Deux ans après avoir commencé à parler de franc-maçonnerie sur les réseaux sociaux, le créateur de contenu connu sous le pseudonyme Le Franc-maçon choisit aujourd’hui de rompre avec le format court, les réponses fragmentées et les interprétations parfois hostiles. Dans une lettre ouverte dense, rédigée comme un bilan et comme une profession de foi, il revient sur sa démarche, ses intentions, ses critiques, ses soutiens et ses projets. La vidéo qui l’accompagne (ci-dessous) donne à l’ensemble une portée plus directe encore : celle d’un homme qui veut expliquer publiquement pourquoi il parle, au nom de quoi, et pour quoi faire.
Dès les premières lignes, le ton est donné. L’auteur s’adresse à ses « Très Chers Frères » et à ses « Très Chères Sœurs », mais aussi aux profanes, en France comme à l’étranger, et précise d’emblée qu’il ne parlera qu’en son nom propre. Cette mise au point est essentielle : il refuse d’être confondu avec une obédience, une loge ou un rite. Le personnage médiatique « Le Franc-maçon », explique-t-il, n’est qu’un outil de transmission, une voix construite pour parler de franc-maçonnerie à un public qui n’en entend souvent parler qu’au travers de caricatures.
Une prise de parole née du vide
Le cœur de sa justification repose sur un constat simple : l’espace public maçonnique a longtemps laissé le champ libre aux récits complotistes, aux déformations et aux fantasmes. Il décrit un environnement saturé de vidéos accusant les francs-maçons de gouvernance mondiale, de satanisme ou d’influence occulte, face auquel la réponse des intéressés fut longtemps le silence. Or, dans l’agora numérique, une chaise vide ne reste jamais vide bien longtemps.
Sa démarche s’inscrit donc, selon lui, dans une logique de réponse. Non pas une réponse défensive, mais une réponse pédagogique. Il affirme avoir voulu apporter une autre voix, plus simple, plus accessible, plus directe, afin de corriger les croyances erronées et de rendre la franc-maçonnerie intelligible à ceux qui n’en connaissent que les clichés. L’idée, au fond, est de reprendre la parole avant qu’elle ne soit confisquée par d’autres.
Trois piliers, une mission
Piliers de l’Apprenti et du Maître, ou de Boaz et de Jachin. Chapelle de Rosslyn
Dans cette lettre, l’auteur résume son projet autour de trois piliers.
Le premier est la démystification. Il s’agit de répondre clairement à la question : qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Selon lui, chaque symbole expliqué, chaque rite recontextualisé, chaque idée rendue lisible retire du terrain au complotisme. Il revendique des millions de vues et considère que le simple fait que des millions de personnes aient entendu parler de la franc-maçonnerie par un franc-maçon plutôt que par ses détracteurs constitue déjà une victoire culturelle.
Le deuxième pilier est celui de l’éveil des vocations. L’auteur insiste sur la crise de sens que traversent de nombreux jeunes adultes, notamment les vingtenaires, trentenaires et quarantenaires, et estime que la franc-maçonnerie répond précisément à cette attente de tradition, de spiritualité et de construction intérieure. Il affirme avoir reçu des milliers de messages de personnes ayant frappé à la porte d’un temple après l’avoir découvert sur les réseaux, et soutient que cette dynamique doit être encouragée plutôt que suspectée.
Le troisième pilier est celui du rayonnement interne. Il dit vouloir redonner de la fierté aux francs-maçons eux-mêmes, rappeler la richesse du patrimoine initiatique, la beauté des rites et la valeur du travail maçonnique. À ses yeux, un autre danger menace les loges : le nivellement par le bas et l’appauvrissement du savoir. La lutte contre l’antimaçonnisme ne suffit donc pas ; il faut aussi lutter contre l’érosion de l’érudition interne.
Les critiques, et ses réponses
lefrancmacon
Une partie importante de la lettre est consacrée aux reproches que certains francs-maçons lui adressent. Il en identifie trois principaux.
Le premier : la divulgation de secrets. Il répond que son contenu ne révèle ni secrets de grade, ni secrets de loge, ni secret d’appartenance. Il rappelle que tout ce qu’il explique publiquement existe déjà dans des ouvrages accessibles depuis longtemps et que l’analyse symbolique n’a rien d’une trahison, dès lors qu’elle se fait hors du rituel.
Le deuxième : le port de décors maçonniques en public. Il explique que ce tabou est très français et qu’il n’a rien d’universel, citant le Canada, les États-Unis ou l’Angleterre, où l’exposition publique des décors est mieux acceptée. Pour lui, interdire ces symboles en toute circonstance revient à freiner la transmission plutôt qu’à la protéger.
Le troisième : sa visibilité jugée excessive, sa jeunesse ou sa modernité. Là encore, il retourne l’objection : il n’a pas cherché à devenir un visage public, ses premières vidéos étaient confidentielles, et s’il utilise aujourd’hui cette visibilité, c’est pour servir une cause qu’il juge plus grande que lui.
Argent, autonomie, ligne rouge
Le passage sur l’argent est sans doute l’un des plus sensibles de la lettre. L’auteur dit avoir été accusé de « faire commerce » de la franc-maçonnerie. Il répond qu’une large part de son travail reste gratuite, mais qu’une activité de cette ampleur ne peut survivre sans modèle économique. Il défend donc des offres payantes présentées comme des espaces d’échange, d’accompagnement et de recherche, tout en martelant une ligne rouge absolue : on ne vend ni l’initiation, ni les secrets, ni les grades.
Il oppose à la suspicion une logique de travail assumé : comme un éditeur, un libraire ou un conférencier, il estime légitime que du temps, des compétences et des moyens soient rémunérés. Il ajoute que l’antimaçonnisme, lui, sait très bien se financer, ce qui rend à ses yeux aberrant de condamner la défense de la franc-maçonnerie à l’amateurisme et à l’épuisement.
Les soutiens, et ce qui a changé
Cible avec une fléchette au centre du 10
La lettre ne se limite pas à se défendre : elle remercie. L’auteur dit avoir reçu d’immenses soutiens, tant de francs-maçons que de profanes. Il évoque des messages de remerciement, des témoignages de nouveaux initiés, des frères et sœurs qui utilisent ses vidéos pour les apprentis, des invitations à des conférences, des amitiés nouées en chemin. Il affirme que les milliers de vocations nées de ses contenus pèsent davantage que les quelques critiques reçues.
Cette partie donne à la lettre sa dimension la plus concrète. Au-delà du débat sur la méthode, elle montre que la visibilité maçonnique peut produire des effets réels : information, curiosité, candidatures, réassurance, redynamisation de certaines loges.
Les projets à venir
Enfin, l’auteur ouvre la perspective. Il souhaite développer davantage Le Parvis du Temple, la communauté destinée aux profanes, et La Loge de Recherche, réservée aux francs-maçons qui veulent approfondir symbolisme, histoire, rites et écriture des planches. Il annonce aussi de nouveaux projets vidéo, un futur livre témoignage, des ateliers, des loges de recherche, des échanges internationaux, et même le rêve d’acquérir un jour une demeure pour en faire un temple dédié aux hauts grades.
Le message final est clair : l’œuvre dépasse un individu. Il se présente comme un maillon dans une chaîne, pas comme une fin en soi. Aux profanes, il rappelle que la franc-maçonnerie ne recrute pas : elle accueille. Aux francs-maçons, il rappelle que la mission de transmission est collective.
Un texte de clarification, mais aussi d’affirmation
Cette lettre ouverte n’est pas seulement une défense contre les critiques. C’est aussi un texte de positionnement. L’auteur y revendique une franc-maçonnerie vivante, visible, pédagogique et tournée vers l’avenir. Il assume le numérique comme nouvel espace de transmission, refuse le silence comme stratégie, et revendique la possibilité de parler de l’Ordre sans trahir l’Ordre.
En cela, la vidéo qui accompagne la lettre devrait trouver un écho fort : elle ne sera pas seulement illustrative, mais constitutive du dispositif. Elle prolongera ce que la lettre pose déjà avec force : la nécessité, pour la franc-maçonnerie, de se raconter elle-même avant que d’autres le fassent à sa place.
Deux diocèses italiens, à quelques heures d’intervalle, ont suspendu les funérailles religieuses de deux personnes décédées, reconnues comme affiliées à la franc-maçonnerie. Appliquant la même disposition du Code de droit canonique, ils se sont mutuellement cités. Ces suspensions ont eu lieu à Rome, à l’église des Artistes, place du Peuple, et dans le diocèse de Vintimille-San Remo, à l’église paroissiale San Marco Evangelista de Camporosso.
Ces deux événements, survenus à peu d’intervalle, ramènent au cœur du débat public une question délicate mais loin d’être nouvelle : le devoir de l’Église de refuser les funérailles ecclésiastiques aux « pécheurs publics » dans les cas prévus par le droit canonique.
Deux cas, une même décision
Bruno Battisti D’Amario
À Rome, l’affaire concerne Bruno Battisti D’Amario, guitariste, compositeur et professeur, décédé le 5 août à l’âge de 88 ans. Fondateur de la loge romaine « Giuseppe Leti » du Grand Orient d’Italie et auteur de l’hymne officiel de l’Obédience, Battisti D’Amario avait été président du Collège des Vénérables Maîtres du Latium à deux reprises. Il était surtout connu pour sa longue collaboration avec Ennio Morricone, pour laquelle il a joué de la guitare sur les bandes originales de « Pour une poignée de dollars », « Et pour quelques dollars de plus », « Le Bon, la Brute et le Truand » et « Il était une fois dans l’Ouest », ainsi que pour sa longue carrière d’enseignant au Conservatoire San Pietro a Majella de Naples.
Les obsèques devaient avoir lieu à l’église des Artistes, mais le cardinal vicaire Baldassare Reina a demandé au recteur, Monseigneur Antonio Staglianò, de ne pas procéder à la cérémonie, autorisant seulement une brève prière. L’appartenance du musicien à la franc-maçonnerie a été révélée peu avant la cérémonie, après que le Secrétariat d’État a signalé à la paroisse un article publié par le Grand Orient d’Italie (GOI) lui-même.
À quelques centaines de kilomètres de là, le diocèse de Vintimille-Sanremo était confronté à une situation similaire. Mario Tarducci, 73 ans, ancien Vénérable Maître de la loge « Mimosa n° 985 de l’Est de Bordighera », devait être inhumé en l’église San Marco Evangelista de Camporosso. Là aussi, la Curie n’apprit son appartenance à une loge qu’après la programmation de la cérémonie, laissant trop peu de temps pour une enquête approfondie. L’évêque Antonio Suetta, se référant expressément à la décision du cardinal Reina à Rome, appliqua le canon 1184 du Code de droit canonique, suspendant ainsi la célébration religieuse.
Que dit le canon 1184 ?
Mario Tarducci, 73 ans, ancien Vénérable Maître de la loge « Mimosa n° 985 de l’Est de Bordighera »
Le canon 1184 du Code promulgué en 1983 identifie trois catégories de fidèles qui, à moins d’avoir manifesté des signes de repentir avant leur mort, doivent se voir refuser des funérailles ecclésiastiques : les apostats, les hérétiques et les schismatiques notoires ; ceux qui ont choisi la crémation pour des raisons contraires à la foi chrétienne ; et enfin, les autres pécheurs manifestes dont l’inhumation religieuse ne peut avoir lieu sans scandale public pour les fidèles. Les deux décisions récentes se fondent sur cette dernière formulation, volontairement large.
Le terme « franc-maçonnerie » n’apparaît pas dans ces lignes. Le lien entre le péché manifeste et l’appartenance à une loge repose sur un texte distinct du Code : la Déclaration sur la franc-maçonnerie de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, publiée le 26 novembre 1983 et signée par le préfet de l’époque, Joseph Ratzinger, avec l’approbation de saint Jean-Paul II. Ce document précise que le jugement de l’Église sur les associations maçonniques demeure négatif, que leurs principes sont incompatibles avec la doctrine catholique et que leurs membres sont en état de péché grave, situation qui entraîne l’exclusion de la communion.
Il convient de rappeler que le Code de 1917 imposait l’excommunication automatique à quiconque entrait dans une loge. La révision de 1983 a supprimé cette référence explicite, mais la Déclaration de l’ancien Saint-Office visait à éviter que ce silence n’implique une ouverture à la franc-maçonnerie.
La position réaffirmée par l’ex pape François
Le Pape François
Le pontificat du pape François n’a pas modifié le fond de la doctrine, mais l’a confirmée par une intervention spécifique et relativement récente. Le 13 novembre 2023, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi, dirigé par le cardinal Víctor Manuel Fernández, a répondu à une demande de l’évêque philippin Julito Cortes, préoccupé par la propagation de l’appartenance à la franc-maçonnerie parmi les fidèles de son diocèse de Dumaguete. Le document, approuvé par le pape, a réaffirmé que l’appartenance active à une loge maçonnique demeure interdite en raison de l’incompatibilité entre la doctrine catholique et les principes maçonniques, rappelant la Déclaration de 1983 et les directives publiées par l’épiscopat philippin en 2003.
Le Dicastère a précisé que ces mêmes dispositions s’appliquent également à tout membre du clergé enregistré et a recommandé aux évêques philippins de mener une catéchèse d’envergure dans les paroisses sur les raisons de cette incompatibilité, en plus de la possibilité d’une déclaration publique de l’épiscopat.
Le déroulement des funérailles refusées
Dans le diocèse de Vintimille-Sanremo, les personnes présentes aux funérailles ont confirmé que le cercueil n’avait pas été introduit dans l’église et que le curé s’était limité à une brève oraison funèbre et à la récitation d’une prière. Ont suivi de courts discours de son fils Filippo et du président du Rotary Club de Sanremo Hanbury, Paolo Oggero. Après ces oraisons, plusieurs personnes ont déploré le « manque de charité chrétienne ».
La nouvelle de cette décision a été immédiatement accueillie avec regret par la famille ainsi que par les membres de la loge, qui se sont réservé le droit de commenter l’incident ultérieurement.
Un débat qui dépasse l’Italie
Ces deux affaires italiennes ne sont pas des cas isolés. Elles s’inscrivent dans une longue série de décisions similaires prises par l’Église catholique à travers le monde, notamment aux Philippines, en Amérique latine et dans d’autres pays européens. Chaque fois, la même question resurgit : comment concilier la rigueur doctrinale avec la charité pastorale, surtout dans des moments de deuil familial ?
Pour les évêques, la réponse est claire : le droit canonique s’applique, et l’appartenance maçonnique reste un obstacle aux funérailles religieuses. Pour les familles et les loges, la décision est souvent perçue comme une humiliation publique, un refus de compassion au moment où le deuil exige au contraire du réconfort.
Entre doctrine et pastorale
Blason du Vatican
Le débat n’est pas seulement juridique ; il est aussi théologique et pastoral. D’un côté, l’Église rappelle que la franc-maçonnerie est incompatible avec la foi catholique, et que ses membres sont en état de péché grave1. De l’autre, les familles et les amis des défunts soulignent que la mort est un moment où la miséricorde devrait primer sur la discipline.
Cette tension entre doctrine et pastorale est au cœur de la réflexion catholique contemporaine. Elle pose une question plus large : comment l’Église peut-elle être à la fois fidèle à sa doctrine et proche des personnes, surtout dans les moments les plus douloureux de la vie ?
Conclusion
Les deux refus de funérailles religieuses en Italie ne sont pas des incidents isolés. Ils s’inscrivent dans une doctrine catholique claire, réaffirmée à plusieurs reprises, y compris sous le pontificat du pape François. Mais ils soulèvent aussi des questions pastorales délicates, notamment sur la manière d’appliquer cette doctrine dans des contextes de deuil familial.
Jean Paul II en 1997
Pour la franc-maçonnerie italienne et internationale, ces affaires rappellent une réalité persistante : l’incompatibilité entre catholicisme et franc-maçonnerie n’est pas un détail historique, mais une position doctrinale toujours en vigueur. Pour l’Église, elles rappellent la nécessité de trouver un équilibre entre la fidélité à la doctrine et la proximité pastorale, surtout dans les moments les plus sensibles de la vie des fidèles.
Portrait du cardinal Ratzinger en 1996
¹Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration sur l’incompatibilité entre l’appartenance à l’Église et la franc-maçonnerie, 26 novembre 1983 (AAS 76 [1984], 300), approuvée par Jean-Paul II : « Les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion. » Ce jugement a été réaffirmé par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi le 13 novembre 2023, avec l’approbation du pape François. Voir également le Code de droit canonique de 1983, can. 1374 (associations qui complètent contre l’Église) et can. 1184 § 1, 3° (refus des funérailles ecclésiastiques aux pécheurs manifestes en cas de scandale public, sauf signe de pénitence avant la mort).
Ce mercredi 12 août 2026, le Soleil s’effacera presque entièrement au-dessus de la France.
Le phénomène sera total en Islande et sur une partie de l’Espagne, mais spectaculaire dans l’Hexagone : l’occultation atteindra environ 99,5 % à Biarritz, près de 98 % à Toulouse (Haute-Garonne ; région Occitanie), contre un peu plus de 92 % à Paris. Vingt-sept ans après l’éclipse totale du 11 août 1999, le ciel offrira donc de nouveau ce spectacle étrange où, en plein jour, la Lumière semble vaciller. Nous savons aujourd’hui qu’il ne s’agit que de la mécanique admirablement prévisible de trois astres alignés. Mais pendant des millénaires, l’humanité y vit tout autre chose : un dragon dévorant le Soleil, un démon assoiffé de vengeance, la mort d’un dieu, la colère du ciel, l’annonce de la disparition d’un roi ou même les prémices de la fin du monde. Et peut-être est-ce précisément parce que nous savons désormais pourquoi le Soleil disparaît que nous pouvons recommencer à nous demander ce que son obscurcissement signifie.
Et surtout, allez jusqu’au bout de cette histoire d’ombres, de peurs et de ciel obscurci : car, lorsque les anciennes croyances se seront dissipées, c’est finalement la Franc-Maçonnerie qui aura le dernier mot. Elle sait depuis longtemps que le Soleil et la Lune ne sont pas seulement des astres : dans le Temple, ils sont aussi deux grandes Lumières symboliques qui accompagnent l’homme sur le chemin de la connaissance.
La NASA confirme que l’éclipse du 12 août 2026 sera totale sur une bande passant notamment par le Groenland, l’Islande et l’Espagne.
En France, elle restera partielle, mais l’occultation sera considérable, particulièrement dans le Sud-Ouest ; la prochaine éclipse totale visible depuis la France métropolitaine n’est attendue que le 3 septembre 2081.
Lorsque le jour cesse brusquement d’être le jour
Il faut essayer d’oublier quelques instants les lunettes certifiées, les éphémérides, les cartes de la NASA et les applications d’astronomie. Imaginons un paysan chinois d’il y a trois mille ans, un soldat assyrien, un berger anatolien ou un homme vivant dans les forêts de l’Europe antique. Le Soleil se lève comme il s’est levé hier et comme il semble devoir se lever éternellement. Il chauffe, éclaire, règle les travaux, ordonne les saisons, assure les récoltes. Il n’est pas seulement un astre : il est la garantie visible de l’ordre du monde.
Puis quelque chose commence à le manger.
La lumière devient étrange. Les couleurs se refroidissent. Les ombres se modifient. Les animaux changent parfois de comportement. Le disque solaire se réduit progressivement et, lorsque l’éclipse est totale, le jour s’abolit presque en quelques instants.
Nous connaissons le mécanisme. Eux recevaient un message.
C’est là que commencent les mythologies de l’éclipse.
En Chine, il fallait empêcher le dragon de manger le Soleil
L’une des représentations les plus célèbres vient de la Chine ancienne. Une créature céleste s’attaque au Soleil et entreprend de le dévorer. Le vocabulaire chinois ancien lui-même entretient cette image : le terme traditionnel associé à l’éclipse renvoie à l’idée de manger ou de dévorer.
La réaction humaine était logique à l’intérieur de cet univers symbolique : puisqu’un monstre avalait l’astre, il fallait le contraindre à lâcher sa proie. On frappait sur des tambours, des gongs, des récipients métalliques ; on produisait le plus de vacarme possible pour effrayer le dragon. Lorsque le Soleil réapparaissait, le rite avait évidemment réussi.
Les éclipses possédaient en outre une dimension politique. Dans la Chine impériale, le ciel n’était jamais complètement séparé du gouvernement des hommes. Les phénomènes astronomiques pouvaient être considérés comme des avertissements adressés au souverain, détenteur du « mandat du Ciel ». L’observation astronomique devint donc très tôt une affaire d’État.
Derrière le dragon se cache ainsi une conception fondamentale : si la Lumière chancelle, c’est que l’ordre lui-même est menacé.
À Babylone et en Assyrie, l’éclipse pouvait condamner le roi
La Mésopotamie offre une histoire plus saisissante encore.
Les astronomes et devins babyloniens avaient accumulé pendant des siècles des observations extrêmement précises. Ils furent capables d’identifier des régularités dans le retour des éclipses. Mais savoir qu’une éclipse pouvait être prévue n’empêchait nullement de lui attribuer une signification religieuse.
Une éclipse solaire pouvait annoncer un danger mortel pour le souverain.
Les Assyriens conçurent alors l’une des cérémonies politiques et magiques les plus extraordinaires de l’Antiquité : celle du roi de substitution, le šar pūhi. Lorsqu’un présage céleste menaçait le monarque, un homme était choisi, vêtu comme le roi et investi provisoirement de la dignité royale. Une reine de substitution pouvait lui être associée tandis que le véritable souverain se retirait de la scène publique.
Le mauvais destin annoncé par le ciel devait ainsi frapper le faux roi plutôt que le vrai.
Et la chose n’était pas purement théâtrale : les sources mésopotamiennes montrent que certains de ces substituts furent effectivement mis à mort une fois le danger supposé passé. Le Metropolitan Museum rappelle notamment le cas de Damqi et de sa reine, sacrifiés sous le règne d’Assarhaddon.
Rarement aura-t-on mieux exprimé la fonction politique d’une superstition : on ne pouvait empêcher le Soleil de disparaître, mais on pouvait tenter de détourner sur un autre homme le malheur que cette disparition annonçait.
En Inde, Rahu poursuit éternellement le Soleil
Dans la tradition hindoue s’impose une autre image magnifique : celle de Rahu.
Le récit, développé notamment dans les traditions puraniques, remonte au fameux barattage de l’Océan de lait. Dieux et démons cherchent l’amrita, le breuvage d’immortalité. Un démon parvient à en boire frauduleusement. Le Soleil et la Lune le dénoncent à Vishnu, qui lui tranche la tête. Mais le nectar a déjà produit son effet : la tête est devenue immortelle.
Elle prend le nom de Rahu.
Depuis lors, Rahu poursuit le Soleil et la Lune et cherche périodiquement à les avaler pour se venger de leur dénonciation. Mais n’ayant plus de corps, il ne peut les conserver : les luminaires ressortent, et la lumière revient.
L’art indien a abondamment représenté cette tête gigantesque associée aux éclipses. Avec Ketu, Rahu sera également intégré à la cosmologie astrologique des navagraha. Le remarquable paradoxe est que l’astronomie indienne identifiera progressivement Rahu et Ketu aux nœuds de l’orbite lunaire, c’est-à-dire précisément aux régions du ciel dans lesquelles peuvent se produire les éclipses. Le mythe et la géométrie céleste finiront donc par habiter le même vocabulaire.
Il y a là une idée presque initiatique avant la lettre : le monstre ne détruit jamais réellement la Lumière. Il ne peut que l’intercepter momentanément.
Chez les Scandinaves, les loups poursuivent les luminaires
Les traditions nordiques imaginent elles aussi un ciel menacé.
Dans les récits consignés par les Eddas, le Soleil, Sól, et la Lune, Máni, parcourent le ciel tandis que des loups les poursuivent. Sköll et Hati appartiennent à cet imaginaire de la chasse cosmique. Au Ragnarök, la destruction finale du monde s’accompagne de la disparition des luminaires.
Il faut rester prudent : les textes médiévaux ne permettent pas d’établir simplement que chaque éclipse aurait été comprise uniformément comme le moment précis où le loup « mangeait » le Soleil. La tradition populaire moderne a parfois simplifié les sources. Mais l’imaginaire demeure bien celui d’un astre lumineux poursuivi par une puissance dévorante et d’un cosmos dont l’ordre peut soudain se rompre.
Dragon chinois, Rahu indien, loups nordiques : les cultures ne se sont évidemment pas copiées les unes les autres à chaque fois. Elles ont simplement rencontré la même expérience humaine fondamentale : quelque chose dévore la Lumière.
Le jaguar, la chauve-souris et les serpents du ciel
Les récits amérindiens montrent combien il faut se garder de parler d’une unique « croyance des peuples premiers ». Les traditions sont extrêmement diverses.
Le Smithsonian rapporte ainsi que, chez les Apapocúva-Guaraní d’Amérique du Sud, l’éclipse a pu être reliée à une Chauve-Souris éternelle ou à un Jaguar céleste rongeant le Soleil ou la Lune. Chez les Manasi de Bolivie apparaissent des serpents célestes attaquant les luminaires.
Ailleurs, la disparition solaire n’est même pas comprise comme une catastrophe.
Pour certaines traditions Crow, l’éclipse peut signifier que le Soleil meurt puis se régénère. Chez les Diné – Navajos –, elle s’inscrit dans une pensée particulièrement complexe de mort, d’union et de renaissance : Soleil et Lune traversent une transformation cosmique d’où le monde ressort renouvelé. Le temps de l’éclipse exige alors immobilité, respect, silence et prière.
Nous avons quitté le monstre. L’obscurité devient passage, et symboliquement, tout change.
La vieille obsession des femmes enceintes
Certaines croyances populaires ont remarquablement résisté au temps. L’une des plus répandues concerne la grossesse.
Dans différentes régions d’Amérique latine, d’Asie et ailleurs, des traditions recommandent encore aux femmes enceintes de ne pas sortir pendant l’éclipse, de porter certains objets métalliques, un ruban rouge ou une protection rituelle afin d’éviter que l’enfant à naître ne soit marqué, atteint d’une malformation ou victime du phénomène céleste.
NMAI
Le National Museum of the American Indian (NMAI) rapporte encore ce type de traditions dans des témoignages contemporains de populations du Mexique et du sud-ouest des États-Unis.
Scientifiquement, aucun rayonnement particulier produit par une éclipse ne menace le fœtus. Le véritable danger est beaucoup plus banal : regarder directement le Soleil sans protection adaptée peut provoquer des lésions irréversibles de la rétine.
La superstition invente parfois un danger invisible lorsque le danger réel est devant nos yeux.
Le christianisme et le Soleil obscurci
Les religions du Livre n’ont pas échappé à l’immense puissance métaphorique de l’obscurcissement solaire.
Les textes bibliques utilisent fréquemment le Soleil qui s’assombrit comme image de jugement ou de bouleversement cosmique. Certains courants chrétiens ont par la suite rapproché les éclipses des textes apocalyptiques annonçant un Soleil changé en ténèbres.
La fameuse obscurité rapportée par les Évangiles au moment de la Crucifixion fut également parfois comprise comme une éclipse. Astronomiquement, cette interprétation pose cependant un problème majeur : la Pâque juive se situe autour de la pleine Lune, tandis qu’une éclipse solaire exige nécessairement une nouvelle Lune. De plus, une éclipse totale ne peut produire trois heures d’obscurité. Les exégèses qui accordent un sens au récit doivent donc rechercher ailleurs que dans une éclipse solaire ordinaire son interprétation historique ou théologique.
Mais symboliquement, l’image est gigantesque : au moment de la mort, la lumière du monde s’obscurcit.
Une image que l’Occident chrétien conservera pendant des siècles.
L’islam : un remarquable refus de la superstition
L’un des épisodes les plus intéressants appartient à la tradition musulmane.
Lorsque mourut Ibrahim, fils du prophète Muhammad, une éclipse de Soleil eut lieu. Certains y virent naturellement une manifestation cosmique liée à la mort de l’enfant.
Le récit transmis par les hadiths refuse pourtant explicitement cette interprétation : le Soleil et la Lune ne s’éclipsent ni pour la naissance ni pour la mort d’un homme. Ils constituent des signes de Dieu devant lesquels le croyant prie, mais ils ne doivent pas être transformés en présages biographiques.
C’est une distinction remarquable entre signe religieux et superstition causale : l’événement peut inviter à la contemplation sans que l’on prétende que l’Univers ait modifié sa course pour commenter nos affaires humaines.
Quand la peur devient science
L’histoire des éclipses raconte aussi une autre aventure : celle de l’humanité découvrant progressivement que ce qu’elle redoutait pouvait être calculé.
Thales et la lumiere initiatique
Babyloniens, Grecs, Chinois, Indiens accumulèrent observations et modèles. Le cycle aujourd’hui appelé Saros, d’un peu plus de dix-huit ans, permet notamment de retrouver des configurations proches d’éclipses antérieures.
La tradition attribue à Thalès de Milet la prédiction de l’éclipse du 28 mai 585 avant notre ère, qui aurait interrompu une bataille entre Mèdes et Lydiens lorsque « le jour devint nuit ». Mais les historiens des sciences discutent fortement la réalité et surtout la précision de cette prédiction : Hérodote, notre principale source, écrit bien après l’événement, et prédire une éclipse solaire visible en un lieu donné était infiniment plus complexe que reconnaître une périodicité.
La légende de Thalès demeure néanmoins belle parce qu’elle marque symboliquement un basculement : le ciel cesse progressivement d’être seulement le domaine des présages pour devenir celui des causes.
Le dragon entre dans l’équation.
Et pour le Franc-Maçon : la Lumière peut être cachée, jamais abolie
Il serait facile – trop facile – d’inventer une antique « symbolique maçonnique de l’éclipse ». L’éclipse n’appartient pas, en tant que telle, aux grands symboles traditionnels et universels de la Franc-Maçonnerie. Mais le Franc-Maçon aurait bien tort de passer à côté de ce qu’elle donne à penser.
Car toute initiation maçonnique commence précisément par une expérience de privation de Lumière.
Celui qui demande à entrer dans le Temple est d’abord soustrait au monde ordinaire. Il connaît l’obscurité avant que la Lumière lui soit rendue, non parce que les ténèbres seraient supérieures à elle, mais parce qu’il faut parfois éprouver son absence pour comprendre son prix.
L’éclipse raconte exactement cela : la Lune ne détruit pas le Soleil, elle s’interpose, et cette différence est immense.
Nos ignorances, nos préjugés, nos dogmatismes, nos fanatismes ressemblent davantage à des éclipses qu’à de véritables nuits. Ils n’abolissent ni la raison, ni la connaissance, ni la fraternité ; ils se placent momentanément entre elles et nous.
Même le vocabulaire astronomique devient alors étrangement initiatique : on parle d’occultation. L’astre est occulté, non supprimé. La Lumière existe toujours derrière l’obstacle.
L’alchimiste pourrait, avec toutes les précautions nécessaires, y reconnaître quelque chose de sa nigredo, cette traversée de l’œuvre au noir qui n’est pas la négation de l’or mais une étape de sa transformation. Le mystique y verrait peut-être la nuit précédant une illumination. Le philosophe y reconnaîtrait l’homme confronté à ses propres ténèbres. Et le Franc-Maçon pourrait simplement se souvenir que recevoir la Lumière une fois ne garantit nullement qu’on ne puisse plus jamais la perdre de vue.
Le 12 août, le dragon reviendra. Nous saurons son nom.
Mercredi 12 août 2026, personne n’aura besoin de tambouriner sur une casserole pour empêcher un dragon de dévorer le Soleil.
Nous connaîtrons à la seconde près le mouvement de la Lune, la trajectoire de son ombre et l’instant où le disque solaire réapparaîtra. La science aura remporté une victoire éclatante sur la peur, mais elle n’aura pas détruit le mystère.
Car savoir comment la Lune passe devant le Soleil ne répond pas à toutes les questions que l’homme peut poser devant un ciel qui, soudain, s’assombrit. Pendant quelques dizaines de minutes, dragons chinois, Rahu indien, loups scandinaves, devins babyloniens, prophètes, astronomes et initiés sembleront presque regarder le même ciel, derrière lequel demeurera peut-être une seule interrogation : que faisons-nous lorsque la Lumière disparaît ?
Le profane craint qu’elle ne revienne jamais ; le savant sait qu’elle reviendra ; l’initié, lui, devrait savoir qu’elle n’est jamais partie.
Quand le Soleil et la Lune entrent dans le Temple
Soleil,musée GLDF
Après avoir traversé les siècles en compagnie des dragons chinois, de Rahu poursuivant les luminaires, des loups du Nord et des devins de Babylone, il reste au Franc-Maçon une autre manière de contempler l’éclipse : non plus en cherchant dans le ciel l’annonce d’un malheur ou l’intervention d’une puissance surnaturelle, mais en reconnaissant dans ce phénomène astronomique l’une de ces images dont l’initiation sait se saisir pour interroger notre rapport à la Lumière. Car Soleil et Lune ne sont nullement étrangers au paysage maçonnique. Ils habitent le Temple, figurent sur les Tableaux de Loge, accompagnent l’ouverture des Travaux et rappellent que l’espace rituel reproduit symboliquement un cosmos ordonné dans lequel l’homme tente moins de dominer le monde que de trouver la juste place depuis laquelle il pourra le comprendre.
Lune, musée GLDF
Le Rite Français, dont le rituel ici consulté se réfère à celui de 1785, publié en 1801 sous le titre de Régulateur du Maçon, offre à cet égard une construction d’une remarquable cohérence. Le Tableau d’Apprenti place à son Orient le Soleil rayonnant au Sud-Est et la Lune dans son plein au Nord-Est, entourée de sept étoiles et apparaissant à travers une trouée dans les nuages ; entre les deux luminaires, l’Étoile Flamboyante forme avec eux un triangle équilatéral, mais demeure occultée au premier grade. Une telle disposition prend, à la lumière d’une éclipse, une résonance presque troublante : ce qui est voilé n’est pas pour autant absent, pas davantage que le Soleil ne cesse d’exister lorsque la Lune vient momentanément se placer devant lui.
Rite Français, tableau au grade d’Apprenti
Cette dialectique de la présence et de l’occultation traverse toute l’expérience de l’Apprenti. Lorsque l’Instruction lui demande ce qu’il a vu au moment où la Lumière lui fut donnée, il répond qu’il a découvert le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge ; le rituel établit aussitôt entre eux une correspondance, puisque le Soleil préside au jour, la Lune à la nuit et le Maître à la Loge qu’il doit éclairer. Nous sommes ici très loin d’une simple décoration céleste : la Loge se donne comme un monde réduit, un microcosmos au sens que les Anciens donnaient à ce terme, et le Vénérable n’y possède pas la Lumière davantage que le prêtre antique ne possédait le Soleil. Sa fonction consiste à l’ordonner, à la rendre opérative, à créer les conditions dans lesquelles chacun pourra travailler.
Le rituel le dit d’ailleurs avec une remarquable précision en associant le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge aux trois Lumières qui éclairent l’Atelier, matérialisées par les chandeliers disposés autour du Tableau et par celui qui se trouve à l’Orient. Cette présence conjointe des deux astres invite naturellement à méditer leur différence. Le Soleil éclaire de sa propre puissance tandis que la Lune, astre sans lumière propre, ne brille que de celle qu’elle reçoit et renvoie. On aurait tort, pourtant, de ramener trop rapidement cette opposition aux catégories commodes du masculin et du féminin, de la raison et de l’intuition ou de l’action et de la contemplation. Le symbole est plus riche que les commentaires que nous lui imposons : il nous rappelle surtout qu’il existe plusieurs manières d’être éclairé. Certaines vérités s’imposent dans la pleine lumière de l’évidence ; d’autres ne se laissent approcher qu’indirectement, par le reflet, la méditation ou cette lente maturation intérieure qui fait qu’une connaissance cesse d’être seulement comprise pour devenir véritablement vécue.
Tablier VM Rite Français
C’est peut-être pourquoi l’Apprenti demeure au Septentrion, dans cette région symboliquement moins éclairée du Temple où, nous dit l’Instruction, il ne peut encore soutenir qu’une faible lumière. Il ne s’agit nullement de l’humilier, mais de lui rappeler que voir suppose un apprentissage. Le bandeau retiré n’abolit pas l’ignorance comme on éteindrait une lampe : il inaugure au contraire un long travail d’accommodation du regard. Toute initiation véritable connaît cette lenteur. De Platon faisant sortir son prisonnier de la caverne à Jean de la Croix traversant la nuit obscure, la tradition occidentale n’a cessé de montrer que la Lumière, lorsqu’elle est trop brutale, peut devenir aussi aveuglante que les ténèbres. L’Apprenti apprend donc à recevoir avant de prétendre posséder, à discerner avant de juger, à laisser son regard se former avant de proclamer ce qu’il croit avoir vu.
Cette pédagogie s’inscrit jusque dans la géographie solaire de la Loge. Au Rite Français, trois fenêtres symboliques, situées à l’Orient, au Midi et à l’Occident, laissent entrer le Soleil à son lever, à son méridien puis à son coucher ; elles correspondent aux trois temps du travail, lorsque les ouvriers commencent leur ouvrage, l’accomplissent et finalement le quittent. Le Temple devient ainsi une représentation rituelle du temps lui-même : l’Orient n’est pas seulement un point cardinal, mais le lieu du commencement ; le Midi figure l’accomplissement de la lumière et de l’effort ; l’Occident annonce le terme du jour et le retour vers le monde ordinaire. L’homme y inscrit son propre travail dans une course solaire qui le dépasse, comme si chaque Tenue devait lui rappeler que toute existence possède elle aussi son Orient, son midi et son couchant.
L’ouverture des Travaux rend cette cosmologie sensible puisque le Vénérable allume successivement le Soleil, la Lune puis le Maître de la Loge. Lorsque les Travaux s’achèvent, ces lumières sont éteintes dans le même ordre ; pourtant, une veilleuse rouge demeure allumée. Ce détail rituel possède une beauté singulière : le Temple peut revenir à l’obscurité sans que toute lumière disparaisse. Quelque chose demeure, presque imperceptible, comme une braise confiée à la nuit et destinée à permettre le prochain réveil.
Au REAA, le ciel maçonnique se compose autrement
Tablier Maître REAA
Le Rite Écossais Ancien et Accepté, dans le rituel du premier degré de la Grande Loge de France que nous avons sous les yeux, organise différemment ce même univers symbolique. Le Soleil et la Lune y demeurent immédiatement visibles : au-dessus du Vénérable Maître placé à l’Orient se trouve le Delta Rayonnant portant l’Œil symbolique, lui-même encadré par le Soleil du côté du Midi et la Lune du côté du Septentrion. Le regard initiatique se trouve ainsi placé au cœur d’une véritable composition cosmique : entre l’astre diurne et l’astre nocturne, entre la lumière éclatante et la lumière réfléchie, l’Œil rappelle que le problème n’est jamais seulement qu’il y ait de la lumière autour de nous, mais que nous devenions capables de voir.
REAA (GLDF), tableau loge 1er degré symbolique
Le REAA introduit toutefois une distinction essentielle, car le Soleil et la Lune n’y constituent pas les « Trois Grandes Lumières ». Le rituel réserve cette appellation au Volume de la Loi Sacrée, au Compas et à l’Équerre, tandis que les trois « Petites Lumières » correspondent aux étoiles de la Sagesse, de la Force et de la Beauté. Cette différence avec le Rite Français n’est pas une contradiction mais une variation de langage symbolique. Chaque rite ordonne le Temple selon sa propre grammaire et distribue autrement les fonctions de la Lumière, exactement comme deux compositeurs pourraient écrire des œuvres différentes à partir des mêmes notes. Dans l’un, Soleil, Lune et Maître de la Loge forment une triade lumineuse ; dans l’autre, les deux astres encadrent un Delta tandis que l’illumination progressive du Temple conduit des Petites Lumières jusqu’aux Grandes.
Cette progression est l’une des scènes les plus fortes de l’ouverture des Travaux au REAA. La Loge a d’abord été laissée dans la pénombre tandis qu’une étoile, placée sur le plateau du Vénérable, figure la « Lumière éternelle » et demeure allumée. Puis le Vénérable demande ce que les Maçons avaient sollicité lors de leur première entrée dans la Loge. La réponse est simplement : « La Lumière ». Commence alors une illumination graduelle : de la Lumière éternelle sont successivement allumées les étoiles de la Sagesse, de la Force puis de la Beauté, jusqu’à ce que la pleine lumière règne enfin dans la Loge et que puissent apparaître les Trois Grandes Lumières.
Tout le génie symbolique du rite tient dans cette progression. La lumière initiatique ne tombe pas sur l’homme comme la foudre sur le Sinaï ; elle circule, se communique et se déploie selon un ordre. Une flamme en éveille une autre sans perdre pour autant sa propre intensité, image particulièrement heureuse d’une transmission qui devrait être celle de toute institution initiatique : ce que l’on reçoit n’a de véritable valeur que lorsqu’on devient capable de le transmettre à son tour.
Le Soleil demeure également le grand régulateur du temps de la Loge. Le Second Surveillant se tient au Midi pour observer l’astre à son méridien et appeler les Frères du travail à la récréation puis de la récréation au travail. Le Premier Surveillant siège à l’Occident parce que le Soleil s’y couche et ferme la carrière du jour, tandis que le Vénérable prend place à l’Orient parce que le Soleil s’y lève pour l’ouvrir. La Loge retrouve ici l’une des plus anciennes intuitions religieuses de l’humanité : celle d’un espace sacré organisé à l’image du ciel. Mais là où les temples antiques avaient parfois pour fonction de concilier les puissances célestes, le Temple maçonnique utilise leur mouvement comme un langage destiné à ordonner le travail intérieur.
La fermeture des Travaux donne à cette symbolique une profondeur supplémentaire. Lorsque les lumières de Sagesse, Force et Beauté sont progressivement éteintes et que la Loge revient vers la pénombre, le Vénérable demande que la Lumière ayant éclairé les Travaux continue néanmoins de briller en chacun afin que l’œuvre commencée dans le Temple puisse se poursuivre au-dehors. Toute la Franc-Maçonnerie pourrait presque être contenue dans ce passage du visible à l’invisible : le Temple s’assombrit, mais l’homme qui en sort devrait être devenu, ne serait-ce qu’un peu, plus lumineux qu’il ne l’était en y entrant.
L’éclipse, figure de ce qui s’interpose
C’est alors que l’éclipse solaire cesse d’être seulement une curiosité astronomique pour devenir une remarquable métaphore initiatique. Lorsque la Lune passe devant le Soleil, elle ne détruit rien ; l’astre demeure exactement ce qu’il était, avec la même puissance, la même chaleur et la même course. Seul notre rapport visuel à lui se trouve momentanément modifié par l’interposition d’un autre corps céleste. Ce mot d’« occultation » employé par les astronomes semble presque avoir été inventé pour la pensée symbolique : ce qui est occulté n’est pas anéanti, mais soustrait provisoirement à notre regard.
Le Franc-Maçon peut difficilement ne pas y reconnaître quelque chose de sa propre expérience. Il existe des périodes où la Lumière qu’il croyait avoir reçue semble à son tour disparaître derrière ses certitudes, ses ambitions, ses habitudes ou ces métaux que l’on abandonne rituellement à la porte du Temple avant de les reprendre parfois avec une admirable célérité dès la Tenue achevée. L’ombre n’est alors pas nécessairement extérieure : elle naît de ce que nous plaçons nous-mêmes entre la Lumière et notre regard. Il peut s’agir de l’orgueil intellectuel, du dogmatisme, de la jalousie, de ces querelles de personnes que les Obédiences connaissent aussi bien que n’importe quelle institution humaine, ou plus simplement de cette confortable conviction d’être déjà arrivé là où l’initiation exige précisément que nous continuions à marcher.
L’éclipse rappelle donc au Maçon une vérité moins spectaculaire que les dragons de la Chine ancienne, mais autrement exigeante : la Lumière n’a peut-être jamais cessé d’être là. Encore faut-il reconnaître ce qui nous en sépare.
Le 12 août, il ne faudra pas chasser le dragon
Lorsque le Soleil s’effacera presque entièrement dans certaines régions françaises le 12 août 2026, personne n’aura besoin de frapper des gongs pour chasser un monstre céleste ni de rechercher dans l’événement le présage de la mort d’un roi. La science aura depuis longtemps calculé l’instant précis où l’ombre commencera son passage et celui où la lumière retrouvera sa plénitude. Pourtant, le Franc-Maçon pourra regarder ce spectacle avec autre chose que la seule satisfaction d’en comprendre la mécanique.
Celui qui travaille au Rite Français pourra se souvenir du Soleil et de la Lune inscrits dans le Tableau de Loge, du Maître placé entre les deux comme celui qui doit éclairer les Travaux et de cette veilleuse demeurant allumée lorsque les autres lumières sont éteintes. Celui qui travaille au REAA retrouvera le Soleil du Midi, la Lune du Septentrion, le Delta Rayonnant et cette Lumière éternelle depuis laquelle s’allument successivement Sagesse, Force et Beauté. Deux architectures différentes diront alors la même chose : l’initiation n’enseigne pas à posséder la Lumière, encore moins à s’en proclamer détenteur, mais à travailler suffisamment sur soi pour devenir capable de la recevoir sans être aveuglé, de la réfléchir sans la déformer et, peut-être un jour, d’en transmettre quelque chose.
Car le véritable enseignement de l’éclipse n’est peut-être pas que le Soleil disparaît : il est qu’il continue de briller lorsque nous ne le voyons plus. Et c’est précisément à cet instant que commence le travail du Maçon.
Charles Trenet, YouTube « Le soleil a rendez-vous avec la Lune »
Nous savons déjà que quelques grincheux ne manqueront pas de rappeler les zones d’ombre, les accusations, les polémiques et les ambiguïtés qui ont accompagné la longue vie de Charles Trenet. Libre à chacun d’en débattre, documents et faits établis à l’appui. Mais juger une œuvre n’oblige pas à canoniser son auteur, pas davantage qu’interroger l’homme ne commande d’effacer ses chansons. Charles Trenet demeure l’un des grands artisans de la chanson française, et Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, avec ses savants qui « avertissent la Terre » et son rendez-vous céleste impossible, possède aujourd’hui une pertinence délicieusement circonstancielle.
Le 12 août, pour une fois, le Soleil et la Lune auront réellement rendez-vous.
Charles Trenet, YouTube « Le soleil a rendez-vous avec la Lune »
Sinon, vous pouvez toujours écouter cette chanson d’Indochine « J’ai demandé à la lune »… Écrite par Mickaël Furnon (Mickey 3D) et interprétée en 2002, elle exprime la solitude, la quête de réconfort et l’incompréhension face aux épreuves de la vie, en privilégiant la poésie pure plutôt qu’un message précis.
Indochine – J’ai demandé à la lune (Clip officiel)
« J’ai demandé à la lune / Et le soleil ne le sait pas… »
Sources : NASA Science et NASA Goddard pour l’éclipse du 12 août 2026 et les données historiques ; Observatoire de Paris/IMCCE et Association française d’astronomie pour la visibilité depuis la France ;
Metropolitan Museum of Art pour le rituel mésopotamien du roi de substitution ; Smithsonian Institution et National Museum of the American Indian pour les traditions populaires et autochtones ;
Cleveland Museum of Art et LACMA (Los Angeles) pour Rahu et les navagraha ;
textes du Sahih al-Bukhari pour la tradition islamique ; travaux universitaires de Roberto Casazza, Alejandro Gangui, Miguel Querejeta, Duane Hamacher et Ray Norris sur l’histoire culturelle et scientifique des éclipses.
Précisions pratiques quant aux étapes composant la phase de SOLVE (2nde partie)
Dans le Rite écossais Primitif – mais aussi comme dans d’autres ! –, la réception d’un Compagnon Confirmé – Maître Maçon nous livre un ensemble de révélations alchimiques… à qui a des oreilles pour entendre et des yeux pour voir ! Parcourons ensemble de manière séquentielle et linéaire le rituel de réception. Au grade de Compagnon Confirmé – Maître, du Rite écossais Primitif (REP), car il se prête à certaines révélations alchimiques importantes.
« Le Très Respectable : Frère Maître de Cérémonie, veuillez aller quérir le Compagnon qui va être promu à la Maîtrise en vertu de la décision de cette Loge. Vous lui abaisserez sa coiffure sur les yeux, lui mettrez les cheveux épars, son tablier sera à demi arraché et vous le présenterez en cet état au seuil du Temple. »
Tout d’abord, constatons le rôle prépondérant du Maître de Cérémonie. Il est celui doté du bâton, artefact servant à remuer un liquide ou semi-liquide semi-solide (comme quelque chose de vaseux… nous y reviendrons).
Remarquons tout d’abord que le Compagnon dispose d’une coiffure (autrement dit un chapeau !). Il est donc c(h)apoté (d’autres auteurs écriront Chat Botté). Considérant le Compagnon récipiendaire à ce grade comme l’éthiop minéral par 5 fois transformé[1] et le Maître de Cérémonie comme l’émanation active du Très Respectable, c’est-à-dire une des formes manifestées de l’Artiste agissant, ceci signifie que la matière a déjà subi des cuissons et que le mariage du Soufre et du Mercure, par l’action du Sel, a déjà débuté.
Le ballon est bouché (porte du Temple fermée), afin que rien qui n’en soit contenu ne s’en échappe ou ne puisse en être extrait. Ce passage nous révèle alors déjà une des 5 grandes phases de l’œuvre alchimique.
Pour information ou rappel, il y a 5 grandes phases alchimiques plus une qui est strictement chimique, composé de processus de fabrication nécessaires afin de permettre à l’Artiste de réunir et produire ce qui permettra de réaliser l’œuvre alchimique. Il s’agit des phases de pré-préparation, de préparation, de Solve, de Coagula, de la Multiplication et de la Projection.
Dans la phase de pré-préparation, nous n’utilisons pas de ballon. Dans la phase de préparation, nous en utilisons un, mais il ne convient pas d’après ce qui est décrit dans ce grade. Dans la phase de Solve, toutes les phases se réalisent avec un ballon fermé (sauf pour les adjonctions de Sel). Dans la phase de Coagula, point de ballon fermé, sauf pour une étape. Dans la phase de Multiplication, celle-ci reprenant Solve et Coagula – jusque trois fois !, alors il convient de se référer à Solve, quant au ballon bouché. Dans la phase de Projection, il n’y a point de ballon. Le rituel nous indique que nous sommes à la phase Solve.
Revenons à notre Compagnon capoté. Il est donc l’allégorie de la matière à la fin de la cinquième étape de la phase Solve, au sein d’un ballon disposant d’un bouchon. Il convient désormais, lors des réceptions à ce grade, de ne pas oublier qu’il doit être coiffé : rien ne s’échappe de lui-même, du mariage de deux matières premières grâce à la troisième.
Le Très Respectable demande en sus de lui mettre les cheveux épars – vous conviendrez combien il peut être difficile d’aboutir à ce résultat, si le Récipiendaire à ce grade dispose d’une capillarité semblable à la mienne : inexistante. Qu’importe, c’est le geste qui compte ici, car il est demandé au Maître de Cérémonie de dissocier des éléments inamovibles du Compagnon de leur forme accoutumée. Il s’agit de mettre le désordre dans ce qui était alors en ordre. Mais pour quelle raison ? Certainement car il faudra, par la suite de la réception, (re-)mettre de l’ordre dans le chaos : ordo ab chao, comme nous l’enseigne une locution latine chère à quelques grades supérieurs, par ailleurs, mais pas que…
J’ajoute une révélation importante pour comprendre ce que le chaos est réellement : un Sel. Effectivement, une phrase mnémotechnique rabâchée par le Maître-Guide à ses élèves, lors de leur formation, permet de retenir que « le chaos hache », et tout bon Philosophe de l’Art sait que ce qui coupe, ce qui pique, ce qui tranche, ce qui hache, entre autres, est un Sel ! Cette phrase mnémotechnique nous révèle d’ailleurs une matière première de la phase de préparation, obtenue à partir de premières matières en la phase de pré-préparation : le KoH (soit l’hydroxyde de potassium).
Le Compagnon a aussi son tablier à demi arraché, ce qui signifie que la pierre est en état de composition. Je tire d’ailleurs d’un autre rituel (12ème grade du Rite dit de Yarker, version GOE du GODF & consort) une phrase signifiant bien cet état descriptif : « La matière prend forme. » L’Artiste perçoit donc la pierre cubique en devenir, s’extrayant (« demi arraché ») de la vase qui l’abrite, avec encore plusieurs terrestréités.
Bref, vous l’aurez compris, rien que dans ce premier passage, le Très Respectable nous révèle ce à quoi nous avons affaire : l’Artiste sous une de ses formes manifestées pour agir, la matière après avoir subi cinq cuissons, le ballon d’une des phases de l’œuvre, le Sel qui est une des matières premières nécessaires et la transformation de la pierre brute vers la pierre cubique.
Nous sommes en phase Solve, après avoir passé les cinq premières étapes de cette phase. Ce sont la sixième, puis la septième qui nous serons décrites, entre autres, dès lors.
Comment suis-je certain de ce que j’avance, me direz-vous ? Ma réponse réside dans l’action à suivre (ce que Roger CARO, comme d’autres, qualifie de « 5ème feu », celui mécanique) :
« Le Maître de Cérémonies, arrivé à la porte du Temple avec le Postulant, frappe en Compagnon par trois coups courts d’Apprenti et deux coups espacés de Compagnon. »
3 + 2 = 5, soit 5 doses de Sel déjà versées dans le ballon… sur 7 (voire plus).
D’ailleurs, le Très Respectable nous indique bien que 2 coups, soit 2 doses font défaut car il énonce : « […] qui frappe ainsi en Compagnon, ignorant celle des Maîtres. »
Veuillez relever que le Très Respectable Maître et son émanation en tant que Maître de Cérémonie nous indique aussi comment les doses de Sel sont à distiller dans le ballon : 3, puis 2, enfin 2 encore qui seront respectivement 1 + 1.
3 = l’Apprenti
3 + 2 = le Compagnon
3 + 2 + 1 + 1 = 7, le Compagnon Confirmé – Maître
Ce sont trois états de deux mêmes matières premières (un Soufre et un Mercure, c’est-à-dire l’éthiop minéral initialement formé) qui s’amalgament sous l’effet de la cuisson et du refroidissement d’une 3ème matière première (le Sel qui, précisons-le, est Philosophique ; d’ailleurs sous sa forme potassique et non calcique).
S’ensuit que le Philosophe nous fait alors une révélation de forme : « Le 2nd Surveillant : Très Respectable, c’est le Maître de Cérémonies qui vient de conduire au seuil de la Chambre du Milieu un Compagnon désireux d’accéder à la Maîtrise, en passant de l’Équerre au Compas. »
La Chambre est un endroit où l’on se couche et qui est propice à l’union des corps. C’est dans le milieu du ballon que l’union entre le Soufre et le Mercure, rendus évanescents par le Sel s’accouplent. Certains auteurs décrivent ou dessinent alors pour illustration l’Androgyne.
Vous avez toutes et tous pointé le passage révélateur du changement de la forme : passer de l’équerre au compas, c’est-à-dire de la forme carrée, à la ronde (ou à l’ovoïde, est-il préférable d’écrire). L’amalgame (le mariage, diront certains autres Artistes) du Soufre et du Mercure se réalise par le Sel. Il s’agit d’équarrir la matière formée par ce couple, jusque ce qu’elle devienne un granule, ayant la forme d’un œuf…
… et ce sont 7 doses successives de Sel qui permettent cela !
Se pose la question de ce que l’Artiste obtient, alors, après avoir distillé les 2 doses de Sel manquantes : la Putréfaction[2], marquant la fin de Solve et le début prochain de Coagula, après avoir effectué la triple séparation.
Ce qui, dans le rituel de réception, permet d’identifier que l’étape de la Putréfaction va être atteinte, nous est décrit dans ce passage : « Le Très Respectable : Vénérables Maîtres, veuillez vous armer de l’épée. Debout, sans mise à l’ordre des Maîtres, daignez pointer la lame du glaive vers le Tombeau d’Hiram. »
Je vous rabâche un de mes précédents laïus : « … et tout bon Philosophe de l’Art sait que ce qui coupe, ce qui pique, ce qui tranche, ce qui hache, entre autres, est un Sel ! » Grâce à celui-ci, vous venez d’identifier qu’une épée ou encore la lame d’un glaive sont un Sel… et que la différence entre l’un et l’autre qualifie la précaution à prendre, en termes de doses à distiller, afin de conduire la matière à la putréfaction, soit le Tombeau d’Hiram. J’ajoute que c’est par l’épée, symbole du feu salin, que la cuisson se réalise.
Pour le passage à suivre, il décrit la manière dont l’Artiste doit prendre en compte l’évolution de la matière, afin de ne pas distiller trop de Sel, sous peine de tout perdre ! Il lui faut être attentif en la regardant évoluer, en questionnant sa transformation : « Le Très Respectable : Vénérable Frère 2nd Surveillant, veuillez demander au Postulant s’il a fait son temps de cinq années, si ses Maîtres sont satisfaits de son travail, s’il est demeuré fidèle aux principes que nous lui avons inculqués, s’il a toujours le même zèle pour la Maçonnerie, et enfin s’il désire avoir accès au tombeau de notre Maître. » et en veillant à bien disposer de l’expression de son retour : soit le discours en 5 questions et réponses établit entre le 2nd Surveillant et le Postulant.
Les 5 questions et réponses sont autant de rappels, pour l’Artiste, de devoir toujours bien vérifier ce qui se passe dans le ballon, particulièrement lors de l’administration des premières doses de Sel et avec une attention encore plus soutenue pour les 3 premières. Lors de la première cuisson, en effet, une attention particulière doit être apportée, car si la « matière » apparaît de la teinte orange, alors cela signifie que le feu (qui est un Sel !) a trop été poussé au départ et que tout est à recommencer.
Puis vient le passage reflétant la sixième dose de Sel : « Le Très Respectable : En ce cas, faites-le entrer en ce lieu pour qu’il découvre le spectacle qui va se présenter à ses yeux, mais ce faisant, ne l’épargnez pas… » Les matières dans le ballon vont subir une ultime cuisson, avant que la septième dose ne permette de les refroidir (7ème dose… ou plus, selon l’agressivité du Sel Philosophique ! ; expliquant alors le « J’ai sept ans, et plus. »).
L’Artiste, dans son incarnation du 5ème feu, soit celle du Maître de Cérémonie, termine l’équarrissage de la pierre, en la débarrassant de certaines terrestréités et en amalgamant le Soufre et le Mercure restant au granule (œuf) en formation. C’est ce qu’indique cette cuisson violente dans le passage : « Le Maître de Cérémonies arrache son tablier au Compagnon, tire son épée et lui présente la pointe de la main gauche, afin qu’il la prenne de la main droite et la tienne sur son cœur. »
Reprenons les symboles :
Arrache le tablier = finit d’équarrir ;
Tire son épée = ajoute une dose de Sel ;
Présente la pointe de la main gauche = distille prudemment la dose, fait attention à la réaction exothermique qui va se réaliser, dans le ballon qui peut exploser alors ou tout simplement brûler au toucher ;
Prenne de la main droite = active le 3ème feu ;
Tienne [l’épée] sur son cœur = active le 4ème feu.
Ce passage nous permet de rappeler qu’il y a 5 degrés de feu dont 4 qui correspondent aux 4 couleurs : noire, blanche, orangée et rouge, et le 5ème qui est le feu secret énergétique qui conduit tout le Magistère.
Le feu secret est une énergie qui actionne donc toute la matière et la maintient toujours à la même température.
Le passage « Le Frère Couvreur ouvre la porte du Temple et le Postulant est ainsi introduit dos à la fosse. », nous décrit que tout se passe dans le ballon (le Temple), clôt (Couvreur) mais qui sera ouvert pour ajouter d’abord la sixième dose de Sel qui conduira, une fois le nettoyage des écuries d’Augias fait[3], à la putréfaction, caractérisée par une odeur nauséabonde.
Puis, le rituel nous livre encore le secret du 7 et + : « Le Très Respectable : Frère Maître de Cérémonies, veuillez faire continuer les neuf voyages rituels, de l’Occident à l’Orient par le Midi. »
7 doses de Sel et +… mais pas plus que 9, car alors la chaleur (le feu : depuis l’Occident à l’Orient par le Midi) est trop intense et la granulation risque alors d’être perdue, et tout sera à recommencer !
À la fin du 9ème voyage, « Le Très Respectable : Donnez-moi le mot de Passe du Compagnon.
Le Postulant : SHIBBOLETH
Le Très Respectable : Que signifie-t-il ?
Le Postulant : Passage du Fleuve. »
Voici de quoi l’Artiste est entretenu. Tout d’abord, le passage du fleuve signifie que la dernière dose de Sel sert à laver le ballon, tout en refroidissant alors les matières, afin de laisser apparaître la triple séparation : compost, sang du dragon et sa couronne auréolée dorée.
Il faut qu’il y ait foison d’eau qui ne mouille pas les doigts (c’est-à-dire du Sel Philosophique), afin que toutes les terrestréités non amalgamées et présentes sur les bords du ballon soit ramenées dans son fond.
Notons au passage que le REP traduit Shibboleth par passage du fleuve. Dans la Bible, le mot schibboleth signifie « épi », « branche » (Genèse 41:7, Job 24:24, Zacharie 4:12) ou encore « flot », « torrent » (Psaumes 69:2). Ceci explique alors les différentes significations dont se dote ce mot de passe, dans plusieurs rites.
Par la suite, le Postulant est ramené entre les deux Surveillants (pour rappel, un Soufre et un Mercure !), puis : « Le Très Respectable : Vénérable Frère 1er Surveillant, le Postulant a-t-il vu le tombeau de notre Maître Hiram ?
Le 1er Surveillant : Non, Très Respectable, mais il désire vivement le voir.
Le Très Respectable : Vénérables Frères, veuillez déposer vos épées. »
Il est demandé de déposer les épées, car il n’est plus besoin de Sel pour cette étape de Solve.
Quant à la suite, l’Artiste la connaît car la triple séparation permet au compost et au sang du dragon plus sa couronne auréolée dorée d’être dissociés. Ne reste alors, digne d’intérêt car en son sein réside la granulation, le compost… « véritable tombeau de notre Maître Hiram », dont la putréfaction est palpable par le sens olfactif.
Dans le passage à suivre : « Le Très Respectable : Vénérable Frère 1er Surveillant, veuillez faire mettre le Postulant les pieds en équerre afin de passer de l’Équerre au Compas, puis faites-lui traverser le tombeau par trois fois par la marche des Maîtres et menez-le ainsi à l’Orient. », l’Artiste comprend que la triple séparation nécessite plusieurs opérations renouvelées (trois fois !).
Celle-ci réalisée, alors l’Artiste dispose du compost dans lequel se trouve la pierre dans son premier état : granulation, et du sang du dragon plus sa couronne auréolée dorée : la nourriture carnée dont il sera alors fait état lors d’une des étapes de la phase Coagula, afin de teinter la pierre.
S’en suis le Serment et la narration de l’histoire maçonnique du mythe, dont la découverte ultime de la branche d’acacia pour marquer la tombe d’Hiram est la symbolique de la phase de Végétation, ultime phase de Solve avant que d’entreprendre Coagula.
Vous disposez de ce que nécessaire afin de comprendre (ORA) et réaliser (LABORA) la phase Solve, après la distillation du 5ème feu et jusque le début marquant la phase Coagula.
[1] Un passage ci-après (le Maître de Cérémonie frappant à la porte du Temple) nous le confirme. La progression actuelle est : candidat dans le Cabinet de réflexion, devenu Apprenti [par 3 grands coups], puis devenu Compagnon [par 2 coups de plus].
[2] Souvenez-vous du vaseux dont je vous entretenais, dans le début de ce travail.
[3] C’est-à-dire la septième dose de Sel distillée, afin de laver les parois du ballon et de refroidir les matières amalgamées.
Ce deuxième numéro de 2026 rassemble des études que tout paraît d’abord séparer, depuis la liturgie wiccane jusqu’aux opérations des Élus Coëns. Une même question traverse pourtant ces cent quatre pages. Comment une connaissance menacée, fragmentée ou dissimulée peut-elle être transmise sans perdre son âme ? La revue conduite par Christine Tournier et Bruno Le Chaux fait du secret une épreuve de discernement. Le voile protège autant qu’il oblige. Derrière lui se jouent la responsabilité de celui qui reçoit une parole et la mesure avec laquelle il la transmet.
Le secret n’est pas l’ombre, il est une discipline
Bijou Wicca
La cohérence de cette livraison tient moins à l’unité de ses doctrines qu’à la circulation d’une même figure. Hermès franchit les frontières entre les mondes. Isis rassemble les membres dispersés d’Osiris. Le pratiquant de la Wicca inscrit son existence dans les cycles de la nature. René Guénon cherche la chaîne cachée derrière l’œuvre de Martinès de Pasqually. Axel Buchroun restitue la double vie des marranes, contraints d’habiter une foi publique tandis qu’une fidélité plus ancienne survivait dans la maison.
Le secret hermétique ordonne les correspondances. Le secret osirien accompagne la mort et le retour à l’unité. Le secret initiatique protège une transmission dont la validité ne dépend pas du prestige d’un récit. Le secret marrane naît de la persécution. Ces réalités ne sauraient être confondues. Leur rapprochement rappelle que ce qui demeure caché exige une conscience plus vigilante.
Hermès mesure le monde avant de guider l’âme
Hermès Trismégiste
Solène Garcin-Charcosset ouvre la marche avec Thot, Hermès et Hermès Trismégiste. Thot apparaît comme scribe divin, maître du nombre, gardien de la mémoire et arbitre de la pesée des cœurs. Hermès lui répond par la mobilité, le langage rituel et la garde des passages. Leur rencontre alexandrine unit connaissance du cosmos, transformation de l’être et puissance du Verbe.
La Table d’émeraude
L’étude conduit de la Table d’émeraude au Cabinet de Réflexion. Le microcosme humain reflète l’ordre du macrocosme, tandis que la descente dans les profondeurs prépare une remontée transformatrice. Le VITRIOL trouve ici sa nécessité. La pierre cachée nomme le centre de l’être que la rectification permet d’approcher.
Cette synthèse possède une réelle vertu pédagogique. Les liens entre les colonnes du Temple, la lune, le triangle oriental et Thot enrichissent la méditation, mais ne démontrent pas toujours une filiation. Le symbole autorise des rapprochements, il n’abolit ni les siècles ni les différences de civilisation. L’équerre critique doit accompagner le compas analogique.
Osiris ne revient pas, il devient principe de renaissance
La seconde étude de Solène Garcin-Charcosset déplace le regard de la parole créatrice vers le corps démembré. Le récit se déploie depuis le coffre de Seth jusqu’à la quête d’Isis, puis vers le conflit entre Horus et son oncle. Osiris ne reprend pas sa place parmi les vivants. Il devient souverain du monde nocturne. Sa renaissance ne restaure pas l’état antérieur. Elle accomplit un changement de plan.
Horus
La mort symbolique défait une forme devenue insuffisante. Isis rassemble sans effacer la blessure. Le membre manquant interdit toute illusion de restitution parfaite. La totalité nouvelle porte la trace de la perte, comme la pierre travaillée conserve la mémoire des coups reçus. La lecture alchimique, où Isis devient mercure, Osiris soufre et Horus sel, souligne le passage de la dispersion à une unité recréée. Le redressement du pilier djed exprime une verticalité conquise.
Le voile d’Isis marque la distance entre information et initiation. Certaines pages associent toutefois des versions mythologiques, des interprétations alchimiques modernes et des usages maçonniques contemporains sans toujours préciser leur chronologie. Le lecteur doit maintenir la mesure entre source antique, réception hermétique et élaboration rituelle récente.
La nature devient liturgie lorsque le cycle devient conscience
Avec Jérôme Levasseur, la revue change de registre. La Wicca est présentée depuis une pratique vécue, prolongement d’une recherche menée hors des cadres dogmatiques. La cosmologie du Dieu et de la Déesse, les sabbats, les esbats, les outils rituels et les correspondances avec le Rite de Memphis-Misraïm sont décrits depuis l’intérieur. La nature devient calendrier et présence divine.
La roue de l’année offre une conception cyclique du temps qui mérite l’attention maçonnique. Solstices, équinoxes, mort végétale et germination réinscrivent l’être humain dans une alternance qu’il ne gouverne pas. La liberté wiccane demeure soumise au principe de non-nuisance. La volonté ne devient légitime que lorsqu’elle accepte une mesure.
Les parallèles avec l’initiation maçonnique sont suggestifs. Le bandeau, l’entrée dans le cercle, la désorientation, le serment et la présentation des outils composent une grammaire rituelle commune. Pourtant, similitude ne signifie pas origine commune. L’article transforme parfois des ressemblances de forme en parentés presque assurées. Sa force se situe dans la description d’une spiritualité contemporaine cherchant à réunir le corps, la saison et le sacré.
René Guénon rappelle qu’une filiation ne se décrète pas
La republication de « L’énigme de Martines de Pasqually », texte de René Guénon paru en 1936 dans Le Voile d’Isis puis repris dans Études sur la Franc-Maçonnerie et le compagnonnage, introduit une rupture salutaire. Après les analogies mythiques, René Guénon impose la discipline de la distinction. Il examine les noms, les actes, les témoignages, les contradictions d’âge, les hypothèses d’origine espagnole ou séphardite, l’héritage familial et la mystérieuse autorité supérieure à laquelle Martinès aurait été soumis.
René Guénon admet une source initiatique extérieure à la Maçonnerie et considère que Martinès de Pasqually aurait adapté cet enseignement à un système de hauts grades. Il refuse cependant de confondre les Élus Coëns avec le Régime Écossais Rectifié, comme il refuse d’attribuer au martinisme moderne une continuité directe que les faits ne garantissent pas.
L’absence de filiation ne peut être remplacée par le désir de filiation.
Toute tradition initiatique connaît la tentation de convertir une affinité doctrinale en transmission régulière, puis une transmission supposée en légitimité. René Guénon rappelle que la chaîne initiatique suppose un dépositaire, un rite et une continuité. Sans cette garde du seuil, le Temple devient une construction imaginaire dont chacun déplace les fondations selon son désir.
Le marrane fait du foyer un sanctuaire et du silence une survie
Cachet de Martines-de-Pasqually
Axel Buchroun reprend l’énigme par son versant le plus humain. Son dossier rappelle ce que fut l’existence marrane sous l’Inquisition espagnole et sous l’Ancien Régime français. Le foyer devient lieu de culte, le jeûne se déguise en promenade, les femmes assurent la transmission, les noms changent et les rites se réduisent parfois à quelques gestes. La clandestinité façonne une subjectivité marquée par la peur, la fidélité, la honte, le dédoublement et l’espérance.
Ces pages constituent le cœur le plus solide du dossier. Ici, le secret coûte. Il expose à la confiscation, à l’exil, à l’emprisonnement et au feu. Il oblige des familles à faire du masque catholique une condition de survie. La tolérance limitée ouverte après les lettres patentes de 1723 ne supprime ni la prudence ni la mémoire de la persécution. Dans le Bordeaux où Martinès de Pasqually s’établit, l’identité religieuse reste mobile et surveillée.
La question de son ascendance marrane acquiert ainsi une vraisemblance contextuelle. Le dossier rassemble les indices favorables et les objections, depuis la pluralité des noms jusqu’aux preuves de catholicité, depuis l’empreinte hébraïque du Traité sur la réintégration des êtres jusqu’à l’absence de document décisif. Axel Buchroun reconnaît que l’origine marrane demeure difficile à prouver. Il montre surtout pourquoi un baptême, un mariage religieux ou un certificat de catholicité ne suffisent pas à exclure une mémoire crypto-juive.
Sefer Raziel
Quand l’hypothèse se fait symbole, la mesure critique devient nécessaire
Le dossier devient plus aventureux lorsqu’il cherche derrière Martinès de Pasqually la Société Sacrée de Moché Haïm Luzzatto, le Gaon de Vilna ou le Sefer Raziel. Les rapprochements autour de la chute d’Adam, du tiqqoun, des hiérarchies spirituelles, des noms angéliques et de la théurgie replacent la Réintégration dans un espace judéo-chrétien plus large que la seule orthodoxie catholique.
La démonstration devient fragile lorsque des jeux de mots du Crocodile servent à reconnaître Luzzatto dans un rabbin de Venise, le Gaon de Vilna dans un rabbin de Goa, puis les initiales d’un mystérieux souverain dans le nom reconstruit du maître lituanien. L’absence de portrait de Martinès reçoit aussi une interprétation liée à la crainte que ses traits révèlent ses origines. Ces propositions restent présentées comme hypothèses, mais leur accumulation produit parfois une preuve par convergence symbolique. Une correspondance peut orienter une recherche, elle ne saurait tenir lieu d’archive.
La juxtaposition avec René Guénon devient alors heureuse. Là où Axel Buchroun ouvre des portes, René Guénon demande quelles charnières historiques les soutiennent. Là où le symbole suggère, l’historien réclame une trace. Cette tension donne au numéro son véritable intérêt, car l’initiation exige de tenir ensemble ferveur et raison.
Le Temple intérieur exige autant de ferveur que de discernement
La chronique consacrée à Points de Vue Initiatiques et à son numéro sur « le temple et la pierre » ferme le cercle. Le Temple est aussi la forme intérieure que construisent les lectures. Chaque étude apporte une pierre différente. Certaines sont historiquement taillées. D’autres restent brutes, chargées d’intuitions ou d’hypothèses. Le lecteur doit apprendre à ne pas les confondre.
Papus
Fondée en 1888 par Gérard Encausse, dit Papus, puis réveillée en 1953 par Philippe Encausse, L’Initiation fait dialoguer martinisme, théosophie, occultisme, spiritualité et Franc-Maçonnerie. Papus demeure l’auteur du Traité méthodique de science occulte et de Martines de Pasqually. René Guénon, auteur des Aperçus sur l’initiation et de La Crise du monde moderne, occupe ici une position contrapuntique. La revue actuelle, éditée par le GERME sous la direction de Christine Tournier et la rédaction en chef de Bruno Le Chaux, préserve cette pluralité.
Cette livraison laisse une question intérieure
Que faisons-nous du secret reçu ?
Le transformons-nous en privilège, en certitude, en légende consolatrice, ou devient-il une discipline de vérité ? Le Franc-Maçon sait que la Lumière ne supprime pas l’ombre. Elle lui donne une limite et une direction. La réintégration commence peut-être lorsque nous acceptons de réunir ce que la passion sépare encore en nous, la mémoire et la preuve, le symbole et l’histoire, la fidélité et la liberté.
L’Initiation Traditionnelle, numéro 2 de 2026, avril, mai et juin 2026, revue collective dirigée par Christine Tournier, rédaction en chef de Bruno Le Chaux, GERME – Groupe d’Études et de Réflexion sur le Martinisme et l’Ésotérisme, 104 pages, ISSN 2267-4136/Téléchargement gratuit
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Chers Frères et Sœurs, Nous entrons dans cette période de l’année où, miracle maçonnique, les colonnes se vident sans qu’aucun démissionnaire n’ait signé de formulaire. Les temples restent ouverts, mais les portables sont éteints. Les rituels sont prêts, mais les maçons sont… introuvables.
C’est la grande mue estivale : le Franc-Maçon redevient, pour quelques semaines, un profane comme les autres. Plus de « Très Cher Frère » à l’horizon, plus de « Ma Très Chère Sœur » à l’appel. Juste : « Chéri, tu as mis la crème solaire ? », « Mamie, tu peux tenir le seau ? », ou « Attends, je réponds pas, je suis en mode déconnexion ».
La Loge, si vibrante en juin, devient soudain un lointain souvenir, une sorte de rêve éveillé entre deux siestes. On y repensera en septembre, promis, quand les agendas seront de nouveau plus remplis que les seaux à glace sur la plage.
Il faut bien l’avouer : en vacances, le Maçon moyen est happé par des impératifs autrement plus urgents que les travaux au premier degré.
Le matin, il doit aligner non pas des colonnes, mais les serviettes de bain sur le sable. L’après-midi, il ne taille plus sa pierre brute, il taille des parts de pastèque pour huit neveux et trois copains de plage. Le soir, au lieu de méditer sur le symbolisme du fil à plomb, il vérifie si le château de sable de son fils tient bien la verticale… avant la marée.
Même les outils y passent :
Le maillet ? Remplacé par la tapette à mouche.
Le ciseau ? Devenu couteau à pastèque.
La règle ? Un mètre pour mesurer la distance entre la serviette et la mer.
Et le fil à plomb ? Un simple test : est-ce que le cocktail tient droit sur la table du bord de piscine ?
Quant aux communications entre Frères et Sœurs, elles obéissent désormais à un rituel très particulier :
« Tu as vu le message du groupe ? »
« Non, j’étais sous l’eau. »
« Et celui d’hier ? »
« J’avais pas de réseau, j’étais en montagne. »
« Et la convocation pour la rentrée ? »
« Ah, il y avait une convocation ? »
Le silence est tel que certains Vénérables en viennent à douter : « Mais suis-je encore Vénérable, ou simplement un homme seul avec un fichier Excel et un agenda vide ? »
Pourtant, ne soyons pas trop sévères. Ce silence n’est pas une trahison, c’est une forme de travail… en mode “off”.
Le Maçon, lui aussi, a besoin de se recentrer, de respirer, de redevenir un peu profane pour mieux revenir initié. La famille, le repos, le soleil, les rires des enfants, les soirées sans cravate ni tablier, tout cela fait partie de l’équilibre. On ne peut pas être en permanence dans la verticalité du fil à plomb ; parfois, il faut accepter de s’allonger un peu… sur une serviette.
Alors, chers Frères et Sœurs, profitez. Lisez, dormez, riez, nagez, ne faites rien. Laissez les messages en attente, les groupes en sourdine, les convocations en stand-by. Mais gardez juste, au fond du sac de plage, une petite place pour la Loge. Pas pour ouvrir une tenue sous le parasol (quoique…), mais pour vous souvenir que, loin des yeux, vous restez proches des cœurs.
À la rentrée, nous aurons besoin de vous : de vos idées, de votre énergie, de votre parole, et peut-être aussi de vos anecdotes de vacances. Parce qu’après tout, un Maçon qui revient de l’été avec un peu de sable dans les chaussures, c’est encore un Maçon qui a marché.
Bonnes vacances à tous, et que le Grand Architecte — ou simplement le soleil — vous soit favorable.
Le Vénérable Maître
(qui, lui, est officiellement en “tenue légère” jusqu’en septembre)
Les 17 et 18 octobre prochains, la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française entrera dans une séquence électorale majeure. Le Conseil des Sages vient de déclarer recevables quatre candidatures à la Grande Maîtrise et dix candidatures aux fonctions d’Assistant Grand Maître. Deux ordonnances datées du 4 août 2026 dessinent désormais officiellement le paysage du scrutin.
La campagne peut véritablement commencer
À un peu plus de deux mois des élections prévues les 17 et 18 octobre 2026, le Conseil des Sages de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF) a rendu publiques deux ordonnances qui donnent désormais leur physionomie officielle aux prochaines échéances électorales de l’Obédience.
La première, l’ordonnance n° 2026-06, porte sur l’élection du prochain Grand Maître. Après vérification de la conformité des dossiers avec les Statuts et Constitutions ainsi qu’avec le Règlement général de la GL-AMF, quatre candidatures ont été déclarées recevables.
Quatre noms, donc, pour une fonction qui demeure naturellement le centre de gravité institutionnel d’une Grande Loge. À ce stade, le Conseil des Sages ne porte évidemment aucun jugement sur les projets, les sensibilités ou les orientations des candidats : son intervention relève strictement du contrôle de recevabilité. Mais en validant officiellement ces quatre dossiers, il ouvre une nouvelle étape de la vie de l’Alliance.
Le temps administratif s’efface désormais devant celui du débat, des projets, des choix et, bientôt, des urnes.
Dix candidatures autour de la future Grande Maîtrise
La seconde ordonnance, numérotée 2026-07, concerne les candidatures aux fonctions d’Assistant Grand Maître.
Le Conseil des Sages y déclare recevables celles de dix candidatures.
Les noms sont suivis du rites pratiqués. par les Frères qui candidatent : R.E. pour le Rite Émulation, R.E.A.A. pour le Rite Écossais Ancien et Accepté, R.E.R. pour le Rite Écossais Rectifié, R.F. pour le Rite Français, R.M.M. pour le Rite de Memphis-Misraïm, R.S.E. pour le Rite Standard d’Écosse et R.Y. pour le Rite York.
Cette précision n’est pas anecdotique. Elle touche au cœur même de l’organisation de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, plus simplement appelée « l’Alliance », qui rassemble sept Maisons de Rite.
La liste des candidats aux fonctions d’Assistant Grand Maître offre ainsi, presque en raccourci, une photographie de cette pluralité rituelle. Derrière quelques initiales se dessine toute une géographie initiatique : sept traditions, sept sensibilités, sept façons d’ordonner l’espace du Temple, de transmettre les symboles et de mettre l’homme au travail sur lui-même, réunies sous une même voûte institutionnelle.
Le futur exécutif de l’Alliance n’aura donc pas seulement à administrer une Obédience. Il lui appartiendra aussi de préserver cet équilibre entre des cultures rituelles différentes qui, loin d’être accessoires, constituent l’un des traits particuliers de son identité.
Le Conseil des Sages, gardien de la procédure
Les deux ordonnances se placent explicitement sous l’autorité des Statuts et Constitutions adoptés le 22 mai 2016, notamment de l’article 29-4 du Livre 3, ainsi que du Règlement général et de ses articles 23, 26-1, 26-3 et 26-4.
Le vocabulaire est ici celui du droit interne : contrôle de conformité, délibération, recevabilité. Rien dans les deux textes ne permet encore de connaître les programmes, les éventuels rapprochements ni les orientations respectives des candidats.
Et c’est précisément à cet endroit que commence le véritable débat.
Car une élection maçonnique ne saurait se réduire à une bataille de personnes, à quelques équilibres de couloirs ou à une distribution de cordons. Elle engage nécessairement une conception de l’Obédience, de son fonctionnement, de la relation entre l’exécutif et les Loges, mais aussi de la manière dont une Grande Loge entend se projeter dans le paysage maçonnique des années à venir.
À l’Alliance, le rendez-vous des 17 et 18 octobre sera donc autant celui des hommes que celui des orientations.
Des dossiers destinés à disparaître
Un détail administratif mérite également d’être relevé. Dans chacune des deux ordonnances, le Conseil des Sages rappelle qu’en application du RGPD, les dossiers de candidature ne pourront être conservés au-delà d’un délai d’un mois suivant la proclamation des résultats ou, le cas échéant, après le règlement d’un éventuel recours.
Les deux textes ont été établis à Clichy, le 4 août 2026 et portent les noms de J∴ Lav∴, secrétaire du Conseil des Sages, et de J∴ C∴ Vas∴, son président. L’ordonnance consacrée à la Grande Maîtrise prévoit sa diffusion à l’ensemble des Frères et comporte cette mention très explicite : « À lire en Loge ».
À quelques semaines du scrutin d’octobre, l’information est ainsi appelée à descendre jusqu’au cœur des ateliers.
Une formule administrative en apparence anodine, mais qui rappelle une évidence maçonnique : avant que le vote ne tranche, encore faut-il que les Frères sachent qui se présente et que la parole puisse circuler.
La bataille des projets peut commencer
Depuis le 4 août, la GL-AMF connaît donc officiellement les quatre Frères susceptibles d’accéder à sa Grande Maîtrise ainsi que les dix candidats aux fonctions d’Assistant Grand Maître.
Les dossiers sont désormais validés. Les noms sont connus. Restent les programmes, les visions, les tempéraments et cette capacité, toujours difficile à mesurer avant l’épreuve du pouvoir, à rassembler plutôt qu’à simplement conquérir.
Le Conseil des Sages a vérifié les dossiers. Aux candidats, désormais, de convaincre. Aux Loges d’écouter. Aux électeurs de choisir.
Et comme souvent en Franc-Maçonnerie, derrière le bulletin glissé dans l’urne se joue quelque chose de plus qu’un nom : une certaine idée de l’Obédience que l’on veut construire pour les années qui viennent.
Il est des phrases que l’on répète depuis l’enfance sans jamais vraiment savoir d’où elles proviennent, en en conservant une compréhension courte et plutôt intuitive. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » fait partie de celles-là. On la met à contribution, dès qu’il s’agit d’encourager quelqu’un à accepter des maladresses de débutant,à s’entraîner avec plus de vigueur, à persévérer malgré les échecs. Mais quels furent les ressorts de ces vérités d’évidence ? Qu’ont-elles pu signifier, chemin faisant, et que peuvent-elles encore nous dire, en réfléchissant à leur sens et à leur portée, pour les hommes d’aujourd’hui ?
Une origine… médiévale
En réalité,le proverbe français : « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », trouve son origine dans une maxime scolastique forgée au Moyen-Âge : « Fabricando fit faber », littéralement : « C’est en fabriquant que l’on devient artisan », que les grammairiens utilisaient, sous cette forme courte et rythmée, pour illustrer l’emploi du gérondif (fabricando : en fabriquant). Bref, elle ne fut pas tracée par le calame cursif de Cicéron ou de Virgile, même si l’idée s’en trouve déjà dans l’Antiquité romaine.
Le mot faber y désignait alors l’artisan en général, et plus particulièrement celui qui travaillait le métal. Le forgeron était, dans les sociétés anciennes, le prototype de l’homme qui n’acquiert sa maîtrise que par une longue et rude pratique. On ne devient pas forgeron en s’abîmant les yeux à lire d’obscurs grimoires et de lourds traités, mais à les piquer d’étincelles, des années durant, à la flamme de la forge, un lourd marteau à la main, le visage noirci par la fumée et les bras endurcis par les coups répétés qui se faisaient entendre de loin, à la ronde.
Et, pour compliquer cet apprentissage de la syntaxe latine, des variantes plus complètes sont apparues, comme : « Fabricando fit faber ; quam quisque noverit artem, in hac se exerceat » (« C’est en pratiquant que l’on devient artisan ; que chacun s’exerce dans l’art qu’il connaît »).
L’arrivée en français
C’est au XVe siècle que le proverbe va se mettre à circuler en français. Une première trace en est attestée sous la plume du poète Antoine de La Sale qui l’exprimera ainsi : « Par forgier on devient forgeur » et c’est l’Académie française qui, au XVIIe siècle, figera l’adage que l’on connaît, adage qui se répand vite, dans une société largement artisanale, où la transmission des savoir-faire se faisait par le compagnonnage et non par l’instruction livresque. Du reste, le forgeron était un personnage central dans chaque village, réparant les charrues, ferrant les chevaux ou façonnant les armes. Sa solide utilité, puissamment consacrée par le geste et le feu, incarnait on ne peut mieux l’idée que l’excellence ne se gagne qu’au prix d’une haute attention et d’un effort constant.
Il est intéressant de relever que le latin faber donnera de nombreux noms de famille, en français, comme : Favre, Fabre, Fèvre, Lefebvre, Faure… Autant de réminiscences linguistiques du forgeron d’autrefois.
Une sagesse universelle
Tapisserie de Giohargius et Tubalcaïn, Invention de la pesée et de l’art de forger, Pays-Bas du sud, début du XVIe siècle, tapisserie en laine, conservée au musée de Cluny
Ce qui frappe, c’est que presque toutes les langues européennes ont inventé des dictons semblables. Les Allemands disent : « Übung macht den Meister » (« L’exercice fait le maître ») où toute l’idée de progression et de reconnaissance repose sur une patiente application. Les Anglais font retentir tout leur esprit pragmatique, en trois mots lapidaires : « Practice makes perfect» (« la pratique rend parfait »), où l’on entend, au-delà de l’indication que l’on ne s’améliore qu’en s’exerçant, l’injonction sous-jacente qu’il faut commencer sans délai et s’entraîner sans cesse. Partout, la même conviction : la théorie, c’est bien beau, mais, seule, compte la pratique !
Autrement dit : « Cent fois, sur le métier, remettez votre ouvrage, » expression courante qui multiplie, cependant, par cinq le conseil de Boileau qui, comparant le travail d’écriture à celui du tisserand, recommandait, en 1674, en un célèbre vers tiré de L’Art poétique : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Tous les hommes et tous les talents sont ainsi concernés. On ne commentera pas longuement ici la locution latine : « Festina lente », qui signifie justement : « Hâte-toi lentement », et qui fut la devise de l’empereur Auguste – oxymore, au demeurant, d’origine grecque : « σπεῦδε βραδέως » / speûde bradéōs, adage gravé, dans les deux langues, parmi les emblèmes de l’université de Salamanque – associé, d’une part, à l’ancre, la stabilité (lente), et, d’autre part, au dauphin, la vélocité (festina). Ainsi, il n’est pas indifférent de noter que le geste rapide comme la pensée juste se forment grâce à d’inlassables exercices.
Le sens profond du proverbe
Au-delà de ces premières évidences, le proverbe contient une leçon plus subtile. Il ne dit pas seulement qu’il faut s’entraîner. Il affirme que l’identité se construit par l’action. On ne devient pas forgeron, puis on forge. C’est en forgeant, jour après jour, que l’on devient forgeron. Le métier n’est pas un titre que l’on reçoit, mais une transformation où l’on s’engage et que l’on accepte. C’est donc en exerçant son humanité avec conscience que l’on mérite son nom d’homme. D’une manière très anticipée, on pourrait reprendre la formule sartrienne popularisée dans L’existentialisme est un humanisme : « l’existence précède l’essence », à ceci près que nous n’allons pas jusqu’à prétendre que l’être humain naît sans but ni sans définition – ce n’est pas ce que le Grand Architecte de l’Univers, par son principe même, laisse entendre.
Aussi bien, ce concept d’Homo faber s’oppose-t-il à l’Homo sapiens ?
L’expression latine : « Homo faber », qui désigne « l’homme artisan » voire « l’homme créateur », dans sa capacité à fabriquer des outils et à transformer son environnement, traverse la culture contemporaine à bien des égards.
Henri Bergson
C’est ainsi que, dans son ouvrage sur L’Évolution créatrice (1907), Bergson affirme que l’intelligence humaine est, d’abord et principalement, pratique. Avant d’être un Homo sapiens (l’homme qui sait), l’être humain est un Homo faber et l’on voit aujourd’hui à quels dangers cette course éperdue peut mener la planète, si l’un et l’autre, non seulement, ne se concilient pas, mais ne se conjuguent pas pour le bien-être de l’humanité et l’épanouissement de la vie, en général…
Dans son essai Condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt a introduit une seconde distinction entre l’Homo faber et l’Animal laborans. Le premier construit un monde durable, constitué de monuments, d’objets et d’outils, pour s’y installer, agissant en maître et en prédateur de la nature… jusqu’au point où il compromet son propre avenir, comme on le constate, désormais – tandis que le second, identifié à l’humble travailleur, utilise son corps pour se nourrir et assurer sa survie, consommant tout ce qu’il produit et poursuivant sans fin son cycle vital, ses traces étant quasiment vouées à disparaître, sous ses pieds.
En parallèle, c’est Max Frisch, le célèbre écrivain suisse, qui, dans son roman de 1957, précisément intitulé : Homo faber, nous confronte à la tragédie d’une vision unilatérale du monde présomptueusement fondée sur la logique, la technique et les probabilités mathématiques. Une série de coïncidences tragiques et d’inéluctables sentences du destin conduisent de telles civilisations à un effondrement total.
Il n’y a rien là de bien nouveau, en réalité. Dans son roman Pantagruel (Gargantua) paru en 1532, Rabelais nous avertissait déjà : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », maxime prophétique, s’il en est, qui nous place, à mesure que grandissent les défis et les périls, à la croisée permanente de la science et de la morale, du progrès et de la responsabilité.
C’est pourquoi, au cours des siècles, la modeste et laborieuse formule : « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », n’a vu s’accroître que son acuité et son actualité. Elle prend aujourd’hui une résonance qui va bien au-delà de sa compréhension littérale, sa métaphore s’étendant, plus que jamais, à toutes les dimensions de l’Homme. Ce que chacun doit apprendre, c’est à devenir, non point seulement expert en un art particulier, comme il le fut préconisé à l’origine, mais l’expert de son propre avenir, en s’aidant aussi bien des innovations présentes que des lumières du passé. C’est en quoi le Franc-maçon contemporain transpose cette image en celle qui représente son travail perpétuel en Loge, lui qui sait qu’indéfiniment, il est appelé à équarrir et à sculpter, encore et encore, sa propre pierre, sans même avoir à renier sa progression.
« C’est en forgeant qu’on devient forgeron » n’est pas une simple leçon de métier reposant sur la répétition, la persévérance et la maîtrise. C’est un ancien et puissant rappel à la condition d’homme : on ne devient pas seul ce que l’on veut être mais on doit y mettre tous ses moyens.
Dans le monde merveilleux de la Franc-Maçonnerie, il existe une catégorie d’êtres humains tout à fait fascinante : les Anciens Grands Maîtres. Pendant quelques années, ils ont goûté aux joies du pouvoir suprême. Ils ont porté des sautoirs plus lourds qu’un dictionnaire, voyagé aux quatre coins de l’Hexagone (voire du monde) aux frais de la princesse pour « apporter la Lumière », et reçu des courbettes dignes de la cour du Roi-Soleil.
Mais un jour, le mandat prend fin. Et là, c’est le drame… sauf pour ceux qui reviennent quelques années plus tard par d’habiles manœuvres politiciennes.
La Maladie du « Passé-Presque-Tout »
Du jour au lendemain, le Roi devient un simple citoyen du temple. Enfin… en théorie. Car dans la pratique, un Ancien Grand Maître ne redescend jamais tout à fait sur Terre. Il souffre de ce qu’on appelle le Syndrome du Pointeur Laser : il ne fait plus rien lui-même, mais il passe son temps à pointer du doigt ce que le nouveau Grand Maître fait mal. On les reconnaît facilement en tenue:
Le Regard Ténébreux et Profond : Il adopte une posture de sphinx fatigué par la sagesse. On dirait qu’ils portent sur leurs épaules tout le poids de la tradition, alors qu’ils ne réfléchissent qu’au buffet d’après-tenue.
La Mémoire Sélective :« De mon temps, on ne faisait pas comme ça ! » (Traduisez : « De mon temps, le budget fleurs était deux fois plus élevé et les Frères et les Sœurs m’écoutaient sans souffler »).
Le Soupir Stratégique : Poussé bien fort dès que le Grand Maître en exercice prend la parole, pour signifier subtilement à l’assemblée : « Ah, pauvre petit novice… s’il savait… »
La Seconde Vie du Grand Maître : L’Écrivain Né
Une fois redescendu dans le rang, l’Ancien Grand Maître développe brusquement une passion frénétique pour l’écriture. Ne vous détrompez pas : il ne va ni écrire un roman policier ni de poésie. Non. Il écrit SON livre. Le titre tourne généralement autour de concepts très profonds :
« Penser l’Avenir du Symbole »
« L’Équerre et le Siècle »
« Ma Maçonnerie : Bilan d’une Vie de Sagesse » (vendu à 42 exemplaires, dont 40 achetés par lui-même pour offrir aux Frères de sa loge).
Le Conseil des Sages (ou le Muppet Show)
Lors des Convents annuels, vous pouvez observer les Anciens Grands Maîtres rassemblés au premier rang. C’est un spectacle grandiose qui rappelle étrangement Statler et Waldorf, les deux sympathiques vieillards du Muppet Show , assis au balcon pour moquer le spectacle.
Profil type
Signe distinctif
Phrase fétiche
Le Nostalgique
Porte encore ses décors de GM sous sa veste « par mégarde ».
« Ah, l’époque où nous avions du prestige… »
Le Politique
Distribue des poignées de main comme s’il était en campagne. Quelques-uns sont toujours en campagne pour revenir.
« Je dis ça pour le bien de l’Obédience, évidemment. »
Le Puriste
A un arrêt cardiaque dès qu’un Frère oublie un pas lors de la marche.
« Le Rite se perd, le Rite se perd ! »
En Conclusion
Au fond, on les aime bien, nos Anciens Grands Maîtres. Ils sont le rappel vivant que la maçonnerie apprend l’humilité… surtout quand on essaie si fort de la faire oublier ! Ils incarnent cette belle maxime : « La pierre brute demande beaucoup de travail, mais une fois taillée… elle devient parfois extrêmement difficile à déplacer du premier rang. » (Alexandre le Bienheureux)