Thème très ancien et abondamment représenté, *aly- exprime l’idée de « autre ».Du grec *allos, l’allergie réagit à l’intrusion d’un corps étranger, l’allégorie représente indirectement ce dont elle veut parler par le recours à autre chose. Allogène. Parallèles, l’une à côté de l’autre. Lelatin *alius exprime la même notion, ailleurs avec un alibi.Autant (*aliud tantum) changer de nom avec un alias.
L’étranger, c’est l’*alienus. Étranger dans sa tête, aliéné. Un bien serait inaliénable, sauf si le roi, faisant jouer son droit d’aubaine, exige que reviennent à la couronne les biens d’un étranger.
*Aliquus, quelqu’un d’autre que soi. À noter que le pronom singulier aucun n’est pas négatif, contrairement à ce qu’on croit. C’est la négation ne qui remplit ce rôle. D’où le pluriel très châtié d’aucuns vont jusqu’à penser que… etc.
En regard de *alius, n’importe quel autre, *alter en latin a valeur de comparatif, l’autre de deux. L’alternative, au singulier,désigne deux choix possibles. Parler de deux alternatives signifierait qu’il y a quatre choix ! Alterner, alternance, courant alternatif. L’altercation désigne l’affrontement entre deux personnes, groupes, partis.
Alter ego, autrui. Cette notion est ambivalente, voire ambiguë, parce qu’elle suppose de sortir de soi, d’un égocentrisme spontané, de l’égoïsme essentiel, pour accepter, avec plus ou moins de confort ou d’insupportabilité, la conscience de l’altérité inexorable que cette « sortie par la naissance » suscite en chacun. Quoi qu’on en pense ou qu’on en dise !
Toute cohabitation ou promiscuité est antinomique de l’unicité qu’on se prêterait à revendiquer. Par sa simple présence, l’autre grignote, érode, envahit l’espace vital. Difficile, en effet, d’en accepter le partage. Il n’est que de regarder, même avec amusement, les inévitables règlements de comptes territoriaux entre petits animaux, dont l’humain !
« Nous avons inventé autrui / Comme autrui nous a inventé / Nous avions besoin l’un de l’autre. », écrit Paul Éluard (Le Visage de la paix, 1951)
Mais ne nous leurrons pas, si autrui est une évidence de nature, ce n’est pas une évidence éthique. Il suppose de s’interroger sur le comportement dans la diversité qu’il impose. L’altérité.
Ce qui explique, peut-être, que le sémantisme ouvre sur la péjoration de ses emplois.
Altérer, c’est rendre autre, falsifier. Altération. En musique, par exemple. Sur une partition à déchiffrer, on s’interroge d’abord sur les éventuelles altérations « à la clef », dièses ou bémols, qui modifieront la tonalité de l’ensemble.
Est subalterne quiconque est sous l’autorité d’un autre.
L’adultère est une falsification, en ce qu’ilporte ailleurs les attentions amoureuses et sexuelles autrement réservées au conjoint, à qui on a promis fidélité et exclusivité.
Désaltérer est, d’une certaine manière, le négatif de ce négatif. Ainsi rend-on à son état premier, sans soif par exemple.
Jouons avec les mots : pourrait-on induire que désaltérer une relation signifierait le retour à une innocence entrevue et non encore savourée ? Un véritable alter ego, inédit et à échafauder ensemble dans une diversité mutuelle et autrement vécue, en emboîtant harmonieusement ego et autrui dans la singularité de chacun ?
Annick DROGOU
Étrange verbe, à double face. Altérer, c’est changer — mais en abîmant. L’eau altérée devient trouble et néfaste, la parole altérée perd sa vérité, le visage altéré trahit la fatigue ou la douleur. Ce verbe ternit ce qu’il touche, obscurcit la lumière, comme si tout passage du même à l’autre risquait de souiller l’origine.
Ce pauvre mot qui fait autre la chose n’a pas la puissance de transformer, seulement celle de ternir, d’entraîner la perte de l’éclat. Il faudrait pourtant permettre aux mots d’avoir une autre vie, leur offrir une rédemption sans altération. J’aimerais inventer un verbe altérer qui dirait le souci de l’autre — mon alter sans ego.
Alors je le conjuguerai triomphant, et j’altèrerai, verbe neuf, pour tendre une main aimante, pour dire : « je me mets à la place de l’autre ». Il suffit d’entrer dans l’entendement de mon semblable, non pas semblable à moi, mais pleinement autre.
Alors je dirai altérer comme on disait jadis fraterniser — autre mot, grand mutilé de guerre, quand la main tendue à l’ennemi passait pour trahison.
Conjuguons ensemble ce mot nouveau : j’altère, tu altères, il ou elle altère, nous altérons, vous altérez, ils et elles altèrent.
Fraternité universelle. Retour à toute source désaltérante.
De notre confrère gorky.media – Par Sergueï Vorobiev
Dans le contexte de la littérature russe, souvent associée aux géants comme Pouchkine ou Dostoïevski, l’influence de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle offre un angle méconnu mais fascinant. Inspiré par l’article « Жизнь смешённая с злоключениями » publié sur Gorky.media, qui explore la vie et l’œuvre de Gleb Uspensky, cet article recentre son regard sur une période antérieure, celle des Lumières russes, où les loges maçonniques ont joué un rôle clé dans la diffusion des idées et des revues littéraires.
À travers cet examen, nous plongeons dans l’héritage maçonnique de cette époque, ses publications influentes et son impact sur la pensée russe, tout en reliant cette tradition à des figures comme Uspensky dans une perspective plus large.
Contexte historique et essor maçonnique
Le XVIIIe siècle marque l’ouverture de la Russie vers l’Europe sous Pierre le Grand et Catherine II. Cette période de modernisation s’accompagne de l’arrivée de la franc-maçonnerie, importée par des officiers et intellectuels ayant servi à l’étranger, notamment après les campagnes de Pierre en Prusse. Fondées dès les années 1730, les premières loges, comme celle de Saint-Pétersbourg sous l’égide de la Grande Loge d’Angleterre, attirent l’aristocratie et la bourgeoisie éclairée. Ces cercles deviennent des foyers d’échanges intellectuels, où les idéaux de liberté, de raison et de fraternité s’entrelacent avec une soif de connaissance.
FM en Russie Crédit photo : www.pnp.ru
Les revues littéraires maçonniques émergent comme des outils de propagation de ces idées. Influencées par les Lumières européennes, elles publient des essais philosophiques, des poèmes allégoriques et des débats sur la morale, souvent sous un voile symbolique pour échapper à la censure tsariste. L’article de Gorky.media, bien qu focused sur Uspensky, rappelle l’importance de ces publications comme vecteurs de pensée critique, un héritage que les loges ont su préserver face aux aléas politiques.
Les publications marquantes
Lutte contre la franc-maçonnerie. – Poursuite de la conspiration maçonnique. « Francs-maçons » contre l’URSS. – Résolution de l’Église orthodoxe hors de Russie.
Parmi les revues les plus influentes, Trudoliubivaia Ptitsa (L’Oiseau laborieux), fondée en 1779 par Ivan Lopukhin, un franc-maçon de haut rang, se distingue. Cette revue, éditée sous l’égide de la loge rosicrucienne de Moscou, mêle alchimie, mystique chrétienne et réflexions sociales. Elle reflète l’orientation spirituelle des loges russes, qui s’écartent parfois des modèles anglais ou français pour intégrer des éléments orthodoxes et slaves.
Une autre publication clé est Utrenniaia Zaria (L’Aurore matinale), lancée dans les années 1780 par Nikolaï Novikov, figure emblématique de la franc-maçonnerie russe. Imprimeur et éditeur, Novikov utilise cette revue pour diffuser des traductions d’œuvres philosophiques occidentales et des traités maçonniques, tout en critiquant subtilement les abus du pouvoir. Ces écrits, bien que surveillés par Catherine II, ont façonné une intelligentsia prête à remettre en question l’autorité autocratique.
Ces revues, souvent imprimées en petits tirages et circulant dans les cercles initiatiques, incarnent un espace de liberté intellectuelle. Elles préfigurent les travaux d’auteurs comme Uspensky, qui, bien qu’opérant un siècle plus tard, héritent de cette tradition de critique sociale sous-jacente aux idéaux maçonniques.
Influence maçonnique sur la littérature
La franc-maçonnerie du XVIIIe siècle en Russie n’est pas seulement un lieu de rituels, mais aussi un creuset littéraire. Les loges encouragent l’écriture comme un acte initiatique, où la quête de vérité s’exprime à travers des allégories et des symboles. Des poètes comme Vassili Petrov, membre de la loge d’Astrée, intègrent des motifs maçonniques dans leurs odes, célébrant l’harmonie universelle et la lumière intérieure.
Cette influence se prolonge dans les revues, où les contributions anonymes ou pseudonymes permettent aux auteurs d’explorer des thèmes interdits, comme l’égalité sociale ou la critique des privilèges nobiliaires. L’article de Gorky.media, en évoquant la vie tumultueuse d’Uspensky, souligne indirectement cette continuité : la littérature russe, même au XIXe siècle, porte l’empreinte de ces premiers espaces de réflexion, où la fraternité maçonnique a permis de semer les graines d’une pensée subversive.
Répression et résilience
Malgré leur rayonnement, ces revues font face à une répression croissante. En 1792, Catherine II, méfiante envers les influences étrangères et les idées révolutionnaires, ordonne l’arrestation de Novikov et la fermeture de nombreuses loges. Ses écrits, jugés séditieux, mènent à une censure accrue, forçant les publications maçonniques à opérer dans l’ombre. Cette période de persécution marque un tournant, poussant les loges à se replier sur des activités plus discrètes, mais leur influence littéraire persiste.Cette résilience trouve un écho chez Uspensky, dont la vie mêlée de mésaventures reflète les défis rencontrés par les intellectuels engagés. Interné pour troubles mentaux dans les dernières années de sa vie, il incarne une lutte intérieure parallèle à celle des maçons du XVIIIe siècle face à l’oppression. L’article de Gorky.media, bien que centré sur lui, invite à voir cette persévérance comme un fil conducteur reliant ces deux époques.
Héritage maçonnique dans la littérature russe
Place Rouge – Saint Basile – Crédit photo : Christophe Meneboeuf
L’héritage des revues maçonniques du XVIIIe siècle se lit dans l’évolution de la littérature russe. Elles ont posé les bases d’une tradition critique, où les écrivains, qu’ils soient initiés ou non, s’inspirent de l’esprit d’enquête et de solidarité des loges. Des auteurs comme Pouchkine, influencé par les cercles maçonniques de son entourage, ou Gogol, dont les récits explorent des dimensions spirituelles, portent cette marque.
En 2025, alors que Gorky.media ravive l’intérêt pour ces figures oubliées, l’angle maçonnique offre une nouvelle lecture. Les revues du XVIIIe siècle ne sont pas seulement des artefacts historiques : elles représentent un modèle d’engagement intellectuel qui résonne avec les défis actuels, où la quête de sens et de justice reste d’actualité.
Réflexions contemporaines
Alors que les tensions géopolitiques et sociales persistent, l’héritage des revues maçonniques russes invite à une réflexion. Ces publications, nées dans un contexte d’oppression, montrent la puissance de la littérature comme outil de résistance. L’exemple d’Uspensky, évoqué par Gorky.media, illustre comment cette tradition s’est perpétuée, mêlant vie personnelle et engagement collectif.
Une invitation à explorer davantage ces archives littéraires, où la franc-maçonnerie russe du XVIIIe siècle a semé les graines d’une pensée libre, toujours pertinente dans un monde en quête d’harmonie.
Le vendredi 24 octobre 2025, à 20h30, la loge maçonnique « Paix et Liberté » du Grand Orient de France invite le public à une conférence publique intitulée « La laïcité, un outil d’émancipation ». Cet événement, annoncé sur Millavois com le 21 octobre, se déroulera à la salle René Rieux, rue Paul-Bonhomme à Millau, avec une entrée libre et ouverte à toutes et tous. À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, cette initiative vise à rappeler les fondements de la laïcité comme pilier du vivre-ensemble et de l’émancipation individuelle.
Contexte et organisation
GODF – Grand Temple Arthur Groussier, fresque
Le Grand Orient de France, obédience maçonnique adogmatique et libérale fondée en 1773, est reconnue pour son engagement historique en faveur de la laïcité, des droits humains et de la libre pensée. Ouverte à tous les chemins de réflexion – croyants, agnostiques ou athées –, elle met l’accent sur l’étude, le dialogue et la réflexion, avec ou sans recours au symbolisme maçonnique. À Millau, commune de l’Aveyron marquée par son patrimoine historique et son dynamisme associatif, la loge « Paix et Liberté » ancre cette tradition dans un territoire rural où les débats sur la neutralité publique prennent une dimension locale.
L’article de Millavois.com souligne que l’événement s’inscrit dans une démarche citoyenne, évoquant la célèbre formule de Victor Hugo : « L’État chez lui, l’Église chez elle ». Organisé en partenariat avec des associations laïques, il cherche à favoriser un échange constructif sur un sujet souvent polarisé, loin des clivages partisans.
Thèmes et intervenant
La conférence explorera la laïcité comme un instrument d’émancipation, en rappelant son rôle dans la construction de la République française. Parmi les axes abordés : l’application quotidienne de la neutralité dans les services publics, la lutte contre les communautarismes et l’importance de l’éducation laïque face aux défis contemporains, tels que les signes religieux ou les tensions identitaires. Ces réflexions s’appuieront sur l’héritage de 1905, qui a posé les bases d’une séparation claire entre État et religions, garantissant la liberté de conscience.
Philippe Foussier, ancien Grand Maitre du Grand Orient de France. | VERNIER/JBV NEWS
Animée par Philippe Foussier, ancien grand maître du Grand Orient de France (2017-2018), la soirée bénéficiera d’une expertise reconnue. Aujourd’hui président des Amis du Musée de la Franc-Maçonnerie, vice-président d’Unité laïque et vice-président de l’Union des familles laïques du Calvados, Foussier est aussi auteur de plusieurs ouvrages, dont Combats maçonniques (éditions Conform) et Marianne (éditions Dervy). À l’issue de la conférence, il dédicacera ses livres, offrant ainsi un moment d’échange privilégié avec le public.
Public visé et réception attendue
Ouverte à toutes et tous, sans inscription préalable, cette rencontre s’adresse aux habitants de Millau et de ses environs, aux militants associatifs et aux simples curieux. La salle René Rieux, lieu emblématique de la vie culturelle millavoise, promet une ambiance conviviale propice au débat. Bien que l’événement soit récent, les réactions préliminaires sur les réseaux sociaux et dans la presse locale soulignent un enthousiasme pour cette initiative, vue comme un apport précieux au dialogue républicain dans une région où les questions sociétales émergent avec force.
Millavois.com note que cette conférence pourrait inaugurer une série d’actions similaires, renforçant le tissu laïque local et invitant à une mobilisation collective pour défendre les acquis de 1905 face aux replis identitaires actuels.
Enjeux maçonniques et sociétaux
Marianne-GODF
Pour le Grand Orient de France, cette soirée illustre son rôle historique dans la genèse de la laïcité, depuis les débats du XIXe siècle jusqu’aux engagements contemporains. Les loges, comme « Paix et Liberté », servent de laboratoires d’idées où se croisent fraternité et action publique, sans dogmatisme. À l’échelle de Millau, elle met en lumière comment la franc-maçonnerie peut contribuer à un enrichissement mutuel, en reliant symbolisme initiatique et préoccupations quotidiennes.
En cette fin octobre 2025, alors que les commémorations de la loi de 1905 battent leur plein, cet événement rappelle l’actualité brûlante de la laïcité. Il offre une opportunité de redécouvrir un principe non pas comme une contrainte, mais comme un levier d’émancipation pour toutes et tous, dans un esprit de tolérance et de progrès partagé.
Une invitation à se mobiliser pour que la laïcité reste un horizon vivant, porté par des voix comme celle de Philippe Foussier, au service d’une République inclusive.
Dans la réédition de La Franc-Maçonnerie et le divin, Paul Naudon explore avec une sérénité magistrale la rencontre entre raison et transcendance. Ni théologien ni polémiste, il rappelle que le divin n’est pas une conquête, mais une présence à habiter. Sous sa plume, la Franc-Maçonnerie devient l’espace d’une liberté consciente, où le symbole instruit le cœur et où la quête spirituelle se fait méthode plutôt que croyance.
Nous ouvrons ce livre comme on franchit un parvis. Le pas se fait prudent puis fervent. Paul Naudon nous parle d’une soif qui traverse les siècles, une soif qui ne s’éteint pas avec les dogmes ni avec leur déclin, une soif que nous reconnaissons au fond de la poitrine lorsque la raison se heurte aux confins de l’expérience. La Franc-Maçonnerie n’y apparaît pas en doctrine conquérante. Elle devient l’espace réglé d’une ascèse discrète où le symbole rend respirable l’indicible, où le geste rituel porte une pensée qui sait se taire pour mieux laisser paraître la présence. Nous ne cherchons pas une définition. Nous apprenons une manière d’habiter le divin comme horizon de travail, jamais comme butin.
Paul Naudon avance par délicates superpositions. Il n’évacue ni les critiques de la religion ni les conquêtes de la modernité. Il rappelle le regard des matérialistes, l’argument de l’aliénation, l’idée d’un opium social qui pacifie les consciences. Il montre que le reproche n’épuise pas le mystère. Car demeure, sous les philosophies qui contestent et sous les théologies qui affirment, un mouvement d’âme tenace. Ce mouvement a reçu des noms multiples. Sentiment religieux. Aspiration vers l’infini. Consentement à la limite humaine qui, paradoxalement, ouvre un passage. Le livre écoute ce frémissement et refuse de le réduire à une morale utilitaire. Il nous invite à reconnaître, dans la nuit intérieure, une clairière où parler de Dieu n’est pas poser une thèse. C’est accepter une relation.
La Franc-Maçonnerie devient la grammaire de cette relation. Non pas une Église qui imposerait des articles de foi. Plutôt une communauté de chercheurs qui accepte de mettre en jeu sa liberté pour éprouver les puissances conjointes de l’immanence et de la transcendance. Le Grand Architecte de l’Univers n’est pas ici l’effigie d’un dieu de parti. Il est le Nom qui recueille l’excès de nos mesures. Il est la manière d’énoncer que l’ordre du monde n’est pas livré au chaos ni aux seuls calculs de l’intérêt. En nommant l’Architecte, nous instituons un espace de responsabilité. Nous jurons de traiter la matière comme une sœur, jamais comme un matériau profané. Nous jurons de faire de nos outils le relais d’une anthropologie de la hauteur. L’équerre pacifie le désir. Le compas ouvre le cercle des possibles. La règle apprend la patience. La lumière n’est pas un halo métaphysique. Elle devient méthode.
Paul Naudon connaît l’épaisseur historique de cette méthode. Il distingue la voie religieuse et la voie initiatique. La première s’exprime par la prière, la liturgie, la doctrine. La seconde se dit par un langage d’images, par des mythes qui obligent la mémoire et qui rendent le cœur disponible. Nous rencontrons Salomon comme figure de la sagesse bâtisseuse. Nous rencontrons Hiram comme drame de la perte et de la recherche. Le Temple ne se réduit pas à une architecture sacrée. Il est la forme visible d’un invisible travail. Nous apprenons alors que la vérité n’est pas un trophée. Nous la reconnaissons comme clarté consentie, parfois vacillante, toujours exigeante. Les degrés servent cette pédagogie de la lenteur. Ils enseignent que la liberté n’a de sens que si elle accepte d’être guidée par quelque chose qui la dépasse. La conscience découvre qu’elle grandit quand elle reconnaît ce qui la fonde.
Le livre dialogue avec les sources bibliques et hermétiques sans jamais céder à la tentation syncrétique. Paul Naudon sait que la Franc-Maçonnerie fut nourrie par le monde chrétien, par la sagesse juive, par l’humanisme renaissant, par les officines où l’alchimie transmutait la matière et le lecteur. De chacune de ces matrices il retient ce qui affermit l’homme intérieur. De la Bible il retient l’alliance, c’est-à-dire l’initiative d’un sens qui nous précède et nous appelle. De l’hermétisme il retient la science des correspondances, par laquelle une pierre parle à une étoile et par laquelle l’œuvre extérieure déverrouille un passage intérieur. De l’alchimie il retient la patience du feu, la nécessité de mourir à l’orgueil pour renaître à la justesse. La Maçonnerie devient ce creuset où les traditions ne se confondent pas. Elles s’éclairent mutuellement. Le Grand Architecte cesse d’être un mot suspect. Il devient un nom de relation qui autorise la pluralité des chemins, tout en rappelant qu’il existe une souveraineté du sens.
Vient alors la question qui traverse tant de Loges. La Franc-Maçonnerie est-elle une religion. Paul Naudon répond sans polémique. Nous ne sommes pas rassemblés pour confesser un credo. Nous sommes rassemblés pour éprouver la dignité d’une quête qui ne contredit aucune foi, dès lors qu’elle respecte la liberté de conscience. La maçonnerie ne baptise pas les âmes. Elle arme les consciences. Elle propose un art de vivre qui réconcilie la rigueur de la raison et l’ardeur du désir spirituel. Elle montre que la morale ne suffit pas si elle n’accepte pas d’être soutenue par une espérance. Elle rappelle que la politique se dessèche lorsqu’elle oublie la dimension verticale de l’humain. Elle enseigne que la fraternité n’est pas un vague élan. Elle suppose un rite, donc une mémoire partagée, donc une responsabilité.
Ce livre n’est pas une apologie naïve. Paul Naudon connaît les ambivalences historiques. Il sait que la modernité a disqualifié des formes religieuses lorsqu’elles servaient de paravent au pouvoir. Il entend les critiques de l’athéisme contemporain qui refuse les garanties transcendantes. Mais, page après page, il montre que l’argument destructeur ne guérit pas la blessure qui habite la conscience. La franc-maçonnerie, en ce sens, n’est ni refuge ni paravent. Elle est une discipline de vérité. Elle oblige à tenir ensemble la finitude humaine et l’appel de l’Infini. Elle apprend à discerner la voix du scrupule et celle de l’Esprit. Elle met l’homme debout dans le chantier du monde, simple compagnon de l’Œuvre qui l’excède, mais responsable de sa part.
Nous aimons la manière dont Paul Naudon restitue le sentiment religieux comme expérience originaire, antérieure aux systèmes. Ce sentiment n’est pas une émotion vague. Il est ce tremblement lucide que nous éprouvons devant la hauteur du réel. Il est cette intensité par laquelle les gestes les plus ordinaires deviennent liturgiques. Il est ce moment où le regard cesse d’être vorace pour devenir hospitalier. Les rituels maçonniques ne fabriquent pas ce sentiment. Ils lui offrent un cadre, une langue, un tempo. Nous comprenons alors pourquoi la maçonnerie fut à la fois suspecte aux pouvoirs et féconde pour les consciences. Elle rappelle que l’homme n’est jamais réduit à sa fonction. Elle affirme que la démocratie se nourrit d’hommes éveillés. Elle sait que l’économie n’est pas l’ultime architecture de nos vies. Elle propose une manière de gouverner d’abord soi-même, afin d’entrer ensuite dans la cité sans céder à la brutalité.
Il y a, chez Paul Naudon, une science du discernement. Sa plume demeure précise, jamais froide. Elle accueille les philosophies qui font dialoguer l’immanence et la transcendance. Elle prend au sérieux la critique de la superstition. Elle prend au sérieux la part de nuit qui accompagne la foi. Elle n’excuse pas l’obscurantisme. Elle ne ridiculise pas la prière. Elle tient l’équilibre. Cet équilibre n’est pas tiédeur. Il devient audace de penser à hauteur d’homme, avec le courage d’accueillir plus grand que soi.
Nous refermons la lecture avec le sentiment d’avoir traversé un atelier de pensée où chaque outil a retrouvé sa noblesse. Le maillet n’écrase pas. Il ajuste. L’équerre ne corsète pas. Elle rectifie. Le compas ne clôt pas. Il oriente. Le Volume de la Loi sacrée (VLS) n’est pas un prétexte. Il est la bibliothèque de nos fidélités. Tout se tient dans une sobriété de ton qui laisse sourdre une haute exigence morale. La Franc-Maçonnerie apparaît alors comme une pédagogie de l’âme publique. Elle prépare des hommes et des femmes capables d’accueillir la verticalité sans humilier la liberté. Elle leur apprend à regarder le monde avec gratitude et avec courage. Elle leur confie la tâche de ne pas renoncer à la présence du divin, même lorsque l’époque se grise de certitudes utilitaires.
Paul Naudon mérite ici quelques mots qui situent l’autorité tranquille de son propos. Juriste de formation, chercheur rigoureux et humaniste attentif, il a consacré une part décisive de sa vie à comprendre les sources religieuses, traditionnelles et corporatives de la franc-maçonnerie. Paul Naudon s’est appliqué tout au long de son œuvre à étudier les origines religieuses, traditionnelles et corporatives de la Franc-Maçonnerie et de ses rites. Il a signé des livres devenus des repères, parmi lesquels nous retenons son Histoire générale de la Franc-Maçonnerie, ses études sur les rites et les symboles qui éclairent la pratique sans la décolorer, ainsi que ses grands travaux sur les hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) qui offrent une cartographie fiable de leur histoire et de leurs usages. Cette trajectoire ne relève pas de l’érudition solitaire. Elle se présente comme un service rendu à la fraternité et, plus largement, à toute personne que la question du divin habite.
Dervy
Nous gardons de cette lecture une gratitude fervente. Le livre ne réclame pas l’adhésion immédiate. Il propose une compagnie durable. Il rend à la maçonnerie sa vocation la plus haute. Être l’école d’un regard qui refuse la facilité et qui s’autorise pourtant l’espérance. Être la pédagogie d’une fraternité qui ne cède ni au relativisme ni au fanatisme. Être cette chambre intérieure où le mot Dieu retrouve sa pudeur et sa force. Alors le Temple redevient notre maison commune. Non un refuge. Un chantier. Nous y apprenons que le divin n’est pas une excuse. Il devient une promesse. Une promesse que nous visitons à chaque tenue, à chaque silence, à chaque pas vers la Lumière.
La Franc-Maçonnerie et le divin – Histoire philosophique de la Franc-Maçonnerie à l’égard du sentiment religieux
Paul Naudon – Éditions Dervy, 2025, rééd., 192 pages, 19,90 € – version numérique 13,99 €
Contrairement à ce qu’ont pu propager certains « esprits chagrins » la COLLECTION QUI POSE DES QUESTIONS (DERVY) ne prend pas fin mais évolue. Parce que nous avons toujours tenté de préempter l’air du temps, nous continuerons à éditer des ouvrages plus proches des nouvelles spiritualités. Les nouvelles spiritualités en France, comme dans d’autres pays, connaissent une évolution continue, avec un large éventail de pratiques et de croyances qui se développent en réponse à une société moderne de plus en plus diversifiée, individualisée et parfois en quête de sens.
Parce qu’on assiste au retour de l’ésotérisme et du mysticisme, on assiste également à une réinterprétation des traditions mystiques chrétiennes, juives (kabbale) et islamiques (soufisme).
Une autre tendance notable est le Le néopaganisme et les formes de spiritualités qui valorisent la Terre comme sacrée. Par ailleurs, Il existe une forte convergence entre les pratiques spirituelles et le bien être (Yoga, méditation, guérison spirituelle) Enfin, avec l’explosion des technologies et des réseaux sociaux, les communautés spirituelles ont de plus en plus recours à Internet pour partager des enseignements, organiser des cercles de méditation, des retraites virtuelles ou même pour suivre des pratiques collectives à distance.
Vipassana – 10 Jours de méditation non-stop
On voit aussi émerger des pratiques qui se concentrent sur le « cœur » et l' »âme« , souvent influencées par des philosophies comme celles de l’Inde, du Tibet ou du Japon. Ces courants cherchent à rétablir une connexion profonde avec soi-même, en mettant l’accent sur des valeurs comme l’amour inconditionnel, la compassion, et la sagesse. Les retraites spirituelles connaissent un véritable essor en France. Elles proposent des immersions dans la nature ou des lieux dédiés à la recherche intérieure et à la purification de l’esprit.
Emerge, encore la quête de spiritualité sans religion: Un grand nombre de personnes cherchent aujourd’hui une spiritualité « sans étiquette« , rejetant les institutions religieuses traditionnelles au profit de pratiques plus flexibles, éclectiques et personnelles. La notion de « spiritualité laïque » se développe, où l’on combine des éléments de plusieurs traditions religieuses et spirituelles, en se concentrant sur les aspects universels de la recherche spirituelle, sans se soumettre à une structure dogmatique.
Pour finir la Science rejoint aussi les comportements spirituels avec les recherches sur les états de conscience modifiés, induits par des pratiques comme le jeûne, l’isolement sensoriel, la danse extatique ou même la consommation de substances psychédéliques, sont également en pleine expansion. La science explore de plus en plus ces pratiques, notamment à travers les recherches sur les psychédéliques et leur potentiel thérapeutique, mais également pour comprendre leur impact sur la conscience et la spiritualité.
Pour conclure brièvement : Les nouvelles spiritualités en France sont marquées par un désir de reconnecter l’individu à des expériences transcendantes, que ce soit à travers des pratiques anciennes ou des approches plus modernes et intégratives. L’une des caractéristiques principales est la quête de sens, en dehors des dogmes religieux traditionnels, en combinant bien-être, développement personnel, exploration intérieure et, parfois, technologies émergentes.
En avant première voici donc une présentation – par Eric de l’Estoile – du premier titre – réalisé avec son frère Arnaud– de la nouvelle collection REGARDS SUR LES NOUVELLES SPIRITUALITES. (Editions Dervy) à paraître début 2026
Le mercredi 8 octobre 2025, la bibliothèque de la Fondation Spadolini Nuova Antologia, nichée au cœur de Florence, berceau de la Renaissance et capitale de la Toscane, a été le théâtre d’une cérémonie empreinte de solennité. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO pour son centre historique, Florence, ancienne capitale du royaume d’Italie (1865-1871) et joyau universellement célébré pour ses trésors artistiques et architecturaux – du Duomo à la Galerie des Offices, en passant par le Ponte Vecchio et la Piazza della Signoria – a accueilli la remise des bourses Giovanni Spadolini.
Organisé par la Fondation Grand Orient d’Italie(GOI) en partenariat avec la Fondation Spadolini Nuova Antologia (ETS), cet événement a marqué le centenaire de la naissance de Giovanni Spadolini, illustre historien, journaliste et homme politique florentin, figure incontournable de la culture italienne.
Cette initiative met en lumière l’engagement des deux fondations à promouvoir la culture, l’histoire et les valeurs humanistes chères à Spadolini, tout en honorant son héritage à travers la recherche académique.
Une cérémonie ancrée dans la tradition culturelle florentine
La cérémonie s’est déroulée dans le cadre prestigieux de la bibliothèque de la Fondation Spadolini Nuova Antologia, nichée via Pian dei Giullari à Florence, un lieu empreint d’histoire et de mémoire. Florence, ville d’adoption de Giovanni Spadolini, a offert un écrin idéal pour cet événement.
Spadolini, grande et belle figure de la culture italienne, a marqué son époque en tant qu’historien, journaliste et homme politique. Professeur à la Faculté de sciences politiques « Cesare Alfieri » de Florence, il a révolutionné l’historiographie italienne par ses travaux sur les minorités laïques et catholiques dans l’Italie libérale. En tant que journaliste, il a dirigé avec brio des journaux de renom tels qu’Il Resto del Carlino et le Corriere della Sera, insufflant une rigueur intellectuelle et une vision progressiste au débat public. Politiquement, il a laissé une empreinte indélébile en tant que secrétaire du Parti républicain italien (PRI), premier ministre non chrétien-démocrate de la République (1981-1982) et président du Sénat, défendant un idéal de « parti de la démocratie » ancré dans la laïcité et les valeurs démocratiques.
Bisi – GOI
La collaboration entre la Fondation Grand Orient d’Italie, présidée par le Grand Maître Stefano Bisi, et la Fondation Spadolini Nuova Antologia, dirigée par Cosimo Ceccuti, illustre un engagement commun à perpétuer les idéaux de liberté, de laïcité et de démocratie qui ont guidé l’œuvre et la vie de Spadolini, tout en célébrant son héritage culturel et intellectuel.
Les lauréats : Andrea Castellana et Marco Mazzé Alessi
Le comité de sélection, composé de Stefano Bisi (président de la Fondation Grande Oriente d’Italia et Grand Maître du GOI), Cosimo Ceccuti (président de la Fondation Spadolini) et Antonio Seminario (secrétaire), s’est réuni le 14 juillet 2025 pour évaluer les travaux soumis. Après un examen rigoureux, deux candidats ont été distingués pour l’excellence de leurs recherches : Andrea Castellana et Marco Mazzé Alessi.
Palais-Giustiniani-siege-du-GOI à Rome
Leurs travaux, marqués par une profondeur scientifique, une rigueur critique et une originalité remarquable, ont su mettre en lumière la richesse et la complexité de l’héritage de Giovanni Spadolini.
Andrea Castellana : une exploration de la vie et de l’œuvre de Spadolini
Andrea Castellana a proposé une synthèse remarquable retraçant le parcours de Giovanni Spadolini, depuis ses origines familiales jusqu’à ses contributions majeures en tant que journaliste, historien et homme politique.
Son travail met en exergue :
-l’expérience journalistique de Spadolini, notamment sa direction des prestigieux journaux Il Resto del Carlino et Corriere della Sera, qui ont marqué le paysage médiatique italien.
son apport historiographique, à travers ses recherches novatrices sur les minorités laïques et catholiques dans l’Italie libérale, ainsi que son enseignement à la Faculté de sciences politiques « Cesare Alfieri » de Florence.
son engagement politique, soulignant la contribution unique de Spadolini au système politique italien, marquée par une vision humaniste et progressiste.
Le comité a salué l’approche critique et la profondeur analytique du travail de Castellana, qui reflète l’esprit de recherche et d’innovation cher à Spadolini.Marco Mazzé Alessi : une analyse du leadership politique de SpadoliniMarco Mazzé Alessi s’est concentré sur les années de leadership de Spadolini au sein du Parti républicain italien (PRI), succédant à Ugo La Malfa. Son travail retrace :
l’engagement institutionnel de Spadolini, de son élection au Sénat en tant que membre indépendant du PRI à ses rôles de président de la Commission de l’Éducation, ministre des Biens culturels et de l’Environnement (premier titulaire de ce ministère), et ministre de l’Instruction publique.
son rôle de Premier ministre (1981-1982), premier non-chrétien-démocrate de la République italienne, dans un contexte de défis majeurs (terrorisme, inflation, question morale). Sous sa direction, le PRI a obtenu un résultat historique aux élections de 1983, doublant presque ses voix et ses sièges.
sa vision d’un « parti de la démocratie », prônant une « troisième force » laïque et démocratique entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, jusqu’à son élection comme président du Sénat, où il choisit de se retirer du secrétariat du PRI pour garantir son impartialité.
Le comité a reconnu la richesse documentaire et la finesse critique du travail de Mazzé Alessi, qui met en lumière le rôle déterminant de Spadolini dans l’histoire politique italienne.
Une célébration de l’héritage florentin
La cérémonie a été marquée par des moments d’émotion, notamment lors des interventions de Cosimo Ceccuti, président de la Fondation Spadolini, dont une vidéo est disponible ci-dessous. Ceccuti a souligné l’importance de perpétuer la mémoire de Spadolini, non seulement comme figure politique, mais aussi comme intellectuel florentin dont les travaux ont enrichi la compréhension de l’histoire italienne. Stefano Bisi, Grand Maître du Grand Orient d’Italie, a quant à lui rappelé l’engagement de la Franc-maçonnerie italienne dans la promotion des valeurs de liberté, de culture et de progrès, en résonance avec l’héritage de Spadolini.
Une nouvelle anthologie pour l’avenir
Cette cérémonie s’inscrit dans une démarche plus large de valorisation de la culture florentine et italienne. La Fondation Spadolini Nuova Antologia, à travers sa revue éponyme, continue de publier des travaux qui perpétuent l’esprit critique et humaniste de Spadolini.
La collaboration avec la Fondation Grand Orient d’Italie renforce cet engagement, en soutenant de jeunes chercheurs et en encourageant des études qui explorent les intersections entre histoire, politique et culture.
La remise des bourses Giovanni Spadolini 2025 incarne, encore et toujours, un moment de communion autour des idéaux de savoir, de liberté et de démocratie. Un bel exemple à suivre en Europe !
À travers les travaux d’Andrea Castellana et de Marco Mazzé Alessi, l’héritage de Giovanni Spadolini continue d’inspirer les nouvelles générations, ancrant Florence comme un phare de la culture et de la pensée critique. Cet événement, porté par la collaboration entre deux fondations d’exception, restera un jalon dans la célébration du centenaire de Spadolini et dans la promotion des valeurs qu’il chérissait.
Sources : Newsletter du 20 octobre 2025 du Grand Orient d’Italie / Illustrations : GOI ; Wikimedia Commons
À l’antenne, Clément Ledoux a su ouvrir un parvis. Sa voix a ménagé le silence juste pour que la parole respire, et la pensée de Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France, a pris sa hauteur naturelle. Nous n’avons pas seulement écouté une émission, nous avons franchi un seuil. La radio s’est faite Temple, la question s’est faite chemin.
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
Le thème surgit d’emblée comme une injonction douce : oser pousser les portes. Pousser la porte du Temple, celle du cœur, celle de l’esprit.
Quitter l’immobilité grise, remettre du mouvement dans la vie, consentir au commencement, non l’exploit d’un soir, mais l’ascèse du quotidien. La formule n’est pas un slogan, elle trace une discipline d’être, prolongeant la première conférence publique du Grand Maître et l’élan qu’il imprime à son mandat.
Blason GLDF
Alors vient V.I.T.R.I.O.L.
Visiter l’intérieur de la terre, c’est accepter la descente, délaisser la surface bruyante pour la lumière patiente. L’alchimie y retrouve son vrai rôle : méthode de transmutation et non folklore de vitrines. Séparer pour unir, purifier pour exhausser, transmuer pour offrir. La Grande Loge de France rappelle ainsi qu’elle travaille au temps long, à rebours des injonctions d’instantané. Ici, le doute n’est pas une faiblesse, c’est une force d’ajustement, l’atelier où la conscience s’accorde à l’équerre plutôt qu’au tumulte.
Dans un monde saturé de messages, vivre le Rite avec d’autres devient nécessité. Non pour se confondre, mais pour se reconnaître. L’Atelier est ce laboratoire de fraternité où l’on apprend la juste mesure, la tenue de la parole, l’accueil de celle d’autrui. Les jeunes, amis aps seulement, y frappent de plus en plus nombreux, non pour ajouter un signe à leur panoplie, mais pour se reconnecter à eux-mêmes, reprendre rendez-vous avec leur propre vie loin de la tyrannie du flux. La fraternité n’est pas l’extase d’un “même”, c’est la pratique exigeante de l’altérité.
Au centre, la liberté de conscience
Cette année relie deux dates cardinales qui nous obligent : 1875, le Convent de Lausanne où le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) affirme cette liberté comme valeur essentielle ; 1905, la loi de séparation qui donne à la République sa neutralité hospitalière. Entre ces deux repères se dessine une ligne de crête : permettre à des croyants de diverses traditions, à des agnostiques, à des athées, de travailler ensemble sans s’amoindrir. Faire de la Question à l’étude des Loges un temps commun sur ce thème n’est pas un exercice rhétorique, c’est un service rendu à la Cité : éclairer sans invectiver, dialoguer sans s’assigner, servir sans s’exhiber.
L’ouverture n’est pas un mot, c’est un geste.
Des portes réellement ouvertes, des temples réellement visités, un musée vivant qui accueille et raconte. Les Journées européennes du patrimoine l’ont confirmé, en France et en outre-mer : des foules curieuses, patientes, respectueuses, ont franchi nos seuils – des milliers de pas sur le pavé mosaïque, autant de regards délivrés des préjugés. Rien ne défait mieux les fantasmes qu’une marche guidée, une explication simple, un symbole montré sans l’exhiber. La discrétion n’est ni le secret ni la fermeture, elle est la condition d’une transmission fidèle. C’est tout le sens des rendez-vous annoncés et des invitations répétées à venir voir.
Vient alors la leçon d’exemplarité.
Elle ne se déclame pas, elle se prouve. Trois noms suffisent pour tracer une droite dans le vacarme – trois Frères qui, chacun à leur manière, ont incarné dans le monde la fidélité à la lumière reçue.
Pierre Brossolette, journaliste, intellectuel, résistant, choisit en 1944 de mourir plutôt que de livrer ses compagnons. Il préféra le silence à la compromission, l’honneur à la survie. Son nom donne aujourd’hui son visage au Grand Temple de la Grande Loge de France, rappelant que la parole maçonnique n’a de prix que lorsqu’elle sait se taire quand l’essentiel est menacé. Il repose au Panthéon.
Pierre Simon, ancien Grand Maître de la GLDF
Pierre Simon, médecin, humaniste et homme d’action, fut l’un des artisans majeurs de la légalisation de la contraception et de la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Ancien Grand Maître de la GLDF, il incarna cette conscience fraternelle qui transforme la réflexion en réforme et la bienveillance en cadre de justice. Sa pensée fut celle d’un franc-maçon engagé : non dans le tumulte des idéologies, mais dans la construction concrète d’une dignité partagée.
Arnaud Beltrame
Arnaud Beltrame, officier de gendarmerie, donna sa vie en 2018 pour sauver une otage. En lui, la chevalerie spirituelle dont parlait le Grand Maître retrouva chair : le courage lucide, le don sans emphase, la fidélité silencieuse à l’idéal de service. Son geste a réuni dans l’émotion la nation et l’Ordre, rappelant que la Lumière ne brille que par les actes.
Ces trois Frères, séparés par les années mais unis par le même souffle, nous enseignent que l’initiation n’a de sens que si elle débouche sur l’exemplarité. Dans leurs vies respectives, la devise de la Grande Loge « Liberté, Égalité, Fraternité » ne fut pas gravée sur le fronton des discours, mais inscrite au front de l’action.
Liberté, Égalité, Fraternité
L’initiation ne s’achève pas sous la voûte étoilée, elle oblige au dehors. L’équerre et le compas ne décorent rien, ils commandent.
Dans l’entretien, Jean-Raphaël Notton tient ensemble fidélité et présence…
Et c’est toute sa vision qu’il faut saluer : claire, exigeante, hospitalière. Fidélité à l’essentiel initiatique ; présence agissante dans la cité. Il ne s’agit pas de brandir l’appartenance, mais de la rendre crédible par la conduite. À ses yeux, la tradition n’est vivante que lorsqu’elle se donne et s’éprouve. Comme en amour, les déclarations comptent peu, seule l’épreuve atteste. Pour nous, il en va de même : ce que nous vivons au Temple demande des gestes simples et justes, une manière d’être au monde qui prouve, avant de proclamer, la vérité de la Fraternité.
Saluer Clément Ledoux, c’est reconnaître l’art du passeur. Sa manière installe l’espace où la pensée peut naître, et l’émission retrouve la tonalité qui convient à la parole maçonnique : humble, précise, hospitalière. Le temps d’une écoute, la rumeur s’est tue, le symbole a respiré. France Culture fait résonner la Grande Loge de France en donnant à chacun l’envie non de commenter, mais d’entrer.
L’onde a dessiné un parvis ; à nous de franchir la porte. Des conférences publiques s’annoncent, des rencontres, des travaux partagés. Le meilleur de la tradition demeure vivant lorsqu’elle se donne ; la spiritualité habite les jours lorsqu’elle agit ; la fraternité retrouve sa densité lorsqu’elle se partage.
Puisse cette méditation accompagner l’auditeur, du chantier au Temple et du Temple au chantier.
Émission « Divers aspects de la pensée contemporaine », France Culture, édition du dimanche 19 octobre 2025 : invité Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
À Athènes au IVe siècle avant notre ère, deux philosophes, maître et disciple, y développent des visions du monde radicalement opposées : Platon, le rêveur des Idées éternelles, et Aristote, l’observateur minutieux de la nature. Le premier nous invite à contempler un monde parfait, au-delà des apparences ; le second nous ramène sans cesse au concret, à l’étude des êtres et des choses telles qu’elles sont. Platon cherche la vérité dans un au-delà intelligible, Aristote la trouve dans l’analyse du monde sensible.
Imaginez un franc-maçon, curieux des vérités universelles et des principes d’harmonie, écoutant les deux philosophes tenter de le convaincre de leur vision respective de la réalité, de la connaissance et de l’éthique.
Franc-Maçon : Maître Platon, influencé par Socrate et Héraclite et vous Maître Aristote, ancré dans l’observation scientifique – acceptez de développer vos arguments profonds pour éclairer ma quête. Comment vos visions complémentaires mais opposées peuvent-elles guider notre Ordre maçonnique vers l’harmonie et le Bien suprême ?
Platon : Cher Franc-Maçon, bien que mon élève Aristote ait étudié à l’Académie avant de fonder son Lycée, nos approches diffèrent radicalement, comme je vous le simplifie :
« Platon aime les mathématiques, Aristote préfère les sciences ».
Cher Franc-maçon, sache qu’en métaphysique les réalités véritables sont éternelles, immatérielles et parfaites, dans un monde intelligible séparé du sensible. Toi qui cherches la lumière de la vérité, écoute-moi. La réalité véritable n’est pas ce que tes yeux perçoivent dans ce monde changeant, fait d’ombres et d’imperfections. Les objets que tu vois – cette chaise, cet olivier – ne sont que des reflets imparfaits des Formes éternelles, résidant dans un monde intelligible. La chaise participe à la Forme de la Chaise, parfaite et immuable, comme le dit mon Phédon : « Si quelque chose est beau, c’est parce qu’il participe à la Beauté elle-même » (100c3–7). La vérité réside dans ces Formes, accessibles seulement par l’intellect, non par les sens trompeurs. Dans le Phédon, j’interroge : « Et ces choses-là ? Disons-nous que la justice elle-même est quelque chose ? Bien sûr. Et le beau, et le bien ? Assurément. Alors, as-tu jamais vu l’une de ces choses avec tes yeux ? En aucune façon »[1]. Ces Formes sont auto-suffisantes, et les particuliers y participent : « Si quelque chose d’autre est beau en plus de la Beauté elle-même, c’est beau pour aucune autre raison que parce qu’il participe à la Beauté elle-même »[2] Elles sont simples et mono eidétiques (« d’une seule forme »[3]), contrairement aux particuliers complexes souffrant de la « comprésence des opposés » ; une vache est grande face à son veau mais petite face à un taureau. Le monde sensible est une ombre imparfaite, avec la Forme du Bien comme principe suprême téléologique. En épistémologie, je suis rationaliste : la connaissance naît de la réminiscence des Formes, les sens sont trompeurs et perspectivistes. L’allégorie de la caverne[4] illustre les prisonniers voyant des ombres, libérés pour le Soleil. « La perception stimule le processus de réminiscence, menant à la croyance et à la connaissance des Formes » (Phédon, 99eff). Ma méthode des hypothèses : « Prenant comme hypothèse la théorie la plus convaincante, je considérais comme vrai ce qui concordait »[5]. Percevoir des bâtons égaux réminisce la Forme d’Égalité ; un bâton droit semble courbé dans l’eau[6], montrant la distorsion sensorielle. « Le savoir est la nourriture de l’âme », et la sagesse voit la juste mesure. Franc-Maçon, vos outils géométriques – équerre, compas – participent aux Formes éternelles ; contemplez-les par la raison pour transcender le sensible et bâtir un temple spirituel parfait. La géométrie révèle des vérités éternelles, indépendantes des sens.
Aristote : Respecté maître Platon, votre idéalisme transcendant inspire, mais ma philosophie, ancrée dans l’observation empirique et scientifique, marque un tournant vers une approche réaliste immanente. Je critique vos Formes dans ma Métaphysique comme inutiles pour le changement : « Il n’y a donc aucun avantage à postuler des substances éternelles, comme le font ceux qui acceptent les Formes, à moins qu’il n’y ait en elles un principe capable de provoquer le changement »[7]. Maître, avec tout le respect que je te dois, cette idée des Formes me semble inutile pour comprendre le monde. Franc-maçon, observe cet olivier : il n’a nul besoin d’une Forme séparée pour exister ou croître. Sa réalité est ici, dans sa matière – ses racines, son bois – unie à sa forme, sa nature d’olivier. Mon hylémorphisme voit la substance comme composé de matière (hylè, potentialité) et forme (morphè, actualité) : une statue est bronze informé par sa figure. « Par forme, j’entends l’essence de chaque chose et la substance première »[8]. Les universaux ne sont pas séparés : « Rien de commun ne signifie un ceci, mais un tel type de chose »[9]. « Il n’y a pas d’universaux en dehors de leurs particuliers »[10]. L’actualité prime : « elle est prioritaire dans le logos »[11]. La vérité naît de l’observation attentive de ce qui est, par les sens et l’induction, non par une contemplation abstraite : Tous les hommes sont mortels ; Socrate est un homme ; donc mortel. « Les sens sont nécessaires pour déterminer la réalité », et « si l’on n’avait pas la sensation, on n’apprendrait rien »[12]. En biologie, je classe les espèces par observation, fondant une proto-méthode scientifique. Pour connaître un arbre, observez son développement du gland au chêne, guidé par le télos : « La nature ne fait rien en vain ». La connaissance commence par les sens, passe par l’expérience, culmine en intellect démonstratif, critiquant votre idéalisme en insistant sur l’induction des particuliers. Franc-Maçon, votre équerre mesure le réel tangible ; ancrez votre quête dans l’observation empirique pour une construction solide, non dans des ombres transcendantes.
Franc-maçon : Mais comment puis-je vivre justement, en harmonie avec cette vérité ? La Franc-Maçonnerie valorise la vertu et l’ordre moral. Vos visions de la réalité impliquent-elles des chemins différents pour la vertu ?
Platon : Une société juste, franc-maçon, repose sur la connaissance du Bien. La vertu, c’est la connaissance, Franc-maçon. Si tu connais la Forme du Bien, tu agiras justement, car nul ne choisit le mal sciemment. Dans ma République, je dis : « Il y aura justice dans l’âme si chaque partie remplit sa fonction » (441c-445e). Le philosophe, par la dialectique, contemple les Formes et devient vertueux sans effort. L’amour de la beauté, comme dans le Symposium, t’élève vers la Forme du Beau, et cette contemplation te rend juste. La raison domine les passions ; il n’y a pas de faiblesse de la volonté. Le Bien est la Forme suprême ; vertus interconnectées (sagesse, courage, modération, justice) ancrées dans la raison. « Il y aura justice dans la cité si les membres de toutes les trois classes s’occupent de leurs propres affaires ; de même, dans l’âme individuelle, si chaque partie remplit sa fonction »[13]. Le philosophe-roi, connaissant les Formes, agit sans effort : « Jusqu’à ce que les philosophes règnent comme rois… les cités n’auront pas de repos des maux »[14]. Dans ma République, la cité idéale est gouvernée par des philosophes-rois, formés à contempler les Formes. Sans eux, « les cités n’auront pas de repos des maux » (473d). La justice naît de l’harmonie : gardiens, auxiliaires et producteurs remplissent leurs rôles, sans propriété ni famille pour éviter les conflits. Seule la connaissance des Formes assure une justice harmonieuse, quand il y a analogie de l’âme tripartite à la cité. La démocratie, hélas, est instable : la liberté excessive mène à tyrannie[15], car elle laisse les passions dominer. Franc-Maçon, imaginez vos loges comme cette cité, philosophes-rois contemplant les Formes pour une société sans maux, inspirant utopies et philosophies transcendantales [16].
Aristote : Platon, votre intellectualisme et utopie ignorent la nature pratique et sociale de l’homme. En éthique, la vertu est habitude acquise par pratique. « La vertu est un état de caractère qui concerne le choix, situé dans un juste milieu… déterminé par un principe rationnel », n’est-ce pas le mésotès ?[17] . La vertu n’est pas seulement affaire de connaissance, mais d’habitude.[18]. Le courage, par exemple, est le milieu entre témérité et lâcheté, acquis par des actions répétées [19]. Tu deviens vertueux en pratiquant la vertu, non en contemplant une Forme. L’éducation et l’expérience t’élèvent vers l’eudaimonia, le bonheur, guidé par la raison pratique, adaptée aux circonstances. Elle doit se faire précocement : « On doit avoir été élevé dans de bonnes habitudes ». La Vertu dynamique, contextuelle, contraste votre intellectualisme.
Platon : Une société juste, Franc-maçon, repose sur la connaissance du Bien. Dans ma République, la cité idéale est gouvernée par des philosophes-rois, formés à contempler les Formes. Sans eux, « les cités n’auront pas de repos des maux » (473d). La justice naît de l’harmonie : gardiens, auxiliaires et producteurs remplissent leurs rôles, sans propriété ni famille pour éviter les conflits. La démocratie, hélas, mène à la tyrannie, car elle laisse les passions dominer.
Aristote : En politique, le pragmatisme est de rigueur équilibrant démocratie et oligarchie. « La communauté des biens, des femmes et des enfants… rendrait la cité impossible »[20]. La Propriété privée est source de responsabilité, évitant les conflits. Homme n’est qu’un« animal politique » car « La cité est quelque chose de naturel »[21]. Un bon régime rend vertueux. Les Régimes justes (monarchie, aristocratie, politeia) ne doivent pas être déviés (tyrannie, oligarchie, démocratie) ; Platon, ta cité est irréaliste. Franc-maçon, dans ma Politique, j’analyse les constitutions réelles pour trouver la meilleure : la politeia, un régime mixte, équilibrant démocratie et oligarchie. La propriété privée, loin d’être abolie, encourage la responsabilité. L’homme est un « animal politique » (Politique, I) ; la cité existe pour rendre les hommes vertueux par des lois adaptées à leur nature. Contrairement à Platon, je vois l’échange économique comme le fondement des liens sociaux, non la contemplation abstraite. Franc-Maçon, bâtissez pragmatiquement avec équilibre pour la stabilité, soyez vertueux par habitude en posant les bases de la science moderne et d’une éthique pratique.
Platon : Pourtant, sans Formes transcendantes, comment expliquer l’ordre cosmique ? Le Bien illumine comme le Soleil, cherchant la vérité dans l’au-delà intelligible.
Aristote : Par causes immanentes, Platon, par causes immanentes ! Mon Premier Moteur, pur acte, donne une finalité sans séparation ; la vérité est dans l’analyse du sensible. Maître Platon, vous m’êtes cher, mais la vérité m’est plus chère encore.
Franc-Maçon : Sages, vos débats m’éclairent profondément. Platon, votre idéalisme élève vers les Formes éternelles, nourrissant notre quête ésotérique. Aristote, votre réalisme ancre dans l’observation et l’habitude, comme un artisan équilibrant ses outils. Vos visions complémentaires – transcendantale et immanente – fusionnent pour guider mon chemin vers une harmonie parfaite.
Platon et Aristote (en chœur) : Que la lumière de la sagesse illumine éternellement votre chemin, Franc-Maçon !
Quelle approche vous parle le plus ? Celle de Platon, qui élève l’esprit vers l’absolu, ou celle d’Aristote qui est ancrée dans l’observation et l’action ?
Dès l’incipit, une ligne de conduite se dessine avec la netteté d’un trait d’équerre. Laurent Perret, Suprême Commandeur du Grand Chapitre Français et du Suprême Conseil du Rite Moderne pour la France, écarte deux tentations symétriques qui stérilisent la pensée : clore le sens comme on scelle une arche, ou bâtir un catéchisme qui prend le symbole en otage.
L’avertissement n’est pas protocolaire ; il est performatif. Il nous invite à lire dans l’esprit d’une Loge au travail, non d’un tribunal du sens. À ce seuil, Olivier Tazé pose son compas : il met en ordre sans enfermer, il éclaire sans réduire, il indique des passages sans ériger de checkpoints.
La préface, loin d’être un tapis rouge, est un garde-fou éthique ; elle protège la liberté intérieure du lecteur autant qu’elle protège le Rite de la glose définitive.
Cette liberté s’adosse à deux piliers qui plaquent l’édifice sur son terrain vivant. Pierre Mollier, avec la « Genèse », reconduit la chaîne d’union des textes et des filiations : sources, variantes, gestes fondateurs – tout ce qui, dans la longue mémoire française, donne une charpente aux Ordres de Sagesse. Le texte de cette « Genèse » est d’ailleurs issu, comme l’indique le référencement en bas de page, de son ouvrage Les hauts grades du Rite Français – Histoire et texte fondateur, Le Régulateur des chevaliers maçons (Dervy, coll. Renaissance Traditionnelle – Bibliothèque de la franc-maçonnerie, 2017).
Philippe Michel
Philippe Michel, membre de la Chambre des Grades du Grand Chapitre Français, remet ensuite l’ouvrage dans son histoire : la cristallisation de 1785-1786, puis le XIXᵉ siècle avec ses réformes, ses foisonnements, ses rectifications. Ce binôme n’ajoute pas un vernis d’érudition ; il règle la lumière. Nous savons d’où viennent les formes, comment elles ont tenu, où elles ont parfois cédé, et pourquoi il fallait, à certains moments, resserrer la voûte.
De là découle une clarification féconde : quand l’anglo-saxonnité choisit de conserver trois degrés – et d’y adjoindre, selon les usages, l’Arche Royale –, la France opte pour une voie sage, structurée en Ordres, afin de préserver, après la Maîtrise, la cohérence du grand récit. Non pas une surenchère décorative, mais une pédagogie de la montée : justice qui redresse, alliance qui oblige, reconstruction qui s’enseigne, paix profonde qui s’éprouve. Le rappel n’est pas polémique, il est organique : il explique l’architecture même du quadriptyque, pensé comme un continuum ascendant et pourtant cyclique dans l’esprit – selon la formule heureuse de l’introduction. Nous gravissons, nous trébuchons, nous rebâtissons ; nous revenons au même point, mais plus haut, comme sur une rampe invisible qui épouse le souffle du Rite.
Ainsi, la mise au clair éthique du début n’est pas un simple préambule ; elle est la clé qui ouvre toutes les portes du livre. Elle nous apprend à lire comme nous travaillons : avec méthode et souplesse, dans la fidélité et sans fétichisme. Elle nous reconduit à cette juste mesure française – l’art de ne pas confondre autorité et autoritarisme du sens – où chaque symbole demeure passage et non possession, et où le lecteur, loin d’être contraint, est convié à devenir, marche après marche, l’artisan de sa propre élévation.
I. Élu Secret – la justice qui redresse
Le premier livret épouse fidèlement la partition annoncée par le sommaire : introduction du grade, symbolique générale, contexte historique et biblique, déroulement de la cérémonie, symboles majeurs. Cette granularité est précieuse pour le travail en Loge : elle permet de lier geste, parole et finalité.
L’axe du grade tient dans la conversion de la vengeance (Nekam) en justice. Olivier Tazé évite l’écueil moraliste : il montre comment l’économie rituelle fabrique cette conversion. La chambre de préparation n’est pas une antichambre psychologique ; elle est déjà plongée dans la dramaturgie du tirage au sort et de la mission : accepter l’inattendu, consentir à « faire sa part ». La caverne – motif matriciel – devient un laboratoire de vision où l’Inconnu met à l’épreuve notre rapport au vrai. La purification et le retour ferment la boucle : la justice ne punit pas, elle rétablit.
Le chapelet symbolique est traité un à un : étoile du matin, nombre 9 (neuf ombres, neuf marches, cycle de gestation), cordon Vincere aut mori, Source, Lampe, marche en arrière, signe/contre-signe, trois maximes, chien, rouge et noir, nombres 9 & 15, Joaben, Abibal… Olivier Tazé ne cède pas au pittoresque ésotérique : chaque item revient à son usage initiatique. Ainsi la marche en arrière cesse d’être une curiosité pour redevenir un entraînement à la lucidité ; la lampe n’est pas un bibelot, elle est la discipline du regard ; le Chien, gardien des seuils, nous apprend que l’instinct loyal précède la rhétorique morale. Résultat : un grade compris comme rectification – et non comme règlement de comptes spirituel.
II. Grand Élu Écossais – l’alliance éprouvée
Le deuxième opus déplace le centre de gravité : après la justice, l’alliance. Le sommaire met en avant la triade sacrifice – purification – partage, puis l’accès à la Parole sacrée sous le triangle, la voûte, la pierre d’agate et les quatre voiles du Saint des saints. La pédagogie d’Olivier Tazé consiste à faire travailler les symboles : pain et vin comme acte de fraternité (pas comme emprunt liturgique), eau et fumée comme pédagogie de l’ascension (ce qui monte n’est pas ce qui enfle, mais ce qui s’allège de soi).
Le triangle redevient figure d’alliance (verticale et horizontale), la pierre d’agate relève de la protection intérieure – un cœur poli, pas une amulette –, le chandelier à sept branches ordonne les vertus comme autant de luminaires du travail quotidien. Belle démonstration aussi sur les voiles : ils ne dissimulent pas le sacré, ils nous apprennent à ne pas confondre curiosité et dévoilement. Les entrées hébraïques (El Hanan, Schem Ham Phorasch, Berit, Neder, Schelmout) sont traitées dans la retenue : assez pour ouvrir, jamais pour clore.
III. Chevalier d’Orient – rebâtir dehors et dedans
Le troisième livret est celui de l’architecture retrouvée. L’introduction inscrit Zorobabel dans le double contexte : Babylone, Cyrus, retour à Jérusalem, puis reconstruction. Le test de foi en captivité, la perte volontaire des signes au franchissement du pont, l’investiture par l’épée et l’écharpe, la truelle et la lumière des 70 bougies donnent à sentir la cadence du grade : fidélité, dépouillement, service.
Le long collier symbolique est exemplaire pour un travail d’atelier : épée, pont – liberté de passage, songe de Cyrus, 70 lumières, truelle, titre de Chevalier, couleur verte, outils cassés et dispersés, “Yaavorou hammaim”, lion, “Rends la liberté aux captifs”, Zorobabel, Juda/Benjamin. Olivier Tazé insiste, à juste titre, sur les outils brisés : nous ne rebâtissons pas à partir de rien, mais de ce qui fut mal-usé. La couleur verte n’est pas un signe d’appartenance ; c’est un dynamisme : chlorophylle des chantiers de l’âme. Et l’épée ne glorifie pas la force : elle tranche l’illusion, pendant que la truelle joint, assemble, répare. L’opus réussit ici une chose rare : faire sentir que la chevalerie devient charte de gouvernement de soi.
IV. Chevalier Rose-Croix – l’unification intérieure
Le quatrième livret est écrit dans une langue plus sobre encore : normal, il traite de l’ineffable. La montée des quatre chambres – obscure, noire, de réprobation, rouge – compose une alchimie (nigredo, discernement des sept péchés, rubedo de la charité agissante). Olivier Tazé ne raconte pas la scène ; il règle la lumière, dosage après dosage. Rose et Croix, Foi-Espérance-Charité, pélican, aigle, serpent, INRI, Emmanuel – paix profonde, nec plus ultra, 33, banquet/cène mystique, baiser de paix : l’enchaînement va de l’appréciation morale (qui ne suffit pas) à la transfiguration (qui oblige).
Mention spéciale pour INRI : loin d’un jeu d’initiales secrètes, l’auteur rappelle ses couches d’interprétation et son pouvoir d’incandescence du verbe – ce qui est prononcé avec rectitude brûle l’ego qui l’instrumentalise. Le baiser de paix n’est pas affect : c’est un acte politique au sens haut, qui désarme la violence mimétique. Quant au nec plus ultra, il n’érige pas une barrière ; il énonce une mesure : au-delà de cette cime, l’homme ne grandit plus en intensité, il grandit en douceur.
Olivier Tazé
La tenue d’ensemble : clarté, fidélité, justesse du geste
Ce quadriptyque ne s’empile pas, il se tient. Les sommaires, d’abord, agissent comme une rampe de lumière : déroulement et “symboles majeurs” ne sont pas des balises scolaires mais des prises sûres pour l’étude en commission ou en tenue de perfection. Tu peux saisir un motif – la marche en arrière, les quatre Voiles, le pont, le baiser de paix – et bâtir autour de lui une séquence de travail sans perdre la visée du grade ; chaque entrée devient une pierre d’attente, prête à être taillée par l’Atelier.
Cette clarté n’ôte rien à la profondeur parce qu’elle s’adosse à une fidélité exigeante. L’appui constant sur les rituels de 1786 replace le Rite Français dans sa maturation propre – loin des proliférations du XIXᵉ qui brouillèrent parfois la ligne – et maintient le cap d’une sobriété française : pas d’exotisme enjolivé, pas de surenchère décorative, mais une dramaturgie nette qui conduit de la justice à l’Alliance, de la reconstruction à la paix profonde. On avance droit, sans emphase, avec la patience d’un bâtisseur qui préfère la charge à la posture.
Reste le ton, qui est la mesure intime de l’ensemble. L’écriture demeure tenue, accessible sans vulgariser, précise sans sécheresse ; le lexique symbolique vise le cœur de l’usage, et les notations bibliques sont reconduites à leur portée initiatique, loin de toute scolastique desséchante. On sent la fréquentation réelle des chambres, l’odeur du bois et de la cire, et cette volonté discrète de servir plutôt que d’expliquer. À la lecture, l’œil s’éclaire, la main se pose mieux sur l’outil : le texte ne brille pas pour lui-même, il met en état d’ouvrage.
Pour qui, pour quoi ?
Pour le Frère de la GLNF aux portes du Premier Ordre, ces livrets donnent une grille d’orientation fiable : que regarder, que travailler, que déposer. Pour le Maître déjà engagé dans les Sagesse, ils offrent une relecture qui remet à l’endroit certains automatismes (la justice sans ressentiment, la pureté sans puritanisme, la chevalerie sans pose, la charité sans tiédeur). Pour les Très Sages, ils constituent un viatique de transmission : la matière y est suffisamment structurée pour nourrir des chantiers collectifs.
Au total, ces quatre opus accomplissent ce que promet le Rite lorsqu’il est bien servi : ils redonnent de la tenue à notre marche. L’Élu Secret nous apprend à nommer l’ombre sans l’habiter ; le Grand Élu Écossais, à tenir l’alliance par des gestes simples ; le Chevalier d’Orient, à rebâtir sans fétichiser l’outil ; le Chevalier Rose-Croix, à unifier sans s’absoudre. Nous sortons de lecture comme d’un chantier à la tombée du jour : un peu poudreux de sciure, mais l’œil clair.
Un quadriptyque de travail et de respiration. Sobre, fiable, immédiatement mobilisable en Loge ou en Chapitre. À recommander aux Frères qui veulent habiter les Ordres plutôt que les collectionner. Et à placer, sans hésiter, au centre de la table d’étude : entre la lampe et la truelle – là où le symbole redevient usage.
Symbolisme des Ordres de Sagesse du Rite Français – du 1er au 4e Ordre
Olivier Tazé – Préface de Laurent Perret
Éditions de l’Art Royal (EAR), coll. Franc-Maçonnerie, T1-104 p. ; T2-90 p . ; T3-90 p. ; T4-108 p., les 4 opus 35 € – à l’unité 10 €
De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
En Franc-maçonnerie, le tamis est souvent appelé un filtre interne, un test invisible qui sélectionne ceux qui ont la patience, la persévérance et la force intérieure pour rester. C’est un concept dur, mais pas cruel : il permet de mettre en lumière ceux qui sont vraiment prêts à travailler sur leurs propres pierres. Beaucoup abordent la franc-maçonnerie avec enthousiasme : le regard brillant, le cœur brûlant, l’esprit plein d’espoir et d’impatience. Ils aspirent à changer, à grandir et à donner. Mais souvent, ils sont captivés par l’idée romantique de la franc-maçonnerie, « toute lumière, toute sagesse », et ne voient pas le travail obscur qui se cache derrière.
Quand le travail devient fatigant, quand le symbole exige un effort pratique, quand on vous confie des tâches humbles et simples, peut-être considérées comme « hors contexte » par rapport au travail profane que vous effectuez, alors le tamis commence à tomber en morceaux.
Mais ceux qui restent apprennent qu’« il y a un temps pour tout ». Et la Franc-maçonnerie n’est pas un domaine à négliger, mais une carrière à creuser lentement. Tout le monde ne sait pas attendre : certains se découragent avant que la pierre ne révèle sa forme. Certaines personnes pensent que le titre ou le rang suffit :
Pourquoi rester en tant qu’Apprenti ou Fellow ?
Je sais déjà tout, je veux le 3ème degré !
C’est une étape incontournable. Les grades ne sont pas des décorations à porter, mais des stations à franchir avec conscience. Une part plus fragile d’elle-même se sent inadaptée : elle n’a aucun outil, elle ne sait pas déchiffrer un rituel, elle craint d’être découverte. Elle a peur de la profondeur, du silence, de la lenteur du quotidien. Alors elle abandonne, convaincue que ce n’est pas « sa voie ».
Mais tous, ceux qui restent comme ceux qui partent, sont touchés par le même phénomène : le tamis.
Le tamis n’est pas un jugement, c’est un avertissement. Il vous dit : soit vous persistez avec difficulté, soit vous partez. Il vous apprend que la persévérance, l’étude, le dévouement, même dans les tâches les plus humbles, et l’attention portée au cheminement sont les véritables outils. Si vous ne les possédez pas, si vous ne les cultivez pas, le terreau initiatique ne s’enracinera pas profondément.
Lorsque vous êtes Apprenti puis Compagnon, votre présence au Temple, votre participation aux séances, votre relation avec les Frères et les Sœurs sont vitales.
Sans régularité, sans vie communautaire, impossible d’établir la confiance, de cultiver ses racines initiatiques. Pourtant, nombreux sont ceux qui abandonnent sur-le-champ : par découragement, par manque de camaraderie, par sentiment d’être « inadapté ». Ils abandonnent avant même d’avoir vraiment commencé.
Parfois, la raison est vague : on ne sait pas vraiment pourquoi on part. C’est une douleur qu’on ne comprend pas complètement. Peut-être y a-t-il de la colère : vous pensiez avoir de la valeur, que vous aviez déjà quelque chose à offrir, et vous vous sentez ignoré. D’autres fois, vous vous sentez isolé : vous n’avez jamais été affecté, jamais impliqué, jamais « mélangé » aux travaux de la Loge. Vous vous sentez spectateur, et non acteur. Alors, vous pensez que cela ne vaut pas la peine de rester.
Morale : La Franc-maçonnerie est faite de briques. Non pas de murs préfabriqués, mais de pierres posées les unes sur les autres, avec patience, sens des limites et persévérance. Si vous aviez abandonné, vous n’auriez peut-être pas échoué : le moment n’était peut-être pas encore venu. Mais il est inutile de dire que c’était une perte de temps ; chaque pas, même celui qui vous échappe, fait partie de votre pierre intérieure.
De l’aspera à l’astra.
À travers les difficultés jusqu’aux étoiles.
Et ceux qui construisent avec de vraies pierres, chaque jour, savent que le Temple ne s’érige pas en un seul jour.