des années 1870, Robert E. Lawrence, originaire de la côte Est et devenu l’un des principaux promoteurs et banquiers de Wichita, acquiert près de 640 acres à la périphérie de la ville, qu’il baptise «Maplewood». Il y plante des érables pour rappeler à son épouse Laura la Nouvelle-Angleterre de leur jeunesse, donnant son nom à Maple Street, et fait édifier en 1889 une imposante demeure en calcaire de 30 pièces, conçue par le cabinet Proudfoot & Bird, pour environ 34 000 dollars de l’époque. Lawrence tient un journal méticuleux où il enregistre chaque dépense, «jusqu’à chaque clou acheté», témoignant d’une approche quasi comptable de sa réussite immobilière et agricole.
Quand le boom immobilier du milieu des années 1880 laisse place à une crise, Lawrence envisage de vendre sa propriété. En juin 1896, les Francs-Maçons du Kansas (Ancient Free and Accepted Masons of Kansas), une fraternité laïque engagée dans l’action charitable, votent l’achat de la maison et des 17 acres pour 21 000 dollars, une somme considérée comme avantageuse. La vente est actée, Lawrence déménage, et en septembre 1896, le «Kansas Masonic Home» est officiellement dédié devant plusieurs milliers de personnes, dans une atmosphère festive où les banques ferment pour l’occasion.

Pourtant, dès l’installation des Masons, la question de la protection incendie se pose. Le site est intégré aux limites de la ville notamment pour bénéficier d’une meilleure couverture des pompiers, mais cela n’empêchera pas la catastrophe. Dans la nuit du 22 décembre 1916, par un froid glacial, un violent incendie se déclare dans ce qui est alors le premier bâtiment du Masonic Home. Les versions divergent sur l’origine du feu: certains évoquent la salle des chaudières, où une petite fuite avait été repérée, d’autres la blanchisserie; aucune théorie ne sera jamais pleinement vérifiée.
Les conditions sont dramatiques: les canalisations gèlent, l’eau des pompiers se transforme en glace sur la façade, les uniformes des secouristes se couvrent de givre, rendant pénible le sauvetage des enfants en chemise de nuit. Des témoins décrivent des «petits» cachés sous les lits, évanouis par la fumée, ou agrippés aux fenêtres, tandis que certains résidents âgés refusent de quitter leur lit et doivent être persuadés ou portés. Une jeune employée, échappée, retourne chercher la robe de mariage qu’elle confectionnait et ne ressortira pas vivante. Au total, sur 108 résidents âgés, quatre périssent; miraculeusement, les 45 enfants survivent tous.
Le lendemain, la presse décrit un «palais de glace meurtri», image saisissante de ce bâtiment carbonisé et figé par le gel. Les survivants trouvent refuge dans des dépendances, dont une chapelle de 1906 décorée pour Noël et une cottage d’isolement servant d’infirmerie; les maisons alentour, elles aussi menacées par les braises, sont épargnées grâce à la neige sur les toits. Dans les heures qui suivent, les responsables maçonniques annoncent qu’ils disposent des fonds pour reconstruire immédiatement, sans attendre.
La reconstruction « pour les siècles à venir » et la vie du Masonic Home
Déterminés à éviter qu’un tel drame ne se reproduise, les Francs-Maçons optent pour un nouveau plan: sept bâtiments plus petits, en béton et enduits de stuc, conçus pour résister au feu. Le nouveau bâtiment administratif, celui qui pourrait être démoli aujourd’hui, est édifié à partir de 1917 dans un style espagnol, avec des planchers en béton même au deuxième étage, et s’accompagne de structures dédiées au logement, à une centrale énergétique et à la blanchisserie, le tout relié par des pergolas. En novembre 1917, une grande procession part du Scottish Rite Center du centre-ville pour aller poser la première pierre du nouveau complexe, dans une mise en scène solennelle de la renaissance du lieu.

Au fil des décennies, le Masonic Home évolue. À l’origine, les résidents participent à la vie agricole du domaine, traient les vaches sur place; plus tard, les lois sur la pasteurisation mettent fin à ces pratiques. La population vieillit: si la moyenne d’âge tourne autour de 70 ans au début, elle atteint souvent le milieu des 80 ans au milieu du XXe siècle. Parallèlement, avec le développement des services sociaux publics, la nécessité d’un orphelinat maçonnique diminue; les derniers enfants quittent le site à la fin des années 1950.
Les anciens orphelins, devenus adultes, reviennent régulièrement pour des retrouvailles, feuilletant des albums photos et racontant leurs souvenirs: farces, rencontres avec des personnalités comme le boxeur Jack Dempsey, fierté d’avoir été des «Masonic Home kids» plutôt que des «orphelins». Vesta Rawlings, entrée en 1910 et survivante de l’incendie, explique ainsi être revenue se marier dans la chapelle «parce que c’était ma maison». Les anciens quartiers des enfants sont transformés en dortoir pour infirmières, puis en bureaux et espaces de stockage, tandis que de nouveaux bâtiments, dont des tours résidentielles, sont ajoutés jusque dans les années 1990.
Le déclin progressif et la fermeture du Masonic Home
Dès les années 1970, les Masons s’interrogent sur la pérennité de l’institution. En 1976, le Masonic Home a accueilli plus de 3 000 résidents, dont environ 500 enfants, mais les transformations culturelles, politiques et économiques rendent son avenir incertain. Un important projet de rénovation de 22 millions de dollars en 2015 vise à moderniser l’offre, en passant d’un modèle institutionnel à des «maisonnées» individuelles pour les soins de longue durée et en créant des suites de récupération rapide; la pandémie vient cependant stopper net les admissions en soins de longue durée, et cette section ferme en 2021.
En novembre 2022, le journal local annonce la fermeture imminente du site, provoquant stupeur et colère parmi les résidents et leurs familles, qui dénoncent non seulement la fermeture mais aussi le caractère brusque de l’annonce. Les Masons expliquent ne pas avoir voulu fermer, mais ne plus être en mesure de «servir les nécessiteux» dans les conditions requises. À la fin, seuls subsistent des services de vie autonome et de senior living, avant que l’ensemble ne cesse ses activités.
Oxford Senior Living, un nouveau chapitre et la menace de démolition
Fin 2023, la société Oxford Senior Living rachète le campus de 17 acres pour y créer un centre de vie autonome, assistée et de soins mémoire à prix abordable, sous la marque Oxford Vista Wichita, ouvert en 2024. L’ancien bâtiment administratif, qui abritait aussi des logements à l’étage, n’est pas utilisé. Selon une porte-parole de la ville, il serait inoccupé depuis environ quarante ans; un maçon local conteste cette chronologie, assurant qu’il a été utilisé jusqu’au début de la pandémie, mais reconnaît que sa mise aux normes actuelles serait très difficile.

La structure, bien que jugée solide, pose des problèmes techniques majeurs: le béton qui a garanti sa résistance au feu complique considérablement les travaux de plomberie, de chauffage à vapeur et de mise aux normes. «Il est très difficile d’intervenir parce que tout est dans le béton», résume un responsable maçonnique. Un autre maçon, Jeff Breault, estime que même s’il aimerait voir le bâtiment réaffecté, «il n’y a pas grand-chose qu’on puisse en faire maintenant», et que la démolition est probablement «quelque chose qui aurait dû se produire il y a un certain temps».
Oxford Senior Living, par la voix de son président Chris Dennis, confirme vouloir «développer la propriété vacante le long de Seneca et University» et annonce un dépôt imminent d’une demande de changement de zonage auprès de la ville de Wichita. Un panneau d’InSite Real Estate Group a été installé près du bâtiment, signe d’une possible vente ou location d’une partie du terrain inutilisé. Le 14 septembre, le Wichita Historic Preservation Board doit se prononcer sur une recommandation concernant la démolition, mais c’est le conseil municipal qui aura le dernier mot.
Mémoire, patrimoine et inéluctabilité des transformations urbaines

Pour de nombreux habitants, la possible disparition du bâtiment administratif est chargée d’émotion. Mike Maxton, historien amateur de Wichita, rappelle que «ce carrefour fait partie de l’histoire de Wichita» et que, quoi qu’il advienne du bâtiment, cela «ne diminue pas» cette dimension historique. Le site a vu se succéder la ferme de Lawrence, sa somptueuse demeure, le premier Masonic Home en bois et pierre, puis le complexe anti-incendie en béton, avant d’accueillir des générations de résidents et d’enfants, et enfin des structures modernes de soins.
Un détail végétal relie ces époques: un mûrier situé au nord de l’ancien campus, estimé à plus de 200 ans, servait jadis de repère aux Amérindiens et aux conducteurs de bétail sur la Chisholm Trail, dans une région alors peu boisée. Une plaque posée en 2017 rappelle cette histoire, ancrant dans le paysage la mémoire des usages successifs du lieu. De même, la chapelle de 1906, visible sur les photos récentes du site, ne sera pas démolie, conservant ainsi un élément tangible de la continuité du Masonic Home.
Du point de vue des Francs-Maçons, la fermeture et la transformation du site sont à la fois un regret et une réalité économique. Jim Ralston, maçon actuel, se souvient de la détermination de l’ordre après l’incendie de 1916: «Ils n’ont pas traîné», dit-il de la reconstruction. Mais il admet que le bâtiment administratif, bien que structurellement sain, est désormais difficilement adaptable aux exigences contemporaines, et qu’il ne blâme pas Oxford de ne pas l’utiliser.
Un lieu qui raconte Wichita: entre réal estate, charité et mutations sociales

L’article de Carrie Rengers, sur lequel se fonde ce récit, montre combien l’histoire du Kansas Masonic Home est indissociable des cycles immobiliers de Wichita: un boom foncier à la fin du XIXe siècle permet à Lawrence d’accumuler terres et bâtiments; un krach le pousse à vendre aux Masons; un nouveau boom transforme le quartier; puis, plus récemment, des considérations immobiliers et de marché conduisent à la vente à un opérateur de senior living et à la perspective de démolition. Chaque phase reflète les priorités de son temps: spéculation et prestige au XIXe siècle, charité fraternelle et protection sociale au début du XXe, rationalisation et normes sanitaires au milieu du siècle, puis logique de rentabilité et de conformité réglementaire à l’ère contemporaine.
Le récit met aussi en lumière la dimension humaine du lieu: enfants recueillis après des drames familiaux, vieillards pris en charge par une fraternité, employés dévoués comme cette jeune femme morte en tentant de récupérer sa robe de mariage, anciens résidents fiers de leur passé commun. Les retrouvailles de 1996, où d’anciens «Masonic Home kids» feuillettent des photos et corrigent le vocabulaire («Nous étions des kids du Masonic Home, pas des orphelins»), disent la force d’une identité collective forgée dans ce lieu.
Enfin, l’article souligne la tension entre préservation du patrimoine et impératifs de développement: la ville, via son Historic Preservation Board et son conseil municipal, devra trancher entre la valeur symbolique d’un bâtiment centenaire et les projets immobiliers d’un opérateur privé. Comme le résume Maxton, l’intersection de Maple et Seneca restera un morceau d’histoire de Wichita, quel que soit le sort du bâtiment; mais sa démolition marquerait la disparition physique d’un témoin architectural de cette mémoire.

Enjeux actuels et perspectives
À ce stade, plusieurs éléments sont établis:
- Oxford Senior Living a acheté le campus fin 2023 et ouvert Oxford Vista Wichita en 2024, sans utiliser l’ancien bâtiment administratif.
- L’entreprise cherche à développer la partie vacante le long de Seneca et University, et prévoit de demander un changement de zonage.
- Un permis de démolition est sollicité pour le bâtiment administratif de 1917; la décision finale reviendra au conseil municipal, après avis du Historic Preservation Board le 14 septembre.
- La chapelle de 1906, elle, ne sera pas démolie, préservant un élément clé du patrimoine du site.
- Les témoignages de maçons et d’historiens convergent sur un point: le bâtiment est solide, mais très difficile et coûteux à mettre aux normes, ce qui rend sa réaffectation peu réaliste.
Si la démolition est approuvée, elle s’inscrira dans une longue série de transformations: de la ferme de Lawrence à la résidence pour seniors contemporaine, en passant par l’orphelinat et la maison de retraite maçonnique, le site n’a cessé de changer de visage, au gré des besoins sociaux, des contraintes techniques et des logiques économiques. Pour les historiens et les anciens résidents, l’enjeu est moins d’empêcher tout changement que de veiller à ce que la mémoire du lieu – ses drames, ses solidarités, ses vies – ne disparaisse pas avec les murs.
