L’universalité maçonnique, cette belle utopie

La franc-maçonnerie se veut universelle. Elle chérit ce mot qui l’agrandit, l’ennoblit et lui confère l’apparence d’une fraternité située au-dessus des frontières, des appartenances et des divisions humaines. Le terme est splendide. Il ouvre l’espace, élève le ton et donne à l’institution une gravité presque sacrée. Il suggère une fraternité capable de dépasser les préjugés, les clivages et jusqu’aux blessures de l’histoire. Il permet aussi à chaque obédience de se rêver comme une école de l’homme intérieur, une pédagogie de l’âme, une patrie symbolique plus vaste que toutes les patries visibles.

Pourtant, dès que nous confrontons cette belle proclamation aux réalités obédientielles, aux exclusions persistantes et aux réflexes de supériorité qui traversent encore une partie du paysage maçonnique, l’universel cesse d’apparaître comme un acquis. Il redevient ce qu’il est sans doute depuis longtemps, non une réalité pleinement accomplie, mais une belle utopie. Mais dès que nous quittons les déclarations pour regarder les faits, cette universalité si souvent célébrée apparaît moins comme une réalité accomplie que comme une utopie commode.

Une belle utopie, certes. Une utopie peut être féconde. Elle peut même être nécessaire. Encore faut-il cesser de la prendre pour une victoire déjà acquise.

Car enfin, une universalité qui trie n’est plus tout à fait l’universel

Une universalité qui classe, qui filtre, qui délimite les vrais et les autres, les reconnus et les suspects, les purs et les périphériques, cesse d’être un horizon pour devenir un appareil. Elle devient un récit d’autolégitimation. Elle devient un miroir où l’institution aime contempler sa propre image agrandie, sans toujours trouver la force d’y regarder ses contradictions.

Le premier angle mort est immense, et pourtant beaucoup continuent de parler comme s’il ne s’agissait que d’un détail d’organisation

Dans une large partie de la maçonnerie dite régulière ou mainstream, les femmes ne sont toujours pas admises dans les mêmes structures que les hommes.

L’United Grand Lodge of England (UGLE) rappelle elle-même qu’il existe deux grandes organisations féminines distinctes, The Order of Women Freemasons et Freemasonry for Women, avec lesquelles elle entretient d’excellentes relations de travail. Elle participe même à un Council for Freemasonry destiné à renforcer la coopération avec ces corps, désormais rejoints par laGrande Loge d’Écosse. Mais cette coopération ne supprime pas la séparation. Elle l’administre. Elle l’organise. Elle la rend présentable.

The-Order-of-Women-Freemasons

Le fait est têtu. Les femmes peuvent être maçonnes, mais ailleurs

Dans d’autres structures. Dans d’autres cadres. Dans d’autres maisons. Nous ne sommes donc pas devant une communauté initiatique pleinement partagée, mais devant une coexistence courtoise entre des espaces distincts.

Cela peut être assumé au nom d’une tradition, d’une histoire ou d’une lecture particulière des usages. Mais cela ne peut pas être vendu sans reste comme l’accomplissement de l’universel. Une universalité qui maintient une frontière sexuée au cœur même de son organisation ne rassemble pas encore pleinement. Elle trie avec élégance.

Ce point devrait, à lui seul, rendre plus modestes bien des proclamations emphatiques Lorsqu’une institution affirme parler au nom de l’homme universel tout en organisant ses propres portes selon le sexe, elle dévoile malgré elle la limite de son propre universel. Celui-ci n’est pas faux, mais il est incomplet. Il n’est pas mensonger, mais il est borné. Il n’est pas nul, mais il n’est pas encore à la hauteur de ce qu’il prétend dire.

L’exemple américain est tout aussi révélateur

La liste officielle des juridictions reconnues par l’United Grand Lodge of England fait aujourd’hui apparaître, dans un grand nombre d’États américains, la présence côte à côte de Grandes Loges dites mainstream et de Grandes Loges Prince Hall. Il faut le reconnaître franchement. C’est un progrès réel. C’est même un progrès considérable. Mais ce progrès tardif raconte aussi, en creux, l’histoire d’une fraternité qui ne fut pas universelle par nature. Si cette reconnaissance a dû être conquise, précisée, consolidée, c’est bien qu’elle ne s’imposait pas d’elle-même.

Et Prince Hall demeure, à cet égard, un révélateur implacable

La mémoire princehallienne rappelle que des hommes noirs libres, attirés par l’idéal maçonnique, furent refusés dans les loges coloniales de Boston avant de trouver initiation et légitimité par une autre voie, en 1775, auprès d’une loge militaire relevant de la Constitution d’Irlande. Toute l’histoire ultérieure de la maçonnerie noire américaine porte la trace de cette blessure inaugurale. Elle dit une chose simple, presque cruelle. La franc-maçonnerie n’a pas spontanément transcendé les fractures du monde profane. Elle les a parfois reproduites, avec des formes plus policées et un vocabulaire plus noble.

Voilà pourquoi il faut se méfier des grandes phrases trop satisfaites sur l’universalité maçonnique

Elles ont souvent pour fonction non de décrire le réel, mais de le recouvrir. Elles servent de voile d’apparat posé sur une histoire faite de prudences, de hiérarchies, d’exclusions lentes à reconnaître, de réconciliations tardives et de murs symboliques que l’on préfère appeler traditions.

Mais la contradiction la plus profonde n’est peut-être ni dans la question des femmes ni dans celle de Prince Hall. Elle réside dans une mentalité de surplomb qui traverse une partie importante des obédiences dites régulières ou dites de tradition. Là se loge une maladie ancienne. Elle consiste à transformer la tradition en piédestal et la régularité en brevet de supériorité. Sous couleur de fidélité, certaines institutions finissent par se penser comme la forme haute, noble, authentique de la maçonnerie, tandis que les autres seraient tolérées comme des variantes, des marges ou des versions amoindries.

C’est ici que le mot universel devient franchement suspect

Car l’universel véritable ne se présente jamais sous la forme d’une caste. Il n’a pas besoin d’aristocratie du tablier. Il ne se mesure pas à la capacité de distribuer des certificats de légitimité. Lorsqu’une grande loge se pense supérieure par essence, elle cesse déjà de servir l’universel. Elle sert son rang, son image, sa préséance et parfois sa vanité.

La régularité, bien sûr, n’est pas un mot vide

Yves Pennes – GM GLNF

Elle a sa fonction diplomatique. Elle fixe des critères, elle structure des reconnaissances, elle dessine un espace relationnel. La GLNF se présente elle-même comme une obédience régulière de 32 000 membres, en amitié avec 212 Grandes Loges étrangères. Ces éléments ont une réalité institutionnelle. Ils comptent dans le jeu des alliances et des représentations.

Mais c’est précisément ici que surgit le grand leurre

Beaucoup confondent le sceau et la substance. Ils parlent comme si l’homologation valait élévation. Comme si la reconnaissance garantissait la profondeur initiatique. Comme si la bonne filiation dispensait du travail sur soi. Comme si l’appartenance à la bonne famille obédientielle tenait lieu d’intelligence symbolique, d’humilité intérieure ou de vérité vécue. Rien n’est plus discutable. Une obédience reconnue peut être mondaine, sèche, satisfaite d’elle-même, préoccupée de son rang plus que de sa lumière. Une autre, moins favorisée dans le marché des reconnaissances, peut porter davantage de souffle, davantage de culture, davantage d’altérité réelle.

Il faut donc avoir l’honnêteté de nommer les choses

Il n’existe pas une franc-maçonnerie universelle déjà réalisée. Il existe des franc-maçonneries. Certaines sont masculines. D’autres féminines. D’autres mixtes. Certaines se reconnaissent. D’autres s’ignorent. D’autres encore se tolèrent avec une courtoisie glacée. Certaines parlent beaucoup de fraternité universelle tout en maintenant des frontières qu’elles n’osent plus toujours revendiquer ouvertement. Certaines invoquent la tradition pour transmettre une profondeur réelle. D’autres l’invoquent comme un meuble d’apparat destiné à justifier une supériorité imaginaire.

Faut-il dès lors renoncer au mot d’universalité

Je ne le crois pas. Car une utopie n’est pas forcément un mensonge. Elle peut être une exigence. Elle peut être une lumière lointaine qui juge nos insuffisances présentes. Elle peut être ce point de fuite qui empêche l’institution de se prendre pour son propre accomplissement. Dire que l’universalité maçonnique est une belle utopie, ce n’est pas l’abolir. C’est la sauver des rhétoriques creuses qui en ont fait un ornement de façade.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la franc-maçonnerie est universelle

Elle ne l’est pas encore, du moins pas au sens fort du terme. La vraie question est de savoir si elle veut encore le devenir. Si elle accepte d’être mesurée à la hauteur de ce qu’elle proclame. Si elle comprend que l’universel ne se décrète pas depuis un trône obédientiel. S’il lui reste assez de force pour reconnaître qu’il y a de la lumière au-delà de son propre pré carré.

Au fond, le mal maçonnique n’est pas l’absence de principes

Il est dans l’écart entre la splendeur des mots et l’étroitesse de certaines pratiques. Tant que des obédiences continueront de confondre tradition et suffisance, régularité et supériorité, reconnaissance et vérité, l’universalité maçonnique restera ce qu’elle est déjà trop souvent, un magnifique idéal récité par des institutions qui aiment davantage se distinguer que se rejoindre.

11 Commentaires

  1. Au fond, le mal maçonnique n’est pas l’absence de principes
    Il est dans l’écart entre la splendeur des mots et l’étroitesse de certaines pratiques. (op cit.)

    C’est le mot « Etroitesse » qui a attiré mon attention.

    Les races pures ont la vue plus nette mais étroite et totalitaire. (Louis Ménard)
    Si la FM est entièrement juive (Isaac Mayer Wise) on peut se poser des questions….

    Pour l’Utopie:
    L’idéaliste considère que Socrate et Platon sont à l’origine de la décadence de la Grèce : ils ont opposé à la morale instinctive, qu’expriment Homère ou Hésiode, une morale raisonnée qui a détruit le sentiment religieux et sa symbolique.
    Je pense donc que l’on ne fait pas assez confiance aux citoyens qui ont souvent un sens inné de la justice, et qui se passent fort bien d’un ensemble de rituels toujours sujets à caution.
    La preuve, les rituels changent et ont même parfois, à l’image des indulgences du clergé, été négociables , mais le sens de l’équité non.

    « Il y a dans les religions dit Ménard, « un élément divin, le symbole, et un élément diabolique, le sacerdoce ».
    Et moi d’ajouter, y compris les maçonneries (rituels + hiérarchies).

    Car l’universel véritable ne se présente jamais sous la forme d’une caste. Il n’a pas besoin d’aristocratie du tablier.
    Très bien vu ! La preuve en est que l’Aristocratie des Leudes de Clovis jusqu’à aujourd’hui n’a fait que produire misère , exploitation et ignorance . L »aristocratie (trop présente en FM) n’a pas disparu avec la révolution, au contraire, elle a changée de visage(s) et continue de drainer le sang et l’argent des peuples.

    Pour finir:
    Tant que des obédiences continueront de confondre tradition et suffisance, régularité et supériorité, reconnaissance et vérité, l’universalité maçonnique restera ce qu’elle est déjà trop souvent, un magnifique idéal récité par des institutions qui aiment davantage se distinguer que se rejoindre.

    C’est bien ça, tant que règneront des aristocraties avec certificats de conformité, l »iniquité persistera.

    Vous reconnaîtrez ces hommes à leurs fruits. (Jésus Christ)

  2. Merci pour ce scan révélateur de ce que nous maçons rencontrons.
    La société ne noie dans un monde virtuel qui la dépasse et nous maçons oublions parfois nos origines, nous étions opératif avant d’être spéculatif…peut-être devrions-nous oeuvrer à utiliser concrètement les outils, compas, règle, équerre pour nous aligner au mieux. Le masculin et le féminin sont les deux piliers de l’évolution et entièrement complémentaire, pourquoi négocier plus ou moins la place de l’un ou de l’autre, ils sont le socle de toute civilisation.

  3. Toutes les grandes idées qui touchent à l’émancipation de l’humanité sont des combats jamais achevés… Pour s’en convaincre il suffit de penser à la devise de la république liberté-égalité-fraternité. Là comme dans l’avènement de l’universalité, « notre tâche n’est pas achevée », comme le dit prudemment le rituel…

  4. belle analyse. et bons commentaires. Les générations suivantes devraient avoir une maison qui leur permette de travailler leur pierre sans perdre leur temps à palabrer sur la couleur des rideaux de la Loge. Le chantier est à l’extérieur. C’est là que la franc-Maçonnerie rayonne. Le reste est histoire d’égos des administrations. les Hommes restent des Hommes ou plus justement des Humains restent des Humains pour éviter les polémiques.
    Lorsque l’on comprend que l’infiniment petit rejoint l’infiniment grand, on marche… car l’éternité, c’est loin surtout sur la fin. Joyeuses Pâques à toutes et à tous. Je retourne sur le chantier

  5. Chaque mois l’Université maçonnique propose des conférences ouvertes à tous, sœurs et frères de toutes obédiences. Que demander de plus?

    • « Que demander de plus? »… : juste la reconnaissance de l’existence des autres (autres que celles qui se disent « régulières ») Obédiences et donc l’autorisation d’inter-visites pour les FF ou les SS qui le souhaitent.
      Ce qui n’interdit évidemment pas telle ou telle particularité de recrutement ou de rituel, et/ou le (libre) choix de n’initier que des femmes ou bien que des hommes, par exemple (et qu’en est-il des personnes trans-genres ?); tous et toutes étant des humains, c’est-à-dire des « Hommes », donc dignes de la même considération et de la même fraternité.
      Sinon, les mots, si souvent lus ou prononcés en Loge, de « Fraternité », de « Tolérance », de « Justice », d' »Egalité », d’Amour », etc…, ne sont que des mots (= du bruit qu’on fait avec sa bouche), voire de pieux (!) mensonges.
      Fraternellement vôtre,
      Jérôme Lefrançois

  6. Qu’il est doux de regarder la paille dans l’œil du voisin quand on se prétend « libéral » et « adogmatique » et que l’on n’est ni l’un, ni l’autre ! Cet article vindicatif est assez unilatéral qui prête à des obédiences entières, des défauts que l’on pourrait reprocher tout au plus à tel ou tel maçon particulier.
    Sur « prince hall », vous avez raison, une réunification est souhaitable, mais empêchée par le poids des traditions dont ceux-ci sont fiers.
    Pour les femmes, il s’agit d’une affaire de « prudence » donc éminemment évoluable. Il n’est cependant pas vain de rappeler qu’être femme traduit une relation différente au monde que d’être homme. L’avenir, qui n’est pas écrit sur ce point, dira si cela justifie des obédiences différentes et l’absence d’inter-visite.
    Pour la franc-maçonnerie qui se dit régulière, quand on fait de la politique, même appelée sociétale, (dès que l’on tient un discours normatif sur l’organisation sociale en fait), on viole les constitutions d’Anderson et on ne fait pas de la franc-maçonnerie. Car cela engendre des factions et développe « l’esprit de parti » dans la Loge. L’éthique et la bienfaisance en revanche gardent leur place. (De même que la religion n’a pas sa place, mais la spiritualité oui.) Voilà la raison de « l’orgueil des réguliers ».
    Enfin non évoqué dans l’article, mais implicite, la croyance en « Dieu », en un être suprême sous quelque forme que ce soit, reste nécessaire à la spiritualité du franc-maçon. Non que l’athée n’ait pas de spiritualité, ni que sa démarche ne soit pas légitime, mais elle est alors toute autre et les bases communes manquent. Là encore, Anderson est violé.
    Pourquoi au football on n’utiliserait pas un ballon ovale ? La restriction ne nuit pas à l’universalité du football.
    Désolé pour mon commentaire un peu rude, mais j’ai tenté une « correction fraternelle ».

    • Bel exemple de dogmatisme et d’incapacité (du moins, me semble-t-il, à travers ces quelques lignes) à monter de niveau mental et spirituel, concernant aussi le concept de « GADLU », le concept du Dieu unique des religions monothéistes n’étant qu’une évolution assez récente de la pensée humaine…
      Fraternellement vôtre,
      Jérôme Lefrançois

    • pourquoi employer ce mot « affaire de prudence  » en ce qui concerne les femmes ??par rapport à quoi ?? ne sont t’elles pas des etres humains qui participent a la vie de la société ?? une relation différente au monde ?? et alors ?? la confrontation des idées et des points de vue ne fait elle pas la richesse de nos discussions « en vase clos » je suis d’accord sur les loges féminines et les loges masculines à conditions que les inter-visites puissent se faire en toute fraternité et sans arrière pensée-sinon. ou est l’universalité ???

  7. Les anglais … ne reconnaissent pas grand monde ……..c est leur droit .
    Je crois à une maçonnerie universelle en devenir .
    Laissons le temps au temps et peu importe d être reconnu ou non par l Angleterre lorsque l on travaillesa pierre en France, que les femmes sont reconnues , que des maçons et maçonnes par leur exemple donnent envie de plus en plus de suivre ce chemin.
    Accepter ce qui est , travailler sa pierre , persévérer et se rappeler que lorsque l on plante un arbre , ce seront les générations suivantes qui cueilleront les fruits……..

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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