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La parole du Véné du lundi : « Comment obtenir le pouvoir en Franc-maçonnerie ? »

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Même si la curiosité est un vilain défaut, combien de profanes frappent à la porte de nos temples, alléchés par le mirage du pouvoir que la Franc-maçonnerie offrirait à ses adeptes ? J’en suis convaincu : ils sont bien plus nombreux qu’il n’y paraît.

Évidemment, personne ne l’avouera jamais haut et fort. Une fois la déception initiale digérée – quand ils réalisent que la Lumière n’est pas un chèque en blanc –, un puissant élastique les retient encore : celui des sièges du « pouvoir ». Je parle bien sûr de ces charges ronflantes, offices prestigieux et reconnaissances qui distribuent médailles et rubans comme des bonbons à une kermesse.

Rappelez-vous cette scène mythique dans Indiana Jones et la Dernière Croisade, où le chevalier croisé scrute le choix du Graal dans la grotte sacrée :

  • Il a choisi… bien mal.
  • Il ne devrait pas être en or.
  • C’est la coupe d’un charpentier.
  • Il n’y a qu’un moyen de le savoir.
  • Tu as choisi judicieusement.
  • Mais le Graal ne doit pas franchir la dalle scellée.
  • Telle est la limite… et le prix de l’immortalité.

La coupe n’a d’effet qu’au cœur du sanctuaire. Il en va de même pour nos décors et nos titres maçonniques :

leur vraie valeur réside dans l’enceinte du Temple, où ils symbolisent l’humilité, la fraternité et la quête intérieure.

Le drame ? Trop de Frères – et de Sœurs – tentent de les emporter dehors, comme un trophée profane, pour briller dans le monde extérieur. Et rappelez-vous : dans le film, le Temple s’effondre lors de cette transgression fatale.

La question qui me hante est celle-ci :

à force d’initier des maçons en quête d’or et de médailles en chocolat, nos Temples ne sont-ils pas en train de s’écrouler sous le poids de leur propre vanité ?

Je vous laisse méditer là-dessus… pendant que je me mets à l’abri.

À lundi prochain !

La laïcité est politiquement un antipoison

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Quand j’étais enfant, à cette période de l’année, on attendait Noël. On voyait alterner en ville des banderoles où étaient peints en lettres éclatantes des vœux de saison : « Joyeuses fêtes ! », « Joyeux Noël ! » Je n’ose y penser, désormais. Imaginez…  Noël ? Quel scandale ! Une laïcité sourcilleuse surveille tous les lieux où une crèche pourrait être installée. Mais qui s’avise de dénoncer ceux qui, dans certains quartiers, s’improvisent en chaperons de toutes les femmes qui ne porteraient pas, dans la rue, un foulard sur la tête ?

Ces variations me semblent, en réalité, tenir à la force ou à la faiblesse des relations que des populations entretiennent avec tel ou tel culte. Il y a beau temps que la République n’est plus une conviction mais une commodité.

À l’occasion du 120e anniversaire de la loi de 1905, le Grand Maître de la Grande Loge de France s’interrogeait gravement dans les colonnes du Figaro[1] : « Faut-il se résigner au crépuscule de la liberté de conscience ? » La réponse est évidemment négative. Nous devons combattre en faveur d’une pensée libre, cherchant à s’abreuver d’idées exigeantes, ouverte aux discussions raisonnées. L’esprit critique est nécessairement au fondement de toute trajectoire humaine se refusant aux diktats des puissants, aux mensonges multiples gouvernés en sous-main par des intérêts souvent inavoués. Plus encore, cette instrumentalisation qui envahit désormais l’espace public à tout bout de champ rend impérieuse la pratique de débats respectueux et argumentés. Cela va au-delà de la liberté de conscience comprise comme n’intéressant que le for intérieur, puisque c’est alors une condition préalable à toute vie authentiquement démocratique, permettant de construire tous ensemble une société de paix et de partage.

Au premier plan, l’écrivain et philosophe français Jean Paul Sartre.

En rien, cela n’interdit à personne d’avoir ses croyances. Sartre a pu dire : « On croit qu’on croit mais on ne croit pas[2] » (il souhaitait, par cette formule, révoquer l’illusion de la foi, notamment en raison des détours qu’elle aménage, dans la méditation sur soi). Pour ma part, je dirais plutôt : « On croit qu’on ne croit pas mais on croit toujours trop », tant il demeure, d’aussi loin que nous nous en détachions, des axiomes et des préjugés à la source même de nos convictions. Qu’on le veuille ou non, on ne cesse d’être enveloppé d’un voile mystérieux de sens ; bref, on est toujours plus ou moins conditionné par son temps, forgé par les réalités qu’on a connues. Cela n’empêche pas d’être honnête et sincère – or voilà bien deux épithètes un peu passées de mode, auxquelles il faudrait redonner un lustre inséparable de toute dignité. 

Il n’est pas sans ironie de relever que le mot laïc est lui-même emprunté au vocabulaire ecclésiastique, provenant du grec d’église λαϊκός / laikos, « commun, du peuple[3]», par opposition à κληρικός  / klerikos, « clerc », qui désigne un membre du clergé ou, plus largement, d’une institution religieuse. Pour autant, à une époque reculée où l’incroyance était inconcevable, le laïc en question n’en observait pas moins le culte considéré. Aujourd’hui, le mot résonne en toute indépendance vis-à-vis du clergé et de l’Église, et plus généralement de toute confession religieuse. Il va jusqu’à se colorer d’une certaine « hostilité envers toute influence, toute emprise de l’Église et du clergé sur la vie intellectuelle et morale, sur les institutions et les services publics[4] ».

J’ai la faiblesse de penser que notre beau principe de laïcité se suffit à lui-même. Certes, il a son histoire. Il est même né des convulsions de l’Histoire mais il n’en demeure pas moins, pour moi – et dieu merci, si je puis dire, pour combien d’autres ! –, un concept dont chacun, Occidental ou non, peut s’emparer et s’inspirer, en raisonnant sur les catégories de pensée et en inscrivant cette règle dans le respect de la liberté de chacun et, plus globalement, au service des êtres humains entre eux. C’est en cela que la laïcité est consubstantielle à un idéal de liberté. Elle sous-tend a minima la neutralité des États qui renoncent à imposer à leurs peuples une adhésion à des dogmes entravant la diversité des voies de réflexion.

Libre à chacun de choisir sa potion. En tout état de cause, la laïcité est politiquement un antipoison.


[1] Pour lire la tribune de Jean-Raphaël Notton sur le Blog des Spiritualités qu’anime Jean-Laurent Turbet, cliquer ici.

On peut également se reporter à mon article intitulé : « Liberté de conscience et laïcité », paru en mars 2021 dans le numéro 199 de la revue de la Grande Loge de France, Points de Vue Initiatiques (pp. 67-77) ou écouter sa présentation sur France-Culture.

[2] Jean-Paul Sartre, Merleau-Ponty (Première version, manuscrite), dans Les Mots et autres écrits autobiographiques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2014, p. 1130. 

[3]  Précision supplémentaire : le grec Λάος / Laos renvoie à la notion de « peuple » au sens de petit peuple ou, parfois, de masse d’hommes assemblée. C’est ainsi qu’il s’oppose à δῆμος / dêmos, le peuple comme institution politique ; δῆμος / dêmos  désigne à l’origine (VIe siècle av. J.-C.) un dème, c’est-à-dire une unité villageoise, puis, par dérivation, il en est venu à signifier « peuple », entrant, par exemple, en combinaison avec κράτος / krátos, « pouvoir », dans le mot δημοκρατία / dēmokratía, « démocratie », où le pouvoir appartient au peuple, qui l’exerce directement ou par l’intermédiaire de représentants élus… ou qui est censé le faire, tant nous avons d’exemples où cette prétention est, pour le moins, frelatée.

[4] Trésor de la Langue Française Informatisé, s.v. « laïque ».

S’asseoir au bord du fleuve

Patience, justice intérieure et alchimie de la colère

« Si quelqu’un t’a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre. »

Lao-Tseu

Cette phrase circule comme une lame courte, polie, tranchante, et, comme souvent avec les lames, elle coupe d’abord celui qui la manie. On l’attribue volontiers à Lao-Tseu, parfois à Sun Tzu, parfois à une sagesse “chinoise” ou “japonaise” indéterminée. Les recueils proverbiaux sérieux la rangent plutôt du côté d’un énoncé moderne, “dit” dériver d’un proverbe d’Extrême-Orient, et surtout recommandant la patience plutôt que la vengeance active.

Déjà, cette incertitude sur l’auteur nous enseigne quelque chose d’initiatique. Les paroles, comme les symboles, voyagent. Elles changent de temple, de langue, de siècle, et se chargent de projections. Dans la tradition maçonnique, nous savons combien l’important n’est pas seulement “qui a dit”, mais ce que cela opère en nous, ce que cela réveille, ce que cela révèle, ce que cela exige comme travail.

Le fleuve : la grande figure du Temps

La vengeance a un rythme : elle veut l’immédiat. Elle réclame l’instant, la riposte, la symétrie brutale. Le fleuve, lui, appartient à un autre ordre : celui du temps long, de la durée qui use les angles, polit les aspérités, et finit par rendre visible ce qui était caché.

S’asseoir au bord de la rivière, ce n’est pas “ne rien faire”. C’est changer de régime d’action. C’est renoncer à l’agitation qui nourrit l’offense, pour entrer dans une attention plus vaste. Dans un langage taoïste, nous reconnaissons l’ombre du wu wei : non pas l’inaction molle, mais l’art de ne pas forcer, l’intelligence de laisser le réel accomplir ce qu’il sait accomplir.

Initiatiquement, le fleuve représente aussi la loi du passage. Tout passe : la colère, l’humiliation, la rumeur, la réputation, la puissance. Et cette loi du passage n’est pas une consolation pour faibles. Elle est une discipline de souveraineté : tenir sa place, ne pas se laisser déporter par le choc, ne pas donner à l’ennemi le pouvoir de régler notre tempo intérieur.

réception 3ème degré, flambeaux, Hiram, épées
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Le cadavre : la tentation sombre de la jouissance

Le mot qui dérange, c’est “cadavre”. Il fait surgir une image dure, presque impure : celle d’une victoire sans combat, d’une revanche rendue par la vie elle-même. D’un point de vue philosophique, la phrase peut être comprise comme une apologie cynique de la patience vengeresse : “attends, le monde s’en chargera.

Or la lecture initiatique, elle, ne s’arrête pas à la surface. Elle demande : qu’est-ce qui meurt, au juste ? Est-ce l’autre… ou bien est-ce, en moi, quelque chose qui doit mourir ?

Dans l’atelier intérieur, le “cadavre” peut être lu comme la mort de l’illusion : l’illusion que la vengeance répare, qu’elle guérit, qu’elle rend ce qui fut pris. La vengeance promet une restitution, mais elle ne sait fabriquer que du double : elle reproduit le mal au lieu de le résoudre. Elle rend l’offense interminable, car elle l’inscrit dans une chaîne.

Nous touchons ici un point très maçonnique : la différence entre justice et vengeance. La justice cherche la mesure, la réparation, la vérité des faits, la protection du lien social. La vengeance, elle, cherche la satisfaction d’un feu intime. Elle se nourrit moins du tort que de la brûlure du tort. Et ce feu, si nous le laissons gouverner, devient maître de loge à notre place.

La leçon maçonnique : quitter l’équerre de la riposte pour l’équerre de la rectitude

La Franc-maçonnerie, dans son éthique, invite à une transformation des passions en vertus. Cela ne signifie pas “tout pardonner” au sens naïf, ni s’exposer indéfiniment au même abus. Cela signifie :

Ne pas laisser la violence de l’autre déterminer notre forme intérieure.

L’équerre, dans notre imaginaire symbolique, n’est pas l’outil qui frappe : elle est l’outil qui redresse. Le compas n’est pas la pointe qui blesse : il est la mesure qui limite. Relire la citation au prisme de ces outils, c’est entendre ceci :


« Ne te venge pas, parce que la vengeance te déforme. »

S’asseoir au bord du fleuve, c’est reprendre la maîtrise de son propre chantier. C’est refuser la contamination. Car l’offense a un pouvoir secret : elle veut nous faire ressembler à ce que nous condamnons.

Une ascèse de l’attente : l’initiation comme contre-rythme

La phrase, malgré sa brutalité, dit une vérité psychologique : le temps finit souvent par dévoiler les conséquences. La médisance revient, la malhonnêteté se paie, la manipulation s’effondre sous son propre poids. Le proverbe, tel que le présente la tradition proverbiale moderne, plaide d’abord pour la patience plutôt que la vengeance.

Mais, sur le plan initiatique, la question la plus exigeante est ailleurs : qu’attendons-nous, exactement, au bord de la rivière ?

Si nous attendons la chute de l’autre comme une friandise, nous demeurons prisonniers. Nous avons simplement remplacé l’acte vengeur par la rêverie vengeresse. Or l’initiation n’est pas un art de la frustration ; c’est un art de la transmutation. Il ne s’agit pas de réprimer la colère, mais de la travailler jusqu’à ce qu’elle devienne lucidité, exigence, discernement, capacité à poser des limites justes.

Autrement dit : nous pouvons nous asseoir au bord de la rivière, oui, mais pas comme un guetteur de noyés. Plutôt comme un veilleur. Un veilleur qui regarde passer les eaux pour y lire les mouvements de son propre cœur.

Convergences spirituelles : taoïsme, stoïcisme, et fraternité

Cette sagesse rejoint, par d’autres chemins, des traditions très différentes.

  • Le stoïcisme dirait : ne livre pas ta paix à celui qui t’a blessé ; garde la citadelle intérieure.
  • Une lecture chrétienne rappellerait que pardonner, ce n’est pas effacer le mal, c’est refuser de devenir son miroir.
  • Une lecture bouddhique inviterait à voir que la haine est un charbon ardent : celui qui le serre se brûle le premier.

La Franc-maçonnerie, quant à elle, tient ensemble ces fils : elle n’abolit pas l’exigence, elle n’idéalise pas la faiblesse, mais elle enseigne que la dignité humaine se reconnaît à ceci : ne pas répondre à la nuit par une nuit supplémentaire.

Le sens profond : déplacer le centre de gravité

Au fond, la phrase ne parle pas de l’autre. Elle parle de nous.

Elle nous demande : où plaçons-nous notre centre de gravité ? Dans l’événement (l’offense) ou dans l’être (ce que nous choisissons de devenir malgré l’offense) ?

S’asseoir au bord de la rivière, c’est déplacer le centre. C’est dire : “Je ne te donnerai pas le pouvoir de faire de moi un homme de ressentiment.” C’est une déclaration de liberté intérieure. Et cela, pour un regard maçonnique, est déjà une victoire.

Reste la dernière épreuve : lorsque le “cadavre” passe — c’est-à-dire lorsque le temps donne tort à celui qui nous a offensé — savons-nous demeurer justes sans devenir cruels ? Savons-nous préférer la paix au triomphe ? Savons-nous, surtout, reconnaître que la plus belle revanche n’est pas la chute de l’autre, mais notre propre rectification ?

Le fleuve emporte beaucoup de choses. À nous de décider ce que nous y laissons : la rancune, l’orgueil blessé, l’avidité de punir. Alors, peut-être, ce qui passe n’est pas “son cadavre”, mais la forme morte de nous-mêmes — celle qui croyait que la vengeance était une justice.

Une gratitude particulière à celui qui me souffla cette citation

Je voudrais, pour finir, adresser une gratitude particulière à celui qui me souffla cette phrase, comme on glisse une braise sous la cendre afin que la nuit, sans bruit, se mette à éclairer.

Bouddha

C’est un vieux sage, un Franc-maçon de ces trempes rares qui ne cherchent ni à convaincre ni à briller. Il transmet comme on pose une main sur l’épaule, avec cette pudeur des hommes qui ont beaucoup vu et qui ont compris que la parole n’a de prix que lorsqu’elle naît d’un long silence. Dans sa Loge, il n’élève jamais la voix. Il l’incline. Il la mesure. Il la dépose. Et, fait plus précieux encore, il écoute. Il écoute vraiment, avec cette attention patiente qui donne aux autres le courage de se dire, et parfois même de se réparer.

Je le revois, immobile et simple, comme un arbre ancien. Il parle peu, mais chaque mot a le poids d’une pierre juste. Il ne distribue pas des sentences, il offre des repères. Ses phrases ne ferment pas, elles ouvrent. Elles n’écrasent pas, elles relèvent. On devine, derrière cette sobriété, un puits sans fond de lectures, de rites vécus, d’épreuves traversées, de fidélités tenues. Un puits d’où il ne tire pas pour lui, mais pour désaltérer ceux qui passent.

Et quand je pense à lui, une image revient toujours

Au fond de la vallée, là où le tumulte se dissout, coule une rivière. Elle ne fait pas de discours, elle ne règle pas de comptes. Elle va. Elle passe. Elle emporte, elle polit, elle décante. Elle ne se précipite pas, mais rien ne l’arrête. Ainsi est sa Loge, ainsi est sa présence : une eau vive, tenue, régulière, qui apprend aux pierres à devenir moins tranchantes.

À l’oreille des Maçons, il murmure cette sagesse qui ne cherche pas la vengeance, parce qu’elle sait ce qu’elle coûte. Il rappelle que l’offense est un crochet qui voudrait nous arracher à nous-mêmes, et que la vraie victoire consiste à demeurer debout, sans se salir les mains, sans perdre la forme intérieure. Il dit cela sans morale, sans posture. Il le dit comme on indique un chemin quand la brume tombe.

Alors, oui, merci à toi, Frère discret, veilleur au bord des eaux. Merci pour cette phrase offerte comme un outil, non comme une arme. Merci pour cette transmission qui n’est pas un héritage figé, mais une respiration. Et merci, surtout, pour cette écoute. Car tu sais mieux que quiconque que la parole la plus juste ne se crie pas : elle se reçoit. Puis elle se travaille. Et, quand le moment est venu, elle s’écoule à son tour, humblement, comme une rivière au fond de la vallée.

La grenade, cœur battant de nos colonnes

La grenade, chez Magali Aimé, n’est jamais un fruit décoratif posé au sommet de colonnes ou au bord d’un plat. Elle devient une sorte d’astre miniature, un monde serré dans sa peau rugueuse, que la parole patiente de l’autrice ouvre grain après grain. À mesure que nous la suivons, nous comprenons que ce petit livre n’est pas un manuel symbolique de plus, mais une méditation très incarnée sur la façon dont le végétal peut irriguer un chemin spirituel, maçonnique et intérieur.

Tout commence dans le jardin d’enfance. Magali Aimé n’aborde pas la grenade depuis un laboratoire d’érudition, mais depuis un parc familial où les arbres portent le prénom des enfants et des proches. Chaque plantation marque une naissance, un deuil, un anniversaire. Son père, attentif aux pierres comme aux arbres, cueille les grenades d’automne pour les déposer sur un plateau, les laisser finir de mûrir. La grenade entre ainsi dans la mémoire affective avant d’entrer dans la symbolique. Ce choix de départ n’est pas anodin, il donne au texte une tonalité de confidence, presque de journal initiatique. Lorsque plus tard, en loge, une sœur lui demande un travail sur les végétaux, la grenade remonte naturellement, comme un fil rouge qui relie l’enfance aux colonnes du Temple.

Le livre épouse alors un mouvement de spirale. Magali Aimé part de la franc-maçonnerie, y revient sans cesse, mais explore entre-temps mythes fondateurs, religions, poésie, peinture et alchimie. Dans la loge, la grenade accompagne l’apprenti. L’initiée découvre les fruits à l’occident, au moment où elle franchit la porte basse. Le compagnon, passant entre les colonnes, rencontre à l’orient le mot de passe de son grade, riche de résonances végétales. L’auteure montre comment épi de blé et grenade se répondent, l’un tourné vers la croissance de la graine, l’autre vers l’abondance des fruits. La franc-maçonnerie apparaît alors comme un art d’habiter les cycles de la nature, et non comme une abstraction hors sol.

Magali Aimé déploie longuement la présence des grenades au sommet des colonnes du temple de Salomon. Elle rappelle le passage biblique où sont évoquées ces centaines de grenades disposées en deux rangs autour des chapiteaux. À partir de cette image, elle conduit une réflexion profonde sur l’unité et la multiplicité. Vue de l’extérieur, la grenade est une sphère rouge, presque un blason d’unité. Une fois ouverte, elle se révèle constellation de perles écarlates. La loge se lit de la même manière. Depuis la porte, nous percevons un corps fraternel apparemment unifié. À l’intérieur, chaque sœur, chaque frère surgit comme un grain singulier, autonome et pourtant relié à tous les autres par la même enveloppe rituelle. La grenade devient alors métaphore de la communauté initiatique, où la diversité des parcours ne contredit pas l’aspiration à une même lumière.

Grenades

La réflexion maçonnique se nourrit aussi d’une triade végétale que Magali Aimé met en avant. Le blé, la grenade, l’acacia. Le blé pour la naissance, le renouveau, l’élan de la vie qui se régénère. L’acacia pour l’immortalité, la fidélité, la promesse de l’éveil qui résiste à la corruption. La grenade pour l’étrange alliance de l’individuel et du collectif, de l’intime et du communautaire. Chaque grain représente une parcelle de connaissance, parfois cachée dans l’épaisseur de la cosse, parfois offerte à la vue de tous lors des travaux. La sœur ou le frère travaille sa propre graine de vérité tout en sachant que l’ensemble des grains fait sens pour la loge entière. À travers ces images, Magali Aimé offre au lecteur maçon une sorte d’examen de conscience symbolique. Quelle place acceptons-nous de prendre dans ce fruit commun qu’est la loge. De quoi nourrissons-nous réellement nos travaux.

Grenades, monument des droits de l’Homme, Paris – Photo © 450.fm

L’ouvrage ne se limite pas à l’espace rituel. L’auteure est allée chercher la grenade dans les lointains géographiques et temporels. Le fruit devient messager de la Perse ancienne, du Caucase, des rives méditerranéennes, des sagesses zoroastriennes comme des mystiques chrétiennes. Une belle anecdote raconte Zoroastre enfant, obligatoire dégustateur de feuilles de grenadier avant son initiation, à l’âge de 7 ans. Plus loin, la lecture de saint Jean de la Croix (1542 – 1591)rappelle que la grenade, pour la tradition carmélitaine, condense les mystères les plus élevés de Dieu, les jugements profonds, les perfections divines. La rondeur du fruit évoque l’éternité, les grains, innombrables et uniques, figurent les effets multiples de la grâce. Ces résonances montrent comment un même symbole circule d’une tradition à l’autre, change de langage sans perdre son noyau de sens.

Grenades

La partie consacrée aux mythes et aux saisons fait dialoguer les légendes de Perséphone et de Déméter avec les rythmes cosmiques que la franc-maçonnerie connaît bien. La grenade que la jeune fille goûte dans le monde souterrain marque la rupture, la transgression, mais aussi l’entrée dans une nouvelle forme de connaissance. Il y a l’avant où rien n’est encore goûté, l’après où la saveur, aussi minime soit-elle, a tout changé. Nous retrouvons là le passage initiatique, ce moment où la candidate goûte à un mot, à un signe, à une lumière intérieure qui ne la quittera plus. La grenade devient fruit de passage, médiatrice entre l’hiver et le printemps, entre la descente dans le noir et la remontée vers l’orient.

Jésus à la grenade

Lorsque Magali Aimé rapproche la grenade des solstices et des équinoxes, elle ne fait pas un jeu d’érudition. Elle donne au lecteur la sensation qu’un fruit de marché peut contenir tout un calendrier sacré.

Une autre force du livre réside dans l’attention portée aux couleurs et aux formes. Magali Aimé parle de la rondeur du fruit, de cette petite couronne qui surmonte sa peau, de la difficulté à l’ouvrir, de la résistance presque farouche de son enveloppe. Il y a là une pédagogie du désir. Ce qui s’ouvre sans effort se dissipe souvent sans mémoire. La grenade, elle, demande un geste décidé, parfois un couteau, parfois les doigts qui s’enfoncent, une patience devant les membranes à écarter. Cette résistance renvoie à nos propres réticences à laisser apparaître nos richesses intérieures. Une fois l’écorce rompue, la chair explose en lumière rouge, en géométrie de grains alignés.

Carl Gustav Jung

Magali Aimé cite Carl Gustav Jung pour rappeler que le symbole agit comme un pont entre le conscient et l’inconscient. La grenade, avec sa forme quasi mathématique et son cœur vibrant, devient ce pont incarné. Elle nous invite à reconnaître que la vérité ne se donne jamais tout entière à la surface, qu’il faut accepter de traverser la peau de nos habitudes pour accéder aux arilles de sens cachés en nous.

L’épisode intitulé « Un éclat d’Éternité » donne à ce fruit une dimension presque cosmique. La grenade y apparaît comme un petit monde prêt à se briser pour mieux se donner. Fruit de l’abondance et de la rupture, elle contient une couleur vive, une diversité de saveurs, une promesse de renouveau au cœur même de la fragilité de sa peau. Chaque grain devient une semence d’avenir, une étoile minuscule lancée dans la nuit humaine. Nous sentons dans ces pages l’écho d’une théologie implicite. Rien n’est clos qui ne puisse s’ouvrir. Rien ne se brise sans offrir, dans les éclats, une possibilité de recomposition. Cette manière de parler de la grenade rejoint profondément le travail maçonnique sur la mort et la renaissance, sur la nécessité de laisser tomber certaines formes anciennes pour laisser passer plus de lumière.

Magali Aimé, en bonne contemplatrice des symboles, ne néglige pas les arts. La peinture de Botticelli où l’enfant Jésus serre une grenade dans sa main, la littérature de Shakespeare, les poètes qui chantent les fruits et les fleurs, tous viennent nourrir la méditation. La grenade rejoint ici le vaste cortège des objets quotidiens que l’art transfigure en supports d’élévation. Pour un lecteur maçon, ces incursions artistiques rappellent que la loge ne se suffit pas de ses propres références, qu’elle gagne à laisser résonner en elle la polyphonie des cultures. La grenade devient ainsi un point de jonction entre l’atelier, le musée et la bibliothèque.

Cette ampleur de références, pourtant, ne submerge jamais la voix de Magali Aimé. Son écriture garde quelque chose de la conversation fraternelle, d’un entretien mené après les travaux autour d’une table où circulent pain, vin et fruits. Ce n’est pas un hasard. Avant d’écrire sur les symboles, Magali Aimé a exploré le monde de la gastronomie et de la communication. Journaliste pour Gault Millau, Côté Sud, Génération Santé, elle a appris à regarder les aliments comme des paysages, à écouter ce que racontent les recettes et les façons de dresser une table. Elle a ensuite transmis cette expérience dans l’enseignement de la communication à Paris et à Aix-en-Provence. Quand elle est initiée à la Grande Loge Féminine de France, et bien qu’ayant changée d’obédience depuis, son regard sur la nourriture se charge d’une dimension rituelle. Ses ouvrages précédents, Les vignes de la Franc-Maçonnerie (Dervy, 2006) et Femme et Franc-maçonneParole d’apprenties, silence de compagnonnes (Dervy, 2010), avaient déjà marié terroir et Temple, corps de femme et parcours initiatique. La Grenade prolonge cette œuvre en se concentrant sur un fruit unique, mais ce fruit concentre désormais tout un univers.

Dans ce parcours d’auteure, La grenade occupe une place singulière. Le format modeste, la brièveté apparente, contrastent avec la densité de ce qui est donné. Nous sortons de la lecture avec l’impression d’avoir consulté à la fois un carnet de loge, un manuel de mythologie et un traité de phénoménologie gourmande.

Grenades

Magali Aimé parvient à toucher plusieurs publics à la fois. Les gourmandes et gourmands de symboles y trouveront matière à réflexion sur la manière dont la franc-maçonnerie assume ou oublie ses racines végétales. Les sœurs et frères attentifs à la pédagogie de l’atelier y repéreront des pistes de travaux pour les apprenties et les compagnons, autour du blé, de la grenade, de l’acacia, mais aussi autour du rapport entre spirituel et matériel, entre ce que nous mangeons et ce que nous devenons. Les lectrices et lecteurs moins familiers de la loge découvriront que la franc-maçonnerie ne se réduit pas à quelques clichés sur les outils et les colonnes, qu’elle sait aussi parler de fruits, de saisons et d’amour.

Car l’amour traverse discrètement ce livre. Il se lit dans les souvenirs d’enfance, dans la façon dont Magali Aimé évoque la main de son père déposant les grenades sur un plateau. Il se lit dans la fraternité de loge, dans la figure de la seconde surveillante qui l’accompagne patiemment vers une compréhension plus fine des symboles. Il se lit enfin dans ces dernières pages où la grenade rejoint une devinette turque adressée à la fiancée, puis une phrase d’Oscar Wilde qui rappelle que l’amour ne se vend ni ne s’achète. Là encore, la grenade sert de miroir. Elle rappelle que tout lien véritable exige une part de mystère, que la multiplicité des grains n’abolit pas l’unité du cœur.

Magali Aimé

Lire Magali Aimé, c’est accepter de tenir une grenade dans la paume, de sentir son poids, sa rugosité, sa couronne minuscule, d’hésiter avant de l’ouvrir et de consentir enfin à la voir éclater en petites étoiles rouges. À travers ce geste imaginaire, nous éprouvons ce que peut être un symbole vivant. Non un signe figé sur un diagramme, mais une réalité qui nous accompagne à table, en loge, dans les jardins de mémoire et au seuil de la mort. La grenade Tarente offre ainsi aux sœurs et aux frères, mais aussi à toutes celles et tous ceux qui cheminent vers davantage de conscience, un compagnon de route discret et puissant. Un fruit qui rappelle que la vraie nourriture n’est jamais seulement destinée au corps, qu’elle vient aussi rassasier la soif de lumière qui brûle en secret dans chacune et chacun de nous.

La grenade

Magali AiméLes Éditions de la Tarente, coll.  Ces symboles qui nous nourrissent, 2025, 72 p., 12 € / L’éditeur, le site

Pourquoi n’y aurait-il pas quelque chose plutôt que rien du tout ?

« La Franc-maçonnerie proclame, comme elle a toujours proclamé, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. »

Cette formulation conservait la formule traditionnelle «Grand Architecte de l’Univers » sans plus la rattacher obligatoirement à une foi en un Dieu personnel et transcendant. Elle ouvrait ainsi très clairement les portes de la Franc-maçonnerie aux déistes, ce qui correspondait aux évolutions survenues dans les franc-maçonneries.

« Avec de la méthode et de la logique on peut arriver à tout, aussi bien qu’à rien. »

Pierre Dac

1875 : Convent de Lausanne. Adoption du symbole du Grand Architecte de l’Univers comme Principe créateur.

Lorsqu’un juge d’instruction recherche la vérité au cours d’une affaire, il instruit à charge et à décharge, en pesant le pour et le contre, en étayant ses affirmations de preuves puis en tentant de se faire une opinion la plus juste possible.

Je vais tenter, si cela est possible, de faire de même pour répondre à la question :

Pourquoi n’y aurait-il pas quelque chose plutôt que rien ?

Les athées proposent comme réponse de dire que l’univers est éternel, sans début et sans fin, voilà tout.

A partir de ce principe, toutes réflexions ou interrogations existentielles sont vaines et dérisoires. Toutefois, nous Franc-maçons, pouvons-nous nous satisfaire d’une telle réponse ?

Nous sommes des cherchants, des quêteurs de lumière à la recherche de la « Connaissance suprême ». Devant la condition humaine et ce qui le dépasse, le REAA proclame, l’hypothèse de l’existence d’un Principe Créateur et ordonnateur du Chaos. Il lui donne pour nom Grand Architecte De L’Univers, nom qui est assurément en tant que symbole celui qui permet le plus large consensus car chacun est libre de mettre ce qu’il veut derrière ce symbole. N’étant lié à aucune croyance, il se veut rassembleur et humble, il exprime la foi du Maçon Écossais dans la liberté totale de sa conscience. Il reste une entité métaphysique principe de la connaissance, de la lumière qui est notre but. Son rôle devient essentiellement spirituel et cette position, ne s’oppose nullement à une quelconque religion.

Même si la démarche maçonnique nous donne des outils comme support de notre démarche spirituelle, elle ne répond pas pour autant à la question posée. Elle donne une explication philosophique qui ne peut satisfaire le cherchant curieux.

1° Peut-il exister quelque chose à partir de rien ?

2° Quelles sont les réponses humaines et notamment religieuses ?

3° La Franc-maçonnerie nous aide-t-elle à répondre à cette énigme ?

1° Peut-il exister quelque chose à partir de rien ?

Nu dans le désert, hors de portée de tout, je réfléchis à la possibilité de m’alimenter, de boire, de me protéger des agressions du soleil, bref de survivre. Autour de moi du sable à perte de vue. Situation insoluble en apparence et même en réalité définitive. Peine perdue certainement, à partir de rien, il est semble impossible de produire, de créer quelque chose. Je suis donc voué à disparaître.

Gottfried Wilhelm von Leibniz

Soudain un orage d’une intensité peu commune éclate. Les chutes d’eau provoquent des regs, des torrents de boue, des troncs d’arbre arrachés on ne sait où ? J’en enfourche un et me retrouve entrainé par le courant. Quelques heures plus tard, je me retrouve à proximité d’un village, sauvé !

Ainsi donc, un miracle venait de se produire. La nature avait réglé mon problème. A partir de rien, il pouvait se produire quelque chose !

Le philosophe Leibniz est le premier qui, dans « les Principes de la nature et de la grâce (1714 »), a formulé cette question telle quelle. Cette question est au fondement de notre vision du monde. Elle est indéniablement de nature métaphysique. Dès lors, il n’est pas étonnant que la réponse de Leibniz fasse intervenir l’Etre suprême, Dieu, et reprenne l’articulation de la métaphysique exposée pour la première fois par Aristote.

2° Quelles sont les réponses humaines et notamment religieuses ?

L’analyse que Leibniz donne va lui permettre de formuler une réponse à cette question d’apparence insoluble. Le néant absolu n’est pas de ce monde puisqu’il existe des choses. Or s’il y a des choses, au lieu d’un « rien » plus facile, plus évident, il doit bien y avoir à cela une raison. Cette raison, même si elle est inaccessible, doit être cherchée le plus en amont possible de l’existence des choses, à leur origine. Pourquoi y a-t-il eu création à un moment donné ? Tout naturellement Leibniz en vient donc à parler de Dieu. S’il y a des choses, il faut qu’il y ait une raison ; et cette raison se trouve en Dieu, le créateur.

« Parler de rien, c’est déjà quelque chose ! »

Bernard Shaw

Fort de l’idée que Dieu existe, qu’il est l’être suprême, et par conséquent l’être le plus parfait, Leibniz assure que le monde est ainsi fait parce que Dieu, dans son infinie bonté, a choisi le monde le plus parfait pour sa création, le meilleur des mondes possibles. 

« Selon la théorie du Big Bang, tout l’univers est entré en existence à un point précis d’un passé lointain. Tout défenseur d’une telle théorie, du moins s’il s’agit d’un athée, doit croire que la matière de l’univers est venue de rien et par rien. » (Anthony Kenny)

On voit bien que cette explication repose essentiellement sur la théorie qui précise que si la matière et l’être existent, ils ne peuvent être issus que de Dieu.

« Demandez-le à Dieu, celui qui, selon toute vraisemblance, a créé les choses existantes, celui qui a donné l’être du monde.  Et Dieu existe forcément puisqu’il y a des choses dans le monde. L’existence de celles-ci rend évident l’existence de Dieu, puisqu’il faut donner une raison à leur existence. Si Dieu n’était pas là, elles n’existeraient pas, puisquil n’y aurait aucune raison pour les justifier. »

Proverbe : Le monde n’existe pas parce qu’il a une raison d’exister mais parce qu’il n’y en a aucune qui s’oppose à ce qu’il existe.

3° La Franc-maçonnerie nous aide-t-elle à répondre à cette énigme ?

« Ce qui est le plus incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. »

Albert Einstein
Ca’ Rezzonico – Eraclito 1705 – Giuseppe Torretti

Depuis Héraclite, nous avons l’habitude de penser le temps comme un fleuve qui emporte tout dans une seule direction et un seul sens, mais le temps du chaos, de l’absurde, est plutôt comme un océan dans lequel chaque goutte d’eau peut se déplacer dans toutes les directions et dans tous les sens.

Les mythes de la création, les cosmogonies antiques sont rarement des créations du monde ex nihilo mais des créations à partir d’un chaos, d’un océan primordial, d’une mer de lait, d’un œuf originel. La création n’est pas un jaillissement du néant mais une organisation, une sortie de l’indistinct. « Le chaos, ou plutôt, l’océan primordial, la mer de lait est barattée par le serpent de la logique. »

Pythagore et ses disciples croyaient en la métempsycose. L’âme d’un humain ou d’un animal est réincarnée dans un autre humain ou dans un autre animal après la mort. Une autre de leurs croyances pourrait se résumer en « Tout est nombre ». Le nombre entier est la cause des qualités des divers éléments de l’univers. L’harmonie est divine, elle consiste en rapports numériques. Cette dernière croyance les a amenés à étudier avec passion les propriétés des nombres entiers.

Socrate

Ce que nous faisons en Loge n’est pas vraiment innocent. Le rituel maçonnique est un pont entre le visible et l’invisible. Il est souvent basé sur la répétition de formules, de litanies ou d’acclamations. Comme le tintement des cloches, il agit comme une vague qui engendre un état second. Le symbolisme s’adresse au subconscient et non au conscient. Comme la prière, il jaillit des lèvres et s’intériorise. Il permet d’atteindre une forme d’inconscient collectif qui est source de paix, d’harmonie et de connaissance de soi. Il se poursuit inconsciemment dans le silence de la nudité de l’être avant de relier les êtres dans le mystère de la Chaîne d’Union, au-delà des mots et des différences. Il devient contemplation lorsque la voix extérieure et la voie du dedans n’éprouvent plus la nécessité d’utiliser des mots, pour enfin devenir illumination lorsque l’homme devient éveillé, lucide, détaché de son ego pour être relier à la chaîne mystique, à l’inconscient collectif. C’est ainsi que l’initié entre dans le Temple pour finalement créer son propre Temple intérieur. Là, est le secret de la devise de Socrate améliorée :

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux ».

La devise « ordo ab chaos » implique l’action d’un Principe d’ordre, ce chaos d’où vient chacun d’entre nous symbolise, la souffrance et la déroute de l’esprit humain qui précède le cheminement vers une vie spirituelle dans la paix et la fraternité.

Notre mission en tant que Maçon est donc de faire surgir l’ordre de ce chaos. Il devient une source d’espérance pour celui qui est dans les ténèbres, et qui aspire à la Lumière.

Le déisme est une représentation mentale reconnaissant l’existence d’une puissance supérieure, ou Principe Créateur, dénommé génériquement Dieu, et que nous Franc-maçon nommons GADLU, cette façon de penser rejette toute révélation, tout dogme.

« S’il n’y a pas de solution c’est qu’il n’y a pas de problème. »

Proverbe Shadok – Jacques Rouxel

L’impossibilité du néant absolu peut être étendue à la mort éternelle si l’on estime que la mort est un néant et que l’éternité est un absolu. Chacun est libre d’en penser ce qu’il veut.
À force d’en parler, le néant finit par avoir de la consistance. (Léo Ferré, Ludwig)

La pensée n’a pas plus horreur de l’absurde que la nature n’a horreur du vide. Philosopher, c’est apprendre à mourir, Platon

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.

Je ne parlerai pas de la mort dont il est difficile de parler en termes initiatiques, mais j’essaierai de traiter de ce que signifie pour nous Maçons, l’immortalité de l’âme, célébrée par Socrate et Platon, ainsi que le point de vue de nos ancêtres et des Anciens sur la question. Le rituel nous dit que les questions métaphysiques ont toujours un lieu d’incertitude et que pour cette raison nous nous défions de tous les dogmes. Mais le rituel nous dit aussi que les symboles parlent et s’ils parlent, s’ils sont signifiants c’est qu’ils sont susceptibles de conduire à quelque vérité, même partielle et approchée.

De plus pouvons-nous vivre sans croyances ?

Certes une croyance ne peut être une certitude rationnelle, ce n’est qu’une conviction subjective, comme par exemple la croyance aux valeurs morales. Mais elle a le mérite de nous inspirer des règles de vie et même de fonder une éthique capable d’orienter et de structurer une existence. Voyez comme peuvent se conduire parfois tans de gens qui affirment « ne croire en rien » ce qui est un mal caractéristique de notre siècle.

Dans cette optique, il est toujours nécessaire de s’interroger sur l ‘au-delà de la vie et de la mort. On ne vit pas de la même manière si on croit que la mort est un pur anéantissement de l’être et de la personne et si I’on pense que notre âme a des chances de survivre dans un espace inconnu et pourquoi pas, de poursuivre là bas sa progression vers la Lumière. Et à cet égard je peux dire que le Rite de notre Ordre parle souvent et avec une force d’illumination incomparable.

Quand un de nos Frères, comme celui que nous pleurons aujourd’hui, nous a définitivement privé de sa présence, nous disons qu’il est passé à I’Orient étemel. L’Orient est pour nous un terme familier qui désigne le lieu où siège la plus haute Lumière, celle du Delta symbole de la Suprême Pensée qui anime le monde comme elle guide et éclaire notre quête spirituelle. C’est pourquoi c’est aussi celui où siège le Vénérable Maître de la Loge.

Mais il est clair que l’Orient parce qu’il suggère une éternité de Lumière, se situe au delà du Temple et du monde matériel, qu’il a un rapport avec la Présence du Grand Architecte de l’Univers, et qu’il est ce lieu sacré et inconnu où se retrouverons ceux qui ont quitté ce monde et tous nos Frères disparus.

Portrait-de-Victor-Hugo-par-Nadar-vers-1884

Nous Maçons, nous voyons l‘Orient étemel comme un espace où la vie se perpétue, puisque nos Frères dans notre esprit demeurent vivants, immortels, que nous les associons comme nous le ferons tout à l‘heure, à notre Chaîne d’Union rituelle où nous les pensons là, nous tenant par la main et poursuivant cependant ailleurs et dans une autre Lumière l’œuvre de perfection à laquelle ils se sont voués.

Victor Hugo, qui fut aussi un grand poète initié par la vie, n’a t-il pas écrit: « Les morts sont des vivants mêlés à nos combats » ? Lui aussi ne pouvait les concevoir séparés de la vie et surtout de notre vie, de nos espérances et de nos travaux.

Mais le plus grand symbole maçonnique de l’immortalité de l’âme est certainement celui de la résurrection d’Hiram que chaque maître a été appelé à vivre à l’occasion de son initiation au 3ème degré. Celui qui incarne les plus hautes vertus maçonniques, l’architecte assassiné du Temple de Jérusalem, se relève de son cercueil et apparaît « aussi radieux que jamais » dans le rayonnement de l’orient éternel.

Cette résurrection exemplaire apparaît comme le symbole de la résurrection de tous les initiés, de tous ceux qui sont attachés à suivre le chemin de l’esprit en quête d’élévation, de sérénité intérieure et de perfection. L’exemple d’Hiram nous enseigne l’ultime finalité de la quête initiatique: nous rendre dignes de la connaissance totale dans le royaume de l’Esprit par la pratique de la sagesse et la persévérance dans la recherche.

Nos ancêtres ont toujours cru à la survivance de l’esprit des morts et les premiers gestes funéraires des humains primitifs témoignent pour les spécialistes de la préhistoire de la préoccupation d’un passage des disparus dans un autre monde.

Le culte des esprits a été la première religion de l’humanité, il a duré des dizaines de milliers d’années et on en trouve de multiples témoignages dans d’innombrables cultures actuelles d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Les Romains ont toujours honoré dans les foyers les mannes de leurs ancêtres, ils mettaient une pièce de monnaie dans la bouche des morts pour qu’ils paient leur passage sur le grand fleuve qui conduit vers l’au-delà.

Quant aux Egyptiens toute leur religion était tournée vers la vie future et préparait tous les humains au voyage de l’âme dans les sphères célestes qu’ils devaient accomplir dans la barque d’Isis en forme de croissant de lune.

Et que signifieraient le mot d’espoir qui suit les multiples « gémissons » de la batterie de deuil, et le fait qu’elle soit toujours suivie d’une batterie d’espérance, de confiance et de sérénité, si ce rite ne nous invitait pas à croire que la vie se prolonge ailleurs dans un monde de lumière où un frère initié connaîtra l’initiation véritable.

Est-ce que nous dirions: « Les corps de nos Frères disparus ont rejoint les ténèbres, mais leur esprit brille encore » si nous ne partagions cette espérance d’une survie future que toutes les symboliques initiatiques et religieuses nous ont toujours enseignée?

Réflexions d’un Franc-maçon

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Chères lectrices, chers lecteurs, cette semaine je vous livre dans la vidéo ci-dessous quelques réflexions sur mon expérience et mon vécu de Franc-maçon. Je dois vous avouer que je ne suis pas allé loin pour trouver mon inspiration et j’ai trouvé matière en feuilletant numériquement notre journal. Il y a de nombreux articles de fond développés par des auteur(e)s de qualités et j’avoue que j’y trouve mon bonheur en tant qu’éternel apprenti.

De plus, il ne met pas toujours facile de me rendre en tenue en France car je réside en Italie sur une île, loin de tout… C’est donc un bonheur de lire les articles de mes confrères sans aller en tenue régulièrement pour y découvrir de nouvelles planches. 

Je profite aussi de ces propos pour préciser que le diffuseur : (YouTube), passage obligé de mon canal Youtube : Le grand rené

se sent obligé de préciser à chaque diffusion de propos maçonniques que la Franc-maçonnerie est une association etc… une précision proche du propos douteux ou limite contrôle, comme une sorte de label qu’on nous soumettrait avant diffusion. Je réponds ainsi aux lecteurs et téléspectateurs qui me questionnent à ce sujet!

Je laisse place maintenant à la video du Grand René :

Légendes de France ou d’ailleurs : L’Ankou, l’ouvrier de la mort

On l’entend avant de le voir. En Bretagne, l’Ankou n’est pas la grande Faucheuse, mais son ouvrier : dernier mort de l’année, promu pendant douze mois au rang de serviteur de la Mort, il parcourt les chemins avec sa charrette grinçante et ramasse les âmes comme d’autres ramassent les gerbes. De paroisse en paroisse, de Monts d’Arrée en littoral, sa silhouette maigre, son large chapeau et sa faux retournée hantent l’imaginaire breton. Et pour qui travaille à l’Orient, difficile de ne pas voir, derrière cette figure, une étrange parenté avec le Frère qui conduit la chaîne vers l’Orient éternel.

Ploumilliau_Église paroissiale

En Bretagne, la nuit n’est jamais tout à fait silencieuse

Le vent qui force sur les talus, le ressac qui remonte les estuaires, les roues de char qui ont longtemps crissé sur les chemins creux : tout cela finit, un jour, par prendre forme. L’Ankou naît là, dans ce fond sonore, comme si la Mort avait eu besoin d’un visage, d’un pas, d’un outil pour se rendre plus proche et, paradoxalement, moins terrifiante.

Dans la tradition bretonne, l’Ankou n’est pas la Mort elle-même

Il en est le serviteur, l’« ouvrier de la mort » (oberour ar maro), chargé de collecter les âmes de ceux dont l’heure est venue. On le décrit tantôt comme un vieil homme très grand et très maigre, les cheveux longs et blancs, abrité sous un large feutre, tantôt comme un squelette drapé d’un linceul, la tête tournant sans cesse pour embrasser d’un seul regard toute la paroisse qu’il doit parcourir.

Son outil n’est pas une faux tout à fait comme les autres

Le fer est monté à l’envers, le tranchant tourné vers l’extérieur. Celui qui fauche l’herbe ramène la lame vers lui ; l’Ankou, lui, projette sa faux en avant, comme s’il ouvrait la route aux âmes en partance. On lui prête parfois un maillet, le mell benniget, le « maillet béni » qui, autrefois, dans quelques chapelles, servait à hâter en douceur le trépas des agonisants, geste ambigu où le christianisme le plus tendre conserve une mémoire païenne de la puissance qui donne et retire la vie.

Mais c’est sa charrette qui fait de lui une présence inoubliable. Le karr an Ankou, ou karrig an Ankou lorsqu’on l’imagine plus modeste, est ce véhicule grinçant que l’on entend au cœur de la nuit. L’essieu mal graissé pousse son cri caractéristique, ce « wig ha wag » dont parlent les conteurs, et ceux qui l’entendent savent qu’il vaut mieux ne pas se montrer à la fenêtre. Le bruit ne prévient pas seulement les voisins : il désigne aussi celui dont l’âme va bientôt prendre place à l’arrière de la charrette. Sur les côtes, la roue devient barque : la bag noz, la barque de nuit, glisse entre les rochers en recueillant les anaon, les âmes des trépassés, comme un Charon armoricain.

L’un des traits les plus singuliers de l’Ankou est sa manière d’entrer en fonction

Dans de nombreux récits, ce n’est pas une entité immémoriale mais un humain qui change de statut. Le dernier mort de l’année, dans une paroisse, devient l’Ankou de cette paroisse pour l’année suivante. Douze mois durant, il va chercher les morts de chez lui, comme s’il connaissait encore personnellement ceux qu’il vient conduire de l’autre côté. Lorsque les décès sont plus nombreux qu’à l’ordinaire, on entend parfois ce commentaire fataliste : « Celui-là, c’est un Ankou méchant… »

La Bretagne a pris cette figure très au sérieux

On la retrouve sculptée sur les ossuaires, les bénitiers, les porches d’églises : à La Roche-Maurice, un Ankou squelettique, armé d’une faux, surmonte un bénitier avec cette inscription lapidaire : « Je vous tue tous. » A Ploudiry, Lannédern, Brasparts, d’autres silhouettes osseuses rappellent aux vivants ce destin commun. L’Ankou veille au cimetière, il garde les morts, mais il circule aussi dehors, sur la lande, dans les Monts d’Arrée où beaucoup le situent en résidence principale, comme s’il y avait là une concentration particulière de brume, de pierre et de silence.

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Les récits ne manquent pas pour décrire ses tournées

Anatole Le Braz, écrivain et folkloriste breton, grand collecteur des traditions de l’Armorique, raconte ces nuits où un paysan, croyant surprendre enfin la fameuse charrette, se cache dans un bouquet de noisetiers au bord du chemin. Lorsque l’Ankou s’arrête justement là pour réparer son essieu avec une branche coupée dans le fourré qui lui sert de cachette, l’imprudent survivra quelques heures, tout au plus. D’autres histoires le montrent frôlant, la nuit de Noël, les épaules de ceux qui ne verront pas l’année s’achever.

Ce qui frappe, pourtant, dans la figure de l’Ankou, c’est qu’il ne relève pas du diable

Il n’est ni tentateur ni juge. Il ne punit pas, il ne décide pas : il exécute. Il est l’ordre des choses, le rouage qui fait passer la mort de l’abstraction au concret. On le craint, bien sûr ; mais on le respecte presque autant qu’on le redoute, parce qu’il assume une tâche que personne ne souhaite occuper, et qu’il accomplit sans haine. Le lien avec la mythologie celtique affleure encore : personnage psychopompe, parfois rapproché de divinités comme Sucellos ou le Dagda, l’Ankou semble être un reste de ces dieux qui maîtrisaient les cycles de vie et de mort, reconverti en simple fonctionnaire de la finitude humaine.

Vu depuis la Bretagne d’aujourd’hui, il y a dans l’Ankou quelque chose d’étonnamment moderne. Dans un monde où la mort est souvent aseptisée, médicalisée, tenue à distance, ce personnage rappelle crûment que nous sommes tous, un jour, l’inscrit anonyme sur une liste, l’arrêt programmé d’un cœur parmi d’autres. Sa charrette grinçante, c’est le bruit de fond de notre condition, que nous faisons beaucoup d’efforts pour couvrir, mais qui finit toujours par se faire entendre.

L’Ankou, la chaîne et l’Orient

Pour un Franc-Maçon, la figure de l’Ankou peut sembler, de prime abord, bien éloignée du Temple. Elle s’en rapproche pourtant si l’on prend au sérieux ce que disent les mythes de notre rapport au passage, à la limite, à l’Orient que nous appelons « éternel ».

D’abord, l’Ankou est un serviteur. Il ne commande pas, il accomplit. Cette posture d’« ouvrier de la mort », pour reprendre l’expression bretonne, rejoint la façon dont, en loge, nous évoquons le Frère ou la Sœur « qui nous a précédés à l’Orient éternel ». Il existe, dans certains rituels, un Frère qui conduit la chaîne, qui ouvre symboliquement le passage entre le cercle des vivants et celui de celles et ceux qui ont déposé leurs outils. Le psychopompe breton et ce « conducteur » rituel ne jouent pas dans le même registre, mais ils disent la même chose : personne ne passe seul.

Ensuite, l’Ankou est « le dernier de la chaîne » avant de devenir, pour un temps, celui qui la tient.

Il est le dernier mort de l’année, celui qu’on aurait pu croire définitivement sorti du jeu, et c’est lui qui prend la charge de venir chercher les suivants. Là encore, le symbole est parlant pour l’initié : nous recevons notre lumière d’anciens qui, un jour, quitteront la colonne, et nous aurons à notre tour la responsabilité de transmettre, d’accompagner, de tenir la main de ceux qui s’avancent vers le seuil – dans leurs épreuves, leurs deuils, leurs renoncements.

La charrette de l’Ankou, enfin, ressemble à une anti-procession funèbre : pas de grand apparat, pas de discours, mais un véhicule rustique, grinçant, qui fait sa tournée quoi qu’il arrive. Cette sobriété brutale peut être entendue comme une mise en garde : à force de sublimer la mort dans les mots, nous risquons d’oublier qu’elle est d’abord un fait. Le regard maçonnique ne se complaît ni dans l’horreur ni dans le déni. Il reconnaît la nécessité du passage, il le place sous le signe de la lumière, mais il n’en gomme pas la réalité concrète.

L’Ankou breton nous rappelle, à sa manière rugueuse, qu’il existe un travail de fin de chantier : celui qui consiste à accepter que nos œuvres soient finies, nos outils reposés, nos colonnes incomplètes. C’est précisément parce que le voyage a une fin que chaque pierre posée, chaque geste fraternel, chaque parole dite en loge prend un poids particulier.

L’Ankou ou la Mort en Bretagne [Daniel Giraudon]

D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux de Bretagne, il vous semble entendre grincer une charrette dans la nuit, souvenez-vous que les légendes parlent souvent davantage de notre peur de mourir et de notre désir de sens que de la mort elle-même. Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain, pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si vous le voulez bien…

Convent de Lausanne : 150 ans d’universalisme, une voix féminine au cœur du Rite

Pour les 150 ans du Convent de Lausanne, le Suprême Conseil Féminin de France propose une relecture dense et fraternelle d’un acte fondateur du REAA, où l’universalisme se mesure à la place qu’il sait faire au féminin.

Un livre peut commémorer un texte fondateur comme on fleurit une stèle. Celui-ci choisit une autre voie. Il se tient au bord de la source, il écoute encore le bruit de l’eau, et demande ce que devient un principe lorsqu’il traverse un siècle et demi d’histoire, de combats silencieux, d’émancipations lentes et de fidélités renouvelées.

L’ouvrage s’inscrit dans l’année anniversaire du Convent de Lausanne. Mais ce qu’il propose n’est pas une simple célébration du passé. Il s’agit d’un geste plus intérieur, plus exigeant. Une invitation à relire le Convent de 1875 depuis une conscience féminine pleinement initiatique, sans rien retirer à la vocation universelle du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA).

Le féminin n’est pas convoqué comme un thème d’actualité. Il est traité comme une profondeur de champ. Une manière de mesurer la vitalité d’un universalisme qui ne serait pas proclamé mais incarné.

La préface de Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur, donne à cette entreprise sa juste tonalité. Elle ne se contente pas d’ouvrir un volume collectif. Elle ouvre une porte. La mémoire, ici, n’est pas une mécanique patrimoniale. Elle est un travail de l’esprit. Le Convent ne vaut que s’il demeure une orientation vivante. Un texte de principe qui oblige à l’examen, à l’actualisation, à la responsabilité. La tradition écossaise ne survit pas en s’arc-boutant sur elle-même. Elle se fortifie en acceptant d’être éprouvée avec la même droiture que celle qu’elle enseigne.

Ce cadre préfaciel devient d’autant plus fécond que les contributions du volume se répondent avec une cohérence discrète. L’ouvrage ne juxtapose pas des articles. Il déploie une progression où l’histoire sociale et symbolique prépare l’histoire maçonnique proprement dite, et où l’histoire maçonnique relance, en retour, une interrogation sur le présent. Ainsi naît une architecture, une colonne de sens plus qu’une simple table des matières.

Le texte de Françoise Moreillon s’inscrit dans cette logique de fondations. Il explore les regards masculins portés sur les femmes au XVIIIe siècle, mais en refusant les raccourcis trop faciles. Ce n’est ni un procès sommaire ni une galerie de préjugés rabattus en quelques formules. C’est une lecture plus fine, attentive aux oscillations d’une époque où la liberté s’invente encore pas à pas, entre curiosité savante, tensions sociales et recompositions de la pensée.

décors maçonniques

Le livre montre ainsi comment la modernité féminine ne naît pas uniquement d’un changement de statuts juridiques ou d’un retournement politique. Elle naît aussi d’une conquête de l’espace intellectuel, d’une familiarité active avec les sciences, la philosophie, la culture du débat. Cette atmosphère prépare, au moins en partie, le terrain des loges d’adoption, puis celui d’une maçonnerie féminine structurée. Elle rend plus intelligible ce que l’histoire institutionnelle, seule, expliquerait mal.

C’est ici que Viviane Henry apporte une pierre essentielle. Son approche sur « La femme dans l’histoire de la Franc-maçonnerie » inscrit le sujet dans le temps long, celui des métiers, des guildes, des confréries, des réalités sociales où les femmes ont souvent tenu une place active quoique discrète. L’auteure rappelle le rôle de la Mère dans le compagnonnage, cette présence à la fois domestique et structurante qui représente une autorité de l’accueil, de la continuité et de la transmission. La Mère n’initie pas par un rituel écrit. Elle initie par une éthique de la durée, par la patience de la maison ouverte, par la constance d’une protection quotidienne. Cette figure suggère que l’initiatique n’est pas seulement le moment où l’on reçoit un mot ou un signe. Il est aussi la lente construction d’un monde de confiance où la personne devient digne de ce qu’elle cherche.

Viviane Henry élargit ensuite le cadre en rappelant combien les salons ont constitué un autre foyer discret de cette histoire du féminin. Ils donnent à la parole des femmes une épaisseur historique et presque initiatique. La marquise de Rambouillet et d’autres grandes dames de la conversation apparaissent comme des puissances de structuration culturelle. L’art du langage y devient un art de gouverner l’esprit du temps. Il est difficile de ne pas entendre l’écho d’un apprentissage symbolique. Car qu’est-ce qu’un salon, sinon une chambre intermédiaire entre la cité et le temple, où l’on apprend à parler juste, à écouter en profondeur, à peser l’idée sans blesser la personne. Cette délicatesse formatrice ressemble à une éducation du cœur et de l’intelligence que la maçonnerie des Lumières ne pouvait qu’entendre.

À partir de là, la question des Loges d’Adoption cesse d’être une simple anecdote historique. Elle devient un passage crucial. Le livre en montre bien l’ambivalence. Les loges d’Adoption furent, pour une part, une forme d’ouverture. Elles permirent à des femmes d’approcher un univers initiatique longtemps réservé aux hommes. Mais elles portèrent aussi les marques d’un siècle encore prisonnier de ses hiérarchies de genre. Le féminin y est parfois valorisé par des qualités morales ou sociales attendues. L’histoire avance souvent par des formes imparfaites. Une première porte n’est pas encore une maison entière, mais sans cette première porte rien ne s’édifie.

Les pages consacrées à James Anderson et au chevalier de Ramsay donnent une densité supplémentaire à ce débat. L’ouvrage confronte les textes et les mentalités, mesure ce qu’ils autorisent et ce qu’ils verrouillent. La non-mixité apparaît moins comme une essence intangible que comme une photographie culturelle d’un moment. Une tradition peut être authentique sans être immobile. L’ordre initiatique ne peut demeurer fidèle à sa vocation d’humanisation qu’en reconnaissant ce que le temps rend progressivement plus visible.

Probable Caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi

Le chapitre historique de Bernadette Dorfiac sur le Convent de Lausanne vient alors occuper naturellement le centre du volume. Le Convent est rappelé dans son ambition première. Unifier sans effacer. Harmoniser sans appauvrir. Fonder un langage commun à des suprêmes conseils issus d’histoires diverses. Cette architecture politique et doctrinale pourrait sembler éloignée de la question féminine. Elle ne l’est pas. Car l’enjeu réel est celui de l’universalisme. Si le Convent incarne un geste d’unité, il devient un laboratoire idéal pour interroger la manière dont l’unité sait accueillir et reconnaître des expressions différentes d’une même quête.

Monique Rigal, en présentant l’Alliance des Suprêmes Conseils Féminins Écossais (ASCFE), illustre cette maturation. L’Alliance n’est pas seulement un fait organisationnel. Elle représente une consolidation symbolique de la présence féminine au sein du monde écossais. Une manière de dire que la lumière du Rite est une lumière de relation. Elle croît par l’accord des consciences, par la reconnaissance mutuelle, par cette fraternité au sens large, capable d’embrasser le féminin sans le réduire à une exception.

Évelyne Grimal-Richard approfondit cette dimension avec ses réflexions sur l’universalisme au Convent. Son regard refuse deux pièges symétriques. Celui d’un universalisme abstrait, qui proclamerait l’unité sans se confronter aux réalités humaines. Et celui d’un particularisme frileux, qui ferait de la différence un prétexte à la séparation. L’universalisme écossais, tel qu’elle le relit, apparaît comme une discipline exigeante. Il oblige à un travail intérieur. Il demande d’habiter l’unité comme une tension créatrice, pas comme une uniformité.

Enfin, la contribution d’Anne-Marie Escoffier, présentée simplement comme femme politique, apporte au volume une ouverture sur le temps présent. Son texte relie les principes initiatiques aux défis civiques contemporains. Le Rite Écossais Ancien et Accepté ne se vit pas contre le siècle, mais en responsabilité à l’intérieur du siècle. Le féminin est alors perçu comme une force de régénération, non comme une correction cosmétique de l’histoire maçonnique, mais comme un élargissement de la conscience initiatique, une manière de redonner à l’idéal humaniste sa pleine amplitude.

Ce livre réussit ainsi un mouvement subtil. Il part des formes sociales du féminin, métiers, salons, figures d’autorité discrète, et les conduit vers les formes initiatiques structurées, jusqu’au grand texte fédérateur du Convent. Ce trajet n’est pas seulement historique. Il est symbolique. Il fait sentir que l’initiation des femmes au sein de la famille écossaise n’est pas un ajout tardif. Elle est une maturation d’un principe plus ancien, qui demandait à être mieux entendu.

L’objet lui-même participe d’une pédagogie d’ensemble. La clarté de la mise en page, la présence d’iconographies, la sobriété des transitions donnent au lecteur l’impression d’un ouvrage maîtrisé, conçu pour transmettre plutôt que pour impressionner. On peut l’emporter comme on emporte un outil de chantier. Il n’est pas un monument. Il est un instrument.

Au terme de la lecture, une impression demeure. Ce volume ne cherche pas à opposer un féminin contre un masculin. Il cherche la phrase plus vaste où les deux deviennent intelligibles dans une même grammaire de sens. C’est peut-être là la plus belle fidélité à Lausanne. Car un Convent n’est pas seulement un lieu où l’on rédige une constitution. C’est un moment où l’on décide que le Rite doit être assez vaste pour porter l’humain entier.

Et c’est précisément ce que cette déclinaison au féminin réussit à rappeler, sans bruit inutile, sans posture, avec la force tranquille de celles qui savent que l’universel ne se réclame pas. Il se prouve. Par le travail, par la mémoire active, par la loyauté à l’esprit plutôt qu’à la lettre, et par cette manière très écossaise de faire du passé non pas une cage, mais un feu transmissible.

Ce livre ne demande pas qu’on ajoute le féminin au REAA comme un chapitre tardif. Il suggère, plus radicalement, que l’universel n’est crédible que lorsqu’il devient habitable par toutes celles et tous ceux qui cherchent la même lumière.

L’esprit du Convent de Lausanne, déclinaison au féminin

Suprême conseil féminin de France

Éditions Numérilivre, 2025, 116 pages, 20 € – ISBN : 978-2-36632-355-9

L’éditeur, le site

Marie Curie reçoit des fonds bien nécessaires de la Loge de Franc-maçonnes de Bridlington

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De notre confrère anglais bridlingtonecho.co.uk

Dans une démonstration touchante d’esprit communautaire et de générosité caritative, les membres de la Loge St. Mary’s Priory de Bridlington se sont réunies pour une rencontre informelle autour d’un café afin de remettre un chèque de 1 200 £ à Mme Eileen Johnston, représentant la branche locale de Marie Curie Care. Cette donation généreuse, collectée au cours des 12 derniers mois grâce à une série d’événements sociaux engageants organisés par les dames de l’Ordre des Femmes Francs-Maçons, souligne l’engagement continu des groupes locaux à soutenir les services essentiels de soins en fin de vie dans la région.

Les fonds ont été recueillis via diverses activités orientées vers la communauté, notamment un café matinal festif de Noël, une soirée intrigante dédiée à la voyance, une soirée animée de musique irlandaise interprétée par les musiciens locaux « The Shenanigans », et un café matinal vibrant d’été.

Ces événements n’ont pas seulement servi d’opportunités de collecte de fonds, mais ont également favorisé des liens sociaux entre les participants, en accord avec les valeurs fondamentales de camaraderie et de service qui définissent la franc-maçonnerie féminine.

Marie Curie, la principale association caritative britannique pour les soins en fin de vie, fournit des soins experts et un soutien aux personnes atteintes de maladies terminales depuis plus de 75 ans. Fondée en 1948 et nommée d’après la scientifique pionnière Marie Skłodowska-Curie, l’organisation propose une gamme de services incluant des soins infirmiers à domicile (comme un soutien nocturne), des soins en hospice, et un accompagnement émotionnel via sa ligne de soutien et ses ressources en ligne.

La vue de Bridlington, East Riding of Yorkshire, Angleterre, depuis les portes du quai.

Dans le Yorkshire, où se trouve Bridlington, Marie Curie gère des groupes de collecte de fonds locaux qui aident à délivrer des soins personnalisés aux familles confrontées à une maladie terminale, garantissant que personne ne meure sans le soutien nécessaire, quelle que soit sa condition ou son emplacement. Des donations comme ce chèque de 1 200 £ peuvent faire une différence tangible ; par exemple, seulement 23 £ financent une heure de soins infirmiers spécialisés, tandis que des montants plus importants permettent un soutien nocturne prolongé pour les patients et leurs proches. Dans la région de Bridlington, de tels fonds aident à maintenir des initiatives communautaires, permettant à l’association d’atteindre plus d’individus pendant des périodes critiques, y compris les fêtes comme Noël où l’isolement peut être particulièrement aigu.

L’Ordre des Femmes Francs-maçons, l’organisation derrière la Loge de Bridlington, est le plus ancien et le plus grand corps maçonnique féminin au Royaume-Uni, établi en 1908. Avec environ 4 000 membres répartis dans plus de 200 loges à travers le pays et à l’étranger, il reflète la structure et les principes de la franc-maçonnerie traditionnelle tout en mettant l’accent sur l’autonomisation, la tolérance et les œuvres caritatives. Les valeurs centrales telles que l’Intégrité, l’Amitié, le Respect et le Service guident ses membres, qui doivent être des femmes de plus de 21 ans, de bonne moralité et croyantes en un Être Suprême, indépendamment de leur race ou de leur foi.

La Loge St. Mary’s Priory de Bridlington illustre cet ethos par son implication active dans la philanthropie locale, en organisant des événements qui non seulement collectent des fonds, mais favorisent également la croissance personnelle et les liens communautaires.

La Maîtresse de Loge pour l’année, Jane Farrant, a joué un rôle pivotal dans ces efforts et a personnellement collecté un montant supplémentaire de 1 200 £, qui sera dirigé vers d’autres œuvres caritatives maçonniques. Cette double orientation met en lumière la mission philanthropique plus large de l’Ordre, qui a une histoire de contributions significatives ; par exemple, en mars 2025, le Grand Fonds Caritatif a donné 25 000 £ à la Royal British Legion et 25 000 £ supplémentaires aux banques alimentaires de l’Armée du Salut. Des actes de générosité similaires de la part de groupes francs-maçons ne sont pas rares – récemment, les Francs-Maçons du Warwickshire ont donné 4 500 £ à un hospice Marie Curie, aidant aux services essentiels de soins et de soutien.

Cette donation arrive à un moment crucial pour Marie Curie, qui dépend fortement des collectes de fonds communautaires pour combler les lacunes dans les soins en fin de vie au Royaume-Uni. Avec une demande croissante due au vieillissement de la population et aux besoins croissants en santé, les contributions de groupes comme la Loge des Femmes Francs-Maçons de Bridlington garantissent que un soutien expert et compassionnel reste accessible. Comme l’a noté un rapport local, ces fonds fournissent un « coup de pouce financier majeur » au groupe Marie Curie de Bridlington, leur permettant de poursuivre leur travail essentiel.

Des événements comme ceux-ci non seulement bénéficient à des causes dignes, mais renforcent également les liens communautaires à Bridlington, une ville côtière connue pour ses organisations locales dynamiques. En mélangeant plaisir social et don significatif, l’Ordre des Femmes Francs-Maçons démontre comment les efforts de base peuvent créer un impact durable. Pour ceux qui souhaitent soutenir Marie Curie ou en apprendre davantage sur la Franc-maçonnerie féminine, il est recommandé de visiter leurs sites web respectifs ou d’assister à des événements locaux.

Un post-it vert

Ou comment Hermès a gravé l’univers sur un post‑it vert

Avant‑hier, entre deux cafés et trois soupirs, je suis tombé sur une pépite : la fameuse Table d’Émeraude. Ce petit texte, aussi bref qu’un tweet, mais aussi dense qu’un traité de physique quantique, prétend contenir le secret du Grand Œuvre alchimique. Rien que ça.

Planche représentant une version latine de la Table d’émeraude gravée sur un rocher dans une édition de l’Amphitheatrum Sapientiae Eternae (1610) de l’alchimiste allemand Heinrich Khunrath.

On raconte qu’elle fut gravée par Hermès Trismégiste, alias Thot, alias le scribe des dieux, alias l’homme qui aurait inventé les pyramides entre deux parties de go. Retrouvée dans son tombeau, sur une tablette d’émeraude, ce qui prouve au moins qu’il avait du goût.

  1. Hermès, Thot et les autres

Hermès, c’est le dieu du Verbe, du mystère, du courrier express entre les mondes. Les néo‑platoniciens l’ont sacré “trois fois grand” : roi, prêtre et législateur. Bref, un multitâche avant l’heure. Il incarne à la fois l’homme, la caste et le dieu. Un peu comme si Platon, Moïse et Mercure avaient fusionné en un seul être, coiffé d’un casque ailé.

La Table a voyagé : grecque, traduite en syriaque, puis en arabe, avant d’atterrir en Occident au XIIe siècle. Albert le Grand, ce bon vieux dominicain, l’a propagée comme on distribue des tracts ésotériques. À Cordoue, on savait lire les étoiles autant que les grimoires.

Le texte sacré (ou presque)

Voici ce que le prêtre Sagijus aurait dicté à Balinus, dans une chambre sacrée, face à un vieillard assis sur un trône d’or. L’homme tenait une tablette d’émeraude, et dessus était gravé, comme un tweet sacré :

« L’en haut est comme l’en bas et l’en bas est comme l’en haut, l’œuvre du miracle de l’unique.
Et les choses sont émanées de cette substance primordiale par un acte unique.
Combien merveilleuse est cette œuvre ! C’est le principe majeur du monde et son conservateur.
Son père est le soleil et sa mère la lune, le vent la portée dans son sein et la terre l’a nourri.
Le père du talisman et le protecteur des miracles dont les pouvoirs sont parfaits et dont les lumières sont conformes.
Un feu qui vient de la terre.
Sépare la terre du feu et tu atteindras le subtil encore plus inhérent que le grossier, avec soin et sagacité.
Il s’élève de la terre jusqu’aux cieux, afin de tirer les lumières à lui et les descendre jusqu’à la terre ; ainsi en son sein sont les forces de l’en haut et de l’en bas : du fait de la lumière des lumières en son sein, ainsi les ténèbres s’enfuient à son approche.
La force des forces, qui vainc toute chose subtile et pénètre dans toute chose grossière.
»

Très bien. Mais alors, où commence le bas ? Est‑ce le plancher des vaches ou le fond du fond ? Et le haut, est‑ce le ciel étoilé ou le plafond du Temple ?

Si l’on suit cette logique, le sommet du crâne devrait refléter la plante des pieds. Ce qui expliquerait pourquoi certains marchent sur la tête et pensent avec leurs chaussures.

Le philosophe s’interroge : si le haut descend et que le bas monte, à quel moment faut‑il s’inquiéter ? Et le franc‑maçon, pince‑sans‑rire, ajoute : “Tout dépend du niveau… et du fil à plomb.

Science et sagesse : même combat ?

Démocrite (1705), par Giuseppe Torretti. Portego, Ca’ Rezzonico, Venise

La science moderne, avec ses chambres à bulles et ses rayons cosmiques, nous dit que l’infiniment petit ressemble à l’infiniment grand. Louis Alvarez, prix Nobel, aurait pu être alchimiste s’il avait porté une robe et parlé en métaphores.

Les Orientaux, eux, ont résumé tout cela en deux mots : Yin et Yang. Les contraires s’attirent, se complètent, se chamaillent. Comme Parménide et Démocrite.

Parménide dit : “Seul l’être est.

Démocrite répond : “Oui, mais il est fait d’atomes qui tourbillonnent dans le vide.

Et voilà comment l’ontologie devient mécanique, et le néant, un terrain de jeu pour particules.

Égypte, pyramides et autres mystères

Pyramides de Gizeh - Egypte
Pyramides de Gizeh – Egypte. Désert – Chameau.

Le Sphinx, ce grand silencieux, aurait été construit bien avant les pyramides. Amenhotep le dit, Mariette le confirme, Pline l’Ancien le soupçonne. Et pourtant, on continue à le dater comme un monument de la IVe dynastie, parce que cela rassure les manuels scolaires.

La grande pyramide, elle, est censée être le tombeau de Khéops. Mais aucune momie, aucun rite funéraire, aucune statue digne de ce nom. Juste un sarcophage trop grand pour passer par la porte. Comme si les bâtisseurs avaient oublié le mètre ruban.

Certains pensent que les Égyptiens ont été aidés par des rescapés du Déluge. D’autres disent que Thot lui‑même a dirigé le chantier. En tout cas, il avait le compas dans l’œil.

  1. Civilisations englouties et objets impossibles

Un fil d’or dans une roche écossaise, un calice en argent dans du granit, une vis en fer dans une mine du Nevada…
Soit les anciens avaient des perceuses Bosch, soit notre chronologie a besoin d’un bon coup de burin
Et que dire du Zodiaque de Dendérah, daté de 9792 avant J.‑C., ou de l’ordinateur d’Anticythère, remonté d’une épave grecque ? Ce mécanisme modélisait les planètes, les éclipses, les cycles lunaires… bien avant que l’Europe ne découvre que la Terre n’était pas plate.

Démocrite, encore lui, enseignait que les étoiles sont des soleils et que la Terre flotte dans l’espace. Pendant ce temps, nos ancêtres grattaient des parchemins en expliquant que les étoiles étaient des trous dans le ciel.

  1. Dialogue sur une terrasse entre Thot et Champollion
Jean-François Champollion.*oil on canvas.

Le soleil tape doucement sur les coupoles du vieux Caire. Dans le souk, les étoffes ondulent comme des pensées. À la terrasse d’un café, deux hommes discutent. L’un porte une coiffe ibis et un sceptre‑lotus, l’autre un gilet de velours et des lunettes rondes.

Champollion :

Alors, cette fameuse Table… Vous l’avez vraiment gravée vous‑même, sur une émeraude ?

Thot (sirotant un karkadé, appelé aussi hibiscus, est une infusion de couleur rouge clair) :

Je l’ai dictée. Le support importe peu. Émeraude, papyrus, disque dur… Ce qui compte, c’est le Verbe.

Champollion :

Et ce Verbe commence par : “Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.”

Très poétique. Mais un peu flou, non ? Où commence le bas ? Et le haut, c’est avant ou après le café ?

Thot :

Le haut, c’est l’idée. Le bas, c’est la matière. Entre les deux, il y a l’homme, qui cherche à relier.

Mais attention : certains confondent le haut avec le sommet de leur ego, et le bas avec le fond de leur portefeuille.

Champollion :

Et d’autres marchent sur la tête et pensent avec leurs chaussures.

Je traduis des hiéroglyphes depuis vingt ans, et je peux te dire que le sens est souvent inversé.

Thot :

Tu vois, tu es alchimiste sans le savoir.

La Table ne donne pas des réponses, elle pose des miroirs.

Champollion :

Un, peut‑être. Mais les pyramides, elles, sont bien Trois.

Tu es sûr que ce n’est pas un ancien centre de données ?

Thot :

Disons que c’était un lieu de passage.

Entre le haut et le bas.

Entre l’oubli et la mémoire.

Et entre deux civilisations qui ne se sont jamais croisées… sauf dans les rêves.

Champollion :

Et le Sphinx ?

Il regarde l’Est depuis des millénaires, mais personne ne sait ce qu’il pense.

Thot :

Il pense que les hommes aiment les énigmes, mais détestent les réponses.

Il pense que le temps est une spirale, pas une ligne.

Champollion :

Tu parles comme Parménide.

Mais Démocrite dirait : “Tout est atomes et vide.

  1. Conclusion

… Et dans ce silence, parfois, une voix fraternelle qui murmure :

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas… mais ce qui est en toi, c’est ce qui relie les deux.

Et moi, je dis :

Tout est signes et silences ; l’homme est la grammaire qui relie le haut et le bas.