Avec « Historia », La Grande Loge de France sort de l’ombre

Dans le numéro 949 de mai 2026 de la revue Historia, Charles Giol signe un reportage immersif au siège de la Grande Loge de France. Derrière la façade de brique d’un ancien couvent franciscain du 17e arrondissement de Paris, l’obédience maçonnique entend désormais montrer ce qu’elle fut, ce qu’elle est, et ce qu’elle aspire à devenir. Une ouverture sans précédent, qui dit autant sur l’état de la franc-maçonnerie que sur celui de notre société.

GLDF, 8 rue Louis Puteaux P17

Il existe des lieux qui gardent en eux la mémoire de plusieurs vies successives, des espaces chargés de la densité que seules les transformations radicales peuvent produire

Le siège de la Grande Loge de France, rue Louis Puteaux dans le 17e arrondissement de Paris, est de ceux-là. Construit à la fin des années 1880 pour abriter des franciscains dévoués aux nécessiteux d’un quartier alors populaire et pauvre, il fut déserté dès 1905 sous l’effet de la loi de séparation des Églises et de l’État, avant d’être acquis en 1911 par les francs-maçons de la Grande Loge de France.

Ce passage d’une communauté religieuse à une fraternité initiatique n’est pas sans résonance symbolique profonde

Il dit quelque chose de ce que la modernité républicaine attendait de ses héritiers spirituels, de cette laïcité qui ne fut pas seulement une rupture mais une transmutation, une redirection du sacré vers d’autres formes de quête.

C’est dans cet édifice que Charles Giol, normalien, agrégé d’histoire, enseignant à Sciences Po et journaliste attentif aux rapports entre personnalités culturelles et mémoire collective, conduit son enquête pour Historia.

GLDF, musée – « musée de France »

Son travail se distingue d’emblée par un double refus, celui du surplomb universitaire et celui du regard naïf du profane qui franchirait pour la première fois un seuil interdit. Charles Giol connaît son sujet, et il sait que la meilleure manière d’approcher une institution longtemps murée dans la discrétion est d’en accepter le rythme propre, la respiration particulière. Son principal ouvrage, De Jaurès à Sarkozy. Histoire de France de 1914 à nos jours, paru aux Presses Universitaires de France en 2008 et réédité en 2015, témoigne d’une sensibilité à la longue durée historique et aux tensions idéologiques qui traversent le corps social – sensibilité que l’on retrouve, naturellement transposée, dans ce reportage maçonnique.

Ce qui frappe d’abord dans l’approche de Charles Giol, c’est sa façon de laisser parler les lieux autant que les hommes

Blason GLDF
Blason GLDF

La Grande Loge de France – la GLDF, comme la désignent ses membres dans ce monde maçonnique féru de sigles – n’est pas entièrement accessible au public, mais elle s’ouvre de plus en plus, et c’est précisément cet entre-deux qui intéresse le journaliste. Le musée récemment rénové (« musée de France » depuis juin 2025) , le restaurant installé dans l’ancienne crypte, les collections de quelque trois mille objets rituels, tabliers brodés, montres de gousset ornées de symboles ésotériques, maquettes de temples, documents d’archives rarissimes – tout cela compose un ensemble d’une richesse extraordinaire, qui déborde largement la curiosité folklorique pour atteindre à une véritable archéologie de la conscience initiatique.

Jean-Raphaël Notton, l’actuel grand maître de la GLDF, élu en juin 2025 sur un programme d’ouverture au monde, tient dans le reportage un rôle central

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Médecin de formation, ancien directeur d’un groupe hospitalier privé, il incarne une figure de franc-maçon que nous ne connaissons pas assez dans le discours public – celle d’un homme de terrain, attentif aux réalités sociales, et convaincu que la transparence constitue le meilleur antidote aux fantasmes et aux théories du complot qui prolifèrent à l’ère numérique. Sa formule – « Nous n’avons rien à cacher » – pourrait sembler banale si elle n’était adossée à un geste concret, celui d’ouvrir physiquement les portes, de confier la carte du restaurant au chef étoilé Thierry Marx, de rendre le musée accessible sur réservation en ligne. Ce faisant, la GLDF accomplit quelque chose d’assez rare dans l’histoire des institutions initiatiques – elle accepte d’être regardée sans pour autant se trahir, de donner à voir sans tout révéler.

Le reportage de Charles Giol s’attarde avec une précision remarquable sur ce qui distingue la Grande Loge de France du Grand Orient de France, obédience plus connue du grand public et héritière, depuis 1773, d’une réorganisation majeure de la première Grande Loge de France.

Cette question d’antériorité mérite d’être approchée avec finesse, car elle touche à l’une des zones les plus sensibles de la mémoire maçonnique française

Louis de Bourbon, comte de Clermont (1771) par François Hubert Drouais

Le Grand Orient de France peut revendiquer la continuité institutionnelle d’une obédience nationale née au XVIIIe siècle, tandis que la Grande Loge de France actuelle, constituée en 1894, porte un nom plus ancien encore dans l’imaginaire maçonnique français, puisque celui-ci renvoie à la première Grande Loge apparue au cœur du XVIIIe siècle, autour du comte de Clermont, prince de la maison de Condé. Autrement dit, nous ne sommes pas devant une opposition pauvre entre ancien et nouveau, mais devant deux filiations, deux mémoires, deux manières de comprendre l’héritage maçonnique français. Le Grand Orient de France incarne la puissance historique d’une organisation centralisée, profondément liée à l’histoire républicaine, tandis que la Grande Loge de France inscrit son identité dans une fidélité symbolique au Rite Écossais Ancien et Accepté, à la référence au Grand Architecte de l’Univers et à une tradition initiatique où la spiritualité n’est jamais décorative, mais constitutive de la démarche maçonnique.

Cette dimension dynastique et symbolique n’est pas anecdotique

Bibliothèque – source GLDF

Elle touche au cœur de ce qui singularise la GLDF dans le paysage maçonnique français, à savoir son attachement au Rite Écossais Ancien et Accepté, ce « rite écossais ancien et accepté » que, dès 1804, un franc-maçon français avait rapporté des États-Unis et dont Jean-Raphaël Notton parle avec une ferveur mesurée mais perceptible.

Plus explicitement adossé à une référence spirituelle que le Rite Français majoritairement pratiqué au Grand Orient de France, plus tourné aussi vers les territoires de l’ésotérisme, l’écossisme séduit pendant tout le XIXe siècle des loges qui se retrouveront finalement sous l’égide de la GLDF en 1894. « La tradition écossaise est le réceptacle de millénaires de recherches, le creuset de savoirs innombrables, issus de la gnose, la cabale, l’alchimie, l’hermétisme », explique le grand maître – et dans cette formule s’entend une conception de la franc-maçonnerie comme voie de transmission d’une sagesse plurielle, irréductible à la seule morale civique ou au seul engagement politique.

C’est là que le reportage acquiert une profondeur qui dépasse la simple visite guidée

En décrivant le rituel du début des tenues – ce moment où chaque frère est invité à « se mettre en ordre intérieurement » avant que les travaux collectifs ne débutent – Charles Giol touche quelque chose d’essentiel dans la pratique initiatique. La franc-maçonnerie de la GLDF se veut d’abord une discipline du for intérieur, un travail sur soi-même dont les effets sur le monde extérieur ne peuvent advenir que par ricochet, par irradiation progressive. « Nous considérons qu’avant de donner des leçons au monde, chacun de nous doit d’abord travailler à être un peu meilleur lui-même », affirme Jean-Raphaël Notton – et dans cette humilité affichée se reconnaît une tradition philosophique qui va des stoïciens aux alchimistes, en passant par les mystiques rhénans et les théosophes du XIXe siècle.

Musé de la GLDF - musée de France
Musé de la GLDF – musée de France

Le reportage ne fait pas l’économie des pages sombres de l’institution

La Seconde Guerre mondiale, la dissolution précoce des loges par l’État français dès août 1940, les saisies d’archives par les officines vichystes et la Gestapo, les fiches de francs-maçons dressées pour alimenter la répression – tout cela est évoqué avec une gravité sobre, qui ne verse ni dans le pathos ni dans la revendication mémorielle excessive.

Temple Pierre Brossolette, Grand Temple GLDF
Temple Pierre Brossolette – source GLDF

Le Grand Temple Pierre Brossolette, du nom de ce franc-maçon initié en 1927 à la loge Émile Zola qui préféra se suicider en 1944 plutôt que de parler sous la torture, incarne cette dimension résistante de l’obédience, cette capacité à tenir un idéal en face de la barbarie. Que son nom ait été donné au Grand Temple de l’hôtel de la GLDF, dont les portes s’ouvrent désormais au public, dit à lui seul l’importance que l’institution accorde à la transmission d’une mémoire vivante plutôt qu’à la seule célébration du passé.

Les archives russes méritent elles aussi qu’on s’y arrête

Confisquées par les nazis, transférées en URSS en 1945, restituées entre 1999 et 2000, elles constituent l’un des fonds documentaires les plus émouvants que le musée de la GLDF conserve – des boîtes d’archives alignées dans les sous-sols, que l’on peut apercevoir dans les photographies du reportage, témoins muets d’une histoire de persécution et de survie. Que ces documents aient traversé les régimes, les guerres et les idéologies pour revenir rue Louis-Puteaux n’a rien d’anodin –cela dit quelque chose sur la résistance des institutions initiatiques à l’effacement, sur cette capacité à survivre à leurs propres ruines.

Ce que Charles Giol saisit avec acuité, c’est le paradoxe fondamental d’une institution ouverte qui reste profondément réservée

La GLDF montre son musée, son restaurant, son passé, mais les tenues demeurent inaccessibles au profane, les travaux rituels se tiennent dans les heures vespérales réservées aux seuls frères, et les questions sur ce qui se dit réellement dans la privauté de la Loge restent sans réponse. Jean-Raphaël Notton le concède lui-même avec une franchise désarmante – et c’est là que le reportage atteint sa vérité la plus haute.

Car ce mystère entretenu n’est pas le secret d’une société secrète au sens vulgaire du terme, il est la condition même de l’efficacité initiatique. Une initiation qui se dirait tout entière dans le discours public cesserait d’être une initiation pour devenir un spectacle. La GLDF, en s’ouvrant partiellement, ne trahit rien – elle montre simplement le seuil, et laisse à chacun la liberté de le franchir ou non.

Charles Giol, en historien attentif aux signes du temps, nous donne à lire bien plus qu’un reportage sur une obédience maçonnique

Il nous offre une méditation sur ce que nos sociétés font de leurs espaces de retrait, de leurs lieux de travail intérieur, de leurs héritages symboliques. À l’heure où la défiance généralisée nourrit un complotisme que la visibilité seule ne suffit pas à dissoudre, la démarche de la Grande Loge de France dit quelque chose d’important – que l’ouverture n’est pas la transparence totale, que la fraternité se construit dans des espaces protégés, et que la lumière maçonnique ne s’allume que dans l’obscurité consentie d’un Temple.

Il n’est pas indifférent de rappeler que le directeur de la rédaction d’Historia est aujourd’hui Franck Ferrand

Né le 12 octobre 1967 à Poitiers, écrivain, homme de radio, de télévision et de presse, figure bien connue de la vulgarisation historique, il a largement contribué à faire circuler l’histoire hors du seul cercle universitaire, notamment sur RTL, Europe 1, France 2, CNews ou dans Valeurs actuelles. Cette présence donne à la publication de ce reportage une résonance supplémentaire, puisque Franck Ferrand avait déjà consacré deux émissions à la Grande Loge de France sur Europe 1, la première intitulée « Au cœur de la Grande Loge de France », diffusée le 12 décembre 2013, la seconde intitulée « Au cœur de l’Histoire, La Grande Loge de France », diffusée le 19 novembre 2020.

Ainsi, ce numéro d’Historia ne surgit pas comme une curiosité isolée. Il prolonge une attention ancienne portée à la Grande Loge de France, à son histoire, à ses temples, à ses archives, à ses symboles et à cette lumière discrète que l’initiation maçonnique continue d’inscrire dans la mémoire française, non comme un vestige du passé, mais comme une œuvre intérieure toujours à reprendre.

Autour du reportage consacré à la Grande Loge de France, le numéro 949 d’Historia déploie un sommaire très ample, traversé par les fractures de l’histoire et les puissances de la mémoire.

Le grand dossier revient sur le destin tragique des Alsaciens et Mosellans incorporés de force par les nazis, arrachés à leur terre et longtemps prisonniers d’une mémoire douloureuse. Le portfolio consacré à 1966 éclaire la Révolution culturelle lancée par Mao, moment de fièvre idéologique où la jeunesse devient l’instrument d’une purification politique.

Les pages d’« Échos de l’Histoire » abordent aussi Versailles et la reconstitution du lit de Louis XVI, la fragilité du patrimoine menacé par les guerres, les peintures pariétales datées au charbon, ainsi qu’une curiosité issue de Gallica autour d’un « gosier exceptionnel ». Le numéro s’ouvre encore à l’actualité culturelle avec la Corée du Sud, puissance de soft power devenue incontournable, et avec les 80 ans du Festival de Cannes.

Enfin, Sophie Germain y apparaît comme figure scientifique trop longtemps oubliée, tandis que Marc Dugain dialogue avec la marquise de Brinvilliers. Ainsi se compose un ensemble où les destins contraints, les violences politiques, les héritages culturels et les révélations patrimoniales se répondent. Dans ce paysage, l’ouverture de la Grande Loge de France prend tout son relief, comme si l’histoire invitait aussi les institutions initiatiques à sortir de l’ombre pour transmettre autrement leur mémoire, leur méthode et leur lumière.

Historia n° 949, mai 2026. Reportage de Charles Giol, p. 70-75. Musée de l’hôtel de la Grande Loge de France, 8 rue Louis-Puteaux, Paris 17e. Visites sur réservation : www.gldf.org, rubrique « Musée ».

Disponible chez vos marchands de journaux et kiosquiers.

Photos musée GLDF © Yonnel Ghernaouti, YG

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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