jeu 15 janvier 2026 - 00:01

Le fil à plomb républicain nommé laïcité…

Nous pouvons lire Laïcité, point ! – Avant-propos inédit comme un texte bref en volume, mais volontairement ample en intensité, un essai qui choisit la densité de l’aphorisme civique et la netteté de la ligne doctrinale. Marlène Schiappa et Jérémie Peltier écrivent à deux voix sans brouiller la direction du propos. Nous sentons une plume politique et une plume d’analyse qui avancent côte à côte, avec ce désir commun de soustraire la laïcité à l’inertie des slogans et à la fatigue des controverses répétitives. Leur ambition se lit dans un geste simple, presque martial, rendre à ce mot usé par trop d’usages une puissance d’architecture intérieure, une fonction de charpente, une exigence de cohérence.

Le livre affirme une idée qui traverse chaque page comme une ligne de force

La laïcité n’est pas une option décorative de la République française. Elle n’est pas un confort moral réservé aux temps paisibles. Elle est une discipline de l’universel, une mécanique de justice, un art politique de la coexistence qui refuse les féodalités de croyances lorsque celles-ci prétendent régenter la loi commune. Marlène Schiappa et Jérémie Peltier insistent sur une République française conçue comme unité de droit et de destin civique. L’image du morcellement communautaire est repoussée au profit d’une conception plus verticale de l’appartenance républicaine. Ce refus de la fragmentation n’est pas un caprice lexical. Il engage une vision du peuple comme sujet politique indivisible. Nous reconnaissons ici une vieille querelle française, héritière de la Révolution française et de la loi de 1905, mais durcie par les tensions contemporaines où certains voudraient réinstaller des territoires d’exception morale au milieu même de la cité.

Cette insistance sur l’unité n’a rien d’une abstraction froide

Marlène Schiappa et Jérémie Peltier la relient à la liberté de conscience, non comme privilège privé, mais comme droit public garanti par un État qui ne choisit pas les âmes et ne classe pas les convictions. Leur laïcité est d’abord un pacte d’émancipation. Elle libère la croyance de l’emprise politique et elle libère la politique de l’emprise croyante. Un double mouvement, presque alchimique, où la séparation devient un acte d’équilibre, non une hostilité. La laïcité protège le croire et le ne pas croire par un même geste juridique et symbolique. Elle offre à chacun une place de citoyen avant toute appartenance d’origine, de foi ou de culture.

La dimension initiatique de ce texte, si nous acceptons de l’entendre dans une écoute maçonnique, apparaît dans cette pédagogie de la limite. La laïcité trace une frontière qui n’humilie pas. Elle donne une règle qui rend possible la fraternité sans la confondre avec la fusion. Dans cette perspective, le livre rappelle que la République française n’est pas une religion de substitution. Elle est un ordre de droit qui permet aux religions d’exister sans devenir des souverainetés concurrentes. Cette distinction peut sembler évidente. Elle ne l’est pas dans une époque où la confusion entre conviction intime et injonction collective devient une tentation régulière, parfois stratégique, parfois sincère. Marlène Schiappa et Jérémie Peltier défendent une laïcité qui ne craint pas d’être nommée comme combat politique, parce que la neutralité de l’État n’est pas un état naturel du monde social, mais une conquête fragile.

Nous trouvons aussi une veine féministe clairement assumée. Marlène Schiappa et Jérémie Peltier posent la laïcité comme condition concrète de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ici, la théorie se colle au réel. La laïcité n’est plus seulement un principe d’organisation institutionnelle. Elle devient une garantie de corps, de destins, de liberté d’existence. Le propos se durcit lorsque les auteurs s’attaquent aux logiques de domination qui se camouflent derrière l’argument religieux et qui visent en priorité l’autonomie féminine. Cette manière de lier la laïcité à l’émancipation des femmes inscrit le livre dans une tradition républicaine de vigilance. Nous entendons une voix qui refuse de réduire l’égalité à une déclaration abstraite lorsque la pression sociale, communautaire ou dogmatique continue de dicter des normes de vie.

Ce qui frappe dans cet essai, c’est le refus d’une laïcité molle ou de pure intention

Marlène Schiappa et Jérémie Peltier préfèrent une laïcité gouvernante, structurante, présente dans l’école, dans les services publics, dans la culture civique du quotidien. Nous pouvons discuter le ton et parfois la rapidité du trait, mais la logique d’ensemble demeure cohérente. Les auteurs veulent réinstaller la laïcité dans une dimension d’État et de cité. Ils rappellent que la neutralité du service public n’est pas un détail administratif, mais une promesse faite à chaque citoyen de recevoir un même traitement, sans filtrage confessionnel, sans hiérarchie implicite d’appartenances. Cette égalité de guichet et d’institution est une égalité de dignité.

La texture du texte joue sur l’efficacité, parfois au détriment de la nuance historique. Pourtant, ce choix stylistique peut servir la visée politique. Nous avons affaire à un ouvrage de mobilisation intellectuelle. Il ne cherche pas l’archive exhaustive. Il cherche la clarté d’une orientation. Dans une lecture maçonnique, cette clarté évoque un outil de chantier. Ce n’est pas la fresque finale. C’est l’instrument qui rectifie l’angle. Un rappel au fil à plomb de la République française lorsqu’elle menace de s’incliner sous les pressions d’identités concurrentes. L’essai ne prétend pas résoudre toutes les tensions. Il propose une posture de discernement et de fermeté.

Portrait-de-Victor-Hugo-par-Nadar-vers-1884

La présence de Victor Hugo dans l’horizon du livre n’a rien d’ornemental. Elle signale une filiation rhétorique et morale. Nous retrouvons cette confiance hugolienne dans la capacité d’un principe républicain à porter une anthropologie du progrès. Pour Marlène Schiappa et Jérémie Peltier, la laïcité est une énergie. Elle n’est pas seulement un cadre. Elle est un mouvement qui empêche la République française de redevenir un théâtre de privilèges religieux ou culturels. Nous pouvons entendre ici une conception quasi initiatique du citoyen. Devenir citoyen ne consiste pas seulement à appartenir à un territoire. Devenir citoyen consiste à consentir à une loi commune qui dépasse les fidélités particulières sans les nier.

Blason GODF
Blason GLFF

Cette lecture s’éclaire encore si nous la mettons en relation avec le paysage maçonnique français. Il est frappant de constater que des obédiences majeures comme le Grand Orient de France, la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique d’Europe continentale, né en 1728 sous le nom de Première Grande Loge de France et ayant pris sa forme et son nom actuels en 1773, aujourd’hui fort de plus de 56 000 membres réunis dans plus de 1400 Loges, ainsi que la Grande Loge Féminine de France, inscrivent dans leurs textes constitutifs la devise républicaine Liberté, Égalité, Fraternité. Nous pouvons y voir une chambre d’écho institutionnelle naturelle de la laïcité, une manière d’assumer que l’idéal maçonnique, dans sa déclinaison française, dialogue intimement avec la matrice civique de la République française.

Blason GLNF

À l’inverse, la Grande Loge Nationale Française, qui se réclame d’une « régularité » adossée à la Grande Loge Unie d’Angleterre, ne reprendrait pas cette devise dans ses constitutions et règlements généraux. Cette différence n’est pas un simple détail de sémantique obédientielle. Elle dessine des styles de relation au politique et à l’héritage républicain. Elle rappelle que la laïcité, même lorsqu’elle est largement partagée comme climat commun, n’est pas vécue de manière uniforme dans les familles maçonniques.

La force d’un livre aussi bref est de nous obliger à questionner notre propre grammaire intérieure de la République française. Marlène Schiappa et Jérémie Peltier invitent à refuser la tentation de l’arrangement permanent, cette pente douce qui transforme la laïcité en variable d’ajustement au nom de la paix sociale. Ils affirment au contraire que la paix sociale durable exige une règle claire, parce que seule une règle claire protège réellement les plus vulnérables contre le retour des puissances normatives. Ce point rejoint une intuition initiatique essentielle. La liberté ne survit pas sans cadre. La fraternité ne survit pas sans loi commune. L’égalité ne survit pas sans neutralité effective.

Pour situer ces voix, une brève mise en perspective s’impose

Marlène_Schiappa,_2017 – Wikimedia Commons

Marlène Schiappa est une figure politique française associée à des combats pour l’égalité entre les femmes et les hommes et à une défense publique de la laïcité dans un contexte de tensions autour du séparatisme et du fait religieux. Ses essais et prises de parole ont souvent cherché à relier la justice sociale, la lutte contre les violences et la protection du cadre républicain. Jérémie Peltier, intellectuel et analyste des politiques publiques, a travaillé sur la laïcité, la radicalisation et les dynamiques de citoyenneté au sein de la Fondation Jean-Jaurès (codirecteur général), apportant une approche plus structurelle, attentive aux fractures contemporaines et à la nécessité d’outils politiques lisibles. Leur bibliographie respective, faite d’essais et de travaux engagés, explique la nature de cet ouvrage. Nous reconnaissons chez Marlène Schiappa une veine militante nourrie par la question de l’émancipation et chez Jérémie Peltier une volonté d’analyse pragmatique des défis républicains. Leur rencontre produit un texte qui assume le tranchant de la formule et l’urgence de la clarification.

Jérémie Peltier

Ainsi, Laïcité, point ! – Avant-propos inédit peut être lu comme une petite pierre vive dans l’édifice républicain. Sa taille modeste ne diminue pas sa charge symbolique. Nous y sentons un appel à la droiture civique, à la vigilance sur le langage, à la fermeté sans crispation. Le livre ne prétend pas pacifier toutes les oppositions. Il choisit d’affirmer une direction et de rappeler un principe de construction collective. Dans une époque où les mots chancellent, Marlène Schiappa et Jérémie Peltier veulent rendre au mot laïcité une netteté d’outil et une gravité de serment. Cette volonté, que nous partagions ou non chaque accent, mérite d’être entendue comme un acte de responsabilité intellectuelle au cœur de la République française et, pour nous qui lisons aussi avec les lunettes du symbole, comme une invitation à faire de la liberté de conscience non une bannière d’occasion, mais une exigence quotidienne de justesse.

Laïcité, point ! – Avant-propos inédit

Marlène Schiappa – Jérémie Peltier

Éditions de l’Aube, coll. Mikrós, 2021, 72 p., 6,90 €

L’éditeur, le site

La laïcité garde la République droite et nous garde libres, ensemble, afin que vive la concorde universelle

1 COMMENTAIRE

  1. Comment peut-on encore et toujours parler LAÏCITÉ quand les pouvoirs dits publics, et autres instances… n’ont jamais cherché à lutter contre l’explosion des femmes voilées ? Quelle action concrète des prétendues féministes et autres prétendues « «associations en faveur de …et contre…? »
    « Paroles, paroles, paroles… »dit la chanson et les diverses Obédiences de même.Gargarismes!

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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