De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
En Franc-maçonnerie, le tamis est souvent appelé un filtre interne, un test invisible qui sélectionne ceux qui ont la patience, la persévérance et la force intérieure pour rester. C’est un concept dur, mais pas cruel : il permet de mettre en lumière ceux qui sont vraiment prêts à travailler sur leurs propres pierres. Beaucoup abordent la franc-maçonnerie avec enthousiasme : le regard brillant, le cœur brûlant, l’esprit plein d’espoir et d’impatience. Ils aspirent à changer, à grandir et à donner. Mais souvent, ils sont captivés par l’idée romantique de la franc-maçonnerie, « toute lumière, toute sagesse », et ne voient pas le travail obscur qui se cache derrière.
Quand le travail devient fatigant, quand le symbole exige un effort pratique, quand on vous confie des tâches humbles et simples, peut-être considérées comme « hors contexte » par rapport au travail profane que vous effectuez, alors le tamis commence à tomber en morceaux.
Mais ceux qui restent apprennent qu’« il y a un temps pour tout ». Et la Franc-maçonnerie n’est pas un domaine à négliger, mais une carrière à creuser lentement. Tout le monde ne sait pas attendre : certains se découragent avant que la pierre ne révèle sa forme. Certaines personnes pensent que le titre ou le rang suffit :
Pourquoi rester en tant qu’Apprenti ou Fellow ?
Je sais déjà tout, je veux le 3ème degré !
C’est une étape incontournable. Les grades ne sont pas des décorations à porter, mais des stations à franchir avec conscience. Une part plus fragile d’elle-même se sent inadaptée : elle n’a aucun outil, elle ne sait pas déchiffrer un rituel, elle craint d’être découverte. Elle a peur de la profondeur, du silence, de la lenteur du quotidien. Alors elle abandonne, convaincue que ce n’est pas « sa voie ».
Mais tous, ceux qui restent comme ceux qui partent, sont touchés par le même phénomène : le tamis.
Le tamis n’est pas un jugement, c’est un avertissement. Il vous dit : soit vous persistez avec difficulté, soit vous partez. Il vous apprend que la persévérance, l’étude, le dévouement, même dans les tâches les plus humbles, et l’attention portée au cheminement sont les véritables outils. Si vous ne les possédez pas, si vous ne les cultivez pas, le terreau initiatique ne s’enracinera pas profondément.
Lorsque vous êtes Apprenti puis Compagnon, votre présence au Temple, votre participation aux séances, votre relation avec les Frères et les Sœurs sont vitales.
Sans régularité, sans vie communautaire, impossible d’établir la confiance, de cultiver ses racines initiatiques. Pourtant, nombreux sont ceux qui abandonnent sur-le-champ : par découragement, par manque de camaraderie, par sentiment d’être « inadapté ». Ils abandonnent avant même d’avoir vraiment commencé.
Parfois, la raison est vague : on ne sait pas vraiment pourquoi on part. C’est une douleur qu’on ne comprend pas complètement. Peut-être y a-t-il de la colère : vous pensiez avoir de la valeur, que vous aviez déjà quelque chose à offrir, et vous vous sentez ignoré. D’autres fois, vous vous sentez isolé : vous n’avez jamais été affecté, jamais impliqué, jamais « mélangé » aux travaux de la Loge. Vous vous sentez spectateur, et non acteur. Alors, vous pensez que cela ne vaut pas la peine de rester.
Morale : La Franc-maçonnerie est faite de briques. Non pas de murs préfabriqués, mais de pierres posées les unes sur les autres, avec patience, sens des limites et persévérance. Si vous aviez abandonné, vous n’auriez peut-être pas échoué : le moment n’était peut-être pas encore venu. Mais il est inutile de dire que c’était une perte de temps ; chaque pas, même celui qui vous échappe, fait partie de votre pierre intérieure.
De l’aspera à l’astra.
À travers les difficultés jusqu’aux étoiles.
Et ceux qui construisent avec de vraies pierres, chaque jour, savent que le Temple ne s’érige pas en un seul jour.
La Franc-maçonnerie se définit volontiers comme un « ordre initiatique, traditionnel et universel, fondé sur la fraternité ». D’emblée donc, le caractère initiatique de la démarche maçonnique est clairement mis en avant. Encore faut-il s’entendre sur le sens donné à ce mot. Qu’est-ce que l’initiation ? Qu’est-ce que la démarche initiatique ? Qu’est-ce que la quête initiatique en Franc-maçonnerie ?
Initier, c’est commencer. Le mot vient du latin initium, qui signifie commencement, sens que l’on retrouve par exemple dans le mot français « initial ».
Le dictionnaire de l’Académie française donne pour le verbe initier le sens d’amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d’un processus.
L’initiation est donc un commencement.
Celui qui est initié entame une nouvelle phase, accède à un nouveau statut.
Le Serment (Dionysos Tsokos, 1849) illustre une cérémonie d’initiation : le pope semble être Grigórios Phléssas, le combattant Theódoros Kolokotrónis.
Dans de très nombreuses sociétés, l’initiation marque encore de nos jours le passage de l’irresponsabilité de l’enfance aux droits et devoirs de l’âge adulte. On connaît ainsi les rites et les épreuves, les cérémonies, qui marquent l’initiation des jeunes membres de la plupart des tribus du continent africain. Leur initiation fait d’eux des membres à part entière de la société.
Plus proches de nous non seulement par la géographie mais aussi par le jeu des influences philosophiques et historiques, on peut évoquer ici les initiations de l’ancienne Egypte ou de la Grèce antique, et en particulier les Mystères d’Eleusis, qui étaient les plus importants de ces rites, basés sur la symbolique de la mort et de la résurrection, et qui, surtout, devaient conserver leur caractère à la fois sacré et secret.
On retrouve également des rites d’initiation parmi les artisans et bâtisseurs admis dans les Collegia fabrorum romains.
Comme leurs devanciers égyptiens et grecs, ils se transmettaient, selon un mode progressif, les secrets des justes dimensions et de la juste orientation des sanctuaires qu’ils érigeaient et décoraient à la gloire des dieux. Ils s’efforçaient de créer le beau et l’harmonieux en respectant les proportions, les angles, les rapports de la Nature elle-même, telle que la divinité, à leurs yeux, les avait déterminés.
Ainsi ce qui était en bas était comme ce qui était en haut. Le microcosme était homothétique au macrocosme.
Quelques siècles plus tard, même si la continuité historique n’est pas parfaitement établie, les bâtisseurs des cathédrales du Moyen-âge ont sans nul doute hérité de ces connaissances sacrées. Ils ont aussi hérité de leur mode de transmission, en en conservant en particulier le caractère progressif.
Nous avons hérité d’eux le terme de loge, qui désignait le bâtiment qu’ils construisaient pour y vivre, y tracer leurs plans et instruire les apprentis et les compagnons recrutés sur place pour participer ào la construction. On utilise aussi le terme atelier, au sens où on parle d’un atelier d’architecte. La transmission se faisait sous le sceau du secret car il convenait que ces connaissances liées à l’essence même du projet divin ne soient pas divulguées à qui n’aurait pas eu qualité pour les connaître.
De nombreux documents attestent que ces bâtisseurs, charpentiers, tailleurs de pierre et autres maçons appartenaient à des associations pratiquant des rituels d’initiation, respectant le secret et faisant vœu de solidarité.
Peu à peu, des membres n’appartenant pas au métier furent cooptés au sein des Loges. Clercs, érudits, membres de la noblesse des villes où s’érigeaient les cathédrales et basiliques, ils avaient à cœur de partager la Connaissance qui gouvernait la construction de l’édifice qu’ils avaient commandité. Ainsi les Loges s’enrichirent-elles de membres « acceptés« .
Dans tous les cas, ce qu’ils transmettaient à leurs disciples formait un ensemble cohérent, constituant un enseignement dispensé de manière progressive et discontinue, formant ainsi, palier après palier, un système à degrés.
La méthode initiatique pratiquée dans toutes les loges maçonniques du monde transmet ainsi graduellement à la fois le fond de l’enseignement – son contenu – et la forme traditionnelle qui véhicule cet enseignement – son contenant
Ainsi, le mode de transmission de la Tradition est lui-même inscrit dans la tradition, et le Rite se pérennise, degré après degré. En fait, les trois premiers, Apprenti, Compagnon et Maître, tirent leur origine de la tradition initiatique du Métier. Les trente degrés suivants, qui permettent la poursuite du cheminement initiatique au Rite Ecossais Ancien et Accepté sous les auspices d’un Suprême Conseil, empruntent davantage aux traditions spirituelles de l’Orient et de l’Occident, et à la tradition chevaleresque.
Quel que soit le degré qu’il est atteint dans son cheminement, le Franc-maçon progresse selon une démarche initiatique qui est une quête spirituelle lui ouvrant, progressivement, la voie vers la Connaissance. De quelle connaissance s’agit-il ici ? De la connaissance de soi et du rapport du soi aux autres et au monde, d’une compréhension, d’une perception à la fois intime et profonde, d’une conscience.
C’est aussi la conscience de l’ordre universel, de l’unité de la Création, du caractère absolu du Un – Tout fondamental que les Francs-maçons appellent la Vérité. C’est la Lumière vers laquelle nous nous efforçons de progresser et qui éclaire notre chemin.
Chaque initiation est un passage, l’ouverture à un nouvel espace de la conscience, de la pensée et de l’action. Elle est une mort à l’état antérieur, immédiatement suivie d’une renaissance à un état nouveau. Chaque initiation transforme celui qui la vit. Ce qui est une manière de dire qu’il y a un avant et un après, que chaque initiation est bien un passage, un tournant, une mutation.
Le Grand Architecte de l’Univers à la Gloire duquel travaillent ces loges « traditionnelles» est confondu avec Dieu pour les uns, considéré comme un principe métaphysique placé hors du champ des religions pour d’autres, ou encore assimilé à l’Ordre cosmique. Mais en tout état de cause, ce principe unique, universel, intemporel, dépourvu de tout caractère anthropomorphique, est créateur de l’ordre universel, organisateur d’un équilibre, d’une harmonie, qui assurent la cohésion et la cohérence de l’Univers, par-delà les désordres contingents, les agitations locales, les soubresauts et les accidents ponctuels.
C’est de cet Ordre universel que prend peu à peu conscience l’initié, en même temps que de son rôle, de sa mission.
L’initiation maçonnique est ainsi au cœur même de l’éthique, c’est-à-dire relative aux conduites humaines et aux valeurs qui les fondent.
Clairière en automne avec des arbres en feuilles
L’initié s’est un jour résolu à se mettre en chemin,à aller à la recherche de soi. Le chemin de l’initié demeure un chemin individuel, mais il ne saurait être un chemin solitaire. Au contraire, il ne peut se parcourir que parmi les autres, grâce aux autres, grâce à ses Frères.
En effet, la méthode initiatique va conduire le Maçon à découvrir non seulement l’importance de l’écoute de l’Autre, en invitant l’Apprenti à garder le silence, à se taire pour mieux écouter et mieux entendre, mais aussi et peut-être surtout le silence intérieur, qui loin d’être une attitude passive et inerte, permet d’être à l’écoute de l’Etre à l’intérieur de soi. Ce silence actif, cet éveil, cette écoute, conduit à l’Etre intérieur, d’où l’on peut percevoir le Tout, le Un, l’Universel.
La démarche initiatique est donc une démarche de l’homme en lui-même, pour lui-même, en même temps qu’elle est une ouverture aux Autres, à leurs différences, à leurs particularités. L’initié, étape après étape, degré après degré, va se construire et contribuer avec d’autres à construire le monde autour de lui, bâtir son temple intérieur et participer au Grand Œuvre, concourir à l’édification du temple de l’humanité, et à l’accomplissement du projet que les Francs-maçons attribuent au Grand Architecte de l’Univers.
Ainsi, les Francs-maçons œuvreront sans avoir besoin de bannière ni de mot d’ordre, sans espérer de récompense ni dans le présent ni dans une hypothétique vie future. Inlassablement, ils travailleront à créer davantage de justice et d’équité, davantage de vérité, davantage de respect de l’autre, de tolérance et d’Amour.
Nous pouvons faire ensemble, assurément, le constat que le monde contemporain est en quête de repères, en quête de sens, et qu’il court le risque de perdre l’essentiel, que sont les valeurs de l’humain. Le principe que nous nommons Grand Architecte de l’Univers nous offre le champ infini d’une spiritualité ouverte, qui ne nous interdit ni ne nous impose aucune appartenance, aucune croyance ni aucune pratique.
Une telle quête, un tel projet, un tel engagement, dont l’objet est le véritable humanisme compris comme une éthique de l’humanité dans sa diversité mais aussi son unicité. C’est donc bien une spiritualité universelle, qui n’a rien de contingent. La voie maçonnique est aussi la voie qui permet en effet à mesure que l’initié progresse, de conquérir sa pleine liberté de conscience, sa pleine liberté de pensée.
Le Franc-maçon n’est pas asservi à une idéologie mais fondamentalement libre, pour créer davantage de liberté donc de responsabilité, et s’approcher de l’homme réalisé, en harmonie avec la Vérité éternelle et universelle.
L’initiation, c’est une longue quête qui amène le Franc-maçon, par une démarche progressive, à la recherche du Bon, du Beau, du Vrai et du Juste.
Nous sommes donc Maçons ou Maçonnes pour cultiver en nous et faire rayonner autour de nous des valeurs, des principes moraux susceptibles d’inspirer et de guider nos choix, nos pensées et nos actes.
Il importe de réfléchir aux apports, mais aussi aux limites de ce que nous appelons intelligence artificielle.
Scène futuriste conçue par l’intelligence artificielle (IA).
L’expression a été créée il y a un demi-siècle par John McCarthy, professeur à l’Université de Stanford, en Californie, et Marvin Minsky, du célèbre MIT, pour désigner, je cite, « la construction de programmes informatiques qui s’adonnent à des tâches qui sont, pour l’instant, accomplies de façon plus satisfaisante par des êtres humains car elles demandent des processus mentaux de haut niveau tels que : l’apprentissage perceptuel, l’organisation de la mémoire et le raisonnement critique ».
Artificial ou artificielle veut dire clairement que le processus s’efforce d’avoir toutes les apparences de l’intelligence humaine, et insistent sur le fait que le fonctionnement interne du système doit ressembler à celui de l’être humain et être au moins aussi rationnel.
Il s’agit donc d’imiter au mieux les fonctions du cerveau humain.
L’intelligence dont il est question ici, c’est l’ensemble des facultés de conception, de compréhension, d’adaptation quant aux opinions, les auteurs anglo-saxons considèrent que l’intelligence est la capacité d’avoir des opinions fondées sur la raison. On voit immédiatement une limite à cette compréhension, et par tant à ce que l’Intelligence Artificielle va chercher à imiter : l’I.A. aboutit à des opinions ou propose des options fondées sur la raison.
Or nous savons que nos choix, qu’il s’agisse d’opinions, de jugements, d’inclinations, procèdent de notre cerveau droit comme de notre cerveau gauche, c’est-à-dire de nos émotions, de notre intuition, comme de notre raison. Les valeurs de l’humain ne sont pas uniquement l’expression de ce que commande la raison, les faits démontrables et démontrés.
L’intelligence Artificielle est donc incapable d’imiter le cerveau humain en ce qu’il a de non-rationnel.
Très concrètement, cela signifie qu’une machine, si sophistiquée soit-elle, n’a pas d’état d’âme, pas d’émotion, pas d’affect, pas d’éthique. Une machine, même si elle est dotée de capacités d’auto-apprentissage, n’a pas peur, n’aime ni ne déteste rien ni personne.
En fait, en dehors des ouvrages de science-fiction, les machines n’ont pas de conscience, n’éprouvent pas de sentiments. On pense ici aux célèbres Lois de la Robotique d’Isaac Asimov :
1/ Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
2/ Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
3/ Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
Delta lumineux sur PC portable
A défaut d’être capables de ressentir, les machines peuvent néanmoins simuler, en apparence, des émotions et une conscience. Si elles parviennent à en donner l’illusion, ce ne peut être que le fait de leur programmation. Une machine ne peut, si perfectionnée soit-elle, éprouver de la douleur, du plaisir, de la peur. E t quand bien même on pourrait créer une telle machine, elle ne les percevra pas de la même manière que nous.
Reste qu’il est de plus en plus évident que les systèmes d’intelligence artificielle deviennent capables d’accomplir certaines activités qui auparavant étaient l’apanage exclusif des humains. Le développement de ces systèmes conduit au renforcement progressif de leurs facultés d’autonomie propre et de cognition – c’est-à-dire la capacité à apprendre par l’expérience et à prendre des décisions de manière indépendante –, lesquelles sont susceptibles de faire de ces systèmes des agents à part entière pouvant interagir avec leurs opérateurs et leur environnement et les influencer de manière significative.
En fait, toute technologie offre de nouvelles opportunités en même temps qu’elle crée des risques. Et il ne faut pas négliger les aspects éthiques du développement de ces technologies. Je soulignerai trois des risques éthiques liés à l’Intelligence Artificielle :
Image générée par Intelligence Artificielle (IA)
Je citerai en premier lieu le risque de désengagement : l’utilisation de l’IA et de machines autonomes peut conduire à un désengagement de l’humain. Remplacer le facteur humain par de l’IA pourrait conduire à une déshumanisation des pratiques et un appauvrissement des interactions sociales.
Au-delà de la technique, qui s’intéresse aux maladies, il y a la relation humaine, qui s’intéresse au malade. En fait, le secteur de la santé, des soins apportés aux patients, aux personnes en situation de handicap et aux personnes âgées va, dans les prochaines années, être profondément transformé par le développement de technologies, avec grande diversité d’applications allant de l’assistance au contrôle, ou à l’accompagnement quotidien.
Le récent scandale des établissements accueillant des personnes âgées dépendantes montre bien combien le rapport humain est essentiel, et combien l’éthique ne saurait être sacrifiée sur l’autel de la rentabilité financière. La forte dimension affective au cœur de la relation de soin ne va pas cesser d’évoluer et, dès lors, va modifier à la fois le travail des soignants comme la vie des patients. Il faut veiller à ne pas déshumaniser la relation soignant-soigné, tout en se félicitant de ce que les machines, les robots, les automates peuvent permettre, qui renforce l’efficacité, assure la proximité et la sécurité des soins.
Jambe artificielle d’handicapé qui prend le départ d’une course
Le deuxième risque est la déresponsabilisation : progressivement, l’être humain pourrait avoir tendance à s’en remettre exclusivement à la proposition de la machine, en évitant d’engager sa responsabilité. Dévier de la solution préconisée par la machine entraînerait une prise de risque trop grande, susceptible de lui faire encourir d’éventuelles sanctions en cas de problème. Cela est vrai en médecine come dans de très nombreuses activités, par exemple le pilotage des véhicules ou des avions.
Le troisième risque est celui de l’atteinte à l’autonomie et par tant à l’imagination et à la créativité. Derrière les vertus facilitatrices de certains dispositifs peut se déployer de manière sous-jacente une normativité. Ainsi, certains dispositifs pourraient empêcher les êtres humains d’adopter des comportements considérés comme « sub-optimaux », de tenter certaines expériences, voire de commettre des erreurs qui souvent sont à la source de nouveautés et de découvertes
Mais on ne saurait se priver des considérables progrès, en tous cas des indiscutables transformations et accélérations que l’Intelligence artificielle va apporter, par exemple en ce qui concerne la recherche clinique, qui permet d’éprouver l’efficacité et la sécurité des nouveaux médicaments.
Le numérique va très certainement permettre de tester les nouveaux médicaments plus rapidement, et sans doute avec moins de patients. Ce que l’on appelle déjà les essais in silico, c’est-à-dire mettant en œuvre des méthodes d’études effectuées au moyen d’ordinateurs dont les puces sont principalement composées de silicium, vont très probablement optimiser la sécurité des tests cliniques.
Il faudra donc peser les bénéfices et les risques, faire preuve à la fois d’audace et de raison, arbitrer. En un mot, accepter d’intégrer les progrès de la technologie, tout en ne cédant rien quant aux valeurs de l’humain. On aura je l’espère compris que le Franc-Maçon, au motif que le rituel, les décors, les appellations des Officiers ou les outils de la Loge perpétuent d’antiques traditions, ne saurait être le défenseur d’un passéisme nostalgique, d’un conservatisme poussiéreux.
En fait, on aura compris que le Franc-Maçon doit inlassablement œuvrer au progrès de l’homme et de la société. Il doit être un homme de son temps, partager les interrogations de son époque, comme par exemple sur la pollution, l’énergie et la parentalité, mais aussi le respect de la différence et de la dignité de chacun, quelle que soit sa différence.
Chacun aura donc compris que le Franc-maçon doit être le gardien de l’éthique, le gardien des valeurs de l’humain dans tout ce que le progrès technologique peut apporter qui facilite, démultiplie, voire rend possible ce qui jusque-là semblait impossible.
On doit également comprendre que l’intelligence artificielle est un outil fantastique qui doit être au service de l’homme, et non l’inverse, l’homme devenant l’esclave des machines sans garder la maîtrise de l’initiative, sans garder le contrôle ultime sur les choix proposés par le robot. Parce qu’au-delà de ce que les équations, les algorithmes et les calculs de probabilité peuvent analyser et suggérer, il y a des principes et des valeurs dont nous avons choisi d’être, à notre place et à notre office, les garants.
Chers Sœurs et Frères, bienvenus dans ce temple sacré – ou devrais-je dire ce bunker anti-profanum vulgus, façonné par le mot latin tempus qui, comme chacun sait, sert à trier le saint du vulgaire avec la délicatesse d’un videur de boîte de nuit ! Ici, nous, braves maçons, nous isolons du chaos extérieur pour dompter nos passions avec la grâce d’un dompteur de lions en pantoufles. Et pour y parvenir, on s’incline devant l’Obédience – ce joli mot tiré de oboedientia, qui sent bon la soumission volontaire, histoire de trouver notre petit centre cosmique et d’éclore comme des fleurs sous les lois universelles. Tout un programme !
Tant que le Temple reste un cocon douillet, sécurisé comme une forteresse suisse, et que l’Obédience joue les justiciers équitables avec la rigueur d’un juge télévisé, tout roule comme sur des roulettes. On peut maçonner, sculpter nos âmes et polir nos cubes de pierre dans un bonheur parfait. Mais attention, chers amis, la vie n’est pas un conte de fées ! Parfois, un grain de sable – ou disons plutôt un pavé – vient gripper la machine.
Le chaos s’invite, la peinture s’écaille et l’Obédience commence à ressembler à un chef d’orchestre qui a perdu sa baguette. Que faire alors ? Transgresser, bien sûr ! Car, soyons honnêtes, un peu de désobéissance bien placée, c’est le sel de la fraternité, non ?
Mais là, mesdames et messieurs les maçons, commence le grand numéro d’équilibriste.
Quand faut-il sauter le pas ? Attendre que tout le monde applaudisse à l’unisson pour donner le signal, ou guetter un signe divin – genre un éclair ou une fuite de toit spectaculaire – pour déclarer le chaos intolérable ?
Pierre Brossolette à Londres entre 1942 et 1944.
Dans nos loges, comme dans tout bon troupeau, on trouve les meneurs, ces héros autoproclamés, et les suiveurs, ces âmes prudentes qui préfèrent regarder la parade avant de danser. Mais qui sont les plus malins ? Les premiers, qui risquent de se prendre un rateau historique, ou les seconds, qui évitent les chutes mais ratent peut-être la gloire ?
Revenons à nos illustres aînés : on se gargarise des exploits de Pierre Brossolette, ce résistant au grand cœur, mais pour un héros, combien de Jean Mamy, ces collabos discrets qui ont préféré le confort à l’honneur ?
Une fois la guerre finie, les estomacs pleins et les consciences astiquées, on aime jouer les moralistes du canapé. Mais en 2025, où sont nos résistants modernes ?
Hélas, il faut le craindre, la collaboration semble être devenue la nouvelle tendance, avec son petit air chic et ses risques bien calculés.
Oser le sacrifice, mes amis, ça demande d’avoir peu à perdre – ou beaucoup de culot !
Alors, chers Frères et Sœurs, à vous de jouer : quand le Temple vacille et que l’Obédience ronfle, oserez-vous enfreindre la règle avec un sourire malicieux ? Ou attendrez-vous sagement que le chaos devienne une mode acceptable ? Réfléchissez bien, car dans l’art de transgresser, comme dans celui de maçonner, le timing est tout – et un bon éclat de rire vaut parfois mieux qu’une leçon de morale !
La Parole du Véné, un peu taquine mais toujours fraternelle, vous donne rendez-vous la semaine prochaine !
D’aucun pourrait s’étonner du rapprochement de la Franc-maçonnerie avec la notion de Théâtre. Bien qu’il y ait une différence entre la Franc-maçonnerie et le théâtre, des similitudes existent ; c’est ce que l’on peut appeler sa théâtralité.
En deçà des commentaires pédagogiques et des prêt-à-penser à la mode, le foisonnement des rituels maçonniques permet d’écouter la rumeur des générations humaines. D’un lieu à l’autre, nous déposons nos défroques de gueux et nous nous laissons habiller de costumes de lumière par des personnages historiques et légendaires[1].(Daniel Béresniak)
Les cérémonies maçonniques sont conduites comme dans une pièce de théâtre mais sans public dans la salle. Seulement sur scène. On devrait plutôt parler de théâtralité.
Si «le théâtre est un simulacre, une représentation figurée qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être», on ne peut nier que la sacralisation, en tenue, des objets, du temps et de l’espace, se fait par des simulacres qui opèrent une transformation symbolique. Ce faisant, les simulacres les font devenir autre chose, manifestant le sacré tout en restant eux-mêmes[2].
S’il se joue au théâtre des rôles que les acteurs ne font qu’interpréter, pour nous faire croire à la fable et «après cela, il y a la vie de chacun», en Franc-maçonnerie, il y a aussi des rôles. Cependant, il est vrai que ceux tenus par le franc-maçon au cours des travaux de Loge, sont toujours ceux de soi-même se nouant à l’intime qui les incorpore et de ce fait abolit toute différence pour l’être qui est un, en monde maçonnique et en monde profane. Croyez-vous qu’à minuit, lorsque les travaux sont fermés, les paroles dites dans le Temple se taisent? Croyez- vous que leurs vibrations sonores cessent de résonner?
C’est cela que l’ouvrage Franc-maçonnerie, Décryptage de sa théâtralité a essayé de mettre en évidence.
Par le terme de théâtralité, on désigne les spécificités esthétiques propres au théâtre. La première d’entre elles tient à la double nature du théâtre, à la fois genre littéraire et art du spectacle. Dans cette perspective, la théâtralité consiste en « une épaisseur de signes », pour reprendre la définition de Barthes, une polysémioticité plaçant à côté du texte à dire une somme de langages non-verbaux lié à la représentation[3]. « Vous recevez en même temps six ou sept informations (venues du décor, du costume, de l’éclairage, de la place des acteurs, de leurs gestes, de leur mimique, de leur parole), mais certaines de ces informations tiennent (c’est le cas du décor) pendant que d’autres tournent (la parole, les gestes) ; on a donc affaire à une véritable polyphonie informationnelle, et c’est cela la théâtralité: une épaisseur de signes. [4]»
L’étude des rituels anciens ou de l’iconographie telle qu’elle apparaît dès les origines dans les divulgations permet la reconstitution d’une véritable histoire des lieux maçonniques, depuis les tavernes (pubs à Londres, arrière-salles chez les traiteurs à Paris), salons de notables en province, puis locaux aménagés à cet effet, et enfin locaux strictement dédiés aux usages maçonniques, finalement dénommés «temples» après la Révolution.
Le temple maçonnique constitue le plus souvent un décor, comme un décor de théâtre, sur lequel l’interprétation symbolique peut prendre toute sa puissance. Les rituels créent l’espace maçonnique et celui-ci se déploie dans le décor qui accueille les travaux de Loge attribuant aux présents des rôles alternatifs spécifiques.
Les symboles sont compris comme une espèce particulière de signes perçus par leur nature verbale, visuelle, matérielle ou gestuelle, tels que métaphores verbales, images, artefacts, mouvements. Ils sont aussi des enchaînements complexes d’action tels que rituels et cérémonies, mais aussi des narrations symboliques telles que les mythes, etc.
Il y a un auteur, pour le franc-maçon c’est le rituel. Les ritèmes[5], c’est-à-dire les parties élémentaires du phénomène initiatique d’une tenue rituelle maçonnique sont joués, comme dans un mystère médiéval. C’est un ensemble de gestes répétés, invariables et symboliques, de pratiques coutumières, présentes et réglées comme des lois.
Ainsi, «Les antécédents du drame hiramique doivent être cherchés dans les représentations des mystères, ces scénettes d’inspiration biblique jouées au Moyen-âge dans les églises d’abord, sur les parvis ensuite, avant de l’être en différents lieux de la ville. Réservées aux grands moments de l’année liturgique, ces représentations étaient souvent confiées aux corps de métier, guildes ou corporations, qui les finançaient et en assuraient la réalisation. Les mystères avaient pour objet des passages bibliques comme la Création, la faute d’Adam et Ève, le meurtre d’Abel, la construction de l’arche de Noé, le déluge, la visite des rois mages, le massacre des innocents, le jugement dernier.»
La séquence centrale des cérémonies d’initiation est une époptie, c’est-à-dire une représentation théâtralisée du mythe principal et de l’enseignement des secrets (les arcanes) propres au groupe maçonnique en général, et aux degrés (ou groupe de degrés) en particulier à partir de jeux scéniques substituant au temps et l’espace réels ceux du mythe.
Comme la plupart des autres initiations, les tenues maçonniques sont à la fois un mimodrame et un théâtre parlé dans lesquelles la gestuelle, les postures, le récit, les déplacements, les sons, la mise en scène jouent un rôle central et complémentaire.
Chaque détail de l’unité s’éprouve dans l’évidence d’une présence à soi et aux autres par sa surface de conscience. Tous les spectateurs sont également des acteurs de la pièce qui se joue. L’époptie est créatrice de présence se manifestant par une gestuelle adressée à la communauté de la loge comme langage non verbal et fédérateur ; car commun, partagé, signifiant et intemporel. «Alors l’acteur devient passeur, parce que depuis son corps à lui, depuis son effort à lui, depuis les traces qu’ont imprimées les sons des mots en lui, il peut rendre compte du corps d’où est née l’écriture, à savoir une partie de l’histoire du corps de l’écrivain [du rituel]. Et ce faisant, il l’incarne et l’incarnant, l’ouvre physiquement. Et dans cet effort physique et mental, il touche par la vision qu’il donne de son propre corps le corps des autres. Il est alors créateur d’une sensation physique qui devient (redevient) porteuse de sens et d’imaginaire.»
La gestuelle traduit sur la fine pointe éphémère du présent l’expression d’un choix personnel qui devient, dans le vivant, une intériorisation des plus intimes, autrement dit une immanence, tout en étant par ailleurs parfaitement justifiée aux yeux de tous. La gestuelle affiche, en ces moments-là, les interactions qui concourent au surgissement du rayonnement de plusieurs personnes qui communiquent sans rien perdre de leur idiosyncrasie[8], dans une réciprocité où l’un devient l’autre. Promesse salvatrice où «la relation avec l’avenir, c’est la relation même avec l’autre[9]».
Contrairement aux mots qui ont besoin de silence entre eux pour faire sens, la gestuelle ne laisse aucun espace silencieux ; tout est signifiant, que ce soit dans le mouvement ou que ce soit dans l’immobilité – il y a un silence impossible du corps.
Le corps est le premier ordre de réalité. Il est la médiation avec l’espace extérieur par ses sensations et ses actions. Il identifie l’individu par sa présence animée. Aucun corps ne peut porter en lui seul les conditions de son état mécanique : tout corps est à la fois cause et effet[10].
Mais, surtout, apparaissent des relations invisibles entre le conscient et l’inconscient. La réitération des gestes fait, dès lors, partie de la technique initiatique. À terme s’opère lentement une métamorphose de l’être, une poïèse, dirait Platon[11].
En contact avec ce nouveau monde qui est au-delà de tous les dualismes[12], le franc-maçon peut alors vivre, avec un égal bonheur, la dualité[13] qui unifie le visible ordinaire et l’invisible, le corps et l’esprit devenus deux façons de dire la même chose[14].
En ne s’intéressant qu’aux personnages, considérant l’inextricable collection des éléments d’expression de la mise en scène maçonnique qui ont évolué pour chaque grade au cours de l’histoire maçonnique, il en ressort toutefois l’importance de la gestualité.
On aurait pu aborder les caractéristiques de la gestuelle maçonnique en isolant chacune des parties du corps (les viscères aussi) – sans qu’elles aient envie de devenir roi[15] – aussi celles des sens, en considérant la manière avec laquelle cet élément constitutif d’un geste est mis en œuvre pour une finalité propre à chaque degré, avec toutes les variantes propres à chaque rite[16].
On aurait pu envisager une analyse séparant la gestuelle exécutée par le franc-maçon seul de celle où un contact charnel avec un autre franc-maçon est requis par les rituels.
On aurait pu catégoriser les gestes maçonniques selon leur finalité, selon les principes sous-jacents : ceux de l’éveil spirituel, ceux de la mise en relation fraternelle avec les autres, ceux conduisant à l’action sociétale.
On aurait pu aborder la gestuelle en séparant les tenues rituelles courantes des cérémonies d’attribution des différents grades ; et, au cours de celles-ci, en séparant les différentes phases rituelles qui les structurent : d’abord, dans la loge et dans le temps conventionnel[17] de la tenue pour la vérification de la potentialité de l’impétrant à son degré, ensuite, là où se déroulent les lieux et le temps mythique de l’époptie, enfin, dans la loge pour la transmission des arcanes du nouveau degré qui lui donneront une nouvelle identité (voir Annexe 1).
Mais, considérant les intrications de ces perspectives d’approche, il semble que l’étude des différents constituants s’articule mieux par leur présentation sous forme d’éléments d’un puzzle[18] (gestique[19]), proposant pour chacun d’eux son orthopraxie en tant que gestuaire[20] maçonnique vigilante ; c’est-à-dire de considérer chaque geste au regard de la façon dont il devrait être exécuté pour correspondre à la finalité voulue par les différents rites. Selon Durkheim, «les rites sont des règles de conduite qui prescrivent à l’homme comment se comporter avec les choses sacrées».
En explorant les gestes maçonniques, et bien consciente de ne pouvoir être exhaustive – tant il faudrait décrire tous «les dromènes (mouvements, gestes), sans parler bien sûr des légomènes (chants, paroles, cris[21]) et deiknymènes (emblèmes, objets et accessoires sacrés)[22]« des différents rites et degrés – je n’ai pu qu’être conduite à m’interroger sur certains aspects de ceux-ci : comment signifier leur valeur sémantique donnée par l’expression non verbale ? Comment ces gestes doivent-ils être réalisés pour être conformes au message qu’ils sont censés émettre ?
Comment les adapter à un usage propre à chacun, les maîtriser pour un usage collectif ou simplement les apprécier à travers la diversité des rites ?
Que signifie exécuter tel geste pour l’autre et pour soi[23] ?
Comme le sémiologue qui voit du sens là où les autres voient des choses – la sémiologie s’intéresse à faire émerger les structures sous-jacentes – j’ai essayé, par mes interprétations, de dégager quelques sens de la mise en scène maçonnique sous six aspects qui nous permettent de la constater : la gestualité,[24], la parure, les postures, la manifestation de la connaissance des arcanes, les déplacements scéniques, la théâtralisation des sons.
Il est à remarquer que : – aucun signe ne se fait assis (sinon la demande de parole dans certaines loges et le maniement des maillets par le Vénérable et les deux Surveillants) ; – certains gestes ne se font qu’une seule fois dans la vie d’un maçon, ils se doivent d’être particulièrement marquants (comme la brûlure de la purification par le feu lors de certains rites) ; – de nombreux gestes codés font référence à des zones très précises du corps[25].
L’importance du corpus de mise en scène théâtrale est fondamentale, au point que l’on peut s’interroger : que serait la Franc-maçonnerie sans lui ?
Je tiens à souligner que je ne dévoile rien qui ne soit déjà mis à disposition de tout un chacun dans le monde profane.
De toute façon, ce qui est présenté et exposé dans mon ouvrage ne pourra être compris que par l’expérience d’un vécu dans les conditions des rites initiatiques, non pas pour faire ou acquérir mais pour devenir.
[1]. Daniel Béresniak, Rites et symboles de la Franc-Maçonnerie, tome 2, Detrad, 1994.
[2]. «En manifestant le sacré, un objet quelconque devient autre chose, sans cesser d’être lui-même, car il continue de participer à son milieu cosmique environnant. Une pierre sacrée reste une pierre ; apparemment (plus précisément : d’un point de vue profane) rien ne la distingue de l’ensemble des autres pierres. Pour ceux auxquels une pierre se révèle sacrée, sa réalité immédiate se transmue au contraire en réalité surnaturelle» Mircéa Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1957, p. 17.
Voir ma conférence du 18 mai 2024, Le sacré en Franc-maçonnerie, un postulat ?
[3]Benoît Barut, Théâtralité , Dictionnaire Eugène Ionesco, 2012, p. 597.
[4] Roland Barthes, « Littérature et signification », Essais critiques, Seuil/Points, 1981 (1963), p. 258).
[5]. Parties élémentaires du phénomène initiatique – appelées aussi « rituélie ».
[8]. Prédisposition particulière de l’organisme qui fait qu’un individu réagit d’une manière personnelle à l’influence des agents extérieurs
[9]. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Puf, 2014.
[10]. « Une chose singulière quelconque, autrement dit toute chose qui est finie et a une existence déterminée, ne peut exister et être déterminée à produire quelque effet, si elle n’est déterminée à exister et à produire cet effet par une autre cause qui est elle-même finie et a une existence déterminée ; et à son tour cette cause ne peut non plus exister et être déterminée à produire quelque effet, si elle n’est déterminée à exister et à produire cet effet par une autre qui est aussi finie et a une existence déterminée, et ainsi à l’infini. » Spinoza, L’Éthique, I, prop. 28.
[11]. Chez Platon, la poïèsis se définit comme « un mot qui renferme bien des choses : il exprime en général la cause qui fait passer du non-être à l’être quoi que ce soit », Le Banquet, 205b.
[12]. «Dualisme» : vision de l’antagonisme des contraires. La Franc-Maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le mazdéisme, le manichéisme, où tout ce qui n’est pas le bien est négatif. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la Franc-Maçonnerie française. Dès 1740, en effet, Le Nouveau Catéchisme de Travenol p. 57, à la question « Quels sont les devoirs d’un maçon ? » répond : « De fuir le vice et de pratiquer la vertu ». Ce thème s’exprime le plus souvent par la réponse convenue à la question : que fait-on en loge ? On y creuse des cachots pour le vice et on y élève des temples à la vertu.
[13]. « Dualité » : vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité qui apparaît sous sa double nature (le pavé mosaïque en est un des symboles). Le présocratique Héraclite reconnaissait « la lutte nécessaire des contraires, harmonieux dans leur opposition même, définissant l’identité de ces mêmes contraires ».
[14]. « L’âme et le corps sont une seule et même chose, qui est conçue tantôt sous l’attribut de la pensée, tantôt sous celui de l’étendue. D’où il arrive que l’ordre, l’enchaînement des choses, est parfaitement un, soit que l’on considère la nature sous tel attribut ou sous tel autre et, partant, que l’ordre des actions et des passions de notre corps et l’ordre des actions et des passions de l’âme sont simultanés de leur nature. » Spinoza, L’Éthique, III, prop. 2.
[16]. « Rite » : un rite maçonnique est un ensemble cohérent et stable de rituels et de pratiques maçonniques, à la fois spécifiques à chaque Ordre dans leur réalisation et universels dans leur essence. Philippe Langlet propose trois écritures – « Rite », « rite » et « Rit » – qui apportent des précisions. « Rite » – avec une majuscule – désigne ainsi le Rite maçonnique en général ; « Rit » désigne une forme particulière du Rite maçonnique, son style, on parle aussi de « régime » (Rit français, Rit Écossais ancien et accepté…) ;et « rite » – avec une minuscule – concerne la partie d’un Rit, comme l’ouverture des travaux. « Nous avons ainsi utilisé trois orthographes différentes, “Rite”, “rite” et “Rit”, que le français autorisait, quand on écrit habituellement “rite” dans tous les cas. » Philippe Langlet, Les deux colonnes de la Franc-Maçonnerie : la pierre et le sable , thèse pour l’obtention du grade de docteur ès lettres, 2008. Nous utilisons, dans cet ouvrage, l’écriture « rite » – avec minuscule – pour parler des rites en général, « Rite » – avec une majuscule – pour les noms des différents rites.
[18]. Dont de nombreuses pièces sont puisées dans le Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie, par Solange Sudarskis, éditions le compas dans l’oeil.
[19]. Gestique : terme récent (1964) pour désigner l’ensemble des gestes et attitudes en tant que moyens d’expression, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, sept. 2010, p. 946.
[20]. Gestuaire : terme récent (1957) ensemble codifié de gestes, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, sept. 2010, p. 946.
[23]. « Toutes les ombres, de quelques corps que ce soit, ont des limites communes avec ces mêmes corps. » La Monade hiéroglyphique, de Jean Dee, de Londres, traduite du latin pour la première fois par Grillot de Givry, p. 9 :
[24]. Gestualité : terme récent (1960) pour indiquer le caractère des gestes, mouvements et postures, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, 2010, p. 946, Le Robert.
Le 17 octobre 2025, une opération d’envergure menée par les autorités turques a secoué le monde des affaires et de la Franc-maçonnerie dans le pays. Remzi Sanver, éminent professeur d’économie, ancien recteur de l’université Bilgi d’Istanbul et, surtout, Grand Maître de la Grande Loge des Francs-Maçons Libres et Acceptés de Turquie (Hür ve Kabul Edilmiş Masonlar Büyük Locası), a été placé en détention préventive.
Cette arrestation s’inscrit dans le cadre d’une seconde vague d’opérations judiciaires visant le conglomérat Can Holding, accusé de fraude massive, d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. Au-delà des implications financières, cet événement ravive les soupçons historiques entourant la franc-maçonnerie en Turquie, souvent perçue comme un réseau opaque d’influence. Retour détaillé sur les faits, le contexte et les répercussions de cette affaire qui fait les gros titres à Istanbul et au-delà.
Les Faits : une opération matinale à travers quatre provinces
Remzi Sanver
Tout a commencé aux premières heures du vendredi 17 octobre 2025, lorsque la gendarmerie turque, sous la direction du Bureau du Procureur en Chef d’Istanbul et du Département Anti-Contrebande et Crimes Organisés (KOM) de la Commanderie de Gendarmerie d’Istanbul, a lancé des raids simultanés dans quatre provinces : Istanbul, Mersin, Iğdır et Izmir. Selon les rapports officiels, 26 suspects ont été interpellés, dont des figures clés du monde économique et académique. Parmi eux, Remzi Sanver, arrêté chez lui à Istanbul, et conduit au Sarıyer Hamidiye Etfal Éducation et Recherche Hospital pour un contrôle médical avant d’être interrogé.
Les perquisitions ont visé les sièges sociaux de Can Holding et les résidences privées des suspects, aboutissant à la saisie de documents financiers, de supports numériques et de registres comptables. L’enquête, initialement lancée par le Bureau du Procureur en Chef de Küçükçekmece, met en lumière un réseau présumé de 121 entreprises liées à Can Holding. Les autorités ont placé ces entités sous tutelle du Fonds d’Assurance des Dépôts et de Protection des Épargnes (TMSF), qui gère désormais leurs actifs. Parmi les sociétés concernées figurent des géants médiatiques comme Habertürk Gazetecilik, Ciner Medya TV Hizmetleri (propriétaire de Show TV), Bloomberg HT, HT Spor, ainsi que des institutions éducatives telles que Doga Okullari Isletmeciligi et Bilgi Doga Egitim Isletmeciligi, et des acteurs du secteur énergétique comme Enerji Petrol Urunleri Pazarlama et Bosphorus Medya Group.
Au cœur de l’affaire : un transfert présumé de 350 millions de dollars en espèces, lié à la vente en décembre 2024 des actifs médiatiques du groupe Ciner (incluant Show TV, Habertürk, Bloomberg HT et HT Spor) à Can Holding pour environ 800 millions de dollars. Cette transaction, approuvée par l’Autorité Turque de la Concurrence, a été signalée par le Conseil d’Investigation des Crimes Financiers (MASAK) pour des mouvements suspects de fonds. Trois suspects se trouvent actuellement à l’étranger, et six autres sont en fuite, portant le total des mandats d’arrêt à 35.
Remzi Sanver : Un profil multiforme au cœur de la tempête
Âgé de 55 ans, Remzi Sanver est une personnalité polyvalente qui incarne l’intersection entre académie, sport et franc-maçonnerie. Né le 7 juin 1970 dans le quartier historique de Fatih à Istanbul, il est diplômé du prestigieux lycée Galatasaray en 1988. Il a poursuivi ses études à l’université Boğaziçi, obtenant un bachelor en ingénierie industrielle, suivi d’un master (1995) et d’un doctorat (1998) en économie. Spécialiste de la théorie des jeux, de la théorie du choix social et des mécanismes de décision collective, Sanver a publié de nombreux articles dans des revues internationales et a enseigné dans plusieurs universités en Turquie et en Europe. Il occupe actuellement un poste de professeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en France.
De 2011 à 2015, il a dirigé l’université Bilgi d’Istanbul, une institution privée affiliée au réseau Laureate Education, qui a elle-même été placée sous tutelle judiciaire en octobre 2025 dans le cadre de cette même enquête pour soupçons de blanchiment. Son mandat à Bilgi est précisément au centre des accusations : les procureurs allèguent des irrégularités financières pendant cette période, incluant des flux de fonds non tracés injectés dans les comptes de l’université. Parallèlement, Sanver a marqué le monde du sport en servant comme secrétaire général et porte-parole du conseil d’administration du club de football Galatasaray entre 2021 et 2022.
Mais c’est son rôle maçonnique qui attire l’attention. Élu Grand Maître en 2023 de la Grande Loge des Francs-Maçons Libres et Acceptés de Turquie – la plus grande obédience du pays, comptant environ 200 à 250 loges dans les grandes villes –, Sanver représente une tradition anglo-saxonne exigeant la croyance en un Être Suprême. Il avait déjà occupé ce poste auparavant, renforçant son influence au sein d’une organisation souvent vue avec suspicion en Turquie.
Le can holding : un empire économique accusé de blanchiment systématique
Remzi Sanver
Can Holding, fondé par les frères Şakir et Murat Can, est l’un des plus grands conglomérats privés de Turquie, opérant dans les médias, l’éducation, l’énergie et la finance. L’enquête révèle un schéma sophistiqué de crimes financiers : les hauts dirigeants auraient formé une organisation criminelle pour perpétrer des fraudes qualifiées, de l’évasion fiscale, du blanchiment d’argent et de la réinjection de fonds illicites via la Loi sur la Paix des Actifs (Loi n° 7256). Selon MASAK, des sommes colossales – estimées à 88 milliards de livres turques (environ 2,6 milliards de dollars) en mouvements suspects – ont été canalisées via des sociétés écrans, recyclées pour masquer leur origine (évasion fiscale, contrebande de carburant, fraudes aggravées), puis réintroduites légalement dans les comptes d’entreprises du groupe.
Parmi les autres suspects figurent Arafat Bingöl et Cengiz Bingöl (présidents du conseil de Binsat Holding), Mehmet Kenan Tekdağ (président de Can Publishing Holding, précédemment en résidence surveillée), ainsi que Betül Can et Zühal Can, épouses des fondateurs. Les enquêteurs pointent des changements fréquents dans les conseils d’administration pour diluer les responsabilités et éviter les sanctions, ainsi que des investissements dans des secteurs stratégiques pour légitimer l’empire économique.
Cette affaire s’inscrit dans une vague plus large d’enquêtes sur les grandes entreprises turques : le groupe de verre Ciner et la raffinerie d’or d’Istanbul figurent parmi les cibles récentes, avec une augmentation notable des tutelles TMSF sur les firmes privées ces derniers mois.
La Franc-maçonnerie en Turquie : une histoire tourmentée
L’arrestation de Sanver n’est pas anodine : elle ravive les tensions historiques autour de la franc-maçonnerie turque, souvent accusée de complots et d’influences étrangères. Introduite au XVIIIe siècle par des marchands et diplomates européens dans les ports ottomans (Istanbul, Izmir, Thessalonique), la maçonnerie a attiré des intellectuels réformistes ottomans, séduits par ses idéaux de rationalisme et de progrès. Bannie en 1748 et 1826 (associée à l’ordre Bektashi interdit), elle renaît au XIXe siècle sous l’impulsion des réformes tanzimat.
Le tournant arrive en 1908 avec la Révolution des Jeunes-Turcs, où des figures maçonniques comme le ministre de l’Intérieur Mehmet Talât Pacha jouent un rôle clé. En 1909, la première Grande Loge nationale est fondée à Istanbul. Dissoute en 1935 sous la République naissante (interdiction des sociétés secrètes), elle est reconstituée en 1956 sous la forme actuelle, reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1970. Aujourd’hui, deux branches coexistent : la « régulière » (anglo-saxonne, dirigée par Sanver) et la « libérale » (continentale, fondée en 1965, ouverte aux athées).
Malgré son statut légal d’association civile, la franc-maçonnerie reste stigmatisée en Turquie conservatrice et nationaliste, souvent liée à des théories du complot impliquant des élites occultes. L’implication de Sanver, avec ses connexions académiques et sportives, pourrait alimenter ces narratifs.
Réactions et implications sociales
Les réactions immédiates ont été vives dans les médias turcs. Des outlets comme Cumhuriyet, Yeni Şafak et A Haber ont titré sur « le leader des maçons turcs arrêté », soulignant le symbole de l’opération. Aucun commentaire officiel de la Grande Loge n’a été publié à ce stade, mais des sources anonymes évoquent une « stupeur » au sein de l’organisation. Galatasaray et l’université Bilgi, déjà sous tutelle, n’ont pas réagi publiquement.
Socialement, cette affaire inquiète le monde des affaires turc, ébranlé par une série de raids judiciaires. Elle pose des questions sur la transparence des conglomérats et l’indépendance judiciaire sous le gouvernement d’Erdogan, où les enquêtes financières sont parfois vues comme des outils politiques. Pour la franc-maçonnerie, c’est un coup dur : Sanver, figure respectée, risque de cristalliser les préjugés, potentiellement menant à une recrudescence de campagnes anti-maçonniques.
Perspectives : une enquête qui pourrait redessiner le paysage économique Turc
L’enquête sur Can Holding pourrait s’élargir, impliquant d’autres secteurs et personnalités. Remzi Sanver, interrogé pour son rôle présumé dans les flux financiers de Bilgi University, pourrait être libéré sous caution ou inculpé formellement dans les prochains jours. Cette affaire illustre les défis de la Turquie contemporaine : lutte contre la corruption versus soupçons de purges sélectives, et tensions entre modernité libérale (incarnée par Sanver) et conservatisme nationaliste.
En fin de compte, l’arrestation de ce « Grand Maître » n’est pas seulement une page judiciaire ; elle est un miroir des fractures sociétales turques, où franc-maçonnerie, pouvoir économique et histoire se télescopent. Reste à voir si justice sera rendue sans instrumentalisation.
Sources :
Türkiye Today (17 octobre 2025), Cumhuriyet, Yeni Şafak, Turkish Minute, et enquêtes croisées sur les médias turcs. Cet article vise l’objectivité factuelle.
Au coin de la rue de Brosse et du quai de l’Hôtel-de-Ville, à Paris dans le 4earrondissement, un seuil discret ouvre sur un monde de métiers et de mémoire. Ici, le savoir ne s’expose pas : il se transmet.
Dans ce 4ᵉ arrondissement qui mêle pierres anciennes et vents de Seine, la Librairie du Compagnonnage reste un atelier de lumière. Fondée en 1951 par l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, elle n’a jamais cessé de faire ce que font les bons outils : servir juste, durer longtemps, se laisser apprivoiser par la main. On y entre comme on entre en loge ou dans un vestiaire de Tour : pour s’orienter, choisir son bois, vérifier l’équerrage de ses lectures, éprouver sa soif de faire.
Sur quatre-vingt-dix mètres carrés qui semblent s’agrandir à mesure qu’on lit les dos, plus de milliers de titres dessinent une géographie du faire : charpente, taille de pierre, menuiserie, ébénisterie, serrurerie, vitrail, cuir, textile, mais aussi pains, gâteaux, couteaux, gestes de cuisine – tout ce qui relève de l’intelligence des mains et de l’exactitude du regard. À côté des traités techniques et des manuels d’ateliers, des biographies d’ouvriers illustres, des mémoires de compagnons en route, des études d’architecture médiévale, des réflexions sur l’éthique du travail et la transmission. Les étagères accueillent l’histoire du compagnonnage sous ses différentes familles, les beaux livres qui honorent un chef-d’œuvre, les romans qui donnent voix aux hommes et aux chantiers.
La librairie n’est pas seulement passeuse : elle édite. Une centaine d’ouvrages nourris par la pratique et la recherche prolongent la parole des métiers. On y trouve ces livres qui deviennent aussitôt compagnons de route : analyses de chefs-d’œuvre, enquêtes patientes sur la pierre taillée, récits de vie où le métier fait l’homme autant que l’homme fait le métier. Tout est tenu par une équipe qui connaît ses rayons comme on connaît un établi : conseils précis, écoute des besoins d’un apprenti en CAP, d’un compagnon confirmé, d’un architecte chercheur, d’un curieux venu humer l’odeur des savoirs.
Pour moi qui viens d’une lignée où l’outil et la parole comptent, cette librairie a le visage d’une maison commune. Elle réconcilie la main et l’esprit, l’exigence et la joie, la tradition et l’invention. Elle rappelle qu’un livre peut être une clef, un cordeau, une échelle ; qu’il prépare au chantier réel, là où l’on dresse un escalier, lève une ferme, polit un chant, cuit un pain, taille une moulure, et où l’on apprend à « ni se servir ni s’asservir, mais servir ». Dans un temps saturé d’images rapides, ce lieu tient bon : il offre des ouvrages qui éduquent le regard, donnent des mots aux gestes, relient la technique à l’éthique. On y repart avec de quoi faire mieux et comprendre davantage – la définition même d’une transmission.
Infos pratiques Librairie du Compagnonnage, 2 rue de Brosse, 75004 Paris (angle quai de l’Hôtel-de-Ville). Métro Saint-Paul / Hôtel de Ville / Pont-Marie. Ouvert du lundi au samedi, 11h–19h. Tél. 01 48 87 88 14. Site et commande en ligne : https://librairie-compagnons.com / Instagram : @librairiecompagnons
Dans un monde où les connexions humaines semblent à la fois infinies et complexes, la théorie des six degrés de séparation fascine depuis des décennies. Cette idée, qui suggère qu’une personne peut être reliée à n’importe quel autre individu sur Terre à travers un maximum de six intermédiaires, a évolué avec le temps, notamment grâce à l’essor des technologies numériques. Aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux, ce nombre serait même réduit à environ 4,74 degrés.
Mais que signifie cette théorie pour des communautés comme la Franc-maçonnerie, où les liens fraternels jouent un rôle central ? Explorons cette notion, son évolution et son application intrigante dans le contexte maçonnique, où la fraternité transcende les distances et les époques.
Les origines de la théorie des six degrés de séparation
Stanley Milgram – Département de psychologie de Harvard
L’idée des six degrés de séparation trouve ses racines dans les travaux du sociologue hongrois Frigyes Karinthy, qui, dès 1929, dans son essai « Chaînes« , avançait que les progrès de la communication et de la mondialisation rendaient le monde plus petit. Cependant, c’est l’expérience de Stanley Milgram (dont nous avions déjà parlé pour sa célèbre expérience sur la soumission à l’autorité), un psychologue américain, dans les années 1960, qui a véritablement popularisé cette théorie. Milgram a conduit une étude dans laquelle il a demandé à des habitants du Midwest américain d’envoyer une lettre à une cible spécifique à Boston via des connaissances personnelles.
Résultat : les lettres qui ont atteint leur destination l’ont fait en passant par une moyenne de cinq à six intermédiaires, renforçant l’hypothèse d’une connexion mondiale à travers six degrés.
Cette expérience, bien que limitée par son échantillon et ses biais (notamment une faible participation), a inspiré des recherches ultérieures, notamment dans le domaine des réseaux sociaux. La théorie repose sur l’idée que chaque individu est un nœud dans un vaste réseau, connecté à d’autres par des relations personnelles, professionnelles ou familiales. Avec environ 8 milliards d’habitants sur Terre, cette notion semble presque magique, mais elle illustre la puissance des liens humains.
L’évolution avec les technologies : de 6 à 4,74 degrés
L’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux a transformé cette théorie. En 2011, une étude menée par Facebook, en collaboration avec l’Université de Milan, a analysé les données de 721 millions d’utilisateurs et 69 milliards d’amitiés virtuelles. Les résultats, publiés dans une analyse relayée par Le Monde, ont révélé que la distance moyenne entre deux personnes sur la plateforme était de 4,74 degrés, et non plus 6. Cette réduction s’explique par la rapidité et l’échelle des connexions numériques : un clic suffit pour lier deux individus à travers des amis communs, des groupes ou des intérêts partagés.
Un article de Wellcom, publié également en 2011, corrobore cette évolution. Avec des plateformes comme Twitter ou LinkedIn, la « loi des petits mondes » – un concept mathématique décrivant des réseaux où les distances sont courtes malgré un grand nombre de nœuds – s’applique plus que jamais. Les technologies ont effacé les barrières géographiques et sociales, permettant à des individus de continents différents de se connecter en quelques étapes. Par exemple, un Français peut être lié à un habitant du Japon via un ami commun sur Facebook, puis un collègue de ce dernier, réduisant ainsi les « sauts » nécessaires.
Cependant, cette moyenne de 4,74 degrés reste une approximation. Elle varie selon les régions, les cultures et les niveaux d’accès à la technologie. Dans les zones moins connectées, les six degrés originels pourraient encore prévaloir, tandis que dans les métropoles hyperconnectées, ce chiffre pourrait même descendre sous les 4.
La Franc-maçonnerie : un réseau fraternel unique
La Franc-maçonnerie, avec ses loges, ses rites et sa philosophie, offre un terrain fascinant pour appliquer la théorie des six degrés. Fondée sur des principes de fraternité, de solidarité et de transmission, cette organisation regroupe des millions de membres à travers le monde, organisés en obédiences nationales ou internationales. Chaque Franc-maçon est lié à d’autres par des rituels partagés, des symboles communs et une appartenance à une « chaîne d’union » qui transcende les frontières.
Historiquement, la Franc-maçonnerie a toujours fonctionné comme un réseau. Dès le XVIIIe siècle, les loges européennes échangeaient des correspondances, des visiteurs illustres (comme Voltaire ou Mozart) reliant des obédiences éloignées. Aujourd’hui, avec des organisations comme la Grande Loge Unie d’Angleterre ou la Grande Loge de France ou le Droit Humain, les connexions sont encore plus étroites. Un frère ou une sœur d’une loge parisienne peut être relié à un membre d’une loge au Congo-Brazzaville via un dignitaire commun ou une rencontre lors d’un convent international.
Dans ce contexte, les six degrés de séparation – ou plutôt 4,74 – prennent une dimension particulière. Prenons un exemple : un franc-maçon de Toulouse, initié en 2020, pourrait connaître son Vénérable Maître, qui a rencontré un dignitaire de la GLDF lors du Convent de 2025. Ce dignitaire, ayant visité une loge à Nice, pourrait avoir été présenté à un frère togolais présent à l’ouverture d’une nouvelle loge en 2025. Enfin, ce frère togolais pourrait avoir un contact avec un membre d’une obédience africaine reliée à une loge en Amérique latine. En quatre étapes, la boucle est bouclée, confirmant que le réseau maçonnique pourrait même être plus resserré que la moyenne mondiale.
Les spécificités maçonniques dans l’application des degrés
Ce qui distingue la Franc-maçonnerie dans cette dynamique, c’est la nature intentionnelle de ses liens. Contrairement aux réseaux sociaux, où les connexions peuvent être superficielles, les relations maçonniques sont forgées par des engagements mutuels, des initiations et une éthique partagée.
De plus, la Franc-maçonnerie utilise des outils comme les registres de membres, les correspondances inter-loges et les reconnaissances mutuelles pour maintenir une cohérence mondiale. Par exemple, un frère initié au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) à Lille peut être reconnu par une loge au Brésil, grâce à des protocoles établis par des suprêmes conseils. Cette structure formelle accélère les connexions, potentiellement ramenant les 4,74 degrés à un chiffre encore plus bas dans certains cas.
La mixité, comme pratiquée au DH, ajoute une autre couche d’intérêt. En intégrant des Sœurs et des Frères, l’obédience élargit son réseau à des sphères sociales et professionnelles diverses, augmentant les points de contact. Une Sœur travaillant dans l’éducation à Deauville pourrait être liée à un Frère diplomate au Togo via une chaîne de connaissances maçonniques, renforçant l’idée d’un réseau globalisé.
Implications et réflexions pour la fraternité maçonnique
L’application des six degrés – ou 4,74 – à la Franc-maçonnerie soulève des questions fascinantes. D’abord, elle renforce l’idée que la fraternité n’est pas qu’un idéal abstrait, mais une réalité concrète, mesurable par les liens qui unissent les membres. Un Franc-maçon peut se sentir proche d’un inconnu à l’autre bout du monde, non seulement par la solidarité, mais aussi par cette proximité numérique et rituelle.
Ensuite, cela pose un défi : dans un monde hyperconnecté, comment préserver la profondeur des relations maçonniques face à la superficialité potentielle des réseaux sociaux ? Enfin, cette théorie invite à repenser la mission maçonnique. Si chaque membre est à 4,74 degrés d’un autre, la Franc-maçonnerie pourrait devenir un vecteur d’influence sociale plus large, reliant des décideurs, des penseurs et des citoyens ordinaires pour promouvoir des valeurs comme la tolérance et la laïcité – des idéaux célébrés lors des 120 ans de la loi de 1905.
Conclusion : une fraternité au cœur d’un monde connecté
La théorie des six degrés de séparation, réduite à 4,74 grâce aux technologies, illustre la petitesse de notre monde et la puissance des réseaux humains. Dans la Franc-maçonnerie, cette idée prend une résonance particulière, où les degrés ne sont pas seulement des étapes de connexion, mais des étapes de fraternité. Que vous soyez un frère de Lille ou une sœur du Congo-Brazzaville, un lien maçonnique peut vous relier en quelques pas à n’importe quel autre membre de cette grande famille.
Ainsi, la prochaine fois que vous serrerez la main d’un Frère ou d’une Sœur en loge, souvenez-vous : derrière ce geste, un réseau mondial s’étend, reliant des millions d’âmes à travers des degrés qui, grâce à la technologie et à la fraternité, se rapprochent chaque jour un peu plus.
Cet article s’inspire des travaux de Frigyes Karinthy, Stanley Milgram, et des analyses de Facebook et Wellcom, adaptées au contexte maçonnique contemporain.
« C’est la question que je me suis posée suite à la publication de nombreux commentaires par le public »
Ces commentaires font suite aux diffusions de vidéos à consonance maçonnique sur le réseau YouTube. Ces vidéos dans leurs intégralités succèdent comme il est coutume, à la rédaction par votre humble serviteur, d’un article pour notre noble et pertinent journal 450 fm.
Je précise au passage qu’à chaque mise en ligne d’une vidéo traitant de près ou de loin de franc-maçonnerie, ce réseau dit YouTube, dans la mesure ou il détecte une connotation maçonnique à peine soulignée ou virale, déclenche son système d’alarme «Wikipedia» afin d’informer ses auditeurs-spectateurs, au cas où, de ce qu’est la franc-maçonnerie. Ce réseau média nous assure ainsi une publicité qui nous classe dans une catégorie de « penseurs à succès ».
Comme chantait Jean Ferrat dans une de ses chansons « faut il en rire, faut-il pleurer, je n’ai pas le cœur à le dire, on ne voit pas le temps passer… »
Je m’en tiendrai juste à ces propos, car c’est à mon avis montrer trop d’intérêt à ce genre de méthode qui parfois précède la censure.
Quand je parle d’illuminé ou d’idiot ces propos me concernent bien sûr. En aucun cas, ils ne s’adressent aux personnes qui laissent des commentaires. Elles méritent tout mon respect. De plus, elles ont pris le temps de regarder la vidéo.
« Aussi, j’avais envie de vous faire partager quelques uns de ces commentaires. »
Volontairement, à part deux trois commentaires sympathiques et ils sont malgré tout plus nombreux depuis mon activité, j’ai choisi de vous glisser quelques pensées un peu étranges et inhabituelles sauf pour les spécialistes du domaine de l’édition.
« Je cite et c’est du brut de pierres brutes, ici pas de place aux outils ! »
Début des commentaires « dans leur jus »
« La franc-copinerie, prendre du temps pour entuber les autres…«
« Tous ceux qui sont dans cette organisation sont méchants comme eux ? »
« Quelqu’un est méchant et cruel de nature il s’en va entrer dans une organisation de ce genre pour faire le mal et ensuite lorsqu’il pose ses actes diaboliques on dit que c’est parce qu’il est là-bas. »
« Je pose encore la question. C’est cette organisation qui leur demande ou impose d’avoir un comportement qui laisse à désirer? »
« Bien remarqué qu’il a beaucoup, ils sont tous pratiquement, ils sont tous en train de s’embrasser comme des tantes »
« Cette rouille sera un témoignage contre vous, elle dévorera votre chair comme un feu. »
« Cette vidéo entretien le mystère, mais de mystère il n’y en a point. »
« Oui une tenue particulière pour réagir avec humour à certains francs-maçons qui quelques fois abusent de la « cordonnite » certes avec bienveillance! »
« Jardine, ça te ferait du bien! »
« Bonjour, grand René merci pour cette vidéo toujours avec un petit côté humour. Bonne journée »
Fin des commentaires
Illuminé, idiot ou ignorant ce sont les conclusions que j’en tire
« Suis-je passé à côté de connaissances, de vérités qui semblent si évidentes à travers les propos de ces commentaires ! »
Alors Grand René une autre vidéo ci-dessous pour la route :
Notre carte postale maçonnique s’ouvre au square Paul-Langevin, à l’angle exact de la rue des Écoles et de la rue Monge, au cœur du Ve arrondissement – ce quartier latin façonné depuis l’Antiquité, rive gauche de la Seine.
rue Monge
Et ce n’est pas un hasard si l’une de ces artères porte le nom de Gaspard Monge, comte de Péluze : géomètre de la République, fondateur de l’École polytechnique, compagnon de l’expédition d’Égypte et… Franc-Maçon. Il reçut la lumière au sein de la Loge L’union parfaite à l’Orient du Corps royal du génie à Mézières en 1779 et appartint aussi à l’Ordre Sacré des Sophisiens, un ordre maçonnique ésotérique fondé à Paris en 1801, inspiré des mystères égyptiens antiques.
Ici, la toponymie n’est pas décorative mais signale une lignée de pensée et de méthode que nous reconnaissons.
Le square Paul-Langevin
Ici, l’« arrondissement du Panthéon » porte bien son surnom : entre savoirs, pierres et mémoire, chaque pas relie l’école et la cité, la rigueur de l’équerre et l’ampleur du compas.
Ici, un escalier monumental conduit aux anciens bâtiments de l’École polytechnique, tandis qu’en contrebas une fontaine transplantée – dite Childebert – déploie ses cercles d’eau comme autant d’ondes de pensée.
Le square Paul-Langevin
Ici, des fragments d’histoire sont venus s’y abriter : céramiques du palais des Beaux-Arts de 1889, niches Renaissance de l’ancien Hôtel de Ville, statues déplacées, fondues, recréées.
Ici, le lieu est un palimpseste : on y lit la mémoire de Paris autant que sa capacité à renaître.
Le square Paul-Langevin
Pour le Maçon, la première leçon tient dans la géométrie silencieuse du site. L’escalier, avec ses lignes nettes, rappelle l’équerre : rectitude, justesse, accord entre ce que nous pensons, disons et faisons. Monter ces marches n’est pas gravir un podium, c’est affermir notre pas intérieur, dégrossir nos angles morts. À l’inverse, la vasque et ses courbes invitent le compas : mesure de soi, ouverture maîtrisée, cercle hospitalier où l’autre peut entrer sans être capturé. Entre l’équerre qui fixe et le compas qui embrasse, notre marche trouve sa tenue : rigueur et bienveillance, cohérence et liberté.
Le square Paul-Langevin
La seconde leçon vient des œuvres déplacées. Ces fragments réinstallés disent que la cité, comme nous, se restaure par reprises conscientes. Rien n’est arrêté ; ce qui fut brisé se réinscrit dans un ordre vivant – Ordo ab Chao (devise emblématique du Rite Écossais Ancien et Accepté), non par décret, mais par l’œuvre patiente de la conscience.
Le square Paul-Langevin
Le travail de mémoire n’excuse ni n’idolâtre mais éclaire. À l’ombre des magnolias et des sophoras, la Maçonnerie apprend à désassembler pour mieux réassembler, à honorer ce qui demeure sans s’aveugler sur ce qui doit changer.Paul Langevin (1872-1946) physicien, philosophe des sciences, pédagogue, homme politique et Président de la Ligue des droits de l’homme (1944-1946) donne au square son nom : belle coïncidence pour rappeler que la lumière ne se vénère pas, elle se mesure, s’expérimente, se partage.
Ce que ce lieu nous donne à tirer maçonniquement : la discipline des angles justes, l’amplitude des cercles justes, l’art de déplacer sans renier, la patience des reconstructions.
Derrière la fontaine, le grand escalier
Ce qu’il n’est pas, d’un point de vue maçonnique : ni un temple improvisé ni un décor fétichisé ; ni une nostalgie muséale ni une preuve d’élection. L’équerre n’est pas un instrument de jugement moral dressé contre autrui ; elle corrige d’abord nos propres défauts d’alignement. Le compas n’est pas l’emblème d’une fermeture élitaire ; il dessine la juste distance qui protège sans exclure. Nos outils ne sont ni des bijoux d’apparat ni des totems magiques : ils sont une méthode. Ils n’asservissent pas la cité, ils l’outillent. Ils ne tracent pas des frontières de mépris, ils balisent des frontières de sens.
Le square Paul-Langevin
Alors, en traversant ce square, nous pouvons faire l’exercice discret de la Maçonnerie à ciel ouvert. Régler notre Équerre sur la vérité simple des pas, ouvrir notre Compas à la mesure exacte de la rencontre, et consentir à cette alchimie urbaine où les vestiges deviennent promesses.
Ici, la pierre parle encore. À nous d’y répondre par une œuvre vivante.
Puisse cette méditation t’accompagner en ce jour. Bon dimanche, et bons baisers de Paris, éternelle Ville Lumière !
À Floirac, le 8 novembre 2025, Compagnons de tous les Devoirs et amis des métiers rendent hommage à Agricol Perdiguier, Avignonnais la Vertu, menuisier du Devoir de Liberté, écrivain et pacificateur. Une journée pour rappeler qu’un métier n’est pas seulement une technique, mais une éthique de vie, et qu’une fraternité se construit, pierre après pierre, dans la paix retrouvée.
La Fédération compagnonnique ouvre grand sa maison, au 6 avenue Jean-Alfonséa. Les affiches disent l’essentiel : une silhouette de trois-quarts, un regard qui ne cède pas, une signature qui paraît flotter au-dessus du temps. Agricol Perdiguier, né en 1805, mort en 1875, n’est pas qu’un nom dans une anthologie des métiers. Il est la preuve qu’un livre peut défaire la violence, qu’une parole tenue peut arrêter la main qui se referme en poing. Son Livre du Compagnonnage et ses Mémoires d’un Compagnon n’ont pas seulement décrit des usages, ils ont converti la coutume en conscience, l’honneur en horizon, la rivalité en émulation.
Bordeaux est un bon lieu pour parler de paix. Cité de chantiers, de quais et d’ateliers, elle sait la beauté des choses bien faites et l’ombre portée des querelles anciennes. Les Compagnons de la ville ne s’y trompent pas : rassembler « tous les Devoirs », c’est donner à voir l’architecture invisible d’une fraternité. Ici, l’outil n’est pas neutre : l’équerre et le trusquin, la varlope et le ciseau ne servent pas seulement à dresser, tracer, calibrer. Ils obligent. Ils tiennent l’ouvrier droit et l’invitent à transmettre, sans jamais s’arroger le monopole du vrai. Agricol Perdiguier l’a compris avant d’autres : la main devient juste quand l’esprit consent à la concorde.
François Icher
Le programme de la journée ressemble à un chemin bien balisé. François Icher, historien des Compagnonnages, réinscrit la vie et l’œuvre de Perdiguier dans leur terre d’origine : l’enfant d’Avignon, l’ouvrier itinérant, l’écrivain obstiné, le représentant du peuple en 1848 qui défend le monde du travail sans flatter ses démons. Puis Frédéric Thibault raconte la bascule d’un « club des Compagnons de tous les Devoirs réunis » vers l’Union compagnonnique, rappel salutaire : les institutions ne naissent pas d’un décret, mais d’un vœu patient, d’un style de relations, d’une volonté de se parler malgré les pierres d’achoppement. Bruno Barjou interroge « l’esprit de Perdiguier » dans la mémoire des Compagnons d’aujourd’hui : qu’avons-nous gardé de sa douceur tenace, de sa fermeté qui n’humilie pas ? Joël Luyé, enfin, regarde Bordeaux au tournant du XXᵉ siècle : menuisiers et serruriers du Devoir de Liberté, paysages d’ateliers, circulations du savoir, gestes transmis sur le tas et dans les maisons. Et vient la table ronde, question simple et haute : « Quel héritage Perdiguier nous a-t-il légué ? » L’héritage n’est pas un trésor qu’on cache, il est un usage qui oblige.
Frederic Thibault
On sait la part des fraternités de métiers dans l’invention française du lien social. Les Compagnons ont bâti des ponts et des cathédrales, taillé des pierres et redressé des charpentes, mais ils ont surtout donné une forme à la dignité ouvrière : le Tour de France comme ascèse, la réception comme rite de passage, la devise comme boussole. « Ni se servir ni s’asservir, mais servir » – la formule résonne ici comme une évidence. Perdiguier en a fait une politique de l’amitié : pacifier, ce n’est pas relativiser tout, c’est convertir la force en règle et la règle en justice.
Cette journée bordelaise tombe à point nommé. Le monde du travail cherche ses mots dans la confusion des modèles, les jeunes cherchent des maîtres qui ne confisquent pas l’avenir. Les Compagnons savent répondre par des preuves : des ouvrages signés, des chefs-d’œuvre qui parlent d’eux-mêmes, des maisons où l’on dîne longuement pour mieux se comprendre. Le compagnonnage n’idéalise pas l’homme, il le discipline. Il n’ignore pas la part d’ombre, il la travaille, comme on reprend une moulure mal profilée. Il n’oppose pas la tradition à l’innovation, il les met en dialogue, l’une offrant à l’autre un cadre, l’autre donnant à la première un souffle neuf.
Cette éthique fait écho, pour beaucoup d’entre nous, à l’initiation maçonnique. Dans la Loge comme dans l’Atelier, la même exigence : faire de soi une pierre d’angle, non une pierre d’achoppement. La même pédagogie : par le symbole, par le geste, par la répétition enfin. L’équerre et le compas, l’équerre et le trusquin ne sont pas des emblèmes décoratifs, mais des instruments d’alignement intérieur. Les mots de Perdiguier invitent à une maçonnerie du quotidien : rompre les chaînes de l’orgueil, refuser les querelles de préséance, préférer la main tendue au doigt pointé. Pacifier, ici, n’est pas édulcorer. C’est tenir ferme la règle et généreux le cœur.
Il y a dans la figure de Perdiguier une modernité qui surprend. Il plaide l’éducation, la lecture, les bibliothèques d’atelier, l’ouverture aux débats de son époque. Il choisit la plume pour désarmer le couteau. Il accepte la politique mais refuse l’esprit de faction. Il sait que la fraternité se perd quand elle se mue en clan. Son réalisme demeure une leçon : aucune réforme ne vaut sans exemplarité, aucune concorde ne tient sans institutions qui l’abritent, aucune transmission ne dure sans maîtres humbles et exigeants. On aimerait que ces vérités simples irriguent nos corporations intellectuelles, nos associations, nos Obédiences. C’est à cela que servent les commémorations vivantes : non à célébrer des effigies, mais à rassembler des vivants autour d’une même tâche.
Bordeaux rend hommage à un pacificateur, donc à un bâtisseur. Construire la paix dans un corps de métiers, c’est accepter la lenteur du vrai. On discute, on tranche, on rédige des usages, on se met d’accord sur ce qui se peut et ce qui ne se peut pas. On accepte la contradiction sans injurier. On sait que la querelle est parfois la sœur de la passion, mais que la passion doit apprendre la mesure. Perdiguier a donné un style à cette mesure : l’autorité par la compétence, la tenue par l’exemple, l’avenir par la jeunesse formée. Les Compagnons, ce jour-là, ne se contentent pas de saluer un ancêtre : ils se redonnent une méthode.
Qu’attendre, alors, d’une telle journée ?
Des savoirs précis, des archives ouvertes, des noms propres que l’on replacera au bon endroit. Et plus que cela : un regain de courage pour les maisons de métiers, une énergie renouvelée pour les écoles, une promesse tenue aux plus jeunes : les métiers d’art et de technique ne sont pas des refuges de nostalgie, ils sont des laboratoires d’excellence. La liberté du Devoir n’est pas la liberté de faire n’importe quoi : elle est la liberté de servir plus grand que soi. C’est toute l’actualité d’Agricol Perdiguier.
En sortant, à l’heure du verre de l’amitié, chacun pourra se demander : quelle part de pacification est-ce que j’introduis dans mon propre atelier ? Quelles querelles inutiles ai-je cessé d’alimenter ? Quel savoir ai-je passé à un plus jeune, sans jalousie, avec cette joie propre aux métiers : voir une main qui s’ouvre et apprend ? L’hommage devient alors pratique de vie. Et la fraternité cesse d’être un mot pour redevenir un ouvrage.
Rendre justice à Agricol Perdiguier, c’est rappeler qu’une civilisation se maintient quand elle sait faire de ses métiers des écoles de langage, de beauté et de paix. À Bordeaux, la fraternité n’est pas proclamée. Elle se fabrique, comme un bel assemblage à tenon et mortaise : ajustée, solide, transmissible.
Informations pratiques
Date : samedi 8 novembre 2025, à partir de 14 h / Lieu : Siège de la Fédération compagnonnique, 6 av. Jean-Alfonséa, 33270 Floirac / Intervenants : François Icher, Frédéric Thibault, Bruno Barjou, Joël Luyé / Temps forts : conférences, table ronde « Quel héritage Perdiguier nous a-t-il légué ? », clôture et verre de l’amitié à 18 h 45 / Contact : journal@lecompagnonnage.com