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Arbeit macht frei

Sinistre devise que cette incantation que l’on retrouve en frontispice des camps de concentration et des camps d’extermination. Et pourtant, cette devise n’est pas une création des nazis. C’est un héritage luthérien. Pour ces braves gens, le travail est censé rendre libre, avec les grands poncifs de la prédestination, l’expiation de la faute et toutes ces fadaises. Cette devise est née en Allemagne au XIXe siècle sous la plume d’écrivaillons divers, qui estimaient que seul le travail pouvait permettre la rédemption des délinquants. Il est aussi intéressant de noter que les usines chimiques de l’IG Farben (le consortium des grandes entreprises allemandes de la première moitié du XXe siècle, fabricantes notamment de l’ypérite et du Zyklon B) avaient comme frontispice de leurs usines cette devise, reprise par les nazis à l’entrée des camps de concentration et d’exterminationSinistre proximité, n’est-ce pas ? Mais ce n’est pas mon propos que de chercher les liens entre Industriekultur et nazisme i.
On retrouve cette idée de salut par le travail en Angleterre, autre pays protestant, où ont été créées les « maisons de travail » aux XVIIIe et XIXe siècles pour les gens désoeuvrés ou au chômage suite aux crises diverses. Le travail y était fort simple : il s’agissait de casser des cailloux plusieurs heures par jour. Pour qui ? Pour quoi ? Dunno. Finalement, le bullshit job n’est pas si récent qu’on ne le croit…

Mais au fond, qu’est-ce que le travail ? Hannah Arendt nous invite dans La condition de l’homme moderne à distinguer l’animal laborans (le labeur absurde et déshumanisant) de l’homo faber (le processus de création de l’oeuvre qui humanise). La bonne question est de savoir quel est ce travail qui rend libre. Labeur ou ouvrage ? C’est plus compliqué que ça. J’aurais envie de dire aucun des deux, et que cette incantation est une vaste escroquerie de protestants capitalistes d’un autre siècle. On peut aussi se poser la question ô combien marxiste de la distinction emploi-travail. Reste à savoir lequel rendrait le plus libre, mais surtout lequel a le plus de sens. Un parent qui travaille à élever ses enfants n’est pas reconnu comme employé et n’a pas droit à la protection sociale ni à un quelconque revenu. Une personne qui occupe un emploi indispensable à la vie en société est souvent méprisée ou décriée. Ce sont les personnes qui travaillent dans le soin ou qui assurent le lien social comme les caissières. Le lien social n’étant pas quantifiable et le soin n’étant pas rentable, ces personnes sont payées en raison inverse de leur utilité sociale. En revanche, une personne qui occupe un emploi inutile ou néfaste, comme consultant RH en conduite du changement (vous savez, ces gens qui ont transformé France Télécom au début des années 2000 ou qui massacrent la Poste), ou trader (vous savez, ces gars qui font un pognon de dingue en spéculant sur le prix de matières premières alimentaires) gagnent en quelques semaines ce que les catégories socio-professionnelles essentielles gagnent en une année, voire plusieurs. Ce qui montre bien qu’on ne s’enrichit pas par le travail salarié, surtout quand on réalise que la vente d’un bien immobilier familial rapporte plus que plusieurs vies de travail…

A présent, imaginons un monde dans lequel il faudrait travailler jusqu’à 60 heures par semaine pour ceux qui ont un emploi, où il n’y aurait plus de congés payés (ou moins que les 5 semaines réglementaires, quand ils ne sont pas imposés arbitrairement), et où les lieux de loisir et de détente seraient fermés pour cause de sécurité sanitaire, la bonne blague. Un monde sans Loges ? Ah Seigneur, mon Dieu ! Un monde sans partage, sans amour et sans joie. Un monde où toute la politique, toutes les décisions seraient orientées vers l’économie (terme thucydidéen signifiant les profits des grands groupes). L’État lui-même serait au service de l’économie, au point que les pertes des grandes entreprises seraient mutualisées et renflouées par l’État, alors que les profits seraient individualisés et partagés par une oligarchie. Un monde où les salariés de base seraient interchangeables, pendant que les cadres et décideurs appliqueraient avec soin « la méthode », qui consiste à remplir des tableaux, dont les cases changent de couleur selon les données qu’on y insère, ces données étant ce que l’on appelle des indicateurs RH. Des données qui, à l’instar du PIB, mesurent tout sauf l’essentiel. Bien évidemment, dans ce monde, les instances de surveillance comme l’Inspection du Travail se retrouveraient bridées et ne pourraient plus exercer leurs missionsii.
Donc, ceux qui auraient la chance d’avoir un emploi devraient travailler plus, et gagner moins, et ce jusqu’à leur épuisement total, voire leur mort. Mais comme personne n’est irremplaçable
et que du boulot, il y en a pour ceux qui veulent s’investir à fond, ça ne posera pas de problème. Bon, pour le drame humain que peuvent représenter un burn-out voire un suicide, ce sera toujours la faute de l’employé, trop faible et pas assez investi Ah, le monde merveilleux de la Start Up Nation, cette gigantesque escroquerie. J’aurais envie de répondre ce que chantent les métalleux de Sidilarsen : Start Up Nation ? Fucked up generation.

Je pourrais continuer des pages, mais vous aurez compris où je veux en venir. Ce monde qui nous attend, c’est le monde d’après le Grand Confinement. Un monde dans lequel nous aurions tous à bosser comme des tarés, où nous aurions tous à payer l’incurie de nos dirigeants, et dans lequel nous devrions nous sacrifier pour l’économie et les profits de quelques uns. Sombre dystopie, me direz-vous ? Non, vous répondrai-je. C’est le monde dont rêvent les grandes organisations patronales européennes. Un monde où le travail salarié serait à la fois valeur, garantie etc. Tous ces braves gens sont très imprégnés de l’éthique protestante, celle-là même qui a fondé le capitalisme et soigneusement analysée par Max Weber. Toujours travailler et faire travailler les autres, parce que rien ne doit exister en dehors du travail rédempteur, à en juger par les prises de position d’organisations patronales européennes. Cette même pensée est celle qui a engendré le terrible Arbeit macht frei. Travailler toujours plus. Pourquoi ? Pour être libre ? Donc travailler des heures par jours pour gagner un salaire à peine suffisant pour vivre devrait rendre libre ? J’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’acheter sa libération de prison par une peine forcée, un genre de travail de Sisyphe à durée déterminée. Le fameux labeur décrit par Hannah Arendt, qui nous animalise ou nous éloigne de notre humanité.

Nous autres Francs-maçons avons l’habitude de dire « Gloire au Travail ». Mais il ne s’agit pas de glorifier le travail salarié à la con, ou alors je n’ai rien compris du tout. Le vrai travail est le travail de civilisation et de culture (dans lesquels on peut inclure le travail du soin et le travail reproductif), et c’est ce travail qui est à glorifier, pas celui qui consiste à accomplir des tâches mal salariées, plus ou moins utiles et plus ou moins néfastes, au nom de l’enrichissement d’une élite dévoyée. Je me souviens d’une parole prononcée par feue la philosophe Monique Castillo, à l’occasion d’un cours du soir sur Hannah Arendtiii. Elle nous invitait à « nous mettre au service de quelque chose de plus grand que nous». La définition du plus grand que soi est à l’appréciation de chacun, mais je doute que faire progresser les dividendes d’un quelconque CEO d’événementiel d’entreprise en B2B n’en fasse partie… Je pense plutôt qu’il s’agit de la troisième déclinaison du travail proposée par Hannah Arendt, dans la condition de l’homme moderne : l’action. L’oeuvre nous humanise, et l’action nous permet de bâtir l’histoire, d’écrire notre récit. Le hic est que l’action ne plaît pas du tout aux politiques autoritaires, ni les regroupements, ni tout ce qui peut permettre de se poser des questions.

En fait, je crains que les jours heureux ne soient que ceux des organisations patronales, qui auront des ouvriers interchangeables, que ni la loi ni les syndicats ne protégeront et sans aucune autre perspective que le labeur et l’emploi à mort. Encore un pas en avant qui sera un retour en arrière. La régression, c’est le progrès, visiblement. Un peu Orwellien, non ? Est-ce cela que nous voulons, vraiment ?

Sinon, l’Espagne est en train de mettre en place un système de revenu universel.

Ne nous laissons plus faire. Agissons. Vite.

J’ai dit.

PS: exemples d’action, le boycott et le soutien à l’économie locale. Le soin aussi.

iVoir plutôt le très bon Libres d’obéir – les racines nazies du management de l’historien Johan Chapoutot, qui explique la pensée prussienne antérieure au nazisme, ainsi le parcours d’un nazi, Otto Hahn, devenu enseignant, et dont les idées ont influencé le management moderne contemporain.

iiPolémique la plus récente en date : https://www.liberation.fr/france/2020/04/21/des-inspecteurs-du-travail-se-rebellent-face-aux-pressions-de-leur-ministre_1785845

iiiEt là, vous avez compris d’où je tiens mes sources.

 Jacques Fontaine ose descendre aux racines naturelles de l’homo sapiens. Il découvre une autre manière de vivre ensemble. AU CHEVET D’UN MONDE FIÉVREUX Des marionnettes rebelles ? 11

L’anarchie,
Un libertaire
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Un crochet historique, avant le retour chez nous, à notre époque. Le jaïnisme, religion de l‘Inde prône le respect intégral de la vie sous toutes ses formes. Cette biophilie avant la lettre se dénomme « maitri ». En outre les moines jaïns vivent nus, sont végétariens, au point de faire attention à ne pas troubler les vers de terre quand ils déracinent une plante. Ils pratiquent la non-violence, le pardon et l’égalité, depuis le XXe siècle avant JC. Des motifs d’espérer pour cet humain fiévreux  de notre époque ?
Et puis les 500 écovillages dans le monde dont Findhorn en Écosse (1962), de type New Age anarchiste et écolo. Longo Maï en Provence, coopérative autogérée de 1972, toujours très vivante. Elle relie des coopératives de plusieurs pays. Encore plus proche, la toute jeune et belle d’espoir, la commune de Saillans, village de 1300 habitants dans la Drôme. Comme le dit la journaliste qui relate cette expérience… Non, le mot n’est plus le meilleur : plutôt… cette victoire sur le modèle vertical du « premier de cordée » : « Il faut apprendre à se parler et travailler ensemble, tenter de repérer nos vieux réflexes et nos constructions profondes ». Mentionnons aussi les AMAP, les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne. Elles mêlent, en harmonie, plusieurs aspects de l’écologie, les soins portés à la terre, le respect des espèces entre elles, la production d’une nourriture saine, la valorisation d’une néo-paysannerie… Il ne s’agit plus d’exploiter la terre, comme on dit couramment, mais d’en être le partenaire.
Terminons ces rappels avec les florissantes « communautés intentionnelles », 1200 recensées à ce jour. Chez elles, plus de croissance, ni de consommation. Une étude de 2008 montre que les communautés intentionnelles étaient nettement plus satisfaisantes en qualité de vie, que d’autres groupes étudiés dans cette recherche. Les chercheurs concluent : « Une communauté semble offrir une vie plus en accord avec l’être humain que la société majoritaire… Premièrement, le lien social ; deuxièmement le sentiment de trouver un sens et, troisièmement, la proximité avec la nature ». Cela implique des modes de vie pacifiques et coopératifs, dans l’espoir d’éradiquer la guerre. Ces héritiers des communautés hippies, préfigurent, selon moi, l’avenir de nos sociétés.

Constatation essentielle : Esalen, Findhorn, Longo Maï, les écovillages, les communautés intentionnelles… Saillans prônent et vivent la sensibilité écologique. L’anarchie qui se profile sous nos yeux unit donc la latéralité dans la meute avec la biophilie. F Lenoir, encore lui, assène : « Finis les fossés mentaux, autrefois si profonds, séparant les animaux des humains, les humains de la nature, la vie de la non-vie, voici venue l’idée du grand continuum ». L’anarchiste, aujourd’hui aime les rousserolles effarvattes et les vers de terre, comme les bouleaux et les ruisseaux., les silex et les collines.

Ces mouvements, la prise de conscience trop tardive des désastres commis par l’humain, éveillent depuis le milieu du siècle dernier un retour à la nature. En déploiement dans plusieurs pans de notre existence : recours à des matériaux naturels recyclés, abolition de l’horreur plastique, expulsion des nourritures bio, rejet progressif de la voiture, médecines nouvelles…en sourdine la question angoissante du nucléaire civil et militaire. Comme celle de ces pays qui se moquent, avec un dédain caustique, de l’effondrement qui gronde. En revanche, le naturisme moderne conjugue en grande harmonie saluable, le nudisme, le végétarisme et une éthique fondée sur les respect de soi, des autres, de la nature ; comme sur une égalité complète : des corps nus ne sont-ils pas égaux ?
Dans l’orbite écologique, la gestion des déchets, un énorme problème, devient une seconde nature, en suite des tris de notre époque : « Le schéma alternatif considère les déchets comme des nourritures constituant de nouveaux points de départ. …C’est une façon nouvelle et active de mettre en acte la continuité réaffirmée de l’humain et de la nature. En s’insérant dans les cycles naturels » résume J Rifkin.
Ces réseaux, ces communautés, ces écovillages, ces villes autogestionnaires ont découvert leur très forte confluence avec l’écologie radicale, la biophilie, dont elles étaient déjà porteuse, sans démonstration sémantique. Porter un regard éthologique sur la meute humaine, comme d’un fait de nature, sans appel nous amène à découvrir que toutes ces microsociétés chantent, encore en sourdine, l’avènement du lien de cause à effet entre l’éthologie humaine et l’anarchie. Avec le sens grossier des formules : « Un biophile est nécessairement un anarchiste ». D’où l’appellation d’« Anarchie verte » ; Sauf, et je suis sourcilleux, que le terme « verte » devrait précéder le système qui en découle. La « Verte anarchie serait plus conforme mais sonne encore bizarrement aux oreilles.
Soyons prudents néanmoins dans le désir de sociétés libertaires. Les anarchistes, en effet, malgré leur bonne volonté, restent, pour la plupart des anthropocentristes affirmés : Ils s’imaginent volontiers que l’humain est un être douée de conscience et de raison. Voltaire affirmait déjà : « l’homme est un animal pas comme les autres ». La moindre réflexion éthologique nous rappelle que rien, en effet, n’est plus inexact que cette réduction à ces deux facteurs valorisants. La moindre réflexion éthologique nous rappelle que rien n’est plus inexact, si nous le réduisons à ces deux facteurs. Car ils ne sont que le fruit social apparent et rassurant des racines inconscientes : pulsions, besoins, désirs au niveau de l’individu ; instinct grégaire sur lequel repose tout notre édifice psychique. Il suffit de se reporter aux déclarations de diverses branches de l’anarchie pour se rendre compte des glissements, des patinages, et la répétition des clichés, sans qu’il soit, ou très rarement, fait allusion à l’instinct grégaire, à l’esprit de meute, notre socle pourtant. Par exemple, l’anarcho-pacifisme gomme le désir de pouvoir, l’agressivité meurtrière inhérente aux mâles humains, qu’ils soient patrons, salariés, syndicalistes ou anarchistes. Autre exemple, l’anarchisme individualiste, centré -le terme l’indique- sur l’épanouissement en liberté, de l’individu avec la mainmise, sur lui, du corps social. C’est aller trop vite en besogne et être aveugle sur le fonctionnement des meutes : d’abord des groupes de survie, d’autodéfense en surplomb des individus. L’anarchisme, tout entier, est lui aussi, complètement anthropocentriste sauf l’écolo-anarchie que j’aborde ci-après.

Beaucoup de nos clichés culturels périmés devraient et vont voler en éclat. Au premier chef, les statut et rôles des femmes dans le patriarcat déclinant. L’éthologie d’une meute, nous apprend que les femelles sont dominées par les mâles. Dans la meute humaine, ils en ont toujours profité en abus très insolents., contrairement aux animaux de meute. Et les femmes qui refusent la soumission s’évertuent parfois à agir comme les hommes. Paradoxe d’une double soumission ? À vous de juger. Mais dans un système libertaire, chacun(e) est appelée à vivre et agir selon son génie propre, dans les cadres spontanés de ses groupes d’appartenance. Et les femmes n’en sont certes pas dépourvues. Au point que je crois, c’est encore une croyance, que les femmes seront des actrices de premier plan dans l’avènement des réseaux de cellules libertaires. Dois-je chantonner, en suite de Jean Ferrat inspiré par Aragon, La femme est l’avenir de l’Homme ?

L’éducation sera, bien évidemment, non point remaniée par des réformes, mais reprise dans sa nature. Là encore, des bornes jalonnent avec brio le chemin jusqu’à nous. Les expériences de pédagogies alternatives sont suivies, avec minutie, par plusieurs éducateurs. De Francisco Ferrer, libertaire et franc-maçon à Maria Montessori, à Ovide Decroly puis au grand Célestin Freinet… en passant par les « Libres enfants de Summerhill ». De multiples essais aujourd’hui de cette éducation qui est plus « nouvelle » comme on l’appelle mais renversante.
Apprendre aux enfants les fondements humains de l’anarchie : l’introspection, l’observation de la meute des humanimaux, le recul solitaire, la fraternité au fur et à mesure spontanée, les décisions en groupe, l’amour de la vie sous toutes ses formes… Développer cette forte citation de Mai 68, qui pourrait être celle des bonobos : « Faites l’amour pas la guerre ! » Aller plus loin. L’enjeu sera d’apprendre aux gosses à s’enraciner dans leur vécu inconscient et affleurant grégaire. Qu’ils ne prient plus en anthropocentristes, comme on le ferait en religion, en victime consentante et débordée par les « mystères », comme l’on dit. Avec, au nombre de ceux-là, le recul sur les directives de conduites morales qui, sans cesse nous conditionnent, comme je l’ai expliqué plus haut. Mais, le point capital d’une nouvelle éducation, en sus de l’apprentissage de l’anarchie citoyenne, touche à notre manière de raisonner et, par-là, d’appréhender le monde.

La Boulomie – Editions LOL

Jacques Fontaine ose descendre aux racines naturelles de l’homo sapiens. Il découvre une autre manière de vivre ensemble. AU CHEVET D’UN MONDE FIÉVREUX Des marionnettes rebelles ? La meute Un humanimal : agressif et peureux 2ème partie du chapitre

La meute
Un humanimal : agressif et peureux

2ème partie du chapitre

Au niveau du grand groupe social, comme la patrie, cela s’appellent les guerres, comme on le voit, dans les bandes rivales de chimpanzés ou à l’intérieur d’une seule bande. Seulement, les chimpanzés, tout au plus se mordent. Les humanimaux, eux s’entretuent parfois en délices mêlées aux larmes et aux chairs déchirées. Le XXe siècle fut le pire que les Hommes aient jamais connu : .60 millions de tués: deux guerres mondiales, la Shoah, le Goulag… Alors faudrait-il éradiquer la violence, si tant il est possible et de n’en garder que la partie indispensable pour la survie ?
Le faisons-nous ? Certes pas, nous jouissons bien au contraire des scènes de meurtre, de torture, des accidents mortels ou pas. La télévision et le cinéma abreuvent notre complaisance, à vivre, en médiation douce, l’horreur enchanteresse. J’entends les aristotéliciens : bien au contraire c’est un moyen de se débarrasser de nos désirs agressifs. Il s’agirait non pas d’un appel au meurtre mais d’une purgation. D’accord ! Pourtant, de plus en plus de recherches démontrent le contraire : les violences représentées nous inciteraient à faire de même dans la réalité. Les expériences historiques, de Stanley Milgram, sur la soumission à l’autorité, ont ouvert le ban. Ne serions-nous pas, en majorité, des nazis en puissance ? Je ne parierai pas sur moi ! Et que faisons-nous ? Toujours plus de viols, de meurtres sur les écrans, en odieuse apprenance.

Conclusion – Éduquons nos enfants à maîtriser leur agressivité innée. Pas suffisant parce que se cache, tapi au fond de nous, la jouissance à contempler l’horreur. Elle est responsable du déferlement médiatique que je viens de rappeler, qui sait si bien tirer les ficelles des marionnettes. Pour l’instant, les expériences apprennent deux choses :
D’une part, la délectation au spectacle de la violence chez les autres. Ce que j’appelle le syndrome de l’accident. Qui ne freine pas, sur la route, pour éprouver de près la délicieuse sensation que procure la vue de la voiture accidentée ? Mais, ce n’est pas tout. Une autre expérience ne nous apprend rien sur nous mais le confirme nettement. Soit la mise scène d’une voiture atterrie dans un fossé, au bord de la route, très fréquentée. Les gaz du pot s’échappent encore. En outre, on aperçoit clairement une silhouette à l’intérieur. Et les expérimentateurs observent et dénombrent le pourcentage de chauffeurs qui s’arrêtent pour porter secours. La majorité freine, c’est le syndrome de la voiture accidentée. Mais à peine un tiers se gare, pour aider celui qui est prisonnier de l’habitacle. Voilà bien ce qui est en nous de l’ordre du chimpanzé qui admet la violence plutôt que de celui des bonobos, qui préfèrent l’amour.
D’autre part la panique paranoïaque et hystérique qui s’empare de tous ou presque quand cette violence menace la meute. Je me permets de rappeler une incroyable constatation. Qu’un virus fasse 3000 morts dans son pays et au-delà, dans l’humanité, alors la peur-panique saisit la meute et nous fait recourir d’urgence aux masques ; à remplir les caddies, dans un aveu sidérant des perlaborations inconscientes : « On ne sait jamais ; je préfère prendre mes précautions ». Alors que chaque jour 22 000 enfants, je l’ai écrit plus haut, meurent de faim ou de sévices, soit toutes les quatre secondes. Que pèse des épidémies face à cette effrayante statistique ? « Oui peut-être mais, moi, je n’y peux rien » s’excusent à bon marché les pharisiens. Que nous sommes en majorité. La violence proche est aussi bien un régal qu’une horreur, les deux bien mêlés, cela s’entend. Voilà le syndrome de l’accident que je viens de présenter Avec des justifications pour cacher les délices culpabilisantes : « Si je ralentis, c’est pour voir s’il y a des secours….Comme c’est le cas, je suis reparti ».
Notre prolifération est la cause profonde de nos masques de volitions de paix. Ainsi leur origine est non point culturelle, mais naturelle. Le monde est violent ; les humains y répondent, en pleine paranoïa, par leur violence. Elle fut utile à l’aube de l’humanité car les dangers naturels étaient bien réels. Aujourd’hui, plus de risques naturels ; ils sont jugulés mais la violence subsiste. Elle est détournée dans l’effroyable arsenal nucléaire, par les dictatures, par le port de masques : ne devons-nous pas, en effet, nous défendre contre les assaillants ? Au fond, nous ne cessons depuis la nuit les temps préhistoriques-ils sont très proches-, de nous lamenter sur notre sinistre état de faiblesse naturelle. Alors pour endiguer toutes ces violences qui nous fourbissent à l’intérieur de nous-mêmes, nous avons chevauché la soumission, l’arquéphilie, avec les directives morales qui nous façonnent dès notre plus jeune âge. Elles deviennent norme sociétale salutaire et nous procurent les masques indispensables pour vivre en groupe. Et nous avons codifié le droit avec les parades et les sanctions juridiques. Vrai progrès social dans le vivre ensemble. Ce faisant, nous commençons, sans nous presser à nous attaquer au virus. Il reste à se pencher sur le terrain :la santé du monde, fiévreuse dépend d’abord du terrain.
Le regard éthologique, celui de l’observation du terrain, amène à prendre beaucoup de recul sur la meute humaine et à la considérer avec désespoir. Mais avant de continuer sur ce registre, je tiens à signaler que si cette approche amène la froideur de l’observateur non partisan, le vécu de chaque membre du troupeau lui, est pétri de sensibilité : car si je suis un animal de meute, il reste que je suis très attaché à ma famille, mes proches, mes amis Je peux être triste voire désespéré quand un malheur arrive à l’un d’entre eux. . L’éthologue reste froid mais moi, je reste fort sensible. L’humanité prolifère et elle encourt les pires dangers. Mais je secours, sans état d’âme, les clochards de ma ville. Oui, c’est un paradoxe, une injonction contradictoire, comme l’on dit. Je l’assume. Ne suis-je pas le jouet de ma culture et de ses masques ?

Car la culture ne change rien, ni l’éducation ordinaire Le vécu humanimal de la meute, le grand ordonnateur n’est pas encore pris en compte. L’Homme se croit toujours un seigneur : projection du mâle alpha en Homme alpha sur la nature. Repenser l’organisation de la troupe humaine ? Mais la pensée n’y suffira pas. Michael Balint chante cet « Homme total ». De hautes tours en espérance de totalitude mais, pour l’instant, en pierres éparses. Ces pierres, bien différentes, je les trouve prometteuses. Elles aideront, je l’espère, nos descendants à vivre au mieux l’effondrement. Courte revue des prémisses : les divisions, celles des peuples, du travail… qui arrangent tant la pyramide, commencent à s’oblitérer. Nous acceptons de plus en plus le monde de la complexité, mis en avant, comme je l’ai écrit plus haut, par Joël de Rosnay. Plus de césure entre l’organique et le psychique, comme les facultés le prétendent traditionnellement. Mais le bon sens populaire, secondé par la psychologie humaniste accueille dans la même vision, les deux aspects. Encore du travail à faire pour parvenir à une conception et une réalité holistiques. Un exemple : les dépressions peuvent survenir, non d’un mal-être psychique mais d’un dérèglement du microbiote intestinal, une dysbiose. Dans les milliards de bactéries, certaines ne se conduiraient pas bien, dans certains cas de dépression cas. Fabuleux ! Ces microbiotes dont on découvre la nécessité absolue, dans notre santé, sont des clés. En ce sens je crains les avancées indéniables de la neurophysiologie. Elle localise de plus en plus les zones où s’activent tels ou tels neurones et leurs synapses pour produite des idées , des émotions ou des comportements. Ne risque-t-elle pas de fortifier le fantasme de la division scientiste et sociale ? Nous ne nous réduisons pas, comme tout le vivant, à des zones cérébrales. Mais on doit à la neurophysiologie, des découvertes appréciables : les neurones-miroirs dont l’activité dépasse les frontières biologiques et fondent la théorie de l’imitation des humains les uns par rapport aux autres. Nous redécouvrons la vertu de l’exemple ! Ce n’est donc pas du tout une vieille lune !

En outre, j’ai l’impression que deux avancées sont susceptibles de bouleverser l’humanité : les explorations de plus en plus rigoureuses de l’après-vie. J’ai évoqué les EMI. Parlons, en quelques lignes, des concepts agaçants et mirifiques du médecin-anesthésiste Jean-Jacques Charbonier, phare français en ce domaine. Je lui cède la parole en lui laissant un peu de temps : « L’hypothèse d’une conscience délocalisée extraneuronale et d’une théorie dualiste mettant en jeu la CAC (conscience analytique cérébrale) et la CIE (conscience intuitive extraneuronale) était désormais dans un document de médecine. ; inscrite à tout jamais depuis le 15 décembre 2014 dans les chromosomes de la science. Pour la première fois, le monde médical reconnaissait de façon officielle l’existence d’un esprit indépendant de la matière ! Oui, ne souriez pas ! Il n’y a aucune différence entre la « conscience intuitive extraneuronale » et le mot ou le terme « esprit ». Simple question de vocabulaire.
L’autre avancée de la compréhension de l’humain me bouleverse en radicalité subversive : L’épigénétique. On est en train de prouver que des comportements, dans certaines situations favorables, se transmettent, non point par les seules imitation et prescription, mais par une inscription génétique ! Un remue-ménage abrasif. Remise en cause partielle des mécanismes de l’hérédité. Je vous renvoie à Internet qui vous l’expliquera beaucoup mieux que moi !
En tout état de cause, le rôle des biotopes, les neurones-miroirs, l’après-vie, l’épigénétique ont bouleversé mes croyances. Je me sens un peu dénudé comme le monde qui pourrait recouvrer un peu de santé ! Pour ce faire, trouver le mode organisationnel de la meute qui correspondrait le mieux aux avancées de ces découvertes en gésine. Certains n’ont pas attendu ; ils n’ont pas été entendus. Pas trop tard pour les saluer et les écouter, les anarchistes.

La Boulomie – Editions LOL

De la terreur

Aller en Loge me manque, alors pour me remémorer tout ce que l’expérience maçonnique m’apporte, je relis les carnets que je remplis à l’issue des Tenues. J’y note aussi toutes les idées qui me viennent, quand j’écoute la radio, quand je lis la presse ou quand je lis un livre, ce qui explique pour quoi j’en ai une pleine étagère. J’ai donc relu les notes que j’avais prises en lisant le très intéressant Les Ames Errantes, de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan. Il y explique la différence entre cette émotion fondamentale qu’est la peur, qui correspond en un sens à la raison pratique. La peur nous permet de nous maintenir en vie, en nous donnant le réflexe d’éviter le danger. Evidemment, on en vient parfois à craindre la représentation du danger au lieu du danger lui-même. Ou encore d’éprouver la peur de la peur elle-même, mais c’est une autre histoire. Tobie Nathan poursuit ensuite sa réflexion en expliquant la frayeur, qui naît d’un phénomène de surprise et qui constitue un état pendant lequel le corps reste disponible, et surtout la terreur, cet état dans lequel le sujet expérimente la dépossession radicale de son être. Plus précisément, selon Tobie Nathan, la terreur pourrait être « un anéantissement de soi pour éviter la mort ».

On devine aisément les conséquences de la terreur : soumission, captivité, esclavage… L’état de terreur implique que le sujet est d’ores et déjà captif. C’est d’ailleurs dans ce but que les organisations dissidentes commettent leurs exactions : plonger la population dans un tel état pour imposer leur agenda, leur volonté et leur vision de l’ordre social. Néanmoins, un gouvernement peut aussi régner par la terreur. Nous autres français avons déjà vécu cette période, la fameuse Terreur, où un rien pouvait vous envoyer à la guillotinei

Si nous allons plus loin, la terreur institutionnalisée est l’essence même de l’État totalitaire, selon Hannah Arendtii. Touty est fait pour rendre les hommes statiques et empêcher tout acte imprévu. Pire encore, l’état totalitaire basé sur la terreur parvient à faire se sentir coupables les citoyens faisant obstacle au processus de la terreur.

Or, dans cette page d’histoire que nous vivons, nous avons été tellement sidérés par les événements qu’on pourrait se poser des questions sur la dérive de l’État. L’arrivée de l’épidémie clairement prise par dessus la jambe, à en juger par la communication gouvernementale, (épidémie qui a fini par être requalifiée en pandémie) a entraînéla décision du confinement, nous le savons tous. Ce confinement qui s’apparente à de l’assignation à résidence sauf pour ceux qui sont réellement importants (et pourtant si méprisés par nos dirigeants) : les travailleurs du soin, de l’entretien, et du commerce alimentaire… Etrangement, les mensonges de la communication gouvernementale et les décisions prises (souvent sur des critères aussi pertinents que la présence de l’étoile machin dans la maison truc du zodiaque modifié par le coefficient de marée et l’âge du capitaine)vont dans le sens non pas de la protection des citoyens, comme devrait l’être le rôle de l’État, mais dans le sens de l’économie et des profits des grands patrons. Plus simplement, les actions de nos dirigeants vont dans le sens d’un « maintien à tout prix de la cohérence d’un ordre du monde mensonger », ce qui, selon Hannah Arendt, est une composante du totalitarisme.

Nous avons donc été dépossédés de nos corps, de nos libertés les plus élémentaires et de nos capacités de réagir. Nous avons accepté ce régime d’exception dont rêveraient les dictateurs les plus fous pour éviter la mort par la maladie ou par le défaut de soins, les services d’urgence ayant été dévastés par des années de new public management, d’austérité et de gestion d’entreprise.
Réunis, nous pourrions réaliser le danger que nous font courir nos responsables depuis 30 ans… Mais l’état de terreur nous empêche de réfléchir collectivement. Intéressant, car toujours selon Arendt, tout groupe lié par un intérêt commun autre que le maintien de l’idéologie d’État est un danger pour l’État totalitaire. Est-ce pour cela que des moments très importants comme les cérémonies du 8 mai sont annulées ? Pour amoindrir la mémoire collective et empêcher une pensée critique inspirée du passé ? Notons que c’est pour ce genre de raisons de liberté et de réflexion collective que les Francs-maçons et les régimes totalitaires ne sont pas copains-copains…

L’état de sidération dans lequel nous sommes plongés depuis le 17 mars nous empêche de réaliser dans quel monde de cauchemar nous allons sombrer : perte des acquis sociaux comme la durée maximale du temps de travail ou des congés payés, chèque en blanc aux grandes entreprises sans contrepartie sociale ni environnementale, paupérisation de masse en raison de la récession économique, dégradation du travail, maintien des emplois absurdes et néfastes, et bien entendu, poursuite de la destruction des services publics de santé et de la réforme des retraites. La pollution engendrée par la surconsommation et le tourisme de masse va reprendre. Les inégalités continueront de se creuser, tandis que ceux qui ont réellement le pouvoir, les grands patrons continueront de se gaver et de pratiquer l’évasion fiscale, avec l’assentiment de nos dirigeants. Ces derniers continueront leurs réformes délétères : destruction des services publics et des acquis sociaux comme les retraites, cadeaux du patrimoine stratégique aux grandes entreprises, destruction du code du travail, etc. Nous sommes incapables d’avoir un stock de masques, mais les stocks de lacrymogènes et de lanceurs de balles de défense vont bien, merci pour eux. Et ne parlons pas des dispositifs de surveillance généralisée, comme la future application à installer sur son smartphone ou les futurs drones du ministère de l’intérieur. Ce qui en dit long sur l’état d’esprit de nos dirigeants : la peur. Peur qu’ils souhaitent inspirer par un arsenal répressif disproportionné pour répondre à la peur que leur inspirent les mouvements sociaux et les vagues de colères que leurs choix politiques au nom d’intérêts autres que ceux du peuple ont suscités.

Et à propos de peur, l’écrivain et scénariste Alan Moore disait dans son graphic novel V for Vendetta: « People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people », que je vous traduis : le peuple ne devrait pas avoir peur de son gouvernement, les gouvernements devraient avoir peur de leur peuple. Alan Moore s’est très probablement inspiré de ce mot du président américain et franc-maçon Thomas Jefferson, dont je vous livre une traduction personnelleiii : Quand les peuples craignent leur gouvernement, débute la tyrannie ; quand les gouvernements craignent le peuple, commence la liberté.

Ne laissons pas la République en marche vers le totalitarisme ou le chaos. Ne nous laissons plus faire.

J’ai dit.

iJe vous recommande à ce propos l’excellent roman de Jacques Ravenne La Chute- Les derniers jours de Robespierre (Perrin, 2020

ii Voir Les origines du totalitarisme, de Hannah Arendt.

iii Texte original : When the people fear their government, there is tyranny; when the government fears the people, there is liberty.

Mépris de classe

Article écrit en février 2020

J’étais en Loge hier soir, bien content d’avoir pu parler avec notre Frère Inspecteur. C’est toujours intéressant de pouvoir dialoguer avec un représentant de l’exécutif, qui peut expliquer des mesures de politique interne ou des décisions. Et il est toujours plaisant de ne pas se faire prendre de haut par des conseillers fédéraux ou des conseillers de l’ordre. C’est pour ce genre de choses que j’aime aller en Loge : être traité comme un être humain et non comme une vulgaire ressource, une machine ou un automate. Bref, être considéré comme un sujet et non un objet. Ca fait un bien fou. Vraiment.

Bien plus que des expériences désagréables que j’ai pu vivre dans les différents emplois que j’ai occupés, autant dans le public que dans le privé. Des expériences de mépris de classe, me faisant penser que patriciens et plébéiens n’ont jamais réellement disparu. Ainsi, il y a quelques années, j’ai été saisi pour fournir une étude technique assez rapidement à une personne. En fonctionnaire sérieux, j’ai mené l’étude et rendu le résultat à la personne. Fait étrange, la personne ne m’a pas remercié directement, mais a envoyé un mail de remerciement au chef de service. Etonnant, non ? Et pourtant je n’étais pas au bout de mes peines : j’ai été convoqué par mon chef de l’époque et me suis fait passer un savon pour avoir écrit directement à un membre du cabinet du directeur. Mon chef estimait que, je cite, je « n’avais pas le niveau » pour écrire à la personne. Dans le même ordre d’esprit, il m’a été reproché par ma hiérarchie d’avoir été présent à une réunion présidée par une directrice adjointe de je ne sais plus quoi (et d’avoir remplacé mon chef au pied levé). Pareil, une histoire de niveau, qui ne convenait pas, semble-t-il. En discutant avec des collègues et confrères, je me suis rendu compte que je n’étais pas seul à vivre ça. On m’a raconté une anecdote édifiante : dans un service, le personnel devait accueillir la nouvelle directrice. Après plusieurs rappels, la rencontre a bien eu lieu… mais avec les encadrants seulement. La plèbe (autrement dit, le reste du personnel) a été priée d’aller voir ailleurs. Ces braves gens sont restés entre eux. Dans le fond, notre société n’a pas changé depuis l’Empire Romain : il y a les dirigeants ou patriciens et la populace, le bas-peuple, la plèbe. Il semble que nos grands administrateurs, nos dirigeants et autres estimés timoniers se comportent en patriciens, et comme les romains, oublient qu’ils ne doivent leur puissance qu’à une servitude volontaire (et un consentement fabriqué) de cette plèbe qu’ils méprisent, mais qu’ils en viennent à craindre tant les sujets de mécontentement sont grands.

Etienne de la Boétie avait fort justement écrit dans son Discours sur la Servitude Volontaire que les grands ne nous apparaissaient grands que parce que nous étions à genoux. Car dans le fond, qu’est-ce qui différencie un de ces patriciens et un plébéien ? Dans le fond, pas grand-chose. Une simple situation. L’un est né dans la bonne famille, avec les bons réseaux et la bonne éducation, qui lui a permis d’accéder aux bonnes écoles. Et l’autre pas. Tout simplement.

Entrer en Loge m’a permis de comprendre que ces gens qui nous regardent de haut ne sont sur un piédestal que parce que je suis aussi à genoux. Le soir de mon initiation, le Vénérable m’a invité à me relever. C’est un grand pas que j’ai ainsi fait. Nous sommes tous humains, et rien ne peut justifier qu’une poignée rejette ainsi les autres, à part un consentement pas éclairé. Rien ne peut justifier que quelques technocrates ne prennent des décisions cruciales pouvant affecter la vie quotidienne de milliers de gens, que ce soit dans la sphère de l’emploi comme dans celle de la Cité. Rien. Et surtout pas un diplôme d’une quelconque institution, école ou usine à connards ou une nomination obtenue sans réel mérite. Je crains aussi que tous ces comptables, MBA et autres administrateurs n’aient oublié leurs cours de latin, avec le célèbre apologue des membres et de l’estomac, du romain Ménénius Agrippa (prononcé lors d’une insurrection de la plèbe) : le sénat et le peuple ne peuvent vivre forts que par la concorde, chacun ayant besoin de l’autre. C’est à cette occasion que les législateurs romains avaient créé des corps intermédiaires, d’ailleurs, que nos technocrates en tout genre tendent à écraser pour imposer leur autorité par la force, au nom d’un droit qu’ils auraient sur autrui.

« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres» écrivait Diderot dans son Encyclopédie.

Ne nous laissons plus faire.
J’ai dit.

Réflexions pour le monde d’après (2) : pour quelles valeurs allons-nous nous battre ?

J’ai entendu à la radio le magistral coup de gueule d’André Comte-Sponville sur la situation que nous connaissonsi. André Comte-Sponville nous mettait en garde contre un glissement très dangereux : celui de la médecine comme finalité et non comme modalité. Dans un tel monde, la santé serait alors un idéal à atteindre, et, si on poussait l’idée jusqu’au bout, tomber malade serait un délit ! Notons que cette idée a été explorée dans la fiction, dans l’excellente série dystopique SOS Bonheur, de Griffo et Jean Van Hamme.

La santé serait donc une « valeur suprême » au même titre que la liberté, l’amour ou la fraternité. J’imagine déjà la nouvelle devise : liberté-égalité-bonne santé. D’ailleurs, grâce à la science, on peut tout expliquer et tout prévoir. Même les maladies et les épidémies… Les crises économiques aussi, paraît-il. Il suffit d’avoir les bonnes équations. Ah, le bon vieux mythe du Démon de Laplace et celui du scientisme, cette croyance que la science peut tout expliquer et modéliser ont encore du bon !

Toute blague mise à part, ériger la santé en idéal à l’époque de l’imagerie médicale assistée par ordinateur, de la microdosimétrie, ou déterminisme médicalii, mais aussi à l’époque du Médiator, des perturbateurs endocriniens ou de la malbouffe me paraît être une erreur de sens assez grave. Comme Comte-Sponville, je considère que la santé est un moyen de mener une vie bonne, et que celle-ci doit relever du choix individuel. Autrement dit, si j’ai envie de dîner d’une tartine de saucisson avec une bonne bière, c’est ma responsabilité et je ne veux pas qu’une autorité quelconque me dicte quoi faire. D’aucuns me rétorqueront que si je déguste ma bière et mon saucisson et que j’en tombe malade, les frais de santé devraient être à ma charge et pas à celle de la Sécurité Sociale. Conceptuellement, ce serait faux. La Sécurité Sociale est une assurance qui couvre tous les risques. Nous cotisons tous (enfin, ceux qui ne trichent pas avec les cotisations sociales), donc nous avons tous droit à la contrepartie du soin et de la sécurité. C’est la base même du solidarisme. Nous payons tous pour que chacun ait droit aux soins. Vouloir restreindre les soins serait une forme d’escroquerie. D’ailleurs, il existe des assurances maladies à l’étranger qui refusent de couvrir les assurés ayant un risque de maladie chronique… Charmant, n’est-ce pas ?

A propos de glissement de valeurs, je ne puis m’empêcher de faire un rapprochement entre santé et sé-cu-ri-té, ce mantra qu’on nous martèle pour justifier des dérives de l’exécutif. J’avais eu l’occasion de composer un billet à ce propos (cf iciiii). Les peurs de nos pétochards de dirigeants les amènent à prendre des décisions allant vers toujours plus de pistage, plus de contrôles, plus de coercition. Bon, est-ce que cela rend les rues plus sûres pour les plus vulnérables ? Pas sûr. Les femmes continuent de se faire enquiquiner sous le nez des forces de l’ordre, plus occupées à traquer les dangereux délinquants que sont les personnes qui se baladeraient sans leur Ausweisen qu’à assurer la sécurité des personnesiv. Liberté, égalité sécurité ? Oui, mais au prix de la sécurité des agents, visiblement.

Au nom de la sécurité, nous avons accepté des dispositions d’exception dans le droit commun après les attentats de 2015. Depuis 1995, nous sommes habitués à voir des militaires faire des patrouilles. La police peut allègrement arrêter des personnes suspectées d’activités liées au terrorisme (cf. le Canard Enchaîné) sans contrôle d’un juge, ou alors avec difficultés. Les rues ne sont pas pour autant plus sûres. Ni plus propres, d’ailleurs. Si on érige la santé et la sécurité comme nouvelles valeurs, quid des dépôts sauvages d’ordures en ville, ou des fumeurs jetant leur mégot par terre ? Et quid des déjections canines ?

Pire encore, à l’heure à laquelle j’écris ces lignes, j’apprends que les cérémonies de commémoration du 8 mai sont tout simplement annuléesv. Oui, annulées. Raison de sécurité, à cause du coronavirus. Donc, on peut (ou on doit) aller travailler, on peut aller à l’usine ou au bureau, mais on ne peut pas aller aux obsèques d’un proche et encore moins commémorer les victimes de la barbarie et de la guerre. Là, j’ai honte. Honte de ces dirigeants qui ont décidé de raser la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour que nous puissions vivre (presque) libres. Et je me sens réellement honteux pour les survivants et les témoins, tels que Boris Cyrulnik, Ginette Kolinka, Andrée Gros, et tant d’autres, toujours moins nombreux chaque année. Que sera la suite ? L’annulation du 14 juillet ?

Les attentats de 2012, de 2015 et des années suivantes et l’épidémie nous ont laissés dans un état de sidération tel que nous ne réagissons pas quand des acquis sociaux ou des moment important symboliquement sont mis à mal par des ministres plus préoccupés de leurs intérêts propres que de l’intérêt général ou quand nos libertés les plus fondamentales sont piétinées au nom de cette nouvelle valeur qu’est la santé. Il reste quand même des couacs. On peut aller travailler avec le bon Ausweis, mais pas rendre visite à des proches âgés ni se rendre à des funérailles, sous peine de sanction. On peut faire son jogging, mais pas aller aider un proche en difficulté, qui aurait besoin d’une présence. Les enfants devront retourner à l’école et chacun devra retourner à son emploi en mai, en dépit des avertissements des médecins. Plus étrange, les lieux de loisirs, les bars, les restaurants etc. qui sont aussi des business devront rester fermés. Bosser oui, mais se retrouver, non ? Bon, on n’a pas tous la même définition de la santé, semble-t-il. Car se retrouver dans un café, aller au cinéma, déguster un bon repas participent de la bonne santé mentale. Mais visiblement, cette composante humaine échappe aux technocrates qui nous dirigent, qui ne conçoivent le monde qu’en termes de chiffres et de statistiques. La bonne santé ne serait, ici, qu’un simple indicateur RH à ajuster pour le rendre juridiquement inattaquable, autrement dit un ratio de gens malades à hospitaliser ou non. Encore un de ces indicateurs qui mesurent tout sauf l’essentiel.

A propos d’essentiel, le chef de l’État a évoqué le « retour des jours heureux ». Je ne sais pas si prendre tous les jours des transports publics dégradés à cause de choix économiques pour occuper un emploi sans grand intérêt (et pas souvent bien payé) ayant pour finalité d’enrichir une poignée de capitalistes, avec un service hospitalier très dégradé aussi, pour les mêmes raisons et en grève depuis près d’un an, une police devenue bras armé du pouvoir ayant perdu le sens de l’intérêt général fait réellement envie. Je ne crois pas avoir envie d’ouvrir ma sacoche à chaque fois que je me rends quelque part, sur l’injonction de types tous plus patibulaires les uns que les autres. Je ne sais pas si subir les manifestations des mécontents divers et la réponse sous forme d’attaques de gaz lacrymogènes me fait réellement envie. Je n’ai pas non plus envie de rentrer chez moi épuisé nerveusement par mon emploi, les transports, les trop nombreuses sollicitations, les pollutions diverses.

En fait, non, je n’ai pas envie de retrouver ces jours là, qui ne sont pas heureux. Mais pas du tout.

Peut-être que les jours heureux à venir sont à construire ? Envisager un monde où on travaillerait moins, mais mieux, avec plus d’emplois utiles (dans le soin, par exemple) et moins d’emplois néfastes tels que trader, consultant RH ou inutiles tels que chief hapiness officer ? Un monde où on arrêterait de consommer comme des abrutis, ou de dégrader l’environnement et où les dirigeants auraient un peu plus le sens de l’intérêt général, par exemple ? Un monde où chacun pourrait vivre dans la dignité ?
Un monde dans lequel le profit ne serait pas une valeur, mais une modalité ? Un monde où l’économie redeviendrait un fait politique (Keynes, reviens) et dans lequel on penserait à l’avenir sans rendre de comptes à des comptables quelconques ? Un monde où les dirigeants seraient des visionnaires d’envergure et non de petits truands minables, des comiques ratés ou des technocrates méprisables ?
Un monde dans lequel l’humain retrouverait une juste et harmonieuse place ? Un monde dans lequel l’Autre est une fin et non un moyen ? Tiens, tiens, ne serait-ce pas l’idéal maçonnique, ça ? Bon, ben, mes Frères, mes Soeurs, plus que jamais, mettons-nous au boulot sans tarder. Le monde d’après a besoin de nous.

J’ai dit.

PS : je vous invite à lire Utopies réalistes du néerlandais Rutger Bregman, éditions Points. C’est très intéressant et très inspirant.

ihttps://www.franceinter.fr/idees/le-coup-de-gueule-du-philosophe-andre-comte-sponville-sur-l-apres-confinement

iiDémarche qui consiste à utiliser les outils statistiques et mathématiques pour prévoir l’évolution d’une maladie ou d’un patient. Un exemple via cette petite autopromotion vers une œuvre de jeunesse : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S096980430900270X

iiiVoir mon billet sur la sécurité ici : https://blog.onvarentrer.fr/index.php/2019/04/25/liberte-egalite-se-cu-ri-te/

ivAnecdote malheureusement authentique, et je le déplore.

vhttps://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-annulation-des-ceremonies-du-8-mai-scandalise-la-droite-et-divise-les-associations-d-anciens-combattants_3925669.html

 Jacques Fontaine ose descendre aux racines naturelles de l’homo sapiens. Il découvre une autre manière de vivre ensemble. AU CHEVET D’UN MONDE FIÉVREUX Des marionnettes rebelles ? 8

La meute
Un humanimal : agressif et peureux
1ère partie du chapitre

Le monde ne se porte pas bien ; il est alité. On observe des symptômes : la consommation effrénée, les technologies souvent décérébrantes. Il a de la fièvre et on sait pourquoi : l’anthropocentrisme totalitaire et la prolifération sans frein. Sous ces draps, on arrive au matelas culturel : les directives impérieuses et l’angoisse primordiale mal gommée par les cultures. Enfin le sommier, celui sur lequel repose l’activité humaine : l’instinct grégaire inévitable. Il nous restera, au bout de cette analyse à prescrire le médicament adéquat.

La meute des « humanimaux » est, en tous points comparable aux meutes des loups, des antilopes, des éléphants… Évitons de regimber devant les évidences naturelles, sous les discours, les philosophies, les sciences, les arts… Ils nous bercent et nous enchantent, au sens fort, mais ils ne sont que des chemises de nuit bigarrées sur le corps d’un monde fiévreux. Enlevons, pour un temps, ce vêtement et examinons le corps dans sa nudité. Un corps nu est un corps sans défense, livré aux vindictes. L’humain fut cet animal si fragile qu’il crevait de peur ; un de ses legs les plus embarrassants. Voyons alors comment, nous pourrions, peut-être, à chasser notre peur viscérale. Notre organisation spontanée, partout, témoigne de notre instinct grégaire.

D’abord, une observation éthologique -s Nous sommes des animaux de meute. Je précise le concept plus loin. Posons maintenant une première observation évidente : nous avons absolument besoin de nous organiser en groupe, en priorité en groupes dits restreints, de petite taille de quelques personnes, tout au plus. D’où l’émergence de la famille glorifiée en tant que telle, chez les Romains. Mais, signe des temps qui changent, qui se délite aujourd’hui. Au-delà, les groupes d’appartenance. Michel Maffesoli décrit la fréquence grandissante des « tribus ». Plus loin encore, les nations avec le désir, maquillé en volonté, de faire face à d’autres grands groupes. Songeons à l’OTAN, à l’Europe, pour rester dans nos contrées. En bref, l’humanimal est une créature de haute nécessité sociable. La solitude n’a jamais été une possibilité d’existence ; elle ne l’est toujours pas. D’où la crainte, sans doute justifiée, de cet individualisme qui gagne du terrain et que nous ne cessons de dénoncer, comme une aliénation possible de notre espèce. On peut faire, en effet, l’hypothèse que les voies solitaires de l’introspection humaine, sont hasardeuses voire « contre-nature ». A ce titre l’exemple de la psychanalyse et des thérapies individuelles est éloquent ; le divan, le face-à-face ne font pas miroir avec notre nature. Surtout si elles font tomber nos masques individuels sans possibilité de les retenir grâce à un groupe. Les « freudian wars », les condamnations sévères dont la psychanalyse, en particulier, est l’objet depuis sa création, plaide pour cette évaluation. De fait, sont nés, dans les années cinquante les formats plus acceptables des groupes d’exploration et de recherche : T-group, psychodrame, sociodrame, groupes Balint, groupe de prière, loge maçonnique… et tant de descendants ! Ils privilégient le questionnement sur les relations et sur le scénario de chacun dans ces relations.
Seulement, le besoin de vivre en groupe de défense, d’attaque et de prédation, ne convient pas du tout aux grandes organisations, tels les gouvernements actuels et les entreprises. D’où, me semble-t-il, le germe des luttes sociales. Elles illustrent notre lutte incessante des groupes entre eux. Les théoriciens, comme Marx en tête de file, ont mis en musique socio-politique, ces luttes intestines, favorisées par l’évolution capitaliste toujours incontournable. Malgré des essais qui s’en détachent radicalement. Ils promettent d’autres possibilités d’organisation que la pyramide des pouvoirs, en grand intérêt des nantis. Ceux-ci, d’ailleurs ont bien senti, pas « compris », que ces groupes d’opposition à cette pyramide, devaient être décervelés. Quoi de plus pertinent alors que d’aller à l’encontre de leur formation ? En bégayant et voici pourquoi. D’abord, recourir à un vécu de solitude… Taylor, s’en doutait-il ?, fut l’instigateur du travail « en miettes » de belle apparence : augmenter la productivité, rendre les tâches parcellisées, découper en morceaux « spécialisés » comme les Services d’une entreprise. Avec, tout au fond, un souhait fort de restreindre la force des groupes d’opposition, Ce qui va entraîner la naissance du syndicalisme, en milieu du XIXe siècle. Syndicats ou lobbies, même combat, dans un même schéma pyramidal ! Émiettons, émiettons, il ne restera plus grand-chose ! Mais ensuite, on devina que cette parcellisation frustrait les désirs de coopération, inhérents à notre espèce en bannière de meute. Tout bien pesé intuitivement, les mâles dominants lâchèrent du lest ? la chèvre et le chou, en quelques sorte. Au sortir de la seconde Guerre, naquirent les prémices d’une restauration de sens que l’émiettage avait balayé. Fleurirent alors les pratiques de l’élargissement des tâches et, plus, de leur enrichissement, après les essais hypocrites de la rotation des postes.
Les ressources humaines furent cajolées. Les managers furent sommés de faire prospérer l’esprit d’équipe. Faut-il s’en plaindre ? Je ne le crois pas. Les méthodes fleurirent telles le BBZ, le marketing des services de la centration sur le client. Avec aujourd’hui, l’aveu épouvantable du constat de faillite. Le « work life management » tend à faire croire aux salariés, apparemment choyés en distractions et en aides diverses, qu’ils vivent une famille entrepreneuriale aimante.

Une seconde observation – Une meute s’organise spontanément, je l’ai esquissé, de manière pyramidale. Car il faut bien que, face à l’adversité naturelle, les groupes restreints soient forts. La pyramide des pouvoirs, voilà la donnée fondatrice de l’organisation humaine. Sans elle, on ne peut vraiment comprendre, si on baisse les masques culturels, le fonctionnement naturel de la meute humaine. C’est évident dans quasiment toutes nos organisations, qu’elles soient, patronales, syndicales, humanitaires, mutuelles…Tout en haut, celui qui décide et peut faire trembler, le mâle alpha ; autour de lui, les « lieutenants », d’autres mâles et parfois quelques femelles, surtout si elles sont âgées. Puis, les groupes, les familles, tous organisés selon le modèle tutélaire de la pyramide. Tout en bas ceux, celles estimés inférieurs par les dominants. Les individus de la meute n’y échappent jamais, ou alors acceptent la solitude, comme des ermites. Ce schéma éthologique est, de manière inéluctable, celui de toutes les organisations humaines, de tous les bords et partis. Sans doute depuis qu’ils sont cultivateurs mais peut-être aussi quand ils étaient chasseurs-cueilleurs.
On ne s’étonne donc pas que la course au pouvoir maintes fois dénoncée et brocardée, soit la directive de la vie collective. Nos hommes politiques, de gauche, de droite, en haut vers les ciel, en bas vers la terre, tous sans quasiment d’exceptions, sont mus comme des pantins par la « cratophilie », soit l’amour forcené du pouvoir. J Rifkin résume la pyramide : « Mode de gouvernement autocratique centralisé »
Bien sûr, nous en rions depuis l’Antiquité mais rien ne change : la meute reste la meute. Parce que les révolutions ne font que répéter son schéma organisationnel, encore et toujours la pyramide. Une citation de mai 68, si peu à la mode aujourd’hui, sans doute parce qu’il dérange les consciences pyramidales : « Élections, piège à cons ! ». Je le crois car le vote démocratique, malgré les énormes progrès qu’il représente, aboutit sans cesse et toujours à la morne répétition de la pyramide. Pas étonnant que l’Égypte antique ait érigé des monuments à sa grande gloire ! On peut objecter que les masses pourraient bien refuser le diktat de la cratophilie. Oui, mais l’écrasante majorité des individus qui la composent, s’adonnent aux joies de la soumission, en très grande réassurance. N’est-ce pas comme ça que le monde tourne depuis toujours ? Cette propension, je l’appelle, en référence à mon maître : l’« arquéphilie », soit « celui qui aime se courber ». La meute empile ainsi les cratophiles et les arquéphiles, sans que chacun soit, évidemment, totalement l’un ou l’autre.
La meute animale, nous par exemple, possédons des traits typiques de ce genre de regroupements : les rites de politesse, de célébration, de consultation comme le vote ; les mythes qui soutiennent des représentations avantageuses pour tous, parfois pour le bonheur commun comme la démocratie, parfois pour le pire, comme la doctrine nazie. Car la meute supporte mal que la meute d’à côté vienne lui voler sa nourriture, la pille et viole. Comme nous l’avons vu plus haut, survient la théorie du complot, de plus en plus répandue, la paranoïa. Elle mobilise une agressivité de défense de son territoire, ce que nous savons tous depuis que l’on se penche sur les mœurs des chats domestiques libres. Mais nous ne sommes pas des félins et notre agressivité ne se cantonne pas à la défense ; elle s’invite facilement au rapt violent. Cela commence à l’intérieur même des groupes restreints : chacun a absolument besoin de l’autre. Mais celui-ci est aussi un rival pour plusieurs motifs : nourriture, reproduction, abri. Et, chez les humanimaux, la haine bien cachée que nous avons héritée de notre petite enfance. Nous la projetons sur celui, celle qui est en face. Vite évoquons Remus et Romulus, les frères ennemis. Amour et haine relève d’une même complexité dans nos relations. Une maxime iranienne est saisissante de vérité quand elle énonce cela : « Sans toi, je me meurs ; avec toi ,tu me tues ». Quelle incroyable lucidité !

La Boulomie – Editions LOL

Du bon usage du symbole (2) : l’imagerie martiale

Quand on joue avec les concepts et les symboles, il faut être conscient que la partie se joue à plusieurs, et que parmi ces plusieurs, il y en a qui sont susceptibles de bien connaître lesdits symboles. Pis que ça, les symboles peuvent être des armes redoutables, dans le sens où ils font partie du langage commun et qu’ils s’adressent non seulement à notre raison mais aussi à nos passions et notre imagination. Prenons par exemple le terme de guerre, et la charge symbolique qu’il véhicule. Le chef de l’État a dit « nous sommes en guerre ». Les lecteurs de Clausewitz ou de Sun Tzu ainsi que les militaires ou encore tous ceux qui sont passés par l’Ecole de Guerre savent que la guerre est une dialectique, un prolongement de la politique. On fait donc la guerre entre humains, entre civilisations humaines, entre clans humains. Eventuellement à des émeus. Pas à un micro-organismei. Le mot « guerre » ramène à un signifiant, qui est le mot lui-même et un signifié qui est le sens donné par Clausewitz ou le dictionnaire, ce qui fait de l’emploi de ce mot un signe : signifiant (le mot) et signifié (le sens donné). Le lien entre signifiant et signifié est tout à fait arbitraire.

Concernant le symbole, c’est différent : il s’agit de la donnée d’un signifiant (mot, dessin, situation etc.) dont le signifié dépend de celui qui perçoit le signifiant. Avec un symbole, le lien entre signifiant et signifié est motivé, sujet à l’interprétation de celui qui le reçoit. Ce qui en fait un outil aussi dangereux que puissant.

Donc, admettons que dans la crise que nous traversons, l’emploi du terme guerre ne soit ici que « symbolique » et non une tentative de faire accepter les victimes de la catastrophe par un artifice linguistique (ou une manipulation). La « guerre » donc, serait symbolique, et « l’ennemi » un micro-organisme. Néanmoins, nous devrions être symboliquement en « guerre » et donc prêter allégeance au pouvoir, avoir confiance en l’exécutif, accepter la perte de nos droits élémentaires, comme celui de se déplacer librement, voire accepter un couvre-feu. Et faire nos « autorisations de sortie », comme au collège dans nos carnets de correspondance, les laisser-passer du XIXe siècle (cf. Victor Hugo) ou les Ausweisen de l’Occupationii.

Je ne reviendrai pas sur « le front », c’est à dire les hôpitaux, dégradés par 30 ans de politique d’économies ni sur « les soldats », autrement dit les soignants, ceux là même qui alertent depuis des années sur la situation désastreuse et lamentable des hôpitaux, en grève depuis 11 mois (et que les CRS ont chargé ou bombardé de lacrymogènes pendant un très offensif sit-in). Combien de lits a-t-on fermé, et de postes de soignants a-t-on supprimé, déjà ?

Mine de rien, on a ici une situation qui constitue un symbole : les CRS qui utilisent des lacrymogènes sur les agents du service public hospitalier en grève pour dénoncer le scandale sanitaire et humain en cours.

Autrement dit, nous avons une représentation symbolique d’un pouvoir exécutif qui écrase son propre service hospitalier. Un symbole qui n’est pas sans rappeler le symbole du Béhémoth, utilisé par Hobbes pour évoquer la guerre civile ou guerre de tous contre tous. On est en guerre, n’est-il pas ? Dans un autre registre symbolique, des cellules immunitaires qui détruisent leur organisme, ça s’appelle une maladie auto-immune. Serions-nous donc si malades ?

A propos de larmes et de lacrymogènes, pour le Franc-maçon que je suis, les larmes sont un symbole et ont un certain sens aussi. Celui de la tristesse, mais aussi de l’amertume qui peut mener aux passions tristes. Le ressentiment amène le désir de justice et si celui-ci n’est pas assouvi, il devient action de vengeance, perpétuant un cycle de violence.

Mais continuons notre construction de symbole. Dans toute guerre, il doit y avoir un chef, un stratège, un plan de bataille, une doctrine qui fait le lien entre décision politique et opérations sur le terrain. Peut-être suis-je mal renseigné, mais je n’ai pas l’impression que dans cette « drôle de guerre » (expression employée à dessein), nous n’ayons de véritables stratèges, ou de commandement fort. On a plutôt l’impression d’une débâcle et d’un grand désordre, chaque partie de l’administration engagée se prenant pour le tout, à en juger par les décisions toutes plus aberrantes les unes que les autres (réouverture des écoles en mai, tests réalisés partiellement, gestion calamiteuse des masques, destruction et non renouvellement des stocks stratégiques par mesure d’économie, refus de pratiquer les tests en laboratoire vétérinaire, arbitraire des forces de l’ordre etc.), au nom de la déontologie qui cache des objectifs bien plus sombres, comme l’abus de pouvoir. Tiens, tiens, exactement ce que décrivait Marcel Bloch dans l’Etrange défaite, ce brûlot qui décrit froidement le désastre militaire de la 2e Guerre mondiale…

Dommage, car à l’instar d’un Vénérable, un vrai chef doit savoir rassembler ce qui est épars, et concilier les oppositions nécessaires et fécondes… Et le devoir nous incite à suivre ledit Vénérable. Pas comme dans le monde profane, où la confiance envers les chefs est singulièrement remise en cause.

Pire, à l’écoute des derniers discours et des mesures récentes, on a l’impression que l’État a décidé de privilégier l’économie et les profits des grandes entreprises au détriment de la vie de ceux qui font fonctionner la société, autrement dit nous tous. Pour rester dans la métaphore, il est à craindre que l’effort de guerre ne soit fourni par les derniers de cordée, « ceux qui ne sont rien », et qui essaient de vivre et de protéger leur dignité.

Au fond, cette guerre qui n’en est pas une, et ce confinement qui relève plus de l’assignation à domicile, je les vois comme un symbole, le symbole d’un déséquilibre. Le symbole d’un exécutif malade de lui-même, représenté par des individus dont les intérêts ne sont certainement pas ceux d’élever la Nation, ou de « se battre pour la dignité des faibles »iii mais bien les leurs : le mépris de classe, le pouvoir, l’enrichissement personnel, la satisfaction d’intérêts autres que ceux du pays, à en juger par leurs nombreux conflits d’intérêts. Palsambleu, en temps de guerre, n’est-ce pas là de la haute trahison ou plus symboliquement, un crime relevant d’une cour martiale ?

Jouer avec les symboles est un jeu très dangereux, car nous y sommes tous sensibles. Vouloir se les approprier sans la prudence et la tempérance nécessaire ne pourra qu’apporter du malheur. Quid du ressentiment d’un peuple assigné à résidence par l’incurie d’un pouvoir, incapable de gouverner ou de prévoir ? Le symbole du peuple français en guerre contre l’aristocratie coupée de la réalité en 1789. Et le déchaînement de violence en ce temps n’avait rien de symbolique.

Restons prudents, et laissons les symboles à leur place.

J’ai dit.

iVoir mon précédent billet à ce propos :

iiPetite nuance : on ne risque pas de se faire arrêter ou déporter. Juste une amende. Le véritable risque est la soumission à l’arbitraire des forces de l’ordre, arbitraire contraire aux règles les plus élémentaires du droit.

iiiJ’emprunte cette idée à Alexandre Astier, dans sa série Kaamelott, quand César explique à Arthurus, le futur Arthur ce qu’est un bon chef. On notera que feue la philosophe Monique Castillo avait sensiblement la même idée dans un registre sémantique différent.

 Jacques Fontaine ose descendre aux racines naturelles de l’homo sapiens. Il découvre une autre manière de vivre ensemble. AU CHEVET D’UN MONDE FIÉVREUX Des marionnettes rebelles ? 6

Les directives
Un soumis

Nous avons tous intégré en notre enfance et, en partie, en notre adolescence, les conduites indispensables pour vivre en société, afin d’être conforme aux valeurs de nos meutes de référence. Se sentir aimé dans notre similitude.
Un psychologue américain, Éric Berne, dans les années cinquante, a inventé une théorie et les pratiques concomitantes pour repérer et qualifier les interactions verbales et non-verbales entre individus. Il s’agit de l’Analyse Transactionnelle. Point de remises en cause radicales alors, mais une effusion de louanges. L’AT comme on l’appelle, franchit l’Atlantique. Elle est adoptée comme une fille naturelle et douée, par les Occidentaux. Elle se répand dans les séminaires et en thérapie. Elle est précieuse car E Berne, dans son élan d’observateur minutieux et rigoureux a, entre autres, listé les 5 directives qui, aux lisières de la conscience, influencent en permanence nos comportements, nos choix, nos réactions. Simple et séduisant !
Pour recouvrer un peu de liberté, doit-on prendre conscience de ces directives ? Alors suffirait-il de proclamer que les élèves du secondaire, et peut être avant, dans leur apprentissage de leur liberté intime, devraient les repérer ? Ils pourraient ainsi, sinon s’en rendre maîtres, désir anthropocentriste, mais agir en toute connaissance de cause et, ainsi, pouvoir nouer des relations plus authentiques. Très beau pari. Mais une question lourde se pose : ces directives sont-elles le produit de la culture occidentale ou plongent-elles leurs racines dans l’apprentissage humain, sa socialisation, quelque soient le lieu et le temps. Les Malawites, les Esquimaux et autres Pygmées relèvent-ils, comme nous, de la pression non dite de ces directives ? Les culturistes, ceux et celles qui mettent la puissance de la culture avant celle de la structure et la nature, affirmeront qu’ils sont trop différents pour se soumettre, l’air de rien, à ces préconisations. Je ne suis pas très convaincu et j’estime, sans preuves, que les cinq directives de conduite en société, sont universelles. C’est donc avec cette conviction que je vous les présente, comme je les ai reçues. Ces prescriptions ne devraient pas changer. Éric Berne estime qu’elles forment la base du système axiologique mondial.
En provenance de nos parents biologiques ou substitutifs, elles expriment les jugements de valeur. Croyant bien agir, ceux-ci nous ont inculqué une foule de principes qui sont devenus de véritables consignes !

Voici ces messages contraignants :
• Sois parfait : Ne laisse rien au hasard
• Fais plaisir : Satisfais toujours les autres
• Acharne-toi : Fais sans cesse des efforts
• Sois fort : Ne montre pas tes émotions
• Dépêche-toi : Presse-toi en permanence
Meyer Ifrah, psychologue français, a observé dans sa pratique un sixième « message contraignant », qu’il nomme :
• Sois conforme : Ne te fais pas remarquer

Nous sommes tous quotidiennement inféodés, en proportions diverses, à ces directives ; elles qui nous malaxent en fonction de notre éducation et des situations rencontrées.
Une prise de conscience s’avère, à mes yeux, nécessaire, dès le début de l’adolescence. Mettre le pied des jeunes à l’étrier de leur introspection. Par là, continuer, sans lassitude ou rêve d’avoir déniché le Graal, à les imprégner des accents majeurs de toutes les« disciplines », comme on disait, des sciences humaines. Mais tout n’est pas rose : ceux et celles qui sont trop soumis aux directives, qui n’ont pas assez de recul sur leurs choix, certes se trouvent en bon accord avec la société mais risquent de devenir dépendants des mœurs du temps. Cela s’appelle la normose, cette pathologie de la normalité, un passe-partout mais aussi une mangeuse de liberté. Repérer les traits névrotiques sera donc une des tâches de l’introspection., chez les adolescents. Je les crois avides de partir dans cette aventure intérieure, en complément des explorations des mondes du dehors. Propos d’un pédagogue !
Nous sommes des êtres conditionnés, les experts en conviennent tous. D’ailleurs pas besoin d’eux : nous le savons bien, nous obéissons aux ordres intérieurs, garantie que nous sommes aptes et dignes à vivre avec les autres, dans le troupeau. Nous pouvons nous en réjouir car les directives qui nous commandent permettent, par complicité silencieuse, de vivre bien dans notre société. Mais avec, comme il se doit, un revers de la médaille : la prétention anthropocentriste et son cortège de destruction. L’influence de la morale instituée sans conscience est encore une origine de la santé chancelante du monde. On peut rêver. Si nous n’avions pas, enfouies en nous, ces directives morales, nous serions tellement plus libres ! Certes mais cela n’est pas, aujourd’hui, avec les conduites de notre espèce, envisageable. En un sens, les histoires actuelles sont toutes des scénarios de rupture, des fictions de largage, des récits de dernier épisode. Partout, semble-t-il, on aspire au mot « fin » ou plus encore à un « au-delà indéfini ».

Mais, avant de claironner piteusement, la défaite d’un monde mal en point, remontons encore, ou si vous le préférez descendons l’escalier qui mène à la chambre du malade. Allons toujours plus loin dans la saisie de la singularité de l’homo sapiens. Deux tours : l’un en sociologie, l’autre en zoologie comparée, mais oui ! Ou, pour ne pas choquer, en éthologie.

Attention, j’oserai, vous l’avez compris avec mes affirmations précédentes, considérer que nous obéissons, en tant qu’espèce, au fonctionnement de la nature. Abordons alors l’angoisse et les peurs instinctuelles, que les directives présentées au-dessus essaient de nous faire oublier. Mais une guerre, une épidémie, comme celle que nous vivons, nous rappellent durement à l’ordre.

 

La Boulomie – Editions LOL

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L’anthropocentrisme
Un seigneur

J’irai plus loin, dans notre héritage génétique. Pour l’instant, supposons son expression collective. Ce qui est déjà un germe viral. Il est maintenant admis par quelques-uns dont je fais partie, n’en veulent les climato-sceptiques, que la santé déclinante du système socio-planétaire est la conséquence de la nature animale, instinctuelle de l’Homme. En effet elle engendre des modifications si majeures de son biotope que certains n’hésitent plus à nommer notre très courte époque, l’anthropocène. Comme si quelques siècles étaient en train d’accélérer un changement radical, au lieu des millions d’années usuelles de l’évolution de la Terre. Ne craignons pas de déchoir et, en sautant de notre piédestal imaginaire, regardons-nous au fond des yeux. Si nous sommes des « saigneurs » c’est parce que nous sommes les plus grands prédateurs actuels et, sans hésitation, de tous les temps de notre existence. Il y a six millions d’années, la branche des hominidés pris sa singularité dans l’arbre des primates. Et le sapiens se différencia, il y a 315 000 ans. Nus, peu velus, courant médiocrement, incapables de grimper aux arbres, nous étions alors la risée de la nature, en proie éventuelle de crocs gourmands. Et puis, la ménopause en frein de la prolifération, la vieillesse avec une peau humaine qui se ride, s’amincit et perd son élasticité avec l’âge. Je n’aurais pas parié sur mes ancêtres. J’aurais eu grand tort. Car notre couronnement qui fit de nous des seigneurs et qui nous persuada que nous l’étions et le sommes encore, brilla de capacités rutilantes. Et caractéristiques à notre espèce. Je les rappelle, en grand merci à Wikipédia : la complexité de nos relations sociales mais je ne suis pas sûr que nous soyons les seuls, le langage, l’apprentissage, dont je ne suis pas si sûr non plus, les outils mais à voir, les vêtements, la maîtrise du feu, la domestication, et cette si bruyante faculté, la cognition, grâce à laquelle nous montons à l’abstraction, l’introspection, la spiritualité… Bref la conscience et ce que les Anciens appelaient la raison. Des dizaines de milliers de page des philosophes de toutes époques nous confortent dans notre gratifiante auto-béatitude. Oui, nous sommes capables de raison, de sagesse et d’échapper à notre destin. Pourtant, on le sait, une autre chanson est audible, et ce, depuis toujours. En fait, nos inconscients feraient, en nous, la loi et la circulation. Sans attendre l’inévitable Sigmund, Denis Diderot asséna cette phrase stupéfiante, surtout au fameux Siècle des Lumières : « Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes et de notre tendresse la plus épurée » Il ne se racontait pas d’histoire !
Comment ne pas se croire un seigneur qui règne sur l’univers et lui-même ? Les réalisations tangibles comme les villes, les activités économiques, nos organisations constamment pyramidales, nos œuvres artistiques… coulent comme du miel en notre for. Nous sommes oints, en respiration profonde, par les saintes huiles de cette grandeur qui semble venue du ciel. Les religions se sont emparées de cet anthropocentrisme, comme je l’ai écrit plus haut. Impossible de remettre notre seigneurie en question, pour l’immense majorité. Et aujourd’hui, encore de façon criante. Sourire quand nous évoquons « notre » Terre, « notre » environnement, bref nos fiefs et nos possessions. Pas étonnant que plusieurs courants spirituels, dans le monde et les ans, s’adornent en recherche d’identité chevaleresque. Car, cette certitude anthropocentrique, admises sans recul par les seigneurs risque d’être sévèrement secouée par des épidémies, par exemple, comme celle que nous vivons. Avec l’espoir que nous prenions enfin conscience de qui nous sommes réellement dans le tourbillon naturel. Mais ne sommes-nous pas au-dessus de cela ?
L’anthropocène ? L’état de santé du monde en découle depuis un ridicule laps de temps de quelques siècles. Nous mesurons aujourd’hui la conséquence des prélèvements et autres taxes d’habitation sur l’environnement. Tout cela, en une poussière de temps. Que pèsent les 10 000 ans de l’homme chasseur-cueilleur du paléolithique, notre grand papa en comparaison des 200 millions d’années de vie des mammifères, la classe dont nous sommes membres?. Et que pèsent à leur tour, nos -35000 ans de sédentarisation qui nous amènent au massacre ?
Les humains admettront-ils, un jour, qu’ils ne sont pas des seigneurs ? On me répond : « Jamais, car leur anthropocentrisme les amène à détruire leur propre habitat, leur vie » Et je me lève et réplique : « Voilà une affirmation avouée de l’anthropocentrisme rampant ! ». Voici l’urgence : nous étudier, car la connaissance du bipède humain est toujours balbutiante malgré les assertions, en tous temps, de moult penseurs et philosophes. Oser faire de la zoologie, ou de l’éthologie -terme moins piquant, comparée est notre tâche primordiale. Et cela est en route ; tant mieux !
Pour changer le monde actuel, pas de tergiversations ! L’auteur de la dégradation est l’Homme ; alors changeons-le. Pour cela pénétrons enfin ses arcanes millénaires collectives et individuelles, dans leurs interactions secrètes. Il est grand temps de sortir un instant des sciences du dehors pour élucider les mystères du dedans ! Que se passe-t-il donc dans la tête des maîtres du monde, les Hommes, pour qu’ils ne se soucient pas de sa santé. Pourtant ils voient bien qu’elle est chancelante ?

Je vais commencer, avant, par un bref exposé des directives qui pèsent dans notre inconscient et nous modèlent. Elles sont souvent légitimées d’ailleurs par la conscience, voire la raison. Ainsi je vous inviterai à aller plus loin.

La Boulomie – Editions LOL