Avec ce coffret publié chez Grancher, Fabienne Larnicol ne propose pas seulement un jeu de tarot. Elle remet entre les mains du lecteur un alphabet symbolique où chaque carte devient seuil, miroir, épreuve, appel et promesse.
Le Rider Waite Smith, conçu par Arthur Edward Waite et illustré par Pamela Colman Smith, demeure l’un des grands langages visuels de l’ésotérisme moderne, publié pour la première fois en 1909, puis diffusé dans une édition devenue fondatrice en 1910.
L’éditeur rappelle que les cartes reproduites ici correspondent à l’édition de 1910, celle dont la puissance iconographique a profondément transformé la pratique contemporaine du tarot.
Rien de tapageur dans cette proposition, mais une fidélité intelligente à une matrice visuelle qui continue de parler parce qu’elle ne prétend jamais expliquer entièrement ce qu’elle montre.
Il faut saluer ici le rôle de Fabienne Larnicol
Elle est l’auteure de l’agenda du tarot Magus 365, animatrice du podcast Le Magicien et organisatrice du Tarot Festival. Son parcours s’inscrit dans une volonté de transmettre le tarot comme pratique d’accompagnement, d’exploration intérieure et de créativité. Elle a coécrit en 2020 Devenir Tarologue avec Emmanuelle Iger, puis publié en 2023 MAGUS 365 Tarot Book, dans une approche quotidienne, vivante, déliée des clichés poussiéreux qui enferment trop souvent les arts symboliques.
La force de ce coffret tient à une évidence que beaucoup oublient
Le tarot n’est pas d’abord une machine à prédire. Il est une grammaire de l’âme. Il ne ferme pas l’avenir, il ouvre l’attention. Il ne décrète pas, il interroge. Il ne commande pas, il met en mouvement. Le Rider Waite Smith possède cette vertu rare de rendre visibles les états intérieurs. Les Épées y disent l’air, la pensée, l’intellect et le discernement. Les Pentacles y portent la terre, la matière, les biens concrets et les réalisations. Les Coupes recueillent l’eau des émotions et des liens. Les Bâtons dressent le feu de l’élan créateur, de la volonté et de l’action. À travers ces quatre familles, nous retrouvons une architecture familière aux lecteurs des traditions initiatiques. Les éléments ne sont jamais de purs signes, ils deviennent des opérateurs de transformation.
La notice qui accompagne le coffret a le mérite de ramener chaque arcane à une question, à un tirage, à un geste intérieur
ArthurEdwardWaite~1880
Le Mat nous demande par quoi commencer. Le Magicien nous interroge sur ce que nous devons commencer. La Grande Prêtresse invite au silence de l’intuition, l’Impératrice à la fécondité créatrice, l’Empereur à la structure, le Hiérophante à la transmission. Plus loin, la Roue de Fortune rappelle le mouvement du destin, la Justice la nécessité de l’équilibre, l’Hermite la lampe intérieure, la Mort la transmutation, le Monde l’accomplissement.
Ainsi le jeu ne se présente pas comme un répertoire d’images, mais comme une suite d’épreuves. Chaque lame devient une chambre de réflexion miniature, une pierre d’attente posée sur le chantier secret de l’être.
Cette dimension parle nécessairement à la sensibilité maçonnique.
Dans le cabinet de réflexion, le profane apprend que la lumière ne se reçoit qu’à travers une descente en soi-même
Dans le tarot, la carte retournée agit de même. Elle ne révèle rien à qui refuse de se regarder. Elle n’a de puissance que dans l’alliance entre l’image, la question et la conscience. Le tirage devient alors une méthode de discernement, presque une tenue intérieure, où l’être humain se place devant son propre tableau de loge. Il y retrouve ses angles morts, ses élans, ses résistances, ses appels. Le symbole ne répond pas à notre place. Il nous rend responsables de notre réponse.
Arthur Edward Waite et Pamela Colman Smith furent liés à l’Ordre hermétique de l’Aube dorée, cette Golden Dawn qui marqua durablement l’ésotérisme occidental moderne.
Golden Down
Leur rencontre fit naître une œuvre où le christianisme mystique, la kabbale, l’hermétisme, l’imaginaire médiéval, l’alchimie morale et la psyché moderne se croisent avec une densité singulière.
Pamela Colman Smith, c. 1912
Pamela Colman Smith donna aux arcanes mineurs une intensité narrative qui fut révolutionnaire. Là où d’autres tarots présentaient surtout des signes de série, elle offrit des scènes habitables, des gestes, des postures, des seuils, des tensions, des attentes. C’est précisément cette humanité des images qui explique la fécondité du jeu. Nous ne contemplons pas des emblèmes lointains, nous reconnaissons des fragments de notre propre traversée.
Fabienne Larnicol prend soin de ne pas étouffer cette richesse sous l’explication
Elle laisse au tarot sa part respirante. La notice indique, accompagne, relance, mais ne remplace jamais l’intuition. Cette retenue est précieuse. Dans une époque saturée de réponses immédiates, le tarot rappelle la valeur de la lenteur, du silence et de la correspondance. Il apprend à formuler une question juste, à mêler le jeu, à poser les cartes, à relier la position, l’image et la situation vécue. Cette pratique rejoint une vieille sagesse initiatique. Nous ne changeons pas parce qu’un signe apparaît. Nous changeons parce que nous acceptons de travailler ce que le signe réveille.
Ce coffret trouvera sa place chez les débutants comme chez les praticiens avertis
Les premiers y découvriront un système clair, accessible, sans appauvrissement. Les seconds y retrouveront la source d’un tarot devenu universel, mais encore capable de surprendre. Car le Rider Waite Smith reste une œuvre ouverte. Le Fou n’a pas fini de nous mettre en route. La Grande Prêtresse n’a pas livré tous ses voiles. L’Hermite tient encore sa lumière au-dessus du gouffre. Le Monde continue de promettre l’accomplissement, non comme possession, mais comme réconciliation.
À l’heure où beaucoup cherchent des certitudes, ce coffret rappelle que la vraie voie initiatique ne consiste pas à savoir d’avance, mais à apprendre à voir
Le tarot, lorsqu’il est pratiqué avec respect, devient moins un art de deviner qu’un art de devenir. Et c’est peut-être là que le Rider Waite Smith conserve sa grandeur secrète. Il ne nous prédit pas le chemin. Il nous rend capables de le reconnaître.
Le Rider Waite Smith – Les 78 cartes traditionnelles & 1 notice
Dans une interview dense et sans concession, Michel Onfray livre une réflexion personnelle à la fois sur la franc-maçonnerie, son expérience indirecte de cet univers, mais aussi sur une notion devenue centrale dans le débat public contemporain : le « complotisme ». À travers son témoignage, se dessine une double critique — celle d’un idéal maçonnique confronté à ses pratiques sociales, et celle d’un mot devenu, selon lui, un instrument de disqualification intellectuelle.
Une rencontre indirecte avec la franc-maçonnerie
L’intérêt d’Onfray pour la franc-maçonnerie ne relève ni de l’adhésion ni du rejet idéologique a priori, mais d’une expérience personnelle progressive. Il évoque notamment un épisode marquant : la rencontre indirecte avec un franc-maçon par l’intermédiaire d’une élève, puis une correspondance avec ce dernier. Cet homme lui décrit une transformation profonde de son existence grâce à la maçonnerie, allant jusqu’à organiser sa vie — et même son habitat — selon des principes symboliques comme le nombre d’or.
Ce témoignage, loin de susciter le scepticisme immédiat du philosophe, semble au contraire éveiller sa curiosité. Onfray reconnaît sans difficulté la noblesse de l’idéal maçonnique : celui d’un perfectionnement personnel indissociable d’un progrès de l’humanité. « On ne peut pas être contre cela », admet-il. Il distingue également différentes sensibilités au sein de la franc-maçonnerie — certaines plus politiques, d’autres plus spéculatives — et confesse que seule cette dernière dimension, tournée vers la symbolique, la philosophie et une forme de spiritualité laïque, aurait pu véritablement l’intéresser.
L’épreuve du réel : sociologie des loges et désenchantement
Michel Onfray
Cependant, cette ouverture intellectuelle se heurte à l’expérience concrète. Invité à participer à plusieurs « tenues blanches » — ces réunions ouvertes à des profanes — dans son département de l’Orne, Onfray découvre une réalité bien éloignée de l’idéal évoqué.
Ce qu’il observe relève d’abord d’une homogénéité sociologique frappante : enseignants, cadres administratifs, policiers, membres des élites locales. Une composition qui, selon lui, laisse peu de place aux classes populaires. Cette observation alimente une critique implicite : celle d’un entre-soi social, où la fraternité risque de se confondre avec la cooptation.
Le moment des « agapes », ces repas qui suivent les tenues, cristallise cette désillusion. Onfray y voit non pas un prolongement fraternel de la réflexion initiatique, mais un espace de relations d’intérêt : échanges de services, réseaux d’influence, opportunités professionnelles. Dès lors, la tension devient manifeste entre l’idéal proclamé — égalité, fraternité, mérite — et les pratiques observées.
Il en résulte une forme de refus lucide. Non pas un rejet violent, mais une distance critique : celle d’un philosophe qui constate l’écart entre une promesse symbolique élevée et une réalité sociale plus ordinaire, voire triviale.
Une critique de la ritualisation et de la production intellectuelle
Au-delà de la sociologie, Onfray exprime également des réserves sur certains aspects internes de la pratique maçonnique. La ritualisation — tabliers, gants, symboles — lui apparaît comme formelle, voire superficielle. Quant à l’exercice des « planches », ces exposés présentés en loge, il en souligne les limites.
À travers une anecdote impliquant le chef Joël Robuchon, il pointe un risque de dérive scolaire : produire des synthèses parfois convenues, proches de compilations accessibles ailleurs, plutôt que de véritables interrogations philosophiques originales. Ce reproche s’inscrit dans une critique plus large de la reproduction culturelle et du savoir sans pensée critique.
Le « complotisme » : une notion à réinterroger
La seconde partie de son intervention s’éloigne de la franc-maçonnerie pour aborder un thème central du débat contemporain : le complotisme.
Pour Onfray, le terme est aujourd’hui galvaudé. Il fonctionnerait comme une étiquette disqualifiante, au même titre que d’autres insultes politiques historiquement chargées. Son usage empêcherait toute réflexion en assimilant toute tentative d’analyse des rapports de pouvoir à une dérive irrationnelle.
Or, rappelle-t-il, les complots existent bel et bien dans l’histoire. Intrigues politiques, stratégies de pouvoir, manipulations : ces réalités sont attestées depuis l’Antiquité. Refuser d’envisager leur existence reviendrait à nier une dimension essentielle du fonctionnement des sociétés humaines.
Cependant, Onfray opère une distinction essentielle : reconnaître l არსებence de stratégies d’influence ou de groupes d’intérêt n’équivaut pas à adhérer à des théories complotistes infondées. Il critique ainsi certaines dérives contemporaines — notamment autour du Covid-19 — qui reposent sur des constructions imaginaires sans preuve.
Entre analyse critique et dérive interprétative
Le philosophe propose alors une ligne de partage claire. D’un côté, un travail légitime — qu’il qualifie de « généalogique » au sens nietzschéen — consistant à analyser les causes réelles des მოვლენements, à identifier les intérêts en jeu, les rapports de force, les stratégies d’acteurs. De l’autre, une dérive consistant à attribuer des causes fictives à des phénomènes complexes.
Il prend l’exemple des lobbies pour illustrer cette nuance : affirmer leur არსებence et leur influence relève d’une analyse documentée ; imaginer une orchestration totale et secrète de tous les événements mondiaux relève d’une construction complotiste.
Ce qui est en jeu, selon lui, c’est la possibilité même de penser. Car si toute interrogation sur les causalités est disqualifiée comme « complotiste », alors toute critique devient impossible.
Une invitation à restaurer la pensée critique
Au fond, l’intervention d’Onfray s’inscrit dans une défense de la pensée critique. Que ce soit face à la franc-maçonnerie ou face au concept de complotisme, il appelle à refuser les simplifications : ni idéalisation naïve, ni rejet caricatural.
Son propos invite à une double exigence : confronter les idéaux aux réalités, et distinguer rigoureusement entre analyse rationnelle et fantasme interprétatif. Dans un contexte marqué par la polarisation des discours et la rapidité des jugements, cette position apparaît comme une tentative de réhabiliter la complexité — condition première de toute démarche philosophique.
Ainsi, entre fascination initiale et désillusion empirique, entre critique du pouvoir et refus du délire interprétatif, Michel Onfray esquisse une posture intellectuelle exigeante : celle d’un regard lucide, attaché à comprendre sans céder ni à l’adhésion aveugle ni à la suspicion généralisée.
Les 22 et 23 mai 2026, les Rencontres Internationales Écossaises Humanistes Europe Méditerranée se sont tenues à Rome, au siège du Suprême Conseil de la Grande Loge d’Italie, dans le cadre prestigieux du Palazzo Vitelleschi.
Au cœur de ce rassemblement majeur, le Grand Collège des Rites Écossais Suprême Conseil du 33e degré en France – Grand Orient de France a tenu toute sa place dans la dynamique de la Grande Charte Universelle des Hauts-Grades Écossais, signée à Istanbul en 2019 et modifiée à Bruxelles en 2024. Une trentaine de juridictions, venues de près de trente pays et de trois continents, y ont affirmé ensemble la force d’un écossisme libéral, adogmatique, universaliste et humaniste.
Il est des rencontres qui ne relèvent pas seulement de la vie institutionnelle des juridictions maçonniques. Elles prennent valeur de signe. Elles disent l’état d’une conscience collective. Elles rappellent qu’un rite, lorsqu’il demeure vivant, ne se contente pas de conserver une mémoire. Il agit, relie, rassemble et éclaire.
Les 22 et 23 mai 2026, les Juridictions écossaises libérales membres des conférences continentales internationales écossaises humanistes se sont réunies à Rome, au siège du Suprême Conseil d’Italie du 33e et ultime grade de la maçonnerie universelle du Rite Écossais Ancien et Accepté, dans le Temple historique du Palazzo Vitelleschi.
À Rome, la participation du Grand Collège des Rites Écossais, Suprême Conseil du 33e degré en France – Grand Orient de France, mérite d’être particulièrement soulignée.
Acteur majeur de ces rencontres, il s’inscrit au cœur de la dynamique ouverte par la Grande Charte Universelle des Hauts-Grades Écossais
Le GCR-GODF en assure le secrétariat permanent et contribue ainsi à relier les juridictions écossaises humanistes autour d’une même exigence de liberté de conscience, de laïcité, d’universalité et de fraternité. Autour de lui, les juridictions de Turquie, de Grèce, de Croatie, d’Espagne, du Portugal, de Roumanie, de Suisse, de France, de Belgique et d’Italie ont travaillé dans un climat de fraternité active
Les participants ont également eu le plaisir de recevoir le Suprême Conseil du 33e degré du REAA pour la République d’Uruguay et du Brésil
La présence importante des Suprêmes Conseils féminins de France, du Portugal, d’Italie, de Suisse et de Turquie a donné à ces rencontres une ampleur particulièrement significative, rappelant que l’écossisme humaniste se déploie dans une pluralité de sensibilités, de pratiques et de traditions.
Le Grand Collège Régulateur, organe exécutif de la Grande Charte Universelle, a émis un avis favorable à l’adhésion de cinq nouvelles juridictions
Il s’agit du Suprême Conseil du Grand Orient du Chili, fondé en 1972, du Suprême Conseil des Grands Inspecteurs Généraux du 33e degré et dernier du REAA des libres maçons de la République bolivarienne du Venezuela, fondé en 1998, du Suprême Conseil du Grand Orient de la Nouvelle Ère d’Équateur, GROENE, fondé en 2009, du Suprême Conseil Central colombien, fondé en 2012, ainsi que d’une juridiction issue d’Argentine mentionnée dans la déclaration commune.
Cette ouverture vers l’Amérique latine confirme l’élargissement d’un espace écossais humaniste qui ne se pense pas comme un cercle clos, mais comme un chantier vivant
Le Rite Écossais Ancien et Accepté y apparaît dans sa vocation la plus profonde. Non comme un système réservé à quelques initiés soucieux de préserver des formes, mais comme une méthode de perfectionnement de l’être humain, une pédagogie de la responsabilité et un langage symbolique capable de parler aux consciences au-delà des frontières.
Toutes les juridictions présentes ont présenté un rapport sur le thème Le Rite Écossais Ancien Accepté, un projet humaniste européen
La synthèse des contributions a été présentée en Grande Loge de Perfection, en présence de plus de 300 participants réunis dans le Temple historique du Palazzo Vitelleschi. Ces contributions seront éditées, afin que le travail accompli à Rome puisse continuer de circuler, nourrir la réflexion et fortifier l’édifice commun.
La déclaration commune validée à l’unanimité rappelle que, pour les francs-maçons universalistes, « le Monde entier n’est qu’une grande République dont chaque nation est une famille », selon la formule du Chevalier de Ramsay.
Cette référence n’est pas un simple ornement historique
Elle replace le projet écossais dans sa véritable perspective, celle d’une humanité appelée à se reconnaître dans ce qui la relie plutôt que dans ce qui la divise.
Dans une période où les fanatismes, les crispations identitaires, les violences idéologiques et les obscurités politiques semblent gagner du terrain, les juridictions réunies à Rome ont voulu affirmer que l’humanisme écossais n’est pas une posture de convenance. Il est une discipline intérieure et une exigence publique. Il repose sur le respect de l’être humain, de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, de la liberté de conviction et de culte, mais aussi sur le refus de toute forme de racisme, de préjugé, de domination ou de réduction de l’autre à une identité assignée.
Le texte adopté affirme avec force que l’humanisme s’oppose aux systèmes sociaux fondés sur la force, le fanatisme ou le traditionalisme
Il rappelle que l’ambition démesurée et le fanatisme demeurent parmi les grandes causes des malheurs de l’humanité. Dans cette perspective, le Rite Écossais Ancien et Accepté ne propose pas une doctrine fermée. Il ouvre une voie. Il invite l’initié à chercher sa juste place dans un monde imparfait, à travailler sur lui-même sans jamais oublier le monde, à tendre vers le juste, le vrai et le bon.
L’une des phrases les plus fortes de la déclaration tient dans cette affirmation
L’initié du Rite Écossais ne sera jamais celui qui sait. Il sera toujours celui qui cherche.
Toute la sagesse du chemin écossais se trouve là. Le grade ultime ne consacre pas une possession définitive. Il rappelle une responsabilité plus grande. Plus l’élévation symbolique avance, plus l’humilité devrait grandir. Plus le maçon prétend s’approcher de la lumière, plus il devrait se méfier des certitudes qui aveuglent.
Rome fut ainsi bien davantage qu’un rendez-vous protocolaire
Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais du GODF
Ce fut un moment de clarification. Les juridictions présentes ont réaffirmé la primauté des valeurs sur la seule utilité, de l’humain sur la réduction de l’individu au couple producteur-consommateur, de l’universel sur les divisions locales et circonstancielles. Elles ont rappelé que le travail écossais a vocation à contribuer à la paix, au progrès, à la justice et à la solidarité humaine.
À l’unanimité, il a été décidé que les prochaines rencontres des conférences continentales d’Europe et Méditerranée se tiendront à Lisbonne les 19 et 20 mai 2028.
Le Suprême Conseil Mixte du Portugal en assurera l’organisation
Avant cela, les prochaines Rencontres Intercontinentales des Juridictions Écossaises Humanistes des Hauts-Grades Écossais réuniront à Istanbul, en avril 2027, les juridictions libérales d’Afrique et de l’océan Indien, d’Europe et de Méditerranée, ainsi que des Amériques, toutes signataires de la Grande Charte Universelle.
Dans le Temple du Palazzo Vitelleschi, après la validation et la lecture de la déclaration commune, les applaudissements ont exprimé plus qu’un accord. Ils ont manifesté une volonté partagée. Celle de ne pas laisser les ténèbres du temps imposer leur langage. Celle de répondre aux lumières sombres qui s’abattent sur le monde par une lumière plus exigeante, plus fraternelle, plus lucide.
De Rome à Istanbul, puis de Lisbonne à toutes les terres où travaille encore l’écossisme humaniste, le Grand Collège des Rites Écossais, Suprême Conseil du 33e degré en France – Grand Orient de France, apparaît comme l’un des artisans essentiels de cette parole commune.
Le REAA ne vaut que s’il demeure fidèle à sa vocation la plus haute. Éclairer l’homme pour éclairer le monde. Élever la conscience pour servir la liberté. Faire de la tradition non un refuge, mais une force vivante contre toutes les nuits de l’histoire.
Roger Fiammetti, chercheur en biophysique et formateur en développement personnel, propose dans cet ouvrage une synthèse originale entre neurobiologie, physique quantique et psychologie somatique. Son postulat central : le corps ne ment pas. Il traduit fidèlement, à travers ses tensions, douleurs, postures et maladies, l’état émotionnel profond de l’individu. L’auteur s’appuie notamment sur les travaux de Bruce Lipton sur l’épigénétique, sur la biologie des émotions de Candace Pert, et sur la cohérence cardiaque pour démontrer que chaque cellule de l’organisme est un récepteur d’information émotionnelle.
L’ouvrage développe l’idée que les émotions non exprimées ou refoulées s’inscrivent dans le corps sous forme de « mémoires cellulaires ». Une émotion bloquée génère une tension musculaire chronique, puis, à terme, une pathologie organique. Le corps devient ainsi une archive vivante de l’histoire émotionnelle du sujet, depuis la vie intra-utérine jusqu’au présent.
L’auteur reprend et enrichit la tradition psychosomatique en proposant une correspondance systématique entre organes et registres émotionnels : le foie et la colère rentrée, les poumons et le deuil, les reins et la peur ancestrale, le cœur et le manque d’amour. Cette cartographie s’inspire des médecines traditionnelles chinoises et ayurvédiques, réinterprétées à la lumière des neurosciences.
Fiammetti explique comment le système nerveux autonome — et en particulier le nerf vague — constitue l’interface entre le monde émotionnel intérieur et les réponses physiologiques du corps. La polyvagal theory de Stephen Porges est convoquée pour montrer que l’état de sécurité ou de menace ressenti par un individu conditionne l’ensemble de ses fonctions biologiques.
Contre une approche purement mécaniste de la maladie, l’auteur invite à considérer le symptôme comme un message, un signal d’alarme que le corps adresse à la conscience. La douleur n’est pas l’ennemi à éliminer mais un indicateur à décrypter. Cette perspective ouvre sur une médecine intégrative, où le soin du corps et le travail sur l’histoire émotionnelle sont indissociables. La dernière partie propose des pratiques concrètes : respiration consciente, cohérence cardiaque, visualisation, journaling corporel et mouvements somatiques. Ces outils visent à « libérer » les mémoires enkystées et à restaurer la fluidité émotionnelle, condition d’une santé durable.
Dans Le Nouvel Obs du 28 mai au 3 juin 2026, la rubrique « Téléphone rouge » consacre une brève très politique à la mobilisation du Grand Orient de France face au risque d’une victoire du Rassemblement national en 2027. Sous la parole de Pierre Bertinotti, grand maître du GODF, se dessine une ligne claire.
La franc-maçonnerie libérale et adogmatique ne se veut pas parti, mais conscience.
Elle ne choisit pas un camp électoral, elle rappelle un seuil initiatique et républicain au-delà duquel la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité ne sont plus négociables.
Dans ce numéro, une brève de la rubrique « Téléphone rouge » mérite mieux qu’une lecture rapide
Sous le titre « Les francs-maçons du Grand Orient se mobilisent », le journaliste Sylvain Courage met en lumière un positionnement désormais explicite du Grand Orient de France à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Le propos est bref, mais il est lourd de sens. Pierre Bertinotti, grand maître du Grand Orient de France, y affirme que l’obédience entend se mobiliser pour éviter une « régression historique ». Le mot est fort. Il ne relève pas du commentaire d’humeur. Il inscrit la séquence présidentielle dans une profondeur historique où la République n’est plus seulement un régime institutionnel, mais un héritage, une conquête, un serment civique et presque une ascèse collective.
La franc-maçonnerie française connaît bien ce moment où le profane frappe à la porte du Temple avec ses inquiétudes, ses colères, ses fractures
Elle sait aussi que le Temple n’est pas une tour d’ivoire. Il n’est pas ce lieu où l’on s’abstrait du monde pour le regarder de haut. Il est, lorsqu’il demeure fidèle à sa vocation, un atelier où se travaille la conscience, où se polit le jugement, où se mesure l’écart entre les principes proclamés et les réalités vécues.
Le Grand Orient de France ne parle donc pas ici comme un parti
Il ne distribue pas une consigne de vote. Il rappelle une incompatibilité de fond entre certaines visions du monde et les principes qui fondent son identité. La liberté n’est pas seulement le droit de choisir. Elle suppose l’émancipation de l’esprit. L’égalité n’est pas seulement une formule gravée aux frontons. Elle exige le refus des hiérarchies d’origine, de religion, de naissance ou d’appartenance supposée. La fraternité n’est pas une émotion vague. Elle oblige à reconnaître en tout être humain autre chose qu’une menace, une concurrence ou un ennemi intérieur. La laïcité, enfin, n’est pas une arme de circonstance. Elle est l’architecture même de la liberté de conscience.
C’est pourquoi la position rapportée par Le Nouvel Obs est à la fois politique et maçonnique
Politique, parce qu’elle intervient dans le champ de la cité. Maçonnique, parce qu’elle part d’un principe, non d’un calcul. Le refus du Rassemblement national, tel qu’il est rapporté, n’est pas présenté comme une préférence partisane. Il est posé comme une conséquence logique d’un corpus de valeurs. On peut discuter les stratégies. On peut débattre des modalités. Mais le signal envoyé est sans ambiguïté.
Il existe, pour le GODF, une ligne de rupture entre l’engagement républicain et les logiques nationales-populistes.
La brève du Nouvel Obs est également intéressante par ce qu’elle révèle des contacts entretenus par le Grand Orient avec des personnalités politiques situées dans un espace qualifié de républicain. Yaël Braun-Pivet, François Hollande et Édouard Philippe sont mentionnés comme des visiteurs récents. Là encore, le symbole compte. L’obédience ouvre ses portes à des responsables qui, chacun à sa manière, appartiennent au champ institutionnel de la République parlementaire, sociale ou libérale. Elle ne s’enferme pas dans un camp unique. Elle cherche plutôt à rappeler qu’avant les familles politiques, il existe un socle commun.
Jean-Luc Mélenchon (Crédit : Grok)
Mais le passage le plus sensible concerne Jean-Luc Mélenchon
Initié en 1983, longtemps membre d’une loge connue du GODF, l’ancien frère demeure une figure particulière dans l’imaginaire maçonnique et politique. La brève rappelle sa suspension en 2019, dans le contexte de la perquisition au siège de La France insoumise et de la phrase devenue célèbre, « La République, c’est moi ». Pour une culture maçonnique qui fait de la règle, de la mesure, du collectif et de la souveraineté impersonnelle des principes essentiels, cette formule ne pouvait que sonner comme une dissonance.
Pierre Bertinotti résume l’écart par une formule sobre, mais décisive, au sujet de la laïcité.
« Ce n’est pas notre conception de la laïcité »
Pierre Bertinotti
Tout est là. La laïcité n’est pas seulement un mot de plus dans le dictionnaire républicain. Elle est l’espace vide qui permet à toutes les consciences de respirer. Elle n’est ni hostilité au religieux, ni accommodement permanent avec les appartenances. Elle est cette règle commune qui rend possible le dialogue sans domination, la spiritualité sans pouvoir clérical, la croyance sans privilège, l’incroyance sans soupçon.
Cet épisode mérite donc d’être lu comme un révélateur
Nous voyons une grande obédience replacer la République au centre de son horizon, non par nostalgie, mais par vigilance. Le Grand Orient de France rappelle ainsi que l’initiation n’est pas une fuite hors du siècle. Elle est une méthode pour mieux l’habiter. La loge apprend à écouter, à peser, à douter, à construire. Mais elle apprend aussi à dire non lorsque l’essentiel est menacé.
Le-pacte-républicain
L’enjeu de 2027 dépasse donc la seule arithmétique électorale
Il touche à la nature même du pacte républicain. La franc-maçonnerie, dans sa diversité, n’a pas vocation à devenir un acteur partisan. Elle perdrait son âme à se transformer en appareil électoral. Mais elle manquerait aussi à son devoir si elle se taisait lorsque les principes qui ont nourri son histoire sont fragilisés, contestés ou détournés.
Le Grand Orient de France parle depuis une tradition singulière
D’autres obédiences choisiront d’autres mots, d’autres silences, d’autres équilibres. Mais le débat est désormais posé. Jusqu’où une obédience peut-elle aller dans l’expression publique sans confondre engagement républicain et alignement partisan ? À partir de quel moment le silence devient-il renoncement ? Et comment rappeler les principes sans enfermer la franc-maçonnerie dans le vacarme électoral ?
Bâtir-le-Temple-de-l’Humanité
Ces questions ne sont pas accessoires
Elles sont au cœur du travail maçonnique. Car bâtir le Temple de l’humanité, ce n’est pas seulement méditer sur la pierre brute. C’est aussi refuser que la maison commune soit livrée à la peur, au ressentiment et au soupçon. La République n’est pas une abstraction. Elle est ce chantier fragile où les citoyens apprennent à vivre libres, égaux et responsables.
En rallumant la veille républicaine, le Grand Orient de France rappelle une vérité simple
Les francs-maçons ne sont pas les propriétaires de la République, mais ils en sont, depuis longtemps, des ouvriers exigeants. Et lorsque l’horizon s’assombrit, il appartient parfois aux colonnes de rappeler que la lumière n’est jamais un confort. Elle est une responsabilité.
Avec Le Magnétisme – Devenir magnétiseur, Jacques Mandorla propose bien davantage qu’un manuel pratique. Il offre une traversée vivante d’un art ancien, aux frontières de l’énergie, du soin, de la perception subtile et de cette part mystérieuse de l’humain que la raison mesure difficilement sans parvenir à l’épuiser.
Cette édition, dont la première parution remonte à 2014, appartient à ces ouvrages qui avancent sur une ligne de crête délicate, entre observation empirique, héritage des traditions populaires, curiosité scientifique, prudence médicale et immense désir humain de soulager.
Jacques Mandorla n’y construit pas une croyance close sur elle-même
Il ouvre plutôt un champ d’expérience où la main, le regard, le souffle, l’attention, la présence et la volonté deviennent autant de médiations entre le visible et l’invisible. À travers une écriture claire, pédagogique, abondamment illustrée, il reprend une question très ancienne, presque immémoriale, que chaque civilisation a formulée à sa manière. Existe-t-il, entre les êtres, une force de relation capable d’apaiser, de rééquilibrer, de transmettre quelque chose qui ne se laisse pas réduire au seul mécanisme biologique ?
Jacques Mandorla
Journaliste d’investigation, Jacques Mandorla a consacré une part importante de son parcours aux phénomènes dits extraordinaires, à la radiesthésie, au magnétisme, aux perceptions subtiles et aux contacts avec l’au-delà.
Son œuvre, publiée notamment chez Guy Trédaniel, Trajectoire et Grancher, s’inscrit dans une veine où l’enquête, le témoignage, l’expérience et l’ouverture aux marges du savoir se rencontrent
Il n’est pas un thaumaturge autoproclamé, mais un passeur de dossiers, de récits, de protocoles, de prudences et d’hypothèses. C’est précisément ce qui donne à ce livre sa tonalité particulière. Jacques Mandorla ne cherche pas à enfermer le magnétisme dans une doctrine totalisante. Il en explore les manifestations, les limites, les usages, les figures, les exercices, avec cette conviction que certains phénomènes humains méritent d’être étudiés sans crédulité molle comme sans ironie paresseuse.
Le livre rappelle d’abord que le magnétisme n’est pas né dans les officines modernes du bien-être
Franz Anton Mesmer
Mais dans une longue histoire où se croisent Franz Anton Mesmer, Armand Marie Jacques de Chastenet de Puységur, Hector Durville, Gérard Encausse dit Papus, des praticiens oubliés, des controverses savantes, des condamnations, des enthousiasmes et des expérimentations parfois déroutantes. À travers cette généalogie, nous voyons se dessiner une autre histoire du corps occidental. Un corps non seulement anatomique, mais vibratoire. Un corps non seulement malade ou guéri, mais traversé d’influences, d’émotions, de tensions, de circulations. À cet égard, l’ouvrage devient presque une petite histoire secrète de la modernité médicale. La science officielle a voulu trier, séparer, valider, réfuter. Le magnétisme, lui, a continué de cheminer dans les interstices, auprès des rebouteux, des guérisseurs, des radiesthésistes, des praticiens de campagne, mais aussi dans certaines zones de recherche où l’hypnose, la suggestion, l’effet d’attente et la relation thérapeutique ont retrouvé droit de cité.
La force du livre tient aussi à sa dimension opérative
Jacques Mandorla ne se contente pas de raconter. Il propose des tests, des exercices, des protocoles, des expériences de ressenti, des usages de l’imposition des mains, du pendule, de l’attention dirigée. Cette dimension pratique doit être lue avec discernement. Le magnétisme ne saurait se substituer au médecin, au diagnostic, au traitement, à l’urgence clinique. Le livre le laisse entendre par sa manière même de distinguer soulagement, accompagnement, présence et soin médical. Mais il rappelle que toute thérapeutique, même savante, comporte une dimension relationnelle. La main qui se pose, la parole qui rassure, le silence qui recueille, l’attention qui enveloppe, tout cela appartient déjà à l’histoire profonde du soin. Le magnétiseur, lorsqu’il est juste, n’est pas celui qui domine. Il est celui qui se rend disponible. Il ne conquiert pas un pouvoir. Il apprend une retenue.
C’est ici que la lecture maçonnique devient féconde.
Le magnétisme, tel que Jacques Mandorla le présente, peut se lire comme une discipline de l’énergie intérieure
Aphorismes de Mesmer (1785)
Il suppose l’écoute, la rectitude, la mesure, la patience, la purification de l’intention. Rien n’est plus dangereux, dans ces domaines, que l’ego du guérisseur, l’illusion de puissance, la tentation d’emprise. Le véritable travail commence donc par soi-même. Nous retrouvons là une exigence initiatique majeure. Avant d’agir sur le monde, il faut apprendre à se connaître. Avant de prétendre transmettre, il faut éprouver ce qui circule en nous. Avant de poser les mains, il faut interroger le cœur. La main du magnétiseur devient alors sœur symbolique de la main du compagnon, de la main qui taille, qui relève, qui transmet, qui protège. Elle n’est pas seulement organe du geste. Elle devient instrument de conscience.
Le baquet, invention de Messmer
L’ouvrage touche également à une question essentielle pour toute tradition spirituelle
Qu’est-ce qu’une influence ? La franc-maçonnerie connaît bien ce mot, même si elle l’emploie autrement. Une Loge est un champ d’influences. Un rite agit par répétition, rythme, silence, parole, lumière, posture, souffle collectif. Une chaîne d’union ne prouve rien au sens expérimental du terme, mais elle fait sentir quelque chose. Elle rappelle que l’être humain n’est pas clos. Il reçoit, il donne, il rayonne, il absorbe, il transmet. Jacques Mandorla, avec ses mots et ses exemples, nous ramène à cette vérité sensible. Nous existons dans un tissu de relations. Le magnétisme, qu’il soit compris comme fluide, comme champ, comme suggestion, comme attention intensifiée ou comme langage subtil du corps, oblige à quitter l’idée d’un individu isolé. Il nous replace dans une circulation.
Les pages consacrées aux figures historiques et aux magnétiseurs célèbres donnent au livre une profondeur presque romanesque
Franz Anton Mesmer (1734-1815) y apparaît comme l’homme d’une intuition immense et d’une ambition démesurée, à la fois médecin, expérimentateur, personnage de théâtre social et révélateur d’un siècle fasciné par l’électricité, les fluides, les forces invisibles.
Armand de Chastelet, marquis de Puységur
Armand de Chastelet, marquis de Puységur (1751-1825) y apporte une dimension plus intérieure, plus proche du somnambulisme, de la parole obscure de l’âme, de ces états seconds où le sujet semble accéder à une autre connaissance de lui-même. Gérard Encausse alias Papus (1865-1916), quant à lui, réintroduit l’ésotérisme, l’hermétisme, la médecine de l’invisible, cette conviction que l’être humain est un carrefour de plans. Le livre montre ainsi que le magnétisme n’a jamais cessé d’osciller entre science naissante, mystique du corps, psychologie des profondeurs et tradition initiatique.
Papus
Il faut saluer aussi la clarté de l’ouvrage. Les dessins, les exercices, les espaces d’observation, les protocoles proposés donnent au lecteur une matière concrète. Cette accessibilité ne diminue pas l’enjeu. Elle rappelle au contraire que l’ésotérisme véritable n’est pas l’obscurité volontaire, mais l’art de rendre praticable ce qui demeure profond. Jacques Mandorla écrit pour celui qui veut comprendre, essayer, ressentir, comparer, noter, progresser. Il invite à une forme d’humilité expérimentale. Loin des proclamations grandiloquentes, il privilégie le test, le ressenti, la répétition. Cette méthode modeste donne au livre son équilibre. Nous pouvons ne pas adhérer à toutes les interprétations proposées, mais nous ne pouvons mépriser cette volonté de relier l’expérience vécue à une mémoire culturelle, médicale et spirituelle plus vaste.
Le Magnétisme – Devenir magnétiseur est donc un livre utile, mais surtout un livre révélateur
Il révèle notre époque, partagée entre hypertechnicité médicale et retour des pratiques énergétiques. Il révèle notre besoin de présence dans un monde saturé d’écrans. Il révèle notre désir de croire encore que le corps n’est pas une machine isolée, mais une chambre d’échos. Il révèle enfin cette évidence initiatique que toute force, pour devenir lumière, doit être travaillée par la conscience. Le magnétisme n’est pas seulement affaire de fluide, d’aura ou de pendule. Il est une école du tact. Tact de la main, tact du regard, tact de la parole, tact de l’âme. Dans cette mesure, Jacques Mandorla nous offre un compagnon de route précieux pour penser le soin non comme possession d’un pouvoir, mais comme exercice de présence bienveillante.
Le magnétisme, chez Jacques Mandorla, n’est pas une promesse de miracle. Il devient une invitation à retrouver, sous l’épaisseur du corps, cette circulation discrète de la lumière humaine que les traditions initiatiques n’ont jamais cessé d’interroger.
Le Magnétisme – Devenir magnétiseur : tests, exercices pratiques
Après Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, Yonnel Ghernaouti poursuit aux Éditions L.O.L. une œuvre de vigilance intellectuelle et initiatique avec Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, vaste traversée de 654 pages où la rumeur, le faux, l’amalgame et la haine des loges sont repris mot après mot, comme autant de pierres noircies qu’il faut nettoyer avant de les replacer dans la lumière de l’histoire.
L’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme paraît d’abord comme un livre de combat, mais le mot serait insuffisant s’il ne désignait qu’une riposte.
Yonnel Ghernaouti ne compose pas une défense crispée de la franc-maçonnerie
Il ouvre un chantier de discernement. À l’âge où les images circulent plus vite que les preuves, où les réseaux sociaux donnent à la calomnie la vitesse d’une traînée de poudre, où la vieille haine change de masque sans changer d’âme, cet ouvrage rappelle que la première résistance consiste à nommer justement.
L’antimaçonnisme n’est pas seulement une hostilité. Il est une langue, une grammaire, une machine de substitution qui remplace l’histoire par le soupçon, la nuance par l’accusation, le symbole par le fantasme. Contre cette parole empoisonnée, l’abécédaire devient un outil d’épure. Il mesure, distingue, contextualise, replace chaque mot dans son épaisseur et chaque mensonge dans sa chaîne de transmission.
Le choix alphabétique possède ici une vraie puissance maçonnique. L’alphabet est la matière première du sens, la première architecture de la parole.
Lettre après lettre, Yonnel Ghernaouti reprend les signes capturés par la peur et leur rend leur droit à la complexité
Augustin Barruel
Augustin Barruel n’est plus seulement l’abbé polémiste qui relit la Révolution française comme conspiration souterraine. Il devient le modèle durable d’une contre-méthode qui imite l’histoire pour mieux l’asservir à une intention cachée. Jacques-François Lefranc annonce déjà cette passion du voile levé, cette promesse de révélation qui flatte celui qui croit découvrir ce que tous ignoreraient. Léo Taxil montre jusqu’à la caricature la puissance du merveilleux noir. Alfred Dreyfus, Émile Zola, Édouard Drumont, Charles Maurras, Bernard Faÿ, les obsessions de Vichy, les bulles pontificales, Humanum genus de Léon XIII, les Protocoles des Sages de Sion, les Illuminati de l’imaginaire numérique, les vidéos complotistes, les montages et les fausses archives composent une vaste géographie du soupçon.
L’intérêt du livre est de ne jamais isoler ces noms comme des curiosités anciennes.
Il montre au contraire les continuités du discours antimaçonnique, ses recyclages, ses déplacements, ses ruses
Ce qui fut sermon devient pamphlet. Ce qui fut brochure devient film de propagande. Ce qui fut article haineux devient vidéo virale. Ce qui fut dénonciation de la République dite maçonnique devient fantasme de gouvernement invisible, d’État profond, d’élites occultes et de mondialisme. La forme change. Le mécanisme demeure. L’antimaçonnisme refuse toujours la pluralité des causes. Il veut une main cachée, un responsable total, un ennemi capable d’expliquer la Révolution, la laïcité, les droits humains, les crises sociales, les mutations culturelles et les inquiétudes spirituelles de notre temps. À cette paresse de l’esprit, l’auteur oppose une ascèse de l’intelligence.
Cette ascèse possède une résonance initiatique profonde.
La franc-maçonnerie travaille avec des symboles qui n’enferment pas le sens mais l’ouvrent L’antimaçonnisme fait exactement l’inverse. Il prend l’équerre, le compas, le Temple, le secret, le serment, la Lumière, le Grand Architecte de l’Univers, puis les retourne contre leur vérité intérieure. Là où le rite invite à transformer le regard, il imagine une manipulation. Là où le secret protège une expérience, il suppose un crime. Là où la fraternité cherche à élever l’homme au-dessus de ses passions, il dénonce un réseau. Le livre devient alors une œuvre de réparation symbolique. Il restitue aux mots leur dignité, aux outils leur noblesse, aux rites leur profondeur.
Cette dimension fait de l’ouvrage autre chose qu’un dictionnaire de l’hostilité
Nous y lisons une histoire des blessures infligées à la liberté de conscience.L’antimaçonnisme religieux, politique, nationaliste, antisémite, numérique ou pseudo-spirituel vise toujours davantage que les loges. Il vise la possibilité même d’un homme qui cherche hors des appartenances imposées, qui accepte la pluralité, qui travaille à sa propre rectification. C’est pourquoi les pages consacrées au judéo-maçonnisme, à l’Action française, à Vichy ou aux formes contemporaines de désinformation prennent une gravité particulière. Elles rappellent que les mots du soupçon ne restent jamais innocents. Ils préparent des exclusions, des lois, des fichiers, des violences, parfois des persécutions.
Yonnel Ghernaouti n’écrit pas en historien extérieur à son sujet
Il écrit en chroniqueur littéraire maçonnique, en homme de transmission, en lecteur des symboles et en veilleur de la parole publique. Auteur dePourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple ?, de Les grands mystères de la Franc-Maçonnerie avec Jean-François Blondel, de La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle, de Les Lumières maçonniques, une quête universelle, de Quatre paroles sous la Voûte étoilée et d’Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, il poursuit une bibliographie cohérente où la tradition n’est jamais refuge nostalgique, mais force d’interprétation du présent. Son apport tient dans cette articulation rare entre mémoire maçonnique, culture historique, sens du symbole, vigilance civique et inquiétude spirituelle devant les dérives de la désinformation.
Il faut aussi saluer, avec une forme de concession nécessaire, l’ambition matérielle d’un tel volume
Un abécédaire de 654 pages peut sembler imposant pour un lecteur qui chercherait seulement une réponse rapide aux rumeurs du moment. Mais c’est précisément parce que la rumeur simplifie que le livre assume l’ampleur. Et cette ampleur ne se veut pas confiscatoire. La volonté de son auteur est de mettre cette matière à disposition, d’ici quelques mois, sur 450.fm, Journal n°1 de la Franc-Maçonnerie, afin que ce travail de clarification circule aussi largement que possible.
Ce geste prolonge le sens même de l’ouvrage. Il ne s’agit pas de garder le discernement sous clef. Il s’agit de le transmettre.
Ce livre touche enfin à une question plus vaste que l’antimaçonnisme lui-même
Pourquoi certains esprits préfèrent-ils la machination à la complexité. Pourquoi le symbole les effraie-t-il. Pourquoi la liberté de conscience demeure-t-elle si suspecte à ceux qui rêvent d’un monde entièrement soumis à l’identité, à l’obéissance ou à la peur. En suivant ces trois siècles d’accusations, nous découvrons moins une histoire marginale qu’une pathologie persistante de l’esprit public. Chaque époque invente ses fantômes, mais toutes retrouvent le même besoin d’un coupable invisible.
Face aux faussaires du sens, Yonnel Ghernaouti reprend le maillet, le ciseau et la règle
Il taille dans la pierre noire de la rumeur jusqu’à faire apparaître ce que le soupçon voulait ensevelir, la patience de la connaissance, la dignité du symbole, la fraternité de l’intelligence et cette Lumière humble qui ne triomphe jamais par le bruit, mais par la justesse du trait.
Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre Yonnel Ghernaouti – Préface de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la Grande Loge de France, fondateur de l’Observatoire de l’antimaçonnisme 6 Éditions L.O.L., 2026, 14,50 € – numérique 6,50 € / Pour commander, c’est ICI
Le nombre trois, archétype universel d’équilibre, d’harmonie et de création, constitue le fil rouge le plus visible et le plus structurant de la franc-maçonnerie spéculative. Héritier direct des traditions pythagoriciennes. « Toute chose est nombre », affirmait le philosophe de Crotone. Le trois conduit de la puissance à l’acte. Il est unité des contraires, nombre de paix, de concorde, présidant à la géométrie, à la musique et à l’astrologie, biblique (la Trinité, les trois jours de Jonas dans la baleine, la résurrection du Christ le troisième jour) et hermétiques (les trois principes alchimiques : soufre, mercure et sel, sous le sceau d’Hermès Trismégiste). Il imprègne les rituels de tous les degrés.
Son symbolisme n’est pas statique : il évolue, se densifie et s’intériorise au fil de l’initiation, passant de la fondation matérielle et sensorielle à la progression intellectuelle, puis à la synthèse spirituelle et résurrectionnelle. Cette évolution reflète le chemin même du maçon : de la pierre brute à la pierre taillée, du profane à l’initié accompli.
L’odyssée du nombre trois dans les loges bleues.
Dès le premier degré, celui d’Apprenti, le trois s’impose comme la signature même de la réception de la Lumière. L’âge symbolique du nouvel initié est de trois ans : « trois ans, comme l’enfant qui, après avoir souri à la vie et appris à marcher, va observer, réfléchir, comprendre avant d’agir », selon les instructions rituelles traditionnelles. Le candidat est introduit par trois grands coups frappés à la porte du Temple – geste rituel explicité dans tous les rituels français ou écossais (Rite Français du Grand Orient, Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite Écossais Primitif) : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira » (Matthieu 7,7) . Ces trois coups, repris par trois coups de maillet du Vénérable Maître, ouvrent littéralement les portes du Temple et symbolisent l’éveil des trois facultés : volonté, intelligence et action. L’Apprenti accomplit ensuite trois voyages autour du Temple, dans la pénombre, interrompus par des épreuves symboliques (air, eau, feu dans certains rites), qui correspondent aux trois plans de l’être : physique, astral et psychique. Sur le tapis de loge, trois marches figurent cet accès progressif au sanctuaire, rappel direct des trois voyages.
Le rituel multiplie encore les ternaires : les trois Grandes Lumières de la Loge (le Soleil à l’Orient, la Lune à l’Occident, le Vénérable Maître au centre), les trois Grandes Lumières maçonniques (le Volume de la Loi Sacrée, l’Équerre et le Compas), les trois piliers qui soutiennent la Loge (Sagesse pour le Vénérable, Force pour le Premier Surveillant, Beauté pour le Second), les trois bijoux mobiles (Équerre, Niveau, Perpendiculaire) portés par les officiers. Les trois bijoux immobiles assignés aux degrés – pierre brute pour l’Apprenti – soulignent que le trois est ici le degré zéro de la construction : la matière informe qui attend d’être polie.
· Au tout début du XVIIIe siècle (premiers rituels spéculatifs, ex. : Prichard 1730, catéchismes manuscrits anglais et écossais) : Les trois bijoux immobiles étaient souvent la Planche à tracer (pour le Maître), la Pierre brute (ou Rough Ashlar, pour l’Apprenti) et la Pierre à brocher / Broached Thurnel (une pierre pointue ou dentelée sur laquelle l’Apprenti apprenait à travailler). La Pierre cubique n’était pas toujours présente ; parfois c’était une « Pierre à aiguiser » ou un « Parpaing » (pour éprouver les outils). · Milieu et fin du XVIIIe siècle (codification française, REAA naissant, Rite Français 1785-1786) : La triade se stabilise progressivement en Pierre brute – Pierre cubique (à pointe) – Planche à tracer, avec une attribution claire par degré. C’est cette version qui devient classique en France et dans les rites continentaux. · Dans les rites anglo-saxons (Emulation, York, etc.) : Inversion complète ! Les bijoux immobiles sont l’Équerre, le Niveau et le Fil à plomb (assignés aux trois Officiers principaux : Orient, Occident, Midi), tandis que les bijoux mobiles (ou parfois appelés immobiles selon les juridictions) sont la Pierre brute, la Pierre parfaite (Perfect Ashlar) et la Planche à tracer. Cette différence remonte à une divergence post-Union de 1813 entre Anciens et Modernes en Angleterre.
Le signe de l’Apprenti, la triple accolade fraternelle, la triple batterie, l’attouchement de trois pressions, jusqu’à la signature maçonnique ornée de trois points en triangle , tout concourt à faire du trois le nombre de l’entrée, de la réception et de la fondation. Comme l’explique le rituel d’Apprenti du Rite Écossais Primitif, « trois dirigent la Loge », car trois Maîtres suffisent à constituer une Loge juste et parfaite. Le trois est encore l’âge de l’innocence initiatique, le nombre de l’enfant spirituel qui vient de naître à la Lumière.
Au second degré, celui deCompagnon, le symbolisme du trois ne disparaît pas ; il se complexifie et s’intègre à une spirale ascensionnelle. L’âge passe à cinq ans, mais le trois demeure le socle indispensable. Le moment le plus emblématique est la montée de l’escalier en colimaçon qui mène à la Chambre du Milieu (ou Chambre du Milieu du Temple de Salomon). Dans le rituel de Compagnon – qu’il s’agisse du Rite Français, du Rite Écossais Ancien et Accepté ou de l’Émulation anglais – le Compagnon gravit un escalier tournant comportant trois, cinq et sept marches séparées par deux repos. Les trois premières marches symbolisent explicitement les trois Officiers principaux de la Loge (Vénérable, Premier et Second Surveillants), ou encore les trois degrés symboliques eux-mêmes, ou les trois piliers Sagesse-Force-Beauté. Elles rappellent aussi les trois voyages de l’Apprenti, comme le soulignent plusieurs planches maçonniques traditionnelles : le Compagnon ne peut accéder à la connaissance supérieure sans avoir solidement posé les trois fondations initiales. Les cinq marches suivantes renvoient aux cinq ordres d’architecture et aux cinq sens ; les sept dernières, aux sept arts libéraux et sciences. Ainsi, le trois n’est plus seulement fondation : il devient marche d’accès, médiation entre le binaire (dualité profane) et le multiple (connaissance). Pythagore revit ici : le trois unit les contraires et permet le passage de la puissance à l’acte.
Dans le rituel, le Compagnon reçoit l’enseignement géométrique, science pythagoricienne par excellence, et découvre que le trois est le premier nombre impair parfait, formant le triangle équilatéral – figure géométrique de la perfection et du delta lumineux qui apparaîtra plus tard. Les trois bijoux immobiles évoluent : la pierre cubique à pointe est désormais attribuée au Compagnon, symbole de la taille parfaite, du passage de la matière brute à la forme harmonieuse. Le trois, de statique qu’il était chez l’Apprenti, devient dynamique : il propulse vers l’étude, la réflexion et la transmission. C’est le nombre de l’adolescence initiatique, où l’on commence en premier à « épeler » le mot sacré, lorsqu’il est demandé, avant de pouvoir lire les plans.
C’est au troisième degré, celui de Maître, que le symbolisme du trois atteint son apogée dramatique et résurrectionnel. L’âge symbolique est désormais de sept ans, mais le trois reste omniprésent, cette fois sous la forme de l’épreuve et de la synthèse finale. La légende d’Hiram, cœur du rituel de Maître, met en scène trois mauvais compagnons qui assassinent l’Architecte du Temple pour lui arracher le Mot Sacré. Ces trois ruffians représentent les trois vices (ignorance, fanatisme, ambition) qui s’opposent à la Lumière ; leurs trois coups mortels font écho, en négatif, aux trois coups d’entrée de l’Apprenti. Le récit de la mort est ponctué de trois coups de maillet répétés, et la recherche du corps perdu s’effectue avec trois tentatives infructueuses avant la découverte.
Pourtant, le trois ne s’arrête pas à la destruction : il permet la résurrection. Le Maître est relevé par les cinq points de la maîtrise, mais c’est bien le ternaire qui structure le drame : thèse (Hiram vivant), antithèse (mort par les trois), synthèse (relèvement et transmission du Mot substitué). Le Temple devient Chambre du Milieu, lieu où les Maîtres reçoivent leur salaire – image de la Chambre du Milieu du Temple de Salomon, mais aussi de la conscience intérieure. Le troisième bijou immobile, la planche à tracer, est désormais attribué au Maître : du dessin à l’exécution, le trois a accompli son œuvre. Le delta lumineux ou triangle parfait, souvent surmonté de l’œil ou de la lettre G (Géométrie ou Grand Architecte), couronne l’Orient. Le trois, de nombre de l’entrée chez l’Apprenti, de progression chez le Compagnon, devient ici nombre de la complétude, de la victoire sur la mort, miroir de la Trinité chrétienne ou de la triade créatrice hermétique.
Ainsi, à travers les trois degrés, le symbolisme du nombre trois dessine une véritable dialectique initiatique : fondation (Apprenti), construction (Compagnon), accomplissement et renaissance (Maître).
Il n’est pas un simple ornement rituel ; il est la structure même du Temple intérieur que chaque maçon édifie. Comme l’écrivait Pierre Audureau dans son étude sur Le Nombre Trois en Franc-Maçonnerie, la force du trois réside dans sa capacité à transformer l’unité potentielle en harmonie réalisée. Un rituel précis accompagne donc chaque âge de la vie : les rites d’initiation, qui comportent trois phases, marquent la mort de l’initié au monde profane et sa progression initiatique à chacun des degrés dans son intégration à la Franc-maçonnerie.
De Pythagore à la Bible, des guildes opératives médiévales aux rituels du Grand Orient de France de 1785 ou du Suprême Conseil du Rite Écossais Ancien et Accepté, le trois demeure le nombre mystérieux par excellence : celui qui permet à l’homme de passer des ténèbres à la Lumière, non pas une fois, mais en trois étapes essentielles qui, ensemble, forment l’Art Royal.
Ce long chemin ternaire, loin d’être figé, invite chaque maçon à revivre intérieurement cette évolution : frapper trois fois pour entrer, gravir les trois marches initiales, puis, Maître, comprendre que les trois assassins ne sont autres que les ombres que nous portons en nous. Le trois, enfin, n’est pas une fin : il ouvre sur l’infini des hauts grades, mais c’est dans les trois premiers degrés qu’il révèle toute sa puissance créatrice. Telle est la beauté éternelle de ce nombre qui, depuis des millénaires, unit le ciel et la terre dans le Temple de l’homme.
L’odyssée du nombre troisne s’arrête pas aux portes des loges bleues.
Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), les 30 degrés supérieurs (du 4ᵉ au 33ᵉ) prolongent, amplifient et transforment le ternaire originel. Loin de s’effacer, le trois se métamorphose : il devient plus discret, plus subtil, plus architectural ; il passe du rôle de fondation visible à celui de principe organisateur invisible, de rythme initiatique à structure cosmique. Il accompagne l’initié dans une ascension qui va de la reconstruction du Temple perdu à la contemplation du Principe premier.
Les Loges de Perfection (4ᵉ – 14ᵉ) : le trois comme reconstruction et comme vengeance trinitaire
Dès le 4ᵉ degré (Maître Secret), le trois réapparaît avec force : le Président s’appelle Trois Fois Puissant Maître. Cette triple qualification rappelle le Vénérable Maître des loges bleues, mais amplifiée. Le rituel met en scène trois gardiens, trois serments successifs, et le triangle reste omniprésent dans le décor et les batteries. Les degrés Élus (9ᵉ : Maître Élu des Neuf ; 10ᵉ : Illustre Élu des Quinze ; 11ᵉ : Sublime Chevalier Élu) reprennent explicitement la structure ternaire de la légende d’Hiram : trois assassins, trois coups, trois tentatives de recherche du corps. Ici, le trois est dialectique vengeresse : thèse (crime), antithèse (poursuite), synthèse (justice rétablie). Le ternaire devient outil de réparation du Temple brisé. Au 14ᵉ degré (Grand Élu Parfait et Sublime Maçon), sommet des Loges de Perfection, le trois culmine dans le triangle parfait surmonté du delta lumineux, souvent avec l’inscription Iod-He-Vau-He ou les trois lettres du tétragramme disposées en triangle. Le trois n’est plus seulement structure ; il est le support du Nom divin, le médiateur entre l’Un et le Multiple.
Les Souverains Chapitres (15ᵉ – 18ᵉ) : le trois comme passage historique et spirituel
Au 15ᵉ (Chevalier d’Orient ou de l’Épée) et au 16ᵉ (Prince de Jérusalem), le trois s’incarne dans les trois reconstructions symboliques du Temple (celui de Zorobabel, celui d’Hérode, celui spirituel). Trois périodes, trois exils, trois retours. Le 17ᵉ (Chevalier d’Orient et d’Occident) accentue la dualité apparente (Orient/Occident), mais le trois la résout : trois sceaux, trois âges du monde (avant, pendant, après la destruction), trois vertus théologales qui préparent la Rose-Croix. Au 18ᵉ degré (Souverain Prince Rose-Croix), le ternaire atteint une sublimation christique et alchimique majeure avec : Trois vertus théologales (Foi, Espérance, Charité); Trois clous de la Passion; Trois principes alchimiques (soufre, mercure, sel); Trois phases de la Résurrection (mort, descente aux enfers, remontée) La Rose a trois pétales sur la Croix à quatre branches (3 + 4 = 7, mais le trois domine comme principe vital). Le trois devient ici le nombre de la médiation rédemptrice : il unit le ciel et la terre, le divin et l’humain, la mort et la vie.
3. Les Sublimes Aréopages (19ᵉ – 30ᵉ) : le trois comme principe cosmique et philosophique
Dans ces degrés philosophiques, le trois se fait plus abstrait, plus universel. Au 23ᵉ (Chef du Tabernacle) et 24ᵉ(Prince du Tabernacle) : trois prêtres, trois ordres de Lévites, trois parties du Tabernacle (Saint des Saints, Saint, Parvis). Au 25ᵉ (Chevalier du Serpent d’Airain) : triple guérison (regard sur le serpent, foi, miséricorde divine). Au 28ᵉ (Chevalier du Soleil) : le trois réapparaît comme loi trinitaire de la création (Pensée, Volonté, Action ; ou encore les trois mondes : divin, moral, physique). Au 30ᵉ (Chevalier Kadosh) : le trois est omniprésent dans les batteries (trois fois trois), les serments, et surtout dans la triple mort symbolique (les trois tyrans : ambition, fanatisme, ignorance). Le Kadosh combat encore les trois vices qui ont tué Hiram, mais à une échelle chevaleresque et universelle.
4. Les Ultimes Vaillances (31ᵉ – 33ᵉ) : le trois couronné et transcendé
Au 31ᵉ (Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur) : triple justice (équité, discernement, miséricorde). Au 32ᵉ (Sublime Prince du Royal Secret) : le ternaire soutient l’équilibre des forces opposées (le triangle central du camp est entouré de trois camps secondaires). Au 33ᵉ (Souverain Grand Inspecteur Général) : le trois atteint sa plénitude silencieuse. Le grade n’est plus une « charge » mais une présence. Les trois vertus cardinales de la Maçonnerie (Sagesse, Force, Beauté) se fondent en une seule Lumière. Le 33ᵉ n’est pas le sommet d’une pyramide, mais le centre d’un triangle infini : il veille, oriente, réconcilie sans imposer. Certains rituels anciens évoquent explicitement la triade suprême (Être, Vie, Pensée) ou la résonance avec les trois personnes divines.
Ainsi, dans les trois degrés symboliques, le trois est rythme : trois coups, trois voyages, trois piliers. Dans les hauts grades, il devient structure : triple vengeance, triple reconstruction, triple médiation rédemptrice. Au sommet, il se fait principe : loi trinitaire de toute création, de toute harmonie, de toute réintégration.
Le REAA ne supprime jamais le trois ; il le déploie en spirale ascendante. Ce qui était battement initial (trois coups à la porte) devient battement cosmique (trois phases de l’Être). L’initié qui parvient au 33ᵉ n’a pas « dépassé » le trois ; il l’habite pleinement, comme on habite le centre d’un triangle parfait dont les côtés s’étendent à l’infini.
Le trois, dans le REAA, n’est pas un nombre parmi d’autres : c’est le nombre de l’initiation elle-même.
Ce nombre trois permet à l’Un de se manifester dans le Multiple sans se diviser. De l’Apprenti qui frappe trois fois au Souverain Grand Inspecteur Général qui contemple en silence, l’odyssée ternaire ne connaît pas de fin – elle est le mouvement même de la Lumière qui descend et remonte éternellement.
Avec Le souffle de la Pythie, Agnès Rabotin et Morgane Pinon signent un roman ample, nerveux et profondément habité, où Delphes, Athènes, Paris, Liévin, Apollon et la fontaine de Castalie composent une véritable géographie de l’âme. Derrière l’aventure mythologique, c’est une méditation sur l’amour, la perte, la mémoire, la parole sacrée et la possibilité de demeurer vivant après l’épreuve qui se dessine.
Le souffle de la Pythie appartient à cette famille de romans qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui déplacent intérieurement celui qui les lit
Agnès Rabotin et Morgane Pinon y nouent deux temps, un homme et une femme, deux appels, deux manières d’habiter le monde. D’un côté, Alex, archéologue contemporain, travaille dans l’univers des traces, des objets conservés, des fragments que le passé confie à nos mains avec une pudeur presque sacrée. De l’autre Agathi, jeune femme du Ve siècle avant Jésus-Christ, prise dans la lumière redoutable de Delphes, là où Apollon ne règne pas seulement comme dieu solaire, mais comme puissance de dévoilement, de brûlure et d’exigence. Entre ces deux lignes de vie, quelque chose circule. Ce n’est pas seulement une intrigue, ni un jeu de correspondances romanesques. C’est un souffle, précisément, une respiration ancienne qui traverse les siècles et rappelle que les mythes ne sont jamais morts lorsqu’ils continuent d’interroger notre manière d’aimer, de perdre, de choisir et de nous tenir debout devant ce qui nous dépasse.
Sanctuaire de Delphes : théâtre et temple d’Apollon
L’absence de sommaire ne nuit aucunement à la lecture
Elle laisse au contraire le récit avancer comme une procession intérieure, où les chapitres courts intensifient la nervosité de l’ouvrage et lui donnent une pulsation très vive. Le roman va vite, mais ne court jamais à vide. Il passe d’un lieu à l’autre, d’un âge à l’autre, d’une voix à l’autre, en donnant le sentiment que chaque étape déplace une pierre du chemin. Liévin, Athènes, Delphes, les centres de conservation, les salles d’étude, les sanctuaires et les seuils antiques deviennent les stations d’une initiation romanesque. Le lecteur sent que l’archéologie, ici, n’est jamais seulement une discipline. Elle devient une manière de fouiller l’être, de dégager sous la poussière du temps ce que la vie nous oblige parfois à reconnaître trop tard.
La force du livre tient à cette double fidélité
La fontaine de Castalie
Fidélité à la mythologie grecque, d’abord, que les deux autrices ne réduisent jamais à une réserve de noms prestigieux ou de références savantes. Apollon, la Pythie, la fontaine de Castalie, la Grèce des temples et des présages retrouvent une présence charnelle, inquiète, sensuelle, parfois menaçante. La parole de l’oracle n’est pas une jolie énigme antique. Elle est une déchirure dans l’ordre ordinaire du monde. Elle oblige chacun à entendre ce qu’il préférerait peut-être ne pas savoir.
Fidélité à l’humain, ensuite, car l’ouvrage ne sacrifie jamais ses personnages au prestige du mythe. Alex, Agathi, Paul, Sophie, Calista, Asclépios et les autres ne sont pas des figures posées sur une fresque. Ils aiment, doutent, se taisent, se trompent, se cherchent, s’épuisent parfois à vouloir comprendre ce que la vie leur demande.
C’est là que la lecture maçonnique devient particulièrement féconde.
Le souffle de la Pythie parle sans cesse de passage, de silence, de lumière différée, d’épreuve, de reconnaissance et de transmission
Consultation de l’oracle de Delphes
La fontaine de Castalie apparaît comme une eau lustrale où l’être humain doit laisser tomber ses certitudes avant de pouvoir entendre une parole plus haute. Delphes devient un centre spirituel, un omphalos intime, le lieu où la terre et le ciel cessent d’être séparés. La Pythie, quant à elle, incarne cette voix qui ne donne pas le repos, mais l’exigence. Elle ne console pas immédiatement. Elle initie. Elle arrache l’être à ses protections, à ses habitudes, à ses petits arrangements avec lui-même. Dans le miroir du roman, l’oracle ressemble à la lumière du cabinet de réflexion. Il n’éclaire pas d’abord le monde extérieur. Il contraint chacun à descendre en lui-même.
Les dernières pages donnent à l’ensemble une profondeur plus grave encore
Le roman ne s’achève pas dans une résolution facile, mais dans une vibration douloureuse où la perte devient une épreuve de fidélité. La nuit parisienne, le bruit du moteur, la pluie, les feux rouges et blancs, l’appel téléphonique, les messages laissés comme des fragments de présence, tout cela ramène soudain le mythe dans notre monde le plus quotidien. Après Delphes, après les dieux, après la traversée des signes, demeure une question nue. Que faisons-nous de l’amour lorsqu’il n’est plus présence, mais blessure. Que faisons-nous de la promesse donnée à celle ou celui qui part. La phrase qui invite à ne pas laisser la douleur refermer le cœur porte alors une puissance presque testamentaire. Elle donne au roman sa clé la plus humaine et peut-être la plus initiatique. Aimer encore n’est pas oublier. Aimer encore, c’est refuser que la mort ait le dernier mot sur la capacité d’ouverture.
Agnès Rabotin
Agnès Rabotin, passionnée depuis toujours par la mythologie grecque, a déjà consacré une part importante de son œuvre à faire revivre cet héritage dans des récits où légendes, sentiments et voyage intérieur se rejoignent
Correctrice et relectrice durant vingt ans dans une maison de presse, devenue indépendante en 2015, elle a publié Origines, Le dernier oracle, Origines, La première pluie, puis La danse du Chaos, achevant ainsi une trilogie où les dieux grecs n’appartiennent pas au passé, mais à une mémoire active de l’humanité.
Morgane Pinon vient d’un autre ciel, à la fois scientifique et littéraire
Morgane Pinon
Chimiste, autrice d’une quinzaine d’ouvrages en dix ans, elle chemine entre romance, fantasy, anticipation, jeunesse, science-fiction et récits d’émotion. Leur rencontre donne ici une écriture à deux souffles, où la sensualité mythologique d’Agnès Rabotin rejoint l’élan stellaire et sensible de Morgane Pinon.
Le souffle de la Pythie réussit surtout à faire sentir que le sacré n’est pas toujours là où nous croyons le trouver
Il est dans le temple, certes, dans l’eau, dans la pierre, dans l’oracle, dans la mémoire d’Apollon. Mais il est aussi dans une main qui se retire, dans un message que nous n’osons pas lire, dans une douleur qui refuse de s’éteindre, dans une amitié qui veille, dans une parole donnée à l’instant où tout vacille. C’est pourquoi ce roman touche plus profondément que ne le laisserait croire son apparence de grande aventure mythologique. Il parle de l’initiation la plus difficile, celle qui ne s’accomplit pas devant les colonnes d’un sanctuaire, mais au cœur même de la vie, lorsque l’être doit accepter que la lumière puisse naître de la blessure.
À travers Le souffle de la Pythie, Agnès Rabotin et Morgane Pinon rappellent que l’oracle véritable n’annonce pas seulement l’avenir. Il révèle ce que nous portons déjà en nous, cette part de nuit et de feu, de mémoire et de désir, qui attend qu’une voix, venue de Delphes ou du plus profond de notre cœur, nous ordonne enfin d’aimer encore.