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La Grande Loge d’Autriche (GLvÖ) est la plus haute autorité maçonnique d’Autriche

De notre confrère autrichien freimaurerei.at

Elle chapeaute les loges qui en dépendent et leur fournit des valeurs et un règlement intérieur ; au-delà de cela, les loges sont autonomes. Cela peut paraître hiérarchique, mais en réalité, c’est très démocratique. Le pouvoir ne réside pas au sommet, mais à la base. Les représentants librement élus des loges prennent toutes les décisions fondamentales de la Grande Loge en assemblées générales. Ils élisent parmi eux un Grand Maître ainsi que les autres membres exécutifs de la Grande Loge. Chez nous, ce processus a lieu tous les trois ans.

Plus de 80 loges appartiennent à notre Grande Loge

L’association de la Grande Loge d’Autriche compte actuellement 83 loges, dont trois loges spéciales dédiées à une cause particulière : la loge « Quatuor Coronati », par exemple, à la recherche maçonnique. Par ailleurs, une académie maçonnique inter-loges au sein de la Grande Loge se consacre également à la recherche. Le nombre de membres des loges varie considérablement : la plus grande compte plus de soixante-dix frères, la plus petite une vingtaine. Au total, plus de 3 600 frères appartiennent aux loges de la Grande Loge d’Autriche : en moyenne, donc un peu moins de cinquante par loge. Le siège de la Grande Loge se trouve dans un bâtiment historique de la Rauhensteingasse, en plein cœur de Vienne. Les deux tiers des loges y ont également leur siège. Le tiers restant est réparti dans les huit autres Länder.

Notre Grande Loge suit la réglementation anglaise

À l’échelle mondiale, la franc-maçonnerie se divise en deux courants fondamentaux : la franc-maçonnerie anglaise, plus spirituelle et axée sur l’auto-éducation, et la franc-maçonnerie française, plus engagée socio-politiquement. La Grande Loge d’Autriche s’est alignée sur la doctrine anglaise. Dès 1952, elle fut reconnue comme franc-maçonnerie régulière par la Grande Loge Unie d’Angleterre, instance internationale faisant autorité. Régulière signifie : conforme aux règles anglaises. Ainsi, notre Grande Loge appartient, au niveau international, à la grande majorité. Cela signifie notamment qu’elle ne prend pas position sur les controverses publiques et ne s’immisce pas dans les affaires politiques. Elle considère également que les préoccupations humanitaires de la franc-maçonnerie doivent se manifester davantage par l’intermédiaire de ses francs-maçons individuels que par l’intermédiaire de l’organisation elle-même.

L’histoire mouvementée

Georg Semler, Grand Maitre de la Grande Loge d’Autricheutriche

L’histoire de notre Grande Loge est mouvementée, car la franc-maçonnerie en Autriche a été interdite à deux reprises depuis son apparition au XVIIIe siècle : d’abord pendant plus d’un siècle par la réaction des Habsbourg, puis pendant sept années courtes mais extrêmement destructrices sous le régime national-socialiste.

Sous les Habsbourg, le principal motif était probablement leur lien étroit avec le catholicisme, qui était également très puissant politiquement à l’époque et s’opposa aux loges jusqu’au XXe siècle : en partie parce qu’il ne pouvait pas les contrôler, et en partie — cela devint plus important au XIXe siècle — parce que la franc-maçonnerie romane tendait de plus en plus vers l’athéisme, et que la franc-maçonnerie italienne, avec d’autres groupes, luttait pour l’unification politique de l’Italie et donc contre les États pontificaux.

Bien que la franc-maçonnerie autrichienne fonctionnât différemment, elle fut, pour ainsi dire, victime collatérale au XIXe siècle dans l’Empire des Habsbourg catholique et désormais très réactionnaire : elle fut interdite jusqu’à la fin de la monarchie en 1918. La raison de l’hostilité des nationaux-socialistes envers les francs-maçons est plus facile à comprendre : les systèmes totalitaires, quels qu’ils soient, cherchent à tout contrôler. Ils ne peuvent donc accepter l’existence de sphères sociales autonomes à leurs côtés, surtout lorsque celles-ci, comme les francs-maçons, défendent des valeurs humanitaires fondamentales.

Mais depuis 1945, cela aussi est terminé, et la situation n’a cessé de s’améliorer.

Ce qui suit est un récit chronologique des événements, présenté en trois étapes nécessaires avant que la franc-maçonnerie autrichienne n’atteigne son apogée actuel.

Première tentative : Une loge fut fondée pour la première fois en 1742.

Les fondements de la première Grande Loge au monde furent posés à Londres en 1717. D’importants États du continent, tels que la France et la Prusse, suivirent quelques années plus tard.

Dans l’Empire des Habsbourg, il fallut attendre 1742. Deux ans auparavant, l’archiduchesse Marie-Thérèse, que les Autrichiens appellent encore aujourd’hui impératrice, avait accédé au trône. Bien que son époux, François-Étienne de Lorraine, devenu empereur du Saint-Empire romain germanique François Ier en 1745, ait été admis dans la franc-maçonnerie aux Pays-Bas en 1731 alors qu’il était encore prince célibataire, la souveraine demeura sceptique : les chercheurs supposent que cela tenait non seulement à sa foi catholique, mais surtout au fait que son adversaire, le roi de Prusse Frédéric le Grand, qui lui avait ravi la Silésie, était un franc-maçon très engagé. C’est ainsi qu’elle fit dissoudre et interdire, quelques mois plus tard, la loge « Aux Trois Canons », fondée à Vienne en 1742.

Les francs-maçons autrichiens n’eurent donc pas la tâche facile à leurs débuts. La fondation de loges demeura difficile pendant un certain temps, mais la situation s’améliora à partir du milieu du siècle. En effet, plusieurs conseillers importants du régent étaient francs-maçons. Rien d’étonnant à cela : les francs-maçons comptaient parmi les porteurs de l’idée de modernisation, et l’impératrice était en effet favorable aux réformes. Cette dynamique se poursuivit sous le règne de Joseph II, fils de Marie-Thérèse, et c’est ainsi qu’en 1784, la première Grande Loge autrichienne put être fondée à Vienne, non sans un certain retard.

Cette période faste ne dura que quelques années : François II/Ier, successeur éloigné de Joseph et son neveu, craignant pour son trône durant la Révolution française, interdit dès le début des années 1790 tout ce qui était consacré aux idées nouvelles, y compris la franc-maçonnerie. D’un point de vue politique global, cette stagnation allait finalement durer plus d’un siècle. L’Empire des Habsbourg s’enfonça progressivement dans une logique défensive. Aussi, toutes ces interdictions furent-elles maintenues aussi longtemps que possible, y compris celle de la franc-maçonnerie : dans la partie autrichienne de l’empire, divisée en une monarchie austro-hongroise en 1867, elle resta en vigueur jusqu’à la Première Guerre mondiale et la chute des Habsbourg.

Deuxième tentative : 1918 dans la jeune République d’Autriche.

Après l’effondrement de l’Empire des Habsbourg, les francs-maçons autrichiens en exil purent immédiatement transférer leurs loges dans la nouvelle république démocratique, qui avait adopté un droit des associations moderne, et y établir une Grande Loge, la « Grande Loge de Vienne ». Celle-ci connut un succès immédiat. En quelques années, elle comptait 24 loges et près de deux mille membres.

Étonnamment, et de façon inhabituelle pour un régime dictatorial, le régime austrofasciste arrivé au pouvoir en 1934 n’a pas promulgué de nouvelle interdiction. Cependant, les fonctionnaires et autres membres du mouvement travaillant dans les secteurs liés à l’État ont dû déclarer leur appartenance, ce qui explique les nombreuses démissions.

En 1938, Hitler ordonna à son armée d’envahir l’Autriche, puis d’annexer le pays à l’Allemagne nazie. Pour les francs-maçons, cela signifiait que tout était à refaire. Leurs idéaux de liberté, d’humanité et de tolérance étaient totalement incompatibles avec l’idéologie totalitaire et raciste des nationaux-socialistes.

Simultanément à l’invasion militaire, des commandos SS spéciaux arrivèrent de Berlin avec l’ordre de déporter les opposants politiques et de dissoudre toutes les associations désapprouvées par les nationaux-socialistes. Parmi celles-ci figuraient les francs-maçons. Leurs dirigeants furent interrogés, certains arrêtés ; le Grand Maître Richard Schlesinger, gravement malade et à la tête de la Grande Loge depuis 1919, mourut en détention. Sur les plus de 800 francs-maçons encore présents en Autriche après les démissions provoquées par le régime austrofasciste, beaucoup durent fuir à l’étranger, notamment les juifs. Plus d’une centaine furent assassinés dans les camps de concentration avant 1945.

Troisième tentative : 1945, au début de la Seconde République.

Quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les quelques francs-maçons survivants se réunirent à Vienne, alors à moitié détruite, et, indépendamment, également en Carinthie, pour une troisième tentative. Les premières loges furent refondées et, bientôt, la Grande Loge, supprimée par les nationaux-socialistes en 1938, put être rétablie. Tout cela se déroula dans les conditions particulièrement difficiles des premières années d’après-guerre.

L’Autriche était alors divisée en quatre zones d’occupation. La nourriture était rare et le logement extrêmement difficile à trouver. Pour que les réunions maçonniques, c’est-à-dire les rassemblements rituels des loges, puissent avoir lieu, chaque frère devait apporter, par exemple durant les premières années d’après-guerre, du combustible pour le chauffage, ainsi que des tickets de rationnement pour le pain et la graisse. Certaines réunions furent même annulées faute de combustible. Les loges américaines envoyèrent à leurs frères autrichiens des colis contenant des vêtements et des chaussures.

Mais à l’instar du pays lui-même, la franc-maçonnerie autrichienne se rétablit alors très lentement. Presque chaque année, une nouvelle loge pouvait être fondée : d’abord surtout à Vienne, puis progressivement dans les huit autres Länder. Les bonnes années s’enchaînaient rapidement. En 1952, la « Grande Loge d’Autriche » fut finalement de nouveau reconnue comme régulière par la « Grande Loge Unie d’Angleterre ».

Au tournant de l’année 1985/86, la Grande Loge, conjointement avec les loges viennoises, put s’installer dans son nouveau bâtiment de la Rauhensteingasse à Vienne. En 2017, elle célébra le 300e anniversaire de la franc-maçonnerie moderne avec la Grande Loge Unie d’Angleterre et toutes les autres Grandes Loges régulières du monde. Et en 2018, un an plus tard, la Grande Loge d’Autriche fêta son centenaire : à chaque fois dans la salle de bal du Hofburg de Vienne, lors de grandes cérémonies rituelles réunissant plus de mille frères venus de toute l’Autriche.

Francs-maçons autrichiens célèbres

Pour un franc-maçon, il importe peu, à proprement parler, de savoir quelles personnalités célèbres comptent parmi ses ancêtres. Toutefois, sachant que ce sujet intéresse nombre de personnes, nous listons ici, par ordre alphabétique, quelques noms issus de l’histoire maçonnique autrichienne, ancienne et récente. Cette sélection ne prétend pas à l’exhaustivité.

1742 À 1870

• Ignaz von Born (1742-1791) : intellectuel et naturaliste ; Vénérable Maître de la célèbre loge « Zur wahren Eintracht ».

François-Étienne de Lorraine (1708-1765) : sous le nom de François Ier, empereur du Saint-Empire romain germanique et époux de Marie-Thérèse, il fut admis dans une loge maçonnique anglaise alors qu’il était encore prince à La Haye, aux Pays-Bas, mais n’y exerça que peu d’activité à Vienne.

• Joseph Haydn (1732-1809) : le célèbre compositeur fut admis dans la prestigieuse loge viennoise « Zur wahren Eintracht » en 1785.

• Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : membre de la loge viennoise « Zur Wohltätigkeit ». Il a composé beaucoup de musique maçonnique (notamment « Gesellenreise », « Die Maurerfreunde », « Maurerische Trauermusik », « Eine kleine Freimaurer-Kantate », « Zum Schluss der Loge ») ; l’opéra « La Flûte enchantée » est également considéré comme un opéra maçonnique. Peu de temps après, son père Léopold Mozart et plus tard son fils Franz Xaver Wolfgang furent admis.

• Emanuel Schikaneder (1751-1812) : acteur et metteur en scène de théâtre ; il a écrit le livret de « La Flûte enchantée ».

• Angelo Soliman (vers 1721-1796) : d’abord esclave noir africain, puis figure respectée à Vienne et franc-maçon.

• Joseph von Sonnenfels (1733-1817) : réformateur et esprit universel ; il a obtenu l’abolition de la torture sous Marie-Thérèse.

• Milieu du XIXe siècle : Franz Liszt (1811-1886). Ce compositeur et pianiste originaire du Burgenland fut membre de plusieurs loges maçonniques en Allemagne à partir de 1841 ; la franc-maçonnerie était alors interdite en Autriche.

1871 À 1918 : HÔTELS VIENNOIS EN HONGRIE (« HÔTELS DE FRONTIÈRE »)

• Alfred Adler (1870-1937) : médecin, initialement psychanalyste dans le cercle de Sigmund Freud, fondateur de la psychologie individuelle à partir de 1910.

• Hermann Bahr (1863-1934) : dramaturge, écrivain, critique (dont « Neues Wiener Tablatt »).

• Alfred Hermann Fried (1864-1921) : écrivain pacifiste ; prix Nobel de la paix 1911.

• Heinrich Glücksmann (1863-1943) : auteur, dramaturge (Deutsches Volkstheater), journaliste (notamment « Der Zirkel », « Wiener Freimaurer-Zeitung »).

• Carl Millöcker (1842-1899) : compositeur d’opérettes (par exemple « Der Bettelstudent »).

• Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : compositeur, chef d’orchestre, metteur en scène ; professeur d’Arnold Schönberg.

• Carl Michael Ziehrer (1843-1922) : compositeur (23 opérettes et 600 danses).

1918 À 1938 : PREMIÈRE RÉPUBLIQUE

• Richard Nikolaus Coudenhove-Kalergi (1894-1972) : un des premiers paneuropéens.

• Fritz Grünbaum (1880-1941 ; mort au camp de concentration de Dachau) : artiste de cabaret, auteur d’opérettes et de chansons populaires.

• Ferdinand Hanusch (1866-1923) : Homme politique social-démocrate à Vienne.

• Felix Salten (1869-1945) : écrivain austro-hongrois ; mondialement connu pour son histoire animalière « Bambi ».

• Leo Slezak (1863-1946) : chanteur d’opéra de renommée internationale (en tant que « ténor héroïque ») et acteur (nombreux films).

• Julius Tandler (1869-1936) : médecin et homme politique social-démocrate à Vienne.

DEPUIS 1945 : LA SECONDE RÉPUBLIQUE

• Wolfgang Bauer (1941-2005) : poète important (drames, poésie, nouvelles en prose), au même niveau que Thomas Bernhard ou Peter Handke.

• Karlheinz Böhm (1928-2014) : acteur et agent d’aide au développement (Éthiopie).

• Milo Dor (1923-2005) : Auteur autrichien d’origine serbe, traducteur, membre du Groupe 47 (d’écrivains).

• Gottfried von Einem (1918-1996) : compositeur, notamment d’opéras (par exemple « Der Besuch der alten Dame » d’après une pièce de Dürrenmatt).

• Alexander Giese (1921-2016) : journaliste et écrivain scientifique et culturel (romans et ouvrages maçonniques). Grand Maître de la Grande Loge de 1975 à 1987.

• Otto Grünmandl (1924-2000) : artiste de cabaret et acteur folklorique du Tyrol.

• Rudolf Hausner (1914-1995) : peintre et représentant important de l’École viennoise du réalisme fantastique.

• Georg Kreisler (1922-2011) : compositeur, chanteur, poète et artiste de cabaret ; maître de l’humour noir. Citoyen américain depuis 1943.

• Jörg Mauthe (1924-1986) : journaliste, écrivain et, en tant que conseiller municipal du Parti populaire, homme politique culturel à Vienne.

• Fritz Muliar (1919-2009) : acteur viennois ; nombreux films.

• Hugo Portisch (1927-2021) : journaliste de presse écrite et de télévision de renom ; créateur d’une série télévisée largement regardée sur l’histoire de l’Autriche à partir de 1918.

• Fred Sinowatz (1929-2008) : social-démocrate, ministre de l’Éducation puis chancelier fédéral autrichien.

• Erich Sokol (1933-2003) : graphiste, illustrateur, caricaturiste (notamment ORF, Kronenzeitung, Playboy).

• Friedrich Torberg (1908-1979) : écrivain (dont « Tante Jolesch ») et traducteur d’Ephraim Kishon.

• Hugo Wiener (1904-1993) : artiste de cabaret, compositeur, auteur, pianiste.

• Helmut Zilk (1927-2008) : Journaliste de télévision, social-démocrate, ministre de l’Éducation et plus tard maire de Vienne (1984-1994).

La publication de ces noms ne contrevient pas à la règle de discrétion, selon laquelle chaque franc-maçon ne peut révéler que lui-même son appartenance à la franc-maçonnerie. Cette règle ne s’applique pas aux membres décédés.

Le silence initiatique

La Franc-maçonnerie cultive le secret. Elle le cultive, comme jadis, les bâtisseurs de nos cathédrales et autres édifices sacrés cultivaient le secret de métier. Mais pour autant, qu’elle cultive le secret, la franc-maçonnerie est-elle une société secrète ? Évidemment non, au sens des sociétés secrètes à but criminel, comme les Yakusas, ou à but terroriste, comme hélas celles qui se manifestent par la violence aveugle jusque dans nos cités.

Les diverses obédiences maçonniques françaises ont pignon sur rue. Ce sont des associations selon la loi de 1901, dûment déclarées.

La Franc-Maçonnerie n’est donc pas une société secrète au sens de société clandestine.

Mais nous sommes une société qui demande à ses membres de garder le secret sur une partie de ce qui leur est transmis, et dont les réunions se tiennent à huis clos. Nul ne peut y être admis qui ne se soit fait reconnaître comme Franc-maçon ou Franc-maçonne. Nous ne sommes pas une société secrète, pourtant, le secret maçonnique existe bel et bien ! En fait, il faudrait plutôt dire « les secrets maçonniques existent bel et bien ». Il existe en fait trois secrets maçonniques, de nature tout à fait différente. Le premier est le secret d’appartenance, le second est le secret des rituels et le troisième est le secret de l’initiation. 

Le premier secret que les Maçons s’engagent à respecter, est le secret d’appartenance.

Concrètement, chacun peut faire savoir qu’il est Franc-maçon. Mais nul ne peut dire de Monsieur Untel qu’il est maçon, ni de Madame Unetelle qu’elle est maçonne, et pas même confirmer ou infirmer leur appartenance si la question lui est posée.

En fait, dès la création des premières loges, à une époque où la liberté d’association n’existait pas, une hostilité se fait jour dans la population, face à ces hommes ou ces femmes qui se réunissent à huis clos, et que l’on va accuser de toutes sortes de déviances.
Il faut aussi compter avec l’attitude de l’Église, à partir de la bulle pontificale In eminenti apostolatus specula de 1738. Le pape Clément XII interdit aux catholiques, sous peine d’excommunication, de faire partie de la société des « Liberi muratori ou francs-massons ». Elle est nourrie par les tenants de la fameuse théorie du complot.

Il est vrai que la non-divulgation de l’appartenance d’autrui peut être une forme de protection contre ces persécutions, quels qu’en soient la nature et le degré.

En fait, la règle qui interdit aux maçons de faire connaître l’appartenance d’un autre maçon n’est pas que la résultante de ces manifestations de l’antimaçonnisme. Elle découle en fait de deux principes maçonniques essentiels qui sont le respect d’autrui dans ses propres convictions et sa liberté absolue de conscience.
L’engagement maçonnique est un engagement d’hommes et de femmes libres, désireux de se perfectionner. Le parcours initiatique d’un franc-maçon vise à développer en lui ou en elle les principes et les valeurs morales qui vont guider ses choix, qui vont donner sens à ses actions. Mais en tout état de cause, il ou elle est libre, libre et responsable. Sans sujétion aucune.

Le deuxième secret de la franc-maçonnerie est le secret des rituels.
Dire que la Franc-maçonnerie est une société initiatique traditionnelle, c’est dire que les formes de cette initiation, comme celles de tout ce qui se passe dans la Loge, sont régies par des règles fort anciennes, héritées des sociétés initiatiques de l’Antiquité et du Moyen-âge. Pour se reconnaître, et identifier ainsi ceux qui peuvent partager leurs travaux, ils font usage de signes et de mots de passe, à chacun des degrés et qui sont détaillées dans une série de rituels.

Même si depuis les débuts de la Franc-maçonnerie spéculative il y a plus de trois siècles l’essentiel de ces rituels a été largement divulgué, et peut être trouvé sans difficulté dans de nombreux ouvrages ou désormais sur Internet, ils sont pour les Francs-maçons des composantes du secret. Cela signifie qu’ils s’engagent à ne pas les révéler à qui n’a pas qualité pour les connaître, c’est-à-dire à qui n’est pas franc-maçonne ou franc maçon ou qui n’est pas au moins de son degré atteint dans son parcours maçonnique.

Lorsqu’un profane demande à être reçu Maçon, on dit qu’il demande à être « admis aux mystères et privilèges de la Franc-maçonnerie ». Pour le dire en termes simples, un mystère n’est pas quelque chose que l’on cache, mais quelque chose de caché, que chacun est appelé à s’efforcer de découvrir au travers d’un processus ritualisé, celui précisément qui a fait de lui un myste, c’est-à-dire un initié.

Les mystères mésopotamiens, égyptiens, puis grecs, nous invitent à réfléchir sur la vie et la mort, au travers d’une réflexion sur la fécondité, la renaissance de la nature, le cycle mort-renaissance. À chaque époque, dans chaque culture, des sorciers, des mages, des prêtres ont proposé des réponses, décrit des cosmogonies, conçu des légendes, forgé des mythes, érigé des temples et réglé des cultes.

Que la divinité soit nommée Amon Râ, Isis ou Osiris, Zeus, Jupiter, ou Dieu, ou bien que le principe créateur soit dénommé Grand Architecte de l’Univers, il faut admettre que c’est en fait au même besoin que répondent ces désignations du Un-Tout, au même ineffable, au même indicible, à la même cause première que l’on fait référence.

Au reste, le mot « mystère » lui-même nous conduit à cette conclusion, puisqu’il est construit sur la racine indo-européenne mu que l’on retrouve dans le mot muet et qui signifie se taire, ne pas pouvoir dire. Le Mystère est en dehors du champ de ce qu’une langue peut exprimer. On voit ici exprimée l’idée que ce qui est de l’ordre du sacré, du divin, ne peut être transmis indûment ; et que le silence s’impose. Toutes les sociétés initiatiques reposent ainsi sur l’idée que les rites qui permettent de transmettre les éléments d’accession à la connaissance ne peuvent être connus que de ceux qui, librement, acceptent de s’y engager.

Dans toutes les cultures, parmi ceux qui se devaient de connaître, de respecter et de transmettre les enseignements sacrés figuraient de tous temps ceux qui concevaient et construisaient les temples et autres édifices sacrés, gardant le secret sur ce qui était qualifié d’Art Royal, au sens d’art du divin qui règne sur le monde, car « Ce qui est en bas doit être comme ce qui est en haut. » Les Devoirs auxquels s’obligeaient les hommes de métier, tels que les décrivent les manuscrits Regius (vers 1390), Cooke (vers 1425) ou Schaw (en 1598), créaient entre eux une solidarité explicite.

Dès le tout début du 17ème siècle, des hommes qui n’étaient pas des artisans souhaitèrent être instruits des secrets de l’Art royal, et, pour cela, à être admis dans des loges jusque-là exclusivement opératives. Et ainsi, lorsque des membres non professionnels, clercs, savants, nobles ou notables locaux, vinrent à être acceptés dans ces Loges, ils furent à leur tour instruits de ces secrets en même temps que des devoirs qui s’imposaient aux membres. Maçons du métier ou Maçons acceptés partageaient l’héritage que constituaient les traditions et les usages, mais aussi les mots, signes et attouchements qui visaient à préserver la confidentialité et la régularité d’appartenance à leur Loge.

Et puis des Loges se créèrent peu à peu, notamment en Écosse, des loges dites « spéculatives » dont les hommes de métier, les « opératifs » étaient absents.  Pour autant, et dans leur continuité, la Franc-Maçonnerie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’a cessé de perpétuer nombre traditions, de règles, de pratiques et d’usages des guildes et corporations de maçons du Moyen-âge.
Les Franc-Maçonnes et Francs-maçons acceptés d’aujourd’hui sont en tous cas dépositaires de cet héritage.

Mais il ne s’agit plus de bâtir un édifice de pierres, temple de Jérusalem ou cathédrale ; il s’agit de s’efforcer de se construire soi-même, pour concourir à la construction d’une société meilleure, plus éclairée, une société pour laquelle les mots de liberté, d’égalité et de fraternité ne soient pas que des paroles gravées au fronton des écoles et des mairies, mais de véritables règles de vie pour tous et pour chacun.

Les franc-maçonnes et les francs-maçons continuent de préserver le caractère sacré de leur mission, et donc le secret. C’est une question de principe. C’est une question de respect de l’obligation, c’est-à-dire du serment qu’ils ont, librement, prêté, et qui fait partie intégrante du processus initiatique dans lequel ils veulent être admis et progresser.

Chacune et chacun de nous comprend ainsi que si les secrets des degrés auquel il n’a pas encore été admis lui sont encore cachés, ils ne sont pas inaccessibles. Il suffit de faire montre des capacités requises. C’est ce qui est dit ci-avant en donnant les clés du processus : travail, patience et persévérance.

Le véritable secret, c’est celui de l’initiation.
Non pas de ce qui se passe et se dit lors de la cérémonie, que l’on trouve aujourd’hui en trois clics sur Internet, mais le secret du vécu, du ressenti, de ce qui, en chaque initié, s’est transformé au soir de son initiation.Car tout dire sur le secret de l’initiation consiste à dire qu’il n’y a rien à dire ! Ou plutôt cela consiste à dire qu’il est impossible de communiquer sur ce secret.

Nous n’avons pas dit que c’était interdit, mais nous avons dit que c’est impossible. Ce secret est indicible. C’est une expérience que l’on vit, intimement, et que l’on ne peut véritablement partager.

Ce qui est transmis dans une véritable initiation ne peut pas être communiqué par le langage, parce que ce n’est pas une information, mais un état d’être que le langage ne peut ni contenir ni reproduire.

Cela fait penser à ces professeurs de gynécologie et d’obstétrique, qui savent décrire par le menu chaque phase de la grossesse et de l’accouchement, mais qui ne pourront jamais raconter ce que ressent intimement une femme qui sent un être vivant se développer dans son ventre jusqu’au moment, douloureux et merveilleux à la fois, où il jaillit à la vie et pousse son premier cri.

C’est une expérience, un vécu intime, qu’ils ne peuvent qu’imaginer, se représenter, mais qu’ils ne pourront jamais vivre, voire qu’ils ne pourront donc jamais vraiment communiquer. L’alchimiste qui a réalisé l’Œuvre ne peut pas transmettre « la recette » qui marche. Ce qui marche, c’est l’état de conscience dans lequel il opère, et cet état ne se photocopie pas. Le soufi qui a goûté l’ivresse divine peut décrire des états, des stations, des signes… mais celui qui n’a pas bu au même vin n’entend que des belles paroles.

Le secret de l’initiation n’est pas communicable. L’interdiction vient bien après l’impossibilité. Le secret initiatique n’est pas gardé. Il se garde tout seul. Il est la part de l’expérience qui résiste par nature à la transmission discursive. On ne le cache pas ; on constate, avec humilité, qu’il est intransmissible.

L’interdiction est symbolique, comme le sont les outils et les autres composantes de nos rituels. L’impossibilité est insurmontable. Il n’y a qu’un seul moyen de connaître le secret de l’initiation : frapper à la porte du temple et demander à être reçu Franc-Maçonne ou Franc-Maçon.

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J & B, Joie et Bonheur en Loge… vraiment ?

Dans le langage maçonnique, J & B renvoient d’abord aux deux colonnes du Temple. Mais l’on aime parfois y entendre, plus fraternellement, « Joie & Bonheur ». Belle interprétation, presque une promesse. Encore faut-il que la loge demeure ce lieu où l’on vient déposer ses métaux, non les aiguiser contre ses Frères.

Car le constat dérange. Les premiers antimaçons ne sont pas toujours hors du Temple.

Ils peuvent surgir de l’intérieur même des colonnes, le tablier bien ajusté, le verbe haut, la morale en sautoir, lorsqu’ils fustigent, excluent, humilient, surveillent, dénoncent, ou prétendent parler au nom d’une tradition dont ils oublient l’âme.

Ceux-là se disent Frères. Ils n’en ont parfois que le vocabulaire, rarement la tendresse, moins encore la tenue intérieure.

Nous voyons ainsi se multiplier des gardiens autoproclamés de la rareté, de la rectitude, de la seule voie légitime

Ils ne transmettent plus, ils filtrent. Ils n’élèvent plus, ils trient. Ils ne cherchent pas la lumière, ils distribuent des permis d’approcher la bougie. Au nom du Rite, de la doctrine ou d’une prétendue pureté initiatique, ils transforment la fraternité en tribunal, la tradition en barrière, l’exigence en soupçon permanent. Le mal n’est pas dans l’exigence, qui demeure nécessaire, mais dans l’orgueil de se croire propriétaire de la lumière, concierge du Temple et douanier de l’invisible.

Il faut aussi regarder l’émiettement contemporain du paysage maçonnique

À côté de grandes obédiences historiques, avec leurs mérites, leur histoire, leurs fidélités et parfois leurs limites dogmatiques, nous voyons proliférer des microstructures qui se vivent comme des arches de salut, des conservatoires exclusifs de la vraie tradition ou des refuges d’élus. Elles promettent souvent la pureté, la rareté, la filiation impeccable. Mais la rareté proclamée n’est pas toujours profondeur, et la discrétion affichée peut parfois masquer une crispation identitaire. Certaines chapelles minuscules parlent comme des cathédrales, mais résonnent parfois comme des arrière-boutiques de vanités blessées.

Le-rituel-de-la-trahison

Plus grave encore demeure la rupture de la discrétion fraternelle

Dévoiler publiquement des pseudonymes, exposer des noms, livrer des identités choisies pour préserver un espace de liberté entre vie profane et engagement initiatique, n’est pas un acte de vérité. C’est une faute éthique. Et les blogs qui relaient, amplifient ou instrumentalisent ces pratiques deviennent les idiots utiles d’une logique antimaçonnique qu’ils prétendent parfois combattre. Ils croient dévoiler. Ils dégradent. Ils croient informer. Ils salissent. Ils croient servir la transparence. Ils piétinent la confiance.

Il faut aussi dénoncer ceux qui pillent les idées, recyclent les intuitions, reprennent des concepts sans citer leurs sources, puis se posent en vigies

L’Observatoire de l’antimaçonnisme, ou toute initiative analogue, ne peut devenir un butin de communication personnelle. La vigilance contre l’antimaçonnisme exige loyauté, méthode et probité intellectuelle. Sinon, elle devient elle-même une comédie d’ego, un théâtre de l’emprunt mal dissimulé, une brocante d’idées reprises à d’autres et revendues comme révélations personnelles.

Le même mal traverse ceux qui partent en campagne non pour le bien commun, mais pour eux-mêmes

Ils parlent de servir l’Ordre, mais construisent leur image. Ils invoquent la fraternité, mais cherchent l’influence. Ils se disent veilleurs, mais surveillent surtout leur propre renommée. Ce ne sont plus des ouvriers du Temple, mais des entrepreneurs de visibilité, des marchands de posture, des stratèges de couloir qui confondent l’idéal maçonnique avec leur petit plan de carrière symbolique.

Et que dire des cratophiles, ces amoureux du pouvoir, fascinés par les titres, les sautoirs, les fonctions, les préséances et les grades ?

Chez eux, le tablier cesse d’être outil de travail pour devenir costume d’apparat. La charge n’est plus service, mais possession. L’autorité n’est plus responsabilité, mais jouissance. Ils ne montent pas les degrés pour s’élever intérieurement, mais pour mieux regarder les autres de haut. Ils ne cherchent pas la sagesse, ils collectionnent les rubans. Triste alchimie, où le plomb de l’ego se prend pour l’or de l’initiation.

Heureusement, la franc-maçonnerie ne se réduit pas à ces querelles d’appareils ni à ces enclos de certitudes

Elle tient encore, paraît-il, par des Frères de chair, de cœur et de fidélité, des Jean, Yves, Patrick, Jean-Claude, Gérard, Georges, Roger, Dominique, Gilles, François, Henri, Jean-Raphaël et tant d’autres. Admirable galerie de prénoms fraternels, dira-t-on. À les entendre, tous seraient serviteurs de la lumière, gardiens du bien commun, humbles tailleurs de pierre et discrets artisans de concorde. À les regarder agir, il arrive pourtant que la pierre brute soit moins dans l’angle du Temple que dans leur manière de traiter les autres.

Car il faut bien rire un peu, même jaune

Il y a des Jean qui prêchent la bonté avec le marteau du juge. Des Yves qui parlent de tradition comme d’un coffre-fort dont ils auraient seuls la combinaison. Des Patrick qui confondent fidélité et alignement. Des Jean-Claude qui voient partout des fautes, sauf dans leur miroir. Des Gérard qui savent mieux exclure qu’accueillir. Des Georges qui élèvent la voix faute d’élever l’âme. Des Roger qui surveillent plus qu’ils ne veillent. Des Dominique qui bénissent la fraternité tant qu’elle leur obéit. Des Henri qui distribuent les brevets de régularité comme des bons points d’école primaire. Et des Jean-Raphaël qui, au nom de la lumière, oublient parfois que celle-ci brûle d’abord celui qui prétend la posséder.

Bien sûr, tout cela n’est qu’humour… quoique

Un humour un peu mordant, certes, mais la maçonnerie a connu des acides plus puissants dans ses vieux laboratoires alchimiques. Il ne s’agit pas d’accuser des prénoms, mais de rappeler que les plus belles appellations fraternelles peuvent devenir des masques lorsque le cœur ne suit plus. Le vrai Frère ne se reconnaît pas au prénom, ni au titre, ni au rite, ni à la fonction, mais à cette manière rare de ne pas abîmer l’autre pour se grandir lui-même.

Alors, J & B peuvent-ils encore signifier Joie et Bonheur en Loge ?

Oui, mais à condition de ne pas confondre la joie avec la complaisance, ni le bonheur avec l’entre-soi. La vraie joie maçonnique naît d’un travail partagé. Le vrai bonheur initiatique vient de cette fraternité exigeante où chacun peut être repris sans être détruit, éclairé sans être humilié, accompagné sans être possédé.

Le Temple ne se bâtit jamais contre les autres Frères

Il se bâtit contre ce qui, en nous, préfère le pouvoir à la vérité, la domination à la fraternité, la mise en scène à la lumière. C’est là, peut-être, que commence le véritable combat initiatique.

Le Québec du livre, un terreau idéal pour le Salon maçonnique

À l’heure où le Salon maçonnique du livre du Québec s’apprête à revenir à Montréal le 6 juin 2026, une évidence mérite d’être soulignée. Ce rendez-vous ne surgit pas dans un paysage culturel fragilisé ou secondaire.

Il prend place dans un Québec où le livre demeure une force vivante, soutenue par des librairies, des bibliothèques, des éditeurs et une véritable volonté publique. Pour le livre maçonnique, spirituel et symbolique, le terrain est tout sauf anecdotique.

Le retour du Salon maçonnique du livre du Québec n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les auteures, les auteurs, les éditeurs ou les lecteurs de la sphère initiatique.

Il dit aussi quelque chose de plus large sur le moment québécois du livre

Car le Québec continue d’offrir à l’objet imprimé un statut singulier dans l’espace francophone. Là où tant d’univers culturels se contentent d’accompagner le reflux de la lecture, le Québec maintient une forme de fidélité active au livre, à sa circulation, à sa défense et à ses médiations.

L’année 2024 a marqué à cet égard un sommet historique en valeur pour les ventes de livres neufs

Mais ce record n’a de sens que si nous le replaçons dans son cadre réel. Le Québec ne se distingue pas seulement par de bons chiffres. Il se distingue par une organisation. Le livre y repose encore sur un écosystème identifiable, avec des librairies agréées, un réseau dense de bibliothèques publiques, des maisons d’édition nombreuses, une chaîne de diffusion structurée, et surtout une politique culturelle qui n’a pas renoncé à considérer le livre comme un bien essentiel.

C’est ce point qui frappe le plus

Au Québec, le livre n’est pas abandonné à la seule logique de plateforme, à la pure vitesse marchande ou à l’érosion générale de l’attention. Il demeure inscrit dans une architecture de transmission. Les librairies y jouent encore un rôle central. Les collectivités, les établissements, les bibliothèques, les circuits de recommandation et les salons contribuent eux aussi à faire vivre les ouvrages dans la durée. Nous ne sommes pas seulement face à un marché. Nous sommes face à une culture du livre.

Pour un salon maçonnique, cette donnée est capitale

Le livre maçonnique ne relève pas du produit d’impulsion. Il demande du temps, de l’écoute, du dialogue, parfois même une certaine disponibilité intérieure. Il a besoin de lieux où la parole circule, où la lecture s’incarne, où l’échange complète le texte. En ce sens, le Québec offre un cadre particulièrement favorable. Un salon du livre n’y est pas réduit à une mécanique promotionnelle. Il peut encore devenir un espace de rencontre réelle entre une pensée, une tradition, une sensibilité et un public.

Le Salon maçonnique du livre du Québec bénéficie ainsi d’un contexte qui lui donne une portée plus grande que son seul programme.

Il s’inscrit dans une société où le livre conserve une dignité publique

Il s’adresse à des lecteurs qui ne considèrent pas nécessairement l’ouvrage comme un simple objet de consommation rapide, mais comme un compagnon de réflexion, un outil de formation, parfois même un viatique. C’est une donnée précieuse pour tout ce qui touche à la spiritualité, à l’histoire des rites, à la symbolique, à l’ésotérisme ou à la pensée initiatique.

Il faut aussi souligner un autre aspect. Les salons du livre au Québec ne sont pas de simples vitrines passagères. Ils participent réellement à la vie des ouvrages. Ils prolongent leur présence, soutiennent leur visibilité, ravivent le désir de lecture, renforcent le lien entre auteurs et publics. Dans le cas d’un salon maçonnique, cette fonction est encore plus importante. Elle permet à des livres parfois jugés spécialisés de retrouver leur juste place. Non pas en marge, mais au cœur d’un dialogue vivant entre culture, quête de sens et transmission.

C’est pourquoi le rendez-vous de Montréal du 6 juin 2026 mérite d’être regardé avec attention

Il ne constitue pas seulement un événement de niche destiné à un cercle de déjà convaincus. Il peut devenir un moment de cristallisation plus large, au croisement du livre, de la fraternité, de la recherche symbolique et de la vie culturelle québécoise. Dans un monde où tant de discours s’épuisent en surface, le livre maçonnique a encore quelque chose à offrir. Au Québec, il trouve manifestement un sol où cette promesse peut être entendue.

Au fond, le véritable sujet est peut-être là

Le Salon maçonnique du livre du Québec ne revient pas seulement en force parce qu’il rassemble des noms, des ouvrages et des conférences. Il revient en force parce qu’il s’appuie sur une terre où le livre demeure vivant. Et lorsqu’un pays, une ville ou une communauté continuent à faire du livre un lieu de rencontre plutôt qu’un simple flux de marchandises, alors tout salon digne de ce nom peut espérer devenir davantage qu’un événement. Presque un acte de transmission.

05-07/06/26 – Jardins initiatiques. Sortez des murs, la lumière vous attend sous les frondaisons

À l’heure où nos sociétés s’épuisent dans le bruit, l’accélération, l’artifice numérique et la clôture des écrans, il est urgent de rouvrir les portes, les fenêtres, les sens et les âmes. Ce week-end-là, ce n’est vraiment pas le moment de rester enfermé. Ni chez soi, ni dans ses habitudes, ni dans cette fatigue contemporaine qui nous éloigne du vivant.

Du 5 au 7 juin 2026, partout en France, les Rendez-vous aux jardins invitent chacun à franchir des grilles, des allées, des pergolas et des clairières pour retrouver une respiration plus ancienne que nos urgences. Une respiration verte. Une respiration lente. Une respiration initiatique.

Car il ne s’agit pas seulement d’une manifestation culturelle portée par le ministère de la Culture

Derrière les chiffres impressionnants – plus de 2 100 jardins ouverts, 3 800 animations, 450 ouvertures exceptionnelles et près de 700 activités pour le jeune public – se dessine autre chose. Une géographie secrète de l’âme. Une invitation silencieuse à réapprendre à voir, à sentir, à toucher, à écouter, à habiter le monde autrement.

Cette édition 2026, placée sous le signe du regard et des perceptions sensorielles, touche à quelque chose de profondément initiatique

Adam et Ève au Paradis Terrestre

Le jardin, depuis l’Antiquité, n’est jamais un simple décor végétal. Il est un espace de passage, un lieu de transformation intérieure, un territoire symbolique où l’être humain tente de réconcilier nature, ordre, chaos et lumière. Du jardin d’Éden aux cloîtres médiévaux, des jardins persans aux jardins alchimiques de la Renaissance, le jardin fut toujours pensé comme une image réduite du cosmos.

Un miroir du monde intérieur

Les traditions spirituelles, ésotériques et maçonniques n’ont cessé d’y puiser leurs symboles. Le jardin clos évoque le Temple intérieur. Le labyrinthe rappelle l’épreuve du cheminement. L’arbre figure l’axe reliant la terre au ciel. La graine enfouie annonce la mort initiatique suivie de la renaissance. La source murmure ce que les discours oublient parfois. La fleur enseigne l’éphémère. La racine rappelle que rien ne s’élève sans profondeur.

Le franc-maçon le sait peut-être mieux que quiconque.

Lui qui travaille symboliquement la pierre brute comprend intuitivement que le jardin est aussi un chantier

Rien n’y pousse sans patience, sans taille, sans attention portée au vivant. Cultiver un jardin revient à cultiver son propre être. Les anciens hermétistes parlaient volontiers du jardin philosophique comme d’une métaphore du Grand Œuvre. Là où la nature semble seulement croître, elle transmute. Là où l’œil distrait ne voit qu’un arbre, une haie, un bassin ou une allée, l’esprit attentif reconnaît une pédagogie de la lumière.

Ce week-end, il faut donc sortir. Quitter le béton, les murs, les écrans, les pièces fermées et les pensées trop courtes.

Il faut aller marcher sous les arbres, écouter le vent dans les feuillages, suivre l’ombre mouvante des branches, se laisser instruire par une rose, une mousse, un vieux mur couvert de lierre, un parfum de terre humide. La nature n’est pas un luxe décoratif. Elle est une maîtresse de sagesse. Elle nous rappelle la mesure, la lenteur, la fécondité, la patience, la fragilité et cette loi simple que nos sociétés oublient trop souvent. Rien de vivant ne grandit dans la précipitation.

Les visiteurs pourront ainsi découvrir bien davantage que des massifs floraux ou des perspectives paysagères

Certains jardins proposeront des parcours sensoriels, des explorations au-delà du regard, des ateliers autour des cinq sens ou des immersions dans la biodiversité. Une manière de rappeler que voir ne signifie pas seulement regarder. La vraie vision commence souvent lorsque l’œil cesse de dominer et que tout le corps devient disponible au monde.

L’attention portée cette année aux personnes malvoyantes et aveugles, en partenariat avec l’Association Valentin Haüy, donne à cette édition une profondeur particulière

Toucher les plantes, écouter les oiseaux, reconnaître les parfums, sentir les textures du végétal et du minéral, voilà qui rejoint certaines intuitions initiatiques anciennes où la connaissance naît moins de la possession visuelle que d’une qualité de présence.

Dans une époque saturée d’images, de notifications et de paroles rapides, le jardin demeure un lieu de lenteur, d’équilibre et de méditation

Un espace où l’être humain peut encore entendre le bruissement du vivant. Un territoire où le silence n’est pas vide, mais fécond. Un sanctuaire sans dogme où la lumière descend par les feuilles, où la terre enseigne sans bruit, où l’eau, la pierre, l’arbre et la fleur composent une liturgie naturelle.

Alors oui, en France, ce week-end-là, c’est dans les jardins qu’il faut être

Non pour fuir le monde, mais pour retrouver ce que le monde moderne nous fait parfois oublier. Toute élévation véritable commence par une réconciliation avec la nature, avec le rythme du vivant et avec cette part intérieure que les traditions initiatiques appellent simplement la lumière.

Pour consulter le programme national des Rendez-vous aux jardins.
Et peut-être qu’au détour d’une allée, sous l’ombre d’un arbre ancien ou face à un bassin immobile, certains comprendront que le premier jardin à cultiver demeure toujours celui de l’âme humaine.

Ce week-end-là, ne restez pas enfermés. La lumière vous attend dehors, sous les frondaisons.

L’itinéraire de soi – voyage au cœur de l’initiation

Dans Les Voyages en Franc-Maçonnerie, Boris Nicaise déploie une méditation totale sur ce que voyager signifie pour l’initié : non le simple déplacement d’un corps dans l’espace, mais la traversée intérieure de soi-même vers soi-même, par le détour nécessaire de l’Autre et du Rite.

Boris Nicaise est né en 1961 à Bruxelles, ville où il réside toujours, y exerçant la profession de dentiste tout en tenant à distance le monde pour mieux l’observer. Initié en 1993 au Grand Orient de Belgique avant de rejoindre la Grande Loge de Belgique, il gravit les échelons du Rite Écossais Ancien et Accepté jusqu’au 33e degré, assumant la charge de Souverain Grand Commandeur du Souverain Collège du Rite Écossais pour la Belgique. Auteur prolifique publié chez E.M.E.-L’Harmattan, Maison de Vie éditeur, F deville mais aussi chez Numérilivre, il a signé notamment Le Secret maçonnique, La Transmission en franc-maçonnerie, Le Serment en franc-maçonnerie, L’Égrégore en franc-maçonnerie ou encore La Symbolique, au-delà des symboles, autant de titres qui dessinent une œuvre cohérente, patiente et profonde, tout entière vouée à décrypter ce que la Maçonnerie opère en l’homme. Son écriture porte la marque d’une pensée libre, volontiers dérangeante, refusant les ornements convenus pour aller droit au cœur du sujet. Les Voyages en franc-maçonnerie, paru en mai 2026 aux Éditions Numérilivre, s’inscrit dans ce sillage comme une synthèse magistrale d’une vie de réflexion initiatique.

Voyager

Le mot semble aller de soi – et c’est précisément de ce faux évidence que Boris Nicaise part, pour en révéler toute l’étendue insoupçonnée. Car le voyage dont il est ici question n’est pas celui du touriste ni même du pèlerin au sens ordinaire : il est cette disposition intérieure par laquelle l’être consent à quitter le rivage rassurant de ses certitudes pour s’avancer vers l’inconnu, c’est-à-dire vers lui-même. L’auteur affirme avec une clarté qui n’est jamais réductrice que la franc-maçonnerie ne peut se comprendre que comme voie – et que toute voie est, par définition, voyage. Ce n’est pas une métaphore : c’est la structure même de l’initiation.

Dès l’avant-initiation, Boris Nicaise nous montre que le voyage est déjà en cours. L’appel qui pousse un profane à frapper à la porte d’une loge – qu’il surgisse du dehors ou du plus profond du dedans – constitue la première étape d’un itinéraire dont la durée n’a pas de terme assigné.

Le labyrinthe est le premier symbole que rencontre le cheminant sur ce chemin, avant même qu’il sache qu’il en est un

Figure archétypale présente chez les Papous et les Celtes, les Tibétains et les Crétois, le labyrinthe n’est pas initiatique en lui-même – c’est la pensée qui l’est, cette pensée vivante qui s’y avance avec méthode pour y trouver non pas une sortie, mais la rencontre avec le minotaure intérieur qu’il s’agit de libérer de son masque bestial. L’auteur distingue avec subtilité le labyrinthe à chemin unique, le labyrinthe à impasses multiples, et le labyrinthe-rhizome – ce réseau de possibles qui ressemble à nos neurones et où chacun invente son propre chemin. Cette trilogie n’est pas théorique : elle cartographie les formes que prend la vie intérieure de l’initié à travers ses grades.

Le voyage rituel au sein du temple – ces trois circumambulations sous le bandeau lors de l’initiation au premier degré – fait l’objet d’une analyse à la fois historique et symbolique d’une rare densité.

L’auteur remonte aux origines de ce que le rite nomme « voyages » et que la tradition anglophone, plus honnête peut-être, appelait d’abord « journey » avant que le mot « travels » ne traverse la Manche pour s’enraciner dans la pratique continentale.

Jean-Baptiste Willermoz

Ce détour étymologique n’est pas un ornement érudit : il dévoile que le voyage maçonnique est, dans ses fondements mêmes, travail au sens du tripalium latin – peine et souffrance consenties en vue d’une délivrance. L’épreuve des quatre éléments, dont Boris Nicaise retrace minutieusement l’apparition dans les rituels du XVIIIe siècle, de la loge Saint-Jean-d’Écosse-du-Contrat-Social aux travaux de Jean-Baptiste Willermoz, de l’influence de Cagliostro à La Flûte enchantée de Mozart, n’est pas une survivance folklorique : elle est la remise en question physiologique et psychique de l’être tout entier, condition préalable à toute transformation véritable.

Cette dimension corporelle du voyage initiatique est l’une des contributions les plus précieuses de l’ouvrage.

Boris Nicaise insiste sur le fait que ce ne sont pas les mots qui transforment – c’est l’impact des cinq sens, la désorientation physique, le vertige, la chaleur des flammes entrevue sous le bandeau, l’eau sur les doigts ou le visage, le souffle reçu à l’angle nord-est du temple, qui inscrivent dans la mémoire cellulaire ce que l’esprit seul ne pourrait retenir. La madeleine de Proust maçonnique – une amertume de gentiane dans un verre, la brûlure fugace d’une bougie d’anniversaire – peut suffire à ramener l’initié dans cet espace hors-temps où il fut un jour bousculé, dépecé de ses certitudes, rendu provisoirement nu.

Le compagnonnage maçonnique – les voyages extérieurs que doit accomplir le compagnon, cette mise à distance salutaire de sa loge-mère – est traité avec la rigueur d’un praticien et la liberté d’un penseur qui n’a rien à prouver. Boris Nicaise rappelle avec fermeté qu’il faut de profondes racines pour oser le voyage, que voyager trop tôt expose à la confusion de l’immaturité spirituelle, et que le compagnon qui revient de ses visites ne ramène pas les rites d’ailleurs pour les greffer mécaniquement sur les siens – il revient transformé, lui, et c’est lui la mesure de tout voyage réussi.

Cette leçon, formulée avec une clarté implacable par le compagnon interrogé sur ses nombreuses visites – « ce n’était pas toujours la même franc-maçonnerie, mais c’était lui qui n’était pas le même partout » – concentre en une phrase ce que des chapitres entiers ne parviendraient pas toujours à dire.

Le chapitre consacré au pèlerinage et à la figure d’Ulysse atteint une hauteur contemplative rare

Boris Nicaise convoque Moïse et l’errant d’Ithaque non comme ornements mythologiques, mais comme miroirs de deux modalités de la quête humaine : le prophète illuminé qui reçoit la loi mais ne pénètre pas la terre promise, et l’homme trop humain qui ment, qui doute, qui fait le tour de son monde pour réaliser qu’il n’avait cessé de chercher qu’un seul retour possible – celui vers lui-même. Le Chemin de Saint-Jacques y est évoqué à travers le témoignage de la franc-maçonne Martine Baudin, et cette présence féminine dans le texte dit à elle seule que le voyage initiatique n’appartient à aucun genre.

La chute de l’ouvrage, traitant des voyages de représentation et des charges maçonniques comme autant de déplacements symboliques d’un siège à l’autre, introduit une critique salutaire et courageuse de la cratophilie – ce mal maçonnique qui transforme le porteur de décors en prisonnier de ses propres galons.

Boris Nicaise plaide ici pour une maçonnerie qui ne cesse jamais d’être en mouvement, qui refuse l’immobilité du pouvoir installé comme elle refuserait la mort du voyage.

Car c’est finalement cette équation que le livre entier déploie avec une cohérence intérieure admirable : le voyage arrêté est la mort, et la vie n’est rien d’autre que le voyage perpétué.

La vie est un voyage qui s’achève comme il a commencé : sans aucun bagage. Car tout bagage est baguage. Boris Nicaise signe avec Les Voyages en Franc-Maçonnerie l’un des essais les plus libres, les plus honnêtes et les plus habités de la littérature maçonnique contemporaine – un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à mettre en chemin.

Les Voyages en Franc-Maçonnerie

Boris NicaiseÉditions Numérilivre, 2026, 164 pages, 16 €

Site de l’éditeur / Site de Boris Nicaise / Boris Nicaise est présent au Salon Maçonnique du Québec, 2e édition, le samedi 6 juin 2026

La parole du Véné du lundi – « A cause d’un maudit aviateur la loge est vide… je hais le Tennis »

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Depuis quelques jours, et jusqu’au 7 juin, impossible de réunir mes Frères de Loge. L’un est en déplacement professionnel, l’autre garde son petit-fils, le troisième accompagne le chien chez le vétérinaire… bref, tout cela sentait fort la mauvaise foi maçonnique de bon aloi. J’ai donc mené l’enquête, avec la rigueur d’un inspecteur de salle d’archives et l’inspiration d’un Frère contrarié : ils n’étaient pas absents, ils regardaient Roland-Garros.

Comme je ne suis pas spécialement un homme de sport — disons que mon rapport au tennis est aussi développé que ma compréhension d’une clé de bras en lutte gréco-romaine — j’ai d’abord regardé sur mon Iphone qui était ce monsieur Roland Garros. Et là, surprise : rien à voir avec une raquette, des balles jaunes ou un revers lifté. C’était un aviateur. J’ai cru à une erreur de casting historique. Puis on m’a expliqué qu’il s’agissait d’un tournoi sportif. Ah. Très bien. Un tournoi de tennis qui porte le nom d’un homme qui ne jouait pas spécialement au tennis, mais volait très haut. Logique. À ce niveau-là, autant baptiser un concours de cuisine « Cousteau » parce qu’on y sert du poisson.

Mais le meilleur reste à venir. Parlons du prix Nobel, ce grand moment où l’humanité récompense ses génies… ou du moins ses hommes les plus brillants. Quand j’ai appris que le monsieur Nobel n’était pas un génie désintéressé mais un fabricant d’explosifs, j’ai compris que l’histoire adore les paradoxes.

Voilà donc un prix célébrant la paix au nom d’un marchand de poudre. On appelle ça le sens de l’humour de la postérité, ou le marketing moral avant l’heure.

Alors je me suis dit qu’au fond, rien n’était perdu. Un jour, peut-être, j’aurai moi aussi un Temple à mon nom dans une grande Obédience, et tout le monde citera mon nom avec gravité. Sauf qu’il y a une différence de taille : moi, au moins, j’étais vraiment maçon. Et les tenues, je n’y assistais pas en streaming, ni en cachette derrière un prétexte de vétérinaire ou de petit-fils. J’y étais pour de vrai, en chair, en os, et en tablier. Et toc.

Votre Vénérable Maître

Auberges maçonniques (les couverts sont fournis)

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Hommage : Ce 29 mai est décédé, à l’âge vénérable de 104 ans, un immense penseur, Edgar Morin, dit Morin dans la Résistance, né Nahoum, fils de parents juifs immigrés de Thessalonique en Grèce, lié par sa mère à la famille Molho qui a tenu, rue Tsimiski, dans la capitale de la Macédoine, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à il y a un peu moins de vingt ans, une célèbre librairie francophone. J’ai bien connu les Molho, pendant une bonne vingtaine d’années, et j’ai fréquenté Edgar Morin, au milieu des années ’80, quand il habitait encore rue Vendrezanne, dans le 13e arrondissement ; nous allions chez lui, pour des conversations philosophiques : c’était encore les débuts très mouvementés d’un concept qu’il avait contribué à fonder : la transdisciplinarité, concept très discuté dans les milieux académiques. Théoricien de la complexité, il est surtout connu pour son œuvre majeure : La Méthode (le premier volume, paru en 1977, intitulé : La Nature de la nature, examine les concepts d’ordre et de désordre, de système, d’information, etc.) et j’extrairai, de son sixième et dernier tome, paru en 2004, intitulé : L’Éthique, qui prône une « éthique de la compréhension » (c.-à-d. une « volonté de lucidité » qui consiste à « reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel »), une citation fort connue qui ne peut que parler aux lecteurs de mes chroniques : « Ne pas sacrifier l’essentiel à l’urgence mais obéir à l’urgence de l’essentiel ». Pour l’anecdote encore : avant d’aller s’installer au Maroc, il aura vécu dans un appartement du Marais, qu’il revendra, par le plus grand des hasards, à une de mes amies… La vie est faite de croisements qui ne sont pas seulement ceux de la pensée, mais on peut s’attacher un peu plus, avec… méthode, à ces derniers ! Jusqu’à la fin de sa vie, il est resté ce penseur généreux, attentif et fraternel. Profond respect pour l’homme et son engagement qui demeure, toutefois, assez solitaire dans l’aventure intellectuelle de son temps, n’était son influence en Amérique latine.

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J’ai l’impression qu’avec la chaleur, les démangeaisons reviennent. On se pose, en divers articles, dans ces colonnes, moult questions sur « la vraie nature » de la franc-maçonnerie, qui serait tiraillée entre un pôle symboliste et un pôle sociétal, sans compter qu’elle serait divisée entre spiritualistes voire mystiques et rationalistes voire matérialistes. Comme si c’était nouveau…

J’ai rencontré une sœur, lors d’un dîner, qui m’a confié que, pour sa part, universitaire spécialisée dans les représentations symboliques du Moyen-Âge, elle aspirait à une maçonnerie débattant des questions qui agitent la cité aujourd’hui. Symboliste, elle l’était toute la journée et avoir affaire, le soir venu, à des amateurs approximatifs prenant parfois la pose ne l’enthousiasmait guère. Pour ma part, si la maçonnerie ne m’avait pas permis d’expérimenter les réalités ontologiques de l’initiation (je reviendrai sur cette notion) ou seulement les faits de conscience qu’on appelle ainsi, je n’aurais pas passé plus de quarante ans sur les colonnes. Sur le fond, j’ai connu des frères qui n’avaient pas de dispositions particulières pour la philosophie ni a fortiori pour les chemins radieux de la métaphysique et dont le parcours, si profondément humain et généreux, m’a bouleversé à chaque instant. J’en ai connu certains qui avaient franchi tous les degrés et qui semblaient avoir décroché une sorte de brevet de vanité consacrant leurs prouesses, d’autres encore qui avaient traversé toutes les étapes du même circuit, en se simplifiant et en restant d’un abord tout à fait humble. C’est dire que chacun accomplit une trajectoire qui se dessine à la mesure de sa faculté de dépouillement.

Bref, je n’ai pas de conclusions générales à en tirer, à ceci près que je crois à quelques petites recommandations que l’on peut non seulement garder à l’esprit, chaque jour, mais profitablement s’exercer à appliquer, à tout moment : ne jamais faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fût fait, ne jamais être médiocre, ne jamais réagir trop vite. La difficulté ne tient pas à la compréhension de tels préceptes ni à leur respect, les bons jours. Elle est toute dans l’adverbe de temps : en aucune circonstance ! C’est cela qui fait que l’on peut commencer à parler d’initiation. Pareil engagement présuppose que l’on ait fait du chemin en soi, dans la connaissance des réalités et l’acceptation du monde – ce qui n’est pas le produit d’un esprit critique exacerbé, qui, en décochant constamment ses flèches, provoque des résistances et entretient des polémiques, mais ce qui s’obtient notamment par un détachement progressif, une accoutumance au vide, une méditation presque immobile, à l’échelle de la seconde et de l’univers, puis, de là, se manifeste par l’appréciation concomitante des différentes dimensions des phénomènes, par la conscience ou l’intuition des causes qui régissent les comportements et les situations.

Est-ce maçonnique ? Pas exclusivement, sans compter que la franc-maçonnerie se parfume souvent d’initiatique, sans en nourrir l’exigence. En tout état de cause, en certains de ses cadres et de ses enseignements, elle n’en demeure pas moins un lieu idoine sinon idéal pour accueillir une telle expérience dépourvue de passion ; elle est alors, à sa manière, comme discipline du silence, propice à ces états de conscience modifiés qui, à la fois, dissolvent les points de repères habituels et en éveillent d’autres. Elle suggère que le retrait solidifie l’implication. C’est cette « distraction » paradoxale, cette séparation apparente, cette suspension prolongée, qui libère la concentration – révélation du relâchement, somme d’oxymores qui accélèrent la vision globale. Or la franc-maçonnerie se présente aussi comme une sociabilité distinctive et régulée, un  terrain d’échanges libres sur de nombreux sujets. C’est même son origine et elle revendique encore assez largement cet héritage, en y donnant des impulsions et des accents très contemporains… En quoi devrais-je récuser les sœurs et les frères qui se réclament de ces seules pratiques ? En rien, ce me semble. Je bénis seulement le ciel, si je puis dire (la voûte étoilée et le pavé mosaïque m’en sont témoins), d’avoir pu faire mon miel au sein de ces larges voies et, fidèle à l’esprit que j’ai cultivé, je reconnaîtrai volontiers qu’à la plasticité de ces diverses… « orientations » préside indubitablement une égale nécessité, chacun, selon ses choix, découvrant ses débouchés et ses impasses, ses bénéfices et ses angles morts. Je ne suis, par ailleurs, le juge de personne et ce, d’autant moins que j’observe, pour emprunter au langage enfantin, que ce n’est pas toujours celui qui le dit qui l’est. On voudra bien m’accorder que ce trait de lucidité est une simple remarque et non une sentence. Aussi bien, vaille que vaille, réjouissons-nous de cette efflorescence.

Si, malgré nos prétentions universalistes, nos agapes ne ressemblent pas à des soupes populaires, qu’au moins, nos auberges maçonniques[1] soient espagnoles et que celui qui y vienne n’y vienne pas seulement comme il est, mais devienne ce qu’il est et, pour cela, se transforme ! Les outils sont à sa disposition…


[1] Clin d’œil des origines, cette métaphore est empreinte d’un écho historique : les premières loges de la franc-maçonnerie spéculative, ne se réunissaient-elles pas, à Londres, au début du XVIIIe siècle, dans des tavernes, à l’instar de L’Oie et le Gril (The Goose and Gridiron), À la Couronne (At the Crown), Au Pommier (At the Apple-Tree), À la Coupe et au Raisin (At the Rummer and Grape)… ?

Rencontre au miroir du temps – Notre invité : Frédéric-Auguste Bartholdi

Dans cette chronique, nous ouvrons une porte sur le temps pour faire revenir, l’espace d’un entretien imaginaire, des figures qui ont marqué durablement notre histoire collective. Chaque invité devient alors le témoin d’une époque, d’un idéal, d’une sensibilité, mais aussi d’une manière d’habiter le monde. Aujourd’hui, c’est Frédéric-Auguste Bartholdi qui prend place face à nous, lui dont l’œuvre monumentale a su unir le génie artistique, la mémoire des peuples et l’élan des symboles. Sculpteur de la liberté, homme de conviction et franc-maçon, Bartholdi incarne une époque où l’art ne se contentait pas d’embellir : il élevait, il instruisait, il rassemblait.

À travers ses réponses, c’est tout un imaginaire républicain, humaniste et initiatique qui se déploie, dans l’esprit de la franc-maçonnerie à laquelle il appartenait. Une rencontre avec un créateur qui a su donner une forme visible à l’invisible.

Entretien avec Frédéric-Auguste Bartholdi

1. Monsieur Bartholdi, comment aimeriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm

Je me présenterais avant tout comme un homme de forme et de conviction. La sculpture a été pour moi bien plus qu’un métier : elle fut un langage, une manière d’exprimer des idées qui dépassent l’individu. J’ai toujours pensé qu’un artiste devait servir quelque chose de plus vaste que lui-même, qu’il s’agisse de la mémoire, de la liberté, du courage ou de la dignité humaine. Mon œuvre a voulu inscrire dans la pierre, le bronze ou le cuivre ce que l’esprit des peuples cherche à transmettre à travers les générations.

2. Votre parcours vous a-t-il très tôt conduit vers les grandes figures de l’histoire et du symbole ?

Oui, très tôt. J’ai été fasciné par les figures qui portent une charge historique et morale plus grande que leur simple personne. Qu’il s’agisse de héros nationaux, de penseurs, de réformateurs ou d’allégories, j’ai toujours été attiré par ces formes capables de faire dialoguer l’art et la conscience collective. Une statue n’est pas seulement une représentation ; elle peut devenir un acte de mémoire, une affirmation, une invitation à penser. C’est ce qui m’a toujours profondément intéressé.

3. Votre œuvre semble traversée par l’idée de liberté. Est-ce là votre fil directeur ?

Absolument. La liberté n’est pas un décor dans mon travail ; elle en est l’âme. Elle peut prendre la forme d’une figure féminine, d’un geste d’ouverture, d’une lumière dressée vers le ciel, ou d’un symbole offert à l’horizon des peuples. La liberté est à la fois politique, morale et spirituelle. Elle n’est jamais définitivement acquise : elle doit être transmise, défendue, célébrée. C’est cette idée qui a donné à plusieurs de mes œuvres leur souffle le plus profond.

4. Votre origine alsacienne a-t-elle nourri votre sensibilité ?

Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm

Sans aucun doute. Être né à Colmar, dans une terre de passage, de frontière et de mémoire, m’a donné un rapport particulier à l’identité, à l’enracinement et à la dignité des peuples. L’Alsace est un lieu où les cultures se rencontrent, se répondent, parfois se heurtent, mais ne cessent jamais de se marquer mutuellement. Cette expérience intime d’une terre forte et symbolique a nécessairement influencé ma vision du monde. Après 1870, ce lien est devenu encore plus douloureux et plus vif.

5. Votre séjour en Orient a-t-il transformé votre regard d’artiste ?

Oui, profondément. Ce voyage fut pour moi une révélation visuelle et intellectuelle. Il m’a confronté à des formes monumentales, à des architectures de puissance, à des civilisations qui savaient parler à la fois à l’œil et à l’âme. J’y ai découvert un rapport au temps très différent, plus ample, plus ancien, plus solennel. Cette expérience a nourri mon goût pour les œuvres qui dépassent l’échelle du simple objet décoratif pour entrer dans la sphère du monument, du signe et du récit collectif.

6. Vous êtes aujourd’hui perçu comme un sculpteur de la mémoire. Le revendiquez-vous ?

Oui, car la mémoire est l’un des plus beaux devoirs de l’art. J’ai toujours voulu que mes œuvres servent à rappeler, à honorer, à rendre visible ce que l’oubli pourrait effacer. La mémoire nationale, la mémoire civique, la mémoire des combats pour la liberté sont au cœur de cette mission. Un monument n’est pas seulement un objet de célébration ; il est une manière de dire aux générations futures : n’oubliez pas ce qui vous a permis d’être libres.

7. Quelle place tient la franc-maçonnerie dans votre vie et dans votre pensée ?

Elle tient une place d’affinité profonde. La franc-maçonnerie m’a touché parce qu’elle repose sur des principes que je respecte : le travail sur soi, la fraternité, la progression morale, l’usage du symbole comme outil de compréhension du monde. Elle ne m’a pas demandé de renier mon art ; elle l’a éclairé autrement. J’y ai retrouvé cette conviction qu’il existe dans l’homme une possibilité d’élévation, et que cette élévation doit s’exprimer aussi dans la société.

8. Votre initiation en 1875 à la loge Alsace-Lorraine du Grand Orient de France a-t-elle marqué un tournant ?

Elle a surtout donné une forme explicite à une orientation déjà présente en moi. J’étais déjà sensible aux idées de progrès, d’émancipation, de lumière et de fraternité. Mon initiation n’a donc pas fait naître ces idées, mais elle leur a offert un cadre symbolique plus net, plus structuré. Elle m’a permis de comprendre encore davantage combien l’image, le rite et le symbole peuvent servir à construire intérieurement l’homme. À mes yeux, cela n’était pas éloigné de la sculpture.

9. Que représente pour vous le Grand Architecte de l’Univers ?

Frédéric-Auguste Bartholdi au micro de 450.fm

Je le vois comme une formule de hauteur et d’ouverture. Elle permet de penser une transcendance sans enfermer la conscience dans un dogme rigide. Le Grand Architecte de l’Univers dit qu’il existe un ordre, une harmonie, peut-être une intelligence supérieure, mais il laisse à chacun la liberté de sa lecture. Cette liberté d’interprétation me paraît essentielle, car elle respecte à la fois le croyant, le philosophe et celui qui cherche sans prétendre posséder la vérité.

10. Plusieurs de vos œuvres semblent parler un langage maçonnique. Est-ce volontaire ?

Je dirais que mes œuvres parlent le langage du symbole, et que la franc-maçonnerie en est naturellement une lectrice attentive. Les grands motifs que j’ai employés — la lumière, l’élévation, le passage, la figure allégorique, la verticalité, la célébration de l’idéal — appartiennent à un vocabulaire universel que la maçonnerie reconnaît volontiers. Cela ne signifie pas que tout soit maçonnique au sens strict, mais plutôt que mon art dialogue avec des formes de pensée qui valorisent le sens caché, la profondeur et l’initiation.

11. La Statue de la Liberté est-elle votre œuvre la plus universelle ?

Sans doute est-elle celle qui a touché le plus grand nombre de peuples. Elle a été conçue pour célébrer un idéal spécifique, mais sa portée a immédiatement dépassé ce cadre. Elle parle à tous ceux qui voient dans la liberté une promesse, un combat, une lumière. Ce qui lui donne sa force, c’est cette capacité à devenir plus qu’un monument national : elle est une figure du destin humain. En cela, elle est aussi un symbole de fraternité entre les nations.

12. Dans votre œuvre Mystère d’Isis, certains lisent une dimension initiatique. Que pouvez-vous nous en dire plus ?

Je dirai que cette œuvre s’inscrit dans mon intérêt pour les formes anciennes, les énigmes du sacré et les figures de révélation. Isis est une figure de connaissance voilée, de fécondité, de passage entre visible et invisible. Qu’on y voie une scène initiatique n’a rien d’étonnant, car elle repose précisément sur l’idée qu’il existe des vérités qui ne se donnent pas d’un seul coup, mais se dévoilent progressivement. C’est un principe que l’art et la franc-maçonnerie partagent souvent.

13. Vous sentez-vous proche de l’idéal républicain ?

Très profondément. La République, dans ce qu’elle a de plus noble, n’est pas seulement un régime politique ; elle est une école de responsabilité et de dignité. Elle suppose des citoyens capables de mémoire, de courage et de transmission. Mon travail a souvent cherché à traduire cette idée dans l’espace public, afin que l’art participe à la formation de l’esprit civique. Je crois à la beauté utile, à la beauté qui élève et rassemble.

14. Quel rôle l’art public doit-il jouer dans la société ?

L’art public doit faire plus qu’occuper un lieu. Il doit l’animer, lui donner une mémoire, lui offrir une présence symbolique. Dans une ville, une place, un port ou un jardin, une statue peut devenir un point de rassemblement du regard et de la pensée. Elle invite à lever les yeux, à se souvenir, à se situer dans une continuité plus vaste. L’art public a donc une responsabilité : il doit parler à tous, sans appauvrir le sens.

Bartholdi – Auguste

15. Votre travail a-t-il toujours été guidé par une exigence morale ?

Oui, car je n’ai jamais dissocié la forme de la valeur. Une œuvre peut être techniquement brillante et rester vide si elle n’a pas d’âme, de nécessité ou de portée humaine. J’ai toujours voulu que mes créations portent une intention claire : célébrer, honorer, transmettre, rappeler. Ce n’est pas une morale pesante, mais une exigence de cohérence entre l’idéal et la réalisation.

16. Que vous inspire l’idée de fraternité ?

La fraternité est une idée essentielle, parce qu’elle dépasse l’individu sans l’écraser. Elle suppose le respect de l’autre, la conscience d’une humanité commune et le refus du repli. Dans l’art comme dans la vie, elle permet de relier les différences sans les abolir. La franc-maçonnerie a justement su faire de cette idée un principe vivant, non pas abstrait, mais incarné dans le travail collectif et la symbolique du lien.

17. Avez-vous ressenti que vos relations maçonniques pouvaient soutenir votre œuvre ?

Il est certain que certaines affinités intellectuelles et morales ont facilité des complicités utiles. Mais je ne réduirais jamais le succès d’une œuvre à un réseau. Ce qui compte d’abord, c’est la force du projet, la justesse du symbole et la capacité de l’idée à convaincre. Cela dit, appartenir à un milieu sensible aux idéaux de progrès et de liberté crée évidemment un terrain favorable à certaines réalisations.

18. Que diriez-vous aujourd’hui aux francs-maçons qui contemplent votre œuvre ?

Je leur dirais d’y voir non un prétexte à célébration, mais un appel à la vigilance intérieure. La symbolique n’a de sens que si elle conduit à un approfondissement de l’être. Une statue, un rituel, un emblème ne valent que s’ils réveillent une exigence de mieux-être, de justice et de liberté. J’aimerais que mes œuvres soient perçues comme des invitations à s’élever, jamais comme des objets figés.

19. Votre œuvre parle encore aujourd’hui. Pourquoi, selon vous ?

Parce qu’elle touche à des idées qui ne vieillissent pas : la liberté, la mémoire, la transmission, la fraternité, la dignité humaine. Les formes changent, les époques passent, mais certains symboles restent actifs tant qu’ils répondent à un besoin profond de l’humanité. C’est pourquoi un monument peut continuer à parler longtemps après la disparition de son auteur. Il devient alors un fragment de conscience collective.

Groupe en bronze de Bartholdi (1890) – sur le socle : « La Fayette et Washington Hommage à la France en reconnaissance de son généreux concours dans la lutte du peuple des États-Unis pour l’indépendance et la liberté ». En haut de la place des États-Unis (Paris, 16e).

20. Si vous aviez un dernier message à transmettre à notre époque, quel serait-il ?

Je dirais qu’un peuple sans symboles s’appauvrit, et qu’un art sans idée s’éteint. Il faut continuer à créer des formes qui parlent à l’intelligence autant qu’au cœur, des œuvres qui relient l’homme à son histoire et à son avenir. La liberté n’est jamais une acquisition définitive ; elle se construit, se protège et se transmet. Si mes statues peuvent rappeler cela, alors elles n’auront pas été dressées en vain.

Remerciements…

Frédéric-Auguste Bartholdi, merci d’avoir accepté de revenir, le temps de cet entretien, dans notre miroir du temps. Merci d’avoir rappelé combien l’art peut être une parole de mémoire, combien la liberté peut devenir une forme, et combien le symbole peut encore parler à l’homme contemporain. À travers votre œuvre, c’est une certaine idée de la grandeur humaine qui se dessine : exigeante, fraternelle, lumineuse, tournée vers l’avenir sans renier l’héritage. Votre présence dans cette chronique nous rappelle enfin que les grandes figures ne disparaissent jamais tout à fait : elles continuent d’habiter les consciences par ce qu’elles ont su transmettre. Merci, Monsieur Bartholdi, pour cette leçon d’élévation, de fidélité et de liberté.

Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Sous le pinceau du Tao, l’équerre invisible du dedans

Avec cette ample synthèse de quarante années passées à pratiquer, à transmettre et à penser le taijiquan, Éric Caulier offre bien davantage qu’une rétrospective. Le praticien-chercheur belge dépose un véritable testament intermédiaire, où l’art interne chinois se révèle voie initiatique à part entière, capable de dialoguer en profondeur avec la franc-maçonnerie, l’alchimie occidentale et les sagesses incarnées de l’Occident. Une lecture où le corps redevient temple, athanor et instrument d’une métamorphose intérieure.

Il est des livres qui se lisent comme nous gravissons une montagne…

Lentement, en respirant avec la pente, en acceptant que chaque palier ouvre sur un horizon plus vaste et plus inquiétant. Taijiquan, l’art de l’intégration, ample synthèse rédigée par Éric Caulier au terme de quarante années de pratique, de recherche et de transmission, appartient à cette famille. L’ouvrage se déploie en quête de sens, en méditation continue sur ce qui relie l’être à lui-même, à ses semblables et au cosmos qui le porte.

Éric Caulier, né en 1959, parcourt une trajectoire dont la cohérence ne se révèle qu’à celui qui sait lire entre les âges

Athlète de haut niveau, champion et recordman de Belgique avant d’embrasser les arts internes chinois, il devient sixième duan, docteur en anthropologie de l’Université Nice Sophia Antipolis et fondateur en 1987 de son École de taijiquan à Mons. Une vingtaine d’ouvrages jalonnent son œuvre, parmi lesquels Voyage au cœur du taijiquan (Guy Trédaniel, 1998), Taijiquan, mythes et réalités (Dervy, 2005), Comprendre le taijiquan (EME, 2010), Baguazhang – La méthode des métamorphoses (Le Livre Maçonnique, 2021), Entre Orient et Occident – Voyages initiatiques d’un anthropologue (CAP Editions, 2022) et Taijiquan et Franc-maçonnerie – Expériences initiatiques d’un anthropologue (CAP Editions, 2025). Éric Caulier incarne cette figure rare du praticien-chercheur-passeur qu’une part vivante du monde initiatique salue depuis longtemps.

L’ouvrage déploie trois axes constamment entrelacés, l’unité du corps et de l’esprit, le concept de corps taoïste

Trois axes élaborés par le sinologue Kristofer Schipper, et les multiples facettes de l’intégration. Ces fils se nouent autour d’une intuition centrale, celle d’une matrice taiji capable de convertir ce qui paraissait simple juxtaposition en ensemble harmonieux et unifié. Cette aptitude relève d’une opération intérieure, d’une véritable transmutation qui rappelle, sans la copier, le grand œuvre des hermétistes occidentaux et l’ascèse du Compagnon qui passe par l’épreuve du métier pour devenir lui-même.

Au cœur de cette architecture, le corps taoïste apparaît comme paysage symbolique, miroir du pays intérieur, lieu où la transcendance ne se sépare jamais de la corporéité

Éric Caulier, en sinologue de l’intérieur, retrouve dans la cosmologie chinoise des correspondances qui éclairent la voie maçonnique d’une lumière inattendue. La triade du corps physique, du corps cosmique et du corps social des amis dans le Tao résonne avec la triple dimension par laquelle le Maçon perçoit son temple intérieur, sa Loge et l’univers que l’Architecte des mondes ne cesse de bâtir. Lorsque l’auteur s’appuie sur Antoine Faivre pour caractériser l’ésotérisme à travers ses quatre critères, l’idée de correspondance, la Nature vivante, l’imagination créatrice médiatrice et l’expérience de la transmutation, il établit que l’ancienne alchimie intérieure sur laquelle se fonde le travail interne des arts chinois remplit les mêmes conditions que les voies initiatiques occidentales. Le taijiquan n’est pas un exercice du corps qui aurait ensuite besoin d’une greffe spirituelle. Il est, dès l’origine, voie d’éveil, voie d’unification, voie royale au sens où l’Art royal nommait ce parcours qui mène l’homme du plomb à l’or.

Éric Caulier ne se contente nullement de cette analogie de surface

Il indique avec une netteté qu’il faut saluer combien le cheminement du taijiquan se confronte aux mêmes seuils, aux mêmes épreuves, aux mêmes lâcher-prise que ceux que connaissent les frères et sœurs de la franc-maçonnerie. Il évoque le désapprentissage, opération préalable sans laquelle l’apprenti ne saurait redevenir disponible à ce qui se transmet. Il décrit le passage du geste formel au geste habité, qui n’est pas sans rappeler le travail patient sur la pierre brute, accomplie sous l’égide du maillet et du ciseau, jusqu’à laisser apparaître la pierre cubique que chacun porte en soi. Il convoque la notion de transe comme modalité de connaissance incarnée et inscrit explicitement la franc-maçonnerie parmi les pratiques transformatrices dont il appelle l’exploration comparative, aux côtés des danses soufies, du yoga hindou, de la méditation bouddhique et de l’hésychasme chrétien.

À la suite des travaux de Jeanne Favret-Saada et de Sandrine Chenivesse, héritière directe de l’école de Kristofer Schipper, Éric Caulier nous rappelle que la rationalité scientifique ne peut épuiser le réel et que le transrationnel, ce qui dépasse la raison sans la nier, demeure un territoire fécond pour la pensée initiatique. L’anthropologue, à l’instar de l’initié, doit accepter d’être affecté, faisant tomber la frontière entre observateur et observé. Voilà qui ne saurait nous laisser indifférents, nous qui savons que la connaissance véritable, en Loge comme sur le tapis de pratique, ne se conquiert qu’au prix d’une immersion totale, corps, âme et esprit engagés dans la même offrande.

Le dernier mouvement du livre affronte avec lucidité la question de l’intelligence artificielle dans la recherche, et Éric Caulier y voit dans le taijiquan, par l’ancrage corporel qu’il développe, un garde-fou épistémologique contre les dérives de la virtualisation. Aucune technologie, aussi puissante soit-elle, ne saurait remplacer la présence vivante que la pratique patiente fait advenir dans le corps de l’initié.

Au terme de ce parcours, Taijiquan, l’art de l’intégration apparaît comme le manifeste discret d’une voie d’unification dont les ramifications dépassent largement le cercle des pratiquants d’arts internes. Ce livre nous concerne, nous frères et sœurs des Loges, parce qu’il dit avec une grammaire orientale ce que nous tentons de vivre dans une grammaire occidentale, la possibilité d’une transformation patiente, ininterrompue, exigeante, où la véritable force naît de la souplesse, où l’efficacité émerge du relâchement, où la maîtrise s’épanouit dans le lâcher-prise.

Voilà donc un ouvrage qui, sous l’apparence d’une rétrospective universitaire, dépose sur le pavé mosaïque de notre temps une pierre d’une rare densité.

Éric Caulier nous tend, depuis l’Orient retrouvé en lui-même, un miroir où nous reconnaissons les contours familiers de notre propre quête

À chacun, frère ou sœur, pratiquant ou simplement chercheur de vérité, de s’en saisir comme d’un compagnon de route discret et fiable, dont la sagesse, comme la pierre cubique, ne livre ses faces qu’à mesure que nous consentons nous-mêmes à tourner autour d’elle.

Taijiquan, l’art de l’intégration – 40 ans de pratique, recherche, transmission

Éric Caulier, 2026, 258 pages, accessible librement en ligne via le dépôt HAL du CNRS

Éric Caulier, le blog