Ce fut en route pour Rome, à la fin de l’été 1486, qu’arriva ce qu’on pourrait appeler la catastrophe amoureuse.
Giovanni faisait halte à Arezzo, la ville antique aux collines rousses entre Florence et Rome. C’était une étape de voyage habituelle où les voyageurs s’y arrêtaient pour changer de chevaux, dormir une nuit, reprendre des forces avant les dernières étapes vers Rome. Giovanni s’y arrêta dans la maison d’un cousin lointain des Médicis un certain Giuliano di Mariotto de’ Médicis, qui possédait une belle demeure sur la principale piazza et qui reçut le jeune philosophe avec la déférence qu’on doit à quelqu’un qui a la faveur de Laurent.
Guiliano avait une épouse, Margherita.
Margherita avait vingt-six ans. Elle était blonde, d’une beauté calme et sûre d’elle-même, avec des yeux d’une couleur ambre peu commune et une façon de se tenir qui disait à la fois la conscience qu’elle avait de sa beauté et l’ennui profond d’une femme intelligente condamnée à une vie de réceptions provinciales et de comptabilité domestique. Elle lisait en secret car son mari considérait la lecture chez une femme comme une excentricité suspecte. Elle lisait Dante et Pétrarque et, quand elle pouvait se les procurer et même les commentaires de Ficin sur le Banquet platonicien.
Quand elle apprit que l’hôte de passage était Giovanni Pico della Mirandola, elle ne dormit pas de la nuit qui précéda sa rencontre avec lui. Ils se rencontrèrent au dîner du soir, autour d’une table où le mari parlait de ses affaires commerciales avec l’enthousiasme d’un homme qui prend la prospérité pour la vertu. Margherita mangeait en silence, jetant de temps en temps sur Giovanni des regards qu’il aurait dû ne pas remarquer. Il les remarqua.
Après le dîner, dans le jardin, pendant que Giuliano était retenu par ses intendants pour une discussion sur une livraison de laine, Giovanni se retrouva seul avec Margherita. Elle parla la première. — Vous allez à Rome défendre vos thèses. J’ai entendu Giuliano l’expliquer à ses amis cet après-midi. Il ne comprend pas vraiment ce que c’est, mais il est impressionné par le titre. — Et vous, vous comprenez ? — J’ai lu le Commentaire de Ficin sur le Banquet. Je comprends assez pour deviner ce que vous cherchez. L’unité de la vérité derrière la diversité des traditions.
Giovanni la regarda. Elle soutint son regard. — Vous avez lu Ficin ? Dit-il. — En secret, oui. — Pourquoi en secret ? — Parce que mon mari pense qu’une femme qui lit Ficin est en train de préparer quelque chose de dangereux. — Il n’a peut-être pas tort.
Un moment. La nuit était douce, les cigales chantaient dans le jardin, l’odeur des lauriers et des rosiers montait dans l’air chaud. — Ficin dit que l’amour est la force qui meut toutes choses vers leur principe, dit Margherita. Que désirer la beauté c’est désirer Dieu. Que le beau corps n’est qu’une première étape vers la beauté absolue. — C’est le platonisme de l’escalier ascendant, dit Giovanni. On monte de la beauté particulière vers la beauté universelle. — Mais il faut bien commencer par la beauté particulière, dit-elle.
Il la regarda. Elle était belle, en effet, d’une beauté particulière, précise, qui avait sa propre vérité. — Oui, dit-il doucement. Il faut bien commencer quelque part.
Ce fut tout, ce soir-là. Mais le lendemain matin, quand il se prépara à repartir, elle descendit dans la cour avant l’aube, avec une cape sur les épaules et une petite mallette à la main. — Je pars avec vous, dit-elle simplement. Giovanni resta muet une longue minute — Margherita… — Je sais ce que vous pensez. Que c’est de la folie. Que je ne suis pas libre. Que votre vie est trop dangereuse. Tout cela est vrai. Mais si je reste ici, je meurs, d’une façon qui est peut-être pire que physiquement.
La décision fut prise dans la fraction de seconde, la fraction de seconde où la philosophie et la vie se séparent, ou plus exactement se rejoignent dans la seule façon qui compte. — Montez, dit-il. Il l’aida à monter à cheval. Ses domestiques échangèrent des regards mais ne dirent rien, c’étaient des hommes de confiance, habitués aux excentricités de leur maître.
Ils partirent à l’aube. Ils furent rattrapés avant midi.
Giuliano, prévenu par un serviteur qui avait tout vu, avait envoyé en hâte une troupe de ses hommes sur la route de Rome. Ils surgirent au galop d’un tournant de la route dans un nuage de poussière et d’imprécations. Ce qui suivit fut bref et brutal. Giovanni fut blessé, une entaille à l’épaule gauche qu’un des hommes lui porta avec une lance avant qu’il pût réagir. Ses deux domestiques furent désarmés et liés. Margherita fut reprise en pleurant des larmes de rage plutôt que de désespoir. Et Giovanni fut jeté dans les bras de deux soldats qui le portèrent, saignant et furieux, vers la prison locale d’Arezzo.
Il passa deux jours dans cette prison, fort heureusement pas dans un donjon, dans une chambre haute dans la tour municipale, avec une fenêtre donnant sur les toits de la ville et une vue sur les collines rouges au loin. Il y réfléchit à ce qu’il avait fait, et la conclusion de sa réflexion fut ambiguë. Il n’était pas certain d’avoir eu raison. Il n’était pas certain non plus d’avoir eu tort. Il avait obéi à quelque chose de plus immédiat que la raison, à une impulsion que son platonisme lui aurait permis de justifier (la beauté particulière comme premier degré vers l’absolu) et que son sens moral lui interdisait d’idéaliser entièrement (une femme mariée était une femme mariée, quelle que fût la qualité de son mariage).
Ce qui le préoccupait davantage, en réalité, était la blessure à l’épaule, superficielle certes mais douloureuse et mal lavée, et la menace qui pesait sur la suite de son voyage. Si le cousinage médicéen de Giacomo était une réalité, Laurent pourrait être offensé. Et sans Laurent…
Il n’eut pas à attendre longtemps. Laurent intervint exactement comme il l’avait promis dans le jardin de Careggi, efficacement, sans faire de bruit, en faisant savoir à Giuliano qu’une réconciliation arrangerait tout le monde. Giuliano, qui avait plus d’ambitions commerciales que de rancœurs personnelles, accepta un dédommagement financier et libéra Giovanni dans les quarante-huit heures.
Giovanni quitta Arezzo sans revoir Margherita. Il n’en sut jamais le destin.
Il mit le cap sur Rome avec l’épaule bandée, les notes dans ses sacoches, et la certitude grandissante que la vie était décidément moins prévisible que les livres.
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La transmission du savoir exige une communication adaptée. Si le livre demeure le socle de la réflexion, l’exploration des outils contemporains constitue une continuité logique pour partager cette recherche. Créer des vidéos pour YouTube représente une véritable aventure, et la raison d’être de ce blog est précisément de partager avec vous les coulisses de cette mise en place. Le passage de l’écrit à l’écran, amorcé avec l’arcane du Bateleur, se poursuit aujourd’hui avec la Papesse.
S’adresser à un public multiple
Les retours de la première vidéo ont mis en évidence une contrainte éditoriale majeure : la nécessité de parler à deux audiences distinctes. Le texte doit accueillir les nouveaux spectateurs qui découvrent la chaîne avec cette vidéo, tout en maintenant la cohérence du parcours initiatique pour ceux qui ont déjà suivi l’étape précédente. L’introduction a donc été structurée pour contextualiser la démarche sans alourdir le propos pour les habitués.
Dans cette vidéo, vous retrouverez :
Cliquez sur l’image pour accéder à la video
Trouver le bon équilibre entre attractivité et sens
Le Tarot miroir des symboles
Je ne vous le cache pas, le but de ma chaîne YouTube est d’élargir mon auditoire et de faire connaître mon livre. Les codes de la plateforme valorisent non pas les « bonnes » vidéos, mais celles qui suscitent des clics. Pour arriver à cet équilibre et donner envie de visionner, le titre est le véritable appât. Cela explique ces intitulés qui cultivent toujours une idée de mystère ou de secret. C’est basique : la curiosité est souvent un puissant moteur d’action. Mais, je l’espère, dans mes vidéos, je ne sacrifie rien au sens , en m’efforçant de transmettre quelques détails que l’on retrouve dans mon ouvrage Le Tarot Miroir des Symboles. Évidemment, je suis de ceux qui pensent que le livre permet de mieux ancrer le savoir dans l’esprit, mais je trouve que la vidéo est un média à ne pas négliger.
Repenser le cadre et le support de présentation
L’exercice de l’éloquence face caméra demande une rigueur technique spécifique. Pour cette deuxième vidéo, l’espace visuel a été réorganisé. Je me suis décalé légèrement sur la partie gauche de l’écran. Ce choix de cadrage libère une zone neutre à droite, indispensable pour incruster proprement la carte de la Papesse d’Oswald Wirth, ou autres éléments, et faire apparaître les mots-clés de l’explication symbolique.
Sur la restitution du texte, je dois bien être transparent avec vous. Le texte n’est pas appris par cœur. L’utilisation d’un prompteur sert de guide : il fait défiler la trame principale de la réflexion avec des phrases clés. Ce filet de sécurité permet d’adapter les phrases et de formuler les idées en temps réel, garantissant une expression plus directe.
Rythme de montage et acceptation de l’image
studio de télé
Le ton de cette vidéo est légèrement plus rapide, visant une meilleure fluidité. Maintenir un débit énergique et continu sur plusieurs minutes est une compétence complexe, particulièrement lors de la phase d’apprentissage de ce format. J’avais remarqué quelques longueurs dans la première vidéo. Pour pallier les hésitations et l’espace laissé intentionnellement entre les phrases, le montage s’appuie sur des coupes invisibles (ou « cuts »). Ces raccords dynamisent le rythme global de la vidéo.
Ce processus de montage impose également une confrontation avec sa propre image. Se voir à l’écran, scruter chaque prise, constitue une épreuve. Cela demande d’accepter d’être imparfait pour privilégier avant tout la clarté du message.
Le matériel déployé
Pour soutenir ce format, le dispositif technique s’articule autour d’un équipement spécifique, pensé pour l’efficacité :
Captation : Caméra Osmo Pocket 3.
Prise de son : Micro sans fil DJI Mic.
Lecture : Un miroir prompteur avec le texte diffusé depuis un téléphone portable.
Éclairage : Deux sources de lumière indépendantes.
Post-production : Le montage, incluant les « cuts » et les incrustations, est réalisé sur la version gratuite du logiciel CapCut.
La Papesse
L’analyse de la Papesse, abordée non pas comme un outil divinatoire, mais comme le « donateur magique » dans la mécanique des récits de Vladimir Propp.
L’explication de l’origine de son nom, symbole absolu de transgression et d’autorité spirituelle féminine.
Le décryptage de sa posture hiératique, traçant un parallèle direct avec les Vierges noires du Moyen Âge.
L’étude des symboles clés de la carte : le coussin de l’engagement, le voile d’Isis, le livre entrouvert et les colonnes Jakin et Boaz.
Le lien établi entre l’attitude de cet arcane et la célèbre formule alchimique V.I.T.R.I.O.L..
La superposition des symboles, liant la carte à la lettre hébraïque Beth (le Temple intérieur) et au numéro II (la dualité et la réceptivité).
Le reflet de l’Arcane Cette phase de réglages fait directement écho à la carte étudiée. Le premier épisode correspondait à l’énergie du Bateleur : l’élan initial, l’action brute, le lancement du projet avec les outils à disposition. La création de ce deuxième épisode a imposé un temps d’arrêt. Après ce premier élan, il a fallu chercher des pistes d’amélioration. Cette démarche illustre précisément la dynamique de la Papesse : accepter de faire silence après l’action pour mûrir son approche et écouter sa boussole intérieure.
Le siège de la Grande Loge locale ouvre ses portes et propose des visites guidées permettant de découvrir ses temples, ses symboles et ses espaces historiques ; sa plus haute autorité explique ce qui se cache derrière l’aura de mystère qui entoure encore l’institution, comment elle fonctionne et quelle place elle occupe aujourd’hui dans la société argentine.
Pendant plus d’un siècle, franchir le seuil du palais Perón 1242 fut un privilège réservé à une élite. Le palais Cangallo, siège de la Grande Loge de la Franc-Maçonnerie argentine, demeura des années durant auréolé de mystère, enclave d’une société secrète, de rites nocturnes, de symboles énigmatiques et d’un pouvoir qui, en coulisses, tissait les fils de l’histoire nationale.
Ces dernières années, cette politique d’ouverture a franchi une nouvelle étape avec la mise en place de visites guidées régulières pour le grand public. Bien que le bâtiment ait déjà participé à des initiatives comme la « Nuit des musées », ces visites permettent aux visiteurs d’explorer régulièrement ses temples, ses salles et ses espaces liés à divers débats politiques, sociaux et culturels de l’histoire argentine.
« L’ouverture régulière du siège au public s’inscrit dans le cadre d’une décision institutionnelle récente : montrer la franc-maçonnerie telle qu’elle est, démystifier le mythe et permettre à la société de découvrir un bâtiment historique, une tradition de pensée et une institution vivante », explique Pablo Lázaro.Avec l’aimable autorisation de la franc-maçonnerie argentine
Dans un entretien accordé à LA NACION, le Grand Maître de la Franc-Maçonnerie Argentine, Pablo Lázaro, explique le but de cette initiative : « L’ouverture régulière du siège au public s’inscrit dans le cadre d’une décision institutionnelle récente : montrer la Franc-Maçonnerie telle qu’elle est, démystifier le mythe et permettre à la société de découvrir un bâtiment historique, une tradition de pensée et une institution vivante. »
Au-delà de cette récente ouverture, la figure du franc-maçon continue de susciter d’innombrables intrigues dans l’imaginaire collectif. « Cette aura de mystère qui entoure la franc-maçonnerie tient à plusieurs facteurs : l’ancienneté de ses symboles, le secret qui entoure ses rituels, les persécutions historiques dont elle a été victime dans divers pays et la tendance humaine à imaginer des complots là où règne la discrétion. Mais secret ne rime pas avec obscurité. La franc-maçonnerie n’est pas clandestine : elle possède des autorités, un siège, un statut légal, des activités publiques, une bibliothèque, des conférences et, désormais, des visites guidées », affirme Lázaro, qui a rejoint la Grande Loge des Francs-Maçons à l’âge de 24 ans. Ingénieur informaticien, passionné de sciences et de technologies, loin de la solennité de la loge, il a notamment occupé le poste de directeur des enquêtes sur la cybercriminalité au ministère de la Sécurité nationale entre 2018 et 2020.
Pablo Lázaro
La franc-maçonnerie moderne a été institutionnalisée en 1717 avec la création de la Grande Loge de Londres. « Le mot “maçon” vient du métier de bâtisseur, des anciens maçons ou tailleurs de pierre qui travaillaient la pierre. Au fil du temps, cette idée de construction matérielle s’est transformée en construction symbolique : il ne s’agit plus de construire des cathédrales de pierre, mais de former de meilleurs êtres humains, de meilleurs citoyens et de meilleures sociétés », explique le président de l’institution.
La Grande Loge d’Argentine des Maçons Libres et Acceptés a été fondée le 11 décembre 1857. Légalement, elle fonctionne comme une association civile. L’institution a une histoire riche qui comprend des héros nationaux tels que José de San Martín et Manuel Belgrano, tous deux décédés avant la fondation de la Grande Loge en 1857, ainsi que des personnalités ultérieures associées à la franc-maçonnerie argentine, telles que Domingo Faustino Sarmiento, Bartolomé Mitre, Leandro N. Alem, Hipólito Yrigoyen, José Roque Pérez, Roque Sáenz Peña, Lisandro de la Torre et Joaquín V. González.
À quoi ressemble une visite à la maison de la Grande Loge ?
Avec l’aimable autorisation de la franc-maçonnerie argentineAvec l’aimable autorisation de la franc-maçonnerie argentine
En entrant dans le Palacio Cangallo – qui doit son nom historique à l’ancien nom de la rue Perón jusque dans les années 1980 –, le compas et l’équerre sculptées juste au-dessus des portes d’entrée offrent un premier indice d’un symbolisme architectural énigmatique. Deux pas plus loin, un aigle bicéphale confirme les soupçons : la demeure est imprégnée d’histoire et d’allégories gravées dans le bronze, le marbre et le bois.
La visite guidée de deux heures est menée par le journaliste et chercheur Daniel Pena et l’écrivain Juan Bautista Tingueli. Ils emmènent les visiteurs à travers le siège de la Grande Loge, du hall d’entrée aux couloirs et escaliers, jusqu’au Grand Temple, l’espace cérémoniel le plus imposant du bâtiment, reconnaissable à son plafond incurvé évoquant la voûte céleste. La visite comprend également les bureaux principaux, notamment celui du Grand Maître, où ce dernier exerce ses fonctions, ainsi que les espaces cérémoniels, les salles et les temples où sont conservés les documents originaux et les objets utilisés quotidiennement par les loges.
« Ce qui surprend le plus les visiteurs, c’est de découvrir que nombre de symboles qui semblent « mystérieux » sont en réalité des outils pédagogiques. L’équerre, le compas, la pierre brute, la pierre polie, la lumière, les colonnes : tous renvoient à une idée de construction personnelle et collective. La franc-maçonnerie n’utilise pas les symboles pour dissimuler, mais pour enseigner autrement. Cela signifie qu’elle n’enseigne pas uniquement par des discours, mais aussi par des images, des outils et des allégories. Le symbole permet à chacun de réfléchir, d’interpréter et de développer une idée. Il n’impose pas une directive fermée : il ouvre le dialogue », explique Lázaro.
« L’équerre, le compas, la pierre brute, la pierre polie, la lumière, les colonnes : tout cela renvoie à une idée de construction personnelle et collective. La franc-maçonnerie n’utilise pas les symboles pour dissimuler, mais pour enseigner autrement », affirme le Grand Maître.Avec l’aimable autorisation de la Grande Loge de la Franc-Maçonnerie d’Argentine
Ainsi, chaque objet revêt une signification éthique et philosophique. L’équerre représente la rectitude dans l’action, tandis que le compas évoque la mesure, les limites et les relations à autrui. La pierre brute symbolise l’état naturel de l’humanité, tandis que la pierre polie, à l’inverse, incarne l’idéal de perfection humaine. De même, la lumière est indéniablement associée à la connaissance et à la raison, les colonnes représentent la fermeté des principes éthiques et le tablier traditionnel symbolise la valeur du travail constant.
La méthode maçonnique de recherche du consensus
On compte actuellement environ 14 000 francs-maçons répartis dans tout le pays . Ils se réunissent chaque semaine pour discuter d’une grande variété de sujets d’actualité sociale, scientifique et philosophique, selon une méthode de discussion particulière qui diffère sensiblement des débats publics traditionnels.
« La méthode maçonnique allie étude, symbolisme, dialogue, écoute et recherche du consensus. En loge, aucune vérité n’est imposée : l’accent est mis sur l’introspection, l’écoute d’autrui et l’élargissement des perspectives. Cet exercice est essentiel pour une société habituée aux cris, aux divisions et au dénigrement. Le principal défi est de redonner toute sa valeur aux mots, au dialogue et à la recherche du consensus. L’Argentine traverse une période de fortes tensions politiques et sociales. La franc-maçonnerie n’est pas un parti politique, mais elle a une responsabilité éthique : défendre la liberté de pensée, l’éducation, la science, la fraternité et les institutions républicaines », explique le Grand Maître.
« La méthode maçonnique allie étude, symbolisme, dialogue, écoute et recherche du consensus. En loge, aucune vérité n’est imposée : l’objectif est un travail sur soi, l’écoute des autres et l’acquisition d’une perspective plus large », affirme Lázaro.Avec l’aimable autorisation de la Grande Loge de la Franc-Maçonnerie d’Argentine
Actuellement, la structure interne de la franc-maçonnerie symbolique est divisée en trois degrés fondamentaux qui marquent la progression et la responsabilité du membre au sein de l’organisation : l’Apprenti, qui se consacre principalement à l’introspection sur lui-même ; le Compagnon, qui approfondit sa formation intellectuelle et son regard critique sur le monde ; et le Maître Maçon, qui assume les plus grandes responsabilités de direction au sein de la loge et est chargé de transmettre la méthode aux nouvelles générations.
Pablo Lázaro précise qu’« être franc-maçon n’est ni une profession ni un emploi. Chacun a son travail, sa vie, son métier ou sa profession. En tant qu’école de formation éthique, symbolique, philosophique et fraternelle, la franc-maçonnerie est financée par les cotisations fixées par chaque loge. Pour ceux qui souhaitent rejoindre l’ordre, l’admission est une décision strictement personnelle. Les conditions d’admission formelles exigent d’être majeur, libre, de bonne moralité et de faire preuve de curiosité intellectuelle ainsi que d’un désir manifeste de perfectionnement personnel. L’appartenance à une religion ou à un parti politique n’est pas requise. Nous recherchons des personnes animées d’une vocation pour le travail intérieur, respectueuses d’autrui et attachées aux valeurs humanistes », conclut Lázaro.
Quand et où se déroulent les visites du palais de Cangallo ?
Où ? Le siège de la Grande Loge de la Franc-Maçonnerie d’Argentine (Palais Cangallo) est situé au Tte. Gral. Juan Domingo Perón 1242, dans le quartier San Nicolás de Buenos Aires.
Quand ? Les mardis et jeudis, de 16h à 18h.
Réservations : par courriel à tours@masoneria-argentina.org.ar.
Prix du billet : bon de contribution de 15 000 pesos.
Plus d’informations : Pour demander un entretien d’admission formel ou en savoir plus sur les activités : www.masoneria-argentina.org.ar
L’Homme qui tua Liberty Valance, ou la République bâtie sur un secret
Un sénateur revient dans une petite ville de l’Ouest pour assister aux funérailles d’un homme oublié. De ce cercueil presque anonyme va surgir l’histoire secrète d’une démocratie, d’un amour sacrifié et d’une renommée fondée sur un mensonge. Avec L’Homme qui tua Liberty Valance, John Ford ne signe pas seulement l’un des derniers grands westerns classiques. Il interroge la fabrication du héros, les noces ambiguës de la loi et de la force, la fonction politique du mythe et le prix payé par ceux qui travaillent dans l’ombre. Pour le Franc-Maçon, le film prend alors la dimension d’une méditation initiatique sur la vérité, le sacrifice, la transmission et la difficile édification d’un Temple commun.
Réalisé par John Ford et sorti en 1962, L’Homme qui tua Liberty Valance réunit pour la première fois James Stewart et John Wayne*. Vera Miles, Lee Marvin, Edmond O’Brien, Andy Devine et Woody Strode complètent une distribution où chaque personnage semble incarner une fonction de la cité en construction. Le scénario de James Warner Bellah et Willis Goldbeck adapte une nouvelle de Dorothy M. Johnson, parue dans le numéro de juin 1949 de Cosmopolitan, puis reprise en 1953 dans le recueil Indian Country. Le film a été inscrit en 2007 au National Film Registry de la Bibliothèque du Congrès pour son importance culturelle, historique et esthétique.
Le western commence là où finissent les légendes
Le film s’ouvre non sur une chevauchée, un duel ou un paysage monumental, mais sur une arrivée en train et sur un cercueil.
Le sénateur Ransom Stoddard revient à Shinbone avec son épouse Hallie. Homme d’État respecté, figure nationale et possible candidat à la vice-présidence, il a quitté depuis longtemps cette ville poussiéreuse où sa carrière avait commencé. Pourtant, il revient pour l’enterrement de Tom Doniphon, modeste propriétaire terrien dont la mort ne paraît intéresser presque personne.
Ce renversement initial contient déjà tout le film. Celui que l’Histoire célèbre vient rendre hommage à celui que l’Histoire a effacé.
Le véritable héros est mort. Le héros officiel est vivant.
John Ford, 1946
Ford transforme ainsi le western en cérémonie funèbre. Le récit avance comme une remontée vers une tombe intérieure. La mémoire ouvre le cercueil, non pour ressusciter le mort, mais pour restituer la dette contractée envers lui.
Le Franc-Maçon reconnaîtra dans cette architecture une démarche initiatique.
Il faut revenir au commencement, franchir le seuil de la mort symbolique et descendre dans la chambre obscure du souvenir avant de comprendre sur quelle fondation repose l’édifice visible. L’homme public doit se dépouiller de ses titres afin de retrouver le jeune avocat vulnérable qu’il fut autrefois.
L’Ouest héroïque est déjà mort lorsque commence le film
Il ne subsiste que dans les récits, les objets abandonnés et la poussière déposée sur une vieille diligence. Le progrès est arrivé avec le chemin de fer, mais il a recouvert les traces de ceux qui lui ont ouvert la voie. Une analyse pédagogique consacrée au film souligne d’ailleurs que la diligence remisée constitue à la fois le vestige d’un monde disparu et un discret tombeau du western fordien lui-même.
Dorothy M. Johnson, une femme dans l’Ouest des hommes
La force du film commence dans la nouvelle de Dorothy M. Johnson, dont le nom demeure trop souvent éclipsé par ceux de Ford, Wayne et Stewart.
Dorothy M Johnson wrote westerns as D M Johnson
Née en 1905, élevée dans le Montana, diplômée de l’Université du Montana en 1928, journaliste puis professeure de journalisme, Dorothy M. Johnson fut l’une des grandes voix féminines de la littérature de l’Ouest américain. Ses archives sont aujourd’hui conservées par l’Université du Montana. Plusieurs de ses récits furent adaptés au cinéma, notamment A Man Called Horse, The Hanging Tree et The Man Who Shot Liberty Valance.
Elle connaissait l’Ouest non comme une carte postale, mais comme une mémoire encore vivante. Ses récits s’appuyaient notamment sur des témoignages recueillis auprès d’anciens habitants, de pionniers et d’Amérindiens rencontrés dans le cadre de ses activités liées à la Montana Historical Society.
Dorothy M. Johnson expliquait avoir imaginé Liberty Valance en retournant l’un des dogmes virils du western. Que se passerait-il si, lors du traditionnel face-à-face, l’un des hommes n’était ni intrépide ni habile au revolver ? Cette question déplace le centre moral du genre. Le courage ne consiste plus à ne pas avoir peur, mais à avancer malgré la peur. L’héroïsme cesse d’être une disposition naturelle pour devenir une décision intérieure.
John Ford amplifie cette intuition en faisant de l’histoire individuelle de Ransom Stoddard une parabole politique. Comment une société passe-t-elle de la violence privée à l’autorité publique ? Qui accomplit le geste fondateur ? Celui qui tient l’arme, celui qui proclame la loi ou celui qui transforme leur affrontement en récit collectif ?
Dorothy source eBay
Shinbone, une pierre encore brute
La ville porte un nom révélateur. « Shinbone » désigne le tibia, l’os dur autour duquel s’organise la marche. Mais la cité que découvre Ransom Stoddard est encore incapable d’avancer selon une règle commune.
Elle possède des bâtiments, un restaurant, un journal et un shérif, mais elle ne constitue pas encore une véritable communauté politique. Ses institutions sont des façades. Le shérif Link Appleyard est sympathique, mais impuissant. Le journal dénonce les abus, mais son directeur est roué de coups. La loi existe dans les livres, mais personne n’est capable de la faire respecter.
Shinbone est une pierre brute. Trois figures vont tenter de lui donner forme.
Liberty Valance représente la force sans règle. Son prénom est une ironie cruelle : il s’appelle « Liberté », mais il n’apporte que la domination. Il ne reconnaît aucune limite extérieure à sa volonté. Son fouet et son revolver tiennent lieu de droit. Il incarne moins l’anarchie que la tyrannie privée, celle qui utilise le vide institutionnel pour transformer la peur en gouvernement.
Ransom Stoddard représente la loi, l’écriture, l’école et la délibération. Il croit que la cité doit être gouvernée par des normes impersonnelles plutôt que par la réputation des hommes armés.
Tom Doniphon se tient entre les deux. Il appartient au monde de la force, mais il ne la met pas au service de sa propre domination. Il sait que la loi est nécessaire, tout en sachant qu’elle ne peut encore se défendre seule.
Liberty Valance
Une lecture classique du film distingue ainsi trois positions historiques : la force brutale de Valance, l’établissement du droit par Stoddard et la force mise au service de l’avènement du droit par Doniphon.
Deux colonnes pour un même édifice
Ransom Stoddard et Tom Doniphon semblent d’abord incarner deux conceptions inconciliables de l’homme.
Le premier possède des livres, un diplôme et une confiance presque candide dans la rationalité du droit. Le second possède une terre, un fusil et la connaissance concrète du danger. L’un croit que la règle précède la cité ; l’autre sait que la cité doit parfois être protégée avant de pouvoir obéir à la règle.
Ils peuvent être lus comme les deux colonnes d’un même édifice.
Ransom est la lettre. Tom est la force.
Ransom porte la parole publique. Tom assume l’action secrète.
Ransom construit l’avenir. Tom appartient au monde qui doit disparaître pour que cet avenir devienne possible.
Aucun des deux ne suffit pourtant à lui seul
La loi dépourvue de toute capacité d’action risque de devenir une incantation. La force sans horizon juridique dégénère en violence. Leur opposition ne peut être résolue que par une alliance douloureuse dans laquelle l’un des deux devra s’effacer.
Le regard maçonnique ne saurait célébrer sans réserve l’homme armé aux dépens de l’homme de droit. La Franc-Maçonnerie n’enseigne pas que la violence fonde la justice. Elle invite plutôt à comprendre que l’ordre humain naît d’un travail de transformation des forces contradictoires. La vigueur doit être réglée par la sagesse ; la puissance doit accepter la mesure ; la volonté doit entrer au service de l’œuvre commune.
Tom Doniphon est précisément celui qui possède la force mais renonce à en recueillir la gloire.
La cuisine, le tablier et la véritable dignité du travail
Lorsque Stoddard arrive à Shinbone, il a été battu et dépouillé par Liberty Valance. Incapable d’exercer immédiatement son métier d’avocat, il travaille dans la cuisine du restaurant des Ericson. Il lave la vaisselle, sert les repas et porte un tablier.
Liberty Valance utilise ce tablier pour tenter de le féminiser, de l’humilier et de l’exclure de la communauté virile des hommes de l’Ouest. Mais Ford retourne discrètement le symbole.
Stoddard ne perd pas sa dignité parce qu’il accomplit un travail domestique. Il commence au contraire sa reconstruction en se rendant utile. Avant de devenir législateur, il accepte les tâches les plus modestes. Avant de prétendre gouverner les hommes, il apprend à servir.
Le Franc-Maçon ne peut manquer d’être sensible à cette réhabilitation du tablier. Dans la symbolique initiatique, le tablier n’est pas l’emblème d’une position subalterne ; il est la marque du travail librement consenti. Il rappelle que la noblesse ne provient ni du titre ni de la puissance, mais de l’œuvre accomplie.
Ransom Stoddard sera digne de représenter la communauté parce qu’il aura d’abord accepté de travailler parmi ses membres.
La célèbre scène du steak jeté à terre condense ce conflit entre les deux masculinités. Valance provoque Stoddard, Doniphon intervient et le repas devient l’enjeu d’une confrontation. Pourtant, Ford refuse l’opposition simpliste entre le bon et le méchant : même l’homme juste demeure tenté par les instruments de la violence.
L’école comme premier Temple de la République
La véritable œuvre de Ransom Stoddard n’est pas d’apprendre à tirer. Elle consiste à ouvrir une école.
Dans une même salle se retrouvent des enfants, des adultes, des femmes, des immigrés, des habitants d’origine mexicaine et Pompey, l’employé noir de Tom Doniphon. Tous deviennent symboliquement égaux devant le tableau et le livre.
Cette école est le premier Temple de Shinbone.
On n’y transmet pas une doctrine secrète, mais les outils permettant à chacun de devenir citoyen : lire, écrire, comprendre les institutions et participer à la décision commune. Sur le tableau figure cette affirmation essentielle :
« L’éducation est la base de la loi et de l’ordre. »
Mais l’idéal est immédiatement confronté à ses propres contradictions. Lorsque Pompey récite le début de la Déclaration d’indépendance, il oublie les mots affirmant que tous les hommes sont créés égaux. Stoddard lui répond en substance que beaucoup de gens oublient justement cette partie.
La scène fut tournée au commencement des années 1960, au cœur du combat américain pour les droits civiques. Ford montre une société capable de proclamer l’égalité tout en refusant encore de la réaliser. Pompey peut entrer dans l’école, mais demeure exclu de certains lieux et relégué aux marges de la vie politique.
Cette contradiction concerne directement l’idéal maçonnique. Il ne suffit pas d’inscrire l’égalité au fronton du Temple. Encore faut-il qu’elle descende dans les usages, les relations et les institutions. Une fraternité simplement proclamée peut devenir une légende consolatrice. Une fraternité vécue oblige à reconnaître ceux que l’Histoire, les coutumes ou les préjugés maintiennent hors du cercle.
Pompey demeure l’une des consciences silencieuses du film. Il participe à l’action décisive, protège les hommes et accompagne Tom, mais il ne reçoit ni pouvoir, ni reconnaissance, ni mémoire publique. Son effacement redouble celui de Doniphon et révèle que les édifices démocratiques reposent souvent sur des sacrifices dont ils ne veulent pas connaître les noms.
Le duel et le secret de la fondation
Ransom Stoddard finit par affronter Liberty Valance.
Lee Marvin
Le duel paraît résoudre le récit selon la règle classique du western. L’homme de droit, contraint de saisir une arme, abat le tyran. Sa victoire le transforme immédiatement en héros populaire. Elle lui ouvre la voie de la représentation politique, puis d’une carrière nationale.
Mais Ford détruit cette évidence.
Tom Doniphon révèle à Stoddard qu’il a lui-même tiré depuis l’ombre. Le coup mortel n’est pas venu de l’homme exposé au milieu de la rue, mais d’un homme invisible placé sur le côté. L’analyse cinématographique de la scène montre que la révélation constitue une véritable passation de pouvoir entre Doniphon et Stoddard.
Le fondateur officiel de l’ordre nouveau n’est donc pas son fondateur réel.
Cette révélation constitue le secret central du film. Mais ce secret n’accorde aucun privilège. Il impose une responsabilité.
Ransom veut renoncer à son élection lorsqu’il apprend la vérité. Tom l’en empêche. Il lui ordonne presque de retourner vers les électeurs et d’accomplir la mission que le destin lui a donnée. L’homme qui a tiré accepte que l’homme qui n’a pas tué devienne « l’homme qui tua Liberty Valance ».
Le mensonge devient alors plus complexe qu’une simple usurpation. Stoddard n’a pas inventé consciemment sa légende. Il en est à la fois le bénéficiaire, le prisonnier et le dépositaire.
Le secret maçonnique peut éclairer cette situation, à condition de ne pas céder à une analogie superficielle. Le secret initiatique n’est pas la dissimulation d’un fait honteux. Il désigne une expérience dont la transmission exige discernement et responsabilité. Or le secret de Stoddard est précisément une connaissance qu’il ne peut ni oublier, ni révéler sans détruire l’ordre qu’elle a contribué à créer.
Toute la question morale du film tient alors dans cette interrogation : peut-on édifier durablement la justice sur une vérité retenue ?
Tom Doniphon, l’homme sacrifié hors du Temple
Tom Doniphon perd tout.
Vera Miles
En sauvant Stoddard, il perd la gloire du duel. En lui permettant de devenir héros, il perd Hallie. En protégeant la naissance du monde nouveau, il rend sa propre présence inutile.
La maison qu’il construisait pour Hallie brûle. Ce foyer détruit est son Temple inachevé. Les poutres consumées matérialisent la ruine de l’avenir personnel auquel il renonce.
Il devient alors l’un des personnages les plus tragiques du cinéma de Ford. Il n’est pas seulement l’homme ancien remplacé par l’homme moderne. Il est celui qui accepte consciemment de se retirer afin que l’autre puisse accomplir une œuvre plus vaste.
Son sacrifice possède quelque chose de christique sans être religieux au sens strict. Il sauve sans être reconnu. Il donne sans pouvoir réclamer. Il meurt sans monument, tandis que le bénéficiaire de son geste entre dans l’Histoire.
Pour le Franc-Maçon, Tom Doniphon évoque ces ouvriers invisibles dont le nom disparaît derrière l’édifice.
Il rappelle que toute construction collective repose sur des renoncements dont les honneurs officiels ne rendent pas compte. Il enseigne surtout que l’œuvre initiatique ne consiste pas toujours à occuper le centre. Elle peut exiger de travailler depuis l’ombre, sans confondre la Lumière avec les projecteurs.
Hallie, la gardienne de la mémoire
Réduire Hallie au rôle de femme partagée entre deux hommes serait méconnaître la profondeur du personnage.
Elle est celle qui apprend à lire, celle qui accueille la promesse de la civilisation et celle qui comprend peut-être le mieux le prix de cette transformation. Elle épouse Ransom et partage son ascension, mais une part d’elle-même demeure attachée à Tom et au monde sacrifié.
Lorsqu’elle dépose une fleur de cactus sur le cercueil, elle accomplit le véritable geste funéraire du film.
Cette fleur appartient à la terre de l’Ouest. Elle peut croître dans un sol aride, protégée par ses épines. Elle représente la beauté née d’un monde rude, mais aussi ce qui ne peut être entièrement transplanté dans les salons du pouvoir.
À la fin, Ransom demande à Hallie si elle a placé la fleur sur le cercueil. Sa question révèle qu’il a compris. Leur réussite commune est traversée par un deuil qu’aucun discours ne peut effacer.
Hallie devient ainsi la gardienne d’une mémoire que les archives officielles refusent de conserver.
« Quand la légende devient un fait… »
Après avoir entendu la confession de Stoddard, le journaliste Maxwell Scott détruit ses notes. Il refuse de publier la vérité et prononce la formule devenue célèbre :
« Quand la légende devient un fait, imprimez la légende. »
Cette phrase est souvent comprise comme la morale du film. Elle en constitue plutôt le problème.
Ford imprime effectivement la légende, mais il nous montre aussi la vérité qui se cache derrière elle. Le spectateur sait ce que les citoyens de l’univers du film ignoreront. Le cinéma devient alors le lieu paradoxal où le secret est révélé sans que l’Histoire officielle soit corrigée.
Plusieurs travaux de philosophie politique consacrés au film ont souligné qu’il ne célèbre pas simplement la fabrication mensongère des héros. Il dévoile la relation complexe entre la loi, la violence, la représentation démocratique et les récits fondateurs. La légitimité de Stoddard ne repose pas seulement sur une procédure électorale ; elle est chargée d’une dette envers l’homme qui a rendu son élection possible.
Le mythe n’est pas nécessairement le contraire de la vérité. Il peut exprimer sous une forme narrative ce qu’une communauté veut devenir. Mais il devient dangereux lorsqu’il attribue la totalité de l’œuvre à un seul homme et efface ceux qui en ont posé les fondations.
La Franc-Maçonnerie utilise elle aussi des mythes, des légendes et des récits symboliques. Elle sait que leur valeur ne dépend pas de leur littéralité historique, mais de leur capacité à mettre la conscience au travail. Cependant, un mythe initiatique doit conduire vers davantage de vérité intérieure. Il ne saurait devenir un instrument d’autoglorification ou de falsification intéressée.
La légende de Stoddard est féconde parce qu’elle permet à la loi de triompher. Elle est néanmoins injuste parce qu’elle abandonne Tom Doniphon à l’oubli.
Toute société doit donc examiner régulièrement les pierres cachées de ses fondations.
Le noir et blanc d’un monde sans innocence
Ford choisit le noir et blanc à une époque où les grands westerns privilégient souvent les couleurs éclatantes et les vastes paysages. Shinbone est principalement filmée en studio, dans des rues resserrées, des salles de classe, des cuisines, des bureaux et des saloons.
Ce dépouillement donne au film l’apparence d’un souvenir, presque d’un rêve funèbre.
Il n’existe plus de séparation lumineuse entre le bien et le mal. Tom et Liberty savent tous deux manier les armes. Ransom devient un homme politique grâce à un meurtre qu’il n’a pas commis. Le journaliste protège la légende au lieu de publier la vérité. Même le progrès, pourtant réel, apporte avec lui l’amnésie.
Le noir et blanc n’oppose donc pas deux camps. Il révèle toute la gamme des gris de la conscience humaine.
Le film paraît austère parce qu’il ne montre pas la conquête glorieuse d’un territoire. Il montre le moment où une société transforme sa violence originelle en institutions, puis oublie les conditions de cette transformation.
Le Franc-Maçon face au mythe du héros
L’Homme qui tua Liberty Valance délivre moins une leçon qu’il ne place son spectateur devant une série d’épreuves.
Il rappelle d’abord que la loi ne devient vivante que lorsqu’une communauté accepte de la soutenir. Un texte juridique abandonné sur une étagère ne protège personne.
Il montre ensuite que l’éducation précède la véritable liberté. Apprendre à lire revient à acquérir la possibilité de ne plus subir le récit imposé par les puissants.
Il enseigne également que la force ne possède de légitimité que lorsqu’elle consent à sa propre disparition. Tom Doniphon devient grand non parce qu’il sait tuer, mais parce qu’il refuse de transformer son geste en pouvoir personnel.
Il avertit enfin que les institutions peuvent se construire sur des récits incomplets. La légende rassemble, mais elle simplifie. Elle produit des héros visibles et des serviteurs oubliés.
Le travail maçonnique commence peut-être précisément là : derrière la statue, rechercher l’ouvrier ; derrière le discours, retrouver le silence ; derrière la lumière publique, reconnaître celui qui a accepté de demeurer dans l’ombre.
Le cercueil sous la voie ferrée
À la fin du film, Ransom et Hallie repartent vers Washington. Le train traverse maintenant une région cultivée et reliée au reste du pays. Le désert a reculé. La civilisation semble avoir accompli son œuvre.
Un employé du chemin de fer reconnaît le sénateur et lui affirme que rien n’est trop beau pour
« l’homme qui tua Liberty Valance ».
La légende demeure intacte.
Mais nous venons de voir le cercueil sur lequel elle repose.
John Ford ne nous demande pas de choisir naïvement entre le fait et le mythe, entre Stoddard et Doniphon, entre la loi et la force. Il nous invite à tenir ensemble ces vérités contradictoires. La démocratie a besoin de récits communs, mais elle doit rester capable d’entendre les morts que ces récits ont réduits au silence.
Le véritable hommage rendu à Tom Doniphon ne consiste donc pas à remplacer une légende par une autre. Il consiste à reconnaître qu’aucun Temple ne s’élève par la vertu d’un seul homme.
Sous chaque pierre consacrée demeurent la fatigue, le renoncement et parfois le nom effacé d’un Frère inconnu.
Et lorsque la légende devient un fait, le devoir de l’initié n’est peut-être pas de l’imprimer aveuglément, mais d’en retourner la pierre afin d’examiner, dans le silence de sa conscience, ce qu’elle dissimule et ce qu’elle révèle.
L’Homme qui tua Liberty Valance, film américain de John Ford, 1962. Scénario de James Warner Bellah et Willis Goldbeck, d’après la nouvelle de Dorothy M. Johnson. Avec James Stewart, John Wayne, Vera Miles, Lee Marvin, Edmond O’Brien et Woody Strode. Photographie de William H. Clothier. Musique de Cyril J. Mockridge. Durée de la version américaine : environ 123 minutes.
*John Wayne, du « Duke » au Frère
Né Marion Robert Morrison en 1907, John Wayne fut très tôt familiarisé avec l’univers initiatique. Adolescent, il appartint à l’Ordre de DeMolay, mouvement destiné à la formation morale et civique des jeunes hommes, tandis que son père était lui-même Franc-Maçon. Pourtant, ce n’est qu’en 1970, au sommet d’une immense carrière cinématographique, qu’il rejoignit pleinement la Franc-Maçonnerie.
Initié puis élevé au grade de Maître Maçon au sein de la Marion McDaniel Lodge n° 56, à Tucson, en Arizona, il poursuivit son cheminement au Rite York, au Rite Écossais Ancien et Accepté, où il reçut le 32e degré, et rejoignit également le sanctuaire Al Malaikah des Shriners, à Los Angeles.
John Wayne Shriner
Loin des plateaux et de la célébrité, la Loge aurait représenté pour lui un espace de fraternité où le personnage public pouvait s’effacer devant l’homme. Sa trajectoire maçonnique éclaire singulièrement son incarnation de Tom Doniphon dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Comme son personnage, John Wayne appartenait à un monde où la force n’acquiert de noblesse qu’en acceptant de se mettre au service d’autrui. Derrière l’image du héros solitaire se dessinait ainsi un Frère attaché à la camaraderie, à la fidélité et à l’action philanthropique, notamment dans la lutte contre le cancer poursuivie après sa mort par la fondation portant son nom.
À Rieux-Minervois, petit village de l’Aude, le dernier week-end de juillet n’a plus rien d’ordinaire. Le temps de deux jours, le Stade du collège s’est transformé en carrefour de savoirs anciens, de pratiques ésotériques contemporaines et de célébrations de la nature, à l’occasion de la deuxième édition du Sabbat des Sorcières. Porté par l’association CDC Paranormal, ce festival mystique et ésotérique s’est imposé comme l’un des événements les plus immersifs de France dans le domaine de la sorcellerie, des arts divinatoires et des spiritualités alternatives.
Un week-end hors du temps
Organisé les 25 et 26 juillet 2026, le Sabbat des Sorcières a proposé un véritable « week-end hors du temps » au cœur de l’univers des légendes, des mystères et de la magie. La Région Occitanie, qui a relayé l’événement, a décrit une manifestation dédiée aux savoirs anciens, aux pratiques contemporaines et à la rencontre des « âmes curieuses ». L’ambition fut double : offrir une immersion dans des traditions souvent méconnues, tout en proposant un espace d’échanges accessible au grand public.
Le site sabbatdessorcieres.com insiste sur cette dimension immersive : rituels sacrés, conférences, enquêtes paranormales, marché mystique, ateliers, performances initiatiques, animations et déambulations fantastiques rythment le week-end. La radio locale et les médias numériques, comme MaWebTV, ont parlé d’un événement où s’est côtoyé sorcières, tarologues, chamans, radiesthésistes, médiums et artisans inspirés par l’imaginaire magique.
Magie verte : la nature au centre
Le thème central de l’édition 2026 fut la « Magie Verte », un hommage profond à la nature, aux plantes et aux esprits qui l’habitent. Les conférences et ateliers mettent particulièrement en lumière la connexion à la Terre, les plantes dites « magiques », le « petit peuple » et les esprits de la nature, ainsi que les énergies telluriques et les forces élémentaires.
Cette orientation s’est traduit dans le programme par des interventions consacrées à l’herboristerie animiste, aux plantes sacrées, aux traditions de soins ancestrales, au chamanisme et aux pratiques de magie verte. Des conférenciers comme Stéphane Boistard (spirits des éléments), Marcos Drake (curanderismo, plantes sacrées et traditions), ou encore des spécialistes de la médiumnité et de la radiesthésie ont incarné cette volonté de lier savoirs anciens et préoccupations contemporaines autour du vivant.
Un programme dense : conférences, ateliers, marché mystique
Le programme officiel affiche une série de conférences réparties sur les deux jours, avec des intervenants spécialisés : histoire de la sorcellerie, alchimie comme voie initiatique, sorcières d’ici et d’ailleurs, médiumnité publique, rencontres avec les esprits des éléments, plantes sacrées et traditions occultes. Le festival assume ainsi pleinement sa dimension pédagogique, en proposant des contenus structurés, loin du simple folklore.
Parallèlement, plus de cent exposants étaient annoncés : auteurs, créateurs, praticiens venus de toute la France, artisans, éditeurs, illustrateurs et praticiens du bien-être. Le marché ésotérique et mystique permet aux visiteurs de découvrir grimoires, tarots, objets rituels, créations inspirées, produits liés aux plantes et à la magie verte. Cette diversité montre que le Sabbat des Sorcières se situe à la croisée de plusieurs univers : ésotérisme, artisanat, folklore, bien-être, paranormal et traditions ancestrales.
Entre folklore, ésotérisme et spiritualité contemporaine
Le reportage de MaWebTV insiste sur cette tension féconde entre folklore et pratiques contemporaines. D’un côté, le festival revendique les figures de la sorcière, les légendes locales, les symboles traditionnels et l’imaginaire populaire ; de l’autre, il met en avant des approches plus structurées : tarot, chamanisme, radiesthésie, médiumnité, communication avec le monde des défunts, ésotérisme traditionnel, spiritualité contemporaine.
Cette coexistence a permis au public de naviguer entre plusieurs registres : celui de la curiosité culturelle, celui de la pratique expérimentale, et celui de la quête de sens. Les organisateurs parlent d’un « festival mystique et ésotérique » qui se veut à la fois accessible et exigeant sur le plan des contenus.
Un événement structuré et ouvert
Sur le plan pratique, le Sabbat des Sorcières a été organisé au Stade (Avenue Georges Clemenceau, 11160 Rieux-Minervois), avec des horaires étendus : 10 h – 21 h le samedi, 10 h – 18 h le dimanche. Les tarifs furent volontairement bas (3 € la journée, 5 € le pass week-end, gratuit pour les moins de 12 ans), ce qui en a fait une sortie familiale accessible. La Région Occitanie, des radios locales, des sites d’agenda et des plateformes de covoiturage ont relayés l’événement, signe d’un ancrage territorial assumé.
L’édition 2026 a porté aussi une dimension « solidaire » : un « Sabbat solidaire » appelle des bénévoles et intègre une tombola dont les bénéfices sont reversés à des associations de protection animale, montrant que la magie verte se veut aussi engagement concret en faveur du vivant.
Une vitrine des spiritualités alternatives
Pentacle avec pierres magiques
Au-delà du folklore, le Sabbat des Sorcières 2026 apparaît comme une vitrine des spiritualités alternatives en France. Sorcellerie traditionnelle, magie des plantes, chamanisme, communication avec les ancêtres, tarot et arts divinatoires : l’événement rassemble des praticiens qui, chacun à leur manière, réhabilitent des savoirs longtemps marginalisés ou caricaturés.
Cette réhabilitation se fait dans un cadre festif mais structuré, avec cérémonies, danses rituelles, tambours chamaniques, cercles de connexion, explorations paranormales et débats autour de la magie et des savoirs occultes. Le public a été invité à « oser franchir les portes du Sabbat des Sorcières et laisser la magie opérer », selon la formule reprise par plusieurs supports.
Pour terminer
En quelques années, le Sabbat des Sorcières de Rieux-Minervois s’est installé comme un événement singulier, à la fois ancré dans un territoire et ouvert aux influences nationales et internationales de l’ésotérisme. L’édition 2026, placée sous le signe de la magie verte, confirme cette ambition : proposer un espace où se croisent traditions occultes, pratiques contemporaines, artisanat et réflexion sur le lien sacré entre l’humain, la Terre et le vivant.
Pour les curieux, les passionnés de mystères, les amateurs de nature et les chercheurs de sens, Rieux-Minervois devient, le temps d’un week-end, un laboratoire à ciel ouvert des nouvelles formes de spiritualité, où la sorcière n’est plus une figure de peur, mais un symbole de connaissance, de transmission et de relation à la nature.
La franc-maçonnerie cubaine se retrouve au centre d’une confrontation directe avec l’État. Selon plusieurs médias indépendants, le Ministère de la Justice a cherché, début août 2026, à imposer un dirigeant au sommet du Suprême Conseil du Grade 33 pour la République de Cuba, l’instance qui gouverne les hauts grades du Rite Écossais sur l’île. Cette intervention, dénoncée comme une tentative de prise de contrôle par le régime, a suscité une mobilisation rare des maçons, qui ont convoqué une protestation et réaffirmé leur soutien à leur leader actuel, José Ramón Viñas Alonso.
Le cœur de la crise tient en une citation officielle remise à Viñas Alonso par une haute fonctionnaire du Ministère, lui ordonnant de se présenter au siège de l’institution pour remettre son mandat à un « intérimaire » désigné par les autorités. Pour la maçonnerie cubaine, cette démarche ressemble moins à un simple rappel aux statuts qu’à une tentative d’ingérence directe dans la gouvernance interne de l’Ordre.
D’après la version publiée par CiberCuba et confirmée par d’autres médias indépendants, la directrice des Associations du Ministère de la Justice, Miriam Marta García Meriño, s’est présentée au domicile de Viñas Alonso pour lui remettre une convocation l’enjoignant à se rendre, le vendredi matin à 9 h 30, au siège du Suprême Conseil. Là, selon les dénonciateurs, il devait procéder à la remise officielle de sa charge à un dirigeant intérimaire choisi par le gouvernement.
Le candidat que le régime souhaite imposer serait Lázaro Faustino Cuesta Valdés, figure maçonnique connue et par ailleurs babalawo, qui, selon les dirigeants du Suprême Conseil, a été écarté de ses fonctions actives à l’âge de 80 ans en février 2025, conformément à la législation interne, puis expulsé par décision de la Haute Chambre du Rite. Pour les membres du Conseil, le retour de Cuesta comme chef imposé par l’État constituerait une violation double : des statuts internes de l’Ordre et de son autonomie associative.
La réponse des maçons : se planter, protester, refuser
Face à cette convocation, les maçons cubains n’ont pas choisi le retrait. Ils ont appelé à une protestation et se sont rassemblés devant, puis dans, la sede du Suprême Conseil du Grade 33 à La Havane pour soutenir publiquement Viñas Alonso. Des dizaines de membres se sont « plantés » sur place, selon les témoignages recueillis, affirmant qu’ils ne reconnaissaient comme autorité suprême que le Souverain Grand Commandeur élu selon leurs propres règles.
Le ton de cette mobilisation est clair : pour les dirigeants maçonniques, il ne s’agit pas d’un simple désaccord administratif, mais d’un « nouveau zarpazo » – un nouvel assaut – de l’État contre l’autonomie d’une organisation civile. Des voix au sein de l’Ordre parlent d’« injerencia » (ingérence) et de tentative de « prendre le contrôle » du Suprême Conseil par la nomination d’un chef perçu comme proche du régime.
Le Ministère de la Justice invoque les statuts et la loi
De son côté, le Ministère de la Justice cubain a publié une note informative pour justifier sa position. Le document rappelle que la Direction des Associations est chargée de veiller au respect des statuts des organisations, en application de la Constitution et de la loi sur les associations. Il souligne que la Constitution de l’Association « Suprême Conseil du Grade 33 pour la République de Cuba » impose, à son article 10, l’obéissance aux lois du pays et la contribution à la stabilité de la République.
La note précise que Viñas Alonso a contesté une résolution ministérielle de juillet 2025 qui refusait de reconnaître sa condition de Souverain Grand Commandeur au motif qu’il aurait dépassé le limite maximum de neuf ans d’exercice fixé par les propres statuts du Suprême Conseil. Le Tribunal Suprême Populaire a finalement débouté Viñas Alonso, confirmant la décision du ministre de la Justice. Le Ministère affirme donc que le Suprême Conseil doit « rétablir l’institutionnalité » et se conformer à cette sentence.
Autrement dit, l’État soutient qu’il ne fait qu’exiger l’application des règles internes de la maçonnerie, et que son intervention est légitime au regard de la loi. Les maçons, eux, y voient une utilisation sélective des statuts pour disqualifier un leader jugé trop indépendant et imposer une figure plus accommodante.
La tension actuelle ne surgit pas ex nihilo. Depuis plusieurs années, la maçonnerie cubaine traverse une relation complexe avec le pouvoir. En 2025, des sources indépendantes rapportaient déjà une tentative du Ministère de la Justice pour destituer Viñas Alonso et imposer Lázaro Cuesta Valdés, assortie de menaces de gel des fonds et de retrait de la reconnaissance officielle si la désignation n’était pas acceptée.
En parallèle, le Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, Ernesto Zamora Fernández, avait renoncé à une rencontre avec le président Miguel Díaz-Canel après des pressions internes liées au traitement réservé à Viñas Alonso, ce dernier ayant même été interrogé par la Sécurité de l’État. Ces épisodes montrent que la question maçonnique est, à Cuba, un enjeu politique et non un simple débat statutaire.
La présence de Viñas Alonso sur la scène maçonnique est elle-même significative : des sources rappellent qu’il a rencontré des diplomates étrangers, notamment l’ambassade américaine, pour discuter des défis des Cubains, ce qui peut accroître sa visibilité – et sa gêne pour le régime –, au-delà des frontières de l’Ordre.
Un enjeu : l’autonomie des organisations civiles
Viñas Alonso, est Souverain Grand Commandeur (SGC) du Conseil suprême du 33e degré de la République de Cuba. Photo : CPEM Composition
Au-delà du cas personnel de José Ramón Viñas Alonso, la crise touche à une question centrale : l’autonomie des organisations civiles à Cuba. La franc-maçonnerie, qui a une longue histoire sur l’île, se présente comme une fraternité patriotique, respectueuse des lois, mais attachée à sa gouvernance interne. Le Ministère, lui, se pose en garant de la légalité et de la « stabilité de la République », en soulignant que la maçonnerie cubaine a historiquement entretenu « des relations adéquates » avec l’État.
Le conflit actuel met à nu la fragilité de cette coexistence. Pour les autorités, intervenir dans la succession d’un leader maçonnique serait une manière de faire respecter les statuts. Pour une partie de la maçonnerie, c’est une forme de contrôle politique qui menace la liberté de choisir ses propres dirigeants et de maintenir une voix indépendante.
Une maçonnerie qui « ferme les rangs »
Grande Loge de cuba
Face à cette tentative de prise de contrôle, la maçonnerie cubaine ne s’est pas contentée d’une protestation ponctuelle. Des organisations maçonniques à l’intérieur et à l’extérieur de Cuba ont exprimé leur soutien à Viñas Alonso, rappelant qu’il a été élu par ses frères et que tout changement de direction devrait relever exclusivement des mécanismes internes de l’Ordre.
Cette solidarité a une portée symbolique forte. Elle montre que la question ne se limite pas à un conflit individuel, mais touche à la perception mondiale de la maçonnerie cubaine et de sa capacité à résister aux ingérences. Dans un pays où la société civile reste étroitement surveillée, le fait que des maçons se rassemblent, protestent et revendiquent publiquement l’autonomie de leur institution n’est pas anodin.
Conclusion provisoire
À ce stade, la tentative du régime de prendre le contrôle du Suprême Conseil du Grade 33 n’a pas été pleinement réussie : Viñas Alonso demeure, pour ses frères, le Souverain Grand Commandeur, tandis que l’État affirme qu’il ne le reconnaît plus comme tel. La confrontation se joue donc à la fois dans l’espace juridique, dans la rue, et dans l’imaginaire symbolique de la maçonnerie.
Ce bras de fer illustre une tension plus large : la difficulté, pour des organisations initiatiques et fraternelles, de maintenir leur autonomie dans un régime qui revendique un contrôle serré des associations. Pour la maçonnerie cubaine, l’enjeu est clair : défendre son droit à choisir librement ses dirigeants, sans renoncer à sa tradition de patriotisme et de respect des lois. Pour le régime, il s’agit de s’assurer que même les fraternités les plus anciennes restent dans le cadre qu’il juge compatible avec sa propre définition de la « stabilité de la République ».
Appel aux Frères
TRÈS GRAVE
La dernière tentative de coup de force de la dictature dans ses ingérences dans les affaires maçonniques a eu lieu aujourd’hui au Suprême Conseil du 33e degré, où le régime intervient depuis quelque temps par l’intermédiaire des instances gouvernementales, en violation de ce qui est établi par les lois internationales des Suprêmes Conseils du monde — dont Cuba fait pleinement partie de droit — au bénéfice idéologique des gouvernants en place et dans des affaires étrangères à la Maçonnerie.
Miriam García, fonctionnaire du MINJUS [ministère de la Justice], s’est présentée au domicile du Souverain José Ramón Viñas Alonso, 33e, afin de lui remettre une convocation officielle pour demain à 9 h 30. Il devra alors remettre le Suprême Conseil à un « intérimaire » qu’ils ont eux-mêmes choisi et qui a été expulsé de la Maçonnerie par décision de la Haute Chambre du Rite.
Auparavant, ce Frère, en raison de ses 80 ans atteints en février 2025, conformément à la législation du Suprême Conseil — et après approbation des instances gouvernementales — avait déjà été démis de ses fonctions de Membre Actif et était devenu Membre Émérite. Il ne peut donc plus, de ce fait, exercer de fonctions dirigeantes.
Ce Frère choisi par le régime, dans une attaque frontale contre les décisions de ses Frères maçons et répondant à ses ambitions personnelles, est Lázaro Faustino Cuesta Valdés. Celui-ci, sans aucune autorité au regard des décisions de la Haute Chambre du Rite — qui est celle qui décide depuis des siècles de nos destinées — a été désigné « à dedo », c’est-à-dire nommé directement par le gouvernement, comme celui qui doit remplacer le Souverain actuel, élu démocratiquement avec les voix de tous les membres du Rite, conformément à la législation écossaise, et qui bénéficie du soutien de la quasi-totalité des membres du Rite écossais.
Tous les Corps maçonniques au niveau national ont déposé auprès des registres municipaux et provinciaux leur désaccord avec la mesure que le régime veut nous imposer, tout en faisant officiellement état de leur soutien sans réserve au Souverain actuel.
En tant que Grand Chancelier du Suprême Conseil, je lance un appel aux Suprêmes Conseils du monde entier et à la Maçonnerie en général afin de donner de la visibilité à cette violation flagrante.
Une fois encore, ils avaient déjà tenté de le faire à la Grande Loge, pendant une période de deux ans, au cours de laquelle ils avaient essayé d’imposer deux Grands Maîtres qui répondaient à leurs intérêts et non à ceux de leurs Frères maçons, violant ainsi leurs droits sous couvert des lois approuvées par les maçons et par l’État.
Les Grands Maîtres et les Souverains ne seront jamais élus en fonction des préférences ou des avantages politiques du régime. Ils sont choisis afin de défendre les droits des maçons.
Cette estocade « finale » est préparée depuis cinq ans, à partir des manifestations du 11-Juillet, après que la Haute Chambre du Rite eut approuvé une charte que José Ramón Viñas Alonso, en tant que Souverain, aurait dû signer et qui, à la suite de cette demande, était destinée au gouvernant Díaz-Canel, désapprouvant l’ordre de réprimer les personnes désarmées, ce qui aurait entraîné violence, morts, milliers d’arrestations et condamnations à de longues peines injustes.
Demain, les maçons concernés seront présents et attendront ladite commission, qui cherche à agir contre les intérêts véritables des maçons.
Nous vous demandons de prêter attention aux événements qui se produiront à ce sujet.
Sans autre objet,
IPH Ángel Santiesteban Prats, 33e Grand Chancelier du Suprême Conseil de Cuba
Au mois de juin, notre mot du mois s’arrêtait sur l’engagement et rappelait que le terme descend du gage, de ce qui se dépose entre les mains d’un autre pour garantir le poids d’une parole. Le 5 août, dans « Présider, c’est bâtir. De Gaulle à 2027, qui relèvera le Temple de la République ? », nous avons repris l’appel de Stéphane Hessel pour le tourner vers la loi commune, la laïcité et la concorde universelle. Restait à remonter jusqu’à la source, ce volume mince né d’une conversation menée durant l’été 2009 par un garçon de vingt-trois ans, Gilles Vanderpooten, avec un diplomate de quatre-vingt-onze ans que la France ne connaissait pas encore. Entre le refus et l’ouvrage, entre la colère et la truelle, ces pages posent la question que toute initiation pose à sa manière, celle de savoir ce que devient une parole lorsqu’elle accepte enfin d’avoir un poids.
« Rencontrons-nous », et un livre se met en marche
2009. Le mot de crise occupe alors toutes les bouches, et pour un garçon de vingt-trois ans qui s’apprête à entrer sur le marché du travail, l’horizon manque singulièrement de clarté. Gilles Vanderpooten aurait pu s’installer dans la plainte, ce confort national qui dispense d’agir. Il choisit une autre voie. Convaincu que la transmission demeure la seule richesse qui grandisse en se partageant, il forme le projet de recueillir la parole de ceux qui ont vécu, agi, échoué parfois, et qui savent encore d’où vient le monde qu’ils vont laisser. Trois questions le tiennent, que chaque génération reformule et que la nôtre pose avec une urgence accrue, à savoir que faire, comment agir, où s’engager.
Le hasard, ou ce que Stéphane Hessel (1917-2013) nommait plus volontiers la chance que l’Histoire sait produire, met sur sa route un monsieur âgé, peu connu du grand public. Il l’entend déclamer un poème lors d’une conférence sur l’Europe des cultures. Il le retrouve dans un documentaire, témoignant de la nécessité de désobéir devant l’inacceptable, à propos de la traque des enfants sans papiers à la sortie des écoles. Une lettre part. La réponse revient aussitôt, brève et joyeuse, « Votre projet est très intéressant, rencontrons-nous ! ». Le 9 septembre 2009, l’entretien prévu pour une heure occupe tout l’après-midi. Suivent une année entière et une quarantaine de refus d’éditeurs, jusqu’à ce que Jean Viard accueille le manuscrit aux éditions de l’Aube, le 21 octobre 2010, jour même où paraît chez Indigène un opuscule de trente-deux pages vendu trois euros et intitulé Indignez-vous !.
Cette chronologie n’est pas anecdotique, elle commande toute la lecture. Le livre que nous tenons a été pensé avant celui qui a rendu son auteur célèbre. Il n’est donc ni une suite opportuniste ni un supplément commercial, mais l’antériorité même de la pensée qui allait être résumée en trente-deux pages. Lorsque Engagez-vous ! paraît le 11 mars 2011, la vague des Indignés se lève de Tunis à Madrid, et ce livre apporte précisément ce qui manquait au manifeste, une durée. L’indignation est un mouvement du cœur, elle survient, elle soulève, elle retombe. L’engagement suppose un calendrier, des outils, des compagnons et la patience d’un chantier.
La résistance a changé d’objet, non de nature
La thèse centrale tient en une conviction que Stéphane Hessel énonce sans emphase, à savoir que la lutte a changé de forme depuis les temps héroïques de la Résistance sans avoir changé d’exigence. L’adversaire d’hier portait un uniforme, occupait un territoire, avait un visage. L’adversaire d’aujourd’hui se dissout dans des mécanismes, des flux, des arbitrages, des renoncements successifs qui n’ont jamais de signataire. Résister à une occupation demande un courage physique dont chacun sait qu’il fut immense. Résister à une dissolution demande une vigilance intellectuelle qui n’a ni gloire ni monument, et que rien ne vient récompenser.
Il y a là une force et une fragilité. La force, c’est que Stéphane Hessel refuse de faire de la Résistance une relique et de son souvenir un privilège générationnel. Le Programme du Conseil national de la Résistance ne fut pas un adieu mais un plan de construction, et celui qui l’invoque sans le poursuivre le trahit deux fois. La fragilité tient à l’analogie elle-même. Comparer la dictature des marchés à l’occupation nazie expose à un aplatissement de l’Histoire dont un ancien déporté mesure mieux que quiconque le danger. Le livre demeure prudent sur ce point, mais la formule est passée dans le langage commun avec beaucoup moins de prudence, et la lectrice et le lecteur d’aujourd’hui feront bien de peser la différence entre une continuité d’exigence et une équivalence de situation.
Nos travaux connaissent cette exigence sous un autre nom. La perpendiculaire ne juge pas les autres, elle vérifie la verticalité de celui qui la tient. Se tenir droit lorsque nul ne menace demande davantage de constance que se tenir droit lorsque tout menace, car le second geste trouve sa récompense dans le péril même, tandis que le premier n’a pour témoin que la conscience.
Le plus fédérateur des combats
photographie de couv : copyright UNESCO/Michel Ravassard
Reste à nommer le terrain. Stéphane Hessel le désigne sans hésiter, la dégradation de la planète constitue selon lui le défi le plus mobilisateur pour la jeune génération, celui qui peut rassembler ce que les appartenances politiques dispersent. L’entretien suit alors une progression rigoureuse, du développement au développement durable, puis de la formation lente d’une conscience écologique à sa traduction politique. Cette architecture mérite attention. Elle refuse le raccourci qui ferait de l’écologie une conversion soudaine ou une émotion devant les images du désastre. La conscience se construit, elle s’édifie assise après assise, et son premier matériau est la connaissance.
Le diplomate reparaît ensuite avec ses réflexes, et il faut le dire sans complaisance. Stéphane Hessel réclame la création d’une Organisation mondiale de l’Environnement et pose la nécessité d’une gouvernance mondiale. Cette confiance dans l’institution n’a rien d’abstrait chez un homme qui a servi les Nations unies au berceau et qui a vu naître, dans les décombres de 1945, des architectures juridiques que nul n’osait espérer quelques années plus tôt. Elle constitue pourtant la limite la plus visible de l’ouvrage. La conversation date de 2009, avant l’enlisement des conférences climatiques et avant le retour brutal des souverainetés. Quinze ans plus tard, la lectrice et le lecteur mesurent l’écart entre l’espérance institutionnelle et l’inertie réelle, et se demandent si l’universel se décrète par traité ou s’il se construit par contagion d’exemples.
Une inquiétude plus profonde traverse pourtant ces pages et leur donne leur tranchant. Stéphane Hessel se dit préoccupé par l’écart qui sépare les forces politiques de la jeunesse française, et la formule, prononcée en 2009, n’a rien perdu de son acuité. Il ne décrit pas une désaffection électorale de circonstance mais une rupture de langue, une génération parlant de survie quand une autre parle de mandats, une génération comptant en décennies quand une autre compte en échéances. Le chapitre consacré à la crise et aux institutions internationales prolonge ce constat à l’échelle du monde. Des organisations conçues pour empêcher le retour de la guerre se trouvent sommées de réguler des flux financiers et des équilibres climatiques que leurs fondateurs n’avaient pas imaginés. Stéphane Hessel n’en conclut pas qu’il faille les abandonner, il soutient qu’il faut les refonder, position exigeante que la facilité contemporaine, toujours prompte à confondre la critique et la démolition, aurait grand tort de mépriser.
Bâtir des alternatives, ou la patience de la pierre
L’ouvrage place le mot d’alternatives entre guillemets, et cette précaution typographique en dit long. Stéphane Hessel se méfie du vocabulaire militant autant que du fatalisme. Il désigne des chantiers concrets, économie sociale et solidaire, circuits courts, énergies nouvelles, solidarité et diplomatie, sans jamais prétendre que leur addition suffirait à renverser un ordre. La question qu’il laisse ouverte est celle du passage, du moment où l’initiative devient institution, où l’exemple devient règle, où le geste devient loi. Sur ce seuil, le livre est plus riche en encouragements qu’en méthode, et il serait malhonnête de dissimuler cette insuffisance derrière l’affection que sa figure inspire.
Notre tradition connaît pourtant la valeur de cette apparente modestie. L’apprenti ne bâtit pas la cathédrale, il dégrossit une pierre. Il l’équarrit sans savoir à quelle assise elle sera destinée, ni si sa vie suffira pour voir monter les murs. Le maillet et le ciseau ne prétendent à rien d’autre qu’à rendre une matière juste, et cette justesse est la condition de tout le reste. Gilles Vanderpooten a d’ailleurs fait de cette leçon un métier, en dirigeant l’organisation Reporters d’Espoirs, en lançant La France des solutions et en publiant chez Actes Sud Imaginer le monde de demain, le rôle positif des médias. Le livre a produit ce qu’il annonçait, ce qui reste la démonstration la plus difficile à contester.
Deux textes en guise de clef de voûte
Un détail de composition mérite que nous nous y arrêtions longuement. Ce volume d’une centaine de pages consacre ses vingt dernières, en annexe, à deux textes que Stéphane Hessel n’a pas écrits, la Déclaration universelle des droits de l’homme et le Programme du Conseil national de la Résistance. Un cinquième de l’ouvrage échappe ainsi à la parole du témoin pour revenir au texte lui-même. Le geste est d’une grande justesse. Il signifie que la conversation n’est pas le but, qu’elle ne vaut que par ce qu’elle renvoie lire, et que la mesure de l’engagement se trouve ailleurs que dans celui qui en parle.
Les Frères et les Sœurs reconnaîtront ce dispositif. Une parole donnée n’a de valeur que devant un texte qui la dépasse et qui la juge. Le 15 mars 1944, la France clandestine adopte un programme dont le nom populaire, Les Jours heureux, dit assez qu’il fut écrit dans la nuit. Le 10 décembre 1948, l’Assemblée générale des Nations unies proclame que la dignité est inhérente à tous les membres de la famille humaine. Ces deux textes sont les deux colonnes entre lesquelles ce livre demande à être lu. L’un dit ce qu’un peuple se doit à lui-même dans l’ordre du pain, du soin et de l’école. L’autre dit ce qu’un être humain doit à tout autre être humain du seul fait qu’il est né. Sans le premier, le second devient une abstraction élégante. Sans le second, le premier devient une comptabilité nationale.
La légende publique a fait de Stéphane Hessel l’un des derniers rédacteurs vivants de la Déclaration universelle. La vérité est plus mesurée et, à notre sens, plus belle. Il avait trente et un ans en décembre 1948, il était chef de cabinet d’Henri Laugier au secrétariat des Nations unies, associé à la préparation d’un texte dont René Cassin, Eleanor Roosevelt, Charles Malik et Peng Chun Chang furent les artisans principaux. Servir un texte dont la signature revient à d’autres, en porter la mémoire pendant soixante ans et le placer en annexe de son propre livre, voilà une fidélité qui vaut mieux qu’une paternité.
Un homme qui avait porté le nom d’un mort
La biographie éclaire ici la pensée, et elle doit être racontée avec sobriété. Stéphane Hessel naît à Berlin en 1917. Son père, Franz Hessel, écrivain et traducteur, donne à l’allemand, avec Walter Benjamin, les premiers volumes de Marcel Proust. Sa mère, Helen Grund, forme avec Franz Hessel et Henri-Pierre Roché le trio dont naîtra Jules et Jim. La famille gagne la France dans les années vingt, l’enfant devient français en 1937, entre à l’École normale supérieure, rejoint la France libre à Londres, revient clandestinement au printemps 1944 et tombe aux mains de la Gestapo au mois de juillet.
À Buchenwald, condamné à la pendaison, il échappe à la mort en prenant l’identité d’un prisonnier français emporté par le typhus. Il vit dès lors sous un nom qui n’est pas le sien, transféré, évadé, repris, évadé encore. Que la Franc-Maçonnerie parle de mort symbolique et de renaissance sous un nom nouveau, nous le savons. Devant une existence où cette figure fut de chair et non de rituel, la lecture initiatique doit baisser la voix. Ce que nous éprouvons dans l’obscurité d’un cabinet, cet homme l’a subi dans la boue d’un camp, et la seule chose que nous puissions honnêtement en retenir est que le symbole n’a de sens que s’il nous prépare à la réalité qu’il figure.
Il reste de cette épreuve une leçon qui touche au cœur de nos travaux. Dépouillé de tout, Stéphane Hessel avait conservé la poésie, apprise par cœur, récitée dans les baraquements, seule richesse qu’aucune fouille ne pouvait saisir. Ô ma mémoire. La poésie, ma nécessité rassemblera plus tard ces textes qui l’ont tenu debout. La parole gardée dans la mémoire vive, transmise de bouche à oreille, restituée sans support, désigne exactement ce que nous nommons transmission. Sa bibliographie, de Danse avec le siècle à Citoyen sans frontières, de Tous comptes faits… ou presqueau Chemin de l’espérance écrit avec Edgar Morin, ne cesse de revenir à cette conviction, la mémoire n’est pas un culte du passé, elle est un outil de construction.
Le gage, et ce qu’il coûte
Nous voici ramenés au mot par lequel nous avions commencé. S’engager, c’est mettre en gage. Ce n’est pas adhérer, ce n’est pas approuver, ce n’est pas signer une pétition dont la signature ne coûte que le temps d’un geste. C’est déposer quelque chose de soi qui ne pourra être repris sans reniement. Toute la différence entre les deux titres de Stéphane Hessel tient dans cet écart. Indignez-vous ! mobilise une émotion. Engagez-vous ! réclame un gage. La première est gratuite, la seconde se paie.
Cette économie du gage éclaire ce que nous écrivions le 5 août à propos du Temple républicain. Une République ne tient pas par la beauté de ses principes mais par le nombre de celles et de ceux qui acceptent d’en répondre. La liberté de conscience, la laïcité, l’égale dignité des femmes et des hommes ne se conservent pas comme des pièces de collection, elles s’entretiennent comme un feu, et un feu sans gardien s’éteint quelle que soit la noblesse de son origine. Stéphane Hessel, qui avait vu de ses yeux ce que produit l’effondrement d’une civilisation juridique, savait qu’aucun texte ne protège personne s’il n’existe des femmes et des hommes disposés à en payer le prix. Lire ces entretiens en 2026, dans une France travaillée par les assignations identitaires et par la tentation de substituer une loi particulière à la loi commune, leur confère une gravité que leur auteur n’avait pas anticipée.
L’usage de l’impératif mérite d’ailleurs un examen critique. Un ordre ne fabrique pas un homme libre, et une injonction, fût-elle admirable, ne remplace pas la délibération intérieure d’où seul naît un engagement véritable. Stéphane Hessel le savait, lui qui n’a jamais recruté personne. Il est d’ailleurs frappant que Gilles Vanderpooten, en refermant son hommage quelques jours après la mort de son aîné, écrive d’abord « Engageons-nous ! » avant de reprendre « Engagez-vous ! ». Le passage de la deuxième à la première personne du pluriel accomplit exactement ce que le livre demande, puisqu’un appel ne devient légitime qu’au moment où celui qui le lance s’y inclut lui-même. Nos rituels ne procèdent pas autrement, où nul ne prête d’obligation à la place d’un autre et où l’engagement se prend debout, à voix haute, devant ceux qui devront en vérifier la tenue.
Les fragilités d’une parole trop aimée
L’honnêteté critique impose de nommer ce qui, dans ce livre, demeure inachevé. La forme orale lui donne sa vivacité et lui coûte sa profondeur. Certaines réponses avancent par ellipses là où l’argumentation manquerait. L’optimisme, qui fut chez Stéphane Hessel une discipline et non un tempérament facile, glisse parfois sur des obstacles qui méritaient d’être affrontés. Surtout, l’ouvrage dit magnifiquement le commencement et beaucoup moins la persévérance. Il enseigne comment partir, non comment tenir lorsque la cause est perdue, lorsque les compagnons se dispersent, lorsque la fraternité proclamée se révèle inférieure à ses promesses. Or l’usure est le véritable adversaire de tout engagement, et le premier enthousiasme n’a jamais suffi à finir un mur.
Il faut ajouter une remarque plus rude encore. Ce livre s’est vendu à deux cent cinquante mille exemplaires et a été traduit en dix-sept langues. Un tel succès pose une question redoutable à qui prêche l’action, car il est possible d’acheter un livre sur l’engagement, de l’aimer, de le citer, et de n’avoir rien engagé du tout. La figure du sage consolé remplace commodément l’exigence qu’il portait. Stéphane Hessel n’est évidemment pas responsable de la dévotion qui l’a entouré, et nul ne trouverait dans ces pages la moindre complaisance envers lui-même. Reste que la meilleure façon de lui rendre justice consiste à le lire comme un homme faillible et non comme une icône, à discuter ses solutions plutôt qu’à les célébrer, et à considérer que les controverses des dernières années, postérieures à cet entretien de 2009 et absentes de ce volume, appartiennent elles aussi à la vérité d’une vie.
Plaque du Square Stéphane Hessel Université Libre de et à Bruxelles
Passer les outils
Le dernier chapitre porte sur la transmission intergénérationnelle, et il justifie le dispositif entier. Deux hommes séparés par soixante-dix ans se parlent, et aucun des deux ne joue le rôle attendu. L’aîné n’enseigne pas, il interroge autant qu’il répond. Le cadet ne recueille pas une relique, il demande des instruments. Ce qui circule entre eux n’est ni une doctrine ni une nostalgie, mais un goût du travail et la conviction que le monde reste ouvrable.
Nous savons ce que cette scène désigne. La chaîne d’union ne se contente pas de réunir des présents, elle relie ceux qui ne se rencontreront jamais. Le maître qui trace ne verra pas l’édifice achevé, et cette certitude, loin de le décourager, fonde la dignité de son geste. Transmettre, ce n’est pas léguer un résultat, c’est confier des outils à quelqu’un qui s’en servira autrement que nous. Stéphane Hessel n’a pas demandé à la jeunesse de continuer son combat, il lui a demandé de trouver le sien, ce qui est infiniment plus exigeant et infiniment plus respectueux.
Une parole qui demeure quand l’homme s’en va
Les dernières lignes de l’hommage de Gilles Vanderpooten portent une date, celle du début du mois de mars 2013, quelques jours après la disparition de Stéphane Hessel, et se referment sur deux vers de Guillaume Apollinaire où le temps s’écoule tandis que la voix demeure. Rien ne dit mieux la nature véritable de ce petit livre. Il ne transmet pas une doctrine, il transmet une tenue. Il ne clôt pas une existence, il ouvre un chantier dont les plans sont connus depuis 1944 et 1948, et dont les ouvriers manquent toujours.
Le Temple de la République ne se relèvera pas par les discours d’un seul homme, pas davantage que le Temple intérieur ne s’édifie par la seule admiration des bâtisseurs anciens. Ce qui est en jeu ici n’est pas notre approbation, qui ne coûte rien, mais notre gage, qui coûte tout. L’impératif qui donne son titre à ces entretiens s’adresse à autrui, et il n’a de force que dans la bouche de celui qui l’a d’abord retourné contre lui-même. Demeure alors une question que nul ne peut poser à notre place, et que ce livre laisse intacte dans la main de qui l’a lu, celle de savoir quelle part de nous-mêmes nous avons réellement déposée, et ce qu’il nous en coûterait aujourd’hui de la reprendre.
Stéphane Hessel, Engagez-vous !, entretiens avec Gilles Vanderpooten, Éditions de l’Aube, collection « Monde en cours », série « Conversation pour l’avenir », 2011, deuxième édition augmentée en 2013, 112 pages, 7 €. Une édition de poche ultérieure, Engagez-vous ! suivi de Ma philosophie, Éditions de l’Aube, 2015, 128 pages, 9 €, adjoint à l’entretien deux dialogues, l’un avec Nicolas Truong autour de la philosophie, l’autre avec Edgar Morin autour de la politique.
Il est des frères dont le parcours trace, sans bruit mais sans détour, une ligne droite entre le profane et le sacré. Pierre Douglas est de ceux-là. Né en août 1941 à Saint-Germain-en-Laye, il aura traversé le demi-siècle écoulé avec la même constance que celle d’un laboureur sillonnant son champ : d’abord journaliste, reporter puis au service politique de TF1 ; ensuite chansonnier, imitateur, comédien, animateur, auteur de sept ouvrages. C’est en 1977, sur l’impulsion de Thierry Le Luron, qu’il troque le stylo contre le micro. En 1984, onze ans avant de quitter lui-même la rédaction pour la scène, il est initié en franc-maçonnerie.
Quarante ans plus tard, le T⸫ C⸫ F⸫ Pierre Douglas est toujours en loge, toujours sur scène, toujours en chemin… et si possible, pour longtemps encore.
L’Académie maçonnique Paris l’a reçu en octobre 2025 pour une conférence intitulée « Ma vie avant, ma vie depuis », dans le cadre de son cycle « Paroles de vie maçonnique(s) ». Il était également présent aux Imaginales Maçonniques et Ésotériques d’Épinal en mai 2025, où il a ouvert le bal avec une intervention au titre révélateur : « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… ». Car le MOT — ce mot perdu que l’on cherche, que l’on garde, que l’on transmet — est au carrefour de ses deux vies : celle du chansonnier qui manie le verbe comme une arme, et celle du franc-maçon qui sait que le mot juste est aussi un outil de travail sur soi.
Pierre Douglas a accepté de répondre à 450.fm pour une interview en deux temps : l’homme de spectacle et le frère. Entre les paillettes du cabaret et la pierre brute de l’atelier, entre l’imitation de Georges Marchais et le silence de la chambre du milieu, il y a un homme qui n’a jamais cessé de chercher.
Rencontre avec Pierre Douglas
Vous avez été initié en 1984. C’était l’époque où vous veniez de quitter le journalisme pour la scène, où Thierry Le Luron venait de vous pousser vers le Don Camilo. Qu’est-ce qui vous a conduit, à ce moment-là de votre vie — un moment de bascule professionnelle — à frapper à la porte d’un temple ? Était-ce un besoin d’ancrage, une rencontre, ou quelque chose qui couvait depuis longtemps ?
PIERRE DOUGLAS : J’avais déjà été contacté quelques années plus tôt, mais n’avais pas donné suite, craignant un côté sectaire. En 1983, j’ai animé une émission de radio sur France Inter, et le réalisateur a jugé que ma manière d’interroger et d’écouter les auditeurs était compatible avec une initiation, car il était franc-maçon. « Tu recevras et tu offriras », me dit-il.
J’ai été intéressé, puis conquis, et me félicite aujourd’hui encore d’avoir été reçu. Depuis plus de quarante ans, je bénéficie de rencontres de grande qualité et continue d’apprécier les valeurs exprimées par mes frères et mes sœurs.
Vous avez souvent dit que l’engagement maçonnique constituait pour vous « un profond ancrage dans l’humanité, compensant l’univers de paillettes ». Pouvez-vous nous parler de cette tension entre les deux mondes : le cabaret, où l’on cherche le rire à tout prix, et la loge, où l’on cherche la vérité à tout prix ? Ces deux quêtes se nourrissent-elles, ou s’opposent-elles parfois ?
PIERRE DOUGLAS : Je n’emploierai pas le mot « tension », mais plutôt le mot « différence ». Chercher le rire en pratiquant l’humour est en quelque sorte une recherche de récompense. Je pourrais dire que chercher la vérité peut aussi consister à chercher une récompense, mais il s’agit là de deux récompenses parfaitement distinctes. Le rire du public est une vraie récompense.
C’est le fruit de réflexions et de présentations de ce que l’humoriste a trouvé pour amuser et divertir son public. C’est une récompense totale. La recherche de la vérité ne peut donner lieu à une récompense totale, car elle ne cessera pas et demeurera un travail toujours inachevé.
Votre conférence à l’Académie maçonnique de Paris s’intitulait « Ma vie avant, ma vie depuis ». Sans dévoiler ce que vous avez dit ce jour-là — car l’oralité a ses droits —, pouvez-vous nous dire s’il y a eu un événement, une rencontre, un déclic maçonnique précis qui fait que vous séparez votre vie en deux ?
PIERRE DOUGLAS : C’est une rencontre qui a provoqué ma décision d’être initié. C’est celle d’un « vieux sage » qui avait été torturé pendant l’occupation. Comme on lui demandait s’il les pardonnerait aujourd’hui à ses tortionnaires, il a répondu : « Merci de m’avoir posé la question, je vais réfléchir et on en reparlera plus tard ». J’ai alors pensé qu’il fallait que je poursuive et améliore mes rencontres avec des personnes comme lui.
Seule une déception aurait pu m’empêcher de continuer, or il n’y en a pas eu.
Thierry Le Luron vous a révélé au public en 1977. Jean Amadou, que vous citez comme votre idole et votre ami, a disparu en 2018. Aujourd’hui, vous êtes l’un des derniers chansonniers français en activité. Qu’est-ce que la franc-maçonnerie vous a appris sur l’amitié — cette amitié particulière, filiale presque, que l’on noue dans le spectacle comme dans la loge ?
PIERRE DOUGLAS : J’avais déjà une idée précise des bienfaits de l’amitié, mais il est indiscutable que la franc-maçonnerie m’a conduit à vivre l’amitié de manière beaucoup plus pensée et beaucoup plus forte que dans ma vie profane. En effet, c’est par le contact et le travail avec mes frères et mes sœurs que j’ai compris l’importance fondamentale de deux notions que je m’efforce de lier à mon amitié pour les uns et pour les autres : le partage et la fidélité.
Votre répertoire d’imitations est volontairement restreint : Georges Marchais, Léon Zitrone, François Mitterrand. Trois voix, trois personnages. En loge, on apprend à se dépouiller des masques. L’imitateur, lui, en revêt. Comment vivez-vous ce paradoxe : être l’homme qui emprunte les voix des autres sur scène, et l’homme qui apprend à trouver la sienne en loge ?
PIERRE DOUGLAS : Le paradoxe que vous évoquez n’est pas vécu par moi en permanence. Quand je suis sur scène, je fais effectivement quelques imitations en empruntant des voix, mais je suis aussi moi-même quand je fais alterner mes imitations avec des sketches et des commentaires personnels. En loge, bien sûr, je suis toujours moi-même et, par conséquent, je n’ai aucun masque.
« Vivement dimanche », avec Michel Drucker et Denise Fabre en juin 2025 sortie du livre : « Vite avant que j’oublie » (Éditions LOL)
Autre différence, sur scène, je parle, en loge, la plupart du temps, j’écoute.
Vous avez participé aux Imaginales Maçonniques d’Épinal avec une intervention intitulée « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… ». Le mot — perdu, retrouvé, transmis — est central dans la tradition maçonnique. En tant que chansonnier, homme de mots et de paroles, qu’est-ce que ce « mot » signifie pour vous ? Est-ce le mot juste, le mot de passe, ou le mot de la fin ?
PIERRE DOUGLAS : Merci de me dire que je suis un chansonnier homme de mots et de paroles. Il y a un point commun entre les mots que je prononce sans cesse sur scène et ceux que je prononce parfois, de temps en temps, en loge.
Dans les deux situations, je cherche le mot juste, je me dis que le mot de passe est celui de la transmission et je refuse de croire que c’est mon dernier mot.
Vous êtes l’auteur de sept ouvrages, dont le dernier, Vite avant que j’oublie (éditions LOL, 2025), et vous lancez une nouvelle rubrique pour 450.fm, avec des articles où l’humour complète la réflexion symbolique. L’écriture est-elle pour vous un prolongement du travail en loge, une autre manière de tailler la pierre ?
PIERRE DOUGLAS : Bien entendu, le travail s’appuie sur la même réflexion. Que ce soit en loge ou bien en écrivant un texte, je crois qu’il s’agit toujours de tailler la pierre.
Vous êtes aussi chef d’orchestre — vous avez étudié onze ans à la Schola Cantorum. Au pupitre, vous savez que l’on ne dirige jamais seul : on est guidé par la partition, par les musiciens, par le tempo qui s’impose. En loge, où vous n’avez pas encore tenu le maillet de Vénérable, on vit l’expérience inverse : celle de se laisser conduire par le rituel. Que vous inspire, ce passage entre la baguette qui dirige et la loge qui nous guide ?
PIERRE DOUGLAS : Cette question est très importante et c’est très bien de rappeler que le chef d’orchestre n’est jamais seul. Il y a effectivement la partition et les musiciens de l’orchestre.
La baguette qui dirige a le devoir de se rappeler qu’il s’agit de conduire, de partager avec eux les trésors de la partition. La loge qui dirige permet au chef d’orchestre de faire partie des musiciens comme si lui-même était violoniste ou flûtiste.
En 1977, vous débutiez sous Giscard. Vous avez traversé Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron. Votre spectacle Saltimbanque en 2018 célébrait déjà quarante ans de scène. En loge, on parle de « progression initiatique » et de « voyages ». Quels sont, parmi tous ces voyages — politiques, artistiques, maçonniques — ceux qui vous ont le plus transformé ?
PIERRE DOUGLAS : J’ajouterai un quatrième voyage à ce que vous évoquez.
C’est le voyage journalistique, profession que j’ai exercée pendant dix ans avant de monter sur scène. Je crois que si les voyages politiques, artistiques et journalistiques m’ont beaucoup enrichi, c’est sans aucun doute le voyage maçonnique qui m’a vraiment transformé, rendant ma vie depuis plus de quarante ans encore plus riche et peut-être encore plus réfléchie.
Vous aurez 85 ans dans quelques jours et vous continuez de vous produire. Le chansonnier et le franc-maçon ont en commun une chose : la transmission. Quels conseils donneriez-vous à un jeune frère ou une jeune sœur qui, aujourd’hui, hésiterait entre l’engagement dans le spectacle et l’engagement en loge — comme si les deux ne pouvaient coexister ?
Pierre Douglas
PIERRE DOUGLAS : La réponse est dans votre question. Bien entendu, les deux peuvent et doivent coexister. Il faut aimer le public comme on aime ses frères et ses sœurs, avec le souci permanent d’écouter et de partager.
Une dernière question, comme un onzième voyage. Si vous deviez définir, en un mot — un seul — ce que la franc-maçonnerie a changé dans votre vie d’artiste, quel serait ce mot ? Et si vous deviez, en un autre mot, dire ce que l’artiste en vous a apporté à la franc-maçonnerie ?
PIERRE DOUGLAS : Vous me demandez un seul mot. Le premier : persévérer.
Le deuxième : sourire. J’ai dit.
Conclusion pour 450.fm
Pierre Douglas en enregistrement pour 450.fm avec Pierre Courrège à la production et réalisation.
Pierre Douglas n’a jamais cessé de marcher. De Europe 1 au Don Camilo, du service politique de TF1 au Studio Hébertot, de la Schola Cantorum au temple maçonnique, il a emprunté toutes les routes — et toutes mènent, comme on dit, au même centre. Ce que cet itinéraire nous rappelle, c’est que la franc-maçonnerie n’est pas un refuge retiré du monde : c’est un atelier au cœur du monde. Pour un chansonnier qui a passé sa vie à observer les hommes publics, à les imiter, à les égratigner avec tendresse, la loge a été ce lieu où l’on dépose le costume de scène pour se retrouver, nu, face à soi-même — comme le roi de son propre couplet, mais sans couronne.
Pierre Douglas le sait mieux que quiconque : le rire et le silence sont les deux faces d’une même quête. L’un éclaire, l’autre creuse. L’un désarme, l’autre arme. Et entre les deux, il y a ce que nous appelons, en loge, le travail.
Le T⸫ C⸫ F⸫ Pierre Douglas poursuit son chemin initiatique. Et nous, à 450.fm, nous poursuivons notre écoute. Car comme il le dit lui-même dans le titre de son dernier livre : il faut faire vite, avant d’oublier. Mais en maçonnerie, comme dans l’art du chansonnier, on sait que la mémoire est patiente — et que les mots, même les plus drôles, sont toujours les plus sérieux.
Le concept de réalisation de soi – ou d’entéléchie – occupe une place centrale dans la philosophie d’Aristote. Il constitue l’une des clés de voûte de sa métaphysique, de sa physique et de sa psychologie. Le terme grec ἐντελέχεια (entelecheia), que l’on traduit habituellement par « entéléchie », est forgé à partir de trois éléments : en (dans), telos (fin, but, achèvement) et echein (avoir, posséder). Littéralement, l’entéléchie désigne donc « ce qui a sa fin en soi », ce qui est pleinement réalisé, accompli, en acte. Contrairement à une simple « actualité » statique, elle implique une réalisation dynamique, une perfection immanente qui ne cesse de s’actualiser tout en restant elle-même. Aristote l’emploie pour résoudre les apories de la pensée présocratique et platonicienne, en proposant une vision du monde où les êtres ne sont pas des copies imparfaites d’Idées transcendantes, mais des réalités concrètes qui portent en elles leur propre principe d’accomplissement.
Pour bien saisir l’entéléchie, il faut d’abord la situer dans le couple fondamental que forme Aristote entre puissance (δύναμις, dynamis) et acte (ἐνέργεια, energeia, et son corollaire entéléchique). La puissance est la capacité d’être ou de devenir quelque chose ; l’acte est le passage à l’existence réelle de cette capacité. Aristote distingue cependant soigneusement l’energeia, qui désigne l’activité en cours (comme voir, penser, marcher), de l’entelecheia, qui marque l’état achevé, la possession stable de la fin. En particulier, dans la Métaphysique,Livre IX • Θ (p. 185/298) , il affirme que l’acte est antérieur à la puissance à la fois logiquement, ontologiquement et chronologiquement. Un être en entéléchie n’est pas seulement « en train de » ; il est pleinement ce qu’il est destiné à être. Ainsi, le chêne adulte est l’entéléchie du gland : il n’est plus en puissance de devenir chêne, il l’est effectivement, et cette actualisation complète révèle la forme (μορφή, morphè) qui organise la matière (ὕλη, hylè) depuis le début.
Cette distinction imprègne toute la cosmologie aristotélicienne. Dans la Physique (livre III, chapitre 1), Aristote définit le mouvement lui-même comme « l’entéléchie de ce qui est en puissance en tant que tel ». Le mouvement n’est donc pas un simple passage d’un état à un autre, comme chez les atomistes ou les platoniciens. Il est l’actualisation progressive et continue d’une potentialité qui tend vers sa fin naturelle. Une pierre qui tombe n’est pas « en train de » tomber par hasard ; elle actualise son entéléchie gravitationnelle, sa tendance immanente vers le centre de l’univers (le lieu naturel des corps lourds). Cette téléologie immanente – la fin est inscrite dans l’être lui-même – contraste radicalement avec une vision mécaniste. Chez Aristote, rien n’est purement passif : tout être porte en lui le principe de son propre achèvement.
C’est dans le traité De l’âme (De Anima, livre II, chapitre 1) que le concept d’entéléchie trouve son expression la plus célèbre et la plus féconde. Aristote y définit l’âme (psychè) comme « la première entéléchie d’un corps naturel organisé, ayant la vie en puissance ». Cette formule condense toute la doctrine hylémorphique (union de matière et de forme) appliquée au vivant. Le corps est la matière ; l’âme en est la forme substantielle, c’est-à-dire l’organisation qui fait que ce corps est ce corps vivant et non un amas de chair inerte. L’entéléchie n’est pas une substance séparée, comme l’âme platonicienne prisonnière du corps ; elle est inséparable de l’organisme, tout comme la vision est inséparable de l’œil sain. L’âme végétative (nutrition, croissance, reproduction) est l’entéléchie la plus élémentaire ; l’âme sensitive (sensation, désir, mouvement local) la complète chez l’animal ; l’âme intellective (pensée, raison) couronne l’homme. Dans chaque cas, l’entéléchie n’est pas une force ajoutée de l’extérieur : elle est l’actualisation même de ce que le corps peut être lorsqu’il est pleinement vivant.
« L’âme est comme la vue et comme la puissance de l’instrument. Le corps n’est que ce qui est en puissance; et de même que l’œil est à la fois la pupille et la vue, de même aussi l’âme et le corps sont ici l’animal ».
Cette conception a des conséquences immenses pour la biologie aristotélicienne. L’entéléchie explique pourquoi un embryon se développe selon un plan précis : il n’y a pas de hasard, ni d’intervention divine ponctuelle, mais une finalité interne qui guide chaque organe vers sa fonction. Le cœur, par exemple, n’est pas un simple muscle ; il est l’entéléchie du principe vital chez les animaux sanguins, le siège de la chaleur innée qui anime tout l’organisme. Aristote observe, dissèque, compare ; il voit dans la nature une immense hiérarchie d’entéléchies, du minéral (qui possède une entéléchie minimale de mouvement local) jusqu’à l’homme, capable de contempler les formes éternelles par son intellect et de donner une éloquence à la pierre. Cette vision est profondément optimiste : le monde n’est pas un chaos, mais un cosmos où chaque être tend naturellement vers sa perfection.
Il faut cependant éviter deux contresens fréquents. D’abord, l’entéléchie n’est pas une « force vitale » mystérieuse au sens vitaliste du XIXe siècle. Aristote reste un penseur rationnel : l’entéléchie est connaissable par la raison, elle se manifeste dans la structure observable des êtres. Ensuite, elle n’est pas non plus une simple « réalisation » mécanique. Aristote insiste sur le caractère premier de l’entéléchie : elle est antérieure à la matière qu’elle informe. Sans forme (c’est-à-dire sans entéléchie), la matière reste indéterminée, pure potentialité. C’est pourquoi, dans la Métaphysique, Dieu lui-même est pensé comme « acte pur », entéléchie sans mélange de puissance, pensée de la pensée, moteur immobile qui meut le monde par le désir qu’il inspire sans se mouvoir lui-même.
L’influence de ce concept dépasse largement l’Antiquité. Les commentateurs arabes (Averroès) et latins (Thomas d’Aquin) en feront le pilier de leur anthropologie chrétienne : l’âme humaine, entéléchie du corps, est immortelle parce qu’elle participe à l’acte pur divin par son intellect. Leibniz, au XVIIe siècle, reprendra explicitement le terme pour désigner l’« entéléchie » ou « monade » : substance simple, indivisible, qui porte en elle son propre principe d’action et de perception. Même la biologie moderne, bien qu’elle ait rejeté le finalisme aristotélicien au profit du mécanisme darwinien, conserve inconsciemment des échos de l’entéléchie dans les concepts d’auto-organisation, de régulation génétique ou de programme développemental.
Pourtant, Aristote lui-même reste prudent. Il ne prétend pas avoir tout expliqué. L’entéléchie est un outil conceptuel puissant, mais elle pose aussi des questions : comment passe-t-on de la puissance à l’acte ? Quelle est la cause première de cette actualisation ? Aristote, le Stagirite, répond par la causalité finale, mais il reconnaît que, dans le cas de l’intellect agent (celui qui « fait » penser), nous touchons à une entéléchie presque divine, séparée, immortelle. Ainsi, le concept, loin d’être une réponse close, ouvre sur le mystère du vivant et de la pensée.
En définitive, l’entéléchie aristotélicienne incarne une philosophie de la plénitude et de l’immanence. Le monde n’est pas un théâtre d’illusions ni un champ de forces aveugles ; il est le lieu où chaque être, du plus humble au plus élevé, actualise sa nature propre, réalise sa fin inscrite en lui. Comprendre l’entéléchie, c’est donc comprendre pourquoi Aristote peut affirmer, avec une sérénité rare, que « la nature ne fait rien en vain » et que vivre, pour un être vivant, c’est précisément être en acte ce qu’il est en puissance. C’est cette vision organique, téléologique et profondément humaine qui continue, vingt-quatre siècles plus tard, de nourrir la réflexion sur ce qui fait qu’un être est pleinement vivant, pleinement lui-même.
Devenir Franc-maçon par une cérémonie de naissance s’oppose au geste de répétition. L’homme (ou la femme) maçonnique est un « éternel » naissant à lui-même.
Le franc-maçon est un être « pour-sa-naissance ».
Il est vertueux de toutes ses naissances à venir. Le rituel d’initiation par la naissance nous permet de dire que la Franc-maçonnerie envisage le monde, non pas dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il a à être. Avec André Néher, nous disons que « la perfection de l’homme est sa perfectibilité ».
Par l’avènement de sa mise au monde rituel, le franc-maçon porte en lui la promesse d’un avoir à être et comprendre qu’il n’est pas seulement un « je suis ce que je suis », mais « un je suis ce que je deviens ».
Dans la plupart des rites, « ni nu ni vêtu » est l’état dans lequel est mis l’impétrant au début de sa cérémonie d’initiation. C’est l’état typique de la phase «marge» intermédiaire dans tout rite de passage : plus dans le monde ancien (dépouillé des vêtements, des métaux) ; pas encore dans le monde nouveau (pas encore revêtu des insignes du grade ou de la nouvelle identité). Plutôt que «Ni nu, ni vêtu», «Mi-nu, mi-vêtu» serait une bonne expression car si l’initié doit abandonner le vieil homme, il n’en reste pas moins lui-même. Dans le sens de « mi-nu mi-vêtu », on peut voir, avec à la sortie du cabinet de réflexion, que les vêtements profanes du récipiendaire se sont déchirés comme dans une germination de graine à partir d’elle-même. Lui-même donc, non pas comme un nourrisson, mais comme une conscience organisée par sa vie profane, avec ce qui fait de lui une personne unique et le constitue comme autre.
Philosophiquement parlant, Mircéa Eliade confirme que « l’initiation est équivalent à une mutation ontologique du régime existentiel » (Initiation, rites, sociétés secrètes)
La réussite aux épreuves va redéfinir l’impétrant comme franc-maçon, un homme ou une femme dont les nouveaux rôles et la nouvelle identité justifieront qu’il ose proclamer une existence rénovée, non plus celle que lui imposaient les filiations charnelles et les hasards destinaux, mais celle de la libre déclaration de son origine et l’aveu de sa filiation découverte par lui seul qui le rend Frère ou Sœur de l’humanité depuis les origines.
Le vieil homme meurt à sa vie profane, libéré de ses chaînes, il renaît dans un monde nouveau qui lui est révélé par les mystères initiatiques où les symboles vivent et entrent en action car travailler sur les symboles c’est faire que les symboles nous travaillent.
Lekh-lekha dit D. à Avram ( לֶךְ-לְךָ, Gen., 12,1 : c’est un datif éthique.), ce qui signifie « Éloigne-toi » et de rajouter « de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle ». Cet ordre ne se réduit pas à son sens géographique, il est moral et spirituel. Avram devait sortir de ses enveloppes telles qu’il les avait reçues de sa vie babylonienne : les enveloppes politiques (quitte ton pays), spirituelles (quitte ton lieu natal polythéiste) et familiale (la maison de ton père). C’est dire que par une distanciation par rapport à ses références, par l’abandon du vieil homme dirions-nous, on peut accéder à quelque chose d’authentique qui est le moi profond, le soi, l’être universel en nous, promesse d’un être centré sur la générosité, sur la tendresse et sur l’amour.
« Dire le Graal est vain», écrit Richard Wagner, «aucun chemin ne conduit vers lui et nul ne peut s’en frayer un s’il n’est guidé par lui-même… Tu vois mon fils, ici, le temps devient espace. » (Gurnemanz, chevalier du Graal, Parcifal, acte 1)
Alors, le franc-maçon sera un éclat existentiel, une brisure, séparé mais aussi une brillance. L’initié maçonnique est ce lieu de lumière qui se retire et rayonne à la fois ; qui existe au sens étymologique (ex sistere, placer hors de) dans cette capacité à sortir de soi, de se dépasser et de d’inscrire dans un mouvement de création.
C’est là, où l’homme se trouve, qu’il doit faire briller la vie cachée de l’absolu.
L’homme en quête de sagesse est un homme qui marche, qui est voyageur, vers le pays promis, vers la terre édénique, vers son Amérique, vers ses sources ou vers lui-même.
Mais, rappelons-nous ! Il n’est d’accès à aucune vérité qui ne comporte un renoncement. Le sacrifice verticalise l’être humain. Le supplément maçonnique ou alchimique ou initiatique ne sera donné qu’en échange d’une offrande sacrificielle. Sacrifier ne signifie-t-il pas faire du sacré ?
Sans sacrifice, pas de passage vers la transcendance, pas d’initiation ni d’affrontement avec la mort, pas d’accès à la phase suivante et cette phase qui suit se traduit par l’appropriation de nouveaux états de conscience.
Après le dépouillement, après la saison automnale du cabinet de réflexion, de nos esprits d’où tombent les pensées mortes, renaîtront de vivaces intentions d’ajouter de la valeur humaine. Dans ce lieu de rencontre qu’est la Loge-mère, une aventure se termine, une autre commence. Une ère a pris fin, une autre s’inaugure où, par les épreuves, il y a accès à la connaissance réservée au voyageur rescapé. Entre le départ et l’arrivée, entre l’initiation et l’accomplissement, le désert, l’océan, le chemin, des solitudes, des épreuves et le voyageur se transforme en pèlerin et l’errance devient traversée du monde orientée du moi vers soi, de soi vers l’autre, traversée de miroirs, qui menée à bien ouvre à l’itinérant l’accès de toutes les portes basses. Par le passage de l’entre-deux des colonnes, il peut alors se faire connaître comme le fils de la veuve, de la putréfaction, de D., de l’Univers ; fils de …, comme un esprit détaché de son ego pour enfin accéder à son être universel. La fonction symbolique de la naissance par l’initiation est donc aussi un universel, mais diurne et masculin, lié à la station debout, au héros, à la séparation d’avec le sol, d’avec la prégnance de l’héritage culturel.
Voilà tout nous est donné le jour de l’initiation. Il reste à répéter, pour nous-mêmes l’apprentissage de notre naissance, de notre vie, de notre mort.
– Mort et renaissance avec la descente au cœur de la terre, la caverne, la nuit obscure des gestations, la terre fécondée, la matrice aveugle et la grotte protectrice, l’eau purificatrice et fertilisatrice, la source, les profondeurs d’où surgit l’être revivifié par le bandeau enlevé. – Et puis l’ascension, le dépassement, l’élargissement, la montée vers l’au-delà avec tout ce qui exprime l’élan invincible et toujours recommencé vers l’inaccessible, avec la justice, l’égalité, la tempérance, l’amitié, l’Amour qui promeuvent la vie. – Et encore, les mouvements d’ordre transversal, les voyages, les migrations, les passages, la poursuite méthodique de l’exploration du réel, de l’imaginaire et de l’imaginal, la marche du connu vers l’inconnu, en un mot, la quête, condition de l’errance féconde. – Et surtout, ce qui a trait au dépouillement, à l’abandon progressif, au renoncement de ce qu’il faut quitter pour laisser place à ce qui compensera la perte de tout le reste.
La Franc-maçonnerie nous accueille pour permettre à l’esprit de sortir de la confusion. De chaque mort rituelle à la lumière jaillissante, chaque pas devient une genèse ; chaque épreuve, un éclat de l’absolu. On peut parler de palingénésie itérative.
La porte à franchir est un seuil pour accéder à notre temple intérieur et en faire un lieu d’accueil de l’autre, fut-il nous-même, avec l’expérience vécue par une intention lumineuse en soi et au monde, dans une réalité augmentée du sensible non visible, du subtil, de l’essence.
Alors, être initié par une naissance, ouvrira la quête infinie d’un monde où le franc-maçon osera être une flamme unique pour servir, partager et transmettre, en somme pour exister en tant qu’être.
Quatre pratiquants francophones du zen acceptent de dire, sans apprêt et parfois sans réponse, ce qui les a conduits à s’asseoir et ce qui les y retient depuis des décennies. De la vie monastique japonaise à l’existence laïque en Occident, de la lignée Sôtô au chemin Rinzai, Ludovic Fontaine recueille des paroles qui écartent l’exotisme, refusent la promesse et se défient du confort spirituel. Le volume qui en résulte pose une question que toute démarche initiatique connaît intimement, celle de savoir ce qui subsiste d’une transmission lorsqu’elle passe par des mots, et ce qui, du travail intérieur, échappe définitivement à la parole.
Ceux qui viennent parce qu’ils souffrent
La première réponse du livre donne le ton et engage tout le reste. Interrogé sur ce qui l’a mené à devenir moine, alors que la pratique n’exige nullement cet engagement, Pierre Taïgu Turlur écarte d’emblée le merveilleux. « Je crois qu’il n’y a pas de mystère », répond-il, avant d’ajouter que la plupart de ceux qui viennent s’asseoir sur un coussin viennent parce qu’ils souffrent. Moine dans la tradition Sôtô depuis 1983, installé au Japon depuis une vingtaine d’années, où il enseigne la littérature, la philosophie et la langue française, il aurait pu construire un récit de vocation. Il choisit la sobriété, et cette sobriété vaut décision.
Le lecteur formé aux démarches initiatiques reconnaît là quelque chose de familier. Nul ne franchit un seuil par surabondance. Ce qui met en marche, presque toujours, est un manque, une inquiétude, une usure, et les traditions les plus exigeantes ne demandent pas au postulant d’être accompli, mais d’avoir mesuré son insuffisance. Le zen que ce volume donne à entendre commence là, dans une douleur qui n’est ni glorifiée ni consolée, et qui devient matière de travail.
Nul ne sait vraiment pourquoi il s’assoit
Clément Sans, dernier des quatre interlocuteurs, ouvre son entretien par un refus qui honore le livre entier. À la question de son parcours, il distingue deux réponses possibles, l’une chronologique, organisée, dogmatique et réfléchie, l’autre moins satisfaisante et, selon lui, plus fondamentale, puisque « personne ne sait vraiment pourquoi il se retrouve là où il est ». Il précise avoir posé lui-même cette question à différents maîtres, leur demandant pourquoi ils avaient persévéré quarante, cinquante ou soixante années durant. Aucun ne savait vraiment.
Cette honnêteté préserve le recueil de la maladie ordinaire de la littérature spirituelle, qui consiste à reconstruire après coup une trajectoire dont chaque étape annoncerait la suivante. Ce que raconte ensuite Clément Sans intéressera particulièrement les héritiers des bâtisseurs. Né à Chartres, sans famille pratiquante, il se dit sensible dès l’enfance à l’intérieur des cathédrales, à l’art gothique, aux cimetières, à ce genre de lieux qui appelaient indirectement une vie intérieure. Sa formation littéraire et géographique le conduit vers Martin Heidegger, lui-même en dialogue avec des philosophes japonais issus de la pratique, et c’est par ce détour que la tradition zen lui devient audible. Il nomme avec bonheur ce qui le travaillait alors, « la grande et vaporeuse question religieuse ».
Le passage de la pierre au coussin mérite attention. Une nef n’enseigne aucun dogme. Elle agit par la proportion, la lumière et le silence, exactement comme une posture assise n’énonce rien et façonne pourtant celui qui la tient. Que le même homme ait été saisi par l’œuvre des maîtres d’œuvre de Chartres avant de s’asseoir dans un dojo parisien, puis dans un temple de Kyoto, rappelle une évidence oubliée : les formes justes travaillent avant d’être comprises. L’intelligence vient ensuite, et Clément Sans le dit sans détour : l’intérêt intellectuel pouvait suffire, mais un besoin plus intérieur l’a fait passer de l’étude à l’assise.
Une école qui se méfie des mots et n’en finit pas d’écrire
Ludovic Fontaine formule d’un trait le paradoxe qui traverse la voie. Le zen se défie du langage tout en produisant une littérature d’une profondeur vertigineuse, refuse l’attachement aux textes sacrés tout en honorant scrupuleusement la transmission de maître à disciple, proclame que « rien n’est à atteindre » tout en exigeant une rigueur implacable.
Le recueil illustre cette contradiction jusque dans le choix de ses invités, et là réside sa singularité. Les quatre hommes réunis ici écrivent. Pierre Taïgu Turlur enseigne la littérature et a publié plusieurs ouvrages sur le zen. Dumè Antoni se définit comme « auteur dans le domaine de l’imaginaire », la science-fiction y occupant une place privilégiée. Fabrizio Bajec est écrivain, poète et moine, auteur du Moine et l’enfant – Dialogues zen avec ma fille et du Point zéro – Un zen radical. Clément Sans vient des lettres et de la géographie. Une voie qui tient les concepts pour des obstacles a donc choisi quatre hommes de langue pour se dire.
L’entretien avec Fabrizio Bajec porte cette tension à son point vif. Ludovic Fontaine lui confie que les livres spirituels demeurent en général informatifs, tandis que les siens produisent autre chose, « une véritable transmission ». L’aveu engage le volume entier et découvre aussi son flanc. Un livre d’entretiens sur une discipline qui n’a lieu que dans un corps et dans la durée ne peut jamais que désigner ce dont il parle.
Les Sœurs et les Frères qui pratiquent un rituel savent la même chose. Aucun compte rendu ne remplace la Tenue, aucun commentaire ne tient lieu de travail, et pourtant nous écrivons, nous commentons, nous transmettons par la lettre ce qui ne vit que dans l’expérience. Cette contradiction ne constitue pas une faiblesse. Elle est la condition même des traditions vivantes.
Trente-deux années avant que quelque chose cède
Dumè Antoni pratique le zen Rinzai depuis 1978. L’expérience décisive, qu’il a relatée dans Expérience Zen, survient en 2010. Entre les deux dates, trente-deux années d’assise. Le chiffre mérite d’être laissé nu, tant il contredit l’économie contemporaine du résultat rapide et des stages intensifs. À la suite de cette expérience, il ouvre le Zendô de la Fontaine et y reçoit chaque semaine des pratiquants.
Ce mouvement dit l’essentiel d’une lignée. Ce qui a été reçu appelle aussitôt d’être offert, et l’éveil, s’il faut employer ce mot, ne clôt aucune carrière intérieure : il ouvre une charge. Le Compagnon qui accède à la Maîtrise ne conquiert pas un privilège, il hérite d’un devoir envers ceux qui viennent après lui. La patience de Dumè Antoni rappelle par ailleurs que le temps long n’est pas un accident du chemin, mais sa substance même.
L’héritage ne fait pas le moine
Les pages les plus décapantes du volume tiennent en quelques paragraphes de Clément Sans sur le monachisme japonais. Au Japon, explique-t-il, l’immense majorité des moines le sont par tradition familiale, et de grands temples de formation insistent sur la liturgie afin de produire des religieux capables d’assurer les cérémonies funéraires dans le temple familial dont ils hériteront.
Le lieu qu’il a lui-même fréquenté fait exception, un temple qu’il qualifie de mixte, attaché au zazen, à l’étude des textes et au travail agricole, rassemblant des pratiquants venus d’horizons et d’âges différents, qui avaient choisi cette voie au lieu d’en hériter. Étranger au système, sans temple à recevoir, il pouvait, à sa sortie, intégrer le clergé bouddhique et faire carrière dans une grande institution, ou revenir à une existence ordinaire en composant avec sa pratique. Il a choisi la seconde voie.
Ce réalisme dissipe la rêverie occidentale d’un Japon tout entier voué à l’absolu. Toute institution spirituelle produit des charges, des successions, une économie, des habitudes de métier, et la nôtre n’y échappe pas davantage. La qualité d’initié ne se lègue pas. Elle se conquiert et se perd, et l’appartenance héritée peut recouvrir l’absence complète de travail. Que ce rappel nous vienne d’un moine formé à Kyoto ne le rend que plus utile.
Le temple protège, la ville éprouve
Clément Sans vit aujourd’hui dans la cité, avec une famille et un métier, sa journée rythmée par le zazen et par l’étude des textes. Il dit sans ambages qu’il serait insensé de transposer dans l’existence ordinaire l’emploi du temps d’un monastère, et que le temple demeure « un lieu privilégié pour s’y consacrer », puisque tout y est disposé pour la pratique.
Ces lignes méritent d’être méditées par quiconque fréquente une enceinte où le travail devient praticable. La Loge est aussi un lieu où tout est disposé : les heures soustraites au siècle, la parole réglée, le silence protégé, les regards accordés. La difficulté commence lorsque les portes se rouvrent.
Le Temple intérieur se bâtit précisément là où aucun temple ne soutient plus l’effort, dans le bruit, la fatigue, les obligations et l’usure des jours. Ludovic Fontaine le dit à sa manière lorsqu’il situe le zen dans l’acte même de vivre : laver la vaisselle, marcher sous la pluie, accueillir la douleur ou la joie sans s’y accrocher.
Le volume assume ses limites, et il convient de les nommer
Bref et peu coûteux, conçu comme une porte d’entrée, il privilégie le témoignage sur l’exposé et la biographie sur la doctrine. Le vocabulaire japonais y circule sans appareil explicatif, et la lectrice ou le lecteur qui chercherait une présentation ordonnée des écoles Sôtô et Rinzai devra la chercher ailleurs. Ce parti pris a sa contrepartie heureuse, car l’oralité conserve les hésitations, les nuances et les demi-aveux que la prose écrite efface toujours.
Ludovic Fontaine n’est ni universitaire ni dignitaire d’une école
Il vient du micro. Sa chaîne « Nevermind » et ses entretiens diffusés en ligne l’ont formé à un art difficile, celui de poser une question longue, informée, parfois admirative, puis de se taire.
Sa pratique quotidienne de la méditation, poursuivie depuis plus de dix-huit ans et nourrie par Thich Nhat Hanh, Pierre Bourges et Lama Gyourmé, se devine dans la précision de ses relances. Il a déjà conduit, dans la même collection dirigée par José Le Roy, À l’école du dzogchen, À l’école de l’hindouisme, La non-dualité au féminin et Pour une spiritualité incarnée. Le tutoiement qu’il adopte avec Fabrizio Bajec, quand il vouvoie les trois autres, trahit une proximité et rappelle que ces pages furent d’abord des rencontres.
Reste la question que ce livre dépose sans jamais l’énoncer, et qui déborde largement le bouddhisme
Que devient une pratique lorsque le lieu qui la rendait possible se retire ? Les quatre voix rassemblées par Ludovic Fontaine ne proposent aucune consolation. Elles décrivent des existences où l’assise tient bon sans appui extérieur, dans une ville, un métier, une famille, une pluie. Chacun de nous, au sortir d’une Tenue, connaît la tentation de confondre la ferveur d’un lieu avec la solidité d’un chemin. La question que ces entretiens laissent en dépôt tient en peu de mots : que reste-t-il de notre travail lorsque personne ne le regarde et que rien, autour de nous, ne le facilite ?
À l’école du zen – Entretiens de Ludovic Fontaine avec Pierre Taïgu Turlur, Dumè Antoni, Fabrizio Bajec et Clément Sans
Almora Éditions, collection « Enseignants spirituels contemporains » dirigée par José Le Roy, 2026, 216 pages, 9,90 € – version numérique 7,49 €/Lire l’échantillon/Éditions Dervy Almora, Groupe Guy Trédaniel. Édition et vente en ligne de livres et coffrets Bien-être, Médecines naturelles, Ésotérisme, Spiritualités…