Les incendies qui affectent actuellement l’Europe semblent générer un affolement aussi bien au niveau de l’Etat que dans les populations. Tout se passe comme si nous ne comprenions pas la réalité d’un phénomène que nous ne savons plus maîtriser. Pas assez de moyens. Imprévision. Gestes incendiaires irresponsables. Dérèglement climatique. Incompétence des experts.
Les accusations fusent et chacun en prend pour son grade. Et pourtant il suffirait de se référer à la connaissance symbolique et à l’histoire de l’Humanité pour raison garder. L’histoire de l’Humanité nous enseigne deux catégories d’informations :
Les gigantesques incendies existent depuis la nuit des temps : que ce soit les grandes forêts canadiennes, sibériennes ou africaines, elles ont toutes régulièrement été victimes du feu. Lorsque des incendies gigantesques ont affecté les villes c’était le fait des incendiaires qui utilisent le feu comme mode d’expression contestataire. L’hyperactivité humaine détruit notre environnement. Les êtres humains jouent les apprentis sorciers et s’étonnent des dégâts qu’ils causent.
Les réalités d’aujourd’hui convergent pour affirmer que le dérèglement climatique qui favorise la propagation des incendies est le fait de l’activité humaine mondiale avec l’augmentation des gaz à effet de serre.
A la question de savoir qui est responsable, la connaissance du symbolisme du feu nous donne la réponse : le feu est nécessaire car il détruit afin de favoriser une renaissance salvatrice mais aujourd’hui le feu qui détruit les zones urbanisées est le produit des êtres humains.
Que cela soit du fait des pervers incendiaires ou des décideurs de l’économie et de la politique, nous sommes les premiers responsables.
La situation actuelle est kafkaïenne : on est obligé de tout faire pour sauver des vies humaines mais une fois l’incendie éteint on continue à construire à tout va. Et l’année suivante on s’étonne que les incendies soient encore plus dévastateurs. Le feu ne peut plus jouer son rôle régulateur : lui-même devient fou au point de s’en prendre aux humains.
Symboliquement, le feu symbole de la déité s’en prend aux êtres humains comme pour les punir de leur irresponsabilité. Lorsque l’on entend les politiques s’écharper en s’accusant de n’avoir pas « tout » fait, on ne peut que pleurer de tant de puérilité médiocre.
La solution c’est bien sûr de mieux maîtriser l’hyperactivité humaine sur la planète afin de respecter les grandes lois de la Nature.
Cette maîtrise nécessaire s’accompagnera bien sûr d’une autolimitation ! Nous devons accepter que des zones protégées excluent toute activité humaine. Sans cela, notre perte sera programmée et nous irons de mal en pis.
Une conférence d’Alain Juillet : Chaos économique, crises armées, la Franc-Maçonnerie est-elle dépassée ou a-t-elle son mot à dire ? (« Masonica Tours 26 » Juin 2026)
Le 7 juillet 1944, dans la forêt de Fontainebleau, un tueur au service de la Milice abattait de sept balles Georges Mandel, ancien ministre de l’Intérieur de la Troisième République. Quatre-vingt-deux ans plus tard, Hugo Coniezlui consacre, chez Perrin, la biographie de référence qui manquait Georges Mandel – Le premier résistant.
Nourri d’archives nouvelles, ce livre ample et rigoureux restitue le destin d’un homme qui fit de la lucidité une vertu politique et de la fidélité à soi-même une règle sans exception, jusqu’à en mourir. Derrière l’homme d’État se découvre une leçon de tenue intérieure qui parlera à quiconque s’efforce de bâtir sa vie d’équerre avec ses principes.
De Louis Rothschild à Georges Mandel, se donner un nom
Xavier_Vallat en 1929
Le livre s’ouvre sur une scène glaçante. À l’automne 1940, Xavier Vallat, futur commissaire général aux Questions juives, exige du maire de Chatou l’acte de naissance de Georges Mandel, né dans cette commune en 1885 sous le nom de Louis Rothschild, et conserve le document comme un trophée. Toute l’obsession de Vichy tient dans ce geste. Hugo Coniez démonte patiemment les légendes qui entourent ces origines. Nul lien avec les banquiers de la rue Laffitte. Le grand-père Abraham, orfèvre venu de Bavière, le père Edmond, blessé à Buzenval en 1870 puis établi dans la confection au Sentier, la mère Hermine Mandel, fille d’un marchand de farines de Marmoutier, en Alsace, dessinent un parcours exemplaire d’assimilation républicaine, celui de ces familles juives qui choisirent la France plutôt que l’Allemagne et firent d’un patriotisme ardent le prolongement d’une foi devenue discrète.
« Les Juifs ne sont tolérables dans la société qu’à dose homéopathique. » Interview de Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, publiée dans le journal collaborationniste Paris-Soir
Le jeune Louis, brillant à l’oral mais laborieux à l’écrit, ainsi qu’en témoigne son professeur de philosophie Émile Chartier, le futur Alain, renonce aux études supérieures et entre à dix-huit ans à L’Aurore, le journal de Georges Clemenceau, antichambre du pouvoir au temps de l’affaire Dreyfus. Pour publier, il prend le nom de sa mère. Ce choix d’un nom, qui allège un patronyme devenu trop lourd à porter sans rien renier d’une origine que ses ennemis lui jetteront toute sa vie au visage, inaugure une entreprise de construction de soi que la biographie suit pas à pas. Sans diplômes, sans fortune personnelle, sans talent d’orateur ni de plume, Georges Mandel se taille lui-même, arête après arête, la pierre de son destin.
« L’homme des petits papiers »
L’ascension passe par un maître. Devenu le collaborateur le plus proche de Georges Clemenceau, Georges Mandel dirige à trente-deux ans le cabinet civil du président du Conseil pendant la Grande Guerre. Tandis que le Tigre fait la guerre, son lieutenant tient la maison, surveille les défaitistes, nourrit ses dossiers et gagne ce surnom qui lui collera toujours, « l’homme des petits papiers ».Hugo Coniez ne dissimule aucune des ombres du personnage.
Georges Clemenceau par Nadar
Les méthodes policières, le goût de la manœuvre, les fiches compromettantes sorties de la poche au moment opportun, les subsides d’hommes d’affaires peu scrupuleux, tout est examiné avec une probité qui donne à l’éloge final son poids véritable. Le lecteur maçon appréciera d’autant plus cette honnêteté que Georges Mandel ne fut jamais des nôtres et se dressa même parfois contre nous. Allié de circonstance de Charles Maurras au début des années vingt dans une commune détestation du « radicalisme franc-maçon », il émailla un temps sa propagande électorale d’attaques antimaçonniques, avant d’y renoncer, et les loges girondines firent de lui, selon la formule de l’auteur, leur adversaire privilégié. L’affaire Stavisky lui fournira une revanche, lorsqu’il poursuivra de son ironie Camille Chautemps, haut dignitaire de l’Ordre que ses contemporains surnommaient « le sublime prince du royal secret ». Cette part de combat contre nos ancêtres, dite sans fard, rend le personnage plus vrai et la suite plus admirable encore. De cette école impitoyable, il garde un port d’armes permanent qui lui vaudra le titre envié et haï d’« homme le plus détesté de France ».
Alexandre Stavisky Police Magazine, 14.01.1934
L’épilogue déploie la liste vertigineuse de ses paradoxes, homme de droite mais républicain intransigeant, autoritaire mais défenseur des libertés individuelles, pourfendeur de la corruption mais peu regardant sur ses propres ressources, Juif mais étranger à toute spiritualité, solitaire mais capable des fidélités les plus longues. Hugo Coniez tient ensemble ces contraires sans jamais les dissoudre, et cette tension fait la vérité du portrait.
« Se battre pour ses alliés, c’est se battre pour soi-même »
Car vient le temps des responsabilités, et avec lui une métamorphose. Ministre des Postes de 1934 à 1936, Georges Mandel se révèle un modernisateur hors pair. Séduit par un « récepteur-vision » aperçu lors d’un dîner, il installe en quelques semaines l’ingénieur René Barthélemy rue de Grenelle et, le 26 avril 1935, la télévision française diffuse son tout premier programme. Le visage inaugural en est celui de Béatrice Bretty, sociétaire de la Comédie-Française et compagne du ministre, dont les premiers mots, « Nous avons fait un beau voyage », ouvrent sans le savoir une ère nouvelle. Ministre des Colonies à partir de 1938, il prépare l’Empire à la guerre qu’il voit venir.
Depuis 1933, en effet, ce disciple de Clemenceau alerte à la tribune sur le réarmement allemand.
Camille_Chautemps
Contre les pacifismes et les renoncements, il prêche inlassablement la « politique du cran d’arrêt », l’application stricte des traités, puis un réseau d’alliances militaires précises avec la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’URSS, résumant sa doctrine d’une formule que l’histoire allait cruellement vérifier, « se battre pour ses alliés, c’est se battre pour soi-même ». Cassandre n’est pas entendue. Munich le laisse au bord du dégoût, mais il demeure au gouvernement, persuadé qu’il faut tenir les avant-postes plutôt que de démissionner dans l’éclat.
L’homme privé, que Georges Mandel dissimula toute sa vie derrière un mur de discrétion, affleure pourtant
Le chapitre consacré aux femmes de son existence révèle un père tardif, bouleversé par la naissance, en 1930, de sa fille Claude, née de sa liaison avec Henriette Labout, et un compagnon d’une tendresse pudique pour Béatrice Bretty, qui le suivra de forteresse en forteresse et laissera dans sa cellule du Portalet un radiateur qu’elle aura l’audace de réclamer lorsque Pétain, à son tour, y sera enfermé. Ce cœur caché, l’un des apports les plus neufs du livre, adoucit le masque impassible du ministre. Quelques longueurs de chronique parlementaire, dans les chapitres voués aux combinaisons ministérielles des années trente, se pardonnent aisément au regard d’une telle richesse humaine.
« C’est justement parce que je suis Juif que je ne partirai pas »
Les pages consacrées à mai et juin 1940 comptent parmi les plus intenses du livre.
Georges Mandel dans les années 30
Ministre de l’Intérieur du cabinet Reynaud, Georges Mandel combat pied à pied la signature de l’armistice et plaide pour le départ des pouvoirs publics vers l’Afrique du Nord. Le 17 juin, au lendemain de l’accession de Philippe Pétain au pouvoir, il est arrêté à Bordeaux sur une dénonciation anonyme montée par Raphaël Alibert. Relâché le soir même, il refuse de serrer les mains tendues, toise le maréchal, lui dit sa commisération et exige des excuses écrites, dont il dicte lui-même les termes au vainqueur de Verdun. La scène, restituée avec un art consommé du récit, vaut tous les portraits.
Vient alors l’heure du choix
Winston Churchill
Winston Churchill dépêche des émissaires, un hydravion attend, un croiseur patiente à la pointe du Grave. Au général Edward Spears qui le presse de gagner Londres, Georges Mandel oppose un refus dont la grandeur ne s’est pas éteinte, « c’est justement parce que je suis Juif que je ne partirai pas », car partir aurait l’air d’une fuite et donnerait raison aux bourreaux. Cette exemplarité assumée, ce refus de séparer son sort de celui des plus exposés de ses coreligionnaires, touche au plus haut de l’éthique de responsabilité. Suivent le piège du Massilia, l’arrestation au Maroc, le fort du Portalet dans les Pyrénées, la livraison aux Allemands en novembre 1942, la cellule d’Oranienburg où, chaque jour, par un vasistas, il échange quelques mots clandestins avec Paul Reynaud, enfin la maison du fauconnier de Buchenwald, partagée avec Léon Blum.
Fort du Portalet (Pyrenees Atlantiques)
Dans son journal de captivité, il se répète une maxime d’Ernest Renan faisant de l’abdication de soi-même le seul mal dont nul ne guérit. Toute sa détention est ce refus d’abdiquer, cette verticalité maintenue quand tout s’effondre, ce Temple intérieur que ni les geôliers de Vichy ni les SS ne parviennent à ébranler.
« Les mains de la victoire ont fermé ses paupières »
Buchenwald_Memorial
Le 4 juillet 1944, quittant Buchenwald pour un transfert dont il ne se cache pas l’issue, Georges Mandel confie à Léon Blum ses derniers mots pour Béatrice Bretty et pour sa fille, « elles n’auront pas à rougir de moi ». Trois jours plus tard, au carrefour de l’Obélisque, le milicien Jean Mansuy, truand encarté aux services allemands, l’abat au bord d’un chemin forestier. Hugo Coniez reconstitue la genèse du crime avec une précision d’enquêteur, remontant la chaîne des responsabilités d’Otto Abetz jusqu’à Hitler, sans exonérer la Milice ni le régime qui l’avait armée. Puis il suit l’onde de choc, les obsèques furtives à Versailles, les lettres que Claude Mandel, quatorze ans, adresse à Pétain et à Laval, où elle annonce que le nom de son père brillera comme celui d’« un martyr tombé assassiné pour avoir eu trop raison ».
La mémoire maçonnique sait ce que devient le juste frappé dans un bois pour n’avoir rien voulu livrer ni renier
Plaque de son nom sur un banc de l’hémicycle de l’Assemblée nationale
Elle sait aussi que la mort du maître oblige les vivants à relever ce qui est tombé. Édouard Herriot le dira au Palais-Bourbon d’une phrase que les frères ne désavoueraient pas, « la politique pure nous avait séparés, l’amour de la patrie nous a réunis ». Sur la stèle élevée en forêt de Fontainebleau, un vers de Tristan L’Hermite veille depuis 1946, « les mains de la victoire ont fermé ses paupières ».
Rédacteur des débats au Sénat, agrégé d’histoire passé par l’École normale supérieure et par l’ENA, Hugo Coniez connaît de l’intérieur les couloirs où son héros excella, et cette familiarité donne au récit sa texture si vivante, après La Mort de la IIIe République parue chez le même éditeur en 2024. Sa thèse finale a la netteté d’un coup de maillet. Georges Mandel mériterait le Panthéon pour sa perspicacité et sa ténacité, non pour son martyre, car le statut de victime lui aurait fait horreur. Quelques semaines après la parution du livre, Marc Bloch est entré sous la coupole, le 23 juin 2026. Le fusillé de Saint-Didier-de-Formans a précédé l’assassiné de Fontainebleau sur le chemin de la reconnaissance nationale. Reste au lecteur une interrogation qui ne le quittera pas de sitôt.
Que faudrait-il, en nous-mêmes, refuser d’abdiquer pour mériter qu’un jour la victoire nous ferme les yeux ?
Le dragon chinois n’est pas le monstre que l’Occident imagine au fond d’une caverne. Il ne garde pas jalousement un trésor, ne retient aucune princesse et n’attend pas qu’un chevalier vienne le terrasser. Le lóng, au contraire, traverse les nuages, commande aux eaux, appelle la pluie et maintient l’équilibre du monde. Symbole de chance, de souveraineté et de puissance féconde, il offre au regard maçonnique l’image d’une force intérieure qu’il ne faut ni détruire ni subir, mais éveiller, maîtriser et mettre au service de l’Œuvre.
Un dragon que l’Occident a longtemps mal compris
Dans l’imaginaire européen, le dragon représente souvent le chaos, l’avidité ou la puissance démoniaque. Saint Georges, saint Michel ou Siegfried doivent l’affronter pour délivrer une princesse, ouvrir un passage ou conquérir un trésor.
Le dragon chinois relève d’une logique très différente. Appelé lóng, il n’est pas fondamentalement l’ennemi de l’être humain. Il constitue une puissance cosmique, liée aux fleuves, aux mers, aux nuages, à l’orage et à la pluie.
Le dragon occidental doit généralement être vaincu. Le dragon chinois doit être accordé.
Son image plonge dans les plus anciennes civilisations de Chine. Des formes serpentines et enroulées apparaissent déjà sur des objets rituels néolithiques, notamment parmi les jades de la culture de Hongshan. Bien avant de devenir l’emblème des empereurs, le dragon fut donc associé aux forces de la nature, aux ancêtres et au passage entre les différents plans du monde.
Une créature qui rassemble les contraires
Le dragon chinois ne correspond à aucun animal réel. Son corps rappelle le serpent, ses écailles le poisson, ses griffes le rapace et ses cornes le cerf. Il nage, rampe et vole souvent sans posséder d’ailes.
Cette anatomie composite n’est pas une fantaisie. Elle traduit une idée essentielle : l’unité peut naître de la diversité.
Le dragon relie la terre, l’eau et le ciel. Il franchit les frontières que l’esprit humain établit entre les règnes et les éléments. Il rassemble plusieurs puissances en une seule forme mouvante et cohérente.
Pour le Franc-Maçon, il peut ainsi représenter l’être humain lui-même, composé d’instincts, de désirs, de mémoire, d’intelligence et d’aspiration spirituelle. L’initiation ne demande pas de mutiler cette richesse intérieure, mais de l’ordonner autour d’un centre.
Le dragon ne nie pas la multiplicité.
Il la transforme en harmonie.
Le maître des eaux et de la juste mesure
Dans la Chine agricole, l’eau décidait largement de la vie ou de la mort. Sans pluie, les récoltes disparaissaient ; trop abondante, elle provoquait des inondations et détruisait les terres.
Le dragon fut donc associé à la pluie bienfaisante, aux cours d’eau et aux puissances météorologiques. Les Rois-Dragons étaient invoqués afin d’obtenir les précipitations nécessaires ou d’apaiser les tempêtes.
Le dragon ne représente pas seulement l’eau. Il exprime la régulation de l’eau, c’est-à-dire la juste circulation de ce qui donne la vie.
Cette leçon est profondément initiatique. Toute puissance exige une mesure. Le feu éclaire le Temple, mais peut aussi le consumer. La parole instruit, mais peut également diviser. L’autorité protège, mais risque toujours de devenir domination.
La force n’est bienfaisante que lorsqu’elle demeure ordonnée.
Le souffle du mouvement et de la transformation
Le dragon chinois est rarement immobile. Son corps ondule entre les vagues et les nuages. Il surgit des profondeurs, monte vers le ciel, disparaît dans la brume, puis revient sous forme de pluie.
Il rend visible la circulation du souffle et la transformation permanente du monde.
Son mouvement dessine un cycle initiatique : descendre dans les profondeurs, élever ce qui y dormait, puis redescendre vers la terre afin de rendre cette transformation féconde.
L’initiation ne peut se limiter à une contemplation solitaire. Celui qui reçoit la Lumière doit ensuite la traduire dans ses paroles, ses actes et sa relation aux autres.
Monter vers le Ciel n’a de sens que si l’on revient féconder la Terre.
Souvent associé au Yang, principe d’expansion, d’activité et d’élan créateur, le dragon ne supprime pourtant pas le Yin. Il demeure lié aux eaux profondes avant de s’élever vers la clarté céleste. Il incarne moins la domination d’un principe que le passage vivant de l’un à l’autre.
Le dragon impérial, image d’une puissance responsable
Le dragon devint l’un des principaux emblèmes de l’empereur, Fils du Ciel et garant symbolique de l’ordre cosmique. Dans les vêtements de cour, les porcelaines et les décors palatiaux, il exprimait la souveraineté, la dignité et la légitimité.
Mais cette puissance n’était pas censée être arbitraire. Le souverain devait maintenir l’harmonie entre le ciel, la société humaine et la terre cultivée. Les famines, les catastrophes et les révoltes pouvaient être interprétées comme les signes de la perte du Mandat du Ciel.
Le dragon impérial enseigne ainsi que l’autorité véritable est d’abord une charge.
Dans la Loge, le Vénérable Maître ne possède pas l’atelier. Il en reçoit temporairement la conduite. Sa fonction consiste à préserver l’harmonie, distribuer la parole et permettre à chacun d’accomplir son travail.
La puissance n’est légitime que lorsqu’elle fait tomber la pluie sur tous les champs.
La perle flamboyante, centre de la quête
De nombreuses représentations montrent un dragon poursuivant une sphère lumineuse entourée de flammes. Cette « perle flamboyante » peut symboliser la sagesse, la perfection, la pureté, le tonnerre ou un trésor spirituel.
Le dragon, malgré sa puissance, demeure orienté vers un centre qui le dépasse. Il poursuit la perle sans jamais totalement la posséder.
Pour le Franc-Maçon, cette image peut évoquer la Lumière recherchée, la Parole perdue ou le centre intérieur autour duquel doit s’ordonner l’existence.
Le dragon qui ne poursuivrait plus la perle ne serait plus qu’une force aveugle. La quête empêche la puissance de se refermer sur elle-même.
Ce que le dragon enseigne au Franc-Maçon
Le dragon chinois n’est pas un symbole traditionnel de la Franc-Maçonnerie occidentale. Il serait historiquement abusif de prétendre le contraire. Mais il peut nourrir une lecture comparative et méditative.
Il rappelle d’abord que l’initiation ne consiste pas nécessairement à tuer toutes les forces obscures qui nous habitent. Le désir, l’ambition, l’imagination, la colère ou l’instinct doivent être reconnus, dégrossis et orientés.
Le dragon intérieur n’a pas toujours à être terrassé.
Il doit parfois être éduqué.
Il enseigne ensuite que la puissance, le savoir, le grade ou l’éloquence ne prennent de valeur initiatique que lorsqu’ils sont mis au service de la construction commune.
Enfin, la danse traditionnelle du dragon offre une remarquable image de la chaîne fraternelle. La créature ne prend vie que par la coordination de ceux qui la portent. Aucun participant ne peut, à lui seul, lui donner son mouvement. Chacun doit trouver sa place, suivre le rythme et demeurer attentif aux autres.
Une Loge devient véritablement vivante lorsque les Frères et les Sœurs accordent leurs différences sans les abolir.
Éveiller la puissance sans libérer le chaos
Le dragon chinois se tient au point de rencontre de l’eau et du ciel, de la profondeur et de l’élévation, de la force et de la bienveillance.
Il rappelle qu’il ne suffit pas de découvrir
une puissance intérieure.
Encore faut-il savoir ce que l’on en fera.
La connaissance sans conscience nourrit l’orgueil. L’autorité sans mesure devient tyrannie. La parole séparée du silence se transforme en vacarme. La Lumière elle-même peut aveugler lorsqu’elle cesse d’éclairer.
Le dragon monte vers le Ciel, mais revient sous forme de pluie. Il poursuit la perle, mais ne se confond jamais avec elle.
L’initié n’est pas celui qui terrasse toutes les puissances.
Il est celui qui apprend à les ordonner afin qu’elles deviennent fécondes.
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Notre forêt brûle[1] et, dans cette immense tristesse qui nous renvoie plus globalement au dérèglement climatique et à toutes nos formes d’irresponsabilité vis-à-vis de la Nature – d’une nature qui ne nous est pas extérieure, puisque nous en sommes constitués –, nous ressentons bien que ce sont tous nos déséquilibres qui craquent en permanence comme des allumettes.
D’ailleurs, en quelque sorte, nous sommes aussi des allumettes, de simples petites tiges de bois, dotées de têtes sacrément inflammables, se frottant partout… Pour résister, nous avons besoin de nous enduire d’une bonne couche d’éducation – je ne dis pas seulement de culture car l’effet en reste discuté – et encore ne devons-nous guère phosphorer beaucoup pour voir rouge, dès que la vie ou l’actualité, toujours passablement rugueuses, viennent plus ou moins nous égratigner ou nous écorcher, comme, d’ailleurs, elles le font indifféremment pour tous.
La vie, un feu qui réchauffe et qui dévore
De toutes façons, la vie est un feu qui nous réchauffe, nous éclaire, nous excite, nous dévore et nous calcine. C’est, à la fois, notre énergie, la force que nous savons plus ou moins bien employer et les passions qui nous emportent, dont nous dirions de certaines que c’est grâce à elles que la vie vaut d’être vécue et d’autres, tout aussi bien, que c’est elles qui nous consument et nous réduisent en cendres, avant l’heure, c.-à-d. qui anéantissent nos projets et nos espoirs et qui nous pulvérisent – faute de nous avoir permis, grâce au doute, à l’effort et, parfois, simplement au temps qui passe, de redresser la flamme à sa bonne mesure et pour son bon usage.
Dans notre imaginaire, conditionné par toutes sortes de figures mythologiques ou héroïques, nous aimons être tout feu tout flamme car nous avons le sentiment qu’en agissant avec un enthousiasme débordant et une spontanéité totale, nous trouverons une énergie créatrice et un charisme naturel or le soufflé retombe vite sous l’effet de décisions impulsives et notre vision déformée de la réalité nous fait perdre pied, sans compter qu’après une phase de séduction, nous commençons à agacer tout le monde. C’est ainsi qu’à ce spectacle, nous nous sentons désabusés. Méfions-nous qu’il ne nous rende, alors, dépressif.
Vol du feu par Prométhée
L’art du feu : Prométhée, Héphaïstos et Hestia
En fait, l’initiation consiste à nous réapprendre l’art du feu, à conjuguer trois symboles que la Grèce antique révérait sous les aspects de Prométhée, d’Héphaïstos et d’Hestia.
Prométhée, dont le nom signifie « le prévoyant », littéralement « celui qui réfléchit avant d’agir » (provenant du radical grec μανθάνειν /manthánein: apprendre ou penser, affecté du préfixe πρό/pro- : « en avant »), Prométhée est ce Titan célèbre pour avoir dérobé le feu de l’Olympe, l’avoir offert aux hommes – grâce à quoi ils purent subsister et connaître le progrès –, puis avoir subi le châtiment de Zeus, qui, l’ayant enchaîné à un rocher, lui fit dévorer le foie chaque jour, par un aigle, que le supplicié repoussait chaque nuit. Ainsi, si le feu de la Vérité n’appartient qu’à Dieu – ou à un ineffable Grand Architecte – et nous est donc inaccessible – ce qui doit rendre tout savant modeste –, nous devons faire nos meilleurs efforts pour nous dépasser dans nos connaissances, au service de l’humanité, et ce, en ayant toujours soin de calculer les conséquences de nos découvertes.
Héphaïstos à la forge
Héphaïstos, dont l’origine du nom est obscure, dieu grec du feu et de la forge, fils de Zeus, né boiteux, que sa mère Héra, dégoutée de son apparence, précipita du haut de l’Olympe dans les flots incertains et qui, recueilli par les nymphes, apprit à travailler le métal grâce à la forge et aux volcans (Vulcain est son équivalent dans la Rome antique), Héphaïstos fabriqua la foudre de Zeus, les armes d’Achille et les flèches d’Éros et il façonna dans l’argile la première femme, Pandora (en grec ancien Πανδώρα : la pourvoyeuse de tous les dons). C’est le dieu de la création matérielle, physique et animée, que l’homme doit apprendre à maîtriser de son mieux (non le dieu, mais bien la matière, le corps et l’esprit !).
Epreuve du feu
Enfin, Hestia (Vesta, chez les Romains), dont le nom grec ancien : Ἑστία/Hestía, signifie « foyer », fille aînée de Chronos, lui-même personnification du Temps, est la déesse vierge du foyer domestique, protectrice de la famille et de la cité dont la flamme ne doit jamais s’éteindre. Elle nous dit combien nous devons être respectueux de nos lignées et de l’œuvre des générations passées comme avoir souci du bien-être de nos proches et de nos sociétés.
Bref, la franc-maçonnerie rencontre ici la mythologie grecque et y mélange sa flamme. À l’instar de ces légendes antiques, elle a, pour l’humanité et la vie, le feu sacré.
[1] Cette formule laconique sonne vaguement mais sciemment comme un rappel de la célèbre citation du discours du Président Jacques Chirac au sommet de la Terre de Johannesburg, le 2 septembre 2002: « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », que j’ai déjà eu l’occasion de commenter dans mon édito du 1er décembre 2025, paru, dans ce Journal, sous le titre : « Un avenir désirable », consultable en cliquant ici. V. al.1er & n. 2. Même source d’inspiration pour « Le Nouvel Obs » № 3230 du 30 juillet 2026, qui titre en couverture : « Climat : Nos maisons brûlent ». Plus globalement, v. l’article comparatif paru le 31 juillet 2026, dans ces colonnes, intitulé : « Quatre hebdomadaires au miroir d’un été sous tension », accessible grâce à ce lien.
Le 2 avril 2026, la France a célébré les quatre-vingts ans de la publication du Petit Prince. Derrière l’évidence d’un classique transmis de génération en génération se cache pourtant une histoire éditoriale singulière : un conte composé dans l’exil new-yorkais, publié d’abord outre-Atlantique, arrivé dans les librairies françaises après la disparition de son auteur et illustré, dans sa première édition nationale, à partir d’images déjà reproduites. Avant de revenir prochainement sur la profondeur symbolique et initiatique de l’œuvre, 450.fm retrace l’aventure d’un petit livre devenu l’un des monuments les plus partagés de notre patrimoine littéraire.
Un enfant dessiné dans l’exil
À l’été 1942, Antoine de Saint-Exupéry vit à New York. La France est occupée, l’Europe est en guerre et l’écrivain, séparé de son pays, traverse une période de tensions politiques et personnelles. Dans les marges de ses lettres et de ses manuscrits apparaît depuis plusieurs années la silhouette d’un petit personnage aux cheveux d’or. Selon le récit devenu traditionnel, son éditeur américain Eugene Reynal l’aperçoit un jour griffonné sur une nappe de restaurant et suggère à l’aviateur d’en faire un conte.
Saint-Exupéry écrit alors un ouvrage bref, accompagné de ses propres aquarelles. Le texte rassemble plusieurs paysages de sa vie : l’enfance, l’aviation, le désert, la solitude, l’amitié, la responsabilité et la disparition. Il ne s’agit pourtant ni d’un simple livre pour enfants ni d’un traité philosophique déguisé. Sa force vient précisément de cette forme légère qui laisse circuler plusieurs niveaux de lecture sans en enfermer aucun.
Le Petit Prince paraît le 6 avril 1943 à New York chez Reynal & Hitchcock, simultanément en français et en anglais. Au même moment, Saint-Exupéry quitte les États-Unis pour rejoindre les forces françaises en Afrique du Nord. Le livre commence ainsi sa vie au moment même où son auteur reprend la guerre.
Avril 1946, le livre arrive après son auteur
L’édition française revient aux Éditions Gallimard, qui publient Saint-Exupéry depuis Courrier Sud en 1929. Gaston Gallimard espère d’abord proposer le conte pour les étrennes de Noël 1945. Les bonnes feuilles sont annoncées dans le jeune hebdomadaire Elle, dirigé par Hélène Lazareff, qui avait suivi à New York la naissance du projet.
Mais la France de l’immédiat après-guerre manque encore de papier, d’encre et de moyens d’impression. Les pages intérieures sont achevées le 30 novembre 1945, tandis que les couvertures et les jaquettes ne peuvent être terminées qu’au printemps suivant. Le Petit Prince rejoint finalement les tables des libraires au début d’avril 1946.
Saint-Exupéry n’est plus là pour assister à cette seconde naissance. Le 31 juillet 1944, il a disparu en Méditerranée au cours d’une mission de reconnaissance photographique destinée à préparer le débarquement de Provence. Le premier public français découvre donc un livre posthume, porté par la voix d’un homme absent. Cette circonstance pèsera durablement sur la réception du conte, dont la douceur ne pourra jamais être entièrement séparée de la guerre et de la perte.
Des aquarelles revenues par détour
L’histoire matérielle de la première édition française ajoute encore à cette impression de distance. Les aquarelles originales étant restées aux États-Unis, Gallimard ne peut pas les utiliser directement. Les images sont redessinées à partir de l’édition américaine afin de permettre l’impression française.
Le livre qui s’installe alors dans les bibliothèques familiales ne restitue donc pas exactement les originaux peints par l’auteur. Il transmet une image déjà passée par une première reproduction. Ce détail, longtemps ignoré du grand public, dit beaucoup de la vie des œuvres. La transmission n’est jamais un déplacement intact d’un point à un autre. Elle connaît les retards, les copies, les pertes, les réinterprétations et parfois les réparations. Ce qui demeure n’est pas l’identité absolue de l’objet, mais la continuité d’une présence.
Un livre dans une France qui se relève
Le printemps 1946 ne constitue pas un simple repère bibliographique. Le pays sort à peine de l’Occupation. En décembre 1942, Gallimard avait pu publier Pilote de guerre à Paris à seulement 2 100 exemplaires autorisés, avant que le livre ne soit retiré de la vente. La presse collaborationniste reprochait notamment à Saint-Exupéry les pages consacrées à Jean Israël, aviateur juif dont il saluait le courage. Des éditions clandestines avaient ensuite circulé par les réseaux de la Résistance.
Léon Werth
La dédicace du Petit Prince porte elle aussi la marque de cette époque. Léon Werth, écrivain, critique d’art, juif et antifasciste, avait trouvé refuge à Saint-Amour dans le Jura. Le nommer en tête d’un livre publié en 1943 n’avait rien d’anodin. Sous l’apparente tendresse d’une adresse à l’enfant qu’il avait été, Saint-Exupéry rappelait la situation d’un ami menacé dans une France où il avait faim et froid.
Pour les lecteurs de 450.fm, une autre concordance historique mérite d’être relevée sans forcer le rapprochement. Durant ces mêmes années, les obédiences maçonniques avaient été dissoutes par la loi du 13 août 1940, leurs biens saisis et leurs membres exposés à la répression et à la dénonciation. Lorsque Le Petit Prince paraît enfin en France, les Loges se relèvent elles aussi de la persécution. Le conte n’est pas maçonnique pour autant, mais il entre dans les librairies d’un pays qui doit réapprendre la liberté de conscience, la fidélité et la fraternité.
De quelques milliers de volumes à un phénomène mondial
Rien ne permettait d’imaginer, en 1946, la destinée éditoriale qui attendait ce mince volume. Huit décennies plus tard, le site officiel de l’œuvre annonce plus de 650 traductions en langues et dialectes et plus de 18 millions d’exemplaires vendus pour la seule France. La Monnaie de Paris évoque, de son côté, une diffusion mondiale dépassant 300 millions d’exemplaires.
Ces chiffres impressionnent, mais ils n’expliquent pas tout. Beaucoup de succès éditoriaux vieillissent avec leur époque. Le Petit Prince, lui, a accompagné plusieurs générations sans se fixer dans une seule lecture. On l’offre à l’enfant qui apprend à lire, à l’adolescent qui découvre la solitude, à l’adulte qui éprouve la fragilité des liens et à celui qui, plus tard, mesure ce que le temps a emporté. Peu de livres peuvent changer ainsi de sens sans changer une ligne.
Le personnage a également quitté depuis longtemps les seules pages du livre. Il est devenu objet d’exposition, de spectacle, de cinéma, d’animation, de pédagogie et de tourisme culturel. Cette circulation élargit l’audience de l’œuvre, mais elle risque aussi de faire oublier le texte derrière sa silhouette. Le Petit Prince est désormais reconnu avant même d’être lu.
2026, une année placée sous les étoiles
L’année du quatre-vingtième anniversaire a multiplié les hommages. Gallimard a publié le 2 avril 2026 une édition illustrée et interactive conçue par le studio MinaLima, connu pour son travail graphique et ses dispositifs de papier animés. L’ouvrage propose une nouvelle mise en scène matérielle du conte, comme si chaque époque éprouvait le besoin de reconstruire à son tour la petite planète de papier.
La Poste a consacré au Petit Prince un programme philatélique comprenant notamment un timbre émis le 15 juin, un carnet de douze timbres et une série associant support physique et création numérique. La Monnaie de Paris a, pour sa part, frappé une pièce commémorative de 2 euros et développé une collection célébrant les voyages, les astres et l’imaginaire de l’œuvre. Éditions spéciales, expositions, collaborations artistiques et manifestations culturelles ont prolongé l’anniversaire en France et à l’étranger.
Cette abondance témoigne de la vitalité du livre, mais elle invite aussi à une certaine vigilance. Une œuvre patrimoniale ne survit pas seulement parce que son image se reproduit sur des objets. Elle survit lorsqu’elle demeure lue, discutée, transmise et parfois contestée. L’hommage véritable ne consiste donc pas à accumuler les signes de reconnaissance, mais à retourner au texte.
Un patrimoine vivant ne se conserve pas sous verre
Le mot patrimoine peut donner l’impression d’une œuvre achevée, rangée dans une vitrine et protégée par l’admiration générale. Le Petit Prince échappe heureusement à cette immobilité. Sa célébrité ne l’a pas rendu inoffensif. Le livre continue d’interroger la manière dont les adultes regardent le monde, confondent souvent la valeur et le prix, négligent les liens qu’ils ont créés ou s’abritent derrière des fonctions devenues mécaniques.
Ces questions seront au cœur de la note approfondie que 450.fm publiera prochainement. Il ne s’agira pas de transformer Saint-Exupéry en Franc-Maçon secret – rien ne permet de le soutenir – ni de plaquer sur le conte une grille symbolique toute faite. Il s’agira de rechercher, avec prudence, ce que le lecteur initié peut recevoir de cette œuvre concernant le regard, le rite, le travail sur soi, la responsabilité, le silence, la mort et la transmission.
Pour l’heure, l’anniversaire rappelle une évidence plus simple. Un livre né dans l’exil, publié loin de son pays et arrivé en France après la disparition de son auteur est devenu l’un des langages communs de l’humanité. Quatre-vingts ans après, le petit voyageur continue de passer de main en main. Il ne nous demande pas encore d’expliquer son secret. Il nous demande d’abord d’ouvrir le livre.
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, première édition mondiale, New York, Reynal & Hitchcock, 6 avril 1943 ; première édition française, Paris, Gallimard, avril 1946/ Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, édition illustrée et interactive par le studio MinaLima, Gallimard Jeunesse, 2 avril 2026
Le quotidien Midi Libre annonce la création d’une nouvelle commanderie contemporaine confiée à Fra Jacques Sarrot. Derrière le manteau blanc et la croix pattée se réveille l’un des imaginaires les plus puissants de l’Occident chrétien. Mais entre l’Ordre médiéval supprimé en 1312, les résurgences chevaleresques modernes et les constructions symboliques de la Franc-Maçonnerie, une indispensable mise au point s’impose. Car le Temple peut renaître comme idéal ; il ne saurait être ressuscité par un simple acte administratif.
Quand la croix pattée reprend racine
Les Templiers seraient-ils de retour en France ?
À en croire l’annonce publiée le 26 juillet 2026 par Midi Libre, Fra Jacques Sarrot a reçu l’acte officiel de création d’une nouvelle commanderie, assumant ainsi la responsabilité de cette implantation templière contemporaine. L’information demeure succincte, mais les mots suffisent à faire surgir tout un monde : commanderie, commandeur, chevalerie, manteau blanc, croix rouge, fidélité et service.
Peu d’ordres médiévaux continuent d’exercer une telle fascination. Les Hospitaliers ont survécu sous différentes formes historiques, notamment à travers l’Ordre souverain de Malte. Les chevaliers teutoniques possèdent également une continuité institutionnelle identifiable. L’Ordre du Temple, en revanche, appartient depuis plus de sept siècles à l’Histoire – et davantage encore au royaume du mythe.
C’est précisément cette disparition qui lui a conféré une étrange immortalité. Ce que l’institution a perdu en existence juridique, elle l’a gagné en puissance imaginaire.
« L’Histoire laisse passer les symboles, non les certificats de succession »
Commençons par poser l’équerre sur la légende.
Fondé au début du XIIᵉ siècle et reconnu lors du concile de Troyes en 1129, l’Ordre du Temple constituait un ordre religieux et militaire voué notamment à la protection des pèlerins et à la défense des États latins d’Orient. Ses membres ne formaient pas une société secrète, mais une institution de l’Église, soumise à une règle, reconnue par la papauté et insérée dans les structures politiques, religieuses et économiques de la chrétienté.
Arrêtés en France à partir du 13 octobre 1307 sur ordre de Philippe le Bel, les Templiers furent soumis à un procès où se mêlèrent accusations religieuses, intérêts politiques et convoitises patrimoniales. Le 22 mars 1312, au concile de Vienne, le pape Clément V supprima l’Ordre sans prononcer contre lui une condamnation doctrinale définitive. La majeure partie de ses biens fut transférée aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
Une commanderie médiévale n’était d’ailleurs pas seulement une forteresse peuplée de chevaliers en armes. Elle constituait une maison religieuse, agricole, administrative et économique, exploitant des terres, accueillant des Frères et produisant des ressources destinées à soutenir les missions de l’Ordre. Les archives de ces établissements ont largement été intégrées aux fonds hospitaliers après 1312.
La nouvelle commanderie évoquée aujourd’hui ne peut donc être considérée comme la continuation juridiquement démontrée de l’Ordre médiéval. Elle appartient à la famille nombreuse des résurgences templières modernes, associations chevaleresques, fraternités chrétiennes ou organisations philanthropiques qui se réclament de son idéal.
Cela n’enlève rien, en soi, à la sincérité de leurs membres. Mais l’honnêteté historique oblige à distinguer l’héritage spirituel revendiqué de la filiation institutionnelle prouvée.
Pourquoi le Temple refuse-t-il de mourir ?
Le Templier réunit deux figures que tout paraît opposer : le moine et le guerrier.
Les mystères du trésor des Templiers – Image générée par Intelligence Artificielle (IA)
L’un s’agenouille, l’autre se tient debout. L’un prie dans le silence du cloître, l’autre chevauche dans le tumulte du monde. L’un renonce aux possessions, l’autre manie l’épée. Pourtant, dans l’idéal templier, ces deux dimensions sont appelées à s’unir.
C’est probablement là que réside la force initiatique de son image. Le véritable combat ne se livre pas seulement devant les murailles de Jérusalem. Il se déroule au-dedans de l’être, contre la peur, la vanité, l’ignorance, la cupidité et le désir de domination.
L’épée cesse alors d’être une arme de conquête pour devenir le symbole du discernement. Elle tranche entre le vrai et le faux, l’essentiel et l’accessoire, la lumière et les ombres intérieures. Le manteau blanc rappelle la purification recherchée ; la croix rouge, le sacrifice et la transformation par l’épreuve.
Quant à la commanderie, elle peut être comprise comme une image de l’être réordonné. Il faut en garder la porte, nourrir ceux qui y trouvent refuge, cultiver ses terres et veiller à ce que le sanctuaire ne soit pas envahi par les passions profanes.
Mais le symbole est exigeant. Revêtir un manteau ne suffit pas à dépouiller le vieil homme.
La Franc-Maçonnerie et le Temple – Une filiation de l’esprit, non du sang
La Franc-Maçonnerie connaît bien la puissance de cette mémoire templière.
Au XVIIIᵉ siècle, plusieurs systèmes de hauts grades cherchèrent à rattacher symboliquement les Francs-Maçons aux chevaliers dispersés après la suppression de l’Ordre. La Stricte Observance templière, développée autour du baron von Hund, prétendit même détenir une filiation secrète et travailler à la restauration du Temple. Elle exerça une influence considérable sur la Maçonnerie chevaleresque européenne.
Le Régime Écossais Rectifié, organisé sous l’impulsion de Jean-Baptiste Willermoz et structuré notamment lors des convents des Gaules de 1778 et de Wilhelmsbad en 1782, reçut une partie de cet héritage. Mais il procéda à une véritable rectification : la prétention à reconstituer matériellement l’ancien Ordre fut progressivement abandonnée au profit d’une chevalerie morale, chrétienne et bienfaisante.
Le Chevalier ne devait plus reconquérir une terre, mais participer à la restauration de l’Homme.
Ainsi, la Franc-Maçonnerie ne descend pas historiquement des Templiers. Aucune chaîne documentaire continue ne relie les chevaliers de Jacques de Molay aux premières Loges spéculatives des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Elle a cependant recueilli, médité et transmuté leur légende.
Elle n’a pas hérité de leurs archives ; elle a travaillé leur archétype.
La différence est essentielle. Une filiation historique se démontre. Une filiation symbolique se vit.
Une commanderie ne vaut que par ce qu’elle commande en nous
L’apparition d’une nouvelle commanderie n’appelle donc ni moquerie systématique ni adhésion crédule. Elle invite plutôt à poser quelques questions simples.
Que souhaite-t-elle accomplir ? Défendre un patrimoine ? Servir les plus fragiles ? Entretenir une spiritualité chrétienne ? Favoriser le dialogue, la fraternité et la paix ? Transmettre une éthique chevaleresque adaptée au monde contemporain ?
Ou bien se limitera-t-elle à distribuer des titres, organiser des cérémonies et multiplier les photographies en manteaux d’apparat ?
L’authenticité d’une œuvre templière moderne ne saurait se mesurer à l’ancienneté proclamée de ses parchemins, à la longueur de ses titulatures ou au nombre de croix figurant sur ses bannières. Elle se juge à ses fruits : humilité, charité, fidélité, transparence et service.
L’ancienne commanderie produisait du blé, élevait des troupeaux, administrait des domaines et soutenait une mission. La commanderie contemporaine doit, elle aussi, produire quelque chose. Non plus nécessairement des récoltes matérielles, mais de la fraternité, du secours et de l’espérance.
Sans cela, la croix pattée risque de devenir un logo, le manteau un costume et le Temple un théâtre.
Le manteau blanc ne garantit pas la blancheur du cœur
Cette nouvelle fondation révèle finalement moins le retour des Templiers que la permanence de notre besoin de chevalerie.
Dans un monde désorienté, fragmenté et souvent réduit au règne de l’immédiateté, l’idée d’un engagement durable, d’une parole donnée, d’une discipline intérieure et d’un service désintéressé conserve une singulière puissance. Le succès des résurgences templières exprime peut-être cette nostalgie d’une verticalité perdue.
Encore faut-il ne pas confondre la hauteur avec la parade.
Le véritable Templier n’est pas celui qui se proclame héritier des chevaliers disparus. C’est celui qui accepte de monter la garde devant le sanctuaire de sa conscience. Il ne conquiert plus Jérusalem par le glaive ; il tente d’en édifier la paix au-dedans de lui et autour de lui.
Un acte peut créer une commanderie. Seuls le temps, l’œuvre accomplie et la qualité des hommes et des femmes qui la composent pourront en faire un véritable Temple.
La revue des revues sous le regard maçonnique, votre nouvelle rubrique !
Le feu, le secret et la mémoire
Pour cette première édition du « Monde au compas », 450.fm met en regard Le Point, L’Express, Le Nouvel Obs et Valeurs actuelles. Quatre tempéraments éditoriaux, quatre manières de découper le réel, mais une même inquiétude traverse leurs pages : comment protéger sans enfermer, gouverner sans manipuler, innover sans perdre la mémoire, transmettre sans transformer l’héritage en idole ? Des mégafeux au cyberpiratage, du réveil stratégique japonais aux fractures européennes, de l’intelligence artificielle aux pseudosciences, la presse de cette fin juillet 2026 nous place devant un monde qui cherche son axe. Le regard maçonnique ne consiste pas à plaquer des symboles sur l’événement ; il invite à éprouver les faits à l’équerre de la raison, au niveau de la justice et au compas de l’universel.
Quatre lignes éditoriales, une même pierre brute
Le Nouvel Obs choisit l’alarme morale et écologique. Sa couverture – « Nos maisons brûlent » – transforme les incendies de l’été en signe d’un basculement historique : l’entrée dans le « pyrocène », âge où le monde fossile finit littéralement par s’embraser.
L’Express privilégie le classement, l’enquête comparative et la vigilance rationaliste : services secrets européens, fragilité de Wikipédia, pénétration des pseudosciences à l’université.
Le Point articule expertise scientifique, puissance nationale et transmission culturelle : solutions aux mégafeux, réveil du Japon, crise de Nissan, intelligence artificielle et trésors musicaux de la Bibliothèque nationale de France.
Valeurs actuelles, enfin, lit l’époque par les thèmes de la souveraineté, de l’ordre, de la continuité culturelle et de la vulnérabilité de l’État, qu’il s’agisse du cyberpiratage, de l’Estonie russophone, de la liberté ou de la transformation d’une église en boîte de nuit.
Ces différences ne sont pas des obstacles à la lecture : elles en sont la matière. Comparer les cadrages permet précisément de distinguer le fait de son commentaire, l’enquête de la mise en scène, l’information de l’espérance ou de la crainte qui l’accompagne.
Cette pluralité est déjà une leçon maçonnique. Dans le Temple, aucune colonne ne suffit à porter seule l’édifice. La vérité ne se confond pas avec le point de vue qui prétend la posséder ; elle surgit plus modestement du travail accompli entre des perspectives contradictoires.
Le feu n’est plus une métaphore
Le thème le plus saisissant est celui des incendies.
Le Nouvel Obs insiste sur le changement d’époque. Les Canadair et l’héroïsme des pompiers demeurent indispensables, mais ils ne suffisent plus. Le magazine met en garde contre un « adaptationnisme musclé » qui réduirait la réponse climatique aux seules digues, mégabassines, climatiseurs et bombardiers d’eau. Il faut simultanément adapter les territoires et diminuer les émissions fossiles.
Le dossier propose de mieux mesurer la gravité écologique des feux, non plus seulement par le nombre d’hectares brûlés, mais selon les habitats et les espèces atteints. Il plaide aussi pour un aménagement moins vulnérable : débroussaillement, limitation de l’habitat dispersé, ruptures agricoles et meilleure articulation européenne des moyens de secours.
Le Point adopte une approche plus technique, mais aboutit à plusieurs conclusions voisines. Ses scientifiques appellent à sortir de la monoculture, notamment celle du pin, au profit de forêts mosaïques associant davantage d’essences et de feuillus moins combustibles. Ils proposent de rompre la continuité végétale par des pâturages, des vignes ou des vergers, de mieux contrôler l’urbanisation dans les zones à risque et de recourir, avec prudence, au brûlage dirigé afin d’éviter l’accumulation de bois mort.
Le rappel du « grand feu » des Landes de 1949, qui fit 82 morts, montre que la catastrophe peut devenir un tournant collectif lorsqu’elle engendre une doctrine, des règles et une mémoire du risque.
Valeurs actuelles, dans son éditorial, déplace davantage le regard vers l’imprévoyance publique, le manque de moyens, les responsabilités administratives et la reconnaissance due aux pompiers. Le ton est plus polémique, mais la question posée reste légitime : une société peut-elle multiplier les discours sur la protection tout en laissant s’affaiblir ses capacités concrètes d’anticipation et d’intervention ?
Pour le Franc-Maçon, le feu possède une double vérité.
Maîtrisé, il éclaire, purifie et transforme ; livré à lui-même, il dévore l’ouvrage et confond les formes. Il est la flamme de la conscience, mais aussi l’incendie des passions lorsqu’elles ne rencontrent plus aucune limite.
La leçon n’est donc ni de sacraliser la nature ni de croire que la technique nous en rend maîtres. Elle consiste à penser la prévoyance et la responsabilité envers ceux qui n’habitent pas encore la maison commune. On ne reconstruit pas indéfiniment le Temple avec les cendres que l’on a soi-même préparées.
Le secret qui protège et l’opacité qui menace
L’autre grande obsession de ces numéros est l’invisible.
Valeurs actuelles ouvre un dossier sur « l’ère du piratage permanent ». Hôpitaux paralysés, fichiers de police dérobés, collectivités attaquées, données personnelles revendues ou utilisées pour l’usurpation d’identité : le cyberespace apparaît comme la nouvelle arrière-salle du pouvoir et du crime.
Le magazine ramène utilement la protection numérique à trois disciplines ordinaires : sécuriser ses accès, rester vigilant et pratiquer une forme de sobriété dans l’exposition de ses données. Le coffre-fort numérique n’existe pas davantage que l’inviolabilité absolue des anciens temples : toute porte peut être franchie lorsque la négligence humaine en livre la clef.
L’Express élargit la question au renseignement. Son classement, établi à partir d’un jury de soixante professionnels issus de vingt-cinq pays, place le MI6 britannique en tête, devant la DGSE française, les services néerlandais, ukrainiens et allemands.
Au-delà du palmarès, le dossier décrit une véritable diplomatie du renseignement : échanges d’informations, coopérations clandestines, capacités cyber, guerre des taupes, résurgence des réseaux russes et concurrence entre cultures administratives. La DGSE est décrite comme puissante en Afrique, diversifiée et capable d’opérations complexes ; le BND allemand comme longtemps entravé par son histoire, son juridisme et sa dépendance aux informations américaines.
Une lecture maçonnique doit ici prévenir une confusion fréquente. Le secret initiatique n’est pas le secret d’État, encore moins la dissimulation d’une faute. Dans la Loge, le secret protège une expérience intérieure qui ne se livre ni par indiscrétion ni par slogan. Il ne soustrait personne à la justice et ne constitue pas le privilège d’une caste.
Bundesnachrichtendienst – BND
Dans la démocratie, le secret opérationnel peut être nécessaire, mais il doit demeurer soumis à la loi, au contrôle et à la responsabilité. Le silence est une discipline ; l’opacité, lorsqu’elle échappe à tout contre-pouvoir, devient une tentation de domination.
Le véritable secret initiatique n’est d’ailleurs pas ce qui est volontairement caché : il est ce qui ne peut être transmis sans avoir été vécu.
Des nations qui cherchent leur axe
Le grand dossier du Point sur le Japon est peut-être le plus structurant de cette livraison. L’archipel y apparaît au sortir d’une longue parenthèse : puissance économique rétrogradée, démographie inquiète, industrie automobile fragilisée, dépendance énergétique, menace chinoise et incertitude américaine.
Sanae Takaichi
L’entretien avec la Première ministre Sanae Takaichi présente une doctrine fondée sur l’alliance avec les États-Unis, le soutien à l’Ukraine, la stabilité du détroit de Taïwan, la sécurisation des minerais critiques et le renforcement des capacités militaires, sans abandon officiel de l’identité pacifiste du pays.
Cette mutation est racontée comme une émancipation stratégique, mais le magazine en montre aussi les contradictions. Le nationalisme japonais demeure travaillé par la mémoire de la guerre, le sanctuaire Yasukuni, l’article 9 de la Constitution et les ambiguïtés d’une autonomie longtemps garantie par Washington.
Sur le plan économique, le reportage consacré à Nissan résume la crise par une formule remarquable : « Nous nous sommes trompés en pensant que volume signifiait valeur. » La cure annoncée – suppressions d’emplois, fermeture d’usines, retour à une structure plus petite et plus rapide – illustre la fin possible d’un imaginaire industriel fondé sur la seule grandeur quantitative.
À l’inverse, la jeune entreprise Sakana AI cherche une voie japonaise dans l’intelligence artificielle en faisant coopérer de petits modèles ouverts plutôt qu’en édifiant un unique cerveau géant. La nature n’y est plus imitée par la puissance d’un colosse, mais par l’association évolutive d’intelligences partielles.
Valeurs actuelles observe une autre frontière, celle de Narva, en Estonie, ville très majoritairement russophone. La fracture linguistique, historique et sociale y devient un possible point de pression géopolitique. La frontière n’est plus seulement une ligne tracée sur une carte : elle traverse les familles, les mémoires et parfois les consciences.
L’Express, de son côté, multiplie les signes d’une Europe sous tension : rivalité commerciale avec la Chine, divorce entre Israël et l’Europe, agents russes, guerre en Ukraine, fragilité du couple franco-allemand et déclin britannique. Son article sur un Royaume-Uni devenu, hors de Londres, comparable au Mississippi par le niveau de vie décrit les conséquences cumulées de la crise financière, de l’austérité, du Brexit, de la désindustrialisation et de la dégradation des services publics.
L’universalisme maçonnique n’exige pas l’effacement des nations. Le compas ne trace un cercle qu’à partir d’un centre assuré. Une nation qui ne sait plus ce qu’elle veut transmettre devient vulnérable ; une nation qui absolutise son identité transforme le centre en forteresse.
Entre dissolution et fermeture, l’initiation enseigne une troisième voie : l’enracinement capable de dialogue. Les pierres du Temple ne sont pas identiques, mais elles consentent à une même construction.
La démocratie entre récit, argent et radicalité
La politique, dans ces hebdomadaires, se donne de moins en moins comme un débat de programmes et de plus en plus comme une lutte pour l’imaginaire.
Valeurs actuelles l’assume ouvertement avec « Au nom de la Marine », épisode d’une série d’uchronies présidentielles. Marine Le Pen y accède fictivement à l’heure du choix après une campagne romanesque. Le procédé est intéressant à condition de ne pas le confondre avec une enquête : il révèle combien la politique contemporaine est devenue projection, récit d’attente et littérature de pouvoir.
David Lisnard
Le Point suit trois promoteurs d’un libéralisme de rupture – David Lisnard, Guillaume Kasbarian et Christelle Morançais – fascinés à des degrés divers par l’expérience de Javier Milei. Réduction de la dépense, simplification normative, défense de la propriété, baisse des prélèvements : les propositions sont présentées comme une thérapie de choc pour 2027.
Mais le dossier laisse affleurer la vraie question : peut-on importer une méthode politique née dans une autre histoire sociale sans en importer aussi la brutalité ? Réformer l’édifice n’est pas le dynamiter ; supprimer une mauvaise cloison n’autorise pas à abattre les murs porteurs.
Le Nouvel Obs explore quant à lui la concentration du pouvoir médiatique autour de Maxime Saada et de Vincent Bolloré. Canal+ demeure à la fois un pilier financier du cinéma français et le cœur économique d’un ensemble médiatique fortement politisé.
Cette dépendance nourrit une dissonance : comment défendre l’exception culturelle tout en acceptant que son financement soit lié à un empire accusé de peser sur l’imaginaire collectif ? La question excède les personnes. Elle touche à la pluralité de l’espace public et à la possibilité, pour la culture, de ne pas dépendre d’un seul mécène devenu puissance politique.
Plus grave encore, l’enquête du Nouvel Obs sur le boycott d’artistes juifs montre comment une cause politique peut se dégrader en mise à l’index identitaire. L’interruption du concert de Barbara Butch à Grenoble, après une campagne de déprogrammation, rappelle qu’on ne combat aucune injustice en assignant un artiste à une appartenance réelle ou supposée.
La critique d’un gouvernement est légitime ; la suspicion collective, les insultes, l’humiliation et l’entrave à la liberté de création ne le sont pas.
La vieille accusation de double allégeance réapparaît dès que la personne juive cesse d’être considérée comme un individu pour devenir le substitut symbolique d’un État ou d’une politique.
La Loge ne supprime pas les désaccords : elle leur donne une forme. La parole y circule sans être confisquée, l’adversaire n’y est pas réduit à une essence, et la liberté d’expression n’y dispense personne de répondre de ses mots.
La tolérance maçonnique n’est pas l’indifférence devant la haine. Elle est la règle exigeante qui permet de combattre une idée sans déshumaniser celui qui la porte. Elle cesse d’être une vertu dès qu’elle devient l’alibi de la lâcheté.
La raison à l’épreuve des nouveaux credos
Le dossier le plus directement maçonnique, bien qu’il ne parle pas de Franc-Maçonnerie, est peut-être celui de L’Express sur les diplômes universitaires adossés à la pseudoscience.
Après examen des formations proposées par les universités françaises, l’hebdomadaire dit avoir identifié plus de cent vingt cursus problématiques ou insuffisamment fondés : pratiques énergétiques, aromathérapie thérapeutique, magnétisme, fasciathérapie, certains usages de l’hypnose, de la méditation, de l’acupuncture ou de la médecine manuelle.
Le problème n’est pas que l’université s’intéresse aux pratiques sociales ou aux médecines complémentaires. Il naît lorsque son sceau académique confère une apparence de validation scientifique à ce qui n’a pas été correctement éprouvé, avec parfois un risque de dérive sectaire.
Cette alerte doit être entendue dans le monde initiatique. La Franc-Maçonnerie travaille avec des mythes, des analogies et des symboles ; elle ne doit jamais les travestir en preuves médicales, historiques ou physiques.
Le symbole ouvre une méditation, il ne remplace ni l’essai clinique ni l’archive. Confondre correspondance et causalité, c’est utiliser le compas à la place du microscope. L’ésotérisme véritable n’est pas l’ennemi de la raison : il commence précisément lorsque l’on cesse de prendre ses propres images pour des faits.
La même exigence vaut pour l’intelligence artificielle. L’Express montre le cercle vicieux qui menace Wikipédia : les modèles d’IA se nourrissent de l’encyclopédie, résument son contenu, détournent une partie de son trafic et augmentent en retour ses coûts techniques.
La question n’est donc pas seulement technologique ; elle concerne la rémunération des biens communs, la traçabilité des sources et la survie du bénévolat savant. Une intelligence qui dévore silencieusement les bibliothèques sans reconnaître ceux qui les ont édifiées ressemble moins à Prométhée qu’à un apprenti sorcier oubliant le nom de ses maîtres.
Ren Ito – Cofondateur et PDG de sakana.ai
Le Point, avec Sakana AI, esquisse une autre voie : coopération de modèles plus petits, logiciels ouverts et intelligence collective. Entre prédation et partage, deux philosophies du progrès se dessinent.
L’une accumule la connaissance pour concentrer le pouvoir. L’autre cherche à faire circuler les compétences. Le choix est technique, économique, mais également spirituel : voulons-nous construire une intelligence pyramidale, placée au sommet de l’édifice, ou une intelligence en réseau, travaillant comme une chaîne d’union ?
L’économie comme architecture de la maison commune
Les pages économiques rappellent que la richesse ne se réduit pas au volume.
Nissan découvre que la taille peut masquer la perte de valeur. Le Royaume-Uni paie le prix d’un long sous-investissement et de décisions politiques successives qui ont fragilisé les services publics. L’Express interroge également la trajectoire de la dette française et écarte les « solutions magiques ». Le Point donne la parole aux partisans d’une rupture libérale.
Tous, malgré leurs divergences, posent la même question : qu’est-ce qu’une économie soutenable lorsqu’elle doit à la fois produire, transmettre, protéger et ne pas hypothéquer l’avenir ?
Le regard maçonnique ne fournit pas un programme budgétaire. Il rappelle toutefois une règle de construction : aucune architecture ne tient si l’on retire sans discernement la matière, si l’on surcharge indéfiniment les étages ou si l’on réserve la lumière à quelques pièces.
La charité répare parfois les blessures ; elle ne saurait remplacer la justice dans la conception du bâtiment. L’assistance vient au secours de celui que l’édifice a écrasé ; la justice s’interroge sur la manière dont l’édifice a été construit.
Une économie digne de l’Homme ne peut être jugée seulement à la hauteur de ses tours, mais à la solidité de ses fondations et à la place qu’elle réserve aux plus fragiles.
La culture, Temple de la mémoire vive
Dans cette actualité saturée de menaces, les pages culturelles offrent davantage qu’une respiration.
Bibliothèque François-Mitterrand, Paris 13e
Le Point nous conduit à la Bibliothèque nationale de France, dépositaire de plus de deux millions de partitions, où un manuscrit inédit de Mozart a été identifié puis rendu au son après plus de deux siècles. La partition dormait dans le silence ; l’interprétation lui restitue une présence. Toute tradition véritable vit de ce passage entre conservation et recréation.
Le même hebdomadaire donne la parole à Mircea Cărtărescu, qui refuse de renoncer à l’idée d’une Europe littéraire, et présente l’artiste Clément Cogitore, dont l’œuvre traverse les mémoires, les récits bibliques et les images contemporaines.
Valeurs actuelles revisite La Fayette, non pour abolir la légende mais pour en mesurer les constructions ; redécouvre Marcelle Tinayre et son « féminisme intégral » ; interroge aussi, à travers une église rurale transformée en club de musique électronique, la frontière entre le sacré, le patrimoine et l’usage collectif.
L’épisode dépasse l’opposition facile entre anciens et modernes. À qui appartient un lieu consacré ? Aux croyants, à l’institution religieuse, aux habitants, à l’Histoire ou à ceux qui, momentanément, l’occupent ? Le sacré ne peut être réduit au droit de propriété, mais la liberté culturelle ne justifie pas davantage l’ignorance du sens dont les pierres demeurent porteuses.
L’Express prépare une rentrée de 461 romans et rappelle, avec une exposition consacrée au surréalisme face au fascisme, que l’imaginaire peut devenir une forme de résistance.
Croix gammées – Nazi à Berlin
Le Nouvel Obs, entre Vincent Delerm, Disiz et le récit d’un grand-père nazi, montre que la culture est à la fois communauté choisie, respect du livre et travail douloureux de la mémoire. Il ne suffit pas de découvrir qu’un ancêtre fut compromis : encore faut-il décider ce que l’on fait de cet héritage, sans l’effacer, sans s’y identifier et sans transformer la culpabilité en nouvelle filiation.
Le patrimoine n’est pas un mausolée. Il ressemble davantage à une pierre transmise : nous ne l’avons pas extraite, mais il nous revient de la tailler sans effacer les marques de ceux qui l’ont portée avant nous.
Conserver n’est pas répéter ; créer n’est pas profaner. L’œuvre juste relie les morts, les vivants et ceux qui viendront.
Ce que cette presse nous dit de nous
Au terme de cette lecture croisée, un paysage commun apparaît.
Nos sociétés disposent d’une puissance technique immense, mais doutent de leur capacité à se gouverner. Elles accumulent les données et manquent de discernement ; elles invoquent la liberté tout en multipliant les exclusions ; elles célèbrent l’innovation tout en fragilisant les lieux qui produisent gratuitement du savoir ; elles commémorent le passé sans toujours savoir ce qu’elles veulent transmettre.
Elles savent aussi parfaitement diagnostiquer les périls, mais peinent à consentir aux transformations que ces diagnostics imposent. Nous connaissons les causes des mégafeux, les vulnérabilités numériques, les mécanismes de la désinformation, les effets du sous-investissement et les dangers de la concentration médiatique. Le problème n’est plus seulement celui de la connaissance. Il est celui de la volonté.
La presse ne nous livre pas une vérité unifiée. Elle offre quatre miroirs, chacun avec son angle, sa lumière et ses déformations. Le travail du lecteur ressemble alors à celui de l’initié devant la pierre brute : tourner autour, observer les aspérités, comparer les faces, éprouver les proportions.
Ne pas croire un journal parce qu’il conforte nos inclinations ; ne pas le rejeter parce qu’il les contrarie. Chercher ce qui résiste à la comparaison.
Lire maçonniquement la presse, ce n’est donc pas y rechercher la présence cachée des Frères ou la marque supposée des réseaux. C’est accomplir sur l’information le travail de dégrossissement que l’Apprenti accomplit symboliquement sur lui-même. Retrancher le préjugé, distinguer le fait du récit, reconnaître l’émotion sans lui abandonner le jugement et replacer chaque événement dans l’architecture plus vaste de la condition humaine.
La pierre brute du temps
Le monde de cet été brûle, s’arme, se numérise et se souvient. Il hésite entre la forteresse et la maison ouverte, entre le secret fécond et l’opacité, entre le progrès partagé et la puissance sans mesure.
Le Franc-Maçon n’a pas pour tâche de commenter chaque flamme depuis le confort du Temple. Il lui revient de reconnaître, dans le tumulte des nouvelles, les matériaux de l’ouvrage commun.
Car l’actualité n’est peut-être rien d’autre que la pierre brute du temps : elle ne devient Histoire que lorsque des consciences acceptent de la travailler.
Hebdomadaires disponibles en Maison de la presse ou kiosque.
Les liaisons dangereuses d’une obédience italienne – qui peut sembler périphérique – démontre que l’Italie même maçonnique n’a pas fait l’anamnèse du cancer fasciste. Et d’ailleurs pourquoi le ferait-elle ? Le sommet de l’état est aux mains du parti Fratelli d’Italia, ouvertement néo-fasciste et la figure du Duce Benito Mussolini est ouvertement assumée de nos jours dans les familles et les boutiques.
Délégation italienne à la session biennale du Conseil suprême du 33e degré à Washington, D.C., en 1931. De gauche à droite : Raoul Tolentino, Mme Palermi Venturi, Raoul Palermi, Mme Tolentino (collection privée – Source www.granloggia.it).
Il est vrai que dans l’entre-deux guerres, le grand maître de la Grande Loge d’Italie de l’époque (GM de 1917 à 1948 quand même !), Raoul Palermi, avait fait allégeance complète – avec son Conseil de l’Ordre – au premier Grand Conseil fasciste, celui de la Marche sur Rome soutenue par l’obédience.
Palermi n’aura d’ailleurs de cesse de faire offre de service au fascisme en se compromettant, lui et les plus éminents membres de son obédience, mais sans réel succès. Mussolini dès les négociations des Accords du Latran avec Pie XI doit accéder à la rage antimaçonnique du Vatican. Plus tard ce sera celle d’Hitler qu’il lui faudra ménager. Tout cela fut étayé, documenté et révélé par un livre d’historien aux débuts des années 2000, un livre souhaité par le GM de la Grande Loge de l’époque (lui-même historien), Luigi Pruneti : Raoul Vittorio Palermi. Tra Massoneria e Fascismo par Giovanni Maria Tonlorenzi aux Edizioni Giuseppe Laterza.
Mais à l’issue du conflit mondial Palermi est désavoué par la Maçonnerie internationale, tous courants confondus. Il faudra d’ailleurs littéralement une refondation (et l’ouverture à la mixité) de la Grande Loge d’Italie du REAA dans les années 50, puis avec le GM Ghinazzi qui la présida pendant 24 ans ( !) pour qu’elle puisse récupérer son droit et sa légitimité à siéger dans la communauté maçonnique libérale.
CLIPSAS Franc-maçonnerie
Palermi – traître fasciste notoire – est néanmoins revendiqué aujourd’hui comme filiation légitime de son « héritage » du REAA par une micro-obédience italienne, adhérant brièvement (de 2022 – 2024) au CLIPSAS : SOMI ou Souverain Ordre Maçonnique d’Italie. Obédience qui recycle par ailleurs au moins un repris de justice estonien, quelle a revêtu du titre ronflant de Délégué « provincial » pour l’Estonie (!!! on rêve) bien que nous ignorions – comme vous sans doute – que ce pays balte fit partie de l’Italie péninsulaire !
Voilà comment le fascisme, l’escroquerie et la rupture des valeurs réussit à s’infiltrer dans la maçonnerie italienne d’aujourd’hui et via elle dans la communauté maçonnique internationale via le CLIPSAS, seule organisation mondiale de la franc-maçonnerie libérale censée être garante des valeurs communes. Explications.
Les micro-obédiences
Loge-P2-Licio-Gelli-in-paramenti-massonici
Depuis les années de plomb et le scandale P2, mais surtout la fin de la seconde guerre mondiale, l’Italie enfante d’une vague de micro-obédiences de quelques dizaines (au plus centaines) de membres. C’est le cas de S.O.M.I. ou Sovrano Ordine Massonico d’Italia. Une obédience qui va se réclamer de la « descendance » de Palermi, le fasciste, voire se dire recréée en 1952 après une tentative en 1936 en plein fascisme. 1952 alors qu’elle se déclare née en 1982 dans ses documents au CLIPSAS ! Allez comprendre.
Et SOMI cultive l’art d’enfumer les esprits via des structures inconnues. Je cite son propre rapport sur sa fondation envoyé au CLIPSAS : « L’Obédience était reconnue, ainsi que par le S∴O∴M∴A∴ qui avait accordé la licence, également par le G∴O∴M∴U∴ (Grand Orient Maçonnique Universel – Suisse), par la Franc-maçonnerie de R∴S∴A∴A∴ d’Alexandrie d’Égypte, par la Grande Loge Libanaise et l’Alliance Arabe Unie, la Grande Loge Marquis de Saint-Martin. » Qui n’a jamais entendu parler de ces « obédiences » ? Ça devrait interroger les puissances maçonniques classiques membres du CLIPSAS. Mais non, rien.
Elle fait aussi partie de cette époque de naissance de structures maçonniques allant, après-guerre, des mondes de la Régularité aux mondes dits libéraux. C’est l’époque de la création de Grandes Loges « sérénissimes » et « régulières » autour de Giovanni Alliata di Montereale. Certains des membres de sa structure rejoindrons SOMI.
Descendant d’une des grandes familles nobiliaires, suspecté d’être membre du coup d’état d’extrême-droite du prince Borghèse en 1970 (il fut acquitté aux termes d’une procédure restée trouble) Alliata di Montereale fut membre de la très sulfureuse Loge P2 avec le numéro d’ordre 361, de 1973 à 1976. Il meurt à Rome en 1994 aux arrêts domiciliaires pour suspicion de trucage électoral. Non sans avoir été le nouveau Souverain Grand Commandeur du REAA dès 1944. Rien que du beau monde, donc. Rien que du beau linge. Le gotha du pire.
Et SOMI (comme d’autres) brouille les pistes comme en témoigne son propre historique envoyé au CLIPSAS : « Depuis 1952, la Communion de Vigorito a tissé un réseau dense de relations avec toute une série d’Obédiences nationales et, surtout, internationales et elle a changé de nom à plusieurs reprises, mais celui avec lequel elle a toujours été identifiée est « Sérénissime Grande Loge Unie d’Italie » (S.E.G.L.U.I.). En fait, même le 2 Juin 1982, au moment de la déposition de la constitution et du statut devant un Notaire, elle a gardé la dénomination historique de la Communion de « Sérénissime Grande Loge d’Italie », même si pour un court laps de temps elle avait adopté le nom officiel de « Maçonnerie Mondiale de Rite Écossais Ancien et Accepté de l’Ordre des Francs-maçons Anciens, Libres et Acceptés », mais un an plus tard (Décembre 1983), la Grande Loge délibérait de reprendre à part entière son ancien nom de « Sérénissime Grande Loge Unie d’Italie ». Cette dénomination a été changé au courant « Souverain Ordre Maçonnique d’Italie – Ordre Général des Francs-Maçons Anciens, Libres et Acceptés » suite à la fusion avec quelques Loges de la Grande Loge Symbolique Unie qui a eu lieu le 21 Juin 2005. »
Et SOMI est incapable, dans son propre dossier d’adhésion, de donner une cohérence à sa propre histoire : « Le 21 juin 2005, la Sérénissime Grande Loge d’Italie – Ordre Général des Francs-maçons Anciens, Libres et Acceptés s’est enrichie de la confluence de plusieurs Loges qui se référaient à la « Grande Loge Symbolique Unie » (dont les Grands Maîtres étaient Piercarlo Longo, Ferdinando Viglieno et Giovanni Rosato) et elle a changé de dénomination pour prendre le nom actuel de « Ordre Souverain Maçonnique d’Italie ». Le Frère Stefano de Carolis Villars a été confirmé dans la fonction de Grand Maître après des élections ordinaires ». Ordinaires ? Voire.
1944 – 1952 – 1982 ou 2005 : c’est une création par rebondissements pour SOMI. On attendrait donc du CLIPSAS qu’il investigue avec une très grande prudence. Et pourtant…
Lorsque SOMI pose sa candidature au CLIPSAS en 2021-2022 les rapports d’enquête sont pourtant clairs (ou naïfs !) : l’obédience mixte a alors, d’après sa fiche de demande, 20 ans d’existence (fondée en 1982) et ne compterait que 302 membres et 25 loges. Elle n’a pas (dit-elle) de relations internationales à part un traité d’amitié avec la Grande Loge Féminine d’Argentine.
Déjà notons que 302 membres sur 20 ans, répartis sur 25 entités, cela donne de très petites loges peu viables. N’avoir, par ailleurs, que 300 membres sur une terre d’aussi vieille tradition maçonnique que l’Italie devrait être révélateur et alerter les enquêteurs. Il s’agit en effet manifestement d’un petit ensemble qui n’a manifestement pas réussi à convaincre ni à s’ouvrir vers la planète maçonnique italienne et internationale. Le CLIPSAS va hélas l’y aider. Ce qui est révélateur du mal qui ronge le CLIPSAS depuis des décennies.
Sur les quatre obédiences enquêtrices sollicitées sur la demande d’adhésion de SOMI au CLIPSAS, seules trois ont répondu. La Grande Loge Féminine d’Italie n’ayant pas accepté le devoir d’enquête. Rien que cela aurait dû aussi mettre la puce à l’oreille. Les trois autres font, elles, manifestement, une enquête a minima, pro forma, se contentant des renseignements fournis par SOMI même, faisant référence (comme une évidence !) à des instances « maçonniques » soi-disant internationalement connues comme SOMA et sans rencontrer une seule fois les instances de l’obédience candidate. Et l’on s’étonnera du résultat !
ET on a même droit à ceci : « Au niveau national, le S.O.M.I. au fil du temps a noué de nombreuses amitiés avec des obédiences masculines, féminines et mixtes. Beaucoup d’entre elles se sont dissoutes. Actuellement le S.O.M.I. a des relations amicales avec la Grande Loge Féminine d’Italie, Anciens Francs-maçons d’Italie, Grand Orient Libres Maçons Italiens. Le S.O.M.I accueille dans son siège national le bureau italien de la L.U.F. (Universala Framasona Liga) fondée en 1905 à Boulogne-sur-Mer (France) et dont de nombreux membres font partie, notamment le président de L.U.F. Italie. »
Comme par hasard, toutes ces « obédiences » qui ont reconnu SOMI et signé des alliances ont toutes disparues ! Sauf la LUF sur laquelle nous aurons à revenir.
Barbara EMPLER
Cette absence de références et rencontres ressort clairement du rapport de la GLMF : « Le Souverain ordre Maçonnique d’Italie par l’intermédiaire de son SGM Barbara EMPLER a adressé au CLIPSAS un document spécifique sur son histoire, la constitution de son obédience ainsi que ces statuts et sa constitution qui n’appelle pas de remarques particulières. Elle a de plus spécifié dans sa demande vouloir adhérer sans réserve aux principes de la charte du CLIPSAS avec le souhait d’établir des relations fraternelles sans condition de réciprocité et dans le respect de la spécificité maçonnique de toute obédience. N’ayant pas pu rencontrer son SGM nous lui avons posé deux questions supplémentaires indiquées ci-dessous. » Il s’agit des questions sur les motivations à rejoindre le CLIPSAS et les valeurs partagées. Qui pouvait douter que les réponses soient conformes ? Franchement ?
Même son de cloches chez les deux autres obédiences enquêtrices : le GLOAI (ou Grande Loge d’Albanie, elle-même membre depuis seulement 2018) qui renseigne 350 membres et 26 loges (il y a inflation sur base pourtant de déclarations de SOMI !) et SOMI annonce la perte de 85 membres (période Covid) et 7 loges mais malgré tout augmente en nombre sur quelques semaines d’enquête ! Où est le sérieux ?
Le même schéma peu sérieux apparait aussi dans le rapport de la Grande Loge Symbolique du Portugal. On y vérifie des données de base communiquées : nom et adresse de l’obédience, date de création (1982). On acte une adresse mail et un site web, le nom de la Sœur grand maître. On y confirme 302 membres pour 25 loges et, subitement, entre janvier et février 2002, entre le rapport GLMF et celui de la GLS Portugaise, outre le traité avec la Féminine Argentine on découvre soudainement des relations avec la Grande Loge d’Italie de Rite Écossais ; le Droit Humain ; la Sérénissime Grand Loge Nationale Italienne ; la Grande Loge Féminine d’Italie, les Anciens Francs-maçons d’Italie, le Grand Orient des Libres Maçons Italiens : autant d’obédiences sur sol italien. Nul ne prend le temps d’enquêter auprès de celles qui sont connues du CLIPSAS (la Féminine italienne est toujours membre, la Grande Loge est sortie).
Grande Loge Symbolique du Portugal
Il s’agit manifestement pour le CLIPSAS de faire la chasse au nombre d’affiliés (et donc de cotisations pro rata numeris) depuis le départ des grandes obédiences (GODF, GOB, GLB, GLF, GLI, etc.), départs liés à ces inflations inquiétantes.
Et, mieux encore, le rapport portugais recommande de donner quitus à la demande d’adhésion de SOMI au CLIPSAS « bien que les réponses au questionnaire n’aient pas précisé […] quelle Grande Obédience a délivré la Patente REAA (et la date). »
Mais oui, bonne question, d’où vient leur légitimité ? Elle est, en fait, peu avouable.
Le renégat
En effet, après son admission au CLIPSAS, SOMI nous montre son vrai visage. La chasse au réseau, l’ubris, la volonté d’une grenouille qui veut devenir un bœuf. Quitte à s’adjoindre les pires profils. Mais pourquoi s’en priver au regard de sa propre histoire prenant une part de sa « légitimité historique » dans le fascisme italien via Palermi ?
Exemple ? Dès son entrée, SOMI affilié un frère renégat et félon qui « détourne » au profit de cette obédience italienne (j’insiste, « italienne ») une loge du Grand Orient d’Estonie (voyez un peu la distance !), obtenant pour ce haut fait d’armes le statut de Délégué Provincial du Grand Maître pour les provinces boréales ! Une Loge de quelques 15 membres détournée et hop un cordon ! Rien moins.
Puis, quand le Grand Maître du Grand Orient d’Estonie s’en émeut auprès d’autres obédiences qui parrainent ses efforts (c’est autre chose d’avoir cent membres en Estonie post-soviétique qu’en Italie de Garibaldi !), cette interpellation lui donne droit à un courrier de la « sœur grand maître » de SOMI Barbara Empler qui le salue d’un « Dear Mr.Cher Monsieur », ne lui reconnaissant donc même pas le statut maçonnique. Quelle élégance fraternelle !
Puis le meilleur : l’explication dans ce courrier de la légitimité de Rite de SOMI – je cite – « In 1944, Joao Pucciarelli [ndlr Souverain Grand Commandeur installé après 1944 par les Réguliers américains], the heir of Raul Vittorio Palermi, reconstituted the Ancient and Accepted Scottish Rite in Italy [» Et voilà : on a LA légitimité puisque les lointains (re)fondateurs en 1944-45 l’ont acquise de l’héritier de Palermi le fasciste, l’héritier Pucciarelli, lui-même maçon de l’obédience de Palermi depuis la période suspecte de 1919 et étant l’homme des -Réguliers américains ! Belle carte de visite en vérité pour une obédience qui se veut à présent « libérale » et rejoint le club international des obédiences libérales. Quant à une « refondation » en 1944, voire une fondation en 1952 (selon les documents et lettres diverses) on se rappellera que SOMI est fondée en 1982 de son propre aveu, dans ses documents d’adhésion !!! Et cela ne soulève toujours pas d’objection. SOMI devient membres du CLIPSAS jusqu’à sa démission en 2024 (deux ans à peine après son entrée).
Adam
Mais le pire est encore à découvrir en apprenant que celui qui « détourne » au profit de SOMI cette fameuse loge estonienne (en promettant à ses membres une ouverture sur le monde !) n’est autre qu’un ex-membre de la Grande Loge (régulière) d’Estonie (dont il est depuis banni !), qu’il a quitté pour une apparition brève au Grand Orient d’Estonie en invoquant de fausses raisons de départ de la régulière, avant de quitter là aussi n’y obtenant pas de cordon de Grand-Maître adjoint pour les relations extérieures, seule motivation de cet homme qui veut du réseau ! Affairiste.
Et, pour couronner le tout, on découvre que cet individu, plusieurs fois félon à ses serments, qui s’appelle Adam Tamjarv, banni de la régulière estonienne et du Grand Orient d’Estonie, est condamné pour fraude fiscale par les tribunaux estoniens ! Beau pedigree pour SOMI ! Belle absence de réaction au CLIPSAS malgré les avertissements !
Carrousel à la TVA, Adam Tamjarv est une première fois condamné pour avoir détourné plus de 180 000 euros. Décision du Tribunal : « satisfaire la réclamation de droit public soumise par l’intermédiaire du Conseil des impôts et des douanes de la République d’Estonie au moment de l’acceptation et juger Adam Tamjärv redevable en faveur de la République d’Estonie de 190 253,25 euros, à payer selon accord à compter de la décision de justice ». La décision du Tribunal détaille les fausses factures permettant de récupérer indûment de la TVA et accises sur des denrées jamais reçues par le « restaurateur » Tamjarv. Rien n’est contesté. Tout est établi et coulé en force de chose jugée. Rien n’y fait. SOMI l’accueille à bras et cordons ouverst.
Tamjarv est depuis condamné en plus pour avoir escroqué des investisseurs privés, à hauteur de 1,3 millions d’euros cette fois. Par décision de la Cour, « en vertu de la section 209(2)(1) du Code pénal estonien, Tamjarv est condamné à une peine combinée de 3 ans et six mois de prison avec sursis probatoire. Une période probatoire où il est censé se soumettre à une supervision criminelle incluant un domicile et résidence fixe (en Estonie, donc loin de SOMI !) assortie d’un rapport de supervision régulier ».
Tout est public, documenté, publié en long et en large dans divers titres de presse estonienne. Mais là, subitement, silence de Mme Empler et de SOMI et du CLIPSAS. Puis démission de SOMI au CLIPSAS. En silence. Etrange, non ?
Mieux Adam Tamjarv a, semble-t-il, été élu en 2025 à Tallinn en Estonie comme président de la Ligue Universelle des Francs-Maçons, (en tous cas de sa fédération locale), la LUF une organisation centenaire – à la base défendant et promouvant l’espéranto- mais devenue aussi caduque que son âge vénérable (elle fut fondée en 1905). Une fois encore, après avoir perdu l’affiliation CLIPSAS (mais y avoir récolté des contacts internationaux) l’obsession de Tamjarv pour les titres et surtout le réseau international est insatiable ! Tout ce que la Maçonnerie est censée abhorrer. Pour quel ego ou quels trafics ? En conséquence, le CLIPSAS devrait s’interroger sur le sérieux et la méthode de ses enquêtes avant affiliation. Sous peine de faire fuir plus de corps maçonniques respectables. Il serait bon pour cette instance de communiquer à ses membres l’histoire et le pedigree de SOMI et de Tamjarv pour que le réseau puisse les bannir. Il serait en tous cas désolant qu’étant avertis une nouvelle fois de tous ces faits, le CLIPSAS s’abstienne de réagir.
Sacha Bergeldeky
DEMANDE DE DROIT DE RÉPONSE DE LA GLMFI
À l’attention de la rédaction:
Concernant votre article paru sur 450.fm le vendredi 31 juillet intitulé « Le fascisme est compatible avec la franc-maçonnerie?», à la demande de notre Grande Maîtresse, Ambra Galla, que nous lie en copie, nous vous prions de bien vouloir effectuer les rectifications suivantes :
Contrairement à ce qui est écrit dans l’article, nous précisons que notre Obédience, la Grande Loge Maçonnique Féminine d’Italie (GLMFI), n’a ni traités ni relations officielles avec le Somi ;
Contrairement à ce qui a été affirmé concernant le fait que la GLMFI serait toujours inscrite au CLIPSAS, ce n’est pas le cas: notre adhésion a pris fin en 2025 en raison d’une divergence de vision éthique ;
La GLMFI est la seule Obédience féminine régulière opérant sur le territoire italien dans le contexte maçonnique et paramaçonnique international parmi les Obédiences libérales et adogmatiques. Les regroupements mentionnés dans l’article se sont dissous ou ne remplissent pas les conditions d’obédience.
Nous profitons de cette occasion, en dehors des sujets strictement liés à cette rectification, pour vous demander de remplacer les informations concernant notre Obédience figurant dans votre annuaire, informations qui sont fondamentalement erronées, notamment le nombre de nos membres, qui n’est pas de 160 mais de 350.
Nous avons inséré les informations correctes en utilisant votre format et vous les envoyons ci-joint.
Merci, avec salutations fraternelles.
Le bureau de communication de la GLMFI
Ce a quoi l’auteur de cet article répond…
1/ Nous ne mettons pas en cause la GLMFI mais nous citons son absence de réponse comme enquêtrice sollicitée par le CLIPSAS (en tous cas sur base des documents en notre possession) selon lettre adressée à la GM Monica Dotti le 12 décembre 2021 et apparemment restée sans réponse. Dommage avec ce qu’elle nous révèle aujourd’hui ! 2/ c’est SOMi qui cite ses « relations amicales avec la GL féminine d’Italie, Anciens Francs-Maçons d’Italie, Grand Orient Libres Maçons Italiens » dans son questionnaire de renseignements adressé au CLIPSAS et accepté par celui-ci 3/ C’est le rapport d’enquête de la GL Symbolique du Portugal adressé au past président du CLIPSAS qui reproduit cette « alliance significative » avec la « Grande Loge féminine d’Italie, Anciens Francs-Maçons d’Italie, Grand Orient Libres Maçons Italiens » 4/ nous prenons acte de la démission de la GLMFI du CLIPSAS en 2025 mais elle était bien membre en 2021 lorsque sollicitée pour enquêter sur SOMI, rôle qu’elle n’a pas voulu remplir. Pourquoi ? 5/ Les groupements cités (selon les termes du courriel) qui ne remplissent pas les conditions d’obédience ou se sont dissous : c’est bien le rôle de cet article que nous avons écrit que de démontrer une enquête d’admission baclée au CLIPSAS. Savent-elles ce qu’il advient du SOMI aujourd’hui ? existe-t-il toujours ? Est-il dissous ?
Face aux incendies qui ravagent cet été plusieurs régions d’Europe, la Fondation du Grand Orient de France appelle à une mobilisation fraternelle. Les dons recueillis seront intégralement reversés aux associations qui secourent les sinistrés et accompagnent la reconstruction.
Mobilisons-nous : la Solidarité et la Fraternité se prouvent par nos actes.
Les incendies qui frappent cet été plusieurs régions d’Europe sont d’une ampleur exceptionnelle. Au-delà des ravages infligés à notre patrimoine naturel, ces catastrophes bouleversent durablement la vie de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants. Des familles ont tout perdu. Des territoires entiers voient leur économie fragilisée et auront besoin de longs mois, voire de plusieurs années, pour se reconstruire.
Face à cette tragédie, les pouvoirs publics sont mobilisés. Mais les associations jouent également un rôle essentiel. Présentes sur le terrain dès les premières heures, elles apportent une aide d’urgence indispensable aux sinistrés avant d’accompagner, dans la durée, la reconstruction des vies et des liens sociaux.
Aujourd’hui, l’ensemble des francs-maçons est appelé à se mobiliser pour témoigner concrètement de son attachement aux valeurs qui fondent son engagement.
Depuis près de quarante ans, la Fondation du Grand Orient de France soutient les associations qui incarnent au quotidien les valeurs de solidarité, d’humanisme et de fraternité. Fidèle à cette mission, elle se mobilise aujourd’hui pour accompagner les associations engagées auprès des victimes des incendies de l’été 2026 et répondre à leurs besoins les plus urgents.
L’ampleur de cette catastrophe exige une réponse collective. C’est pourquoi la Fondation du Grand Orient de France lance un appel à la générosité. L’intégralité des dons recueillis sera consacrée au soutien des associations venant en aide aux sinistrés.
Nous faisons appel à toutes celles et à tous ceux qui considèrent que la Solidarité n’est pas un simple principe, mais une responsabilité partagée ; que la Fraternité ne prend tout son sens que lorsqu’elle se traduit en actes.
Aujourd’hui, chaque don compte. Chaque geste contribue à soulager des souffrances, à soutenir celles et ceux qui agissent sur le terrain et à redonner de l’espoir aux victimes.
Vous pouvez effectuer votre don en allant sur le site de la fondation :
Au nom des associations qui bénéficieront de votre soutien, et de toutes les personnes qu’elles accompagnent, nous vous remercions sincèrement pour votre engagement et votre générosité.
René Turiaf Vice-Président de la Fondation du Grand Orient de France
Dans l’épreuve, la Fraternité ne se proclame pas, elle se prouve. Chaque don devient alors une pierre posée pour relever des vies, retisser des liens et reconstruire le monde commun.
À Steubenville, dans l’Ohio, un ancien temple maçonnique occupé depuis près d’un siècle par les francs-maçons doit bientôt connaître une transformation spectaculaire. Le College of St. Joseph the Worker a annoncé son intention d’acheter l’édifice afin d’y aménager un sanctuaire, une salle de réunion et un athénée, dans une démarche assumée de reconquête spirituelle et civique. L’opération est présentée par l’institution comme un acte de restauration, de réouverture au public et de réorientation du lieu vers ce qu’elle considère comme sa vocation ultime : servir le bien commun sous le signe du Christ.
Une annonce très symbolique
Le message publié par le collège ne laisse guère place à l’ambiguïté : il s’agit de « reprendre le temple maçonnique pour le Christ ». Les responsables expliquent que les francs-maçons de Steubenville devraient tenir leur dernier événement en novembre 2026, avant de quitter les lieux, puis que le bâtiment serait racheté, exorcisé et rendu à la ville. Le vocabulaire est fort, volontairement symbolique, et il montre que l’enjeu dépasse de loin la simple acquisition immobilière.
Le projet n’est pas seulement religieux. Le site doit devenir un espace mixte, combinant salle de spectacle de 500 places, lieu de conférence, café haut de gamme, sanctuaire et centre intellectuel ouvert aux habitants. Le collège insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un auditorium universitaire classique, mais d’un hall public que l’établissement mettrait à disposition de toute la région. L’objectif affiché est donc double : spirituel et civique.
Le sens d’un athénée
Le terme d’« athénée » n’est pas choisi au hasard. Le College of St. Joseph the Worker le présente comme un lieu où une communauté cesse de parler d’elle-même pour entrer dans une conversation intellectuelle plus large. L’institution renvoie à une tradition ancienne : le mot évoque les espaces de lecture, de débat, de musique et de culture où se formait autrefois une vie civique dense. Dans sa communication, le collège affirme vouloir restaurer ce que l’Ohio Valley a perdu : des lieux capables de rassembler les habitants autour de la musique, des idées, des cérémonies et des arts.
Cette ambition donne au projet une dimension plus large qu’un simple geste confessionnel. Il s’agit de transformer un bâtiment marqué par une culture de société discrète en un espace d’ouverture, de liturgie et de présence publique. Le contraste est particulièrement fort dans une ville de tradition ouvrière et religieuse comme Steubenville, où les lieux de rassemblement jouent un rôle essentiel dans la vie locale.
Le profil du collège
Fondé en 2024, le College of St. Joseph the Worker est une jeune institution catholique qui entend former ses étudiants à la fois par les études libérales et par un apprentissage manuel. Le modèle revendiqué associe licence en études catholiques et métier concret, dans une logique de formation intégrale de la personne. Le collège insiste sur une idée traditionnelle : la vocation laïque ne consiste pas seulement à gagner sa vie, mais à sanctifier sa famille, son lieu de travail et sa communauté.
Le président de l’établissement, Jacob Imam, raconte avoir grandi dans une famille musulmane avant une conversion au protestantisme puis au catholicisme, sous l’influence de Walter Hooper, ancien secrétaire de C.S. Lewis. Cette trajectoire de conversion donne un relief particulier à sa manière de parler du projet : celui-ci est présenté comme à la fois intellectuel, spirituel et concret. L’idée de « purifier » puis de « transformer » le temple maçonnique ne relève donc pas, dans sa bouche, d’un simple slogan, mais d’un programme de reconfiguration chrétienne de l’espace.
Réparer un vide urbain
Le collège ne parle pas seulement d’un bâtiment. Il parle d’une ville, d’un tissu social, d’un centre urbain qui a besoin d’être revivifié. Dans son texte, la fondation explique que l’Ohio Valley a perdu les halls, les lieux de musique, les espaces de discussion et les salons civiques qui donnaient une épaisseur collective à la vie locale. D’où l’idée de redonner au bâtiment une fonction de foyer culturel.
Le futur théâtre de 500 places doit pouvoir accueillir des symphonies, des concerts sacrés, des conférences, des festivals littéraires, des remises de diplômes et des cérémonies civiques. Le projet vise aussi explicitement les écoles, les chorales et les groupes locaux, qui pourraient utiliser ces espaces à des tarifs accessibles. Le message est clair : le lieu n’est pas destiné à rester un objet patrimonial figé, mais à redevenir un moteur de sociabilité.
Sanctuaire, table et cité
L’un des aspects les plus frappants du projet est l’articulation entre trois fonctions : le sanctuaire, la table et l’athénée. Le sanctuaire accueillera des reliques de première classe et une réplique du Linceul de Turin, ouverte au public et aux pèlerins. Clement’s Cafe deviendra, selon le collège, le premier restaurant haut de gamme de Steubenville, afin de prolonger l’expérience culturelle et spirituelle par une vie conviviale. Enfin, l’athénée servira d’espace intellectuel et de forum public.
Cette triple fonction traduit une vision catholique classique : la contemplation, la liturgie et la vie commune ne doivent pas être séparées. Le collège cite même l’idée de transmettre aux autres les fruits de la contemplation, selon la vieille formule contemplata aliis tradere. Dans cette logique, reconquérir l’ancien temple maçonnique revient à réinscrire le bâtiment dans un ordre plus vaste, où le sacré, l’intelligence et la cité se répondent.
Un geste de reconquête
Il serait réducteur de lire ce projet uniquement comme une provocation antimaçonnique. Le ton employé par le collège est certes très direct, parlant d’un « temple païen » à transformer en sanctuaire du Christ. Mais l’enjeu principal semble être moins la polémique que la réappropriation symbolique. Le collège veut montrer qu’un lieu peut changer de signification, de fonction et de destin.
Cette transformation a une portée très forte dans l’Amérique contemporaine. Elle parle à la fois aux catholiques désireux de lieux de rayonnement, aux défenseurs de la culture locale et à ceux qui voient dans la rénovation du bâti une manière de lutter contre la désagrégation communautaire. La dimension de guerre culturelle n’est pas absente, mais elle se mêle ici à un discours sur la reconstruction matérielle et spirituelle d’une ville.
Un financement ambitieux
Le projet est évalué à 4 millions de dollars, avec une date butoir fixée au 10 janvier 2027. Le collège sollicite des dons, des transferts de titres et des soutiens privés pour mener à bien cette opération. Il précise vouloir informer les donateurs potentiels des effets à long terme de son modèle. Cela montre que l’affaire n’est pas une simple annonce symbolique : elle s’inscrit dans une stratégie d’expansion et de consolidation institutionnelle.
Le fait que l’établissement soit récent ajoute à la portée du projet. Une jeune institution, encore modeste, entend donner une nouvelle destination à un bâtiment chargé d’histoire et de symboles. C’est précisément ce contraste qui retient l’attention : un collège fondé hier veut redonner une forme de grandeur civique et chrétienne à un lieu centenaire.
Ce que cela dit de notre époque
Au-delà du cas de Steubenville, cette affaire raconte quelque chose de plus vaste : le retour des batailles symboliques autour des lieux, des héritages et des récits. Les anciens espaces de sociabilité ne sont plus seulement des bâtiments ; ils deviennent des enjeux de mémoire, de présence publique et d’identité spirituelle. Quand un temple maçonnique peut devenir un sanctuaire catholique, c’est toute la question de la destination des lieux qui se trouve posée.
On y voit aussi une forme de réponse aux fractures contemporaines : au lieu de laisser un bâtiment historique se vider de sa fonction, le collège propose de le recharger de sens. Il ne s’agit pas simplement de le restaurer, mais de l’orienter vers un usage qui relie la foi, la culture et la cité.
Un passage de témoin très américain
L’histoire du temple de Steubenville a aussi quelque chose de très américain : elle mêle héritage associatif, initiative privée, langage religieux assumé et philanthropie. Là où d’autres sociétés préserveraient l’ancienne destination d’un bâtiment par respect patrimonial, le College of St. Joseph the Worker revendique un changement de vocation. Dans sa logique, un lieu n’est pas sacré parce qu’il est ancien ; il le devient ou le redevient par l’usage qu’on en fait.
C’est sans doute ce qui rend le projet si frappant : il ne se contente pas de conserver un témoin du passé, il veut produire un nouvel usage du passé. En cela, il parle autant de la société américaine que de la place du catholicisme dans l’espace public contemporain.