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Quand la Parole retrouve sa demeure

Avec ce 31e volume des Essais Écossais, le Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France livre une méditation collective d’une rare densité sur la parole perdue – cette blessure fondatrice qui hante le coeur même du rite de maîtrise et dont la quête structure l’entière démarche initiatique du franc-maçon écossais.

Il est des thèmes qui traversent l’histoire de la franc-maçonnerie comme une veine souterraine, silencieuse et tenace, affleurant à chaque degré sous des formes différentes mais toujours reconnaissables à cette même urgence intérieure qui pousse le cherchant vers une vérité qu’il pressent sans pouvoir encore la nommer. La parole perdue est de ceux-là. Non pas un motif parmi d’autres, mais la blessure fondatrice, l’axe autour duquel pivote toute la démarche initiatique à partir du grade de maîtrise, cette interruption brutale dans la transmission du sens qui condamne le maçon à chercher, par substitution provisoire, ce que seul un long chemin intérieur permettra peut-être d’approcher.

C’est à cet abîme que s’adresse ce 31 volume des Essais Écossais, fruit des travaux du Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France, ouvrage collectif dont chaque contribution constitue une planche présentée oralement devant les frères avant d’être enrichie par le débat et la contradiction fraternelle.

La méthode mérite d’être saluée pour ce qu’elle révèle d’une certaine conception du travail maçonnique

Le Chapitre se réunit toutes les deux semaines, choisit collectivement son thème, puis accueille tous les deux mois l’un de ses membres qui présente oralement son chapitre en une vingtaine de minutes, lequel expose ensuite un texte de longueur libre destiné à la publication. Le débat fait l’objet d’un compte rendu analytique que chacun peut amender pour préciser sa pensée, intégrer les objections, parfaire son propos. Nulle recherche de consensus mécanique ici, nulle volonté de produire une position commune qui nivèlerait les singularités – le livre est collectif jusque dans sa contradiction interne, et c’est précisément cette diversité des approches qui en fait la richesse. Comme le précise Marc Lebiez dans l’avant-propos, certains contributeurs se reconnaissent dans une religion, d’autres dans aucune, et cette pluralité de regards sur la parole dit quelque chose d’essentiel sur la capacité de la franc-maçonnerie à accueillir des sensibilités divergentes autour d’un mystère partagé.

Christian Confortini

Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais, ouvre cet ouvrage par une préface qui pose d’emblée le cadre métaphysique de la quête. Notre parole de franc-maçon doit révéler notre nature intérieure, s’extraire des abysses de notre être pour devenir porteuse de sens, et c’est au 4e grade, en loge de Perfection, que se noue cette primo-initiation à la parole vive. La parole est d’abord geste avant d’être son, et c’est la formule de Maurice Merleau-Ponty qu’il convoque – « La parole est un geste et sa signification un monde » – qui donne à ce volume son souffle philosophique. Retrouver la parole n’est pas retrouver un mot, mais retrouver un monde, c’est-à-dire se retrouver soi-même dans l’acte de signifier.

Michel Barat

Les contributions qui composent ce volume dessinent un vaste panorama où se répondent, comme autant d’arches d’une même cathédrale invisible, des approches philosophiques, historiques, artistiques, religieuses et rituelles

Michel Barat ouvre et referme le recueil par deux réflexions complémentaires sur le dire et le verbe, explorant la distinction fondamentale entre parler et dire, entre le bruit social et la parole qui engage l’être entier. Jean-Pierre Villain lit la parole dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, révélant comment la comédie du langage masqué dit, à sa façon, quelque chose de la condition humaine face au silence du sens. Bernard Zielinski interroge la musique comme parole spirituelle, cette langue qui transcende les mots pour toucher directement à ce que les mots ne peuvent atteindre. Joëlle Marchal se penche sur la peinture de Gérard Garouste comme recherche d’une parole picturale, cet artiste dont l’œuvre entière semble habitée par la quête d’un sens enfoui sous les couches du visible.

Jean-Robert Ragache

Thomas Picot explore l’éloquence du chevalier et la rhétorique maîtrisée de la franc-maçonnerie chevaleresque, montrant comment la parole ritualisée n’est pas ornement mais architecture spirituelle. Jean-Robert Ragache médite sur la trahison des mots, ce moment où le langage se retourne contre la vérité qu’il était censé porter. Claude Vivier Le Got interroge la libération de la parole par le militantisme syndical ou politique, posant la question de savoir si l’engagement collectif constitue une voie vers l’authenticité du dire ou une nouvelle forme d’aliénation langagière.

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Alix Solis tresse les fils de Zoroastre au Chevalier Rose-Croix pour retracer le chemin de la parole juste, depuis les Gathas de l’Avesta jusqu’aux rituels du 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté. Laurent Kupferman réfléchit à Foi, Espérance et Charité comme matériaux d’une parole bâtisseuse pour l’humanité. Jean-Luc Le Bras compare les discours ritualisés dans les sociétés traditionnelles et en loge, montrant la permanence anthropologique de la parole sacrée comme lien entre les hommes et ce qui les dépasse.

Jacques-Ravenne

Mais c’est la contribution de Jacques Ravenne, consacrée aux sources médiévales de la parole perdue, qui mérite ici un arrêt particulier, tant elle apporte à la question initiatique un éclairage à la fois érudit et proprement vertigineux

Jacques Ravenne est romancier et franc-maçon, auteur notamment de la série des enquêtes du commissaire Antoine Marcas – coécrit avec Éric Giacometti, qui a porté les symboles maçonniques à des millions de lecteurs profanes, et dont l’œuvre la plus personnellement initiatique, L’alliance des versets, révèle l’étendue de sa culture ésotérique et spirituelle. Ici, c’est l’historien et le maçon qui parlent ensemble, et leur planche est née d’un étonnement fondateur.

L’étonnement de Jacques Ravenne est le suivant : la tradition de la parole perdue, qui structure toute la quête maçonnique à partir du grade de Maître, ne renvoie dans la culture occidentale à aucun récit, mythe ou tradition formellement identifiables. Les grades d’apprenti et de compagnon trouvent leurs racines dans la maçonnerie opérative et dans les cultes à mystères de l’Antiquité. Mais la maîtrise, avec son récit d’un meurtre sanglant, la perte du mot, la quête du cadavre, sa découverte et la survenue d’un mot substitué – cet enchaînement narratif ne renvoie à rien de culturellement connu. Ce mystère a suscité de nombreuses recherches, dont le principal résultat fut de situer l’apparition du grade de Maître autour des années 1720, soit quelques années à peine après la naissance officielle de la franc-maçonnerie en Angleterre, dans un contexte sociologique nouveau où des intellectuels et des aristocrates entrent en loge et réclament une nourriture spirituelle plus élaborée.

L’enquête que mène Jacques Ravenne pour trouver les racines médiévales de ce récit inaugural est digne d’un détective initiatique

Le récit du meurtre d’Hiram relève de ce que nous appellerions aujourd’hui le genre policier – inexistant à l’époque – avec une enquête de terrain, la recherche des coupables, la découverte d’un corps, la punition des meurtriers. Or, selon les dernières recherches, ce récit est littéralement obsédé par sa source dans une bonne partie du récit du meurtre d’Hiram, et les premières versions connues datent du XIIe siècle, où un chevalier de la famille Montauban, dont la famille est en butte à l’hostilité violente de Charlemagne, se métamorphose en un ouvrier maçon qui va travailler à l’édification de la cathédrale de Cologne. Opératif d’exception, inlassable et talentueux, il provoque la jalousie de ses compagnons qui finissent par le tuer et dissimulent son cadavre au fond de l’eau. Miraculeusement, ce récit est relevé par un banc de poisson qui a été abandonné lu et diffusé jusqu’à la fin du Moyen Âge, les invariants de l’histoire d’Hiram – le meurtre, la dissimulation du cadavre, sa redécouverte et son nouveau statut – se retrouvant dans la figure de ce saint maçon médiéval.

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Cette parenté structurelle entre Renaud de Montauban et Hiram est corroborée par deux autres éléments particulièrement troublants

D’abord, l’étonnante similitude – que Jacques Ravenne ose appeler technique – entre les deux compagnons qui tuent Hiram et Renaud, dans les différents rituels maçonniques, de plus, dans les manuscrits qui voient la naissance du mythe fondateur du meurtre rituel, surgit, avec quelques variantes, le nom d’Aymon – avec pour patronyme impromptu, si ce n’est un cas, ou un autre, le nom de la tradition biblique, celui de la famille de Renaud de Montauban. Par une convergence que Jacques Ravenne juge la plus probable – sinon indémontrable pour l’instant – les deux sources se fusionnent au tournant du XVIIIe siècle, entre 1725 et 1740, portées par les échanges entre les loges anglaises et néerlandaises, par la présence significative de la communauté juive d’Amsterdam dans les cercles maçonniques naissants, et par la circulation des textes hébraïques entre huguenots français de Londres et juifs amsterdamois, un véritable roman initiatique qui attend encore son historien.

Jean-Pierre-Villain

Le débat qui suit cette planche – comme toutes celles du volume – révèle la fécondité de la méthode du Chapitre. Jean-Pierre Villain y voit une quête morale ou métaphysique au-delà du problème politique, Daniel Keller évoque les secrets de l’architecte que la parole perdue ferait seulement entrevoir, et Hervé Le Guenn rappelle la foisonnante imagination des loges du XVIIIe siècle dans leur rapport à la tradition hébraïque. Jean-Luc Le Bras interroge la relation entre tradition juive et franc-maçonnerie naissante, posant la question de l’hébreu comme source possible du langage initiatique, tandis que Jacques Ravenne lui-même, reprenant le fil, insiste sur la prudence nécessaire devant des hypothèses séduisantes mais encore insuffisamment étayées. C’est cette exigence critique, jointe à l’audace spéculative, qui fait de ces échanges une véritable école de pensée.

Daniel-Keller

La conclusion de Daniel Keller, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, synthétise avec une grande élégance intellectuelle ce que l’ensemble du volume a déployé

La parole est porteuse, nous dit-il, de la dimension vertébrale de l’existence et confère aux individus leur véritable appartenance à la question d’humanité. Elle est l’écho partagé, la convergence de perspectives éloignées à la recherche d’un monde dont on ne cesse de rappeler qu’il est en perte de repères, dans lequel l’humanité est victime de sa propre dépossession de soi. Ce que la franc-maçonnerie offre, face à ce vertige, c’est précisément un chemin de crête entre deux versants opposés – l’enracinement et le déracinement – car La Franc-Maçonnerie est au contraire de l’enracinement et celui du souvent trop déracinement, et cet effort pour rassembler ces deux projets complémentaires constitue sa vocation singulière.

Ce que nous retenons de ce volume collectif, c’est moins la somme de ses contributions particulières que l’espace intellectuel et fraternel qu’il réussit à créer entre elles

La diversité des approches – philosophique, artistique, historique, rituelle, théologique, politique – ne produit pas l’émiettement mais la polyphonie, ce régime de la pensée où plusieurs voix s’accordent sur un même mystère sans jamais prétendre l’épuiser. La parole perdue ne se retrouve pas, elle se cherche perpétuellement, et c’est dans cette recherche collective, dans cet espace d’échanges rituellement encadrés que la loge maçonnique révèle sa nature profonde de laboratoire de sens. Ce volume en est l’admirable témoignage.

Retrouver la parole – titre du volume et horizon de toute initiation – n’est peut-être rien d’autre que cela : consentir à l’incomplétude du sens, assumer la béance qu’Hiram nous lègue, et trouver dans cette blessure même la force d’une quête qui ne s’achève jamais mais qui, chemin faisant, nous rend plus pleinement humains.

Retrouver la parole – Les Essais Écossais, volume 31

Grand Collège des Rites Écossais Suprême Conseil du 33e degré en France GODF, 2026, 288 pages 15 € / Grand Collège des Rites Écossais, la librairie

Les Francs maçons ne sont pas toujours des bienfaiteurs… en Argentine

Les habitants de Bragado défendent bec et ongles leur Centre de fournitures pour enfants face à la surprenante revendication des francs-maçons

Bragado, 15 mai 2026 – Un siècle après avoir abandonné un bâtiment en ruines, la franc-maçonnerie argentine réclame aujourd’hui sa restitution. Face à cette demande inattendue, les habitants de Bragado se mobilisent pour protéger un lieu devenu le symbole de la solidarité locale depuis plus de 70 ans.

Une revendication qui tombe comme un coup de tonnerreLa nouvelle a stupéfait toute la communauté de Bragado. Des représentants de la franc-maçonnerie ont publiquement réclamé la propriété du bâtiment historique situé rue Núñez, actuellement occupé par le Centre de fournitures pour enfants (Proveeduría Infantil), une institution qui œuvre quotidiennement auprès des familles les plus vulnérables. Mercedes Puricelli, ancienne présidente et figure historique de l’institution, n’a pas mâché ses mots. Elle qualifie cette initiative d’« injustice flagrante » et assure que les habitants ne resteront pas les bras croisés.

Un bâtiment sauvé de l’oubli par la communauté

Dans un entretien accordé à Bragado TV, Mercedes Puricelli a retracé avec émotion l’histoire réelle du lieu : « Les francs-maçons ont quitté les lieux vers 1923, laissant le bâtiment à l’abandon et dans un état de ruine avancé. Ce n’est qu’en 1951 que Miguel Garruba, un voisin qui venait de surmonter une grave maladie, a accepté verbalement cette propriété abandonnée pour en faire un espace dédié aux enfants défavorisés. »

Depuis, la communauté n’a cessé d’investir dans ce lieu. L’ancienne épicerie a brûlé et a été entièrement reconstruite par les voisins. Pendant les inondations de la région de Fatima, le bâtiment a servi de centre d’évacuation, avec des lits installés jusque dans les couloirs. Plomberie, électricité, structure : tout a été refait à la force de la solidarité locale, sans aucune aide extérieure des anciens propriétaires.

« Pendant plus d’un siècle, nous n’avons reçu ni un mot, ni un centime, ni la moindre contribution de leur part. Et aujourd’hui, en 2026, ils reviennent réclamer ce qui a été sauvé et maintenu vivant par le peuple de Bragado », déplore Mercedes Puricelli.

Un combat pour la mémoire et la justice sociale

Au-delà des questions juridiques, c’est surtout la valeur humaine et sentimentale du bâtiment qui est en jeu. Pendant plus de sept décennies, ce lieu a été un pilier de l’aide alimentaire, sanitaire et sociale pour des centaines de familles.

Puricelli, accompagnée d’autres figures historiques du quartier comme Gladis Issouribehere, annonce qu’ils sont prêts à porter le débat sur la place publique. Ils entendent défendre « l’histoire vécue » face à une revendication qu’ils jugent tardive et déconnectée de la réalité.

Un symbole qui dépasse les murs

Pour les habitants de Bragado, ce bâtiment n’est plus seulement une propriété. Il incarne des valeurs de solidarité, de persévérance et d’entraide qui ont permis à toute une communauté de surmonter les épreuves. Le voir soudain revendiqué par une institution absente pendant plus de 100 ans suscite incompréhension et colère.

L’affaire, désormais entre les mains de la justice, risque de marquer durablement la mémoire collective de cette ville de la province de Buenos Aires.

La communauté de Bragado est déterminée : elle ne laissera pas disparaître, sans combattre, un lieu qui symbolise aujourd’hui bien plus que des murs : l’esprit de solidarité d’un peuple qui a reconstruit ce qui avait été abandonné.

EXCLUSIF – Interview de Pierre Rodeville, La Tarente ou l’art d’éditer la lumière initiatique

Maison discrète mais essentielle du paysage éditorial maçonnique, symbolique et ésotérique, les Éditions de La Tarente ont fêté leurs 25 ans à Marseille, le samedi 28 octobre 2023, lors d’une journée publique organisée de 9h à 19h au cinéma Artplexe, 125 La Canebière.

Pierre Rodeville

Autour de Pierre Rodeville, directeur d’une maison qui a fait du livre un véritable outil de transmission, se dessine un catalogue d’une rare richesse, où la franc-maçonnerie, l’alchimie, la kabbale, les traditions spirituelles et les rites initiatiques dialoguent avec exigence.

Les Éditions de La Tarente appartiennent à ces maisons qui ne cherchent pas le bruit mais la profondeur

Fondées en 1998 à Aubagne, elles ont progressivement constitué un catalogue singulier, reconnaissable entre tous, où l’édition n’est pas seulement commerce du livre mais service rendu à la mémoire, à l’étude et à la transmission. Leur site résume cette vocation avec simplicité et justesse, « Les livres, c’est notre passion », avant de préciser une volonté constante, offrir des ouvrages de qualité, tant dans leur contenu que dans leur fabrication.

Blason de la ville d’Aubagne (13)

La Tarente, c’est aujourd’hui un ensemble éditorial où la franc-maçonnerie occupe une place majeure avec 121 titres, aux côtés de l’alchimie avec 78 titres, de la kabbale avec 28 titres, de la mort initiatique avec 4 titres, de la tradition avec 48 titres, sans oublier le symbolisme, l’hermétisme, le martinisme, l’illuminisme, la Rose-Croix, l’histoire, le christianisme ou encore l’Orient.

À cela s’ajoute le catalogue Archè Milano, qui ouvre d’autres portes sur les traditions, les textes rares, l’alchimie savante, les études critiques et les grandes voies de la connaissance spirituelle.

Cette richesse ne tient pas seulement au nombre de titres

Francis Delon

Elle tient à une ligne. La Tarente publie des livres de travail, des livres de recherche, des livres de passage. Francis Delon y apporte la rigueur de l’archiviste et de l’historien, notamment autour de l’histoire maçonnique française et des sources documentaires. Alain Mucchielli y déploie une œuvre originale où se croisent Rite Français, alchimie, Jung, transmutation intérieure et symbolique opérative. Rémi Boyer y explore les voies non-dualistes, le martinisme, le Régime Écossais Rectifié, les Élus Coëns et cette exigence du dépassement des mots vers ce que les rituels veulent réellement dire.

L’un des traits remarquables de cette maison est aussi son courage éditorial.

La Tarente n’hésite pas à publier des travaux exigeants, parfois issus de recherches universitaires ou de thèses, lorsque leur contenu éclaire les courants initiatiques, les rites, l’ésotérisme occidental ou l’histoire maçonnique.

Gérard-Gendet-vient-de-recevoir-le-prix-Jean-Francois-Var-aux-premières-Rencontres-Initiatiques-Spiritualité-en-franc-Maçonnerie

Ainsi Gérard Gendet, titulaire du diplôme de l’EPHE avec mention très bien pour sa recherche sur le très complexe Traité de la Réintégration des êtres de Martinès de Pasqually, a vu son travail publié sous le titre Du Figurisme à l’Illuminisme. Ce choix dit beaucoup d’une maison qui accepte de prendre le risque de la densité, de la lenteur et de l’exigence.

Les rites occupent naturellement une place forte dans ce catalogue

Le Régime Écossais Rectifié y est particulièrement présent, dans sa profondeur willermozienne, doctrinale, symbolique et spirituelle. Mais La Tarente ne s’enferme pas dans une seule voie. Elle ouvre aussi sur le Rite Écossais Ancien et Accepté, le Rite Français, les rites égyptiens, les rites anglo-saxons, l’Arc Royal, les Nautonniers, et cette célèbre collection consacrée au Rite Anglais de style Émulation, notamment autour des travaux d’Herbert F. Inman.

C’est cette aventure éditoriale que 450.fm souhaite interroger avec Pierre Rodeville, non comme un simple bilan, mais comme une méditation sur ce que signifie encore éditer des livres initiatiques au XXIe siècle.

450.fm : Les Éditions de La Tarente ont fêté leurs 25 ans à Marseille en 2023, lors d’une journée ouverte au public. Que représente pour vous ce quart de siècle d’édition, entre fidélité aux origines et ouverture vers de nouveaux lecteurs ?

Philippe Aveni

Pierre Rodeville : Vingt-cinq années représentent d’abord une fidélité. Fidélité à une intuition née à Aubagne en 1998 : celle que certains livres doivent continuer d’exister malgré les logiques de rentabilité immédiate. Nous avons toujours voulu publier des ouvrages capables d’accompagner un travail intérieur, une recherche, parfois même toute une vie de lecture. Cette vision que nous partagions, avec Philippe Aveni qui nous a quitté bien trop tôt, est plus que jamais vivante.

Cette journée anniversaire à Marseille fut aussi un moment de transmission, Voir se rencontrer plusieurs générations de lecteurs, de chercheurs, de francs-maçons, d’amateurs d’alchimie ou de traditions spirituelles nous a profondément touchés. Cela montre que ces sujets demeurent vivants lorsqu’ils sont abordés avec sérieux et exigence.

L’ouverture vers de nouveaux lecteurs est essentielle, mais elle ne doit jamais se faire au prix d’un appauvrissement du contenu. Nous essayons de rester accessibles sans renoncer à la profondeur.

450.fm : La Tarente est aujourd’hui identifiée comme une maison majeure pour la franc-maçonnerie, l’alchimie, la kabbale, les traditions spirituelles et les courants ésotériques. Quelle est la colonne vertébrale de votre catalogue ?

P. R. : C’est la transmission. Nous publions des ouvrages qui permettent de relier des traditions, des textes, des symboles et des expériences humaines souvent dispersés ou oubliés.

Nous ne cherchons pas l’ésotérisme comme effet de mode ou comme folklore. Ce qui nous intéresse, c’est la pensée symbolique, la connaissance de soi, l’histoire des courants initiatiques et la manière dont certaines traditions peuvent encore éclairer l’homme contemporain.

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La franc-maçonnerie y occupe naturellement une place centrale parce qu’elle constitue un immense conservatoire symbolique et philosophique. Mais nous avons toujours voulu créer des passerelles avec l’alchimie, la kabbale, le martinisme, l’illuminisme ou les traditions chrétiennes ésotériques.

450.fm : Vous publiez de nombreux ouvrages consacrés aux rites maçonniques, notamment au Régime Écossais Rectifié, mais aussi au Rite Français, aux rites anglo-saxons, à l’Arc Royal ou encore au Rite Écossais Ancien et Accepté. Pourquoi les rites demeurent-ils, selon vous, des portes d’entrée essentielles pour comprendre la franc-maçonnerie ?

P. R. : Parce que la franc-maçonnerie ne peut pas être réduite à des idées abstraites ou à une simple sociologie. Elle se vit à travers des rites, des symboles, des gestes, des mystères initiatiques qui transmettent une expérience.

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Les rites sont des langages. Chacun possède sa sensibilité, son histoire, sa structure symbolique. Le Régime Écossais Rectifié, par exemple, porte une dimension spirituelle et intérieure très forte, tandis que le Rite Français conserve une richesse philosophique et humaniste remarquable. Les rites anglo-saxons, l’Arc Royal ou les rites égyptiens ouvrent encore d’autres perspectives.

Comprendre les rites, c’est comprendre comment les francs-maçons ont tenté, à travers les siècles, de transmettre une vision de l’homme et du monde.

450.fm : Votre catalogue accueille des auteurs très différents, Francis Delon pour la rigueur historique et archivistique, Alain Mucchielli pour le dialogue entre alchimie, Jung et rites maçonniques, Rémi Boyer pour les voies internes, non-dualistes et initiatiques. Comment choisissez-vous vos auteurs

1ere rencontres des éditions de la tarente avec comme invités Rémi Boyer, Denis Labouré, Bernadette Capello et Serge Caillet sur le thème des Rites Égyptiens.

P. R. : « Quand le disciple est prêt, le maître arrive » disait Lao Tseu. Alors dire que nous choisissons des auteurs serait prétentieux. Ce sont plutôt eux qui viennent vers nous. Et le premier d’entre-eux fût Serge Caillet. Puis vint Rémi Boyer. Les rencontres et le temps qui passe ont fait e reste.

Nous sommes d’abord sensibles aux voix sincères. Les auteurs peuvent avoir une approche historique, symbolique, philosophique ou spirituelle très différente, mais ils doivent apporter une véritable substance.

Nous privilégions les auteurs qui travaillent leurs sujets sur le long terme, qui connaissent leurs sources et qui ne cherchent pas simplement à répéter des idées déjà vues ailleurs. Francis Delon, Alain Mucchielli, André Kervella, Roger Dachez, Dominique Vergnolle, David Taillades, Denis Labouré ou Olivier Chebrou de Lespinats, pour ne citer qu’eux, ont chacun une tonalité particulière, mais ils partagent une même exigence intellectuelle et intérieure.

Ce qui nous intéresse, ce sont les livres qui restent utiles après dix ou vingt ans, pas ceux qui disparaissent avec les modes éditoriales.

Facebook des Éditions de la Tarante

450.fm : La Tarente semble ne pas craindre les livres exigeants, y compris des travaux universitaires ou des recherches très spécialisées. Est-ce aujourd’hui un acte éditorial courageux que de publier des ouvrages qui demandent du temps, de l’attention et une vraie disponibilité intérieure ?

P. R. : Oui, sans doute, parce que nous vivons dans une époque dominée par l’immédiateté. Beaucoup de contenus sont consommés très vite puis oubliés aussitôt. Or certains sujets exigent du temps, de la lenteur et une forme de maturation.

Publier des travaux universitaires ou des recherches spécialisées est parfois économiquement risqué, mais cela fait partie de notre mission. Nous considérons qu’un éditeur doit aussi préserver des textes importants, même lorsqu’ils ne s’adressent pas au plus grand nombre.

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Il existe encore des lecteurs qui souhaitent approfondir, comparer les sources, travailler un texte. C’est pour eux que nous continuons.

C’est aussi pour ces raisons que nous avons choisi de créer la collection Anastatiques qui sort de l’oubli certains textes essentiels et aujourd’hui disparus ou oublié comme « Qui est régulier ? » d’Oswald Wirth ou « La Bible restituée » de Carlo Suarès.

450.fm : Vous diffusez également le catalogue Archè Milano, maison importante pour les textes rares, l’alchimie, les traditions et l’histoire des courants spirituels. Que représente cette ouverture italienne et européenne dans votre aventure éditoriale

P. R. : Archè Milano représente pour nous une ouverture essentielle sur une tradition éditoriale européenne d’une très grande qualité. L’Italie possède une histoire intellectuelle et ésotérique extrêmement riche, notamment dans les domaines de l’hermétisme, de l’alchimie et des études traditionnelles.

Diffuser Archè, c’est permettre à des lecteurs francophones d’accéder à des auteurs et à des textes qui seraient parfois difficiles à trouver autrement. Cela participe aussi d’une vision européenne de la culture initiatique, qui dépasse les frontières nationales.

Diffuser Archè c’est aussi préserver une mémoire : celle du travail de son créateur, Laszlo Toth, qui a su créer un catalogue extraordinaire sur des thématiques sommes toutes très proches de la ligne éditoriale des Éditions de la Tarente.

Les traditions spirituelles ont toujours circulé entre les pays, les langues et les cultures. L’édition doit continuer à faire vivre ces circulations.

450.fm : Dans un monde dominé par la vitesse, l’image et la consommation immédiate, que peut encore un livre initiatique. Peut-il demeurer une pierre de fondation, un outil de transformation, peut-être même une petite lumière posée sur la table du cherchant ?

Éd. de la Tarente

P. R. : Je le crois profondément. Un livre initiatique ne donne pas simplement des informations ; il accompagne une transformation du regard. Certains ouvrages arrivent dans une vie au moment juste et deviennent de véritables compagnons de route.

Le livre possède encore une force particulière parce qu’il impose une relation lente, silencieuse et personnelle. Il demande de l’attention, de la méditation, parfois même un retour régulier au même passage au fil des années.

Dans un monde saturé de sollicitations, le livre peut redevenir un espace de concentration intérieure. Une petite lumière, oui, mais une lumière durable.

À l’heure où tant de productions passent comme des ombres sur les écrans, La Tarente rappelle que certains livres ne se consomment pas. Ils se fréquentent. Ils se travaillent. Ils accompagnent. Dans le silence d’une page, dans la patience d’un catalogue, dans la fidélité d’un éditeur à ses auteurs et à ses lecteurs, quelque chose demeure de l’ancienne chaîne des passeurs. Pierre Rodeville et La Tarente nous rappellent ainsi qu’un éditeur initiatique n’imprime pas seulement des livres. Il veille sur des braises.

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« Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? » Ou quand la chaîne fraternelle retrouve sa voix

Dirigé par Marc Halévy, ce volume ample et habité interroge l’amitié non comme une convenance sociale, mais comme une épreuve de vérité, de fidélité et d’élévation.

Parmi ses plus belles pages, l’étude de Nicole Desgranges sur la chanson maçonnique du XVIIIe siècle fait entendre quelque chose de rare, la manière dont la franc-maçonnerie a su chanter l’amitié pour mieux l’ordonner, la transmettre et l’incarner.

Il est des livres qui ne se contentent pas de traiter un sujet, mais qui cherchent à en retrouver la vibration intérieure

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? appartient à cette famille exigeante. Sous la direction de Marc Halévy, l’ouvrage rassemble des voix très diverses, très jeunes parfois, très anciennes aussi, et compose moins un dossier qu’une polyphonie humaine. L’amitié y apparaît dans ses clartés, dans ses blessures, dans ses fidélités rescapées, dans ses deuils, dans ses reprises. Elle n’est jamais rabattue sur la seule sympathie, encore moins sur le bavardage contemporain autour du lien. Elle retrouve ici sa gravité ancienne, sa noblesse discrète, son pouvoir d’orientation.

L’un des mérites les plus profonds du livre est de rappeler que l’amitié n’est pas un agrément périphérique de l’existence

Elle touche à l’architecture même de l’être. Elle nous révèle à nous-mêmes, nous oblige à sortir de la consommation affective, nous apprend à distinguer le compagnon, le camarade, le proche, l’allié, et cet ami véritable qui n’est ni possession, ni miroir complaisant, ni refuge d’habitude. Cette nuance, Marc Halévy l’éclaire avec une vigueur qui lui est propre. Cosmologiste et philosophe, il poursuit depuis de longues années une œuvre abondante où se croisent pensée de la complexité, interrogation spirituelle, devenir des civilisations et quête initiatique. Sa bibliographie foisonnante dessine un même sillage, celui d’un homme qui cherche dans le tumulte du temps les lois invisibles de l’ordre, de la relation juste et du sens. Ici encore, il ne moralise pas. Il remet l’amitié debout.

La richesse de ce livre vient aussi de son amplitude sensible

Qu’une collégienne de treize ans prénommé Lili, à qui nous devons aussi la couverture, y dise la fidélité sauvée au milieu du harcèlement, et qu’une poétesse au grand âge y fasse entendre une parole de dépouillement et de tendresse, voilà qui suffit déjà à montrer que l’amitié traverse les âges sans jamais prendre exactement le même visage. Elle demeure pourtant reconnaissable à un signe certain, elle nous arrache au faux, elle nous délivre un peu de nous-mêmes, elle nous appelle à plus haut que l’intérêt, à plus juste que l’élan, à plus durable que l’émotion.

Mais il faut dire ici avec force que l’un des sommets du volume réside dans l’étude de Nicole Desgranges consacrée à l’amitié au XVIIIe siècle au travers de la chanson maçonnique.

Ces pages sont précieuses

Elles ne relèvent ni de la curiosité érudite ni d’un aimable supplément historique. Elles ouvrent une porte sur une sensibilité initiatique entière. À travers les recueils chantés, les airs repris, les refrains transformés, les hymnes dédiés à l’amitié, les chants de banquet, les couplets pour les loges d’adoption, tout un monde reparaît, un monde où la franc-maçonnerie ne pense pas seulement l’amitié, mais la règle, la célèbre, la travaille et la met en musique afin qu’elle devienne vertu vécue.

Nicole Desgranges* montre admirablement que la chanson maçonnique n’est pas un divertissement secondaire

Elle est une pédagogie du cœur. Elle est même, dans certains cas, une petite liturgie fraternelle. Ce que ces textes disent avec insistance, c’est la supériorité de l’amitié sur les passions instables. L’amour y apparaît souvent changeant, tumultueux, jaloux, menacé d’illusion ou de chute, tandis que l’amitié devient constance, paix, fidélité, soutien, accord durable. Ce déplacement est capital. Il marque une véritable alchimie morale. Dans l’espace maçonnique, la relation humaine n’est plus abandonnée au seul tumulte du désir. Elle est élevée, polie, orientée vers l’union, vers l’égalité, vers la communion. Le chant opère alors comme un creuset. Il transforme le métal agité des affections en une matière plus juste, plus fraternelle, plus lumineuse.

C’est là que cette contribution devient, pour nous, profondément maçonnique.

Elle met au jour une vérité que l’initiation ne cesse de reprendre sous des formes diverses Nous ne bâtissons rien de durable sans la qualité du lien. L’amitié n’est pas seulement un sentiment heureux, elle est une discipline de l’âme, une manière d’apprendre la juste distance, la complémentarité, la réciprocité, la fidélité sans emprise. Les pages consacrées aux loges d’adoption sont, de ce point de vue, fort éclairantes.

Elles montrent les hésitations d’un siècle, ses limites, ses réticences, ses contradictions, mais aussi sa lente ouverture. Même lorsqu’elles révèlent les résistances masculines devant la présence des Sœurs, elles disent malgré elles que la question de l’amitié engage déjà une recomposition plus vaste des rapports humains. La loge devient alors un laboratoire. Ce qui s’y cherche, ce n’est pas seulement la paix entre quelques initiés. C’est une civilité supérieure, une manière de faire de la fraternité une forme vécue de la dignité.

Il faut saluer aussi, dans cette étude, la finesse avec laquelle le XVIIIe siècle est restitué

Les voyages, les correspondances, les salons, les banquets, les recueils imprimés, les airs qui circulent, les mots qui se répondent d’une ville à l’autre, tout cela compose le tissu vivant d’une Europe de la sensibilité où la Maçonnerie recueille, ordonne et transfigure les aspirations du temps. L’amitié chantée devient alors plus qu’un thème. Elle devient une méthode de présence au monde. Elle nous apprend que la fraternité n’est ni un mot de circonstance ni un ornement de discours. Elle est un travail, une conquête, parfois une réparation.

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? est donc un livre important, non parce qu’il apporterait une définition définitive, mais parce qu’il rend au mot son épaisseur perdue. Il rappelle que l’amitié est rare, élective, exigeante, et qu’elle touche à quelque chose de sacré dès lors qu’elle aide l’être à grandir sans l’asservir. Par la grâce des pages de Nicole Desgranges, nous entendons même qu’elle fut, dans la tradition maçonnique, une musique de l’élévation intérieure. Et cela n’est pas peu. Dans un temps saturé de relations instantanées et d’attachements vite consommés, ce livre nous reconduit vers une vérité ancienne, l’ami véritable ne nous divertit pas de l’essentiel, il nous y reconduit.

Pour notre fidèle lectorat, cette méditation vaut plus qu’une recommandation de lecture

Elle rappelle que la franc-maçonnerie n’a jamais seulement parlé de fraternité, elle a cherché à lui donner un timbre, une tenue, une œuvre et parfois même un chant.

*Nicole Desgranges est une musicologue française, claveciniste, chef d’orchestre et de chœur, née en 1956.Agrégée en Éducation Musicale et docteure en musicologie, elle a soutenu en 1997 une thèse intitulée Bernard Jumentier (1749-1829), maître de la musique de la collégiale de Saint-Quentin à l’Université Paris IV-Sorbonne.

Maître de Conférences à l’Université de Strasbourg (après avoir enseigné à l’Université de Laon), elle a consacré plus de quarante ans à l’enseignement de la musicologie. Spécialiste du XVIIIᵉ siècle, elle est également une interprète professionnelle accomplie : claveciniste, elle a dirigé de nombreux ensembles orchestraux et chorales et enregistré des œuvres de Mozart, Philidor et Jumentier.

Membre de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain – nous nous souvenons encore de la magnifique Fête de la Musique 2014 où notre TCS fit chanter toute l’assistance du Grand Temple rue Pinel (Paris 13e) -, ses recherches portent essentiellement sur :

  • la place de la musique dans les rituels maçonniques ;
  • les relations sociétales entre musiciens et francs-maçons ;
  • l’analyse des grandes œuvres musicales intégrant des thèmes maçonniques (Mozart, Haydn, Philidor, Gounod, Rameau, Beethoven, Schubert…).

Elle a encadré de nombreux voyages culturels à l’international en tant que guide conférencière pour des festivals de musique (Vienne, Salzbourg, Eisenstadt, Weimar, Leipzig, etc.). Retraitée de l’université depuis 2019, elle poursuit une active carrière de conférencière dans les Universités du Temps Libre (Dijon, Besançon, Auxerre…) où elle consacre chaque année un cycle à un compositeur, en insistant sur le contexte historique, culturel et sociétal pour rendre la musique classique accessible à tous.

Résidant en Côte-d’Or, elle est titulaire de l’orgue de l’église de Tart-le-Haut, où elle joue chaque semaine lors des offices, un plaisir qu’elle cultive depuis l’âge de quatre ans (elle a commencé le piano très jeune et lisait une partition avant de savoir lire son prénom).

Passionnée de transmission, Nicole Desgranges met un point d’orgue à « dépoussiérer » l’approche de la musique classique en la reliant à l’histoire, à la littérature et à la peinture, afin de la faire vivre pleinement auprès du plus large public.

Source : dijonlhebdo.fr, 2019

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ?

Marc Halévy (dir.) – André Niemegeers (contr.) – Édition des bords de Seine, 2026, 306 pages, 24 €

L’éditeur, le SITE

Connaissez-vous le « Kyo-Sashimono » ? Mieux qu’un chef-d’œuvre de compagnon, une œuvre d’art

Dans le vaste univers de l’artisanat traditionnel japonais, certaines pratiques transcendent la simple technique pour devenir de véritables poèmes de bois. Le Kyo-Sashimono (京指物) en fait partie. Plus qu’une méthode d’assemblage, c’est une philosophie du bois : précision extrême, élégance raffinée et respect absolu de la matière. Un art où rien ne dépasse, où tout s’emboîte à la perfection, sans un seul clou ni vis.

Qu’est-ce que le Kyo-Sashimono ?

Le Kyo-Sashimono est l’art traditionnel du travail du bois originaire de Kyoto. Il désigne une technique d’ébénisterie où les pièces sont assemblées exclusivement par des joints en bois complexes, sans aucun élément métallique. Ces assemblages, appelés Hozo (mortaises et tenons cachés), sont si précis qu’ils restent souvent invisibles de l’extérieur, donnant à l’objet une apparence d’une délicatesse presque fragile… alors qu’il est en réalité d’une robustesse exceptionnelle. Derrière cette finesse se cache un savoir-faire millénaire : des planches fines, des joints ingénieux et une maîtrise du grain du bois qui transforme chaque création en pièce unique.

Une histoire qui remonte à la période Heian

Les origines du Kyo-Sashimono plongent dans la période Heian (794-1185), à l’époque où Kyoto était le centre culturel et politique du Japon. La cour impériale et la noblesse recherchaient des objets raffinés qui reflétaient leur statut. Le bois, abondant dans l’archipel, devint le matériau noble par excellence. Influencé à la fois par les techniques continentales (chinoises et coréennes) et par les essences locales, cet artisanat s’est épanoui particulièrement à l’époque Muromachi (1336-1573) avec le développement de la cérémonie du thé (chanoyu). Les artisans créaient alors des boîtes, des étagères et des meubles d’exposition pour les ustensiles de thé, alliant fonctionnalité et beauté épurée.

Plus tard, la culture marchande de l’époque Edo apporta une nouvelle vitalité, élargissant le répertoire tout en conservant cette élégance typiquement kyotoïte, plus ornée et raffinée que son cousin d’Edo (Tokyo), plus sobre et fonctionnel.

La beauté discrète et la force cachée

Ce qui fascine dans le Kyo-Sashimono, c’est ce contraste : une apparence légère, presque aérienne, qui cache une ingénierie remarquable. Les joints Hozo verrouillent les pièces avec une précision mécanique impressionnante. Avec le temps, le bois travaille, se dilate ou se contracte légèrement, mais l’assemblage gagne en solidité.On le retrouve aujourd’hui dans des objets du quotidien sublimés :

  • Boîtes à cartes
  • Porte-tissus
  • Coffrets à thé
  • Petits meubles
  • Lampes contemporaines

Chaque pièce met en valeur le grain naturel du bois (paulownia – kiri – particulièrement apprécié pour sa légèreté et sa résistance à l’humidité, mais aussi cerisier, zelkova, cèdre japonais…). Certains artisans ajoutent une fine laque ou de la feuille d’or pour accentuer le caractère luxueux.

Un art vivant : les kits et la transmission

Heureusement, cet artisanat ne reste pas figé dans les musées. De nombreux artisans perpétuent la tradition à Kyoto, et des kits de Sashimono permettent aujourd’hui aux amateurs du monde entier de s’initier à cet art. Assembler soi-même un petit objet avec ces joints traditionnels est une expérience à la fois frustrante (au début !) et profondément satisfaisante.Une fois terminé, chaque création peut rester dans sa beauté brute ou être personnalisée par sculpture, teinture ou peinture. Un objet qui devient alors le reflet de celui qui l’a façonné.

Mieux qu’un chef-d’œuvre de compagnon ?

Sashimono japonais – L’art d’assembler sans clou ni vis

Oui. Parce que le Kyo-Sashimono ne cherche pas seulement la solidité ou la prouesse technique. Il vise l’harmonie parfaite entre forme, fonction et matière. Dans un monde où tout est vissé, collé ou agrafé à la va-vite, cet art rappelle qu’il est possible de créer de la beauté durable avec patience, précision et respect du matériau.

Le Kyo-Sashimono n’est pas seulement un savoir-faire japonais. C’est une leçon de vie : les plus belles choses naissent souvent des assemblages invisibles, ceux qui ne se voient pas mais qui tiennent tout. Si vous avez l’occasion de passer par Kyoto, cherchez un atelier ou une boutique spécialisée. Vous ne regarderez plus jamais une simple boîte en bois de la même façon.

Une véritable œuvre d’art. Pure. Intemporelle. Japonaise jusqu’au grain.

La parole du Véné du lundi – « L’antimaçonnisme n’est pas toujours là où on pense »

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Chers Frères et Sœurs,

L’antimaçonnisme, ce n’est pas seulement ce brave type avec sa bombe de peinture qui vient taguer le temple en pensant qu’on y sacrifie des chats, des bébés ou des vierges consentantes un soir de pleine lune. Celui-là, au fond, on lui pardonne presque : il n’a que deux neurones, et encore, ils se battent en duel.

Non, le vrai, l’authentique, le champion toutes catégories de l’antimaçonnisme, c’est celui qui porte le tablier. C’est le Frère ou la Sœur jaloux comme un pou, qui, dès qu’un autre « initié » lui fait de l’ombre, sort l’artillerie lourde : médisance, sabotage discret, coups de poignard dans le dos version « je dis ça pour le bien de la Loge ou du moins de la Fraternité », évidemment.

La malveillance en maçonnerie, mes amis, c’est de l’antimaçonnisme en gants blancs. C’est trahir l’idéal depuis l’intérieur, avec le sourire et le maillet à la main.

Ce qui est encore plus savoureux, c’est le spectacle des autres : ceux qui voient, qui savent, et qui soudain deviennent muets comme des carpettes. Pas un mot, pas une réaction, rien. On préfèrerait presque l’imbécile au spray, au moins lui, il assume.

Comme disait ce brave Albert (qui n’avait même pas été initié, lui) :

« Le monde est dangereux à vivre non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. »

Alors cette semaine, essayons d’être un peu moins « regardants » et un peu plus maçons.
Bonne semaine à toutes et à tous.

Votre Vénérable

Quand le maillet s’éternise, la transmission s’inquiète

Dans les obédiences maçonniques, la durée des mandats des Grands Maîtres n’est jamais une simple affaire de calendrier. Elle dit quelque chose de la conception du pouvoir, de la circulation de la parole, de la capacité à transmettre, mais aussi parfois de la tentation de confondre le service de l’Ordre avec une installation durable au sommet de l’institution. Entre stabilité nécessaire et confiscation symbolique du maillet, l’histoire maçonnique française offre plusieurs exemples éclairants.

Dans l’imaginaire profane, le Grand Maître est souvent perçu comme un chef

Dans l’esprit maçonnique, il devrait d’abord être un serviteur. Toute la nuance est là. Le maillet qu’il tient n’est pas un sceptre. Il n’est pas l’attribut d’une souveraineté personnelle. Il est l’instrument d’une fonction, d’un temps donné, d’une responsabilité reçue puis transmise. Or l’histoire de plusieurs obédiences montre que ce temps donné a parfois pris des proportions considérables.

Louis de Bourbon-Condé

Il faut d’abord se garder des jugements trop rapides. Les longues maîtrises anciennes relèvent souvent d’un monde qui n’est plus le nôtre. Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, occupe la grande maîtrise de 1743 à 1771, puis Philippe d’Orléans de 1771 à 1792.

Joseph_Bonaparte par Flaugier

Nous sommes alors dans une maçonnerie encore très liée aux équilibres sociaux, aristocratiques, politiques et symboliques de son temps. Plus tard, Joseph Bonaparte exerce la grande maîtrise de 1805 à 1814, tandis que Lucien Murat la détient de 1852 à 1861.

Lucien Murat

Ces durées disent autant le poids des régimes que celui des hommes. Elles ne peuvent donc être lues avec les seuls critères démocratiques contemporains.

La question devient plus intéressante lorsque les institutions se stabilisent et que les mandats successifs révèlent une forme de retour récurrent au même visage

Frédéric Desmons

Frédéric Desmons, figure majeure du Grand Orient de France (GODF), exerce ainsi cinq mandats entre 1887 et 1910.

Arthur Groussier, grand maître du Grand Orient de France
Arthur Groussier

Arthur Groussier, autre grande figure du GODF, en exerce également cinq entre 1925 et 1945, avec les interruptions imposées par l’histoire, notamment la Seconde Guerre mondiale. Dans ces deux cas, il serait absurde de réduire ces hommes à une simple longévité de pouvoir. Ils incarnent aussi des moments doctrinaux, sociaux et institutionnels forts. Mais leur récurrence dit bien que certaines obédiences ont parfois cherché dans des figures tutélaires une continuité presque rassurante.

La Grande Loge de France (GLDF) offre elle aussi des exemples frappants

Blason GLDF
Blason GLDF

Gustave Mesureur en 1912

Gustave Mesureur exerce trois mandats. Michel Dumesnil de Gramont en exerce également trois, dont un long mandat de 1938 à 1948 (Seconde Guerre moondiale), évidemment marqué par les circonstances exceptionnelles de la guerre, de l’interdiction de la franc-maçonnerie et de la reconstruction. Louis Doignon compte quatre mandats.

Richard Dupuy

Richard Dupuy atteint, lui, six mandats entre 1956 et 1977. Ici encore, il faut éviter la caricature. Certains de ces hommes ont porté l’obédience dans des périodes complexes. Mais six mandats interrogent nécessairement. À partir d’un certain seuil, la fidélité peut devenir immobilité, la reconnaissance peut devenir dépendance, et la continuité peut finir par décourager l’émergence d’autres voix.

La Grande Loge féminine de France (GLFF) n’échappe pas non plus à cette question

Gisèle Faivre

Gisèle Faivre, personnalité essentielle de l’histoire maçonnique féminine, exerce cinq mandats entre 1948 et 1968, d’abord dans le cadre de l’Union Maçonnique Féminine de France (UMFF) puis au sein de la GLFF.

Liberté Morté exerce trois mandats. Là encore, l’analyse doit être équilibrée. La franc-maçonnerie féminine s’est construite dans un environnement difficile, face à des résistances puissantes, dans un monde maçonnique encore largement masculin. Des figures fortes ont donc été nécessaires.

Liberté Morté

Mais la nécessité historique ne doit pas faire oublier la règle initiatique fondamentale. Toute charge doit préparer sa propre relève.

La Grande Loge Nationale Française (GLNF) offre, elle aussi, une série particulièrement instructive de longues maîtrises.

Quant aux Grands Maîtres et Grandes Figures, nous avons identifiés plusieurs mandats de neuf ans et plus. Charles Barrois, Grand Maître de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière de 1919 à 1929 – devenue GLNF en 1948 –, incarne d’abord le temps de l’organisation fondatrice.

Charles Barrois, galerie portrait parvis GT

Dix années de mandat, dans une obédience encore fragile, peuvent se comprendre comme un temps de construction, d’installation, de consolidation administrative et de reconnaissance extérieure. Dans ce cas, la durée n’est pas seulement pouvoir. Elle est charpente.

Vient ensuite Marcel Vivrel, Grand Maître de 1938 à 1947 (Seconde Guerre mondiale). Ces neuf années ne peuvent être séparées du drame historique qu’elles traversent. La guerre, l’Occupation, l’interdiction de la franc-maçonnerie et le temps de la reprise donnent à cette longue maîtrise une signification exceptionnelle. Le calendrier n’est pas ici celui d’une volonté de durée, mais celui d’une institution blessée, contrainte de survivre, puis de se relever. La prudence historique s’impose.

Pierre Chéret, Grand Maître de 1947 à 1958, offre un autre visage de la longue durée. Ses onze années se situent dans un moment de reconstruction et de clarification. Le passage de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière à la Grande Loge Nationale Française, la réforme des modalités de désignation du Grand Maître, les débats autour d’un rapprochement avec la Grande Loge de France donnent à son mandat une densité institutionnelle réelle. Mais l’épisode montre aussi qu’une longue maîtrise expose davantage aux crispations, aux oppositions internes, aux lectures concurrentes de la fidélité à la règle.

Le cas d’Ernest Van Hecke est sans doute l’un des plus révélateurs. Grand Maître de 1958 à 1971, il accompagne treize années décisives de développement, d’implantation, de construction et d’élargissement. Sous son maillet, la GLNF change d’échelle. Notons, à propos de son dernier mandat, un exercice devenu de plus en plus solitaire du pouvoir et les rancœurs provoquées par certains errements. L’exemple est précieux parce qu’il contient les deux faces du problème. Une longue maîtrise peut bâtir. Elle peut aussi isoler celui qui bâtit. Elle peut donner une direction. Elle peut finir par transformer la direction en solitude.

Auguste-Louis Derosière, Grand Maître de 1971 à 1980, appartient lui aussi à cette catégorie des neuf années. Son mandat correspond à une période d’expansion, avec la création de nouvelles Provinces, l’ouverture au Rite Français selon le Régulateur du Maçon de 1801, l’implantation de la maçonnerie régulière en Espagne et le développement africain. Là encore, la durée accompagne une croissance. Elle donne de la continuité à une politique maçonnique. Mais elle pose toujours la même question de seuil. À quel moment la stabilité cesse-t-elle d’être un appui pour devenir un empêchement à respirer autrement ?

Jean Mons, galerie portrait parvis GT

Jean Mons, Grand Maître de 1980 à 1989, prolonge cette logique de continuité. Son mandat est marqué par des équilibres délicats, par les relations avec le Grand Prieuré des Gaules, par le développement de l’obédience et par une forte personnalité institutionnelle. Mais la fin de son mandat fait apparaître des critiques internes portant sur un mode de gouvernance jugé trop autoritaire par certains dignitaires. Cette mention est essentielle. Elle rappelle que la longévité n’est jamais neutre. Plus le mandat dure, plus le risque augmente que l’autorité de fonction se confonde avec l’autorité personnelle.

Claude Charbonniaud, galerie portrait parvis GT

Claude Charbonniaud, Grand Maître de 1992 à 2001, offre enfin un exemple de longue maîtrise à la fois institutionnelle et internationale. Réélu en 1995 puis en 1998, il conduit l’adoption de nouveaux statuts civils et d’un nouveau règlement général, accompagne la création de dix nouvelles Provinces et participe au déploiement de la GLNF en Afrique, en Asie, en Europe orientale et dans l’espace andorran. Neuf années peuvent donc être fécondes lorsqu’elles structurent, ordonnent et transmettent. Mais elles doivent toujours s’accompagner d’une culture de la relève.

J.-C Foëllner, galerie portrait parvis GT

Il est d’ailleurs significatif que Jean-Charles Foëllner, qui n’entre pas dans la catégorie des mandats de neuf ans et plus, ait fait adopter une réduction du mandat de Grand Maître à trois ans renouvelable une fois. Ce point est décisif. Il montre qu’une obédience peut tirer de sa propre histoire une leçon de mesure. La règle devient alors une limite salutaire. Elle protège autant l’institution que celui qui la sert. Elle rappelle que la charge n’est pas une possession, mais un dépôt.

Le cas de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité (GLCS) appelle une lecture plus indulgente

Fondée en 2003, elle avait besoin, comme toute structure nouvelle, d’un axe, d’une continuité et d’une stabilité fondatrice. Marcel Laurent y apparaît comme Grand Maître fondateur, et la transition de 2016 avec l’élection de Christine Sauvagnac marque précisément le passage d’un temps de fondation à un temps de transmission. Dans une obédience récente, la longue présence d’un fondateur peut se comprendre. Elle devient problématique seulement si elle empêche l’institution de devenir plus grande que celui qui l’a créée.

Le cas de la Loge Nationale Française (LNF), des Loges Nationales Françaises Unies (LNFU) et de l’Institut maçonnique de France (IMF) est plus révélateur encore.

René Guilly

Il faut ici revenir à l’esprit d’origine. La Loge Nationale Française naît en 1968, à l’instigation de René Guilly, dit René Désaguliers, dans le sillage de trois ateliers dissidents de la Grande Loge Nationale Française Opéra, devenue depuis Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Ce projet n’était pas seulement administratif. Il portait une idée presque contre-obédientielle de la franc-maçonnerie, une nostalgie active des Loges libres, une volonté de rendre aux ateliers leur pleine respiration initiatique, loin des appareils trop lourds, des centralités trop visibles et des pouvoirs trop installés.

Cette aspiration fut assez forte pour séduire des maçons comme Marius Lepage. Déçu par certaines évolutions institutionnelles, celui-ci adressa, le 8 septembre 1969, une circulaire aux Frères de sa Loge, dont il était alors Vénérable Maître, afin d’envisager une éventuelle adhésion à la Loge Nationale Française. Il y saluait la naissance de ce qu’il disait avoir appelé de ses vœux presque dès le début de sa vie maçonnique. Il y voyait l’accomplissement d’un idéal déjà porté, selon lui,

Oswald Wirth

par Albert Lantoine et Oswald Wirth, celui d’une fédération d’ateliers réellement indépendants dans leur vie propre, unis seulement par les liens de la fraternité, sans Grand Maître, sans Grand Trésorier, sans Grande Loge ni Grand Orient. En d’autres termes, Marius Lepage appelait de ses vœux un retour à une organisation antérieure à 1717, avant ce qu’il considérait comme la création arbitraire et strictement administrative des obédiences, une forme de compagnonnage maçonnique où la liberté de l’atelier primerait sur la puissance de l’appareil. Il ajoutait, avec une gravité presque testamentaire, qu’il ne verrait sans doute pas ce jour faste, mais qu’il l’appelait de tous ses vœux pour préserver la paix matérielle et spirituelle des jeunes Frères de sa Loge. C’était à eux, écrivait-il en substance, de décider de leur destin de francs-maçons libres et traditionnalistes (Delon, Francis, Chroniques d’Histoire de la Grande Loge Nationale Française : des faits et des hommes, Éd. de la Tarente, 2024).

C’est à la lumière de cet héritage que la trajectoire ultérieure interroge

Roger Dachez

Roger Dachez est présenté comme président du Conseil national de la Loge Nationale Française de 1992 à 1997, président de l’Institut maçonnique de France depuis sa fondation en 2002, puis Grand Maître des Loges Nationales Françaises Unies à partir du 21 avril 2018. La transmission semble s’être opérée en 2025 avec l’installation de Jérôme Mlynarczyk comme nouveau Grand Maître. Mais le vrai sujet est ailleurs. Il tient à cette concentration durable d’autorité symbolique, intellectuelle, éditoriale et institutionnelle autour d’un même nom.

Jérôme Mlynarczyk et Roger Dachez

À force d’occuper la scène, d’incarner l’expertise, de présider, d’arbitrer, de commenter, d’adouber ou de disqualifier, le maçonnologue Roger Dachez semble avoir fini par installer l’idée qu’il existerait une sorte de magistère personnel de la régularité intellectuelle maçonnique. Comme si l’Institut maçonnique de France, au lieu d’être un espace partagé de recherche, de confrontation fraternelle et de pluralité savante, devenait peu à peu la chaire d’un seul homme.

Or l’écart devient saisissant entre l’esprit d’origine, qui rêvait d’ateliers libres, d’une maçonnerie sans concentration excessive du pouvoir, d’une fédération fraternelle plutôt que d’une autorité centrale, et la constitution progressive d’un magistère personnel, à la fois historique, éditorial, institutionnel et symbolique. La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’années un homme demeure en fonction. Elle est de savoir ce qu’il fait de l’esprit reçu. Lorsqu’un héritier de René Guilly, dit René Désaguliers, passe d’un idéal de Loges libres à une construction où l’autorité paraît se concentrer durablement autour d’un même nom, lorsqu’il accompagne en outre des choix qui interrogent l’esprit premier de cette tradition, notamment l’ouverture à la mixité ou le refus de la double appartenance, une question devient légitime.

S’agit-il encore de prolonger l’intuition fondatrice, ou d’en infléchir profondément la portée jusqu’à la rendre méconnaissable ? Roger Dachez aurait-il, même au nom d’une autre lecture de la tradition, trahi l’esprit de son maître René Guilly ? Dont acte.

Or nul, en franc-maçonnerie, ne reçoit mandat du ciel, de Dieu ou du Grand Architecte de l’Univers pour décider seul qui penserait juste, qui penserait faux, qui serait fréquentable, qui ne le serait pas.

La connaissance maçonnique n’est pas un territoire privé

Elle ne se distribue pas depuis une estrade. Elle se travaille, elle se discute, elle se transmet, elle se contredit aussi. Lorsqu’une personnalité, fût-elle brillante, cultivée et incontestablement utile à l’histoire maçonnique contemporaine, paraît confondre autorité savante et pouvoir de consécration, le danger devient évident. L’institution cesse alors d’être un chantier collectif pour devenir le prolongement d’une stature individuelle. Et c’est précisément ce que la méthode maçonnique devrait toujours empêcher.

Ce que révèlent ces longues durées de mandat est donc double

Elles peuvent être le signe d’une confiance, d’une reconnaissance, d’une compétence réelle, parfois d’un moment historique exceptionnel. Elles peuvent aussi signaler une difficulté plus profonde à transmettre, à faire émerger de nouvelles générations, à accepter que l’institution respire par l’alternance. En franc-maçonnerie plus qu’ailleurs, cette difficulté est paradoxale. Car tout l’enseignement initiatique repose sur le passage, le déplacement, la mort symbolique, la relève, la chaîne vivante.

Un Grand Maître qui demeure trop longtemps peut finir par devenir le centre d’un système qu’il devrait seulement servir.

L’obédience risque alors de se regarder dans un visage au lieu de se reconnaître dans une méthode. Or la méthode maçonnique enseigne précisément le contraire. Nul ne possède la lumière. Nul ne détient seul la parole. Nul ne doit confondre son parcours personnel avec le destin de l’Ordre.

La vraie grandeur d’un Grand Maître ne se mesure donc pas seulement à ce qu’il accomplit durant son mandat Elle se mesure à ce qu’il rend possible après lui. A-t-il préparé des Frères ou des Sœurs à prendre le relais ? A-t-il ouvert les colonnes ou les a-t-il refermées autour de sa propre autorité ? A-t-il transmis le maillet comme un dépôt sacré ou l’a-t-il conservé comme une marque personnelle ?

La franc-maçonnerie n’est jamais plus fidèle à elle-même que lorsqu’elle se souvient que le pouvoir n’y est qu’un passage. Le maillet doit circuler comme circule la parole, comme circule la lumière, comme circule la chaîne d’union. La stabilité est parfois nécessaire. La durée peut être féconde. Mais lorsque le temps d’un homme devient plus visible que le temps de l’institution, alors l’Ordre doit se poser la seule question vraiment initiatique. Le Grand Maître sert-il encore la transmission, ou la transmission sert-elle désormais le Grand Maître ?

Rencontre au miroir du temps – notre invité : Jean‑Théophile Desaguliers

Dans cette nouvelle « Rencontre au miroir du temps », nous faisons dialoguer le présent avec l’un des grands architectes de la Franc‑Maçonnerie spéculative moderne. Pasteur, savant, expérimentateur, vulgarisateur de Newton et homme d’organisation, Jean‑Théophile Desaguliers incarne l’une des figures les plus fécondes du XVIIIe siècle maçonnique.

Ce dialogue imaginaire s’appuie sur des faits bien établis : son origine huguenote, son rôle dans la Grande Loge de Londres, sa proximité avec les milieux newtoniens et son influence dans la diffusion des Constitutions de 1723.

Jean‑Théophile Désaguliers, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez‑vous ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je me présenterais volontiers comme un homme debout entre deux lumières : celle de la raison, qui éclaire les lois de la nature, et celle du temple, qui éclaire la condition humaine. J’ai vécu dans un monde marqué par l’exil et les fractures religieuses. Je suis né à La Rochelle où mon père, Jean Désaguliers, était pasteur huguenot. Il s’est réfugié en Angleterre, l’année de ma naissance, en 1683, alors que commençaient à se déchaîner les persécutions antiprotestantes, dès avant la révocation de l’édit de Nantes. Il devint prêtre anglican et fut affecté à une des paroisses de Guernesey, où ma mère et moi l’avons rejoint, en 1690. Il paraît même que j’aurais été caché dans un tonneau, lors de la traversée, depuis le continent.

Mon propre itinéraire m’a conduit à devenir, à mon tour, pasteur anglican, mais aussi savant et expérimentateur. En fait, j’ai étudié à Oxford où j’ai obtenu ma maîtrise ès arts (libéraux). Je n’étais ni particulièrement « scientifique », comme vous diriez aujourd’hui, ni théologien, comme on a pu l’écrire. Mon titre académique le plus élevé est celui de docteur en droit, même si, à l’époque, les études de droit à Oxford comportent deux volets : le droit civil et le droit canonique.

En réalité, les disciplines sont moins segmentées qu’en votre siècle. On circule d’un savoir à l’autre, avec un appétit de découverte que rien n’arrête. Ce qui compte, c’est de développer une rigueur de raisonnement. Déjà, à Oxford, je me suis passionné pour la nouvelle philosophie expérimentale et j’en publierai un Cours. Je recevrai même par trois fois la médaille Copley, cette haute distinction scientifique décernée par la Royal Society. J’aurai été, pendant près de quinze ans, l’assistant d’Isaac Newton dans ses travaux et je suis demeuré un ardent défenseur et propagateur de ses idées.

Pour vos contemporains, il est assez piquant de relever qu’Isaac Newton considérait qu’il laisserait davantage une marque dans l’Histoire comme théosophe ou alchimiste que comme mathématicien, physicien ou astronome… C’est dire qu’il n’y avait pas de contradiction à emprunter alors des voies considérées comme opposées dans la vision moderne que vous en avez. Il s’agissait tout bonnement, dans un même effort, de comprendre l’ordre du monde et la place de l’homme en son sein. La séparation intangible entre science et foi n’existait pas encore dans la sociabilité intellectuelle de ce temps-là. On pourrait presque dire, qu’avec honnêteté, on cherchait à accéder à la Lumière, par tous moyens.

Quel était votre rôle exact dans la naissance de la Franc‑Maçonnerie moderne ?

Le premier texte maçonnique français « Les Devoirs enjoints aux maçons libres », 1735-1736

J.-T. D. : Historiquement, j’ai été initié à la loge n°4 « Antiquité » en 1712. Comme franc-maçon, mon rôle fut moins celui d’un fondateur solitaire que celui d’un organisateur et d’un médiateur. La Franc‑Maçonnerie spéculative moderne ne naît pas d’un seul homme ni d’un seul acte. Elle se construit à partir de plusieurs milieux, de plusieurs loges londoniennes, et d’un besoin historique visant à transformer une ancienne sociabilité de métier en une fraternité symbolique ouverte à des hommes de conditions diverses.

Je fus plusieurs fois Grand Maître adjoint de la jeune Grande Loge de Londres et de Westminster, bientôt appelée Grande Loge d’Angleterre. J’ai contribué au climat intellectuel et institutionnel qui permit la publication des Constitutions de 1723. J’en fus un des auteurs notoires, quoique la conception d’ensemble et la touche finale en aient été apportées par le pasteur calviniste presbytérien James Anderson dont elles prirent le nom. Bref, j’en ai accompagné l’esprit, la mise en forme et la réception au sein de la jeune Grande Loge. Il faut se garder des légendes trop simples. La Maçonnerie moderne n’est pas sortie d’un seul cerveau, mais d’un écosystème de sociabilité, de philosophie morale, de tolérance confessionnelle, de culture des Lumières et de culture scientifique.

La science et la Maçonnerie étaient-elles pour vous deux chemins distincts ou une seule et même quête ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Pour moi, elles relevaient d’une même recherche de vérité, mais à partir de méthodes différentes. La science observe, mesure, expérimente, vérifie ; la Maçonnerie symbolise, élève, ordonne intérieurement. L’une ne remplace pas l’autre. Au contraire, elles se corrigent et se fécondent mutuellement.

Mon époque a été marquée par le prestige extraordinaire de la science newtonienne. Isaac Newton avait démontré qu’un ordre rigoureux pouvait être mis au jour derrière les phénomènes du monde. Cela a profondément nourri notre imaginaire : si la nature est ordonnée, alors l’esprit humain peut aussi se discipliner, se construire et se perfectionner.
Je n’ai jamais opposé le temple du savoir au temple de l’esprit. J’ai plutôt pensé que l’étude des lois de la nature pouvait conduire l’homme à plus d’humilité et d’exactitude et que l’initiation maçonnique pouvait lui apprendre à mieux habiter la connaissance et le monde.

Vous étiez un ardent défenseur des idées de Newton. Comment les avez-vous mises au service de la Franc‑Maçonnerie ?

Copie d’une peinture de Sir Godfrey Kneller 1689 – Isaac Newton

J.-T. D. : J’ai surtout voulu rendre Newton intelligible, vivant et partagé. Comme je vous l’ai dit, je ne fus pas seulement un admirateur du grand physicien ; j’ai aussi cherché à diffuser sa pensée auprès d’un public plus large. J’ai donné des conférences, publié des explications, organisé des démonstrations expérimentales. Mon ambition était de montrer que l’univers n’était pas livré au hasard des apparences, mais qu’il répondait à des lois lisibles. Le terme même d’univers provient du latin universus, à proprement parler « tourné vers l’un » (composé de unus, « un, un seul », et de versus, participe passé de vertere, « tourner »). En d’autres termes, on désigne ainsi un monde formant une totalité et l’on doit entendre la chose au sens fort comme l’ensemble cohérent de tout ce qui existe.
Dans une certaine mesure, cette vision a influencé la culture maçonnique du XVIIIe siècle : ordre, proportion, harmonie, mesure, équilibre. Le compas, l’équerre, la géométrie symbolique n’étaient pas que des ornements ; ils faisaient écho à une vision du réel où le désordre apparent peut être compris, ordonné et intégré.
Que l’on se comprenne bien, cela ne fait pas de la Franc‑Maçonnerie une science appliquée. En revanche, elle propose bel et bien une pédagogie de la conscience. Dans cette perspective, Isaac Newton a développé un climat intellectuel, mais évidemment pas un programme rituel.

Que pensez-vous de l’évolution de la Franc‑Maçonnerie depuis votre époque ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Toute institution vivante change, mais toute institution sérieuse doit se demander si elle change pour s’élever ou pour se disperser. À mon époque, nous voulions une Maçonnerie de tolérance, d’ouverture, de travail moral, dégagée des querelles confessionnelles trop violentes. Nous sortions d’un siècle de conflits religieux, et il nous paraissait essentiel de créer un espace où des hommes différents puissent se rencontrer sans se détruire.

Je vois qu’aujourd’hui, notamment en France, la Maçonnerie s’est fortement diversifiée en obédiences, en rites, en sensibilités, en traditions. Cette pluralité n’est pas a priori un mal. Mais elle devient problématique lorsque les querelles d’ego, les rivalités d’orientation ou les logiques de camp prennent le dessus sur le travail intérieur.
La question décisive reste toujours la même : l’institution produit-elle davantage d’hommes plus justes, plus libres et plus fraternels ou ne fait-elle qu’entretenir des appartenances voire des simulacres, quand les références sont plus décoratives que vécues ?

Quel est le plus grand danger qui menace la Franc‑Maçonnerie, selon vous ?

pierre brute,outils apprenti,ciseau,maillet
pierre brute avec maillet et ciseau

J.-T. D. : Le plus grand danger est l’oubli de son objet. Une société initiatique n’existe pas pour distribuer des titres, entretenir des vanités ou fabriquer des réseaux d’influence. Elle existe pour travailler la pierre brute, c’est-à-dire l’homme dans sa dimension morale, intellectuelle et fraternelle.
Lorsque le pouvoir, l’apparence, les querelles intestines ou les usages sociaux prennent le pas sur ce travail, alors la Maçonnerie se vide de sa substance. On garde les signes, on conserve les mots, mais on perd l’élan.
Le danger n’est pas seulement la corruption externe ; c’est aussi la routine interne, cette lente usure qui fait que l’on continue de célébrer le Temple tout en oubliant qu’il reste constamment à construire.

Vous étiez pasteur protestant. Comment conciliez-vous foi chrétienne et Franc‑Maçonnerie ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je l’ai signalé tout à l’heure : il n’y a pas de contradiction entre ces deux engagements, pas plus qu’il n’y a de raison de confondre la Maçonnerie avec une religion. La foi chrétienne relève du salut, de la conscience devant Dieu, de la relation au divin. La Maçonnerie, quant à elle, relève de la méthode initiatique, de la discipline morale et du lien fraternel. Dans l’Angleterre du début du XVIIIe siècle, la sensibilité religieuse protestante n’était pas étrangère à l’émergence de la Maçonnerie spéculative. Nous cherchions un espace où des croyants différents puissent travailler ensemble sur un socle de valeurs communes, en évitant les querelles qu’on avait connues entre presbytériens, proches des calvinistes, et anglicans. Au reste, la franc-maçonnerie n’accepta les catholiques que bien plus tard et les juifs, encore plus tard. L’universalisme maçonnique est une conception tardive qui se dégagera dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Toutefois, on peut dire que les semences étaient déjà là. Jamais la foi ne fut menacée d’effacement et la tolérance y trouva son terreau pour s’y enraciner et prospérer. Pour en rester à mon cas, je dirais que la Franc-Maçonnerie n’a jamais fait concurrence à l’Évangile, mais qu’elle a permis un exercice de conscience complémentaire, orienté vers des notions plus étendues d’ordre, de vertu et de fraternité.

Au cours des siècles, non seulement, elle a pu offrir des cadres différents aux théistes – fidèles à une doctrine du Dieu unique et personnel, cause transcendante du monde –, aux déistes – adeptes d’une conception rationaliste reconnaissant l’existence de Dieu sans en déterminer les attributs, conception à laquelle se rattache l’idée de religion naturelle –, mais aussi à d’autres courants spirituels et philosophiques comme le bouddhisme ou le taoïsme et encore à l’agnosticisme qui considère que l’absolu est inaccessible à l’intelligence humaine voire à l’athéisme qui peut aller jusqu’à une négation explicite de l’existence de Dieu, avec, en l’occurrence, l’instauration d’un humanisme sans religion. C’est tout cet éventail de convictions avec tous leurs orbes intermédiaires qui se retrouvent en loge, certes, en des temples et avec des rites différents. Ce sont toutes ces mutations plus ou moins lentes ou brusques qui ont façonné l’image de la maçonnerie selon les lieux et les temps, jusqu’à ce qu’elle est aujourd’hui dans les territoires les plus divers.

Quelle est la qualité essentielle que doit posséder un franc‑maçon ?

J.-T. D. : La curiosité, mais une curiosité humble. La curiosité seule peut devenir dispersion, vanité ou collection de savoirs. L’humilité seule peut devenir passivité. Il faut les deux ensemble : le désir de comprendre et l’acceptation de ne pas tout maîtriser. Le franc-maçon doit être capable d’écouter, d’examiner, de comparer, de se corriger. Il doit aussi accepter que la vérité n’est pas un trophée personnel, mais une marche que l’on gravit avec d’autres.
Cette disposition est au cœur de l’esprit des Lumières, mais elle est aussi profondément maçonnique : savoir que l’on cherche toujours plus que ce que l’on possède.

Si vous reveniez parmi nous aujourd’hui, que seriez-vous surpris de voir dans les loges ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Je serais probablement surpris par la vitesse du monde et par la difficulté croissante à ménager du silence. À mon époque déjà, l’art de la conversation et du travail en loge supposait du temps, de la lenteur, du rituel, une certaine retenue. Aujourd’hui, tout semble pousser à parler avant d’avoir pensé, à réagir avant d’avoir compris.
Je serais aussi frappé par la tension entre l’exigence initiatique et les tentations de communication extérieure. La Maçonnerie n’a jamais été faite pour le spectacle ; elle est conçue pour la transformation. Si elle parle trop de ce qu’elle prétend être, en arborant avec facilité une sagesse un tantinet galvaudée par un manque d’assise concrète, elle risque de paraître factice aux yeux du public, à la manière d’une médiocre pantalonnade à laquelle on ne prête plus attention.
Heureusement, il demeure, dans ce creuset, des hommes et des femmes qui cherchent encore le sens, la méthode, la fraternité réelle et je trouve cela très encourageant, même si ce ne sont pas ceux qu’on entend le plus.

Quel message adresseriez-vous aux jeunes maçons du XXIe siècle ?

paysage silencieux

J.-T. D. : Qu’ils ne renoncent jamais à l’étude, à l’examen minutieux, au travail sur eux-mêmes, à une écoute profonde, à des temps de méditation qui laissent émerger le cœur dans la conscience. Le monde contemporain leur offre des outils formidables, mais il leur tend également des pièges aussi sournois que gigantesques au nombre desquels se trouvent l’instantanéité, la polarisation, la superficialité, la mise en scène permanente de soi. Il leur faut donc plus que jamais apprendre à distinguer le bruit du sens.

Je leur dirais de lire, d’expérimenter, de comparer, de dialoguer et de prendre patience. La Maçonnerie ne gagne aucun prestige à la course ; c’est une école de l’effort et de la durée, à l’écart des réactions courtes, des réponses superficielles, des séductions narcissiques que l’époque réclame ou prodigue à jet continu. La maçonnerie n’est pas à la mode. Voie de l’intériorité, elle échappe aux apparences et elle obéit à un critère : pour elle, le travail sur soi n’a de valeur que s’il débouche sur une manière plus juste d’habiter le monde et de traiter les autres.

La Franc‑Maçonnerie doit-elle s’engager dans les débats de société ?

Jean-Théophile Désaguliers en Interview

J.-T. D. : Les hommes, oui ; la loge, avec discernement. Un maçon demeure un citoyen, avec une conscience, des responsabilités, des convictions. Il ne lui est pas demandé de s’abolir comme être public. Mais la loge, en tant que telle, doit préserver son unité symbolique et sa fonction de travail.

Les débats de société sont nécessaires, mais ils appartiennent souvent au domaine du profane, avec ses divisions et ses urgences. La Maçonnerie ne peut qu’aider à former des esprits capables d’y prendre part avec hauteur ; mais la loge ne saurait se transformer en parlement.
Je crois qu’il faut distinguer l’engagement moral de l’alignement politique. La première attitude est noble ; la seconde conduit trop souvent à creuser des divisions, là où précisément il faudrait unir.

Quelle est selon vous la plus belle vertu maçonnique ?

J.-T. D. : La fraternité agissante. Non pas la fraternité d’estrade, d’ostentation, d’esbrouffe ou de manigance mais celle qui se lit dans les actes, en toute discrétion, témoignant entraide et respect de la dignité d’autrui.
En vérité, la fraternité ne se proclame pas. Elle s’acclame sans doute dans les cérémonies mais il faudrait veiller à ce que ce soit en proportion du véritable comportement de chacun. Le franc-maçon ne doit pas seulement vérifier ses idées mais aussi ses sentiments. En cela, la fraternité est un thermomètre de sincérité, un banc d’essai permanent, pour une institution initiatique. Si elle se réduit à des incantations ou à des propos confortables, elle manifeste que le reste du discours, non plus, n’a pas grande portée.

Regrettez-vous quelque chose de votre action maçonnique ?

Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)

J.-T. D. : Comme tout homme, quand le cœur et la raison, à force de s’encourager, emportent sa conviction, j’ai sans doute péché par excès de naïveté. Nous avions foi dans l’équilibre du jugement, dans la puissance de la méthode, dans la vertu de l’éducation, dans la contagion de la convivialité, surtout parmi des esprits éclairés qui s’étaient choisis. Nous pensions qu’en construisant un cadre juste, les hommes n’auraient d’autre choix que de devenir spontanément meilleurs or l’histoire, qu’elle soit petite ou grande, montre que les passions, les intérêts et les vanités sont plus coriaces et insidieux que nous l’avions anticipé.

Cela ne veut pas dire que notre effort fut vain. Cela signifie seulement qu’aucune institution ne transforme l’homme sans un consentement intime, sans un engagement profond et constant, sans un pari vigilant sur son propre honneur.
J’aurais certainement préféré que les hommes fussent plus assidus dans leur désir de vérité ; j’ai appris que toute œuvre humaine compose avec les fragilités que ne saura jamais totalement corriger le bipède sans plumes.

Si vous deviez résumer en une phrase le sens de la Franc‑Maçonnerie ?

J.-T. D. : C’est une école de perfectionnement moral et de fraternité raisonnée, au service d’hommes qui veulent devenir plus justes qu’ils ne le sont déjà. Cette phrase n’a rien d’exhaustif, mais elle dit l’essentiel, ce qu’il y a de plus visible et de constatable dans les actes : il ne s’agit pas d’accumuler des signes d’appartenance, mais de travailler à devenir des êtres humains plus dignes, plus responsables et plus attentifs au bien commun.

La maçonnerie vaut par la transformation qu’elle permet, non par l’étiquette qu’elle serait censée donner. entrer en maçonnerie, c’est s’engager à exiger davantage de soi, chaque jour.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

J.-T. D. : Que la Lumière ne soit jamais une possession, mais toujours une recherche !
Le savoir peut enorgueillir, la fonction peut flatter, le rite peut endormir. Mais l’esprit maçonnique authentique demande un mouvement plus profond : celui qui consiste à se laisser instruire, corriger et élever.

Et si je devais laisser une recommandation simple, ce serait celle-ci : ne séparez jamais la connaissance de la bonté, ni la vérité de la fraternité.

En guise de rappel final…

Jean-Théophile Desaguliers incarne une Maçonnerie des origines où science, foi et sociabilité éclairée se conjuguaient dans une même exigence de rigueur et d’élévation. Son itinéraire rappelle que la Franc‑Maçonnerie spéculative moderne s’est construite non sur le spectacle, mais sur le travail, l’étude et la volonté de relier.

À l’heure où tant d’institutions se dispersent dans le vacarme de l’actualité, sa voix imaginaire module sur tous les tons une formule sobre et catégorique : bâtir, c’est d’abord comprendre. Et comprendre, c’est refuser de séparer ce que la raison, la morale et la fraternité doivent obstinément unir.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Éric Joly ou les braises noires de la peur sacrée

Avec Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui, Éric Joly rouvre l’un des dossiers les plus sombres de notre mémoire européenne. De la chasse aux sorcières au Pays basque jusqu’aux survivances contemporaines du maléfice et de la possession, il suit la trace d’une peur collective devenue machine à condamner.

L’ouvrage, servi par une écriture alerte et par un cahier central de 19 illustrations, éclaire moins la sorcellerie elle-même que ce qu’elle révèle des sociétés qui l’inventent, la poursuivent, puis la déplacent sous d’autres noms.

Il est des livres qui n’étudient pas seulement un sujet, mais une fièvre

Celui d’Éric Joly appartient à cette famille rare. Sous son titre direct, presque brutal, Au Diable ! La sorcellerie hier et aujourd’hui ne se contente pas de revisiter un épisode noir de l’histoire religieuse et judiciaire de l’Europe. Il met au jour une mécanique de l’effroi, une économie du soupçon, une dramaturgie du mal dont les figures changent, mais dont l’armature demeure.

Ce qui saisit d’abord, c’est cette manière qu’a Éric Joly de tenir ensemble l’enquête historique, la mémoire populaire, l’histoire des croyances et une interrogation plus profonde sur le besoin humain d’incarner l’invisible dans des formes inquiétantes.

La sorcière, dans ces pages, n’est jamais réduite à l’image convenue d’un folklore commode Elle devient la surface de projection des angoisses collectives, le lieu où se rencontrent la religion blessée, la justice dévoyée, la sexualité surveillée, la marginalité redoutée et l’antique terreur de l’indomptable. Nous reconnaissons là un processus que la pensée initiatique connaît bien.

L’homme profane, lorsqu’il refuse de travailler sa propre nuit, la peuple de monstres et les pourchasse hors de lui. L’ombre qu’il ne veut pas reconnaître en lui-même, il la livre au bûcher chez l’autre. C’est en cela que le livre d’Éric Joly déborde son sujet apparent. Il parle aussi de nous-mêmes, de notre difficulté immémoriale à regarder en face ce qui, en nous, résiste à l’ordre, à la mesure et à la lumière.

Le Pays basque, auquel l’auteur accorde une place majeure, devient ici beaucoup plus qu’un territoire

Il prend la valeur d’un seuil. Terre de survivances, de rites, de piété, de nature puissante et de fidélités anciennes, il concentre cette tension entre christianisation et fonds archaïque, entre discipline dogmatique et persistance des forces telluriques. Dans une lecture maçonnique, cette zone de frottement est passionnante. Elle rappelle que l’histoire spirituelle des peuples ne procède jamais par effacement total.

Armoiries de Lancre.

Sous les édifices doctrinaux les plus assurés, les anciennes strates demeurent, souterraines, agissantes, parfois défigurées. Le merveilleux, le démoniaque, le guérisseur, l’exorciste, le juge et le bourreau composent alors une constellation où le symbolique s’effondre en superstition dès que la conscience renonce à discerner.

La figure de Pierre de Lancre (1553-1631), telle qu’Éric Joly la remet en mouvement, glace par ce qu’elle révèle de la raison lorsqu’elle se fait instrument d’une passion punitive.

Ce magistrat n’est pas un monstre isolé

Il est le serviteur exemplaire d’un système persuadé de défendre le bien en administrant l’horreur. Le livre montre admirablement comment la barbarie peut se vêtir de procédure, comment l’imaginaire démonologique peut se couler dans l’appareil d’État, comment l’obsession morale peut produire un délire légal. Pour nous qui méditons sur la rectitude, la justice et la quête de vérité, la leçon est sévère. La loi sans sagesse n’éclaire pas, elle consume.

Mais la force du livre tient aussi à ce refus de laisser la sorcellerie enfermée dans les siècles révolus

L’auteur observe des persistances, des déplacements, des métamorphoses. Le diable change d’habits, la crédulité change de langage, l’accusation change de scène, mais le vieux besoin de désigner un responsable invisible, impur ou supposé malfaisant n’a pas disparu. Il s’est modernisé. Dès lors, l’ouvrage prend une portée presque anthropologique et spirituelle. Il nous rappelle que la véritable question n’est pas seulement de savoir si les sorcières existaient, mais pourquoi les sociétés ont tant besoin d’en inventer. Toute lecture initiatique rencontre ici un point essentiel. Le mal que nous ne symbolisons pas revient sous forme de persécution. Ce que nous ne transmutons pas intérieurement, nous l’extériorisons en chasse.

Journaliste et écrivain, Éric Joly a publié une œuvre abondante, d’une trentaine de titres, où se croisent nature, biographies, essais et ouvrages de transmission

Cette diversité n’a rien de dispersé. Elle dit au contraire une curiosité tenace pour les mondes visibles et invisibles, pour les fractures entre savoir et croyance, pour les paysages où l’homme cherche sa place. Son livre précédent chez Dervy, La Fin des dinosaures, signalait déjà ce goût des grandes bascules et des disparitions révélatrices. Avec son dernier opus, Éric Joly ajoute à ce parcours un volume dense, nerveux et troublant, qui interroge moins une superstition passée qu’une vérité toujours vivante sur la peur, la violence sacrée et les égarements d’une civilisation lorsqu’elle confond purification et justice.

Éric Joly ne livre pas seulement un récit sur les sorcières. Il met à nu le vieux théâtre des ténèbres humaines, celui où l’ignorance emprunte les vêtements de la vérité et où la peur se donne les apparences du jugement. Ce livre nous rappelle avec force qu’une société ne devient pas civilisée parce qu’elle se croit du côté du bien, mais parce qu’elle apprend enfin à ne plus sacrifier des êtres au nom de ses fantômes.

Au Diable ! – La sorcellerie hier et aujourd’hui

Éric Joly – Éditions Dervy, coll. Lumières sur le monde ancien, 2026, 144 pages, 16,90 €

17/06/26 : Prix Laurent Kupferman 2026, République, culture et fraternité à la Mairie du 6e arrondissement de Paris

Le mercredi 17 juin 2026 à 18h00, la Marie du 6e arrondissement de Paris accueillera la remise du Prix Laurent Kupferman 2026, au terme de l’ultime délibération du jury prévue le 4 juin. Une soirée ouverte à tous sur réservation, placée sous le signe des livres, de la mémoire républicaine, de la laïcité et de la fraternité.

Laurent Kupferman
Laurent Kupferman

Le Prix Laurent Kupferman y sera remis au terme d’une ultime délibération du jury prévue le 4 juin prochain

Ouverte à toutes et tous sur réservation, cette soirée entend célébrer ce que Laurent Kupferman n’a cessé d’incarner tout au long de son parcours, le dialogue entre la culture, la transmission, la mémoire républicaine, la laïcité et l’engagement humaniste.

À travers ce prix, c’est une certaine idée de la parole publique qui se trouve honorée

Une parole capable de faire circuler les idées sans les enfermer, de relier les héritages sans les fossiliser, de défendre la République sans jamais renoncer à la sensibilité humaine. Journaliste, écrivain, passeur infatigable, Laurent Kupferman a toujours occupé cet espace singulier où le livre devient un outil d’émancipation autant qu’un instrument de vigilance. Cette distinction porte désormais son nom comme une lumière discrète mais durable, destinée à récompenser celles et ceux qui travaillent encore à faire vivre l’intelligence du monde contre le bruit, l’oubli et les simplifications.

La composition du jury témoigne d’ailleurs de cette volonté d’ouverture entre les univers de la littérature, des médias, de la mémoire et de la vie intellectuelle

Présidé par Emmanuel Pierrat, avocat, écrivain et agent d’auteurs, le jury réunit notamment Jacques Ravenne, Éric Walter, Antoine Baduel, Brian Bouillon Baker, Lorraine Kaltenbach, Pierre Kupferman, Alain Seban ainsi que Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France. La cérémonie se déroulera en présence de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France et président du musée de la franc-maçonnerie.

Il y a dans cette future remise quelque chose qui dépasse le simple cadre d’un prix littéraire

Elle porte une dimension presque initiatique. Car honorer un livre, une pensée ou une œuvre, c’est aussi reconnaître la capacité des mots à bâtir des ponts invisibles entre les êtres. Dans une époque fragmentée, saturée de passions immédiates et de fractures mémorielles, le Prix Laurent Kupferman semble vouloir rappeler que la culture demeure l’un des derniers lieux où peut encore se construire une fraternité exigeante.

La mairie du 6e arrondissement de paris accueillera ainsi, le temps d’une soirée, bien davantage qu’une remise de distinction.

Ce sera un moment de fidélité à une certaine idée de la transmission française, humaniste et universaliste. Une manière aussi de rappeler que la République ne vit réellement que lorsqu’elle sait encore écouter ses écrivains, ses témoins, ses artistes et ses consciences libres.

Et parce que certains noms continuent d’éclairer longtemps après leur passage, cette soirée rappellera aussi qu’une voix fraternelle peut encore faire œuvre de mémoire, de culture et d’espérance.

Informations pratiques

Marie du 6e arrondissement 78 rue de Bonaparte – Paris

Mercredi 17 juin 2026 à 18h00 / Événement ouvert à toutes et tous sur réservation obligatoire en raison du nombre de places et des contraintes de sécurité.  Réservations